La culture hygge

La culture hygge

 

 

A Bruno qui aura eu une vie tragique aux antipodes du hygge,

 

  • Errant dans l’Hadès kaléidoscopique des « réseaux sociaux », je tombe ce matin sur un clip d’une minute et vingt secondes. Tout commence par un plan rapproché d’une horloge danoise. Il est cinq heures, l’heure de la promenade du philosophe de Königsberg. (1) Un homme blond, coupe fraîche, cravate et veste, à vélo, s’adresse ainsi à la caméra : « It’s time for Hygge. » Puis il rentre sereinement dans son salon, toujours à vélo, pose délicatement sa main gauche sur une pièce de bois ergonomique, style scandinave. S’en suit un plan d’intérieur, sapin de Noël richement décoré avec enfant posé sur un large coussin moelleux. Une question apparaît en gros caractères  : « Le Hygge, c’est quoi ? » Le reste de la minute sera consacré à un défilé de banques d’images de « bien-être » ce que signifie, nous dit-on, le mot Hygge. « Dérivé d’un terme norvégien, il signifie « bien-être ». En surimpressionnant d’un brunch avec quartier d’orange et œufs mouillettes : « Le hygge, c’est une philosophie, entre le cocooning et le bien-être ensemble, un art de vivre très populaire dans ce pays scandinave. » Puis un ours en peluche s’adresse à la caméra d’une voix suraigüe : « Fais moi un câlin. » La suite : « Tout peut être hygge-compatible : un café, un canapé, un pantalon. Un ingrédient obligatoire : les bougies. 85% des Danois les associent au hygge et 28% de la population les allument tous les jours. Et ça marche ! le Danemark, c’est le 2eme pays le plus heureux du monde. » Gros plan sur un vélo aux roues peintes en jaune, avec smiley  : « Selon l’OCDE, l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée y est le meilleur. Pour conclure, l’intervention de Emilia Van Hauen, sous-titrée sociologue avec une grosse flèche jaune : « Nous ne sommes pas des gens très passionnés, dit-elle, je suis désolé de vous le dire. Nous n’avons pas besoin d’être heureux de façon « orgasmique » ! Nous sommes plus du genre satisfaits, nous avons une société juste et sûre et cela nous va ! Ok. » Derniers plans et retour de la musique lounge : « Au Danemark, les habitants travaillent en moyenne 37 heures par semaine, finissent leur journée à 17h et seuls 2% d’entre eux effectuent des horaires allongés. » (2) 

 

  • L’art, la création, la poésie, la philosophie justement, comme l’affirme Ulrich dans L’homme sans qualité, supposent une vie imparfaite, bancale, passionnément ratée, tragique. En somme, le contraire de la « philosophie du hygge« . Notre ambition de réussir notre vie parfaitement, de trouver l’équilibre le plus juste en toutes circonstances, notre idéal de maîtrise, tout cela nous condamne à une forme peut-être inédite de stérilité civilisationnelle. Il ne s’agit pas là de culture, vous le comprenez bien, la culture sans grande passion vitale participe aussi du suicide de l’esprit. Dans le hygge, quel besoin avons-nous encore de faire naître de grandes œuvres, de contribuer à pousser l’homme en avant de lui-même ? Un coussin, un thé délicat, de grosses chaussettes et un podcast de France culture suffisent. Le supplément d’âme culturel ou la fine pointe du hygge. On est bien chez soi.

 

  • Notre époque se caractérise par une accumulation tératologique de cette culture hygge. Nous devons voir plus loin que les chaussettes chaudes et les sapins chargés, la pensée sérieuse l’exige, comprendre la nature exacte et complexe de cette nouvelle forme de dissuasion culturelle, anglo-saxonne et nordique dans sa version pragmatique et dépolitisée. La politique justement, la critique, les deux sont des intimes, ne naissent pas aux pieds des sapins de Noël mais sur les places publiques de la palabre méridionale. Une violence solaire incompatible avec le crépuscule nordique du hygge. Nietzsche l’a bien compris quand il évoque le crépuscule de Königsberg.

 

  • Pour quelle raison créer encore, faire vivre cette passion, ce feu chaotique de l’esprit qui se consume quand les petites bougies suffisent ? Pourquoi vouloir encore témoigner des contradictions de sa vie subjective, de la déchirure que l’on porte quand les plaies du monde nous affectent violemment ? Ces questions interrogent notre rapport à cette nouvelle culture hygge indexée sur la paix des commerces. Que reste-t-il en moi de puissance dans un tel bain tiède, dans ces effluves de chocolat chaud et ces impératifs nasillards pour oursons ramollis ? De quelles réceptions sommes-nous encore capable ? A la hauteur de quelles tragédies pouvons-nous vivre ? C’est aussi la question posée par Georges Simmel dans La tragédie de la culture. La culture hygge illustre parfaitement son texte. Si le critère ultime doit être le « bien-être », s’il s’agit de toujours passer un « bon moment », si les chaussettes chaudes conviennent à la fois aux pieds et à l’esprit, que reste-t-il de signifiant pour l’homme ? La culture hygge, l’extension qualitative du hygge norvégien, nous laisse « ce sentiment d’être entouré d’une multitude d’éléments culturels, qui sans être dépourvus de signification [pour l’homme moderne], ne sont pas non plus, au fond, signifiants. » (3)

 

  • Nous recherchons des ambiances et fuyons le désertique. Nous acculons des coussins pour éviter les angles, les arrêtes, les lames qui tranchent le cotonneux. Quels accomplissements subjectifs peut-on espérer dans cette chocolaterie ? La critique de la culture hygge est passion de la Kultur, celle qui lutte contre les « objectivités sans âme ». Plénitude objective, vacuité subjective. Tragédie de la culture satisfaite d’elle-même, grise, cosy. Culture devenue objective, adéquate au marché, inapte à l’assimilation par les sujets, à des transformations fondamentales et qualitatives d’une pensée vivante. La culture hygge, cette philosophie du bien-être, envahit l’Europe occidentale entre deux cordons sanitaires et autant de patrouilles militaires. Le hygge et le policier.

 

  • Les chemins de la pensée, étouffés, recouverts de mille objectivations confortables , seront-ils encore praticables demain ? N’allons-nous pas assister à une gigantesque réversion, une clôture, peut-être définitive, de la « grande entreprise de l’esprit » (4). Car pour défendre ce modèle culturel, ce pattern de civilisation, cette satisfaction « non orgasmique » de l’homme sans passions psychiques ne doutons pas qu’une forme inédite de violence sera convoquée. Elle en passera par une incapacité grandissante de détourner les finalités de cette nouvelle culture, que j’appelle ici la culture hygge, en vue d’exigences moins confortables et plus dangereuses pour le bien-être. Ce danger de l’esprit qui veut le tragique pour se vouloir lui-même sera traqué par des logiques de dissuasion qui marginaliseront avant d’exclure la critique de ces offres de vie. Toute la question est de savoir si la culture hygge contentera la masse surnuméraire, si cette masse pourra y accéder. C’est ici que les entreprises de l’esprit de Simmel retrouvent les questions économiques de Marx, que l’esprit juste d’un Nietzsche n’est pas incompatible avec la critique de l’injustice subie par ceux qui n’auront droit ni à ses exigences spirituelles ni au bien-être de la culture hygge.

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(1) Emmanuel Kant (1724-1804), dit « l’horloge de Königsberg ».

(2) Brut, média Internet.

(3) Georges Simmel, Le concept et la tragédie de la culture, Der Begriff und die Tragödie der Kultur (1911)

(4) Op. cit.

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Le "hygge" danois, c'est quoi ?

Le "hygge" ce n’est pas qu’un mot danois imprononçable. C’est une philosophie de vie pour être plus heureux.

Publiée par Brut sur Jeudi 30 novembre 2017

Au démocrate de salon

Au démocrate de salon

« Toutes les lucidités sont criminelles »

Emil Cioran, « Le renoncement de la liberté », 1937

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  • Les appels désespérés (qui les écoute d’ailleurs quand on sait le discrédit qui frappe aujourd’hui les donneurs de leçons médiatiques) à la responsabilité, au calme, à la non-violence, les #stopviolence et autres gadgets affolés de dernières minutes ne changeront rien au processus qui s’est enclenché depuis plusieurs semaines. Nous allons donc, dialectiquement, en passer par la violence.

 

  • Nous savons désormais qu’en manifestant dans la rue, en contestant un pouvoir qui se replie chaque jour passant dans une logique de violence sans issue, nous risquons de sortir défiguré, de perdre un œil, une main ou plus. Inutile pour cela d’aller au contact de la force publique ou de jouer les va-t-en-guerre. Ces jours-ci, des lycéens, de jeunes adultes, à bout portant, furent grièvement blessés, des manifestants molestés au nom de l’ordre, des retraités roués de coups dans un espace public qui se restreint de jour en jour et une communication d’Etat qui ne cache plus ses stratégies  morbides. Ces jours-ci, les forces de l’ordre furent attaquées comme rarement sous la Vème République, obligées de battre en retraite, de protéger leur vie, trouvant parfois dans quelques cibles faciles et isolées l’occasion de décharger une impuissance qui leur vient d’en haut.

 

  • Nous sommes à un tournant. Ce n’est pas Camus qu’il faut lire pour le comprendre mais des auteurs infréquentables pour le bon goût des démocrates raffinés. Il faut mettre les mains dans l’abjecte, regarder aux fonds des poubelles, exhumer l’inconscient de notre époque, râcler le purin de l’homme libre. Faire, en somme, le sale travail. J’ai sous les yeux l’Apologie de la barbarie d’Emil Cioran, un texte en particulier « Le renoncement  à la liberté », publié dans Vremea, le 21 février 1937. Ce texte, avec d’autres, réédités par les éditions de l’Herne (un authentique travail d’éditeur pour une fois) est le seul que je connaisse à poser réellement le problème de la violence et de la démocratie ou plutôt du régime que l’on appelle encore démocratie par usage et abus.

 

  • Cioran, à contre-pieds de tous les démocrates de salon, expose les raisons pour lesquelles les hommes, dans certaines conditions déterminées de l’histoire, préfèrent renoncer à la liberté plutôt que d’être intoxiqués par elle. Il écrit ceci : « la démocratie est la plus grande tragédie des couches sociales qui ne participent pas directement à l’histoire ». Voilà aujourd’hui ces couches ralliées de force à un projet dont elles ne se sont plus depuis longtemps les agents, un projet de civilisation qu’elles subissent de jour en jour toujours plus violemment. Elles sont sommées de marcher, de suivre le pas, « sans avoir aucune adhérence ». On leur demande de flotter alors qu’elles sont encore enracinées à quelque chose. On les arrache à leur condition sans faire d’elles « un facteur actif de l’histoire », de sorte, ajoute Cioran, que « la plèbe éternelle a été engagée dans une responsabilité pour laquelle elle n’avait aucune appétence. »

 

  • Nous savons, là réside la plus criminelle lucidité, que les arguties sur la violence, les finesses camusiennes sans Camus, masquent notre volonté de ne rien changer à l’ordre des choses. Telle est la véritable nature de notre cynisme et de notre dévotion à cette démocratie marchande dont nous avons parfaitement calibré la valeur. Nous savons, là réside la plus effrayante conscience, que le fond de ce mouvement historique n’est pas démocratique, qu’il s’agit d’autre chose, d’une force autrement plus violente et dévastatrice qu’un énième aggiornamento participatif et citoyen. Nous savons enfin, là réside la plus grande solitude, que la liberté n’est pas le terme, qu’il y a plus, que la brutalité de l’histoire est, comme l’affirme Cioran, « la seule solution contre le désabusement de l’intelligence. » L’histoire choisit alternativement entre l’espoir de la liberté et la destruction des conséquences  du déracinement qu’elle occasionne. Le balancier oscille sans cesse. Nous sommes au point de retour. Le démocrate de salon et ceux qui légitiment l’insurrection depuis le leur se font face.

 

  • Les premiers s’arrangent avec leur cynisme et leur dévotion. Ils savent parfaitement, les voilà désormais bien informés, que sans cette brutalité qu’ils masquent de leurs bons mots, le même reviendra au même. Les morts ont toujours eu le pouvoir de renverser les vivants, ils les gouvernent. Mais les belles âmes du statu quo, les moralistes du temps qui soignent leur conscience plus que leur probité, ne détestent pas à ce point ce qu’ils ont sous les yeux. Les seconds rechignent, en général, à voir la violence qui les fascine, l’incapacité dans laquelle ils se trouvent de vivre sans axe et sans structure. Pour des raisons subtiles, qui échapperont toujours au démocrate de salon, l’intellectuel isolé rejoint la plèbe éternelle qui ne dissertera jamais sur la légitimité de la violence, celle qui cogne et se brise contre le temps. Elle a d’autres choses à accomplir cette plèbe éternelle. Son destin est d’une autre nature. Son héroïsme aussi.

 

  • « Une époque de libertés infinies, de démocratie « sincère » et extrême, qui se prolongerait indéfiniment, signifierait la chute inévitable de ‘humanité. » Que nous dit Cioran et à qui parle-t-il ? Qui peut aujourd’hui comprendre la profondeur de cette idée sans nous ensevelir défensivement sous sa mélasse démocratique, sans rouvrir les charniers d’une histoire qu’il n’a pas vécue, sans nous assommer de grandes leçons humanistes ? Les intellectuels, les philosophes, les causeurs ne font pas l’histoire. Ils la contemplent et la mettent en forme. Demain, le démocrate de salon et l’apologue de l’insurrection ne seront pas en première ligne. Que le premier ne fasse pas hypocritement la morale au second, que le second soit au moins lucide sur sa brutalité d’emprunt. Les deux font souvent banquette.

 

  • Vient alors le moment du choix, de la détermination. De quel côté se situer ? Il n’y a pas de moyens termes, il n’y a pas d’issues, il n’y a pas d’équilibres branlants. Il n’y a que des choix nets. Toutes les arguties normatives sur les limites de la violence manquent leur cible et finissent par succomber dans le désert de la liberté. D’aucuns se sentent à l’aise dans ce désert, grand bien leur fasse, dans ce torrent de vacuité qui finit par placer au pouvoir des spectres qui renvoient à la plèbe l’image arrogante de son éternelle défaite. Ils ne veulent pas de ces spectres ? Qu’ils le prouvent alors, en acte, qu’ils se battent, qu’ils les affrontent, ce qu’ils ne font évidemment jamais.

 

  • Le démocrate de salon est toujours moins bavard quand l’écrasement évite son pied, quand le joug du pouvoir s’exerce sur d’autres et que sa liberté peut lui permettre de flotter encore un peu. D’autres laissent venir à eux des dispositions contraires. Ils savent que la brutalité seule peut changer l’ordre du monde, qu’elle est « la condition du triomphe politique et une défaite spirituelle ». On ne peut avoir les deux en même temps.

 

La critique en gilets jaunes

La critique en gilets jaunes

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Lettre ouverte à la classe intellectuelle  médiatique française

Des \"gilets jaunes\", le 1er décembre 2018 devant l\'Arc de triomphe, à Paris.

« Ce mot de finance est un mot d’esclave. »
J.J. Rousseau, Du contrat social (1762)

 

  • Au-delà du cas Macron, ce qui est en train de se jouer en France c’est le procès d’une fabrication de l’opinion dont nous avons aujourd’hui toute la théorie, le procès de la classe intellectuelle médiatique française. Nous connaissons les procédés de dépolitisation, nous en sommes depuis des années les témoins scrupuleux et attentifs, aussi bien du côté des producteurs que du côté des consommateurs. Cette dépolitisation va de pair avec un effondrement de ce que la tradition a pu nommer « pensée critique », une volonté de défier l’existant, de contester les fausses évidences, les avachissements spirituels d’un marché acéphale répondant à la loi de l’offre et de l’offre quand la demande n’est plus qu’une dépendance de l’offre elle-même. Un marché qui marginalise tout ce qui ne va pas dans son sens, tout ce qui n’est pas intégrable dans une forme de spectacle qui a pour fonction ultime de rendre inoffensive toute critique située, réelle et radicale de ce même marché. Des faux penseurs, des faux intellectuels, des faux philosophes ont déserté les formations académiques ayant compris que les institutions ne pouvaient pas répondre aux exigences de leur carriérisme mondain, aux exigences de leur petit narcissisme de classe.

 

  • Contrairement à ce que pensent certains essayistes, le peuple à gilets jaunes n’est pas narcisse. Il subit l’implacable loi du marché, c’est très différent. Son narcissisme est relativisé par ses conditions réelles d’existence et de production. Il est situé, il ne flotte pas d’un plateau télé au suivant, d’un colloque à un autre, d’une conférence de salon à un brunch culturel. Cela fait des décennies que ceux qui prennent sa défense sont accusés par les faux nez du marché de faire dans le populisme, la démagogie, pire de donner des armes théoriques « aux extrêmes ». Tout ce qui vient de la rhétorique y retourne.

Mais quand un peuple transforme la critique de cette rhétorique en action, les masques tombent et chacun doit se déterminer, enfin.

 

  • En 1983 (une année bien connue en France), le philosophe Allemand Peter Sloterdijk publiait la Critique de la raison cynique. En 2017, il faisait la leçon aux français en expliquant que ceux qui critiquaient Emmanuel Macron étaient des enfants rois, que la mondialisation nécessitait du sérieux économique, des « gallo-ricains » pour reprendre une des formules publicitaires de Régis Debray qui n’écrit plus qu’en haïkus avec la complaisance de certaines maisons d’édition devenues des officines mercantiles à valider. Son scepticisme poseur et inoffensif, paraît-il, plait beaucoup.

 

  • Peter Sloterdijk, avant de rejoindre le grand mouvement de liquidation intellectuelle (nous sommes aujourd’hui, il faut bien le dire, au fond du trou) notait ceci : « En effet, dans un monde éclaté en une multitude de perspectives, les « grands regards » sur le tout sont portés plutôt par des cœurs simples, non par des hommes éclairés, éduqués par les données du réel. Il n’y a pas d’Aufklärung sans la destruction de la pensée confinée  dans un point de vue, et la dissolution des morales perspectivo-conventionnelles ; psychologiquement cela s’accompagne d’une dispersion du moi ; littéralement et philosophiquement, du déclin de la critique. » (1)

 

  • Le déclin de la critique a accompagné le déclin du politique. L’une n’étant pas possible sans l’autre. C’est ainsi que nous avons vu apparaître un nouveau profil d’homme dont Emmanuel Macron est en France une sorte d’idéal type. Non plus des cœurs simples, mus par des valeurs exigeantes et authentiquement vécues, mais des stratèges de ce vide, un vide effrayant laissé par le déclin aussi soudain que global de la critique et du politique. Ces hommes, ces faquins, se revendiquent pourtant de l’Aufklärung, des Lumières, mais celles-ci n’ont plus rien à voir avec les Lumières du XVIIIe siècle qui, elles-mêmes, n’étaient déjà pas dénuées d’ombres. A côté des discours tantôt mécaniques, tantôt sirupeux de ces nouveaux pantins du grand marché horizontal qui donne un prix à toutes les valeurs, Jean-Jacques Rousseau fait office de cœur simple et ses larges vues seront jugées bien naïves par les demi-habiles face au bas calculs des nouveaux cyniques de la modernité tardive.

 

  • Emmanuel Macron aura été le président des malins, d’une arnaque d’autant plus acceptable qu’elle trouva de puissants échos chez des esprits médiocres qui se contentent d’en être, de briller dans le grand barnum des séductions culturelles. Les soutiens que cet homme surfait a pu trouver dans le fameux « monde de la culture » sont en cela exemplaires d’une grande débâcle. Combien de lecteurs de Rousseau pour combien de malins ? Combien de jugements sensibles pour combien de jugements méprisants envers une population qui ne maîtrise pas les ruses sociales et culturelles de la domination de l’homme, cette fameuse règle du jeu  ?

« La règle du jeu« 

  • Les gilets jaunes, que le spectacle expose aujourd’hui comme des singes de foire sur ses plateaux télévisés de l’entre-soi, représentent un élément offensif concret contre la classe intellectuelle médiatique française. Ils ne sortent pas d’un livre de Théodor Adorno ou de Simone Weil. Ils ne liront jamais La critique de la raison cynique de Peter Sloterdijk. Ils  sont indifférents aux narcissismes des petites différences de la gauche « radicale » française. Ils se moquent comme d’une guigne de savoir si leur critique fait « le jeu des extrêmes ». Ils n’ont que faire des fines arguties sur les données du réel qui, en fin de compte, leur pourrissent concrètement la vie quotidienne. Ils sont dans la rue, ils gueulent et lèvent le drapeau français.

 

Toutes les réductions sont prêtes, de RTL à France culture, d’Europe 1 au Monde, tout est là pour transformer la colère en idéologie, pour anéantir la contestation, l’aplatir sur cette mélasse sans âme qui tient lieu aujourd’hui de non-pensée à la française. La conspiration du silence fera le reste.

 

  • Il est clair que l’allier objectif de cette mélasse dominante sera demain la violence désarticulée de quelques abrutis eux-mêmes produits par l’indifférence au peuple que charrie cette non-pensée politique. Voilà bien le dernier argument de cette classe intellectuelle médiatique française, son dernier refuge : l’instrumentalisation de la peur et par la peur. Au fond, cette classe n’a jamais cessé d’être hobbienne, y compris quand elle anime des petites causeries culturelles sur Rousseau. Elle ne croit pas en l’homme, elle est cyniquement naturaliste, positiviste et faitaliste. C’est la classe des salauds de Sartre, des acteurs de mauvaise foi, des tricheurs, des malins, des caméléons. La conspiration des sans-talents. Oui, cette classe peut avoir peur de son déclassement et elle le sait, c’est là toute la fine fleur de sa malice. Elle connaît aussi l’entendue de sa médiocrité et de sa soumission aux puissants. Elle a la mauvaise conscience de sa servilité. Au fond, les agents de cette classe ne s’aiment pas, ils se reniflent. Ce désamour fondamental explique ses logiques de défense envers l’incontrôlable.

 

  • « L’industrie culturelle est modelée sur la régression mimétique, sur la manipulation d’impulsions mimétiques refoulées. Pour ce faire sa méthode consiste à anticiper l’imitation des spectateurs par eux-mêmes et à faire apparaître  l’approbation qu’elle veut susciter comme déjà existante. » (2) Quand elle ne parvient plus à créer des stimulations non existantes, quand elle échoue à dresser les hommes aux réactions qu’elle anticipe, cette industrie culturelle met à jour sa vraie nature : la répression. Concrète, en taisant les violences insensées et iniques d’un pouvoir aux abois ; symbolique, en jouant de tous les chantages, de toutes les humiliations. La caste intellectuelle médiatique française est l’enfant de cette industrie culturelle que décrivait parfaitement le génial Adorno (lui mérite le titre) après guerre. Elle se défendra demain. Hélas pour elle, elle trouvera sur sa route à péages une critique en gilets jaunes, une forme de critique, critique de leur critique, qui n’attend rien de leurs mauvaises sucreries.

La convergence d’intellectuels que l’on n’achète pas avec la colère d’un peuple qui demande des comptes aux marchands du temple sera fatale. Pour qui ? L’histoire est un long procès.

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(1) Peter Sloterdijk, Critique de la raison cynique, Suhrkamp Verlagn Francfort-sur-Main, 1983.

(2) Théodor Adorno, Minima Moralia, Réflexions sur la vie mutilée, 1951, § 129.

 

Qui veut le chaos ?

Qui veut le chaos ?

« Les coupables de ces violences ne veulent pas de changement, ne veulent aucune amélioration, ils veulent le chaos. »

(Emmanuel Macron, 01/12/2018)

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L’arc de la défaite

L’arc de la défaite

  • La démocratie française repose sur une unique élection : l’élection présidentielle. Cette élection repose, dans l’abominable jargon, sur un seul critère : la présidentiabilité. Cette fameuse présidentiabilité repose enfin sur le dispositif qui la construit : la sainte famille médiatique. Cette famille est aux mains d’intérêts financiers puissants et fondamentalement dominée par des grands groupes de presse sous l’égide de lobbys clairement identifiables. En conclusion, la démocratie française  est aux mains de ces lobbys. La seule élection à gagner est pour eux l’élection présidentielle. C’est d’ailleurs à ce moment précis que tous les intérêts convergent au détriment de l’intérêt général, que les efforts de propagande sont maximisés. De ce point de vue, l’élection d’Emmanuel Macron aura été l’exemple chimiquement pur de cette usurpation de la souveraineté du peuple.

 

  • Il est en tous points insensé de parler de démocratie sans rappeler ces évidences simples. Délirant d’évoquer la légitimité d’un homme sans exposer clairement les mécanismes anti-démocratiques qui ont permis son élection. Il est en outre indigne et malhonnête de ne pas voir à quel point les faiseurs d’opinions collectives sont indiscernables des lobbys qui les paient et auxquels ils sont soumis comme des pantins de foire. Dans ce moisi, renforcé par la bassesse spirituelle de ceux qui sont supposés éclairer, il est illusoire d’espérer voir sortir autre chose que de la colère, de la haine, de la violence. Ajoutez à cela des inégalités territoriales et économiques grandissantes, un effondrement de l’instruction républicaine, des chaînes d’information abrutissantes et débiles, un modèle de réussite sociale obscène, un consumérisme sans limite, des grappes humaines désocialisées, frustrées et lobotomisées par le spectacle du fric et vous commencez à sortir la tête de l’enfumage généralisé.

 

La suite ? Mad Max ou une véritable relève, un ressaisissement collectif  qui en passera par une véritable purge des processus de construction du pouvoir en France.

 

  • Etant donné qu’il est impossible de lutter économiquement contre les puissances de l’argent, il faudra que cela soit fait politiquement, c’est-à-dire en reformant le peuple comme puissance politique souveraine. En le travaillant au corps. Tout ce qui le démembre, le divise, le fracture, le met en scène devra être combattu sans relâche. Cela suppose une disposition à l’anarchie venue d’en haut, une impitoyable anarchie de l’esprit qui ne concède rien aux exigences de la pensée pas plus qu’aux exigences de la justice. Cette disposition est totalement contraire au relativisme ambiant entretenu très cyniquement par une caste de causeurs qui enfument pour durer. Il est évident qu’elle ne peut pas être une disposition générale mais un principe qui dirige la pensée. Nous avons besoin d’intellectuels anarchisants et de politiques républicains. Des intellectuels qui ne décrivent pas simplement le système de domination symbolique mais qui l’attaquent frontalement. Des politiques républicains qui préservent, du côté de l’institution, l’intérêt général et le bien commun.

 

Nous avons aujourd’hui des intellectuels de salon dans les médias et des politiques anti-républicains au pouvoir.

 

  • Il faudra donc inverser violemment la tendance. A défaut, l’arc de la défaite se consolidera : toujours plus d’extrêmes, toujours plus de médiocrité, toujours moins de République, toujours plus de violence, toujours plus d’extrêmes etc. etc. Tout cela suppose fondamentalement que nous reconsidérions notre rapport à la violence. Par affaiblissement des forces vitales, démocratisme mou, relativisme mondain, nous expulsons le négatif sous toutes ces formes. La faiblesse nous gagne, faiblesse de consommateur soumis et vaincus. C’est pour cette raison cardinale que nos démocraties dites « libérales » sont en train de s’effondrer. A terme, elles plieront contre des régimes de violence qu’elles ne pourront plus endiguer faute d’avoir réussi à faire de la violence pensée une force collective. On ne dirige pas un peuple en le couvrant de ballons roses avant de l’entuber, que cet entubage prenne le nom de démocratie, de libéralisme ou de liberté.

Sans violence la République n’aurait jamais triomphé de ses véritables ennemis.

 

BFMTV, petite variation sur la terreur

BFMTV, petite variation sur la terreur

  • BFMTV, une chaîne de merde – veuillez excuser mon langage grivois mais il existe en langue française des mots usuels pour désigner certains états de la matière décomposée – diffusa pour la première fois à la fin de l’année 2005. Plus de trois siècles avant, Descartes commence son Discours de la méthode par ceci : « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ». Le bon sens autrement dit les lumières naturelles. C’est peut-être pour cette raison, dans un monde qui en compte de moins en moins (à l’exception des bougies en fin d’année) qu’il était de première nécessité, en ce début de siècle, de pourrir massivement les esprits. BFMTV ou le pourrissement du bon sens 24h/24h, 7j/7, partout en France

 

  • La machine à javelliser la jugeote, présentée par une équipe de Playmobil, diffuse en continu son matraquage sonore. Du Kebab de Saumur au PMU de Lons-le-Saunier en passant par le Royal Burger d’Aurillac, vous pourrez, à toute heure, remplir votre âme des immondices stroboscopiques mais planétaires du clip de la chaîne qui revient à intervalles réguliers. Une fois cet odieux  supplice passé (il revient tous les quart d’heures, rassurez-vous), deux poupées de cire, l’une mâle, l’autre femelle, vous guideront dans votre sidération cathodique. Des bandeaux latéraux permettent aux débiles légers de suivre le fil de l’info. La chaîne d’Etat laisse parfois la place à un gueulant encadré par un cardon sanitaire de trois spécialistes de rien du tout aux rictus figés. Deux formules rituelles annoncent et clôturent ce droit de parole : démocratie et extrêmes.

 

  • En ces lieux désertés par la saine intelligence, commune à tous avant d’être massacrée au début du siècle par de telles offres télévisuelles en bouquets, inutile d’exercer votre sens critique. C’est à prendre ou à laisser. Soit vous fuyez, soit vous vous abrutissez. Principe du tiers exclu des chaînes d’info. Tout est à prendre ou à jeter. Soit vous avalez le cacheton, soit vous le jetez à la poubelle. C’est comme cela que commence la terreur.

 

La profondeur de la révolte – 1 – Les journalistes

La profondeur de la révolte

1. Les journalistes

 

(Victor Hugo, Dessin)

  • Il suffit de s’attarder sur les réseaux sociaux en sortant de son cercle d’amis pour évaluer la profondeur de la révolte qui monte en France, de discuter au quotidien avec le postier, d’échanger quelques mots avec le pompier réserviste, le maître d’école, l’interne en médecine, la retraitée au bistrot ou le maire de la commune. Une colère sourde, désarticulée mais une révolte profonde, quotidiennement nourrie par la mise en spectacle d’un pouvoir autiste. Emmanuel Macron n’a jamais eu de mandat local, il n’a aucune racine, il est hors sol. C’est une abstraction, le produit d’un monde sans dehors qui octroie des privilèges exorbitants à quelques-uns en faisant la leçon à tous. Qui peut s’identifier à lui hormis ceux qui n’ont pas d’attaches, les flottants, ces bouchons de liège de la pensée-Europe-monde qui vivent bien au milieu du vide qu’ils entretiennent par intérêts.

 

  • Pensez à Christophe Barbier, sourire au coin des lèvres, qui faisait il y a quelques mois le malin avec une plante verte dans les bureaux de l’Express avant de partir en vacances, expliquant aux français qu’ils devaient renoncer à la cinquième semaine de congés payés, aux RTT. Pensez à Ruth Elkrief, mielleuse de complaisance avec les puissants, maîtresse d’école avec tous les autres, irréelle majorette de l’ordre derrière son pupitre en plexiglas et ses rictus figés. Pensez à Bruno Jeudy qui délivre ses conseils aux smicards pour des milliers d’euros avec des certitudes idiotes et des slogans de téléphonie mobile. Pensez à tous les autres, les médiatiques télévisuels, payés par une machine à abrutir qui écrase et humilie en toute bonne conscience. Emmanuel Macron était leur fils prodigue, la promesse de dix belles années de morgue.  Cette clique représente, à juste titre, un ennemi objectif pour une majorité de français. Elle est responsable d’une partie non négligeable de la révolte qui monte. A tort, elle résume toute une profession : journaliste.

 

  • Les journalistes de Paris, ceux que l’on rencontre l’été au festival de Couthures près de Marmande, ceux qui comptent dans le milieu de la presse nationale, ne sont pas tous éditocrates. Loin s’en faut. Plutôt jeunes, sympas, mal payés, louvoyants entre piges et terrains, ils cherchent à vivre d’un métier que le numérique a profondément bouleversé. Ils acceptent à peu près tout, se fondent dans un moule, barbottent dans les mêmes univers. Formés dans des écoles de commerce spécialisées, ils subissent les rapports de pouvoir et les petites humiliations. Plenel en haut, le pigiste tout en bas. Ces soldats de l’actualité ne sont pas toujours sans idées, certains connaissent très bien la France rurale, la France des provinces, les banlieues pauvres. Tout cela est pourtant anecdotique : l’employeur qui les paie décidera des cadres de leur liberté intellectuelle et de l’épaisseur de leur marge. Ils ne peuvent pas se révolter contre ceux qui leur pourrissent le travail en renvoyant d’eux-mêmes une image abîmée aux français. Ils sont enchaînés à un système médiatique qui les suce jusqu’à la moelle. A la fin de cet effrayant bizutage, lessivés, quinze ans passés, ils seront payés en pouvant faire payer aux nouveaux arrivants les stigmates de leur soumission.

 

  • Le gavage par l’information est une désinformation massive, un abrutissement collectif. La presse écrite, réflexive et documentée, s’apparente au latin. Une langue morte. Elle n’est d’ailleurs plus une presse de combat mais de contemplation. Reportages léchés, illustrations à la mode, formats décalés, prix conséquents, ces revues sont inaccessibles au peuple qui lit peu. Elles satisfont une bourgeoisie culturelle qui s’informe en jouissant avec émotion et empathie du spectacle du monde. Le peuple, lui, écoute en gueulant la majorette en cire à l’heure des repas. Les moins morts nourrissent leur haine sur des sites qui dénoncent les saletés qu’ils ont massivement sous les yeux. Le néant des images matraquées et des slogans économiques qui humilient, agrémentés d’un peu de logos viril, suffiront à former une impitoyable vision du monde avec la guerre pour horizon. La morgue d’une caste nourrit la révolte d’un peuple. Ce qui se passe au milieu, la bonne volonté humaniste des pigistes mondialisés, ne fait pas le poids. L’histoire de la brioche aux français est connue, la fin aussi.

 

  • Français, encore un effort pour être totalement abrutis. Voilà ce qu’exige aujourd’hui le pouvoir d’Etat qui trahit la grandeur de la République. Gilets jaunes, populisme, gasoil, les marottes du moment n’expliqueront rien. Sans justice et sans vergogne, un peuple est ingouvernable, aujourd’hui comme hier. Relisez, je vous en prie, les sottises de Régis Debray après l’élection d’Emmanuel Macron, les inepties de Brice Couturier, les précieuses divagations sur son rapport à Ricoeur, les articles copiés sans une once de critique d’un site à l’autre. Des Playmobil des chaînes d’information aux intellectuels de salons, des animateurs de sites d’actualité aux relais dépolitisés de l’information de masse, relisez les archives, consultez les sites, vous ne trouverez rien sur l’implacable logique des mécanismes qui jettent un peuple dans la rue.

 

Harangue d’Ikeaosthène à propos de l’enseignement de spécialité

   Harangue d’Ikéaosthène à propos de l’enseignement de spécialité

(Semestre 1 : les pouvoirs de la parole)

 

« A Bordeaux, on adore philosopher autour d’un cognac.

On aime s’entourer de bons bouquins porteurs d’histoire, de réflexion et d’évasion. je voulais créer un lieu très personnel pour un couple qui a besoin de se déconnecter du rythme effréné de la vie soumise aux médias envahissants. Offrir une espace dédié aux valeurs fortes et pérennes comme la culture et la qualité, un endroit intemporel porteur des témoins de leur histoire et de leur style de vie. »

….……

  • Etonnant, non ? En deux décennies, la quantité de discours qui se revendiquent de cette discipline de pensée a littéralement explosé. La philosophie est partout, en colloques et en coliques, même et surtout chez IKEA. Pour quelle raison ne serait-elle pas aussi dans le nouveau programme de spécialité « Humanités, littérature, philosophie » ? Après tout, si tout est dans tout et si tout revient au même, autant dire au marché, de quel droit, je vous le dis, au nom de quels privilèges hérités exigerions-nous une forme d’exception ? Ikéaosthène, vous l’affirme dans sa salle à manger fülssi : grand est le pouvoir de la parole.

 

  • Oui, nous déclinons, c’est vrai. Et alors ? Toutes les époques déclinent. La nôtre décline philosophiquement. C’est déjà pas mal. Une dégringolade universelle et philosophique, c’est tout de même quelque chose non ? Bien sûr, je vous entends, caché derrière un fauteuil ülmo et un coussin trinkdal : il reste la culture G. Ah la culture G, quelle belle chose que voilà, quel beau point ! La dernière bouée, le kit de survie élémentaire pour pouvoir vendre avec un peu de style des tringles à rideau ülvi et des couvercles de toilettes zükmu. On ne peut tout de même pas prétendre être « interior designer » chez Ikea sans connaître les mots « philosophie », « réflexion » et « valeurs pérennes ». Faut pas déconner non plus.

 

  • Evidemment, à côté de ce déclin là, de cet état de fait, les subtiles nuances entre un programme de thèmes ou de problèmes, de concepts ou de culture G en première au lycée, tout le monde s’en tamponne le coquillard. Bien sûr, à l’exception de quelques moines ayant choisi de regarder leur déclin en face, d’affronter la liquéfaction les yeux dans les yeux assis, stoïques, sur leur fauteuil bülmö. J’en suis.

 

  • Comprenons, chers amis résistants de la dernière heure, le tragi-comique de ce qui  se joue là. Tragique car nous savons, au plus profond de nous, que les marchands ont gagné et que cette victoire, médiocre au demeurant, reléguera très bientôt nos scrupules dans des culs-de-basse-fosse. Comique, car ne négligeons pas, tout de même, le potentiel humoristique de la période,  la nôtre hélas, qui soumet, à des élèves de quinze ans gavés d’images You tube, le Metalogicon (Eloge de l’éloquence, de Jean de Salisbury (1148)) en guise de recommandations ministérielles avant même de leur apprendre à construire un raisonnement de trois lignes dans une langue acceptable. Acclamons, s’il vous plaît, le potentiel zygomatique inégalable d’une époque qui étend la philosophie de la couche culotte au pot de chambre, de la maternelle à la gériatrie. Oui, tous les philosophes des manuels scolaires n’ont pas eu la chance de vivre dans un temps où la bouillie était aussi philosophe.

 

  • Alors que faire ? Accueillir le pouvoir  de la parole, mes amis, la recevoir dans la grande bassine des mérites de tous à causer gaiement dans le brouet du siècle. Rejouons l’aède, les disputes médiévales et les querelles du Sénat à poil sous nos toges de 14 à 16 en salle 212. Ne refusons rien, embrassons tout, validons. Rendons ainsi à la France sa culture générale de spécialité. Plaire, plaire et émouvoir, séduire, ses nouvelles mamelles pleines de bon lait tiède vous tendent leur pies, de la salle 212 à France Culture. Ou à Bordeaux, avec un bon cognac.  A défaut de raison, que la parole, dans un sens ou dans l’autre, soit avec vous ! Santé !

 

PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR.

PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR.

  • Entre autres exemples de servilité journalistique, l’inénarrable « Jupiter ». Assertorique : « Macron perd sa stature jupitérienne ». Interrogative : « Est-ce la fin de la période jupitérienne ? » Critique : « Le président n’est-il pas en train de payer sa posture jupitérienne ? » La question de savoir quels sont les items et les portefeuilles de compétences à valider sur Parcours sup, la plateforme d’orientation des vies de demain, pour atteindre un tel degré de servilité intéressera sûrement les conseillers d’orientation psychologues ou les psychiatres des lieux de privation de liberté.

 

  • En direct de l’asile en continu, une chaîne d’information, autrement dit un programme d’abrutissement tautologique de masse inaccessible à toute critique (ce que vous voyez, c’est ce que vous devez voir). La lobo du soir ? Une émission spéciale remaniement. Le bandeau qui défile ne prête guère à confusion : PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. Une grappe de ventriloques bavasse. L’éditorialiste de Challenges, cheveux poivre du Brésil et sel de Guérande, raie sur le côté et dessous, lunettes à grosses montures en bois précieux y va de son mantra : « les français sont politiques ». L’imbécile dégoise hardi. A cette première thèse, une seconde en écho : « le remaniement c’est un détail ». Les dindes de l’info reprennent en chœur : « peut-être demain matin mais rien n’est certain ».

 

  • La capacité d’un esprit à supporter pareil supplice est inversement proportionnelle à sa santé mentale. La torture continue : « Il y a quand même eu une élection présidentielle il y a 16 mois ». Les laquais poudrés hochent la tête face caméra. Complicité glaireuse. Le bandeau déroulant continue de dérouler : PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. La présentatrice, qui ressemble étrangement à la marionnette Péguy du regretté Muppets show, en moins classe tout de même, anime la diarrhée translucide. Un dénommé Jeudi, aussi zoqué le mardi que le vendredi, constate : « on est dans l’anti macronisme primaire ». Un député La république en marche y va de sa pleurniche : « Ce que je demande c’est de l’humanité et de l’échange ». Nous barbotons entre la boîte de cul et l’activité gommette en maternelle sur fond de nullité multi couches.

 

  • Une formule revient : « les français pensent… », « les français veulent… », « les français sont… » La bande d’aliénés raffole de cette formule : « les français ». Des français aussi translucides que le filet colloïdal qui leur tient lieu de logos. Au bout d’une dizaine de minutes, je sens monter, dans mon intimité la plus affective, une violence diffuse, violence d’être contemporain de cette violence-là. Peut-on encore faire quelque chose de cette machine à broyer l’intelligence, de cette imbécilité qui se prend pour la fleur de farine de la lucidité ? Au fond, que faire de la violence ?

 

  • Ce décorum asilaire agrémenté du bandeau PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANEMENT CE SOIR est devenu une drogue dure pour des dizaines de milliers de « français » qui ne peuvent pas se payer de l’héroïne pour oublier leur misère quotidienne. Une drogue légale en somme, la liberté de l’actu, liberté de se détruire mentalement en acceptant de faire entrer dans sa tête les coulées verbales de Szafran, Jeudi et consort au rythme hystérique de Peggy news. Bref, une lobotomie nationale dont les effets ne seront mesurés par aucun institut de sondages.

 

  • PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR.