Qui veut le chaos ?

Qui veut le chaos ?

« Les coupables de ces violences ne veulent pas de changement, ne veulent aucune amélioration, ils veulent le chaos. »

(Emmanuel Macron, 01/12/2018)

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La profondeur de la révolte – III – Les critiques

La profondeur de la révolte – III – Les critiques

(Victor Hugo, Dessin)

  • En 1999 sortait à la NRF Le nouvel esprit du capitalisme, un fort livre de 900 pages : la force de la critique, le rôle de la critique, la logique de la critique, la critique sociale, la critique artiste, l’empêchement de la critique, le renouveau de la critique etc. Mon coude droit est actuellement posé sur cette somme (1). Depuis, on ne compte plus les productions critiques, les textes critiques, les sommes critiques. Ma bibliothèque en est remplie. Le dernier volume en date : Le désert de la critique, déconstruction et politique (2). Par déformation intellectuelle, je m’empresse de consulter ces textes dès leur sortie mais je les achète de moins en moins car ma question est toujours la même : qui dérangent-ils ?

 

  • J’ai eu un temps le projet de rédiger une thèse à ce sujet à l’EHESS : dialectique de la critique, un titre de ce genre. Je me suis ravisé après deux années d’écriture. J’étais en train d’ajouter ma glose à une glose déjà fort conséquente. Les rapports contrariés que j’ai eu avec ce qu’on appelle le monde de l’édition ont eu raison de mes dernières velléités dans ce domaine. L’idée est simple : vous pouvez publier et diffuser toute la critique théorique que vous voulez à condition de ne déranger aucun pouvoir, de ne viser personne en propre, de laisser le monde à la sortie de votre critique dans le même état que vous l’avez trouvé en y entrant. La critique s’adresse ainsi à une petite frange de la population, formée à l’école, capable de comprendre des distinctions structurelles (critique artistique, critique sociale) car elle a les moyens d’attacher un contenu à ces concepts mais qui n’a aucun intérêt objectif à remettre en question sa raison sociale à partir d’eux. C’est évidemment le cas de France culture.  

 

  • Longtemps, je me suis dit (qui ignore la naïveté des esprits formés au contact des textes philosophiques ?) que l’empilement d’arguments et d’analyses aurait raison de cet état de fait. Qu’il suffisait de démonter quelques logiques élémentaires pour lever ce gros lièvre. Hélas, je sous-estimais la puissance de la dénégation et la force d’une raison fort peu raisonnable :  la raison sociale.

 

  • Celui qui tient un magistère ou un micro (le second s’étant progressivement substitué au premier) a des intérêts objectifs particuliers à défendre. J’ai moi-même des intérêts objectifs particuliers à défendre lorsque je me bats contre le massacre programmé de la réflexion critique à l’école. La question est de savoir si ces intérêts objectifs particuliers vont dans le sens de l’intérêt général, autrement dit si ce que je défends vaut au-delà de moi-même. Là encore, sur ce seul critère déterminant, j’ai compris (j’avoue qu’il m’a fallu un peu de temps tout de même) que les éditeurs de cette fameuse culture (critique pourquoi pas) ne raisonnaient pas du tout de cette façon. Pour eux, la critique est un objet d’édition, de publication, un objet culturel qui doit rencontrer un marché. Avant de faire œuvre critique, il est donc essentiel d’identifier le marché. L’intérêt particulier objectif doit s’accorder avec d’autres intérêts particuliers. L’intérêt général ? Mais de quoi parlez-vous ?

 

  • Critiquer la dépolitisation des discours sur la politique à France culture, à la suite de ce qu’a pu faire Pierre Bourdieu, ce n’est pas simplement émettre une critique, c’est déranger des intérêts objectifs particuliers qui n’ont que faire de l’intérêt général. C’est ici que vous retrouvez pleinement le sens de la très belle phrase de Bakounine mise en avant par Pierre Bourdieu dont il ne faut pas tout de même sous-estimer la dimension anarchiste : « Les aristocrates de l’intelligence trouvent qu’il est des vérités qu’il n’est pas bon de dire au peuple. » Je pense, vous l’avez compris, l’inverse : toutes les vérités sont bonnes à dire au peuple.

 

  • Evidemment, chère Adèle Van Reeth, cher Nicolas Truong, les fines manœuvres de France culture ou du Monde pour exclure du débat public des intellectuels qui ne cirent pas les pompes du pouvoir sont invisibles pour les désormais fameux gilets jaunes.  Invisibles mais pas inaudibles, c’est cela que vous devez comprendre désormais, vous et toutes les fausses queues de la culture mondaine qui œuvrent à placer au pouvoir des hommes qui n’ont que faire de l’intérêt général et qui fracturent profondément la République. Bien sûr, vous pouvez marginaliser l’affaire, la minorer, l’exclure du champ des débats. Bref, nous prendre pour des cons. Je le comprends, c’est de bonne guerre. A votre place d’ailleurs, avec la même raison sociale, je ferais peut-être de même. L’homme est aussi faible et facilement corruptible. Cela ne signifie pas pour autant que le mobile de l’action critique soit le ressentiment ou la jalousie. Cette psychologisation n’honore personne et ne grandit pas la pensée, encore moins la politique. Il se trouve que certaines positions sociales nous rendent plus attentifs à la question de l’intérêt général que d’autres. Enseigner toute une vie dans l’école publique – et pas seulement deux ans en ZEP pour avoir la médaille Télérama –  vous rend forcément plus sensible aux questions républicaines. Soigner à l’hôpital, déplacer des hommes et des femmes au quotidien, nourrir en cultivant sainement la terre etc. Si cette sensibilité s’accompagne, en outre, d’une affinité pour l’anarchie et la liberté radicale, vous vous orientez logiquement vers une forme de critique qui dérange un peu plus que celle de L’Obs, de Libé, de France culture, du Monde, de Télérama.

 

  • Tout cela a-t-il un coût ? Oui, si l’on raisonne dans les cadres du mondain et de l’arrivisme qui tiennent lieu aujourd’hui de mesure de la créativité et de la réussite ou de la soumission, c’est tout un.  Cela dit, que tout le monde se rassure, rien de très nouveau sous le soleil. Vous n’aurez jamais la gloriole facile au festival d’Avignon. Jamais on dira de vous, entre deux petits- fours  sous un bon soleil : ah Madame, quel auteur iconoclaste, subversif, impertinent. Quel homme entier peut se satisfaire de cela, je vous le demande ? Quelle femme libre peut accepter de pareilles miettes ? (3) Au fond, c’est un vieux problème que je pose là, un problème décisif pour qui va au-delà.

 

  • Je n’ai pas brûlé de pneus hier, je n’ai pas non plus hurlé « Macron démission » mais le cœur y est. J’ai un vieux diesel (350000 km, Ford Focus, 2003), je suis propriétaire, un crédit sur le dos et pour 25 ans, professeur agrégé de philosophie dans l’école publique. Je gagne 3000 euros net par mois en moyenne, je suis à l’échelon 9. Les grilles sont publiques contrairement aux salaires de ceux qui font la morale au peuple à la télévision ou à la radio. J’aime la réflexion et les idées. Ma critique est située, limitée, incarnée. J’ai eu la chance de naître dans un milieu formé, de trouver ma voie dans le labyrinthe des études supérieurs. Pour une raison qui m’échappe encore, je hais les faisans qui oppriment l’esprit en toute bonne conscience, les faquins, les fausses queues, les demi habiles. Emmanuel Macron représente pour moi, et je ne suis pas le seul, une sorte d’anti-monde, une réalité qui à la fois m’échappe complétement (je ne comprends pas que l’on puisse se satisfaire de sa vie) et me dégoûte en tant qu’elle oppresse les autres. J’ai les moyens de structurer ce dégoût, d’en faire quelque chose, de le penser et par conséquent de m’en libérer.

C’est cela qu’il faut donner aux enfants de la République : les moyens effectifs de se libérer du dégoût que suscite un monde sans âme à la liberté factice.

 

 

(1) Pratiquement, pour un droitier, il est utile de surélever le coude gauche pour taper sur le clavier.

(2) Editions Echappée, 2015. Un livre intelligent et fin, théorique, mais de mon point de vue inefficient. Qui dérange-t-il ?

(3) Voici exposé en une ligne mon féminisme, Eugénie Bastié. (#metoo)

la profondeur de la révolte – II – Les faux politiques, les faux intellectuels, les faux philosophes etc…

La profondeur de la révolte – II – Les faux politiques, les faux intellectuels, les faux philosophes etc…

#24novembre

  • Sur la question Qu’est-ce que la politique ?, vous trouverez des mètres de rayonnage, des dizaines de causeries généralistes, des fiches sciences po à la tonne. Les questions Qu’est-ce qu’un vrai politique ? Qu’est-ce qu’un vrai philosophe ? Qu’est-ce qu’un vrai intellectuel ? sont nettement plus confidentielles. Un vrai politique par exemple, c’est un homme qui assume publiquement la partialité de ses vues et de ses valeurs. Pour cela, il a des ennemis et des partisans. En face de lui, il a des opposants. Il s’expose en portant une parole devant le peuple. C’est un homme avec des convictions, un homme prêt à les risquer dans l’arène. Contrairement à lui, le faux politique refuse le combat et l’affrontement, c’est une anguille, un malin, une limande de salons. Il est de tous les côtés en même temps, philosophe et banquier pourquoi pas, il est insituable. Ne sachant pas d’où il parle, il est impossible d’attribuer à sa parole une valeur.

 

  • Il y a de moins en moins de politiques, comme il y a de moins en moins de critiques, car les hommes capables de se situer et de tenir un point réel s’effacent, se résignent, renoncent. Tout est fait évidemment pour les décourager. Le travail de l’esprit sérieux, appliqué, informé est marginalisé, relégué dans des replis quasiment invisibles. Une parole critique et politique construite est empêchée ou écrasée par la machine à broyer l’intelligence qu’est l’actu. Pas simplement celle des sans voix, comme les appelait Pierre Bourdieu, mais de tous ceux capables d’articuler politiquement la conflictualité sociale, de faire des liens puissants et effectifs, de comprendre dans le détail par où circulent aujourd’hui les pouvoirs de représentation.

 

  • C’est, il faut le dire, un travail titanesque. Des petits marquis de la culture, improductifs quant au fond, sont devenus en une vingtaine d’années, les roitelets de la forme. Ils ont un réel pouvoir de  nuisance, un pouvoir de sélection, un pouvoir d’exclusion. Nous serons plus malins qu’eux, plus fins, plus rusés, plus vicieux que leurs propres vices s’il le faut. Ce que Jean Baudrillard, un véritable penseur folklorisé dans le seul simulacre,  nommait l’intelligence du mal. Ils sont méchants mais nous sommes beaucoup plus méchants qu’eux. Nous les nommerons, nous ciblerons leurs discours, nous mettrons à jour les réseaux qui les soutiennent, nous séduirons leurs auditeurs. Travail subtil, inaccessible aux entendements bornés des bourrins qui consomment de la vidéo complotiste en grosses quantités. Là encore, cette histoire de complotisme intellectuel est à dénoncer sans pitié. Les stratégies de pouvoir consistent aujourd’hui à isoler la critique authentique en en faisant une dépendance de la paranoïa. Nous allons en conséquence rendre fous nos psychiatres.

 

  • Il faudra faire de cette nouvelle pratique une résistance critique collective. Isolée, la critique est impuissante. La solitude est pourtant le lieu indéfectible de son énonciation. La critique est un acte solitaire qui a une portée collective incomparable. On ne peut pas tenir un pouvoir sur le règne sans partage de la fausseté. On ne peut pas à ce point liquider le rapport philosophiquement essentiel, platonicien (1), entre la réalité et la vérité sans en payer le prix humain. L’indifférence affichée envers le vrai, le juste et le bien ne peut pas durer très longtemps, à moins, ce qui est d’ailleurs en jeu aujourd’hui, de reconfigurer l’homme pour qu’il soit désormais indifférent à ces valeurs fondamentales.

 

  • L’abrutissement fonctionne aussi longtemps que le marché peut anesthésier les masses ; il cesse d’être opérant quand sa marche folle ne fait plus qu’engraisser une élite parfois tout aussi abrutie que les abrutissements qu’elle promeut. Nous en sommes là. Nous retrouvons Platon pour la philosophie ; Karl Schmidt pour la politique. Les problèmes posés par l’un et l’autre sont aujourd’hui refoulés. Il nous faut les exhumer. Bref, après la léthargie insensée des deux dernières décennies, nous pensons et agissons enfin.

 

(1) Contrairement aux sophistes de la, modernité tardive, je m’efforce d’être cohérent dans ma lecture de Platon.

 

Harangue d’Ikeaosthène à propos de l’enseignement de spécialité

   Harangue d’Ikéaosthène à propos de l’enseignement de spécialité

(Semestre 1 : les pouvoirs de la parole)

 

« A Bordeaux, on adore philosopher autour d’un cognac.

On aime s’entourer de bons bouquins porteurs d’histoire, de réflexion et d’évasion. je voulais créer un lieu très personnel pour un couple qui a besoin de se déconnecter du rythme effréné de la vie soumise aux médias envahissants. Offrir une espace dédié aux valeurs fortes et pérennes comme la culture et la qualité, un endroit intemporel porteur des témoins de leur histoire et de leur style de vie. »

….……

  • Etonnant, non ? En deux décennies, la quantité de discours qui se revendiquent de cette discipline de pensée a littéralement explosé. La philosophie est partout, en colloques et en coliques, même et surtout chez IKEA. Pour quelle raison ne serait-elle pas aussi dans le nouveau programme de spécialité « Humanités, littérature, philosophie » ? Après tout, si tout est dans tout et si tout revient au même, autant dire au marché, de quel droit, je vous le dis, au nom de quels privilèges hérités exigerions-nous une forme d’exception ? Ikéaosthène, vous l’affirme dans sa salle à manger fülssi : grand est le pouvoir de la parole.

 

  • Oui, nous déclinons, c’est vrai. Et alors ? Toutes les époques déclinent. La nôtre décline philosophiquement. C’est déjà pas mal. Une dégringolade universelle et philosophique, c’est tout de même quelque chose non ? Bien sûr, je vous entends, caché derrière un fauteuil ülmo et un coussin trinkdal : il reste la culture G. Ah la culture G, quelle belle chose que voilà, quel beau point ! La dernière bouée, le kit de survie élémentaire pour pouvoir vendre avec un peu de style des tringles à rideau ülvi et des couvercles de toilettes zükmu. On ne peut tout de même pas prétendre être « interior designer » chez Ikea sans connaître les mots « philosophie », « réflexion » et « valeurs pérennes ». Faut pas déconner non plus.

 

  • Evidemment, à côté de ce déclin là, de cet état de fait, les subtiles nuances entre un programme de thèmes ou de problèmes, de concepts ou de culture G en première au lycée, tout le monde s’en tamponne le coquillard. Bien sûr, à l’exception de quelques moines ayant choisi de regarder leur déclin en face, d’affronter la liquéfaction les yeux dans les yeux assis, stoïques, sur leur fauteuil bülmö. J’en suis.

 

  • Comprenons, chers amis résistants de la dernière heure, le tragi-comique de ce qui  se joue là. Tragique car nous savons, au plus profond de nous, que les marchands ont gagné et que cette victoire, médiocre au demeurant, reléguera très bientôt nos scrupules dans des culs-de-basse-fosse. Comique, car ne négligeons pas, tout de même, le potentiel humoristique de la période,  la nôtre hélas, qui soumet, à des élèves de quinze ans gavés d’images You tube, le Metalogicon (Eloge de l’éloquence, de Jean de Salisbury (1148)) en guise de recommandations ministérielles avant même de leur apprendre à construire un raisonnement de trois lignes dans une langue acceptable. Acclamons, s’il vous plaît, le potentiel zygomatique inégalable d’une époque qui étend la philosophie de la couche culotte au pot de chambre, de la maternelle à la gériatrie. Oui, tous les philosophes des manuels scolaires n’ont pas eu la chance de vivre dans un temps où la bouillie était aussi philosophe.

 

  • Alors que faire ? Accueillir le pouvoir  de la parole, mes amis, la recevoir dans la grande bassine des mérites de tous à causer gaiement dans le brouet du siècle. Rejouons l’aède, les disputes médiévales et les querelles du Sénat à poil sous nos toges de 14 à 16 en salle 212. Ne refusons rien, embrassons tout, validons. Rendons ainsi à la France sa culture générale de spécialité. Plaire, plaire et émouvoir, séduire, ses nouvelles mamelles pleines de bon lait tiède vous tendent leur pies, de la salle 212 à France Culture. Ou à Bordeaux, avec un bon cognac.  A défaut de raison, que la parole, dans un sens ou dans l’autre, soit avec vous ! Santé !

 

Qui est Thomas Guénolé ?

Qui est Thomas Guénolé ?

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  • Dans la famille des cumulards médiatico-sociologico-BFMo-science pipoto-insoumis j’appelle Thomas Guénolé, dit la « Guénole » dans mon petit milieu anarchisant. Quel grand critique de la médiocrité journalistique, quel déontologue, quel cinéphile, quel anti-raciste, quel homme de gauche que voilà ! « Politologue (PhD ). Engagé . Chercheur associé . Enseignant . » Notre homme a tellement de casquettes, de moustaches, de perruques et de faux nez qu’il est, c’est son grand talent, difficile à reconnaître. D’où ma question liminaire, le petit jeu du matin : qui est Thomas Guénolé ? Thomas Guénolé, nommé parfois la « Guénouille » par mes amis bretons, est-il un marketeux ? A lire ce tweet promotionnel, il semblerait :

« Mon prochain livre paraîtra en mars 2018 aux . J’en annoncerai le titre et le thème début mars. «  (23 octobre 2017) 

  • Nous sommes ici dans l’ordre du plus strict tapinage promotionnel doublé (c’est la petite pointe cynique bon ton) d’une pseudo auto critique (« #teasing »). Pas de thème, pas de titre, pas d’idées mais du « #teasing. » Les pubards, je n’y reviendrai pas tant l’affaire est désormais connue, maîtrisent les codes de la fausse mise en abîme sur le bout du clavier. Perchés, perchés. Thomas Guénolé publiciste donc ? Ce n’est pas si simple. Notre homme aime aussi le cinéma et n’hésite pas à livrer son avis éclairé sur la chose :

« Ayant vu , vraiment bon et qui rattrape les principales conneries de l’épisode 7, je pense qu’on peut désormais pardonner la franchise pour cette bouse qu’était « Le Réveil de la Force ». Mais pour moi le meilleur reste « Rogue One ». » (13 décembre 2017)

  • Nous sommes ici dans l’ordre du coolisme et de la décontraction « pomo ». Vous trouverez de telles saillies sur le forum « Blabla 18-25 ». Faire jeune, sympa (« vraiment bon », « connerie », « bouse »), bref dans le coup, tout en produisant des nano hiérarchies et des micro distinctions susceptibles de mettre en avant l’excellence du jugement de goût (« mais pour moi le meilleur »). Thomas Guénolé geek sympa donc ? Ce n’est pas si simple. Notre homme aime aussi la clarté politique :

« Je pense que tout les éditorialistes du paysage audiovisuel devraient afficher un courant politique d’appartenance » politologue, chercheur associé Institut IRIS, engagé dans  (13 octobre 2017). 

  • Nous sommes ici dans l’ordre du flicage le plus strict : critique, tes papiers. ! Politiquement, tu parles d’où Bernat ? Non, pas Bernat, les gens sérieux, les importants, ceux qui comptent et causent à la télé avec Guénolé, dit la « Guénoline » chez nos amis cyclistes. Thomas Guénolé paysagiste en chef de la toute nouvelle police politique du PAF donc ? Ce n’est pas si simple. Notre homme aime aussi la bourgeoisie procédurière :

«  Trop, c’est trop. Par la voix de mon avocat Me Jérémy Afane-Jacquart, j’ai déposé ce jour une plainte au contre pour ses fausses « Françaises lambda », en réalité politisées, face à . » (1 décembre 2017)

  • Nous sommes ici dans l’ordre du recours procédural cher au monde petit bourgeois. Mise en branle d’un univers correctionnel par ceux qui ont les moyens (« par la voix de mon avocat ») afin de restaurer un équilibre perdu. Ironie, jeu, satire ? Que nenni ! Recommandés, mises en demeure, dépôts de plainte. Avec Thomas Guénolé, dit la « Guenaille » chez les compagnons du devoir ferronniers, la critique  politique se fait pleurniche juridique. Thomas Guénolé plaintif insoumis ? Ce n’est pas si simple. Notre homme n’aime pas le racisme et il le dit haut et fort :

« Enième dérapage d’Alain , qui nous parle du « petit peuple blanc » et fustige les « non-souchiens ». Dorénavant, ceux qui prétendaient qu’il n’est pas raciste ne pourront plus dire « Je ne savais pas ». » (10 décembre 2017)

  • Nous sommes ici dans ce que la critique dite « de gauche » sait faire de mieux, sa spécialité maison : l’excommunication anti-raciste. Cela dit, quand la sociologie médiatique d’Etat, publicitaire, petite bourgeoise, cinéphile, procédurière et correctionnelle cherche encore à prouver qu’elle est justement de gauche, que lui reste-t-il à part l’antiracisme ? Mais oui, vous l’avez tous reconnu, Thomas Guénolé, c’est Sam :

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Le (nouveau) Média blabla

Le (nouveau) Média blabla

  • Je le répète, au risque de la redondance (1), tout ce qui ne passe pas par un travail critique, au sens noble du mot, un travail de discernement intellectuel sans complaisance, est à jeter. Nous sommes ici dans l’ordre de la parodie qui s’ignore, de la mise en scène « pomo » (pour postmoderne), de la pride, toujours elle,  individualisée, bref de la désormais célèbre bouillie. Cette même bouillie qui a fait Macron cherche à le défaire dans une inefficience politique radicale. La bouillie est réversible, c’est un quasi axiome. Comme l’anneau de Möbius, la bouillie ne possède qu’une seule face. Les pomogressistes sont dans le coup (avec les marchistes) et œuvrent pour une société meilleure « de ouf ». « Un média progressiste c’est tout ce qu’on vient de dire, notre but, l’idée c’est de faire progresser le monde, jusqu’à peut-être le changer, carrément, carrément non, on est des ouf. » Qui prend encore au sérieux, jusqu’à les recopier avec soin, ces borborygmes pomos ? Qui a l’idée d’en faire une critique, de peser leur valeur politique quand il suffit d’en être pour être du bon côté ? Seuls les bricoleurs de la pensée sont encore capables d’une critique « première » pour reprendre la formule de Claude Lévi-Strauss dans La pensée sauvage.

 

  • Une critique sauvage ? Lisons ici Lévi-Strauss et comprenons finement notre situation intellectuelle inédite dont certains de nos prédécesseurs ont eu l’intuition – une situation plus familière aux sociétés premières étudiées par l’ethnologue qu’aux grandes constructions philosophiques de l’idéalisme allemand. Le bricolage, associé par Lévi-Strauss à « la réflexion mythique, peut atteindre, sur le plan intellectuel, des résultats brillants et imprévus. » (2) Le bricoleur critique, à la différence de l’ingénieur du concept qui ne cesse de hiérarchiser ce qui est digne d’être pensé et ce qui ne l’est pas, ne subordonne pas les objets de pensée les uns aux autres. Dans son sens ancien, rappelle Lévi-Strauss, le bricolage évoque « le sens incident : celui de la balle qui rebondit, du chien qui divague, du cheval qui s’écarte de la ligne droite pour éviter un obstacle. » Face à l’obstacle justement, le bricoleur s’arrange avec « les moyens du bord ». Contrairement au théoricien critique qui a déjà une structure intellectuelle toute faite dans laquelle il fait rentrer les éléments de savoir qu’il recueille, le bricoleur critique, toujours étonné par ce qu’il découvre au hasard de ses divagations,  enrichit son stock. Les signes ou matériaux  du bricolage intellectuel sont ses petits trésors dont il fait l’inventaire.

 

  • « Carrément, carrément non, on est des ouf » : signe d’autant plus intéressant pour le bricoleur critique qu’il se présente comme signe du progrès. Bien sûr, cet objet de pensée hétéroclite ne fera pas sens pour des « intellectuels sérieux » qui n’interrogent que des objets dignes d’être pensés. Jamais surpris par le donné, ils déploient une logique indépendante des contenus.  La production ininterrompue de signes, les flux d’information en continu, la mise en ligne instantanée de tous ces objets de pensée miniaturisés offrent au bricoleur critique un stock quasi illimité de « trésors d’idées » (3). La fin des grands récits dont parlait Jean-François Lyotard, le morcellement idéologique, l’émiettement des discours jusqu’au tweet nous placent sur une scène des discours quasi primitive. « Le monde libre », « Le Média », « changer le monde », « on est des ouf », autant de petits coquillages linguistiques intéressants avec lesquels le bricoleur intellectuel composera. Lui-même n’a aucun projet – ce qui supposerait, comme le remarque Lévi-Strauss dans La pensée sauvage, une harmonie théorique entre les matériaux et les fins. S’il fait avec les moyens du bord, c’est avant tout que les matériaux qu’il utilise pour élaborer sa critique sont précontraints. S’il constate que ceux qui critiquent la bouillie dans un « nouveau média » répandent la même bouillie que ceux qu’ils critiquent, il fera avec cette donnée de fait. Dans son univers brut et naïf, on ne peut faire qu’avec ce que l’on a.

 

  • La forme, les outils, les résultats de ses bricolages paraîtront étonnants aux ingénieurs rationalistes qui ont le plus grand mal à ouvrir les yeux sur les limites de leur monde. Ce qui fait du bricoleur critique un fin observateur de son milieu auquel il porte un vif intérêt. Combien de fois ai-je entendu, de la part de lecteurs bienveillants : pourquoi vous intéressez-vous à de tels objets ? votre pensée n’est-elle pas plus digne que cela ? ne vous rabaissez-vous pas à répondre ? etc. etc. Réactions typiques de la pensée ingénieur (sans laquelle on ne peut faire carrière à l’université, sans laquelle on ne peut parvenir) à laquelle j’oppose une critique sauvage, quasi mythique. Les résultats et les effets de cette critique n’en sont pas moins aussi « réels » et dérangeants que ceux des « sciences politiques ». Je vais même plus loin : cette critique est aujourd’hui la seule à faire encore quelques effets. Elle relève de modes d’observation que nous avons en partie perdus. Nous redécouvrons ainsi, derrière ces bricolages intellectuels, ces monstrations, le fond, le « substrat de notre civilisation. » (4) Ce que nous appelons « progrès » est une monnaie de singes qu’une « science du concret » renverra à son irréalité. En face de cette vidéo promotionnelle, de ces débris médiatiques qui se prétendent « nouveaux », je me vis comme un sauvage : je les ramasse, les observe et je cherche à en faire quelque chose.

 

  • Chaque débris médiatique, chaque stock disponible, chaque opérateur peut servir à condition qu’il reste dans un état intermédiaire, indécidable. Est-ce simplement une image, une « petite vidéo » insignifiante ou une idée, un concept ? Plutôt un signe que je ramasse, un être concret, particulier, mais qui renvoie à autre chose. Par exemple à cette question plus intellectuelle : que pouvons-nous faire de ça ? Pouvons-nous en faire quelque chose ? Au moyen de quel bricolage ? Le signe est limité, ce qui dérange les ingénieurs des sciences politiques qui préfèrent, pour leur confort et leur carrière, manipuler des théories abstraites et hors sol. Mais il est déjà trop abstrait (comme ce texte d’ailleurs) pour ceux qui consomment des images et des « petites vidéos » sans réfléchir à ce qu’ils font. Le bricoleur sauvage se tient justement à mi-chemin, ce qui rend la compréhension de son travail délicate pour les idiots et les ingénieurs. Il recueille ce qui est partout disponible mais autrement. Ce que fait justement la pensée sauvage, penser autrement.

 

  • Certains aujourd’hui se plaignent qu’il n’y a plus de pensée dans les médias. Celle-ci serait « prise en otage » par « les médias dominants ». Comme s’il existait quelque part un stock de pensée empêché par une force obscure, comme si la pensée existait comme une nature, comme si le moyen (Le Média) allait libérer la pensée. A cette pensée magique justement, j’en oppose une autre. La tribu du Média blabla n’aura pas simplement à composer avec « des médias dominants », ces adversaires taillés sur mesure, ces Golem utiles de la critique politique de salon. Non, elle aura affaire à une critique sauvage, à des braconniers, un peu sorciers, capables de bricoler au moyen de leurs miettes de jolis tableaux. Ceux-là sont sont-ils de gauche, de droite, du média, du « système » ? Difficile à dire. Ils montent des décors à la Méliès, une architecture fantastique afin d’honorer les dieux du vide.

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(1) Certains sous-estiment encore ma constance métronomique.

(2) Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage.

(3) Formule reprise par Lévi-Strauss de Marcel Mauss à propos de la magie.

(4) C. Lévis-Strauss, La pensée sauvage.

Alexis Lacroix, baleineau sorti de la « matrice macronienne »

Alexis Lacroix, baleineau sorti de la « matrice macronienne »

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« Il faut être un peu entomologiste avec les intellectuels. »

Alexis lacroix

Avis critique, France culture, 26 novembre 2017

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  • Tout avis critique est bon à prendre ; une belle idée que cette émission. En cela, je remercie, avant de faire le travail critique de la critique, Alexis Lacroix. On ne peut pas d’un côté s’attrister de la disparition programmée du polemos dans la bouillie en marche et de l’autre ne pas louer les mérites, quels que soient les moyens des impétrants, de ceux qui s’y collent. Alexis Lacroix n’a pas aimé mon Néant. Cela tombe plutôt bien, je n’aime pas le sien. Avec Alexis Lacroix plus question d’être « en même temps ». Les breloques du « macronisme » censées mesurer la profondeur de la « matrice macronienne » resteront ici au vestiaire. Nous voilà adversaires, un noble mot. Est-ce à dire que je nourris vis-à-vis de notre homme une animosité de fond, un coupable ressentiment comme aiment l’écrire, un œil sur la pige du voisin, ceux qui ont renoncé à penser au profit d’un nietzschéisme pour les nuls ? Non, l’individu m’indiffère à hauteur de l’intérêt que je porte à sa critique de l’heure. L’opposition dont il va être question est en cela politique. Encore un noble mot, hélas bousillé par les communicants sans dimension aujourd’hui au pouvoir. Bien sûr, d’aucuns ont intérêt à dire que tout cela est violent, pamphlétaire ou vain. Je les fais, une fois encore, moutons et ânes. En l’occurrence, je ne m’adresse pas à eux. Historiquement, ces moutons et ces ânes ont tendance à suivre comme un seul troupeau le berger de saison. La marche des moutons passionne quand il s’agit de mesurer la distance qui les sépare de l’abîme.

 

  • L’enjeu est de taille. Il est question, dixit Alexis Lacroix, « d’attraper cette Moby Dick politique qu’est Emmanuel Macron. » Il est des métaphores plus pénibles aux oreilles que celle-ci. Côté imaginaire, je préfère en effet cette figure du surhomme qu’est Achab, conscience face à l’abîme, que le gros mammifère qu’il combat. Ce sera donc Achab, je prends. Mais qui sera Alexis Lacroix ? Un baleineau tout droit sorti de la « matrice Macron » ? L’hypothèse me séduit, je la conserve avant de la mettre en boîte. Il faut dire qu’à la différence de Pierre-André Taguieff, je n’ai pas eu droit au vilain oxymore :  « passionnément modéré ». Imagine-t-on Achab traquer sa baleine dans le petit bain de la piscine municipale. Le decorum importe, de la passion, des vagues, des embruns, tout ce qui manque aux vieux jeunes de la « matrice macronienne ». C’est d’ailleurs ici que tout commence et, nous le verrons plus loin, que tout s’achève.

« J’aimerais citer comme exemple d’une mauvaise foi philosophique la page qui est consacrée à Bernat par cette amitié particulière. Très bizarrement, il fait un reproche qui m’a paru spécialement déplacé, peut-être même à la limite de l’imbécilité. Il dit en gros Macron s’est comporté des l’âge de 23 ans comme une sorte de vieux avant l’âge qui cherchait le compagnonnage d’un grand aîné puisque Ricoeur atteignait presque les 80 printemps à ce moment-là. Mais comme c’est bête, dans la culture par définition on va se chercher disait Hannah Arendt des compagnons et parmi ses compagnons il y a des gens qui sont de l’âge de nos pères, c’est comme ça que ça marche, la philosophie s’est toujours écrite en référence à des œuvres d’aînés et parfois d’aînés qui sont morts donc le fait que Ricoeur est adopté le jeune Macron ne dit rien contre l’homme politique qu’il est ensuite devenu, cela dit qu’il y a certainement à son actif la tentative de matricer son engagement politique. Après on peut critiquer cette engagement politique mais il faut reconnaître qu’il y avait dans sa démarche de jeune homme allant sans doute sonner à la sonnette de Paul Ricoeur quelque chose qui était absolument authentique.

– C’est une défense pro domo d’Alexis Lacroix qui a fait exactement la même chose avec Alain Finkielkraut.

– Vous révélez des choses intimes, vous n’avez pas le droit (sourire). »

  • « On donne le sérail à l’eunuque ». Cette magnifique formule de Nietzsche vous la trouverez dans La seconde considération inactuelle. Oubliez le pénis, conservez l’impuissance ; écartez le sexuel, retenez la soumission. Celui qui à vingt an brûle d’un authentique  feu philosophique, celui qui parcourt la pensée le doute au cœur, celui qui veut défier les plus grands au risque de se consumer en nuits blanches face à leurs textes, celui-là n’a que faire des vieux mandarins de 87 ans – l’âge exact de Paul Ricoeur quand Emmanuel Macron en avait 23 et lui tenait la chandelle dans ses belles soirées de transmission philosophique. Je me souviens de Michel Haar traversant la cour de la Sorbonne. Il était atteint de la maladie de Parkinson. La petite troupe d’étudiants qui le suivait partout me faisait horreur. En philosophie, l’esprit des grands aînés souffle dans leurs textes, leurs idées suffisent. Si tant est que Paul Ricoeur soit un grand éducateur au sens nietzschéen, un de ceux qui intensifient le sentiment de votre propre vie, tout était déjà dans son œuvre. Il suffisait de le lire et non de le toucher. Justement, j’ai trop lu Nietzsche pour me laisser bercer par cette fable de transmission et de pères. Les épigones sont souvent les plus stériles. Ils pompent du dehors, avec leurs yeux de biches et leur fausse trompe, une énergie spirituelle, une force vitale qu’ils n’auront jamais eux-mêmes. S’ils ont tant besoin du contact direct avec le maître, c’est qu’ils connaissent déjà l’étendue de leur stérilité. C’est cela leur secrète vengeance, celle qui fera d’eux, plus tard, des hommes de pouvoir. A l’époque, pour savoir qui finirait bien placé à l’université, qui errerait dans le labyrinthe des idées, qui enfin passerait à autre chose, il suffisait de mesurer la proximité des étudiants avec les vieux mandarins. Le critère est implacable. Emmanuel Macron fait partie de la race des stériles. Une telle sentence, je le sais, vous propulse aussitôt, avec le dingo de Sils-Maria, sur la plus mauvaise case du jeu des oies qui font double six. Ce n’est pas un reproche que j’adresse à Emmanuel Macron mais un constat : Emmanuel Macron n’a toujours été qu’un courtisan. Devenu prince, il est de bonne guerre que l’esprit des courtisans soigne son aura de philosophe en politique.

 

  • Mais laissons de côté cette histoire de fin de vie et de jeunes suiveurs arrivistes pour nous pencher sur le cœur de la critique, la partie certainement la plus substantielle du discours d’Alexis Lacroix. Il est nécessaire de la reproduire in extenso pour mesurer finement la logique à l’œuvre. Alexis Lacroix repère « le cœur du Bernat » – ce qui, je dois l’avouer, m’a ému. La relation ami-ennemi sûrement. C’est assez juste et plutôt fin. La référence à Karl Schmitt est d’ailleurs très habile. Derrière le juriste, c’est l’ombre portée du nazisme qui plane, l’ombre de la violence quand la guerre des dieux se paye en millions de cadavres d’un Etat inflexible qui a tranché la relation ami-ennemi en projetant l’ennemi vaincu dans les charniers de l’histoire. Alexis Lacroix aurait pu parler de Karl Kraus dont je me sens autrement plus proche que de la Théologie politique de Karl Schmitt. Moins utile, plus encombrant pour la démonstration qu’il entend mener. Toute la stratégie – que je décortique dans Le néant et le politique –  consiste à extrémiser tout discours qui ferait naître de la conflictualité dans la cité et derrière elle des conflits de valeur. En ce sens, Alexis Lacroix nous fournit ici une sorte de canevas intellectuel en situation. Il nous montre comment, de glissements en raccourcis, partant d’une idée plutôt habile, nous aboutissons invariablement « au rouge-brun ». Il se trouve que je ne plaque rien sur Emmanuel Macron, je le lis, je l’écoute, je l’observe. Ce que je vois, c’est bien un ennemi politique (Alexis Lacroix a raison sur ce point), non pas pour être d’un bord et lui de l’autre (à le lire, il n’est d’ailleurs d’aucun bord), mais au sens où il est l’ennemi du politique et par conséquent de l’activité philosophique que je défends. A la différence des marchants de culture philosophique, ces néo-sophistes capables de citer Epicure au MEDEF ou Thoreau en s’engraissant la panse et en pissant de la copie hédoniste, je conçois l’activité philosophique comme une activité politique au sens strict (1). La réalité du soi-disant « macronisme » n’est ni mouvante, ni difficile à penser. Elle est au contraire tristement évidente. Dans une situation de délabrement avancé des forces spirituelles d’opposition au principe de libéralité suffisante, quand la soumission aux manies du temps assure une promotion mondaine recherchée par tous, il est somme toute logique de voir apparaître des dirigeants qui tirent de ce confusionnisme ambiant un programme politique. Le « en même temps » (aujourd’hui titre d’une émission de blabla « politique » sur BFMTV, tout se tient) d’Emmanuel Macron est un « il n’y a rien d’autre » et sa prétendue pensée dialectique le cache misère de ceux qui ont tout intérêt à ce qu’il n’y ait plus de renversement dialectique du tout. Résumons avant de laisser place à la lecture du texte : apologue et nostalgique d’une défunte conflictualité, je théoriserais, dans l’orbite plus que problématique de Karl Schmitt, le retour de la relation ami-ennemi faisant ainsi une sorte de soudure entre le brun et le rouge. Je propose une autre version de la même situation : faisant état d’une conflictualité bien réelle et partagée face à la bouillie mondialiste, je cherche à comprendre les ressorts imbéciles qui font de toute critique de l’Europe telle qu’elle est et du libéralisme tel qu’il ne fait plus question l’antichambre, forcément schmittienne, des pires saloperies de l’histoire récente. Avant de lire l’intervention retranscrite d’Alexis Lacroix, mon texte, page 136 : « La stratégie du principe de libéralité suffisante consiste par conséquent à isoler silencieusement les critiques internes à son ordre, à ne pas leur donner droit, pour mieux dénoncer ensuite leur caricature. Stratégie redoutable qui ne peut conduire, à terme, qu’à l’avènement d’un parti unique, le parti présidentiel, face à des marges toujours plus violentes et caricaturales, le tout sous couvert de sauver la démocratie en danger. » Illustration :

« Au cœur du Bernat, il y a naturellement une sorte d’apologie, et peut-être aussi de nostalgie, de la conflictualité défunte que pouvait représenter à sa manière l’existence d’un parti très fort, au cœur de la vie politique française jusqu’à la fin des années 70 qui était le parti communiste français et je pense, à le lire, qu’il y a chez Bernat une thèse qui peut plaire à une partie de la droite la plus dure aujourd’hui, celle qui se reconstruit disons à l’interface de Monsieur Wauquiez et d’une partie du front national car il partage l’un et l’autre, je veux dire l’auteur et cette droite là, le même postulat néo-schmittien selon lequel l’essence de la politique, comme le disait Karl Schmitt dans le Nomos de la terre, c’est la relation amis ennemis. Mais c’est justement en plaquant cette relation-là sur la réalité mouvante et difficile du macronisme qu’on y comprend plus rien. Car il y a chez Macron je crois, en tout cas c’est les bribes de son enseignement philosophique des années 80 et 90, plutôt 90, il y a le désir justement de dépasser l’écueil de cette conception schmittienne du politique qui a été, il faut le rappeler, le berceau des totalitarismes du vingtième siècle. Tous les totalitarismes du XXeme siècle, même sur leur forme amodiée ou modérée, le fascisme italien, le pétainisme en France, se fondent sur une conception schmittienne du politique, le politique c’est la décision qui rompt le consensus et tant pis si au passage on casse des œufs, c’est-à-dire si on tue des hommes.  Voilà effectivement le fond de la conception schmittienne et je suis étonné d’entendre quelqu’un comme Bernat qui, a priori, se situe plutôt du côté d’une gauche radicale, reprendre à son compte cette conception là pour détruire le macronisme. Qu’est-ce que cela nous dit ? Cela nous dit effectivement qu’il y a dans le macronisme une tentative de revectoriser la vie politique, c’est-à-dire de dépasser le droite gauche en lui substituant progressiste-conservateur, sur ça je pense qu’il est éminemment criticable, mais en même temps il a aussi à l’esprit (et oui je m’y mets moi-aussi) le fait qu’aujourd’hui il y a aussi bien à l’extême gauche du spectre politique du côté d’un certain mélenchonisme que du côté de la droite la plus dure, le retour d’une conception schmittienne de la politique qui est à la fois culturellement anti-libérale et politiquement anti-européenne et c’est effectivement contre cette culture là, contre cette alliance rouge-brune nouvelle qu’il a positionné, contre ces complicités, ces œillades qui vont de la droite de la droite au parti de Jean-Luc Mélenchon qu’il a essayé de reformater sa doctrine, peut-être pour le meilleur et peut-être parfois pour le pire. »

  • Ne nous laissons pas impressionner par la chute, purement rhétorique, à l’occasion de laquelle le baleineau se tortille: « pour le meilleur et parfois pour le pire ». Un « pire » auquel personne ne croit après une pareille tirade. Ce qui est par contre très inquiétant, ce qui justifie l’attaque que j’ai porté contre cet « avènement Macron », c’est de voir la critique du n’importe quoi (ici rebaptisé « néant »), du confusionnisme intellectuel le plus évident, de la plus délirante mystique (« la politique, c’est magique » ; « la politique, c’est mystique » – Emmanuel Macron) érigée en garde fou démocratique contre les dangers « rouge-brun » d’une critique qui n’a pas le bon de goût d’être, pour le plus grand bonheur des communicants, « passionnément modérée ».

« Là où je maintiens mon différent avec Bernat, c’est que Bernat veut à tout pris faire rentrer la baleine Macron, le Moby Dick macronien dans le filet de sa propre grille interprétative, alors c’est vrai qu’on est avec des auteurs séduisants, Baudrillard, Agamben, tout ça, il veut absolument faire ployer la baleine Macron dans les filets ou sous les harpons de sa grille explicative et je crois très sincèrement que la baleine s’échappe, que la baleine s’esquive, qu’elle échappe à son Achab, c’est le drame de ce livre qui est une belle réflexion mais à mon avis complètement hors sol. »

  • Il est bien possible, cher ennemi de la « matrice macronienne », que la baleine s’échappe. Pour une raison simple : la baleine n’était finalement qu’une toute petite anguille, aussi visqueuse à saisir que le beurre fondu de complaisance qui lui a fait et lui fera demain office de tapis rouge. Le drame de ce livre, si drame il y a (il me semble qu’à ce sujet il est bon de mesurer le limites du langage), c’est qu’il pose un problème politique devenu quasiment insoluble : peut-on encore attraper, avec les filets d’une certaine probité, des êtres protéiformes, des baleines-anguilles, des caméléons-Moby Dick et des baleineaux suiveurs. Comme ceux qui s’accrochent encore à quelques empans de raison (au discours « hors-sol » pour ceux qui ne le voient plus depuis belle lurette), j’ai des doutes. Mais il se trouve que j’aime la chasse. La figure d’Achab (je remercie d’ailleurs Alexis Lacroix pour cette valorisante trouvaille) me plaît, passionnément. Pour autant, je comprends que certains, par peur de se mouiller, préfèrent enfiler des vecteurs et des matrices au sec dans les cadavres intellectuels qu’ils empaillent avec modération.

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(1) Socrate, je l’ai déjà écrit, n’est pas mort de faire de la philosophie ou de la politique, mais de faire de la politique en philosophe. Non pas des cours de philosophie politique mais des interventions philosophiques dans la cité, in situ, des interventions aux finalités éminemment politiques. Corruption de la jeunesse, n’oublions pas l’acte d’accusation.

 

Méprise

Méprise

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  • Le mépris ? Ai-je du mépris ? Je constate l’état des forces en présence, la logique promotionnelle, celle qui décide ce qui doit être lu et offert au public. J’observe depuis dix ans les renvois de courtoisie, la main mise des médias de masse sur la diffusion des idées. Je déplore la disparition d’un espace critique et politique digne de ce nom, la réduction de la réflexion à un commerce. Je note la lâcheté et la couardise de ceux à qui je m’adresse. J’accuse un milieu spectaculairement endogène qui se cache derrière la culture pour ne pas se mouiller et sauver sa gamelle en paraphant l’existant.

 

  • Dans le fond, tout est presque foutu. La gauche critique n’existe plus, le marché a tout avalé. Du moins dans sa forme inchoative, anarchisante, corrosive, violente. Radicale ? Radicale. Je rêve d’une vie intellectuelle réouverte dans laquelle les coups partiraient. Mais les publications narcissiques insipides, les essais de rien du tout, la pâte à papier journalistique dégueule sur les étals du marché. Aucune vie, aucune sève. Un formatage opportuniste, un recyclage de la presse au livre, un massacre inaudible qui ne fait l’objet d’aucune contestation. Des objets de pensée miniaturisés. Little philo. Dans la course à la médiocrité, à chacun son couloir. Des pages publicitaires ventent un tel, encensent un autre sous le titre « critique littéraire ». De gros bandeaux rouges encerclent la vanité et le patronyme. Je les cite, ils sont connus de tous. Est-ce moi le criminel ? Est-ce moi le salaud ? Est-ce moi le visible ?

 

  • Ce qui est inacceptable en régime de positivité intégrale, c’est que l’on puisse vouloir la non-réalisation d’une chose ou d’une idée. Les positifs appelleront cela frustration, vengeance, ressentiment, mépris. Je les fais moutons et ânes. Qu’est-ce que l’Empire du Bien sinon ceci : la réalisation de tout, l’optimisation maximale d’une réalité intégrale où rien ne se perd. C’est ainsi que la programmation planifiée de la fête vous dégoûtera de la fête, que l’organisation rationnelle des voyages vous fera vomir les voyages, que la planification étatique de la culture suscitera en vous le dégoût de la culture, que l’épandage massif de philosophie en magazines vous incitera à brûler la bibliothèque.

 

  • Alors mon rêve, oui, le rêve de Krank, s’est transformé en cauchemar. Un cauchemar labyrinthique aux mille visages. Un cauchemar chaotique d’où sortent des coups. Un cauchemar à déchanter, à démolir, à dévoter. Un joyeux cauchemar pour notre temps. Un cauchemar à la hauteur. Condescendance ? Non plus. Déchirure. En situation de légitime défense, je cherche des armes fatales qui arracheraient enfin un bout du morceau. Travail monstrueux et dérisoire. Travail  inaudible.