L’heure du choix – Grève du 4 juillet 2019

L’heure du choix –

Grève du 4 juillet 2019

 

  • Aujourd’hui, 4 juillet 2019, jour des délibérations des jury du baccalauréat, correcteur d’un lot de copies corrigées (j’ai d’ailleurs mis un 20/20 pour la première fois de ma carrière) je suis en grève reconductible pour le troisième jour consécutif. C’est la première fois de ma vie. C’est une décision grave que j’ai prise en toute conscience dans une AG exceptionnelle qui s’est tenue hier à la Bourse du travail à Bordeaux avec mes autres collègues (de philosophie, en majorité, mais pas seulement). Dans cette académie, nous sommes 27 correcteurs à nous être déclarés en grève lors de cette AG. Il est possible que d’autres correcteurs soient grévistes dans l’académie ce matin sans qu’ils aient pu être présents et comptés à l’AG exceptionnelle d’hier soir à la Bourse du travail

 

  • Depuis hier, dans une rhétorique obscène et délirante, un travail de sape est entrepris par certains faiseurs d’opinion. Nous les connaissons très bien : « intérêt de l’élève », « prise en otage », « sadisme » etc. Ces différents cacatoès dont le grand public connait la variété sans toujours mesurer les dégâts occasionnés par leurs discours, ne s’adressent pas à une opinion éclairée ou plutôt ils ont pour fonction d’enténébrer une opinion qui pourrait être attentive à d’autres discours. Il m’est impossible de répondre  ici dans le détail, ce n’est pas le moment. Nous le ferons le temps venu.

 

  • La représentation médiatique de ce qu’est réellement le service public, la mise en cause systématique de ses agents, les doutes constants qui planent sur eux, m’a décidé, avec d’autres, à aller au bout de cette grève en toute conscience. Je ne parle pas ici des professeurs, lycée, collège, primaire mais de l’ensemble de la fonction publique qui est attaquée comme jamais sous la Vème République dans un traitement malsain de l’information. Ce sont là des problèmes très complexes, fondamentaux pour l’avenir de la République française mais écrasés par des discours qui empêchent toute autre alternative que la marche forcée que nous subissons au quotidien ? Vers quoi d’ailleurs ? Une plus grande qualité du service public ? Certainement pas. Dans l’éducation nationale, mon domaine, un véritable plan social est à l’œuvre. Il va profondément affecter la qualité du service devant les élèves, les principaux intéressés et cela sans réelles concertations.

 

  • Alors pourquoi la grève dure. Parce qu’il est impossible de se faire entendre autrement. Nos revendications sont fondées et légitimes. Je suis fonctionnaire de l’Etat français, il est 6h04 et dans 2h je dois être dans mon jury. Je n’ai jamais manqué à un tel devoir, mon devoir. Dans l’année nous formons les élèves, les accompagnons, jusqu’à l’obtention du diplôme et ce qui se passe aujourd’hui me fait mal au cœur, nous fait mal au cœur mais il faut le faire pour nos élèves. Nous nous le devons. De très nombreux agents de la fonction publique ont fait grève cette année. Pour quels résultats ? Pour quelle écoute ? Dans quel climat répressif ? Pour quelles négociations, avec les syndicats, avec les collectifs d’usagers du service public ? Maintenant, ça suffit.

 

  • Nous sommes déterminés et ce n’est pas les menaces délirantes, les admonestations ridicules des grandes gueules de rien du tout qui nous feront taire. Ce gouvernement, légitime par les urnes, est allé trop loin dans le déni de légitimité qu’il doit aussi à ses fonctionnaires. Le service public doit être défendu contre les margoulins, les aventuriers de la disruption sans tête et les communicants de rien. Dans quelques semaines la loi de confiance pour l’école menacera ma parole, notre parole, menaçant en retour les usagers du service public que nous sommes tous. Il n’était que temps que nous la libérions en partant d’un acte symbolique mais très fort. Nous savons que des collectifs de parents se sont formés, des élèves en nombre nous soutiennent. C’est aussi cela le jeu de la démocratie Monsieur Jean-Michel Blanquer.

……….

Le paradoxe, c’est que les professeurs en grève aujourd’hui défendent ce qu’on leur reproche d’empêcher et qui, sous sa forme actuelle, disparaîtra.

 

Lettre ouverte à Jean-Michel Blanquer

Lettre ouverte à Jean-Michel Blanquer d’un professeur de philosophie en grève

 

  • Les professeurs du secondaire actuellement en grève réclament depuis des mois une attention qui devrait leur être due. En terme de confort, à la fois moral et financier, il est autrement plus simple de ne rien faire, de ne rien dire. En 2017, je commençais Le néant et le politique, Critique de l’avènement Macron par ce sentiment, « l’angoisse devant la disparition du politique ». Cette angoisse ce matin est concrètement présente pour de très nombreux collègues, stupéfaits de constater que la seule réponse du politique à leurs justes revendications est la menace disciplinaire.

 

  • Qu’est-ce qui peut pousser au fond un enseignant responsable ayant achevé la correction de ses copies dans les temps, ce qui est évidemment mon cas, le nôtre, concerné par la réussite de ses élèves, ayant fait du soutien aux élèves les plus en difficulté tout au long de l’année pour qu’ils aient leur diplôme, à se mettre en grève ? Dans une académie, les correcteurs qui se réunissent en commission d’entente et d’harmonisation ont la charge des copies de leurs collègues. Ils sont donc mutuellement liés  par une responsabilité collective. C’est d’ailleurs à cela que servent a priori ces commissions. Ils échangent à ce propos sur les sujets.

 

  • Cette année par exemple, les professeurs de philosophie ont collégialement reconnu que le texte de Leibniz donné aux élèves était trop difficile en série économique. Ont-ils pour autant les moyens de faire remonter ce constat, de faire état de leur expérience de correcteur ? Non. Tout vient d’en haut dans une forme d’opacité qui rend au fond impossible les retours d’expérience. Suis-je comptable devant l’article 1er de « la loi de confiance » lorsque je constate, avec un très grand nombre de mes collègues, que l’exercice pour évaluer la nouvelle spécialité HLP  est particulièrement confus et qu’il mettra demain les élèves dans de très grandes difficultés ? Suis-je un professeur irresponsable quand je m’interroge sur le sens d’une évaluation de deux heures pour une spécialité qui mêle la littérature et la philosophie ? Suis-je un séditieux lorsque je me m’interroge sur la précipitation hystérique qui nous empêche d’être consultés sérieusement et sereinement sur l’élaboration d’un programme qui vaudra pendant quinze ans ? Suis-je un mauvais fonctionnaire lorsque j’affirme que la mise en concurrence des enseignements de spécialité conduira inéluctablement à des pratiques démagogiques et à un mensonge sur le niveau réel des élèves afin de préserver des heures de cours ? Des questions de ce type, nous en avons des dizaines. Il nous est impossible aujourd’hui de les poser sereinement et publiquement.

 

  • Le problème, c’est qu’en l’état, aucune discussion sérieuse n’a été ouverte pour répondre à ces interrogations. Consultés sur un programme de spécialité, nous apprenions dans un même temps que les manuels étaient déjà sous presse. Comment voulez-vous que les professeurs ne se sentent pas dévalorisés et méprisés lorsqu’on les consulte formellement sur des questions aussi fondamentales que l’application des programmes sans tenir compte de leur avis ? Il existe aujourd’hui en France un décalage catastrophique entre les prises de décisions verticales et les agents de la fonction publique. Alors qu’Emmanuel Macron avait fait du pragmatisme un de ses arguments de campagne, nous assistons à une surenchère de bureaucratisation et de verticalité sur fond d’autoritarisme. Est-ce cela le macronisme ? Un dirigisme à pas forcés ? Une incapacité idéologique d’établir un lien de confiance entre le pouvoir politique et les citoyens français ? Une défiance perpétuelle ?

 

  • Quand il est impossible de s’entendre entre gens raisonnables, tout se joue paraît-il sur le terrain de l’opinion. Ce qu’on appelle aujourd’hui la guerre de la communication, dans un lexique aussi violent que stupide. Est-ce cela que nous voulons pour l’Ecole, une guerre de tranchées avec pour juge de paix l’opinion ? Chaque année, les professeurs de philosophie mettent en garde leurs élèves sur les dangers de l’opinion justement ? Peut-on, en même temps monsieur le ministre, faire ce travail de salut public (faire en sorte que les élèves aiguisent leur sens critique) et accepter que l’opinion et la rumeur soient les seuls juges sur des questions aussi fondamentales. Quand je lis sur des réseaux sociaux qu’ils faut « mâter » les professeurs, les « mettre au pas », les « punir » je m’interroge sur l’avenir de notre démocratie. On ne peut pas d’un côté faire la leçon au peuple quand il vote mal et flatter des opinions aussi haineuses envers ceux qui ont la charge de l’éduquer.

 

  • Il est vrai que ce mouvement est minoritaire mais qu’est-ce que cela preuve monsieur le ministre ? Qu’il est difficile d’agir peut-être quand on sait le soutien que nous recevons de la part de nos collègues qui ne sont pas grévistes. Que la minorité a tort de faire entendre sa voix ? Que la qualité de nos raisons se mesure quantitativement, avec des pourcentages sur les chaînes d’information en continu ? Qu’il faut vouer l’école aux insultes démagogiques de certains chroniqueurs qui redoublent d’obscénité pour vendre ? C’est cela le projet ? Que les professeurs soucieux et inquiets doivent être humiliés pour que le pouvoir ne perde pas la face ? Laquelle d’ailleurs ? Est-ce de cela dont il s’agit ? Ce que nous sommes nombreux à demander, c’est un moratoire. L’argument qui consiste à mettre systématiquement en avant la question des statuts nous a fait oublier une chose  : on ne peut pas faire de l’école une dépendance du marché concurrentiel sans en payer le prix et il sera élevé.

 

  • Il y a de cela quelques jours, je recevais un courriel d’un élève d’une de mes classes. En voici un extrait, je ne corrige ni le style ni la forme.

« J’aimerais exprimé mon REMERCIEMENT de nous avoir nous , élèves de Terminale 05ES , proposés des cours intéressants, agréables , avec une grande importance donnée à nos avis et nos pensées. Tout ceci est complété par  l’empathie que vous avez fait ressentir à tout les élèves selon moi, y compris même les « je m’en foutiste »  de la philosophie , car vous avez été un professeur proche de ses élèves et dont la réussite de vos p’tits fut primordiale pour votre part. 
Je repense au tutorat proposé au début d’année , parfois regretté pour ma part , par exemple. 
Vous m’avez permis pour ma part, d’engendrer une plus vaste culture, sachant que je m’intéressais déjà à pas mal de choses. Mais aussi un bien-être, un intérêt pour LA matière pas très appréciée de nombreux jeunes de terminale »

  • Cette lettre touchante, sensible, est la raison de mon métier et de mon attachement à la fonction que j’exerce avec passion depuis 20 ans. Nous en recevons tous dans une carrière. Oui, vous avez le pouvoir disciplinaire dans les limites d’un Etat de droit mais que vaut ce pouvoir en face des millions de Selmi, c’est son prénom, que nous avons la charge d’instruire. En nous coupant la tête, en décourageant des vocations, en nous bâillonnant, c’est eux que vous condamnez aussi. Monsieur le ministre, on ne peut pas mettre la République en marche en détruisant le lien de confiance qui la lie à son école.

Collectif Aquitaine Philosophie

Collectif aquitaine philosophie

  • Le Collectif insiste sur l’importance de la réunion du mardi 3 juillet à 18h à la Bourse du travail (certains seront peut-être venus au café philosophique à la petite librairie à 14h).
  • Les collègues présents à cette réunion, correcteurs du bac pour une majorité d’entre eux, dans différentes disciplines, seront à cette heure du jour en grève. Il sera question de la suite à donner au mouvement et d’un premier bilan en lien très étroit, heure par heure, avec les autres académies. Les réactions du ministère seront elles aussi déterminantes.
  • Il est évident que cette réunion aura aussi, pour notre discipline, une vertu fondatrice. Nous nous devons désormais, face aux menaces réelles qui pèsent sur notre enseignement et sur notre santé mentale, de construire une force qui aura une visibilité dans l’espace public.
  • Trop longtemps dépolitisés, nous redécouvrons brutalement cette évidence : nous enseignons dans la cité et pas dans un désert solipsistique avec le ciel étoilé au-dessus de nos têtes. Aujourd’hui, notre place n’est plus acquise, elle est disputée, elle le sera encore plus demain. Certains affirment même, haut et fort, que la philosophie est aujourd’hui partout, sur You Tube, dans les podcasts de France culture, dans les séminaires d’entreprise, partout, sauf dans nos salles de cours. Nous devons aussi nous situer sérieusement et collectivement face à cette menace mortelle. C’est le discours dominant. Si c’est bien le cas, si tout est dans tout, alors que nous reste-il ? Qui devenons-nous exactement ? Et qu’avons nous à répondre à ceux qui nous feront faire demain n’importe quoi ?
  • D’aucuns parlent de corporatisme. Cela n’a strictement aucun sens. Si corporatisme il peut y avoir, il faudrait plutôt le chercher dans la défense sans nuance des statuts plutôt que dans celle des disciplines. Nous avons trop vite oublié que les statuts furent constituées historiquement dans la République française pour protéger les contenus disciplinaires de la pression politique, de la valse des ministères. Ils étaient un moyen au service d’une cause non pas une fin en soi. Pour cette raison, il est essentiel de partir de notre corps de métier, non pas pour le défendre aveuglement mais pour fonder en idées  l’importance de nos statuts. C’est à partir de cette réflexion située que nous devenons crédibles pour l’opinion, cette reine du monde, crédible pour penser la réforme « accélérée » de la fonction publique.
  • Si la fonction du professeur de philosophie est d’enseigner l’art de l’éloquence pour l’exemple, il peut être remplacé sans mal par un professeur « d’art oratoire » (Cyril Delhay, responsable du rapport fumeux et hautement grotesque sur le grand oral et multi-casquettes). Pour quelle raison devrait-il alors conserver un statut quand le second se déplace dans un champ de concurrence ouvert ? Cette question fondamentale doit être posée et elle n’est pas corporatiste au mauvais sens du terme. Elle interroge, pour nous défendre des attaques brutales qui nous frappent aujourd’hui, la nature de notre métier, sa spécificité.
  • Bien  sûr, cette réflexion paraîtra peut-être dilatoire pour les révolutionnaires théoriques qui veulent tout et tout de suite. Vouloir tout et tout de suite, mélanger tout et n’importe quoi, c’est à la fin ne rien vouloir du tout et préserver sa belle âme en se souvenant des héroïsmes passés. Le bon vieux temps de la vraie lutte. Voilà le ridicule. La radicalité et l’exigence sont, aux antipodes de ces postures convenues, d’une autre nature.
  •  Certains collègues ne feront pas grève mardi mais réaliseront peut-être l’année prochaine que les bougonnements de vestibules ne sont pas la panacée, d’autres seront en grève mercredi, d’autres encore arriveront avec les copies sous le bras au centre d’examen jeudi, d’autres enfin seront en grève le 4 juillet. Tout est possible mais tous auront corrigé le baccalauréat consciencieusement. Mais une chose est sûre, seule la politique de la nuance et des petits pas, déterminée et confiante dans sa force et dans sa probité, pèsera demain sur les décisions publiques. Tout cela se construit et nous sommes enfin en train de le faire avec sérieux et un sens collectif des responsabilités qui dégonflera demain les menaces de ceux qui se dédouanent des leurs.
Collectif Aquitaine Philosophie

Un collègue professeur de philosophie, le 29 juin 2019

Message envoyé par un professeur de philosophie, le 29 juin 2019

 

  • « A une majorité, nous avons pris la décision de faire grève le jour de la remise des notes. Cette action est purement symbolique puisque les délibérations se dérouleront comme prévu ou avec un jour de retard. Mais l’essentiel est de frapper les esprits quand on ne peut frapper rien d’autre. Notre métier est en train de changer dans des proportions vertigineuses : flicage, tâches administratives, contenus d’enseignement  pitoyables, autorité et liberté pédagogique bafouées, choix du profil d’enseignement par le chef d’établissement (place au copinage, au népotisme et au clientélisme), recrutement par contrat d’étudiants sous formés et corvéables, classes surchargées et indifférenciées et j’en passe. C’est l’effondrement de l’école de la République, méritocratique, exigeante et égalitaire. C’est l’intrusion brutale des méthodes de management néo-libérales dans une machine bureaucratique qui, historiquement et culturellement, voue une méfiance crasse à l’égard de toute expression de singularité et d’originalité en son sein. Les têtes creuses du formalisme pédagogique et du flicage administratif ont gagné la bataille. Nous voilà déconsidérés et marginalisés au sein même de l’institution que l’on sert et que l’on fait perdurer dans le même temps. »

J’ajoute que nous y perdrons tous, y compris les malins qui devront vivre dans une société où la bêtise collective nuira aussi à la jouissance stérile de leur indifférence individuelle.

 

 

Défense de l’Etat français contre ses faussaires

Défense de l’Etat français contre ses faussaires

Gaston Bachelard, un philosophe

  • Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Ce qui se joue pour l’avenir de l’enseignement de la philosophie dans les jours à venir, à la pointe de la contestation des réformes Blanquer, est décisif pour l’avenir de cette discipline dans le secondaire. Mais derrière cette discipline, qui ne donne aucun privilège mais qui peut donner à l’esprit les moyens de les penser tous, ne nous trompons pas d’objet : c’est d’une conception de l’homme dont il est réellement question. C’est cela que nous allons chercher à faire valoir dans l’académie de Bordeaux ce matin en commission d’harmonisation. Harmoniser quoi d’ailleurs ? Des moyennes, des médianes, des petits bâtonnets ? Quand les professeurs trichent, inventent vaguement une moyenne pour se conformer, sans aucune conviction, aux attentes du ministère dans un mensonge éhonté, qui sont les faussaires ? Il a été demandé, sous couvert d’exemplarité, de ne pas délivrer des 20/20 cette année mais ce mensonge là, qui en parle ? Le mensonge qui consiste à créer une réussite sans réalité, des succès sans contenus, un saupoudrage culturel dans ce qu’il faudra désormais renommer le ministère de l’animation nationale. Que doit-on penser quand une inspectrice de lettre demande aux enseignants dans une formation d’être « férocement bienveillants » et d’être « sexy » pour faire « vivre un enseignement de spécialité menacé par la concurrence des autres spécialités » (et elle a raison sur ce point) quand une collègue de philosophie, sérieuse, nous explique en formation qu’il faudra faire des ateliers en fin d’année pour tenir les élèves qui abandonneront cette fameuse spécialité de rien du tout (et elle a raison aussi).

 

  • C’est d’ailleurs ici que le sort de la philosophie est sans égal avec celui des autres disciplines. Pour preuve, il n’y a pas de « spécialité philosophie » dans la réforme Blanquer car cet enseignement est d’une autre nature. Bachelard a mille fois raison : « la philosophie ça sert à penser, alors si vous voulez vous priver de pensées originales, vous pouvez vous passer de philosophie ». (INA) Tout est dit, en deux phrases. A côté de cette vérité là, l’ignoble baratin communicant des hommes de paille du grand marché éducatif, cette pompe à merde et à fric, peuvent aller se faire foutre. Qu’ils nous marchent dessus honnêtement, martialement, avec la franchise au combat de celui qui veut notre mort. Voilà ce qui serait, au moins, honnête. Qu’ils arrêtent de nous vendre leur soupe infecte, leur démagogie de bazar, sexy, bienveillante, pour les élèves alors que les élèves et leurs fameux « intérêts » sont les premiers, et ils le savent en remplissant parcours sup chaque année, à être pris pour des imbéciles par un Etat de moins en moins soucieux de ce qu’ils vivent dans la cité. La preuve, il leur tire dessus.

 

  • Soyons clairs : plus de République, plus de philosophie. Les deux se tiennent. L’une ne peut pas vivre sans l’autre. L’une mourra avec l’autre. Rien de corporatiste dans tout ceci, Bachelard était aussi et surtout un grand épistémologue, un homme probe, un esprit puissant pas une girouette « philosophe écrivain » adoubée par des lâches et des cuistres, par les faussaires qui font aujourd’hui, en France, le beau temps et le beau temps de cette culture inoffensive supposée éduquer. Ce que je dis là depuis la philosophie vaut bien sûr au-delà d’elle-même. En détruisant la logique des disciplines, c’est-à-dire la formation de l’esprit dans toutes ses dimensions, l’Etat prépare les conditions d’une citoyenneté au rabais et c’est justement cela que veulent les petits hommes de paille du grand marché sans tête, un citoyen unijambiste, cul de jatte, éborgné, aveugle, des moignons d’homme, des bouts de ficelle d’humanité. C’est contre cela que nous allons nous battre, certainement pas contre l’Etat (laissons cela aux crétineries libertaires à la Onfray ami des marchants de papier et aux libertaires anti-Etat en carton pâte qui n’ont toujours rien compris) mais depuis l’Etat, à l’intérieur de l’Etat, dans l’Etat républicain, pour la République.

 

  • Alors oui mes amis, le propos est emphatique pour les nihilistes malins qui ne croient plus à rien et encore moins à eux-mêmes, pour les marchands de niaiseries pédagogiques sexy et bienveillantes, je vous l’accorde, il pose un ordre de valeur et une hiérarchie. Il est raide. Il désigne des adversaires idéologiques, il est essentiellement politique. C’est cela que je sentais encore confusément en 2017. C’est cela qu’il faut clarifier aujourd’hui. Ce mouvement de révolte des professeurs de philosophie n’est pas une défense de La philosophie (propos ridicule) mais une défense des conditions républicaines de la formation d’un homme qui pourra comprendre encore demain ce que le mot « politique » signifie et avec lui le mot « liberté ».

 

  • Nous avons les raisons, ils ont les armes ; nous avons les idées, ils nous répondent avec un clin d’œil et des pets de bouche. Je suis fonctionnaire de l’Etat français, je suis chargé d’une mission éducative, une très vieille mission à laquelle le philosophe Platon (aujourd’hui placé à côté du pubard Beigbeder –  ce salaud sartrien qui pose avec un livre de Baudrillard un an après la mort du sociologue critique dans une publicité pour les Galeries Lafayette – dans les manuels relativistes HLP) a consacré ses plus puissantes pensées. Aujourd’hui l’Etat  français, dévoyé par des faussaires qui se servent de la force publique au lieu de la servir, est en train de nous rendre cette mission impossible, de conspirer contre lui-même. Mardi, certains professeurs de philosophie, seront grévistes pour une cause qui les dépasse tous. Que ceux qui pensent le contraire retourne à l’école. Nous nous y sommes.

 

Ossature intellectuelle à l’adresse des professeurs de philosophie et des curieux pour que le cours « Humanités, Littérature et Philosophie » ne se transforme pas en bouillie, ce qui sera évidemment le cas sans un réel travail critique.

Ossature intellectuelle à l’adresse des professeurs de philosophie et des curieux pour que le cours « Humanités, Littérature et Philosophie » ne se transforme pas en bouillie, ce qui sera évidemment le cas sans un réel travail critique.

(Rentrée 2019, première partie)

Cours HLP (première partie)

Contre la culture vernis, l’école de la confiance et de la com

Contre la culture vernis, l’école de la confiance et les Torquemada du vide

(Nicolas Copernic 1473 – 1543)

  • Bernard Solange, dans La littérature religieuse, rappelle que dans la spiritualité indienne Upanishad signifie s’asseoir aux pieds de quelqu’un. Aux pieds de qui pouvons-nous encore nous asseoir ? Et une fois assis, qu’attendons-nous ? Un savoir hétéroclite, des moignons de culture ou les conditions, à partir de la transmission d’un savoir qui touche la réalité humaine et non quelques compétences techniques, d’une prise de conscience ? Non pas le vague sentiment de soi-même, de son vécu, mais une épreuve de soi, profonde, rendue possible par un enseignement qui ouvre l’esprit à sa difficile compréhension plutôt qu’elle ne l’aliène sur les pacotilles désarticulées utiles aux commerces du monde et aux profits de ses faux maîtres.

 

  • Hier, à l’occasion d’un cours sur la raison et réel, je m’efforçais de faire connaître à des élèves de série littéraire (une série qui disparaîtra dans un an) les travaux et l’œuvre de Copernic, le De revolutionibus (1543, l’année de sa mort) en particulier. Lecture du curieux texte de Pétrius, l’éditeur, inséré dans le livre, une sorte de publicité pour l’ouvrage, quelques rappels de l’héritage de Copernic, l’Almageste de Ptolémée, les instruments d’observation au XVIe siècle, la représentation du ciel qui pouvait être la sienne sachant qu’il observait à l’œil nu. La présentation du triquetrum, une règle d’observation déjà décrite par Ptolémée dans l’Almageste, occasion pour l’élève de se figurer les transformations de perception du monde, d’imaginer les problèmes de mesure au XVIe siècle. Qu’est-ce que percevoir pour Copernic ? Non pas pour soi-même, directement, à partir d’une valorisation immédiate et superficielle du moi mais à travers les yeux d’un autre, un homme de sciences européen né à Thorn en 1473 et mort à Frauenburg l’année de publication de son chef d’œuvre, le De revolutionibus. Ce décentrement, aussi curieux que cela puisse paraître pour les communicants, reste un préalable essentiel à l’épreuve de la compréhension de soi-même, condition d’une autonomie intellectuelle et morale future.

 

  • Un monde me préexiste, ici celui de Copernic, qui retint, par peur, la publication de ses travaux pendant trente-six ans. Un savant qui eut à imaginer un renversement révolutionnaire. Non pas la révolution factice d’un homme médiatique qui prend ces délires mégalomanes pour la réalité mais celle d’un scientifique qui compose avec un héritage, celui de Ptolémée. Une vie consacrée à la résolution d’un double problème d’observation. Comment expliquer le mouvement apparent des planètes dans le ciel, les anomalies d’observation comme la boucle de rétrogradation de mars ? Comment rendre raison de l’accélération et de la décélération des planètes dans le ciel ? Les questions affleurent : qu’est-ce qui pousse un homme à consacrer sa vie à de tels problèmes ? Expliquer pourquoi ce désir de connaissance n’est pas un problème technique ou scientifique mais une appréhension intime de l’univers qui nous entoure, une relation à soi-même tout autant. Le va-et-vient est constant entre la découverte de problèmes scientifiques objectifs et la réflexivité subjective de leur découverte par l’élève, un temps assis au pied de l’arbre de la connaissance qui n’est pas encore élagué par la culture vernis de l’école de la confiance et le grand oral bidon qui couronnera le tout. Donner à l’élève les moyens de se penser depuis le lointain, le mouvement des astres, Copernic, le De revolutionibus,  l’héliocentrisme et la quête d’une vérité antinomique avec le relativisme idiot qui les enferme en eux-mêmes. Pour cela, il faut du temps.

 

  • Les tables enfin, celles de Reinhold, Les tables pruténiques (1551). La science astronomique mise au service de l’astrologie, de la croyance. Connaître la position au jour le jour des planètes pour prendre des décisions politiques. Comprendre que la diffusion des idées de Copernic passe par la publication des éphémérides, que la science répond aussi aux exigences de son temps, qu’elle n’est pas coupée du monde. Là encore, la finalité du cours n’est pas d’agglomérer de la culture générale (une sottise étant entendu que la culture n’est pas et ne peut pas être générale) mais de former l’esprit à partir d’une distance, rendre possible un éloignement à partir d’une maîtrise que l’élève ne possède pas encore. Tout cela est-il utile pour trouver un job (le terme est désormais officiel aux plus hauts sommets de l’Etat) ? Sincèrement, je l’ignore. Au fond, ce n’est pas mon problème et cela ne peut pas être la première priorité de l’école. Le sourire de sympathie de l’élève à la lecture de l’annonce de Pétrius (« Ainsi donc lecteur, achète, lis et profite », en 1543), cette sensibilité de l’esprit qui participe, à travers les siècles, de la formation humaniste que l’on se targue sans contenu de promouvoir aujourd’hui depuis des agences de communication sont l’essence de mon métier. Ne pas choisir les oreilles qui recevront le cours, ne pas enrichir un marchand de pacotille indifférent aux contenus, faire valoir des compétences, une discipline acquise sur les bancs de cette même école de la République, dans ce qu’il reste des amphithéâtres du savoir, transmettre cette exigence à de jeunes esprits très souvent reconnaissants.

 

  • Voilà mon métier et je compte bien le défendre contre les Torquemada du vide. Que chaque professeur apprenne à se respecter, à respecter son savoir, sa maîtrise, qu’il continue de désirer savoir et transmettre, qu’il reste fidèle aux années de sa formation, voilà ce qui sauvera l’école d’un naufrage déjà bien amorcé. Oui, je méprise les  petits sbires prétentieux et sans idées qui, dans des cabinets à brasser du vent, prennent des décisions contraires à ce que je crois être juste pour la formation des esprits dont j’ai aussi la charge. Je les méprise car demain je n’aurai plus le temps de faire ce cours à mes élèves de terminale littéraire, coincé entre des antiennes incohérentes (HLP) et le grand oral bidon de fin d’année. Je les méprise, ces petits hommes de rien, ces sans talents, car ils me méprisent, ils nous méprisent en décidant sans concertation aucune de ce que doit être notre métier, de ce que nous sommes, de  ce que nous devons être. Je les méprise enfin, et c’est certainement la raison la plus profonde que je puise avancer, car ils méprisent ceux qui s’assoient aux pieds de quelqu’un quand ce quelqu’un n’a rien à vendre, pire, qu’il remet en question leur conformisme bêlant. Pour cela, ils sont toujours prêts à mentir. Les Torquemada du vide veulent la mort de la maîtrise car cette maîtrise les menace. Ils préférèrent de loin des petits agents mal formés qui se mépriseront eux-mêmes, c’est d’ailleurs cela qu’ils nomment aujourd’hui l’école de la confiance, une école dans laquelle le professeur, pour ne plus avoir confiance en un savoir relégué à des tableaux de croix, ne se respecte plus.  Ils nous portent des coups ? Nous allons leur répondre. Le peuple éduqué sera juge. Mais qui veut encore de ce juge là ? Certainement pas eux.

Contre L’idée de Dieu dans le programme des classes terminales

Contre l’idée de Dieu  dans le programme de philosophie des classes terminales

  • L’élaboration du programme de philosophie est une question majeure. Elle concerne les fondements des représentations de notre République. A l’heure où des chargés de communication se piquent de la défendre, quand il est bienvenu de rappeler en théorie  ses principes pour mieux les trahir en pratique, nous assistons à un dévoiement qui ne devrait laisser aucun citoyen indifférent. Depuis des décennies, nous sommes les témoins privilégiés, justement en France, d’une opposition dûment mise en scène par les faiseurs d’opinions : les progressistes contre les conservateurs.

 

  • La bruyante mise en scène de ces deux camps n’est qu’un spectacle dérisoire. A ce sujet, l’introduction de l’idée de Dieu (si le projet soumis au CSP est accepté en l’état) reflète parfaitement la situation dans laquelle nous sommes. Afin de répondre à un délitement intellectuel qui fait prendre la première opinion venue pour une idée, des universitaires formés à l’histoire de la philosophie trouvent heureux de se réfugier dans leurs vieilles marottes métaphysiques. L’idée de Dieu en fait partie. Remettre de la transcendance dans un monde sans âme, du numineux au fin fond du trou de l’horizontalité postmoderne, voilà pour le beau projet. Si, au passage, la République pouvait donner quelques gages aux religieux, mâtiner de raison les plus étonnantes extravagances de l’esprit, le professeur de philosophie n’aurait pas usurpé sa nouvelle fonction : pacifier à grandes lippées d’aplats métaphysiques la bouillie ambiante. Quand les progressistes s’accommodent de presque tout, les conservateurs assaisonnent le presque rien. Le must est d’être les deux à la fois (voir photo ci-dessous). Subtile, n’est-ce pas ? Le sérieux de la pensée réflexive attendra. La conscience, critique et républicaine, elle, disparaît.

  • Contrairement à la religion ou au fait religieux, des évidences culturelles et historiques, des faits de civilisation, l’idée de Dieu peut venir à l’esprit ou pas. Que répondre à un élève qui objecterait, comme Sigmund Freud a pu le faire à Romain Rolland à propos du sentiment océanique : moi, je n’ai pas l’idée de Dieu. Faudra-t-il la lui bourrer en première partie dans le crâne pour mieux la réfuter ensuite ? Abonder dans son sens pour s’évertuer à faire naître l’idée en deuxième partie ?  A moins qu’il ne s’agisse de prendre l’idée de Dieu comme un objet intra philosophique, comme un élément constitutif de son histoire ? Revisitons pour l’occasion la présence du grand caché dans les programmes de philosophie depuis 1902.

 

  • Dans le programme de 1902, Dieu apparaît dans la partie Métaphysique sous l’intitulé : Les problèmes de la philosophie première : la matière, l’âme et Dieu. En 1925, Dieu trouve sa place dans La philosophie générale, Les grands problèmes métaphysiques. En 1942, pas de changement. En 1960, Dieu rentre dans un grand domaine : la connaissance. En compagnie de la mémoire, de la pensée logique, de la vérité, de la connaissance de l’homme et de l’idée de connaissance métaphysique et de bien d’autres notions. Un concept parmi d’autres. Sa disparition date de 1973. A cette date, la métaphysique reste au programme dans une partie intitulée Anthropologie, métaphysique et philosophie. Contrairement aux parties L’homme et le monde, La connaissance et la raison, La pratique et les fins, cette partie ne chapeaute aucune notion, une sorte de point d’orgue au cours de philosophie. Le professeur a tout loisir de travailler Carnap pour qui les énoncés métaphysiques sont dénués de sens, Nietzsche et le mensonge de la chose en soi ou Comte et la métaphysique comme maladie chronique de l’esprit humain.

 

  • Ce bref tout d’horizon nous enseigne trois choses. Tout d’abord l’idée de Dieu n’a jamais été une notion du programme de terminale en philosophie. Il s’agit donc d’une innovation sous la forme d’une notion composée qui n’a rien d’élémentaire. Cette notion se trouve chapeautée par la métaphysique, ce qui constitue un retour au programme d’avant-guerre, il y a de cela quatre-vingts ans, une époque où la responsabilité était associée au problème des sanctions et ou une notion s’intitulait La famille :  son importance sociale et morale. Le programme de philosophie, quand Sartre rédigeait L’Etre et le Néant (1942), pouvait ainsi seconder sans mal l’ordre moral de la France à genoux.

 

  • A l’époque, le cours de philosophie s’adressait à une toute petite élite sociale et culturelle, une infime minorité de français formée aux humanités, celles du latin et du grec (pas les Humanités science po culture générale Mathiot-Blanquer), capable de recevoir un cours sur Les problèmes métaphysiques posés par la psychologie ou Rapports de la morale avec la métaphysique, deux parties du programme de 1942. Dieu, l’idée de métaphysique, ces notions prenaient place dans un contexte intellectuel qui rendait possible leur compréhension. A l’exception d’une infime minorité d’élèves (qui se tourne aujourd’hui de plus en plus vers des établissements privés), les élèves de terminale en 2019 n’ont plus les capacités d’abstraction et la docilité cognitive, la discipline et la distance intellectuelle, pour recevoir de telles notions sans les juger immédiatement depuis leurs propres croyances : je crois, je ne crois pas. Penser le contraire est au mieux une naïveté, au pire une posture hypocrite qui cache en arrière-plan des intentions autrement moins avouables. On ne peut pas introduire des notions aussi difficiles à penser (y compris pour des professeurs aguerris et je ne parle même pas des étudiants en L2 qui feront bientôt cours devant les classes de terminales) sans tenir compte du contexte et des conditions de leur réception.

 

  • Il s’agit donc d’autre chose, d’une greffe qui ne répond à aucune nécessité intellectuelle. Le motif de cette réintroduction, ce retour au schéma du programme de 1942, est idéologique. Il va de soi que l’idéologie avance masquée mais c’est aussi la fonction de la pensée critique de comprendre l’implicite, le latent, ce qui échappe aux lectures immédiates et angéliques du monde et des rapports de force qui le gouvernent. La République est aujourd’hui déstabilisée par de nouveaux cléricalismes. La laïcité, dans les faits, est menacée. Souâd Ayada, à la tête du CSP, le sait parfaitement et elle n’a pas caché ses craintes de voir l’enseignement de l’Islam (et pas d’une autre religion) dévoyé, dans la République, par des approches prosélytes et fort peu critiques. Elle a déjà exprimé ses craintes en commission à l’assemblée. Sa thèse sur la métaphysique et l’Islam place cette religion à une hauteur qui n’est pas celle de la rue. La foi du charbonnier de ma grand-mère, devenue la foi du vendeur de portable aujourd’hui, n’ a rien à voir avec les fines subtilités de sa métaphysique. Pour la foi charbonnier, Dieu n’est pas une idée spéculative réfutable par une métaphysique spéciale. Quel professeur se risquera à faire de l’idée d’Allah une idée réfutable rationnellement devant des élèves qui peuvent faire de la critique de cette croyance, pour toutes sortes de raisons, un casus belli ou un prétexte pour défier l’institution ? Il est possible que cette situation évolue, il est encore possible et souhaitable que les musulmans en France finissent par être globalement aussi indifférents à la critique de leur religion que les chrétiens peuvent l’être aujourd’hui. Ce n’est pas encore le cas. En vingt ans, je n’ai jamais eu à affronter le rejet d’un texte de Nietzsche critique du christianisme. Mais il n’existe pas, dans les recueils de textes philosophiques, l’équivalent d’une imprécation aussi virulente contre l’Islam, l’équivalent de L’antéchrist. L’introduction d’une œuvre dans les programmes qui porterait une telle critique contre l’Islam ferait aujourd’hui scandale. Souâd Ayada le sait mais ce n’est pas elle qui assurera le cours de philosophie sur cette nouvelle notion. Ce n’est pas son problème ni celui de monsieur Guenancia. L’idée de Dieu nous oblige à nous poser de telles questions, des questions pénibles pour les professeurs de philosophie du secondaire.

 

  • L’idée de Dieu n’est pas la religion. Cette notion désigne la relation intime que le croyant a avec Dieu, l’idée qu’il s’en fait. Cette relation n’a pas à être l’objet d’un cours de philosophie. Les instigateurs du programme de philosophie mettent de facto les professeurs de philosophie en porte-à-faux. Autant la religion peut être pensée comme un fait de culture, autant l’idée de Dieu nous renvoie aux convictions du croyant. L’enseignement de la philosophie doit se placer à côté, faire ce pas de côté, investir d’autres domaines. Montrer que l’on peut penser justement sans l’idée de Dieu. Que ce pas de côté n’est pas une provocation à l’égard des religions révélées mais un autre terrain, un nouvel espace à découvrir. La notion l’idée de Dieu, dans le contexte qui est le nôtre, n’ouvrira aucun espace. Bien au contraire, elle refermera l’espace philosophique. Il n’est pas certain – et c’est tout le problème au fond – que des universitaires épris de mysticisme accordent un quelconque crédit à cet autre espace de pensée. Pour eux, tout part de la métaphysique, y compris l’esprit, le corps, le désir, et tout y retourne. Mais ce qui vaut à l’université, dans des petits cénacles bien mis, ne vaut pas en classes terminales. L’espace de confiance et  de sérénité que se doit de construire le professeur de philosophie est une composition avec l’existant, le réel, une autre notion fondamentale qui disparaît du programme.

 

  • Pour quelle raison ne pas avoir retenu cette notion dans les programmes des séries technologiques ? Le risque de voir la foi  du charbonnier resurgir au détriment des fines arabesques métaphysiques serait-il plus grand que dans les séries générales ? L’introduction de cette notion est une absurdité, pour les croyants, pour les athées, pour les agnostiques. Une sottise pour les croyants qui œuvrent aux valeurs de la laïcité, une provocation pour les autres quand le professeur de philosophie fera l’examen critique de la notion en question. J’hésite, au moment de conclure, entre la bêtise et l’enferment mental. Les deux se rejoignent peut-être. Bêtise de ramener l’enseignement de la philosophie en classes terminales sur un terrain miné et au fond stérile ; enfermement de ne voir la cité des hommes que depuis sa petite lucarne spiritualiste. Une fois encore, le déni du politique est maximal. Ces faiseurs de programmes bâclés n’ont toujours pas compris que l’enseignement de la philosophie est au sens strict un acte politique. A moins qu’ils l’aient trop bien compris et qu’ils désirent s’en débarrasser. Ce en quoi les conservateurs aveugles retrouvent en fin de course les progressistes ahuris et la cohorte des pédagogistes crétins dans un déni fondamental de l’idée républicaine bien loin de celle de Dieu.

 

 

Nouveau programme de philosophie – Proposition faite par des professeurs de philosophie au CSP

Nouveau programme de philosophie

Proposition faite par des professeurs de philosophie au CSP

 

Remplacer « La métaphysique » par « Le sujet / l’homme » (domaine)

 

Réintroduire « la conscience » / « l’inconscient »

 

Supprimer  « l’idée de Dieu »

 

Réintroduire la notion « le travail »

 

Créer un domaine « culture » à la place de « l’anthropologie »

 

Ces propositions sont SIMPLES, LISIBLES, elles ne contredisent en rien l’idée « d’ELEMENTARITE »  de l’enseignement de la philosophie en terminale (si l’on tient à ce mot), elles tiennent compte de l’ALLEGEMENT du programme désormais enseigné à toutes les classes (4 heures), elles sont CONFORMES aux exigences REPUBLICAINES de l’enseignement de la philosophie dans l’institution et elles ont le mérite de ne pas priver les élèves d’une partie du programme qui les PASSIONNE (le sujet / l’homme) et les concerne au plus haut point.