L’identité n’est qu’un « branle plus languissant »

L’identité n’est qu’un « branle plus languissant »

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  • Comment critiquer la décadence sans devenir aussitôt, par une simple réversion des signes, un défenseur de l’ordre, un vulgaire réactionnaire ? Non pas que je tienne le mot réactionnaire pour offensant. Bien au contraire. Mais les affects qu’il mobilise  n’ont rien à voir avec les problèmes posés par le travail de la critique aujourd’hui. Il y a des positions critiques tenables, d’autres qui le sont moins, et cela n’a rien à voir avec l’attribution d’un certain coefficient de vérité ou d’identité, les deux notions ayant tendance aujourd’hui à se souder. Derrière la question canoniquement nietzschéenne (« quelle dose de vérité un esprit peut-il supporter ? ») se cache cette autre : quelle dose d’identité un esprit peut-il supporter ?
  • Il n’y a pas d’identité stable mais des modes d’investissement affectif des discours plus ou moins supportables. Ce n’est pas parce que « nous et notre jugement, et toutes choses mortelles, vont coulant et roulant sans cesse » (1) que les échanges obscènes de signes, leur monstrueuse promiscuité, sont supportables. Ayant pris de vitesse les théories qui critiquaient les rapports de domination symboliquement accrochés à une référence intangible (Dieu, Etat, Loi, Père…), le capitalisme analphabète (et demain analfabète) est autrement plus efficace que toutes les déconstructions académiques. Si le monde pour Montaigne était « une branloire pérenne », le nôtre est une branlette éphémère. L’instabilité permanente fait partie du développement logique d’un système d’échange par permutation et indifférenciation de tous les signes. La succession des crises sape progressivement ce qui tenait lieu hier de références indiscutables. De là le sentiment d’un effondrement irréversible. Loin de la joie vacillante de Montaigne, le sable de l’impermanence, cher à l’auteur des Essais, ne réjouit plus grand monde.
  • Dans ce flux de prurits mondialisés, d’aucuns font état d’un déclin de la pensée dite critique face aux attraits des valeurs immuables. Comment expliquer le sentiment de ce déclin dans une situation de crise objective ? Parmi les mobiles de l’action humaine : l’espoir. Aucune pensée critique ne peut s’épanouir sans espoir.  Ce n’est pas un mince paradoxe. C’est dans une période de forte croissance économique que Jean-François Lyotard écrivait ceci : « Voici une ligne politique : durcir, aggraver, accélérer la décadence. Assumer la perspective du nihilisme actif, ne pas en rester au simple constat, dépressif ou admiratif, de la destruction des valeurs : mettre la main à la destruction, aller toujours plus avant dans l’incrédulité, se battre contre la restauration des valeurs. (2) »  Qui veut encore lire de telles sentences ? Et d’ailleurs, si le capitalisme analphabète et acéphale parle, et rien n’est plus bavard que sa publicité, il semble bien (en apparence)  tenir ce programme : « se battre contre la restauration des valeurs. » La décadence n’est-elle pas suffisamment avancée ? Ne voyez-vous pas que le processus est en lui-même irréversible ? Qu’avons-nous à faire d’une doublure théorique de la grande liquidation ?
  • Faute d’avoir su –  ou pu – convaincre sur ce point crucial, les entrepreneurs critiques  de la décadence se sont périmés en un clin d’œil. « Marchons vite et loin dans cette direction, soyons entreprenants dans la décadence, acceptons par exemple, de détruire la croyance dans la vérité sous toutes ces formes. (3) » Détruire l’identité, détruire les valeurs, dites-vous ? Profitons-en pour liquider la Sorbonne restaurée pour les touristes étudiants ou chinois, ne manqueront pas d’ironiser les nostalgiques du marché droit.  Si le discours de la pensée critique est bien le discours du capitalisme rendu manifeste, l’espoir ira investir des valeurs restaurées, des identités stables.

 

  • A terme, il va de soi, les nostalgiques de la patrie et de ses bruits de bottes ne reconnaîtrons pas la rage de leurs enfants, de leurs petits-enfants. Saisis par des ignorants qui traînent leurs grandes idées dans la rue, ils ressembleront aux pères bafoués dans Les Possédés de Dostoïevsky. La sainteté de la nation, de l’identité, de la patrie ? « Vous la retrouverez sur le marché, méconnaissable, roulée dans la fange, toute cabossée et biscornue, sans plus de proportions ni d’harmonie, tel un jouet dans les mains des enfants. (4) » Succès des bricolages identitaires pour les ras du bol.  Quelque chose à quoi se raccrocher, une branche, un idéal régulateur, un bolet de cidre. Plutôt n’importe quelle valeur que pas de valeur du tout puisque c’est cela que nous promet le capitalisme schizo à la fin de la funeste histoire. Si la « vérité » de la pensée dite critique et la « réalité » du capitalisme se confondent, les restaurateurs de l’ordre, contre les déconstructeurs vieillissants et largués,  chercheront le retour de bâton dans des identités qui ne branlent plus.
  • Par quelle subtile séduction pourrions-nous, à cette heure de l’insignifiance, rattacher encore ensemble espoir et critique ? Par quel bricolage affectif l’espoir peut-il circuler dans la critique, passer à travers le soupçon, se propager dans les lignes de fracture d’une mise en crise de l’institué quand tout fout le camp ? Les hommes sont-ils à ce point déniaisés qu’ils auraient perdu le désir de l’être davantage ? Que cherche-t-on dans la critique ? Redoutables questions. Peut-être un certain type d’investissement affectif des discours. La question de savoir si oui ou non la critique est fondée (sur quelle référence ?) est toujours secondaire. Ce que nous recherchons ? Une relation non indifférente à nous-mêmes, le contraire d’une permutation indifférente des signes à l’horizon indépassable d’un irréversible essorage sémantique.
  • La « ligne politique » décrite par Lyotard et la ligne aplatissante du capitalisme analphabète sont pourtant bien antinomiques. La première « durcit », la seconde liquéfie.  La première « aggrave », la seconde occulte. La première « accélère », la seconde radote. Les confondre c’est accepter, dans la défense nécrosée de valeurs strictement défensives, la pétrification définitive de l’esprit.

 

  • Bourrins identitaires, détracteurs forcenés des branlettes éphémères, ras du bol, partisans, vous n’aurez pas la peau des branleurs languissants.

………

(1) Montaigne, Les Essais (ed.1580)

(2) Jean-François Lyotard, Petite mise en perspective de la décadence et de quelques combats à y mener (1976)

(3) Loc. cit.

(4)Fédor Dostoïevsky, Les possédés, t. I.