Raphaël Enthoven, La morale de la morale de l’info

Raphaël Enthoven, La morale de la morale de l’info

 

« Pour ne pas la subir, paradoxalement… il faut, écouter la pub » (15/1/2016) –

Raphaël Enthoven.

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  • Notre époque est à la mise en abîme sans risque de s’abimer. Qu’est-ce qu’une mise en abîme ? Une situation dans laquelle – pour le dire avec Louis-Ferdinand Céline – on met sa peau sur le tapis. L’abîme a tous les traits du sans fond que quelques penseurs grecs ont rehaussé au statut de premier principe. Illimité, abîme, sans fond, de là émergent moules, poumons marins, philosophes et algues vertes. Tout part de l’abîme ; tout y retourne. Principe cosmique et chaosmique, principe d’ordre et de désordre, l’abîme c’est le gouffre dans lequel tout s’engouffre, le grand trou noir métaphysique, la cavité créatrice et destructrice d’univers.
  • Et pourtant, qui ne prétend pas aujourd’hui se mettre en abîme ? Qu’as-tu fait ma chère aujourd’hui ? Je me suis mise en abîme dans un article sur moi-même autour de moi-même où je me critique moi-même. La mise en abîme, qui suscitait jadis crainte et tremblement, de laquelle sortaient les monstres déchaînés de Breughel, les crapauds sodomites, les insectes de nuit anthropomorphes, ce défilé infernal d’étranges créatures vomissant œufs, larves et papillons est désormais consommée comme condiment mondain.  Vous reprendrez bien un peu de mise en abîme avec Beigbeder qui se singe, avec Séguela le sémillant sénile, avec Enthoven qui se sait « philosophe de service » mais sans l’être puisqu’il le sait ? La mise en abîme serait-elle passée du grand tragique cosmique au petit comique de salon ?
  • La mise en abîme, celle de l’ancien temps, était irréversible, sans retour, fatale. Celui qui plongeait là-dedans ne revenait jamais ou à ce point abîmé qu’il en était méconnaissable. On ne se mettait pas en abîme impunément. Plus rien à quoi se raccrocher, plus de caméras, de studios, de plateaux télé, de petites colonnes peintes en marbre zébré. En marbre zébré ? Oublions Breughel et revenons dare-dare à la morale de l’info.

« Je me souviens d’une séance photos pour un magazine féminin qui consacrait un grand dossier aux « philosophes du moment ». Nous étions cinq zouaves à défiler dans un studio jonché de produits de beauté, sous l’œil d’un photographe qui avait installé en son milieu une petite colonne « à la grecque » peinte en marbre zébré avec laquelle il nous demandait de « jouer », de prendre la pose, d’adopter un « air philosophique », tantôt le poing sur le menton, tantôt les doigts en équerre, l’index sur la tempe et le pouce sous la mâchoire… La prochaine fois on nous mettra peut-être une toge, qui sait ? » (Enthoven, Le philosophe de service et autres textes, Paris, Gallimard, 2011).

  • Que pourrait-on reprocher à Raphaël Enthoven si ce n’est justement d’être « le philosophe du moment« , le « philosophe de service« , celui qui affecte un « air philosophique » et qui prend la pause, l’être médiatique dans son essence la plus médiatique, le champion du clin d’œil philosophe ? La mise en abîme nouvelle mouture, celle qui loin de nous abîmer nous lustre le blason consiste en ceci : – moi Raphaël Enthoven, je prends sur moi tout cela, je suis bien le philosophe du moment, le philosophe de service mais pour le on. La mise en abîme façon Breughel, l’ancienne mouture, celle des hybrides et des genèses informes aurait plutôt consisté en ceci : – moi, Raphaël Enthoven, je cherche, par un texte sur le philosophe de service, à échapper à ma condition de philosophe de service. Ma (petite) mauvaise conscience m’incite à ouvrir les yeux quand ma (grosse) bonne conscience m’oblige à les refermer aussitôt sans quoi je risquerais de m’abîmer pour de bon. De philosopher sans filets, qui sait.
  • C’est ici que le on (vingt-trois occurrences en italique dans ce texte de huit pages) fait office de planche de salut. Je suis le philosophe de service car le philosophe de service n’est personne en propre, il est une invention du on. Sauvé. Recyclage du fameux « c’est celui qui dit qui est » des cours de récréation patiné de Barthes et de démythologisation. Toujours à propos du philosophe de service :

« S’il complique les choses, on raillera son pédantisme. S’il parle comme tout le monde, on le trouvera démagogue. S’il vend trop de livres, on le dira « commercial ». S’il n’en vend pas assez, on le tiendra pour un « has been ». S’il passe à la télé, on le jugera « médiatique », s’il n’y pas se pas, on le trouvera « snob ». S’il développe une thèse, on lui parlera de son style. On doit pouvoir simultanément admirer ses connaissances et tourner en dérision un savoir qui peine à s’incarner malgré l’effort louable de s’occuper du monde pratique. »

  • Anticipation de tous les reproches dans l’accumulation de positions antithétiques, mystification grossière qui consiste à faire passer, sous couvert de mise en abîme (« PS (pour philosophe de service) est à la merci du journaliste qui trouve audacieux de lui demander si, quand il parle du philosophe de service, il parle de lui-même (…) « ) une mise en scène pour une critique de haut vol. Qui est ce on qui juge et qui tranche ? Qui juge le philosophe médiatique ? Qui le juge commercial et pourquoi ? La mise en abîme nouvelle mouture, la mise en abîme toujours plus moderne, accuse en général mais préserve les particuliers. Elle est un doux vertige de l’esprit ramolli, un effet de plumeau qui laisse la chair intacte. Elle ne précipite rien, n’engouffre rien, ne ruine aucun édifice. Objet de contemplation pour la conscience à demi éveillée, elle feint la profondeur, mime la tragédie, simule l’irréconciliable. Au sens strict, elle ne concerne personne
  • Là où la mise en abîme de l’ancien temps nécessitait courage et folie, la mise en abîme nouvelle mouture est sans danger pour l’esprit ; elle est accessible aux plus malins des dupes : tout ce que tu diras de moi je l’ai déjà dit de moi-même parce que je suis plus malin que toi, moi le champion de la mise en abîme. Idéologie de l’irresponsabilité et de la débandade, du n’importe quoi et de l’irréel où la pseudo conscience de soi-même fait office de réalité pour tous. Raphaël Enthoven, quoiqu’on en pense, tu es bien le philosophe de service.
  • N’empêche, nous tomberons peut-être d’accord sur la morale de la morale de l’info : l’abîme ne fait pas le moine.

Lettre sur les cyniques à l’usage de toux ceux qui aboient

Lettre sur les cyniques à l’usage de toux ceux qui aboient

 

Les-cyniques-2[1]

(2014, reprise et ajouts)

  • Difficile de savoir si je suis moi-même cynique. Je parviens à ce point à épouser les tics et les rictus du cynisme atmosphérique qui fait tout le fumet de notre temps, qu’il doit forcément y avoir en moi une affinité de principe. Comment pourrais-je, à ce point, me glisser dans sa peau de chagrin, épouser ses modulations et ses façons de dire, sans me sentir aussi chez moi ?
  • A défaut d’une morale clairement fondée, d’une direction de l’esprit qui m’indiquerait là où est le bien, là où est le mal, et en toutes circonstances,  pour quelle raison ne pas vouloir encore plus de stratégie et de tactique, de sexe à la une et d’humour trash ? Après tout, pourquoi ? Pasolini se rêvait en corsaire. Image romantique de l’intellectuel toujours prêt à sortir la lame. Balloté au gré des vents, il est d’une autre nature, d’une autre terre, d’un autre horizon. Ma situation est différente. A quelques semaines près, Pasolini est mort le jour où je suis né.
  • J’aimerais, comme Adorno, pouvoir croire à la puissance des larmes, aux vertus fondatrices de l’émotion et de la sensibilité, trouver ma terre et mon paysage, savoir au nom de quoi s’aiguillonne la pensée. Mon Heimat philosophique en somme. Mais je n’ai pas ce savoir-là, je ne vois rien venir, je ne ressens rien qui puisse m’indiquer la direction d’un asile, d’une terre, d’une utopie sensible. Aucune nostalgie véritable. L’imaginaire de mon enfance, peuplé de monstres mécaniques, de combats sidéraux avec pour horizon la destruction du genre humain, n’était pas destiné à recueillir les fleurs d’un paradis perdu. Pour quelle raison dès lors ne pas démissionner, concéder enfin à l’indifférence et cligner de l’œil ? Aucun esprit, aussi agile soit-il, ne peut suivre la marche de ce qui se déploie sous nos yeux ahuris, se mettre à la hauteur de ce qu’il y aurait à critiquer.
  • S’il ne s’agit plus de préserver quoi que ce soit pourquoi ne pas œuvrer, avec son voisin, à alléger la charge, à abaisser le niveau de souffrance en détournant l’esprit ? A quoi bon aiguiser la lame, consumer autant de force et d’énergie dans ce vain projet, d’autant plus illusoire qu’il ne se fait, sur lui-même, plus aucune illusion ? Le cynisme de notre temps commence par une démission.
  • Beaucoup moins moral qu’il n’y paraît, plus égoïste, le combat contre ce marqueur de l’ambiance générale est avant tout une guérilla contre moi-même. Que les effets de cette lutte puissent trouver quelques lecteurs, en nombre restreint tant la chose est subtile, est d’autant plus évident que ma situation me paraît fort banale. Nous sommes nombreux à être nés dans un désert.
  • Ne suis-je pas en train de me prouver que je résiste un peu à cette époque-là, sans avoir pour autant la force d’en inventer une autre ? Ici se situe ma petite tragédie. Savoir que je pourrais être pris pour un de ceux-là, cyniques aux pays des plus malins, me blesse. Jalousie, ressentiment ? De tels jugements psychologiques portés sur le travail de l’esprit ne révèlent pas simplement la bassesse intellectuelle de ceux qui les portent mais nous enseignent aussi sur la médiocrité de nos modèles. Ma volonté s’applique dans l’autre sens : ne pas être cela, ne pas leur ressembler, ne surtout pas être pris pour leur semblable.
  • Sous couvert de critique et de dérision – ou d’une critique devenue dérisoire – c’est un conformisme poseur et narcisse aux antipodes du cynisme grec qui s’affiche et se vend. Une cyniformisation par le bas. Dénoncer l’accumulation en accumulant, singer les courbettes en courbant l’échine, railler la course au succès un œil sur le chiffre des ventes et l’autre sur le nombre d’entrées en salle. Rien n’est incompatible, aucune contradiction, cette vieille idée de dogmatique. Ricanez, ils ricaneront encore plus forts. Raillez, ils railleront un ton au-dessus. Visez-les, ils tendront le poitrail  à moins que votre trait ne menace leur compte en banque. Peu probable, limite du pouvoir des mots. L’irrévérence a bien souvent l’étroitesse du portefeuille. Ce que travestit ce grand marché des non dupes c’est justement la possibilité d’une forme critique qui serait autre chose que la confirmation indirecte de l’ordre existant. Ne pas jouer le jeu tout en offrant un surcroît de puissance, une séduction d’un autre ordre. Une alternative moins morale qu’il n’y paraît.
  • La pratique assidue et chronique de ce que les esprits supérieurs appelleront le médiocre est un préalable. L’ambition démesurée consiste en effet à vouloir révéler ce qui est dans l’air, non pas une idée mais une ambiance, une tonalité transversale des discours et des pratiques. Ou encore, ce qui est le  résultat implacable de l’inconséquence et de l’irresponsabilité contemporaine, de l’absence de relation entre les discours et les pratiques. Cette ambition m’impose une méthode : m’enquérir de l’ambiance, de son parfum, de ses modulations en ouvrant les yeux sur des objets étranges, furtifs, à demi-existants. Incontournables pour qui veut illustrer le propos. Me pencher sur ce qui se dit, se fait, ce qui s’écrit dans une sorte d’inconscience et de somnambulisme collectif suppose que je ravale au préalable le préfabriqué des hiérarchies de valeurs : culture légitime contre-culture illégitime ; vraie littérature contre fausse monnaie ; grand film digne d’intérêt contre petit film sans prétention. J’avance ici sur un sol incertain, un lieu à peine pensable, un espace flou. Loin d’une odyssée, plutôt canotage dans la zone mitoyenne, dans le mi cuis et le semi cru des opinions poisseuses et des publications de halls de gare. Bref, je patauge à l’endroit même où sont posés mes pieds.
  • Face au cynisme ambiant, un sentiment pénible ne me quitte plus, celui d’engager une bataille vaine contre une armée de flans. Au risque de me perdre. De l’étude partielle de ces amas spongieux, pourrais-je d’ailleurs sortir vainqueur ? Cette question a-t-elle un sens ? Vainqueur contre quoi, contre qui ? Pour quelles conquêtes ? La conscience aiguë de vouloir résister à l’engourdissement prend la forme d’un combat dont je perçois mal les finalités. Suis-je capable de dire ce que j’espère, ce que j’attends de ces multiples confrontations intellectuelles, de ces joutes verbales ? Le cynisme contemporain, imprimé, diffusé, vendu partout, si l’on met de côté la logique marchande, cette grande esplanade pour nos combats de catch, n’a pas de lieux précis, de terrains de prédilection, encore moins de zones franches. Il est dans l’air, ce qui rend les raisons de son étude forcément vaporeuses.Dresser une liste des cyniques du nouveau monde n’a aucun sens. Autant rééditer l’annuaire. La réduire à quelques-uns n’en a pas plus. L’arbitraire n’a jamais fait système. Mais il reste bon de nommer afin d’illustrer le  problème. La désignation ad nominem n’est pas un acte anodin, elle vise l’homme en le rappelant à la responsabilité de son discours. Elle n’aspire pas seulement à toucher l’ego mais à le réveiller. Elle le convoque et l’assigne à la fois. Celui qui porte un discours public, l’éducateur, le critique, l’intellectuel, l’humoriste, le philosophe, ne fait pas seulement qu’exposer, il s’expose à des chocs en retour. C’est aussi à cela qu’il aspire. Non pas simplement à faire sa promotion, à se vendre, mais à être lu, entendu, évalué, jugé sur pièces. Que vaut une pensée qui refuserait d’être pensée, un jugement qui prétendrait se situer au-delà de tout jugement, une critique qui condamnerait à l’avance toute critique ?

 

  • A Perchépolis, les producteurs de discours, d’humour ou de biens culturels, d’un perchoir au suivant, n’ont pourtant pas pour habitude de justifier le bien-fondé de leur position. Ils offrent, au mieux, le spectacle de leur dénégation, à condition que ce soit eux qui fassent le travail et en récoltent les bénéfices. N’étant dupes de rien, et surtout pas d’eux-mêmes, ils montrent à tous les chemins de la lucidité. Ebahis par ces vedettes, ces noms connus, les habitants de Perchépolis ont gagné le droit de ne plus juger, cette vieille manie. Une velléité subversive ? A quoi bon, à Perchépolis les subversifs sont aussi à la cour des palais. Une critique, une objection ? Celle-ci fera partie du prochain spectacle. Vous contestez la valeur du produit ? Faites le vôtre. Le philosophe médiatique, accessible et démocrate, porte l’étendard de la pondération cathodique. Le publiciste honnête m’apprend que tout est dans la publicité, surtout lui. L’hédoniste médiatique m’enseigne qu’il est préférable de prendre du plaisir.  Bref, chacun se représente et cherche à se faire fructifier. Sans conteste.

 

  • Dans cette logique, la critique intellectuelle s’apparente plus à de la diffamation économique qu’à une entreprise légitime de clarification et d’analyse. La satire est restreinte au seul domaine de la bouffonnerie sans conséquence, du seul spectacle. L’interprétation simpliste en termes de ressentiment ou de jalousie est conforme à cette tendance : la délégitimation de l’adversité intellectuelle perçue aujourd’hui comme une attitude belliqueuse et stérile. Au mieux irrationnelle, au pire contreproductive. Ce qu’elle est d’ailleurs mais au sens noble, dans la mesure où elle refuse de faire des œuvres de l’esprit une dépendance du marché des biens et des services. Irrationnelle, si l’on entend par là tout ce qui ne rentre pas dans la logique d’une rationalité calculatoire, intéressée et stratégique, cette raison instrumentale essorée de toute réflexion sur les fins et les valeurs.

 

  • En tant qu’elle exprime l’homme, chaque œuvre de l’esprit, aussi modeste soit-elle, renvoie à toutes les autres. Les valeurs qu’elle promeut n’ont de sens qu’en tant qu’elles se distinguent d’autres valeurs possibles. Non pas mondanité et courtoisie mais invitation à rendre des comptes quel que soit son rang sur l’échelle de la gloire et de la renommée. Socrate ne demandait rien d’autre à ses interlocuteurs, qu’ils rendent raison de ce qu’ils disent, qu’ils pensent. Aucun d’eux n’aurait eu l’idée de lui répondre : – mais Socrate, je ne vais tout de même pas te répondre, je ne suis qu’un journaliste, qu’un philosophe populaire, qu’un pauvre publiciste, qu’un humoriste. Même l’esclave répondait à ses questions.

 

  • Je tiens peut-être là une partie de la réponse à la question que je formulais précédemment : suis-je capable de dire ce que j’attends réellement de la confrontation avec les expressions les plus diffuses du cynisme de mon temps ? Quel est mon but ? Un nouvel espace pour la pensée ? Un horizon intellectuel plutôt qu’une compétition de narcissismes sans issues ? La restauration d’une agora critique et politique ? Ces formules théoriques, sans être fausses, recouvrent une aspiration plus proche de la vie, un désir de se dépasser par l’esprit, d’être plus fin, plus juste, plus vrai. Avant d’être une revendication que l’on adresse à l’autre, l’exigence intellectuelle est une épreuve que l’on s’impose à soi. Le cynisme mercantile, cette lutte effrénée des places et des faveurs, ne favorise pas la conscience de cet effort solitaire. Bien au contraire.

 

  • Tout le monde sait que cela ne vaut pas grand-chose, qu’il ne s’agit pas d’œuvres mais de produits. Vous perdez votre temps. En d’autres termes, celui qui cherche à poser le problème fondamental de la valeur de ces discours dominants risque de passer pour un imbécile, là où l’indifférence apparaîtra comme la fine pointe de la lucidité, la morale supérieure des forts, ceux à qui on ne l’a fait pas. Sans pour autant me donner les moyens de discerner l’œuvre du produit, l’insignifiant de ce qui ne l’est pas, cette indifférence conduit inéluctablement à renvoyer ce qui façonne les jugements du plus grand nombre dans l’insignifiance. L’attitude dégagée de la belle âme rejoint ainsi la logique du marché, à savoir son cynisme. Les œuvres de l’esprit, en tant que produits culturels, n’ont pas d’autre valeur que celle que le public leur donne. Insignifiantes ou pas, il n’y a aucune raison qu’elles rendent raison d’elles-mêmes à partir du moment où elles ont trouvé leur part de marché. Perché.

 

  • La naïveté de croire que je puisse sortir indemne de ces échoppes sur pilotis m’étant refusée, il ne me reste que la volonté de vouloir m’en sortir. Volonté de volonté, volonté qui doit se vouloir encore une fois pour ne pas disparaître. Les hommes de bonne volonté, avait-on coutume de dire, avant que le rire sardonique ne vienne défigurer la fragilité de leurs bonnes intentions, me comprendront peut-être. Je ne connais que trop bien ce rire, je le pratique aussi les jours de grisaille, mais j’en sais aussi le poison et la séduction morbide. Si les déserts sont faussement stériles, ce rire-là ne laisse aucune chance à la vie. Et je veux vivre et penser à la fois. Vivre ? Réussir dans la vie, reprennent les plus malins. Quel beau projet, quelle grande ambition ! Pour le papillonnage néo-cynique,  le critère des critères, le saint graal de la réussite, est à mille lieux de ce qu’il nommera verbiage. Vie, cynisme, pensée qu’est-ce donc que ceci ? Digère-t-on mieux avec tout cela dans la tête ? Quels sous-arriérés réactionnaires iraient contester l’évidence de l’association vertueuse entre l’existence heureuse et le succès ? La tentative de clarification intellectuelle, qui ne vous rendra pas plus heureux pour autant, ne mène à rien, c’est entendu. Osez-vous encore en douter ? Le papillonnage néo-cynique s’accommode de la morale des fables de La Fontaine, barbote dans le petit bain, quelques sentences stoïciennes gonflables sous les aisselles pour surnager. Un peu de Bouddhisme pour le liant. Ou rien, ce qui reste tout de même le plus économique.

  • Les cyniques du nouveau monde ne vont tout de même pas prendre au sérieux les idées, que l’on sait incertaines, quand la réussite leur tend les bras. La réussite ou la promesse de l’orgasme. « Comment toutes ses belles déclarations abstraites se traduisent-elles dans la vie quotidienne et sexuelle? », s’interroge gravement Michel Houellebecq. La question est aujourd’hui à ce point frappée au coin du bon sens et des organes génitaux qu’elle se vide de sa charge supposément  critique et provocatrice. Le pétard, dix fois mouillé, n’est autre que la morale, particulièrement triste au demeurant, de notre temps. Savoir glauque et organique, confidence à lubrifier sur place. Le cynisme génital, et son proche cousin le cynisme gastrique, sait que la réussite en passe par là.

 

  • Sacrifices, héroïsmes, destins, qu’est-ce donc que ceci ? Attention mon ami, la vie pourrait bien vous baiser (je reste au plus près des mots de notre temps). Et il sera trop tard pour vous. Vos grands idéaux ne rattraperont pas le temps perdu, vous allez rater votre vie à force de ne pas mettre tout en œuvre pour la réussir. Ayez la sagesse stoïcienne et la lucidité du renard pour réussir là où d’autres échouent, pour valider chaque étape du grand parcours cumulatif dans lequel n’a jamais figuré l’activité conceptuelle, essentiellement stérile. Flatus vocis, pets de moustiques. Regardez la vie du vieux Nietzsche, jugez sur pièces ? Toutes ces envolées spéculatives, cette grandiloquence métaphorique, ces rodomontades de puissance et de volonté pour finir impotent dans les bras de sa sœur. Sans parler de Cioran, mort en 1995 de la maladie d’Alzheimer. Finir en loque d’hôpital, assisté jusqu’au dernier souffle de vie, quel désaveu criant pour une vie d’anathèmes contre la vie. N’est-ce pas ?

 

  • Ces appels à la réussite sont ceux de la pensée dépressive. Que des hommes épuisés, incapables de transfigurer leur propre langue, puissent juger sans scrupule et en trois lignes de la valeur d’une œuvre sur le seul critère de la réussite (comme si la vie pouvait être, ultimement, une réussite), nous en dit long sur l’affaiblissement spirituel de notre période historique. Comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement ? Rien au-dessus, rien en-dessous, des manuels de réussite par tonnes à la portée de tous. Mais combien de réussites et d’orgasmes cumulés pour l’échec d’un seul Nietzsche, d’un seul Cioran ?

 

  • Ce qui nous renvoie aux effets de la masse, à cette cyniformisation des esprits oppressante. Quel autre choix que le combat me laisse une civilisation fatiguée, mais malicieuse, qui mesure souvent sa grandeur en longueurs de piscines, la civilisation de tous ceux qui tirent les ficelles et surnagent. La liste de ces tireurs n’en finit pas de s’allonger. Plusieurs Sorbonne ne suffiraient pas à faire l’inventaire de cet imbroglio de cordes, de lacets et de fils électriques, à Perchépolis, la cité des hommes perchés et des grosses ficelles.

 

  • Qui tire les ficelles ? Tirez vous-même les ficelles, titrait récemment un manuel de stratégie comportementale pour cadres sup et tringles à rideaux. Tirer la ficelle, un droit en passe de supplanter tous les autres. Si la formule démêlez les nœuds est moins porteuse, c’est sûrement que le rapport de force entre savoir et pouvoir n’est plus à établir. A quoi servirait encore un savoir qui ne serait pas avant tout un pouvoir ?

 

  • Soyez plus malins, comprenez les ressorts de la manipulation et de la stratégie, radotent les criquets pragmatiques, ce fléau pour la culture.  La question est à ce point usée que je me sens presque gêné de la reposer : pourquoi penser ? Je ne dis pas calculer, planifier, organiser, magouiller, arnaquer son prochain mais penser. Dans l’imaginaire collectif, plus modestement pour le public d’une écrasante majorité de biens culturels, penser c’est se faire des nœuds, non pas essayer de les démêler. Embrouiller son esprit et l’auditoire. Le cynisme adaptatif, y compris celui qui se réclame des hautes œuvres de l’esprit, n’attend plus rien de ce mystère. Que cela soit pensé ou pas, de toute façon, cela ne changera rien, ajoute le tireur de cordes. Dans quelle période historique la pensée a-t-elle déjà été aussi peu prise au sérieux ? Je n’en vois aucune.

 

  • Si penser n’apporte aucune plus-value sociale, aucun bénéfice apparent, peu de reconnaissance, beaucoup d’efforts et toujours moins de succès mondain, pourquoi penser encore ? Apprendre à tirer les ficelles offre des retombées immédiates, analyser les tendances boursières facilite la navigation, tapiner de la philosophie pour tous nourrit son homme, décortiquer l’info nous entraîne à dépiauter le crabe. Mais penser ? Quel bénéfice apporte cette fumeuse idée ? C’est bien cela qui inquiétait déjà Calliclès, l’adversaire le plus radical de Platon philosophe : – pourquoi penses-tu Socrate, te caches-tu pour parler à l’oreille de la jeunesse, pour chuchoter tes réfutations aux adolescents, alors que tu pourrais prendre le pouvoir dans la cité et tirer toi-même les fameuses cordelette?

 

  • Au banquet des cyniques, l’humaniste tient le rôle du bouffon. L’important, à la table des plus adaptés, est moins de penser – j’aime ce brouillard londonien qui enveloppe l’infinitif et fait causer les philosophes analytiques à l’heure du thé – que de ne pas passer pour le dindon de la farce. Penser doit au moins rapporter quelque chose et c’est en vue de glaner ce maigre bénéfice que le cynique à la page pense. Son cogito est une manœuvre qui, après tout, en vaut une autre. Lui aussi tire ses petites ficelles et fait partie de la secrète confrérie des hommes de pouvoir. Comme les petits pains, les Calliclès se démultiplient et avec eux les grosses ficelles. Mais à la différence du personnage inventé par Platon, cet adversaire radical de la philosophie, ils n’ont plus aucune raison d’en vouloir à Socrate car aucun savoir n’échappe désormais au jeu du pouvoir.  Consulting, management, stratégie, commerce, publicité, télévision qui veut de ma pensée et de ma philosophie ? Ne voyez-vous pas à quel point je suis aussi le plus malin ? Un préalable, entériner le fait objectif que la pensée n’est rien en dehors de ce qu’elle permet d’obtenir.

 

  • On oublie souvent que la logique du complot, réel ou fantasmé, suppose toujours un tel échelonnage dans les degrés de malice et de gain, le plus malin restant le maître, c’est-à-dire celui qui a le mieux pensé son coup. Elle en est la conséquence directe : la réduction cynico-stratégique de la pensée à une malice. Le démystificateur qui se hisse sur cette corde raide récupère une partie de la projection fantasmatique que le maître des ficelles suscite chez les hordes de mini Calliclès. C’est aussi pour cette raison que le problème du cynisme me touche particulièrement : pourquoi pense-t-on, à quelle fin ? Ce problème, aussi vieux que la philosophie, suppose, pour être entrevu, que la pensée ne soit pas seulement comprise comme une technique – ce qu’elle est devenue – mais comme l’exercice d’une vertu. Ce mot désuet n’est pas tellement compatible avec l’activité frénétique du tirage de ficelles et peu propice à l’expression cathodique des mégalomanies narcissiques.

 

  • Regardez-le dans les yeux, n’est-il pas magnifique l’expert mégalomane en économie à la télévision ? Il fait, cette semaine, la une d’un hebdomadaire national, une boule de cristal entre les mains. La photo est jolie. Le titre est sans équivoque : L’économie crève l’écran.  Son nom ? Peu importe son nom, il est légion. Une critique honnête, moderne et réaliste reprochera peut-être à ces experts de rien leur charlatanisme – n’oublions pas que l’expert de la semaine n’a pour seul bagage en sciences économiques qu’une maîtrise de philosophie. Ne vous donnez pas cette peine, le charlatan assume son charlatanisme au grand jour. Il pose dans ce qui aurait pu constituer, en un autre temps, une mise en scène critique. Dès lors, il vide ce genre de montage de son sens – montrer une vérité cachée, à savoir l’imposture et la charlatanerie du soi-disant expert. L’alternative est claire : soit l’expert est un charlatan et il n’est pas un expert ; soit le charlatan est un expert et il n’est pas un charlatan. Le tiers exclu (charlatan ou expert), ce principe sain qui rend possible l’élaboration sémantique d’un monde commun, est une condition préalable à la critique réaliste. J’entends par critique réaliste une forme d’opposition qui suppose une référence vis-à-vis de laquelle le discours prend son sens : un charlatan medium n’est pas un expert en économie. Quel affreux réalisme pour les plus malins. Quel ennui.

 

  • Le cynisme postmoderne, particulièrement à son aise dans l’univers médiatique de l’image, consiste à dynamiter cette logique référentielle. C’est là toute sa séduction et sa redoutable efficacité marchande. La critique doit tenir compte de cette transformation fondamentale sous peine de sombrer dans un plat réalisme, incapable de se hisser sur le ring des simulacres où pavane une armée de gastropodes. Non pas des experts medium ou des charlatans en économie, puisque tout cela est dépassé dans une synthèse de plus haut niveau, mais des bulots. Les amateurs de cette petite bestiole marine savent toute la difficulté qu’il y a à extirper le corps flasque de sa coquille. Il se rétracte, se recroqueville aux niveaux inférieurs, une spirale plus loin. Allez-vous réussir à planter le pique à escargot dans le buccin ? Les anciennes formes critiques réalistes ne se posaient pas cette question. Il allait de soi que la pointe critique rencontrerait tôt ou tard la réalité de l’autre, sa résistance réelle au risque d’un combat.  – Vous dites de moi que je suis un medium, un charlatan ? Quel camouflet, quelle outrecuidance ! Sachez, Monsieur, que vous aurez à rendre raison de ce trait au point du jour. Ça, c’était le bon vieux temps.

 

  • Que reste-t-il aujourd’hui de ce défi à la vérité quand les armes du duettiste  ressemblent à des cure-dents et l’adversaire à un contorsionniste dans une coquille à simulacres ? Le bulot postmoderne, cet expert médium charlatan économiste philosophe, rend indigne le combat que je pourrais lui livrer. Avant même de parler, il se déshonore à la une, supprime en lui toute dignité en s’excluant d’un univers sémantique minimal. Il n’est pas de ce monde alors même qu’il incarne la quintessence de la mondanité. Alors que je voudrais l’attraper, il se perche. Sa vérité, c’est son simulacre, ce qu’il est sans l’être bien qu’il le soit aussi. Cynisme quantique. Comme le chat de Schrödinger, le bulot cynico-médiatique est vivant et mort à la fois, dans sa coquille et en dehors, gastropode et expert, charlatan et économiste, medium et gastropode. Il est Protée, gardien des phoques de Poséidon, capable de prendre toutes les formes possibles, de la palourde au bigorneau. C’est à Protée que Platon compare le sophiste dans le dialogue du même nom. Le cynisme de notre temps n’a fait que raffiner un vieux problème. Mais quels raffinements mondains, quels beaux succès ! Ne me reste que l’inquiétant sentiment de n’avoir en face de moi qu’un spectre, qu’un fantôme inconsistant. Ma critique ne serait-elle pas tout aussi inconsistante que son objet ? Y a-t-il un sens à vouloir saisir ce qui se dérobe, ces êtres de spectacles capables de prendre toutes les formes sans se sentir responsable d’aucune ? Curieusement, ma réalité est aussi en jeu. Si je ne suis pas indifférent à ces fantômes, c’est que je sens peser la menace de cette perte de réalité, de tout son poids virtuel, sur ce que je peux vivre et penser. La résistance intellectuelle s’impose à moi comme le refus d’une évaporation de l’être dans ce kaléidoscope d’insignifiances. N’y a-t-il pas dans toute pensée la secrète volonté de briser un miroir ?

 

  • La critique réaliste est perdue. A qui a-t-elle à faire ? Qu’est-ce qui est légitime, qu’est-ce qui ne l’est pas ? Qui est aliéné à la société du spectacle ? Qui est plus malin que les autres ? Ce bulot-ci ou ce bulot-là ? Mieux vaut peut-être s’intéresser à la coquille ? Prendre le plateau dans son ensemble ? Sortir de ce grand restaurant ? Dans un univers cyniquement homogène, je me retrouve sans repères fixes, comme si tout pouvait être réversible, le faux à la place du vrai, le vrai comme un moment du faux. Historiquement, la pensée critique s’est en effet toujours exercée contre une certaine illusion. Cette illusion (croyances, superstitions, idéologies, fausses monnaies) devait toujours être révélée. La pensée critique attendait de cette révélation une sorte d’épiphanie du vrai, du juste, du bien. Là où le simulacre bafouait les droits de la vérité, ceux-ci devaient être restaurés en grandes pompes. L’adversaire était là, identifiable, réellement donné – même si son degré de réalité justement faisait problème. La modernité s’exténue lorsque ce modèle critique de la référence est envisagé comme une simulation parmi d’autres, assez faible au demeurant. L’homme cesse de se faire des illusions. Ou plutôt le réel devient beaucoup moins réel que l’illusion. Cette thèse gouverne l’univers mental virtualisé de la postmodernité. La question de la distinction entre réel et irréalité devient insignifiante, sans intérêt. Le réel, en plus d’être plat et ennuyeux, extrêmement faible, porte en lui le danger suprême, n’être que ce qu’il est. Le réel comme mort. S’en détacher au plus vite, être faux, absolument superficiel, concéder aux règnes sans partage des simulacres et des illusions, des simulations et des virtualisations  en tous genres, voilà la condition postmoderne du bon goût et de la bienséance cynique. Le raffinement suprême. Certains se réjouissent de cet enrichissement de l’homme ; je ne vois là qu’appauvrissement de ma propre vie.

 

  • Notre univers mental n’est plus celui de Sartre ou de Camus. Nous les simulons. S’il nous arrive de rejouer une opposition intellectuelle, ce n’est certainement pas pour en sortir un enseignement réel, une conséquence vis-à-vis de laquelle nous pourrions réellement nous situer sur l’échelle des vérités. Nous rejouons plutôt l’opposition dans une maîtrise qui n’attend plus rien de ce qu’elle maîtrise, qui ne se fait plus aucune illusion sur l’issue de la confrontation d’idées. Une maîtrise qui est sa propre fin. L’ennui n’est jamais très loin de cette désillusion préalable. La simulation doit être, pour conjurer ce risque, bien faite, réaliste. Il faut s’y croire. Peu importe où vous êtes, ce que vous êtes, ce que vous faites. Cette objectivité-là ne vous apportera rien de plus. Votre seule chance, pour en faire quelque chose de passionnant, est de vous en détacher au plus vite, de la simuler, de la virtualiser. A cette condition, vous commencerez à devenir quelqu’un d’intéressant, votre vie prendra des couleurs, vous vous animerez enfin. En un mot, en vous oubliant, vous existerez. Les cynismes de Perchépolis commencent tous ainsi : penseurs, encore un effort pour vous faire faux bond.

 

  • Ce n’est pas parce que la fidélité au réel est une illusion, ce qu’elle est aussi, que la tentative d’exprimer mon réel (où je suis, ce que je suis, ce que je fais), avec toutes les ressources de l’imaginaire, doit être abandonnée. Avancer sans égard pour sa propre vérité, voilà le crédo néo-cynique. Créer, dans une indifférence au réel, pour rien, comme ça, par jeu, pour en remettre une couche, parce que c’est sympa, ne mène à rien. Il est peut-être temps de le dire. Pour quelle raison devrais-je cacher ma prétention à exprimer le réel, ma volonté de dire ce qu’il en est, de penser ce qui est le cas, dans ce bourbier de chausse-trapes ?

 

  • Bienvenue dans le désert du réel ? Mais je n’y suis pas encore. Loin de là. Tant qu’il restera des hommes pour refuser la désertification du réel, autant dire son clonage virtuel, sa réduction simulée à n’être qu’une pauvre illusion, sa déréalisation intégrale, la cyniformisation des esprits ne sera pas encore totale. Encore faut-il avoir en tête que cette pamoison devant les miroirs ne sera pas vaincue par une critique platement moderne, dépressive car orpheline d’un sens, de valeurs perdues, angoissante. Une critique exclusivement nostalgique et passéiste. Entreprise de restauration perdue d’avance. Les légats du faux s’en frottent déjà les mains. Facile pour nous, murmurent-ils. Une question me paraît autrement plus efficace : d’autres sont-ils capables de faire réellement ce que je fais, d’être réellement ce que je suis, de me simuler ? Non ? Alors mes chers amis, ennemis si vous voulez, c’est que vous n’avez pas devant vous qu’une simple illusion, qu’il y a du réel en face. La connivence cynique sur fond de conspiration des simulacres risque bien de s’en trouver déconfite.

 

  • Quantité de bons livres furent écrits sur le désenchantement du monde, le nihilisme ou l’effondrement du sens. En proportion, très peu se sont penchés sur le type d’homme qui pouvait surnager dans ce maelström d’insignifiance, y barboter sans scrupule. Encore moins que ce peu ont pris pour sujet sa mauvaise foi, sa vie spirituelle dégradée, la généalogie de son immoralité. Des hédonistes spongieux et démagogiques, courts mais graphomanes, semblent avoir pris la relève d’une critique de la morale et des valeurs. En tirant sur le corbillard, ils jouent leur rôle de prescripteurs. Faites ceci, goûtez cela, jouissez par ici et puis bandez par là ; vous serez enfin libres et heureux à la fois. Ces niaiseries saupoudrées à une population grisâtre, peu outillée pour goûter aux plaisirs dévastateurs d’une pensée sans filets, ignorent tout du mouvement dialectique. Nous sommes nombreux à n’en être plus là.

  • Autrement plus sérieuse et angoissante, la tâche de mettre à jour les filaments gluants de la mauvaise foi postmoderne et de son cynisme flou ne fait pas encore recette dans les séminaires d’entreprise. Aucune croisière philo pour nous expliquer comment autant de finissants peuvent s’entasser sur un rafiot pédagogique en direction d’Athènes avec un ancien ministre philosophe. Pas assez de journées « atelier » sur la dégradation de la philosophie en condiments mondains. Trop peu d’articles de presse sur les faux fuyants des flatteurs de mots et de culture. Dérisoire, en somme, la prise en charge de l’inconscient de notre époque.

 

  • Il ne faut pas s’en plaindre plus que de raison. Quelle époque d’ailleurs a livré au grand jour ses tours de gobelets ? Quels spectateurs paieraient pour n’avoir droit qu’aux coulisses – à moins que je ne rende la visite des coulisses encore plus excitante que la feinte illusion des bonhommes en mousse côté scène. Le train fantôme est exemplaire de ce savoir qui ne veut surtout pas être su.  – Tout est faux ? Nous le savons. Mais le discours qui nous le prouve est beaucoup plus ennuyeux que celui qui nous montre le contraire. Nous sommes du côté de l’excitation, non de la raison. Penser procure du plaisir, rappelait à ses étudiants la philosophe Monique Dixsaut dans son cours sur Platon. Elle oubliait de préciser que les manèges à sensations en procurent aussi. La différence entre les deux plaisirs lui paraissait sûrement évidente et hors sujet. Je dois pourtant déployer beaucoup d’efforts pour la rendre manifeste aux yeux de ceux pour qui le plaisir reste le plaisir.

 

  • Après tout, ne faut-il pas prendre l’énergie là où elle se trouve, dans le monde, en haut des affiches, sur le bandeau déroulant des chaînes d’info, dans des livres hédonistes et dissidents, en piles et en gare, dans ces montages ubuesques qui devraient susciter de grands éclats de rire si nous étions moins morts ? Ramasser toute cette énergie diffuse, la maîtriser, ce qui est le contraire d’une consommation, jusqu’à la digérer sans reste. Processus de rumination profane d’une époque toute entière. D’un côté, une effrayante aboulie intellectuelle ; de l’autre, une terrifiante énergie surnuméraire, gaspillée pour l’esprit, perdue pour la pensée. Le monde m’épuise d’autant plus que je ne réponds pas aux défis qu’il me lance. Méphisto, par exemple, le grand niant de la vacuité, me défie et avec lui bon nombre de mes contemporains.

 

  • Il y a des problèmes autrement plus sérieux que ton étude microscopique de ce chapelet d’insignifiances cyniques ? Observe, à une autre échelle, les guerres en cours, les guerres possibles, les guerres à venir. Bombardements à Gaza, massacres en Syrie, attentats en Irak, viols en Centrafrique. Corps mutilés, enfants alignés morts dans des hangars, gazés, hommes torturés, abattus à la chaîne.  Les stratégies mondiales d’annexion, de domination, la gigantomachie des Etats qui se positionnent sur l’échiquier du nouvel ordre énergétique mondial. Confortablement installé sur ton fauteuil club, tes problèmes et tes angoisses ne sont qu’anecdotes et distractions. Un divertissement pour l’esprit.

 

  • Absolument Méphisto, à condition de mettre dans la catégorie en question les études géo-stratégiques qui ne changeront rien, les synthèses globales sur le terrorisme qui n’empêcheront pas le prochain attentat, les reportages inutiles sur la consommation de carburant qui augmente sur le périphérique, les expertises économiques qui constatent la crise, les enquêtes sociétales sur ce qui se passe sous nos yeux, sans parler des prophéties syncrétiques sur la troisième guerre mondiale et le nouvel ordre maçono-judéo-américano-lesbiano-sataniste. Divertissement que tout cela. Divertissement.

 

  • L’aquoibonisme, le je-m’en-fichisme – un proche cousin du je-m’en-foutisme – et les perspectives globalisantes planétoïdes se tiennent la main dans une grande farandole d’insignifiance. Pour quelle raison faudrait-il d’ailleurs s’arrêter à l’échelle des nations, des Etats, de l’Empire ?  Les grandeurs géologiques me paraissent autrement plus sérieuses que ces nano convulsions anthropomorphes, sans parler des exo-planètes et du trou noir inter galactique dans lequel finiront les atomes du grand théoricien mondialiste du prochain siècle. Ce bel enseignement du cynisme grec a au moins la vertu de dégager le problème des échelles, le chantage à la vacuité. En terme de vacuité, tout le monde sera servi, syriens sous les bombes et bretons à bonnets rouges compris. Le vide intersidéral se chargera de faire la grande synthèse égalité et réconciliation.

 

  • Aux cynismes contemporains, difficilement cartographiables, dont le dénominateur commun reste tout de même l’adaptation au marché des biens et des services, dois-je répondre par un surcroît de cynisme ou un surplus de morale ? Les deux, me semble-t-il. Il est aujourd’hui particulièrement bien vu d’afficher au grand jour ses désillusions, de faire commerce de son désenchantement, de son néant portatif, à condition de respecter la hiérarchie des places : loge, balcon, orchestre et poulailler. Il est loin le temps où des journalistes pensaient avoir vu le diable en ramenant d’Allemagne quelques sentences désabusées. Celles d’Arthur Schopenhauer en l’occurrence. « La vie est un pendule qui oscille entre la souffrance et l’ennui » ; « la vie est une entreprise qui ne couvre pas ses frais », très chère. Une coupette de Champagne ? Ces condiments mondains, à Perchépolis, font office de cacahouètes. Un excédent d’épice pénienne rendra même le produit plus attractif sur le marché déjà saturé  des amuse bouches récréatifs, de la world food :  » Les hommes cherchent uniquement à se faire sucer la queue / Autant d’heures dans la journée que possible / Par autant de jolies filles que possible. En dehors de cela, ils s’intéressent aux problèmes techniques. / Est-ce suffisamment clair? » (Houellebecq, extrait de poème, Mémoires d’une bite).

 

  • En présence de telles choses, le recours aux catégories morales de la raison pratique manque un peu de mordant. La nourriture rance et périmée, me soufflerait Diogène, ça se vomit, ça ne se pense pas. Avons-nous d’ailleurs d’autre choix que celui d’en passer par le corps pour évacuer cette faiblesse-là ? Rien de plus sain que la crudité cynique, somatique, celle qui renvoie l’esbroufe dans son écuelle. Mais cette antique réaction stomacale n’est-elle pas la conséquence plus secrète d’une blessure, celle de devoir fricoter avec une époque qui, pour être incapable d’être un tant soit peu morale, spirituellement affectée, ne parvient même pas à proposer en retour un cynisme digne de ce nom, un beau cynisme, solaire et rayonnant, affirmatif et curatif. Qu’avons-nous à la place ? Un cynisme glauque, agrégations perverses et nauséeuses de jouissances cochonnes et de petits clins d’œil. Cynisme génital et cynisme décoratif, cynisme surgelé, mondain, épuisé, mollasson, trop faux pour être probe et bien trop sérieux  pour nous séduire encore. Cynisme de publicitaire, de malins, de poseurs poudrés, en surface et en profondeur. Cynisme de cuistres et de sans talents, cynisme visqueux. Cynisme sans estomac des tubes postmodernes et des cloches à vide.

 

  • La formulation d’une inquiétude nouvelle, autrement plus incongrue que celle de Descartes au seuil de sa deuxième méditation métaphysique (comment s’en sortir si tout est incertain ?) nous parvient aux oreilles : pourquoi ne pas laisser les simulacres à leur triste destin ? Le conseil avisé, pour partir d’une bonne intention, se trompe de question : quelle différence puis-je incarner vis-à-vis de cette prolifération virale de spectres et de malices ? Non pas un droit à la différence mais une différence réelle car intellectuellement irréductible. Qu’ai-je à faire d’un droit supplémentaire quand je n’ai ni le temps ni le courage de les essayer tous ? Non pas une différence d’identité (religieuse, culturelle, politique, sociale, sexuelle, vaginale ou clitoridienne), cette valeur faible et défensive, ce songe creux, mais une différence d’être. Non pas la différence du dissident, cette figure aujourd’hui dérisoire de la critique, mais celle, viscérale, du niant. Ma réalité est en jeu, non la leur. Même si l’époque est propice aux grands mélanges, ce gloubiboulga de l’île aux enfants numérique, il ne faudrait pas tout confondre. Si les néo-cyniques adaptés venaient à s’inquiéter de leur irréalité autant que de leur cholestérol ou de leur prostate, s’ils n’arrivaient plus à compenser l’angoisse de leur disparition par des miettes de gratification mondaine et cathodique, qu’ils en parlent. Je les lirai avec plaisir.

  • A l’heure de l’hyperéalisation, le retour au réel en passe par un grand refus. La masse (que je suis aussi) ne s’y trompe pas toujours. Sollicitée de toute part, sondée jusqu’au trognon, disséquée, analysée, anatomisée, médiatisée, cartographiée par des instituts assermentés, il lui arrive aussi, dans ses meilleurs moments, de s’opposer, d’une ironie narquoise et indifférente, au bien que l’on veut pour elle. A cette nouvelle forme politique d’injonction, plus opprimante qu’oppressive, elle répond parfois par une nolonté farouche. Non, tout simplement. Non, trois fois non.
  • Il y eu un temps où pour dire non il suffisait de se mettre à poil et de courir dans la rue en levant les bras. Très honnêtement, si j’étais convaincu de pouvoir retrouver un peu de réalité en sautillant sur le macadam le zizi ou les tétons à l’air ce serait déjà fait et la vidéo, augmentée d’une musique pour compagnies aériennes, tournerait en boucle sur Internet. Quand il m’arrive d’ailleurs de croiser un de ces spécimens conformément à poiliste, j’admire la foi testiculaire ou ovarienne qui l’anime.
  • Je me souviens, non sans nostalgie, d’un vieux labeur universitaire sur Nietzsche. Rien entre ses aphorismes et mon clavier ; rien, ou si peu, entre ma volonté de lecteur et les errances d’ivrogne du contempteur de Dieu. Aucune malice. Rien, le face à face nu, serein avec les restes du mort, ses dejecta philosophiques, ses rassurantes métaphores. Un jardin paisible pour tous les jeunes esprits qui s’engagent dans la philosophie, à condition bien sûr d’en limiter la pratique, la transcription dans ce monde ci. D’en alléger la charge, de garder la chose à distance. Pourquoi n’ai-je pas pensé toute la bibliothèque et me suis-je embourbé en fond de médiathèque ? Rousseau après Nietzsche, Platon après Rousseau. Le travail était pourtant sans fin. Fuyons dans notre chère patrie, s’extasiait Plotin et puis Hubert Chantôme. La mode est au contraire plutôt aux trains fantômes. L’âme tournait vers l’Un a tôt fait de flétrir quand le cynisme mou nous fait encore sourire.
  • Je suspecte chez moi une complicité avec tous ces tauliers de la duplicité, tous ces malins. Un faux air de famille. La fuite est sûrement la seule solution. Pour quelle raison reprendre un ticket ? Pourquoi lire ce papier fraîchement imprimé qu’on oubliera bientôt si ce n’est déjà fait ? Et cet autre ? Pour quelle raison tendre l’oreille au comique scatologique, politique à ses heures ? Faut-il s’inquiéter du grand manège ? Questions finalement ambiguës et indécidables. Aucune création de l’esprit ne peut se faire sans énergie motrice. La croyance dans le salut de l’âme n’était pas seulement une illusion – conception idéaliste et plate des mobiles – mais une puissance capable de faire faire, de créer, de penser, d’écrire. Celui qui ne parvient plus à faire de ces vieilles muses métaphysiques une force d’engendrement doit s’en remettre aux énergies nouvelles, alternatives. A côté des études doctrinales sur les fondements de la morale, les innombrables métamorphoses cyniques de notre temps sont une source inépuisable d’énergie. Je comprends enfin l’idée de Jean Baudrillard dans Les stratégies fatales :  » l’énergie de la pensée elle-même est cynique et immorale : nul penseur qui n’obéit qu’à la logique de ses concepts n’a jamais vu plus loin que le bout de son nez ».
  • Qu’ai-je à opposer à tous les satisfaits ? Un excès de courtoisie risque de me faire manquer la cible quand un surplus de dureté me rendra insensible et faux.  – Est-ce cela le fond de votre étude, un néo-moralisme niais en désaccord flagrant avec les dures réalités et les constats froids que nous vous servons ? Est-ce cela le fond de votre étude, une attitude martiale et belliqueuse  qui ne cherche rien d’autre que la mort symbolique de l’altérité ? Le défilé est très étroit, je vous l’accorde, une ligne de sorcier.

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Libre pour rien

Libre pour rien

 

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  • Il y a plus de cinquante ans, à la parution du premier numéro d’Hara-Kiri, une liberté de ton et de style restait à conquérir, le conformisme n’avait pas encore ingurgité la prodigieuse débauche de signes de l’insoumission et de la révolte. Il restait des territoires en friche et la différence pouvait encore se dire en faisant jouer un signe contre un autre, par des détournements symboliques inventifs. Mécaniquement, il y avait encore du jeu dans la machine et des degrés de liberté dans les rouages. Nous n’en sommes plus là. La saturation de tous les genres, en empêchant la différenciation, accouche d’une forme de censure inédite. Chaque agent déniaisé, armé jusqu’aux dents,  la porte dans le rétiaire de son esprit. La liberté s’efface au seul profit d’une affirmation du moi, d’autant plus bête et pathétique qu’elle se targue d’incarner les plus grands idéaux.  Dans un univers mental éduqué et structuré, la destruction des dogmes avait encore un sens. Elle n’en a plus dans un champ de ruines. Elle devient une affirmation vide, une confirmation de soi qui n’a rien à dépasser. Quelle gloire à prendre une forteresse devenue avec le temps un gros tas de gravats ?

  • Les adversaires, agiles et décomplexés, ont à leur disposition mille ruses et dix mille esquives. L’ampleur de l’arsenal défensif oblige à porter les coups, puis à entrer dans une guerre positionnelle complexe. La lutte contre les consciences armées ne peut se faire en échangeant des « cher collègue » et des « cordialement ». L’affrontement est devenu souterrain, clandestin en somme. Il a ses codes de connivence, tout un cryptage. Ne pas se livrer trop tôt, effacer les dernières lueurs de réalisme manifeste pour tenter d’attaquer à partir d’un réalisme caché, plus secret, dissimulé dans une volée d’épithètes. Savoir réinventer une forme de clandestinité des idées dans un univers impudique et obscène d’expressivité intégrale. Creuser des galeries dans un magma d’évidences, ne pas céder aux chantages de la vulgarisation, aux intimidations pédagogiques et simplificatrices, ces nouvelles formes de censure et de domestication intellectuelle. Se faire connaître des intéressés tout en se dissimulant aux yeux de la multitude, principe d’économie et d’efficacité. Accepter de n’être pas lu, de perdre en lisibilité collective pour intensifier le faisceau corrosif sur la tête de ceux qui savent encore lire.

@Bernathoustra

  • L’idéal serait de parvenir à des formes critiques séduisantes et cruelles. Celui qui est visé pourrait même en tirer une petite jouissance textuelle masochiste. Etant donné que l’appareil pulsionnel de l’homme nouveau n’est pas forcément un modèle de santé psychique, parions qu’il aime aussi se contempler dans le miroir de sa critique. N’oublions pas que le nano-cynique adapté est aussi le premier à mépriser, secrètement, loin des caméras, tous les médiocres qui l’encensent pour de mauvaises raisons. Sa dimension sado-masochiste – oui je suis nul et faible mais c’est tout moi ça – ne doit pas être sous-estimée. Elle est même essentielle pour comprendre l’excitation, un peu malsaine, que ne manquent pas de susciter les écrivains les plus en vue dans ce domaine, les humoristes trash et les mondaines émancipées. Le cynique à la mode se dit vide et creux, inconsistant et volatile mais il ne le sait pas encore. Il n’a pas le verbe de son dire. C’est cela qu’il faut que je lui offre sur un plateau. Non pas sa tête, il me la donne déjà, mais son dire transfiguré par un verbe dont il n’est pas capable. Il manque de force pour cela ; la vie lui fait défaut.

  • « Un des signes les plus nets de l’intelligence critique est l’incapacité d’un nombre croissant de contemporains à imaginer une figure de l’avenir qui soit autre chose que la simple amplification du présent » (Jean-Claude Michéa, Impasse Adam Smith, Brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche, Flammarion) Cette idée de Michéa me paraît incomplète. Plus profonde est cette autre question : qu’est-ce qui m’empêche d’imaginer une semblable figure de l’avenir ? Une aliénation ? Une adaptation ? Une coupable résignation ? Une secrète impuissance ? Ou la conscience aiguë et angoissante que l’homme est arrivé au bout de lui-même, au bout de ce qu’il pouvait, au bout de son chemin ? Perché à côté d’autres, dans le meilleur des cas, mais incapable de faire mieux, de faire autrement. Cette conscience ne me vient pas du ciel mais des efforts auxquels je dois consentir pour échapper un peu à la domination des miroirs.

  • Mais l’homme est liberté, me répondrait Jean-Claude Michéa, la liberté est infinie, l’infini n’est pas totalisable donc tout n’est pas foutu. J’ose une autre hypothèse. Supposons que l’homme soit réellement fini, qu’il soit parvenu à un stade ultime de son évolution. Ultime, au double sens de terminal et de maximal. Ultime et suffisant. Ce que j’appelle la cyniformisation des hommes ne serait qu’un immense processus de civilisation cherchant à conjurer l’impossibilité d’aller au-delà.

  • Victor Hugo se décrivait comme un homme qui pensait à autre chose. La réalisation intégrale du monde abolit cet ailleurs, referme l’horizon sur des réseaux fonctionnels tautologiques, l’identique se reproduisant sans limite et sans fin. Ce qu’il reste de l’esprit une fois pris au piège ? Une grimace pour ne pas perdre totalement la face dans ce cul-de-sac. A défaut d’autre chose, le rictus glacial du même et les clins d’œil épuisés de la connivence. Oui, c’est vrai, tout cela est faible, tout ceci est moche et mal pensé, vulgaire et bas, médiocre et obscène, sans issues, mais nous sommes ainsi, nous en sommes arrivés là et ce n’est pas si mal.

  • Nos bons critiques cherchent à se convaincre que l’homme n’est pas fini, qu’il faut encore y croire, que tout n’est pas foutu, que ce n’est pas le bout. Ils se mettent à rêver à la fin du cauchemar. C’est aussi pour cette raison que Jean-Claude Michéa écrit : « Ce que nous avons désappris à savoir, en somme, c’est qu’une civilisation peut être mortelle. Il est vrai que c’est là un savoir très lourd, dont beaucoup préféreraient être divertis. » Notre civilisation devrait être mortelle, car il est impensable que l’homme puisse être fini. Etrange leçon. Bien plus lourde est cette autre hypothèse : et si l’homme s’était enfin réalisé ?

  • Avons-nous d’autres choix que celui de parier sur un réveil de l’homme, un sursaut ? A la vaine tentative de répondre à cette question psychologique – optimisme, pessimisme, niaiserie sont des intimes – je préfère me tourner vers le type d’homme qui sonnera le tocsin : montrez-moi un homme qui s’est guéri lui-même, que pense-t-il, que laissera-t-il, quelles sont ses œuvres et ses idées, montrez-moi la nature de son ailleurs et de ses utopies ? Cet homme, nous le sommes tous à condition de le vouloir. Le vouloir ? Mais de quoi parles-tu. Je veux simplement être heureux et profiter de la vie. Avoir quelques succès en attendant la mort.

  • Il n’y a pas si longtemps il existait encore des hommes pour porter de telles choses sur la place publique, pour les formuler, les écrire et les penser. Haut et fort. Ces hommes ne sont pas tous morts mais ils se terrent, n’ont pas droit aux chapitres ni aux devantures des marchands de livres et de biens culturels. Ils ont cédé la place. Si on les tolèrent marginalement, non sans résistance d’ailleurs, ils ont tôt fait d’être convoqué sur les terrains de l’insignifiance : la connivence du même sous les néons.  Divertissez-nous, vous le réac, vous l’atrabilaire, vous le mécontent. Nous vous laissons un moment de parole avec un strapontin dans un coin de la salle. La formulation du problème n’inquiète plus personne. Tenez, voici votre micro. Toujours en vie dans le cul-de-sac de l’homme, avons-nous d’autre choix que celui de devenir la conscience fantomale de ces robots ?

 

 

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Ce qu’on enseigne pas, il faut le traire

Ce qu’on enseigne pas, il faut le traire

 

  • Dans l’édito du dernier Philosophie Magazine (Février 2016), mon ami conscrit Alexandre Lacroix endosse le costume d’inspecteur pédagogique régional. Le voilà inspecteur philosophique dans le journal. Le titre de son rapport est explicite : ce qu’on ne peut pas enseigner, il faut le taire. Il va de soi par contre que ceux qui n’enseignent pas ont le droit d’en parler.

 

  • Alexandre Lacroix, dis-je, qui n’est plus nietzschéen depuis son dépucelage (ce qu’il explique avec force détails dans son roman autobiographique Quand j’étais nietzschéen) nous fait la leçon. Nous ? Qui nous ? La chose n’est pas très claire. Lisons plutôt : « Le parent, le professeur ne peuvent guère rendre compte des expériences dionysiaques, et c’est ce qui confère à toute éducation un caractère d’inachèvement. Et, bien sûr, cet inachèvement fragilise la transmission. » Enseignement ? Education ? Transmission ? Parent ? Professeur ? La planète Krypton porte bien son nom. Observons ses cristaux trois lignes plus bas : « On n’a jamais assez remarqué, je crois, que les écoles sont des lieux ouverts le jour : c’est qu’éduquer est presque, par essence, une activité diurne, solaire. » Il s’agit bien de l’école – maternelle, primaire, collège, lycée, université au choix – mais la contradiction entre le titre et le corps du texte n’est pas levée : éduquer ou enseigner ?

 

  • J’enseigne la philosophie, je n’éduque pas à la philosophie, encore moins par la philosophie. Eduquer, conduire hors de, n’est pas la finalité de ma fonction. Il se peut, mon ami conscrit, que mon enseignement fasse sortir celui qui le reçoit de ses gongs initiaux. Mais seulement par surcroît. « Eduquer, c’est toujours mentir un peu. Ou plus exactement, c’est présenter à l’enfant, à l’adolescent, le monde sous un jour apollinien. » Lorsque j’enseigne Schopenhauer, Alexandre Lacroix, Nietzsche, Marx, Feuerbach, Stirner, Cioran ou quelques autres à mes élèves, je ne présente pas « le monde sous un jour apollinien ». Cette formule n’a strictement aucun sens. Disons plutôt qu’elle sert à construire un dualisme mythologique séduisant entre l’éducation apollinienne et les « expériences dionysiaques », entre l’école ouverte le jour et « ce qui sourd du fond de la nuit. » Le texte et la lecture apolliniennes contre le sexe et la biture dionysiaques. C’est mieux dit.

 

  • En faisant basculer du côté de l’éducation apollinienne l’enseignement dans son ensemble, et cela quel que soit le contenu des philosophies enseignées dans une indifférenciation tragi-comique, l’inspecteur philosophique dans le journal renvoie du côté de « la belle apparence » Nietzsche, Marx, Cioran pelle-mêle. Lisons plutôt : « C’est pourquoi une éducation doit se compléter, cette fois-ci sans maître, par des expériences où la belle apparence est déchirée. C’est le rôle de l’ivresse, du déferlement du désir, de la connaissance par les gouffres. A travers l’usage de l’alcool ou des stupéfiants, à travers l’étreinte érotique, les conduites à risque, les aventures interlopes, une autre connaissance obscure s’acquiert.  » C’était donc cela Alexandre Lacroix ? La vieille rengaine recuite entre l’école et la vie ? Breaking the wall, guy ! (1) Rengaine innocente et dérisoire si elle ne laissait pas accroire que l’enseignement des textes n’ouvrait à aucun gouffre, à aucun déferlement de désir, à aucune ivresse. Si elle n’était pas le fond de l’air ambiant. Curieux de lire depuis des années, sous ta plume ou celle de tes semblables (je pense à un papier de la susnommée Aude Lancelin il y a quelques années), tous non enseignants il va de soi, que l’école était incapable de révéler « ce qui sourd du fond de la nuit », que la vraie vie (c’est aussi le slogan d’Auchan) était ailleurs. Où ailleurs ? Dans le slip ? En boîte de nuit ? Dans le binge drinking ? Dans les salons Mollat ? (2)

 

  • « Ceci amène à mieux cerner les ressorts qu’actionne le mauvais maître, et pourquoi ce personnage et à la fois séduisant et dangereux : le mauvais maître est celui qui mobilise, dans son enseignement, les ressources du dionysiaque. » Nous y sommes, la livrée des bons et des mauvais points, l’essence du travail d’inspecteur philosophique dans le journal. Toi qui n’enseignes pas Alexandre Lacroix (ne prends pas ombrage mon ami conscrit, je tutoie aussi mes collègues), de quelle expérience parles-tu pour m’enseigner (m’éduquer ? m’instruire ?) ce qu’il est dangereux de mobiliser dans mon activité diurne ? Si le mauvais maître est celui qui rend l’angoisse là où elle s’énonce, qui fait état de la pensée des auteurs qu’il traverse comme d’un état limite, qui cherche à susciter par le texte l’érotique de la pensée à ses élèves, mes maîtres étaient tous de très mauvais maîtres. Ton rapport les accable d’ailleurs : « le mauvais maître fait étalage de vérités que le bon maître a soin de dérober au regard. »  Ce qui consonne avec la première phrase de ton texte : « éduquer, c’est toujours mentir un peu. » Conclusion : « le mauvais maître fait appel à la profondeur du dionysiaque, pourtant son but ultime n’est pas d’aider à grandir, mais de briser celui qui le suit. »  J’espère que ce texte ne mobilise pas trop de dionysiaque et que tu achèves sa lecture en un seul morceau.

 

  •  Un doute me taraude pourtant.  Peut-être voulais-tu seulement parler du gourou sectaire, de l’imam fanatique ou de Michel Onfray ? Si c’est le cas, il serait bon la prochaine fois d’être plus explicite, disons plus apollinien.

 

 

………

(1) Je t’invite, mon ami conscrit, à traverser l’Espagne au mois d’août à vélo avec ma petite bande. Nous irons, depuis Bordeaux, à Madrid pour les 500 ans de la mort de Jérôme Bosch.

(2) Rassure toi, mardi 9 février je sors de cours à 18h. Je n’aurai pas le temps d’assister à ta conférence dans les salons de la librairie Mollat à Bordeaux. D’ailleurs, j’ai cessé de bordéliser ce genre de mondanités inutiles. L’ennui qui ne manquera pas de te saisir à la troisième question du public me suffit. Pense à ma proposition vélo à ce moment-là.

Annexe récréatif :

Si j’avais été nietzschéen,

je serais moins poli aujourd’hui que demain,

n’appellerais plus Lancelin Lancelin

mais Aude, par courtoisie,

me raserais la barbe et le maillot aussi.

Si j’avais été nietzschéen,

je consentirais aux manies des pigistes,

paierais mon analyse comme un bon masochiste,

ferais tout mon possible pour éviter la haine,

aurais pour bon ami Raphaël Enthoven.

Si j’avais été nietzschéen,

je serais ingénieur, commercial ou cocu,

mais toujours en souriant, comme un con, dans la rue

mâcherais des pastilles au goût de caféine,

et contre le cancer des gommes vitamines.

Si j’avais été nietzschéen,

j’écrirais des romans en me grattant l’anus

le nombril c’est ringard, on en demande plus,

parlerais de moi-même à la troisième personne,

reviendrais de partout y compris des plus connes.

Si j’avais été nietzschéen,

je serais déjà vieux, sage et rabougri,

pontifierais sénile des propos de mamies,

épuiserais  le lecteur de sentences en hermine,

affolerais l’entourage par ma mauvaise mine.

Si j’avais été nietzschéen,

l’affaire est bien certaine, je ne le serais plus,

plutôt croirais savoir que je ne le suis plus.

« Alexandre Lacroix », il se met à  signer

au nom de son père, enfin, il crut s’y fier.

La métamorphose en Schiffter

La métamorphose en Schiffter

 

jonathan-ducruix-2-600x897[1]« Vivre c’est comparaître en procès pour atteinte à la vue des autres. Je ne devrais pas m’abandonner à de telles pensées, car la presse accueille très favorablement On ne meurt pas de chagrin. » (Frédéric Schiffter)

……………………….

  • Un homme qui préfère Platon à Aristote, qui a fait carrière dans « la maïeutique pour tous » et qui constate avec tant d’autres la destruction institutionnalisée de l’otium cum litteris, ne peut pas être foncièrement mauvais. Si l’on sait, en outre, que cet homme enseigna la philosophie en classes terminales toute sa vie, les raisons d’en douter s’amenuisent. D’autant que la tonalité affective de l’homme en question est plutôt sympathique. Frédéric Schiffter, c’est son nom, appelle cela son « scepticisme tranquille ». Scepticisme, je vois assez bien. Mais tranquille… Pourquoi tranquille ? Gilles Deleuze disait, à juste titre, que l’on ne réfute pas un philosophe. On se sent plus ou moins proche de lui. Ce qui est certainement discutable en philosophie des sciences, l’est beaucoup moins lorsque la pensée se tourne vers la bouillie insipide de nos jours ouvrables. Quelle relation j’entretiens à ma propre médiocrité ? A mes états d’âme. Ma dame ? Et la tienne ? A ma Stimmung, pour dire exactement la même chose mais en licence de philosophie, à mes petites angoisses nocturnes, aux souvenirs des morts, à ma radieuse érection du matin ? Les options prises par l’écrivain pour peindre tout cela, en faire un roman, ne relèvent pas de la raison démonstrative. On ne réfute pas un haut-le-cœur. On n’en meurt pas non plus.

  • Je sors du bain. La peau fripée, encore désorienté par ce changement d’état, je saisis la serviette. En m’essuyant le dos, de façon incohérente, une idée me vient. « Une idée ne vient pas quand je veux mais quand elle veut », Nietzsche, en classe terminale de philosophie. Serais-je plus heureux en Schiffter ? Plus lucide ? Plus fin ? En un mot, meilleur ? Il faut pour cela que je puisse m’imaginer sereinement en sceptique tranquille. Pourquoi les métamorphoses seraient-elles forcément violentes ? Je m’imagine donc… encore dégoulinant, rejoindre mon bureau et découvrir, à côté du numéro du Figaro madame de décembre, un livre couleur café. Le titre se détache assez nettement. Le graphisme de la couverture est élégant, discret, de très bon goût. Un must. Je découvre le titre en posant la serviette sur un fauteuil Napoléon III, sculpté, au cuir usé, craquelé par endroit, magnifique : Harold Bernat, L’armateur d’incertitudes. La quatrième de couverture donne envie. Une belle formule se détache assez nettement entre deux paragraphes : le doute est un voyage immobile. En bas à gauche, il est écrit que le public aime mon travail depuis des années.

  • En feuilletant le livre, j’ai pourtant le sentiment pesant d’avoir dilué Cioran dans une bassine d’épithètes, de m’être livré à un mauvais plagiat de ce que j’aurais pu écrire en étant meilleur. Ma photographie dans le numéro du Figaro madame de décembre, sous le gros titre Harold Bernat, le sceptique qui démange, me paraît autrement plus réelle. Sans savoir si je me perds dans mes pensées ou si mes pensées me perdent, j’évalue, les fesses nues sur le vieux cuir, le rapport entre mon livre et l’article de presse, un peu comme un amant qui contemplerait son préservatif usagé en pensant à l’émoi du premier regard. C’est fait, me dis-je. C’était cela et cela vaut cet éloge dans le Figaro madame. L’annuaire posé sur la table basse apparaît démesurément gros et vulgaire à côté de mon livre. Mal séché, je commence à avoir froid. Pourtant, ma métamorphose en Schiffter me plaisait, je me sentais bien. Nu, humide mais bien. Tranquille plutôt, capable d’épouser mon esprit sans m’engager, de le tromper sereinement avec moi-même.

  • « Sur le plan mental, j’occupe le milieu entre le possédé et l’innocent ». Je ne sais plus si cette phrase est de Schiffter ou de moi. Elle me plait et me déçoit à la fois. Quoi de plus aristotélicien que cette histoire de juste milieu, to metrion pour la note en bas de page du mémoire de maîtrise de philosophie. Un peu comme ma métamorphose en Schiffter d’ailleurs, plaisante et décevante à la fois. Mais je n’arrive plus à discipliner mon imagination. Presque sec, je sens que je m’éloigne des rivages du scepticisme tranquille. J’ai envie de mâcher quelque chose, de briser une noix avec mes molaires. Mon coccyx s’enfonce dans ce cuir dégueulasse qui me colle au cul. La couverture du livre, maronnasse, ce faux beige, est sans aucun doute la pire de toute ma bibliothèque. Encore une histoire de publicité, éviter le vif, les couleurs trop solaires. La pensée se calibre aujourd’hui avec un nuancier. Il faut que je m’habille, vite. Que j’écrive, que je trouve une cible, un objet à démolir. J’essayerai à nouveau d’être Schiffter demain. Je prendrai alors un bain très chaud. Plus chaud que la veille. Il faut que j’insiste, je le sais. Quarante ans déjà, il est temps de s’y mettre au scepticisme tranquille. D’essayer encore.

  • On n’arrête pas de fumer son prochain en un jour.

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Jonathan Ducruix, Metamorphosis

Lexique de lepenologie pour le second tour

Lexique de lepenologie pour le second tour

# 01143. Castor franchissant un barrage en tractant une branche . Automne. USA, alaska, parc national de Denali.

  • Faire barrage : passer sur divers plateaux de télévision avec une cravate sombre et un air grave. Appeler au front républicain en mastiquant des branches épineuses. Patauger dans la vase en essayant de construire un petit tas.
  • Ni ni  ou position du ni ni : préservatif politique, le ni ni doit être annoncé avec un ton martial qui tranchera avec le ridicule de la sonorité ou de la position. Pincer le premier ni en tirant sur le second pour un ajustement au poil. Dans les ébats parlementaires, l’accident de ni ni n’est jamais à exclure – lepénisation précoce.
  • Front républicain : à la différence du front national, le front républicain promet une vision large sans la mèche et la moustache. Là où le front national a l’air con et la vue basse, le front républicain a l’air con et la vue haute.
  • Vote d’adhésion  : contrairement au vote d’incontinence, le vote d’adhésion choisit de se faire. Il se sait sachant, se sent sentant, se hume humant. Il s’adhère. Le vote d’adhésion est toujours entaché d’un doute – s’agit-il d’un vote d’adhésion ou d’un vote de rejet ? Incertain et douteux, le vote d’adhésion n’en fait pas moins tache. Inquiète.
  • Vote de rejet : vote pour de faux, vote saccarine, le vote de rejet ne dure qu’un temps. Contrairement au vote d’adhésion, il envoie un signal qu’il faut entendre. Peut être corrigé en faisant le bon diagnostic. Rassure.
  • Fusion : choix d’un partenaire après une longue période d’indifférence ou d’onanisme politique. A la différence de la fine bouche, la fusion n’a pas d’entrée noble. Sorte de lavement.
  • Signal : avertissement sans frais, le signal est riche en interprétations multiples et contradictoires. Equivoque, il suppose une expertise adaptée. A la différence du feu rouge ou du feu vert, il est possible de passer ou de s’y arrêter.
  • Retrait : acte chevaleresque d’allégeance à la République. Se retirer avec panache et devant les micros pour défendre les valeurs républicaines une seconde fois – la première ayant échoué.
  • Vague bleue marine : avalanche de flotte plutôt boueuse qui rend la construction du barrage d’autant plus délicate. A l’image du mascaret, la surfer en groupe à ses risques et périls.

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Publié le 08 décembre 2015

L’angoisse moderne face au vide postmoderne

L’angoisse moderne face au vide postmoderne

 

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I

  • Nous avions récemment appris en commentant une opinion dite sociologique publiée dans Le Monde par un dénommé Michel Maffesoli que « l’intelligentsia se souvient que c’est la France qui « inventa » la modernité et a du mal à reconnaître que le monde change. » Mieux : « L’intelligentsia a du mal à accepter l’étrange au cœur de la postmodernité ». Un lecteur assidu de la critique critique me fit remarquer à ce sujet que mon analyse ne développait pas la distinction technique : moderne / postmoderne. Un article d’Ariel Wizman – animateur mondain – publié récemment dans L’express (6 juin 2012) fera office d’occasion.
  • Le sujet de l’article : la vente aux enchères du Cri d’Edgar Munch (1893) à Sotheby’s le 3 mai dernier pour 119,92 millions de dollars. Sous le titre Un Cri qui nous dit tant de choses…, l’agitateur d’éventails nous explique que l’achat du tableau de Munch révèle « la déconnexion la plus totale entre le monde de l’acheteur et le nôtre, celui du travail ou même du profit ». Plus angoissant que le faux, le creux. Il est évident que nous pourrions faire un sort à cette « explication » qui suppose, en contrepoint du « monde de l’acheteur », un monde commun à tous les gens « du travail et du profit ». Ce montage fictionnel feint d’oublier l’étonnante disparité (des monteurs de palettes aux animateurs mondains) des travaux et des profits en question ou plutôt l’absence de profits financiers qui accompagne certains travaux.
  • La vente du Cri de Munch « en pleine « Crise » » nous plongerait ainsi pour Wizman dans une profonde méditation financière : « Comment mieux dire, avec Munch, que ce cri perçu par le maître dans la nature est désormais celui des inégalités, en un monde fracturé ? Que l’acheteur n’ait pas jugé utile de se faire connaître signe que, décidément, lui et nous ne sommes plus du même monde. » D’un côté l’acheteur, de l’autre un « nous » vide de sens, entre les deux la fracture-facture et l’angoisse de Munch pour signifier tout cela avant l’heure avec ses petits pastels à la fin du XIXe. Cette historiette journalistique aussi consensuelle que le temps de cuisson du jaune d’œuf convient parfaitement à une époque « postmoderne ». Quand le plus superficiel passe pour une analyse, quand la platitude se donne à lire comme sujet de méditation et prise de conscience dans les pages « chronique » ou « rebonds » des hebdomadaires d’ambiance, ne reste plus à l’art que la quantification en millions de dollars. La cohérence est implacable.
  • Ce que nous dit le postmodernisme à travers ses porte-voix à la page c’est que l’angoisse qui tiraille le personnage de Munch n’existe plus. « Ce cri, que chacun pousse intérieurement tous les jours, pour des raisons différentes, semble éternel, universel, presque banal » ose écrire Ariel Wizman qui ne comprend pas ce qu’il écrit. La transition du moderne au postmoderne se fait justement quand plus personne ne pousse le cri de Munch. Fredric Jameson, dans son ouvrage, Le postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif explique cela très bien : « Le Cri, la peinture d’Edgard Munch, constitue bien sûr l’expression canonique des grands thèmes modernistes : l’aliénation, l’anomie, la solitude, la fragmentation sociale, et l’isolement, emblème quasiment programmatique de ce que l’on a appelé l’ère de l’angoisse ».
  • Munch dans son tableau le Cri exprime un affect, témoigne d’une déchirure subjective, intérieure. L’expression suppose la subjectivité, le conflit tragique entre l’intériorité et l’extériorité, l’homme et la nature. Munch, admirateur de Schopenhauer, est un témoin de la contradiction entre l’homme et le monde. Pourquoi le désir se transforme en souffrance, pourquoi l’amour ne change pas les hommes, pourquoi les mêmes massacres se perpétuent dans l’histoire ? Les grands thèmes du scandale existentiel d’un monde privé de sens, dénué de toute explication théologique, résonnent dans l’expression atroce de ce visage de Munch, déformé par les spirales et les tourbillons de l’être. Ragna Stang dans Edward Munch (1979) rappelle la formule de Munch :  « un cri à travers la nature » – ce qui suppose dualité et contradiction, tragédie de l’homme.
  • La superficialité postmoderniste, celle de Warhol pour citer le meilleur (« tout le monde est bon mais je suis le meilleur », formule de Baudrillard qui résume parfaitement la vacuité du bonhomme), est antinomique avec les modèles fondamentaux de l’expression existentielle. Jameson parle à ce sujet d’un «déclin de l’affect» qui accompagne la promotion de l’ère du vide, du creux et du mondain. La pataugeoire mondaine des animateurs d’ambiance est sans pitié. L’aliénation suppose à rebours la perte d’une forme d’authenticité, authenticité que le postmodernisme récuse. Vieille naïveté que l’authentique ! Ne savez-vous pas que tout se vaut, que tout s’échange, que tout se relativise dans un miroitement de simulacres sexy ? Les références intellectuelles de l’œuvre d’Edgard Munch (Schopenhauer en fait partie) susciteront, au temps du déniaisement intégral, indifférence et ennui. Qu’a à faire le postmodernisme de ce sérieux-là ? Qu’a à faire le postmodernisme des contradictions de l’existence humaine, du Cri de Munch si ce n’est, dans son impuissance, le quantifier en dollars ou en faire le prétexte d’une inepte chronique ? « Tout cela, ajoute Frédéric Jameson, nous amène à une hypothèse historique plus générale, à savoir, que des concepts tels que l’angoisse et l’aliénation  (et les expressions auxquelles ils correspondent comme dans le Cri) n’ont plus de pertinence dans le monde postmoderne. » C’est peu dire.
  • Nous avons à ce point perdu la densité tragique de l’existence humaine dans la consommation débile du plus insignifiant, dans le plaisir malsain d’une perte de sens dans la duplication du vide, que nous (je laisse le lecteur apprécier l’étendue de ce « nous ») accusons l’obscénité marchande de ce monde avec un tableau de Munch auquel nous retirons toute profondeur, afin de le glisser dans un jeu textuel modulable en fonction des impératifs du moment. Ici la crise et ses millions de dollars, demain une campagne contre les hémorroïdes, dans trois jours la déforestation ou la dette américaine.
  • Reste à savoir si l’angoisse moderne face au vide postmoderne a encore des chances de survivre. L’expression de l’effroi du personnage de Munch nous console de l’effroyable disparition de notre propre tragédie, de nos angoisses et de notre conscience dans cette nouvelle superficialité qui liquidera toutes les contradictions à condition de comprendre que « nous ne sommes plus du même monde » pour n’être plus au monde du tout.

II

 

III

  • Pour quelles raisons les montages de la pop’culture, de la soupe Campbell et de la bouteille de Coca-Cola, censés dénoncer le fétichisme de la marchandise manquent leur but. Ils accompagnent au contraire parfaitement la transition du haut modernisme au post-modernisme et sont même les figures de proue du mouvement.  L’expression de l’angoisse face à la montée de l’insignifiance des signes cannibales ne passera pas par la surexposition des fétiches de la société de consommation car cette surexposition est elle-même vouée au non sens et au vide. L’angoisse de la déréalisation, de la liquidation des référentiels de sens  ne peut se dire que par un surcroît de sens, un véritable travail sur les contradictions, une réintroduction de la contradiction entre les signes indifféremment consommés par la logique du capitalisme tardif pour reprendre l’expression de Fredric Jameson. Contrairement à ce que pourrait penser un esprit paresseux en face d’un pastiche crétin du Cri de Munch, ce cannibalisme fait sens une fois qu l’on rompt le charme malsain suscité par ce nouveau code, cette nouvelle façon de ne rien dire.
  • Un art critique et politique (et il faut aujourd’hui beaucoup d’art à la critique pour se faire – un peu – entendre) se doit de réintroduire ce qui est nié dans le procès de consommation des signes fétiches. La manipulation opportuniste des signes, des mots-clés ou du code d’énonciation ne renvoie à aucun contenu réel. Elle n’est l’expression de personne. Ce en quoi un art critique et politique fidèle à la subjectivité (comme peut l’être Le Cri de Munch) se tiendra aux antipodes de la posture. La manipulation stratégique des signes de la critique se substitue pourtant constamment à l’effort de faire réapparaître des contradictions vécues que le système horizontal de la futilité postmoderne oblitère. L’organisation de la séparation (pour quelle raison commentez-vous une petite chronique publiée dans L’Express  par Ariel Wizman avec des armes lourdes ?) est là pour assurer que la contradiction se s’exprime pas.
  • Ce travail est d’autant plus difficile à mener que les certitudes concernant son succès ont fini par disparaître dans le haut modernisme. La valeur de la valeur d’un tel effort (y compris l’interrogation sur la valeur de cette valeur) ne va plus de soi. Les partisans de la néo-connerie horizontale auront beau jeu (c’est là tout le sel de leur cynisme adaptatif) de dénoncer la naïveté qui consiste à supposer une conscience non aliénée. Cette tarte à la crème de la théorie critique qu’est la conscience non aliénée n’aura plus cours en régime de virtualisation aggravée faute d’étalon pour savoir qui de l’un ou de l’autre est plus aliéné que le troisième.  De là cette position ambiguë de l’angoisse moderne : trop moderne pour s’adosser aux hiérarchies de valeurs du classicisme avec lequel la conscience critique a rompu (faute d’une harmonie établi entre l’homme et la nature, entre l’homme et Dieu, entre l’homme et lui-même) ; encore trop moderne pour ne pas passer au-delà, franchir le dôme de verre au-dessus duquel triomphe le n’importe quoi, le pastiche sans conviction d’un épuisement terminal de l’expression humaine. L’angoisse moderne est tragique car située dans un entre-deux ne bénéficiant plus du confort métaphysique du classicisme tout en étant incapable de jouir connement de la platitude érigée en modèle universel, éternel et banal et que rend le mensonge de Wizman : « ce cri que chacun pousse intérieurement tous les jours ».
  • Fredric Jameson s’interroge : pour quelle raison l’exposition sur un cube en verre d’une boîte de soupe Campbell ou l’empilement de bouteilles Coca-Cola dans les jardins de Versailles ne sont-ils pas de « puissantes déclarations politiques et critiques » ? C’est que pour qu’il y ait déclarations politiques et critiques, il est nécessaire qu’un sujet – politique et critique – s’exprime, qu’il manifeste une conscience. Cette manifestation de la subjectivité est ce qui contrevient le plus aux impératifs de réversibilité des signes consommés dans le phénomène postmoderne. Elle n’a plus lieu d’être ; elle est anachronique.
  • Le pastiche « Simpson » du Cri de Munch n’est pas là pour être pensé (qui le pense d’ailleurs si ce n’est celui qui a du temps à perdre ?).  Est-il pour autant impensable ? Une chose est certaine : il n’exprime plus rien. Il exploite le tableau d’Edgard Munch non plus à partir de son contenu expressif, la déchirure subjective de la membrane de l’être (le vieux style de la métaphysique) mais comme code. De ce point de vue, le personnage au centre du tableau devient indifférent (alors qu’il tenait une place essentiel dans l’œuvre de Munch). Il devient interchangeable, simple effet de surface vide de sens. Tantôt Simpson, tantôt lapin crétin (ou comment couper l’herbe sous les pieds de la critique), tantôt Joker ou smiley. L’ahurissante prolifération du code en passe par l’extermination radicale du tableau de Munch, un anéantissement autrement plus efficace que sa destruction matérielle ou sa confiscation par une improbable censure, à moins que ce ne soit sa privatisation au dernier étage d’une banque d’affaire.
  • L’extermination dont il est question, soft,  cool et branchée, publicitaire en un mot, est d’autant plus efficace qu’elle se fait en toute indifférence. Qui ira déplorer l’anéantissement du contenu subjectif ? Encore faut-il savoir de quoi il s’agit, encore faut-il être conscient de sa conscience, faire cas de l’homme. Cette extermination radicale (qui va bien au-delà de la supposée « mort du sujet ») ne se fait pas sans volonté, elle n’est pas simplement le résultat d’un programme de virtualisation sans tête. Elle suppose la connivence tacite des usagers du code, la soumission béate au nouvel ordre postmoderne du non sens, d’une dérision épuisée et vide.

IV

  • « Quand le Rien affleure dans les signes, quand le Néant émerge au cœur même du système de signes, ça, c’est l’événement fondamental de l’art. C’est proprement l’opération poétique que de faire surgir le Rien de la puissance du signe -non pas la banalité ou l’indifférence du réel mais l’illusion radicale. Ainsi Warhol est vraiment nul, en ce sens qu’il réintroduit le néant au cœur de l’image. Il fait de la nullité et de l’insignifiance un événement qu’il transforme en une stratégie fatale de l’image. » Jean Baudrillard, Le complot de l’art, Libération, 20 Mai 1996.

  • Warhol est nul, moins nul tout de même que la « stratégie commerciale de la nullité », affirme Jean Baudrillard dans son texte. Faut-il comprendre qu’il y a plusieurs façons d’être nul, des degrés dans l’échelle postmoderne du zéro pointé ? Tout cela est extrêmement fumeux. Plus nul que le nul, le vraiment nul, le supra nul, le nullissime ?  Ce qui autorise toutes les variations. A propos d’un film sorti cette semaine en salle (La clinique de l’amour) : « il faut être très intelligent pour faire un film aussi bête », intellectualise sottement le batracien acteur fleuron de la nullité intello. Phrase convenue, déclinable sur tous supports et sur tous sujets, variation sur le modèle inaugural warholien : je suis vraiment nul, autrement dit personne ne peut être aussi nul que moi donc je suis le meilleur. A la suite de quoi la journaliste ramollie du biscuit ajoute : « oui un film thérapeutique en quelque sorte à aller voir de toute urgence ».

  • Plus fine serait la question : pourquoi la nullité fascine, qu’est-ce qui dans le vide postmoderne séduit ? Peut-être la liquidation de la dialectique du sens et du non-sens, celle qui donna naissance à l’absurde et à ses illustrations modernes dans le théâtre, la littérature, le cinéma au cours de la période du haut modernisme, période qui s’exténue aujourd’hui dans le triomphe disons nullissime du vide postmoderne. « Il faut être très intelligent pour faire un film aussi bête ». A défaut d’explication complémentaire (explication qui ne viendra jamais, celui qui l’énonce étant incapable, c’est un des principes du postmodernisme, de comprendre ce qu’il dit) cette phrase est un non-sens. A moins de supposer qu’il y a bêtise et bêtise. La première, réservée aux véritables crétins, serait simplement bête. Bêtise triviale si l’on veut. La seconde, plus bête que la bêtise elle-même nécessiterait, pour être atteinte, un surcroît d’intelligence, bêtise élitiste en quelque sorte, bêtise de classe.

  • Les dogmatiques de l’âge moderne n’ont pas compris qu’il y avait justement des degrés de nullité, que le plus nul que le nul pouvait cacher des trésors d’intelligence. Que c’était même cela le secret de la nullité : plus nul que le nul, le génial. N’est-ce pas génialement nul ? Il fallait y penser n’est-ce pas ? Avez-vous bien regardé la nullité en face, ne voyez-vous pas, sombres idiots au premier degré, à quel point il y a du talent et de l’intelligence dans cette façon d’être bien plus nul que vous ne l’êtes déjà. C’est tout simplement que la nullité ne suffit pas à qualifier une production du postmoderne. C’est nul, dites-vous, mais encore ? De quel type de nullité parlons-nous, la bonne ou la mauvaise ? Connaissez-vous la nullothérapie dont vous entendrez peut-être parler en ces termes à la sortie du ciné : c’est con, c’est bien nul, mais qu’est-ce que ça fait du bien ?

  • Le nullothérapeute verse dans  la clinique : si vous ne parvenez pas à rendre le meilleur du nul, c’est que vous réfléchissez trop, votre obsession du sens vous empêche de jouir de la nullité. Pire, c’est cette même obsession qui vous angoisse et vous rend ennuyeux aux yeux des nuls accomplis, les meilleurs d’entre tous. Lâchez-vous mon vieux, oubliez la dialectique du sens et du non-sens, ce vieux modèle moderniste a trop duré.

  • A l’image de ces avions furtifs, les productions de la postmodernité, en affichant d’emblée leur bêtise comme une véritable compétence (il n’est pas donné à tous de faire quelque chose d’aussi stupide), se situent hors d’atteinte de la critique. Ne perdez pas votre temps à critiquer cette nullité-là, vous n’enfoncerez même pas des portes ouvertes. Laissez cela aux véritables nuls, eux s’y connaissent mieux que vous, ils en font profession. Le vide postmoderne, sans porte ni fenêtre, est beaucoup plus efficace en matière de dissuasion que les vieux systèmes d’imposition du vrai. Religieux et politiques, ils supposaient en effet tout un appareillage défensif et lourd sur lequel la critique avait forcément prise. Chaque défense apportait son lot de faiblesses, de failles sur lesquelles il était possible de s’appuyer pour la renverser. De là cette nostalgie, une fois la modernité éteinte, pour les vieux systèmes défensifs (blocs, murs, frontières, etc.) voire la survivance cocasse d’un vocabulaire obsolète et désormais sans objet : liberté d’opinion, censure politique, droit à la différence.

  •  De là aussi les appels dérisoires au retour de l’esprit critique, au dissensus politique. L’idéologie postmoderniste ou nullissisme n’empêche pas la critique ou le dissensus avec des stratégies qu’il serait possible de repérer et de combattre. En d’autres termes, elle ne prétend pas à l’hégémonie d’un jeu symbolique (ce qui est le propre des vieux systèmes d’imposition, à savoir prendre le pouvoir et entretenir des dispositifs dissuasifs contre toute révolte possible) ; elle se met tout simplement hors jeu. Au procès de sa critique, les avocats de la postmodernité plaideront l’irresponsabilité, la bêtise, le plus sot que le sot et gagneront, sous les applaudissements d’une foule hystérique, l’acquittement général.

  •  Mais qui croira longtemps que le plus nul que le nul, le plus faux que le faux mèneront à autre chose qu’à la nullité et à la fausseté ? Qui croira que le pastiche sans dimension, la forme la plus vide de l’ironie devenue cynisme de pacotille nous fera retrouver une réalité perdue dans l’art ? A côté de l’accumulation abrutissante de détournements et d’images imbéciles, le tableau de Munch n’est qu’une relique, le témoignage d’un homme venu d’un autre temps. Sa signification expressive disparue sous la redondance de ses répliques grimaçantes, ne reste plus au vide postmoderne qu’à feindre l’angoisse et l’inquiétude de sa disparition.

 

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Les catoblépas – Expérience pédagogique innovante en deux temps

Les catoblépas – Expérience pédagogique innovante en deux temps

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(reprise finale)

A Jonathan,

stagiaire de choix en philosophie

  • Classe terminale, STMG, expérience pédagogique innovante. En pleine lecture d’un texte de Vladimir Jankélévitch, La mauvaise conscience, mon regard s’arrête sur celui d’une élève au quatrième rang. Elle me fixe. Son œil est bas, peu expressif. Cerclés d’une poudre bleue métallique, les deux globes, lourds à porter, semblent aimantés et tirés vers le sol. Une résistance musculaire minimale doit sûrement s’opposer à l’attraction du carrelage. Ce n’est là bien sûr qu’une hypothèse théorique. Il y a peu dans ces yeux. Une lassitude, une grande fatigue. Aucun désir ne paraît, aucune envie, aucune colère. Une forme inquiétante de résignation et d’oubli. Flaubert, dans La tentation de Saint Antoine, évoque un animal légendaire et peu engageant : le catoblépas. En grec, qui regarde vers le bas. « Buffle noir, écrit Flaubert, avec une tête de porc tombant jusqu’à terre et rattachée à ses épaules par un cou mince, long et flasque comme un boyau vidé. » L’animal se présente en ces termes à Saint-Antoine : « Gras, mélancolique, farouche, je reste continuellement sur mon ventre à sentir l’odeur de la boue. Mon crâne est tellement lourd qu’il m’est impossible de le porter. » Le regard de la bête est pourtant mortel.

  • A la différence des licornes, tarasques et autres monstres légendaires, les catoblépas ne font pas rêver. Ils ne nourrissent pas l’imaginaire des épopées fantastiques. Contrairement à la bête du Gévaudan, ils ne font pas couler le sang ; à la différence du dragon cracheur de feu, ils ne veillent sur aucun trésor. Ils représentent le vide mortel, le boyau informe, plus flasque que cruel, plus insignifiant encore. Je détourne la tête et fixe le mur droit de la salle. Un autre corps au regard similaire s’y soutient. La même lassitude, le même effort du cou pour ne pas s’écraser sur la table. Cuvier, en son temps, fit l’hypothèse, dans ses études naturalistes, que le catoblépas était une sorte de gnou, une variété d’antilopes aux cornes pointées vers le sol. L’hypothèse est incertaine. Celui-ci par exemple, en survêtement gris, les cheveux en broussaille, n’a pas de cornes apparentes. Sa voisine fouille dans une trousse. La  bouche entrouverte et le front baissé, ne cherche-t-elle pas une herbe venimeuse à brouter ? Cette autre au dernier rang, entourée d’ombre en ce matin blafard, occupée à se gratter le vernis au bout des ongles, ne pourrait-elle pas aussi se dévorer les pattes ?

  • Le brouhaha naissant, mais encore étouffé, prend la forme d’une mastication collective. Le texte de Vladimir Jankélévitch sur le « scrupule métaphysique » m’apparaît sous un jour nouveau. La crise de conscience est-là : à qui ai-je affaire ? Les spécialistes de l’éducation, les professionnels pédagogues de la jeunesse scolarisée ne parlent jamais, dans leurs récits édifiants, de cette expérience de mort. Peu d’écrivains, sans parler des zoologistes. Expérience sûrement trop banale, trop insignifiante, pour recevoir les tampons d’un ministère.

  • Si Ionesco a choisi son animal, c’est qu’il croyait encore aux effets de la force. Ses rhinocéros lancés dévastent la terre, renversent les estrades, piétinent les bibliothèques. Ils ont conservé de la nature une cruelle amoralité. Grande dramaturgie de la Nature contre la Culture. Grandiloquence de l’animal à la corne unique pointée vers le ciel. L’adversaire est identifiable, c’est une brute, une bête qui dévaste les domaines de l’homme. Quelle volonté dans ces rhinocéros, quelle énergie brutale. Romantisme, lutte à mort ! Les rhinocéros de Ionesco vous donnent la force de fuir ou de combattre. Mais le catoblépas est d’une autre nature. Tête ridée, yeux mi-clos ; tête lourde et long cou flasque. Il vous inhibe et vous tétanise. Au cinquième rang, sur la gauche cette fois, il semble mâcher une gomme et marque la surface qui le porte de son compas. Laisse-t-il ainsi les traces de son passage sur terre, les paupières baissées par peur d’être pris ?  Son voisin souffle dans une outre invisible.

  • Je poursuis la lecture du texte. « Scrupule métaphysique », « dignité du roseau pensant », « suprême désirable ». Les mots doivent désormais se frayer un chemin dans ce troupeau lugubre. Catoblépas, un nom inconnu par ceux qu’il désigne. Je tire une masse énorme. Il faudrait, au bas mot, pour les sortir de là, une force surhumaine. Pourquoi ramener à quai ces animaux de mauvais rêves ? Pourquoi leur enseigner le scrupule de l’esprit et les vertiges de la conscience ? Ils attendent seulement la fin, l’alarme, qui toutes les heures fait s’agiter le corps. Pline l’ancien, contrairement à Flaubert, ne retenaient de ces êtres, dans son Histoire naturelle, que la tête qui traîne à terre. Il oubliait la sonnerie.

  • Le grondement s’accentue, l’heure approche. Il faut tenir la masse. « Quel est donc ce cirque ! », je n’ai rien trouvé de mieux à dire. Ma voix fait écho. Impossible de croire pourtant, en face de ce marais mélancolique, qu’il s’agit d’un cirque. Où sont les jongleurs, les danseurs et les acrobates ? Où est passée la vie ? Ma question n’a aucun sens. Voyez-vous se dresser un brillant chapiteau sur ce pesant varech ? Les catoblépas ne sont pas des artistes. Ils pourraient protester, grogner, taper du sabot. Dire enfin ce qu’ils sont en face d’un conseiller pédagogique d’orientation psychologue pédagogique. Circularité, toujours. Ils pourraient peut-être s’exprimer. Mais ils ne parlent pas, ils restent là à me fixer. Je reprends la lecture à petite distance de cet inquiétant paysage, concentré sur un sourire au second rang, un sourire d’une autre nature . Le sourire de la compréhension et de la connivence. « La métaphysique naît, en somme, non point tant de « l’étonnement » que d’une crise de conscience ; la métaphysique est fille du scrupule ». Les grognements s’accentuent. Et dire que Cuvier les prenaient pour des gnous.

  • – Que t’arrive-t-il ? N’es-tu pas en train de comparer ces jeunes hommes, ces jeunes femmes, à des bêtes ? Ne vois tu pas des hommes et non des bêtes à front de taureau ? Voici une jeunesse qui a besoin d’un bon maître plutôt que d’un faiseur de cauchemars. Veux-tu les noyer ou leur couper le cou ? S’ils ne savent pas ce qu’est le scrupule de l’esprit et la crise de conscience, c’est à toi de leur apprendre. Qui le fera si tu ne le fais pas ? Regarde leur regard, vois-tu posée sur un corps de bœuf une tête de porc ? Ton image est indigne de leur humanité. Ainsi me parle le malin génie au moment où l’angoisse me saisit. A l’oppressante inquiétude, faudra-t-il que s’ajoute en plus la honte de voir des monstres plutôt que des hommes ? Je me sens inhumain. « Et l’on sait que la dignité du « roseau pensant » consiste non pas à surmonter la limite mais à en prendre conscience », conclut Jankélévitch. Sonnerie, alarme. La masse s’anime, remue les chaises, se presse vers la sortie. Les étranges animaux ne sont plus sous mes yeux. Ont-ils fuit ? A moins qu’ils n’aient été, en silence, engloutis.

………………

II

………………

  • Je décide, la semaine suivante, de lire mon texte à la classe afin de susciter la fameuse crise de conscience que ma lecture de Vladimir Jankélévitch ne parvenait pas à éveiller. Ma finalité est au plus haut point pédagogique. Toujours. Même si je n’ose penser que l’on puisse croire que je tire une jouissance textuelle de ce noir marécage sans répondre aux exigences de ma mission, je tenais à préciser ce point à tous les pédagogues.

  • A la lecture, une fois les premiers rictus assombris, je sentis monter, au dessus du marais, une certaine angoisse.  Chaque auditeur, pour soi, dans un frissonnement de conscience, semblait se poser une inquiétante question. Non pas qui sont ces bêtes ? – question inutile, superficielle, oiseuse – mais parle-t-il de moi ?, suis-je celui de droite ou celui de gauche ?, pense-t-il que j’en suis un ? Plus la lecture avançait, plus les regards s’intensifiaient. La tension était là, palpable, presque physique. Le silence pesant alourdissait la charge de ce dramaticule. Cette fois personne pour grogner un « on n’y comprend rien« . A la place, j’avais droit à ceci : « Monsieur, vous êtes méchant » ; « Monsieur, vous êtes cruel »; Monsieur, vous êtes un tueur ».

  • Pourtant, cette cruauté-là ne semblait pas les effrayer outre mesure. Ils en voulaient  encore. Je sentais quelque chose qui s’extirpait des eaux.  Ceux qui ne parvinrent pas à détacher le contenu de la fonction professorale restèrent dans la sidération – ce qui diminue forcément l’intérêt philosophique de ma petite expérience de lecture. Une prochaine fois peut-être. Mais je voyais ici ou là poindre quelques lueurs nouvelles dans les regards, mélange d’étonnement et de stupéfaction. Poussant le vice – ou la vertu, les deux se confondent ici – un cran plus loin, je me suis vu mimer la corne d’un rhinocéros en pointant le majeur au bout de mon nez. La chute, verticale – « Ont-ils fuit ? A moins qu’ils n’aient été, en silence, engloutis. » – laissa place à un silence gêné. Puis vint l’inéluctable : « Monsieur, vous ne nous aimez pas, vous êtes trop méchant ». »On peut avoir le texte » ? 

  • Doit-on réellement lutter contre la montée de la vase avec la force nécessaire ou faut-il aimer, faire des petits calinoux et des papouilles pédagogiques ? Les niaiseries éducatives ont envahi la place créant les conditions d’une asthénie généralisée. A force de préjuger de la force spirituelle des « apprenants » et des « enseignés » – ce vocabulaire débile promu par des formateurs sans talents et sans volonté – le tout encadré par une gestion technocratique sans idées et sans âme, l’Education nationale et ses multiples dépendances barbote aujourd’hui dans une bouillie émotionnelle infâme. De cet odieux  marais psycho-affectif ne peut sortir qu’un immense ennui, une dépression collective dans laquelle l’indifférence l’emporte. J’imagine d’ici la tête confite et l’œil glauque d’un spécialiste estampillé « Sciences de l’éduc » au fond de la salle. Parlons plutôt « méthodologies novatrices », « parcours individualisés », « encadrements sur mesure ». La stérilisation technocratique et l’enlisement de l’imaginaire. Le grand sommeil.

Chevalls à bascule – « Nous avons basculé d’époque »

Chevalls à bascule – « Nous avons basculé d’époque »

 

  • Manuel Valls, premier ministre, en commission des lois, mercredi 27 janvier 2016 : « Nous avons basculé d’époque ». C’est évident Manuel Valls. Enfin, en français, cela donne, sur la même idée : « Nous avons basculé dans une autre époque. » Datons plutôt, la syntaxe n’est pas en état d’urgence.   Nous avons basculé dans une autre époque en septembre 2001. L’effondrement des trois tours du World Trade Center, suivi d’un matraquage planétaire annonçant la guerre illimitée contre le terrorisme (Infinite justice, c’est peu dire), tout cela bien sûr sans enquête sérieuse, à grands coups de War against (fucking) terror sur CNN, aura marqué  les trois coups de ce nouveau siècle. Un siècle dont je ne verrai, par chance, pas la fin. La guerre contre l’Occident, nos valeurs, nos libertés, notre raffinement et notre bon goût. Matraquage relayé par les médias français, sans parler des intellectuels de saison qui théorisèrent, les fesses dans leur fauteuil club, la solidarité sans faille de la nation de la liberté contre la barbarie nihiliste. Amen.
  • Nous avons basculé dans une autre époque quand le gouvernement américain a décidé d’envahir l’Iraq, sans mandat de l’ONU. Le prétexte des armes de destruction massive aidant, la machine de guerre étasunienne pouvait accomplir sa sombre besogne au nom de l’Occident, de nos valeurs, de nos libertés, de notre raffinement et de notre si bon goût. Guantanamo, pour l’exemple. Le retrait de la France, le discours de De Villepin, auront été qu’une petite étincelle de rien dans une logique qui devait nous précipiter dans la guerre dix ans plus tard.   Nous avons basculé dans une autre époque quand au nom de l’Occident, de nos valeurs, de nos libertés, de notre raffinement et de l’excellence de notre bon goût, nous nous sommes assis sur l’exigence de vérité. C’est d’ailleurs ainsi que se sont qualifiés les mouvements citoyens aux Etats-Unis pour la réouverture d’une enquête autonome sur les attentats du 11 septembre 2001 et leurs conséquences planétaires dramatiques. Rôle du gouvernement américain dans tout cela, relations avec l’Arabie saoudite, intérêts militaires et stratégie du chaos régional… Le discrédit porté sur les quelques voix qui se sont faites entendre en France sur ces questions à l’époque est à la hauteur de la démission intellectuelle que j’ai pu cent fois constater ici. Ecrire, avec l’agrégation de philosophie, d’insipides choses reliées sur la joie de vivre est autrement plus rentable. Une logique de collabobo.
  • Nous avons basculé dans une autre époque lorsqu’après son investiture, Barack Obama a affirmé qu’il fallait regarder devant, tirer un trait sur le passé. La couleur de sa peau faisant office de blanc seing – nos idées ont aujourd’hui la profondeur de l’épiderme – l’ère Bush était définitivement derrière nous. En un sens, Obama aura été le fossoyeur de l’Europe politique, le faux ami par excellence. Quel pays ne veut pas d’une Europe politique ? Quel pays sème la guerre et le chaos depuis le début de ce siècle dans des zones qui sont aujourd’hui perdues pour des décennies ? Quel pays enfin a les moyens (relatifs) de cette politique ? Quel pays, disons plutôt quelles puissances infra-étatiques  ont intérêt à, c’est beaucoup plus juste. Complot ? Le traitement global des théories dites du « complot » est notre nouvelle idéologique totalitaire. Penser, c’est comploter contre la bêtise. Nous avons basculé dans une autre époque depuis que nous allumons des bougies en dessinant des petits cœurs et des arcs-en-ciel au lieu de faire de la politique. Nous avons basculé dans une autre époque depuis que la journée câlins fait la une des journaux nationaux. Nous avons basculé dans une autre époque depuis que la vérité est devenue la variable d’ajustement d’un système économique acéphale. Nous avons basculé dans une autre époque depuis que le travail d’analyse, de réflexion, de critique est laissé à des experts à la solde, d’insignifiants technocrates humainement sous-formés ou des philosophes subversifs à moitié débiles. Nous avons basculé dans une autre époque depuis un moment déjà.   Nous avons basculé dans une autre époque, c’est évident. Ou d’époque, dans le fond, tout le monde s’en fout.

Numéro spécial Charlie Hebdo – un an

Numéro spécial Charlie Hebdo – un an

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  • Plutôt faire courir des idées dans le vide. Il faut toujours un coupable et le coupable s’échappe. Ou plutôt il renaît sans cesse. Hors de portée des canons et des missiles, des objectifs militaires, des frappes chirurgicales et autres opérations spéciales. Il est partout, caché, invisible. Il se fond dans la masse et peut surgir à tout moment avec son arme. Couteaux, bombes, voitures piégées, voitures tout court. Une motocyclette lancée peut vous tuer net. Vous en éliminez deux, il en sort six, sept, huit. Dix bientôt. Cent demain. On aimerait lui faire une gueule au coupable, à grands traits. Origine, identité, couleurs des cheveux, accents. Rien n’y fait. Il ressemble traits pour traits à mon sympathique voisin, à ton camarade, au branleur du fond de la classe. Ces papiers, donnez-moi ses papiers pour voir. Il doit bien y avoir un signe distinctif, un élément déterminant, un plus petit commun dénominateur. Tout passer au peigne fin, l’histoire, l’enfance, les parents, la banlieue, la cité, le quartier, les frustrations, la sexualité, les jeux vidéos, l’autorité. Anticiper. Rien n’y fait. Bien sûr les coupables réels sont morts. Ils n’ont pas fait long feu d’ailleurs. Juste le temps d’appeler BFMTV, un grand destin. Mais cette mort-là ne compte pas vraiment. Nous voulons plus, nous voulons le coupable. Nous voulons tuer l’idée.

  • L’idée de Dieu. Accuser Dieu pour dédouaner les hommes. Accuser Dieu pour se faire un coupable qui ait de la gueule. Se taper Dieu, un adversaire à notre hauteur. La nullité de ceux qui ont commis ces actes au nom de leur Dieu, cette nullité je la connais bien. Je la croise dans la rue, je l’observe, elle est visible, elle empoisse , elle dégouline à la télévision, sur les plateaux, sur Internet. Elle suinte de partout. Elle me donne une nausée que Sartre ne pouvait pas connaître. Peu font état de cette déliquescence mentale qui fait tout le terreau de la nullité assassine, de cette débilité profonde vis-à-vis de laquelle il est impossible de se situer. Massacre de la langue, clips débiles, valeurs d’égouts, obscénité totale, pornographie misérable de soi. Le langage est impuissant à rendre la vacuité insondable des schémas mentaux de ces tueurs hagards. Elle l’est tout autant pour témoigner du spectacle ambiant. Il faudrait inventer un style inédit pour décrire finement le flux d’images qui parcourent l’esprit décomposé de ces êtres spectraux. Nous devrions collectivement attaquer spirituellement le monde qu’on nous vend, qu’on nous matraque et qui produit à la chaîne ces hommes nouveaux. L’attaquer sans aucune pitié pour les goguenards. Je crains que l’idée de Dieu soit hors course dans cette affaire, un dommage collatéral, un bon gros symptôme. Taper sur Dieu revient à se défouler sur autre chose, à rater la cible, à manquer le réel stupéfiant de l’imprévisible nouveauté qui nous tombe dessus.
  • Nous aimerions croire que les combats sont les mêmes, qu’il suffit de relire Ludwig Feuerbach ou Karl Marx pour nous en sortir, de déboulonner l’idée de Dieu, une millième fois. Non, une millionième. De ressortir Voltaire et Hemingway, en tête des ventes aujourd’hui. Cette critique est un refuge et un naufrage, un produit de substitution, la méthadone de notre impuissance à nous hisser à la hauteur de la nullité assassine, à la hauteur de notre temps. Je comprends que l’on s’attache au symptôme. Plutôt une cible imaginaire que pas de cible du tout. Plutôt une cible intellectuelle qu’une cible communautaire invisible. La critique dite historiquement de « gauche » n’y arrive plus car il faudrait qu’elle s’attaque à l’homme nouveau, cet homme qu’elle veut, encore et toujours, défendre ou sauver. Contre Dieu, contre lui-même, contre son ombre. Qu’elle s’attaque à cet homme nouveau, c’est-à-dire qu’elle porte le fer à même la plaie, dans la chair et non dans l’idée. A-t-elle les moyens d’exprimer son dégoût de ce que peut devenir l’homme sans penser se compromettre avec ce qu’elle appelle « réaction », « fascisme » ou « haine » ? Défions – non pas Dieu, le grand fantoche, l’épouvantail aérien – mais ce monde-là, celui qui a rendu possible cette saloperie-là, qui la rendra possible au centuple demain. Et quand je dis le monde, il va de soi que je m’adresse aux hommes qui le font et à ceux qui s’en arrangent. A toi peut-être aussi.
  • Lorsque Anne Hidalgo, maire et animatrice de Paris en fête, annonce avec un sérieux papal que la Tour Eiffel sera « mobilisée pour sauver le climat », elle salope le boulot de caricaturiste. Le Dieu ensanglanté qui court dans le vide à côté de ce saccage-là, c’est de la gnognotte. La haine que suscite encore Charlie Hebdo un an après, les sentences abominables que des journaux reprennent en guise d’exemples sans commentaires, doivent être bien comprises : un monde caricatural se refuse à la caricature. D’où part la violence ? De la satire ? Du dessin ? De Charlie Hebdo ? La violence spécifique de notre temps repose sur le simple fait que la violence réelle ne peut plus être rendue symboliquement. Elle ne peut être que simplement reproduite, exposée, montrée, consommée. Marine Le Pen par exemple, au lieu de critiquer le lien établi par un média entre les intérêts de son parti politique et ceux d’un groupe terroriste, terrorise à son tour en exposant les vidéos de propagande de décapitations de Daech. Elle ne symbolise pas, elle montre ce qui est dans une image. Là encore, elle salope le travail symbolique en nous servant l’obscénité du réel sans distance.
  • Autre exemple. « Plus terroristes et indignes que vos bourreaux @Charlie_Hebdo, la mort ne donne pas de leçon aux cons #Dommage« . Ma question sera celle-ci : comment en est-on arrivé là ? Qu’est-ce qui peut susciter à ce point la haine et l’esprit de vengeance ? Comment peut-on concevoir que les victimes de ce massacre il y a un an, pour un petit dessin du bon Dieu couvert de sang qui court dans le vide, soient désignés aujourd’hui comme étant pires que leurs assassins ? Ne sommes-nous pas ici dans l’univers mental du nazisme le plus cru – si tant est que le parallèle historique ait encore un sens réel ?  La femme qui écrit cela, nous devons lui répondre, c’est-à-dire lui rendre sa violence dans un état que je qualifie de légitime défense symbolique. Une société qui devient incapable de se défendre symboliquement contre ce genre d’agression ne peut avoir recours qu’à la violence réelle. Il est clair qu’en lisant ceci, j’ai de la violence en moi. Je peux passer mon chemin, fermer les yeux, me dire que c’est une conne et que le monde est vaste. Boire un Mojito près du Canal Saint-Martin en disant haut et fort : vous n’aurez pas ma haine. Je peux aussi, c’est mon choix le plus strict, décider de lui répondre, en étant bien sûr à la hauteur de son propos. Lui répondre, ça ne veut pas dire chercher à la convaincre. Il est clair qu’ici je n’ai aucun espoir. Non, il s’agit de répondre pour montrer à d’autres qu’il est toujours possible de répondre à une violence réelle par une violence symbolique. La satire permet cela. Quand on y réfléchit bien, ce n’est pas si simple d’être à la hauteur sans sombrer soi-même. Après réflexion, ceci m’est venu : « @KelianElla donnait des cours aux cons. Le sien s’ouvrait tout seul en face des macchabées. » Si j’avais eu, en outre, une compétence dans le dessin, j’aurais exposé la chose dans une image. Il va de soi que j’accepterai et publierai tout retour symbolique de la dame en question, en lui répondant il va toujours de soi. Je doute – est-ce mon scepticisme chronique ? – qu’elle soit capable de le faire.
  • Le Figaro enfin, qui publie tout cela sans aucune réflexion, fait exactement la même chose que Marine Le Pen avec les images de Daech : une monstration du réel qui excite. Posons les bonnes questions. Non pas le blabla insignifiant sur la caricature d’un Dieu fantoche qui ne « choque », dans le fond, que les prestataires de services. De quel côté se situe la violence ? Du côté de Charlie Hebdo et de sa couverture ou du côté du Figaro (ou d’un autre journal qui pratique ces manœuvres) ? Du côté de Tignous, de Charb, de Cabu, d’Honoré ou du côté @KellianElla (ou d’un autre qui pratique ces manœuvres) ? Il se trouve qu’en disant cela haut et fort depuis mon gueuloir, en donnant les noms, en demandant des comptes, je ne contribue pas à ma renommée de critique officiel. Il devrait pourtant se trouver des journalistes pour faire ce travail, le mettre en avant, un travail pédagogique, intellectuel, critique. Sur le Monde.fr, pourquoi pas. Il devrait se trouver des journalistes pour faire autre chose que du bâtonnage de dépêches et de twittes obscènes. Il devrait se trouver des politiques enfin à la hauteur de ces problèmes-là. Nous serions alors dans un autre monde, un monde dans lequel, c’est une hypothèse gratuite, Tignous, Charb, Cabu, Honoré et tous les autres seraient peut-être encore en vie.
  • J’ai beau feuilleter la presse ce mercredi 6 janvier 2016, plus rien. Post spectaclum, animal triste. L’orgie est passée. La vague d’éloges niais et de protestations recuites est désormais derrière nous. Tout cela avant la parution du numéro spécial du 6 janvier 2016, bien entendu. Jean Baudrillard tenait une belle formule pour décrire ce curieux phénomène : la précession des simulacres. Le réel n’aura pas lieu puisqu’il a toujours déjà lieu sous une forme simulée qui anticipe et annihile jusqu’à sa possibilité même. A la limite, la une devrait suffire. Elle suffit d’ailleurs.
  • Charlie Hebdo est devenu une marque, un slogan. Des crétins parlent sur les plateaux-repas-télé de « l’esprit Charlie », « du style Charlie » avec des gueules de croque-morts, encostardés comme au nouvel an. Mieux, toujours plus haut, osons « l’ADN de Charlie » ou « le logiciel Charlie Hebdo ». Les eunuques de la langue, formés dans des écoles de commerce pour journalistes, sont de sortie. Laquelle de ces brebis cathodiques citera le beau texte de Philippe Lançon, La pierre à commémorer en page 6 ? Qui répondra au lyrisme un peu creux de Richard Malka en page 8 : « Sans cette clarification (de la laïcité), à gauche, nous n’aurons guère avancé sur le chemin de la restauration d’une transcendance, d’un récit et d’un rêve commun. » La fin de son article n’est justement que le début du premier paragraphe du problème. Mais même ce début n’existera pas. Cette petite amorce-là n’a pas lieu d’être. J’ai en tête la remarque que m’adressa une attachée de presse devant le parvis de la Maison de la radio : « Vous n’auriez pas dû utiliser le terme « cybernanthrope », l’auditeur ne peut pas comprendre. » L’auditeur, autrement dit elle-même. Dur de se regarder en face. Alors « transcendance », Richard Malka, je n’en parle même pas.
  • Subversive la couverture soi-disant irréligieuse de Charlie Hebdo, puisqu’on vous le dit. C’est l’info du jour à retenir.  Le sens, l’exigence tout le monde s’en cogne. Enfin, la majorité de ceux qui vivent de cette médiocrité au quotidien pour être autrement plus précis. Page 13, Abdenour Bidar enfonce quelques portes ouvertes sur l’école. « Notre société, les élèves, les parents n’ont pas assez conscience de cette exception de sécurité mentale qu’est l’école pour l’enfant, qui n’y trouve que des savoirs objectifs et des outils intellectuels qui vont lui permettre de se forger un esprit critique, une culture personnelle, et donc d’être plus libre, de « devenir lui-même. » » Le problème reste de savoir, au-delà des incantations, si l’élève trouve réellement ces fameux outils, si l’esprit critique est au centre de l’école. A moins d’une étourderie coupable, je n’ai vu nulle part en quinze ans une campagne nationale sur le thème « la critique, ça change l’école ». Par contre, le respect, le vivre-ensemble, la tolérance, même sous Lexomil, vous ne pouvez pas les rater.
  • Les membres de Charlie Hebdo ont trouvé en face bien plus bêtes et bien plus méchants qu’eux. Non pas un petit bonhomme qui se fait hara-kiri avec un gros couteau mais de bons gros cons en chair et en os. Ces cons-là auraient pu avoir le bon goût de n’être que de bons gros cons anonymes admiratifs des plus grandes vedettes de la télévision ou de You tube pour les plus subversifs. Mais ils ont quitté le spectacle. Ils ont choisi au contraire les sentiers de la gloire, « le chemin de la restauration d’une transcendance ». Il faudrait préciser alors, Richard Malka, que tous les chemins de la transcendance ne mènent pas exactement au même endroit. Peut-on à la fois trouver de la « transcendance » prise au sérieux dans Charlie Hebdo et des dessins de Wolinski « ni Dieu, ni Maître » agrémentés de bites et de culs? Voilà un problème, voilà ce qu’on ne peut plus penser dans les médias parce que « l’auditeur ne peut pas comprendre ». Les intellectuels ont laissé depuis trop longtemps l’espace à des cons innocents. Il est grand temps que cela change.

    La métaphysique sans contenu,  c’est l’absolu à portée d’un fusil ; le journalisme sans contenu, c’est le néant à portée d’un tweet.

  • Une phrase surnage de ce Numéro spécial de Charlie Hebdo. Elle est signée Yannick Haenel. Une phrase ironique pour un fils de militaire : « Aucun massacre n’a jamais rendu qui que ce soit philosophe. » Bien au contraire. Mais pourquoi devrions-nous l’être, je veux dire philosophe ? Pour écrire d’insipides bouquins sur le bonheur et la joie de vivre ? Pour faire le beau à la télé ? Pour faire un ménage philosophie – vinasse – bien-être – CIC, payé 10000 euros la journée dans les vignes bordelaises au mois de juin ? Pour prophétiser sur BFMTV (oui, je l’aime bien cette chaîne-là, elle m’excite) la fin de l’exception française poudré comme un kouglof ? Pour vendre de l’hédonisme en caisse avec un teint cireux et la bave aux lèvres ? Nietzsche nous l’avait pourtant dit : il faudra être non-philosophe. Mais Nietzsche, hélas, est rarement pris au sérieux. Ce qu’il en reste d’ailleurs fait peine à voir. Quand les « écrivains, philosophes » se reproduisent plus vite que les lapins de Fibonacci, il est temps d’attaquer l’élevage à la racine.
  • Un philosophe ? Non point. Regardez-les gambader sur les plateaux télé, faire la leçon en trois mini parties le soir du bac devant Lucette en remettant la mèche, promouvoir une philo sympa et branchée, sans prise de tête, accessible à tous. Faire des petits volumes de BD philosophiques pour arrondir les fins de mois. Admirez-les bien, ils évitent avec soin les sujets qui fâchent, les problèmes aigus mais condamnent fermement, références aux poings, dès que la pensée s’éloigne un peu des limites du tolérable. Acceptent-ils le combat, les risques de la lutte intellectuelle ? Se risquent-ils eux-mêmes en face de publics nouveaux, ceux qui ne sont pas acquis à leur cause spectaculaire ? Bourdieu tâtait encore un peu le terrain. Nos philosophes ont-ils ce dernier courage ? Les avez-vous entendu sur le 11 septembre 2001 ? Sur la politique états-unienne en « Iraq et au levant depuis 15 ans » ?  Faire des malices avec trois références sur l’info et la morale, est-ce bien suffisant ? Ne faut-il pas s’y mettre enfin ?
  • Les pleureuses sont inconsolables : on ne peut plus, c’est plus pareil, le Système (j’ose la majuscule) est beaucoup trop fort, il faut s’adapter. Non, de tout temps la pensée n’a jamais été en odeur de sainteté. La création avec elle. Elle suppose un travail exigeant, dur, ingrat. Une forme d’ascèse qui n’est pas incompatible avec la joie mais qui s’accorde mal avec les expressions les plus manifestes de la réussite mondaine. Michel Clouscard exprimait cela avec élégance : dans notre univers libéral et égotique, le succès n’est pleinement réel que s’il est mondain. Le reste n’est que néant. Ecrire, dessiner, créer sont des actions artisanales. Jean Cabut était un compagnon du devoir de la satire, un homme modeste qui tranchait avec les oies grasses qui lui rendent aujourd’hui hommage au nom de toutes les breloques du consensus.  Le plus sournois dans cette histoire de création se ne sont pas les adversaires directs. Ils ont rarement la force et l’intérêt de se battre frontalement contre celui qui ne joue pas exactement le jeu. La dissuasion est plus pacifique : amendez ceci, adoucissez cela, peut-être, pourquoi pas, mais il reste encore ça qui dépasse… Bref, vous passerez s’il ne reste plus rien de valable. Une fois bousillé, à vous le mondain.
  • La question du dernier feuillet (page 30-31) doit être affinée. Non pas « y a-t-il une vie intellectuelle après la mort ? » mais plus trivialement « y a-t-il encore une vie intellectuelle en France ? » Le terrorisme islamiste ne rend ni meilleur ni plus fin. Bien au contraire. Il y a toutes les raisons de penser qu’il va finir de nous épaissir. Un épaississement laïque de préférence. Cet épaississement commence lorsqu’on affuble du qualificatif de « philosophe » n’importe quel clown amuseur héraut volontaire de la liberté d’expression, de la laïcité et de la joie de vivre. La vie intellectuelle est incompatible avec la survie médiatique. Elle l’est tout autant avec la promotion de valeurs vagues, ces doudous spirituels sentimentaux aux antipodes de toute exigence de probité. Ce matin un « philosophe, écrivain » sur les ondes radiophoniques achevait sa chronique du jour par cette phrase héroïque : « Trop de lucidité tue la lucidité. » Trop de critique tue la critique. Alors limitons-nous. Lucidité et critique, point trop n’en faut. C’est un « philosophe, écrivain » qui vous le dit à 7h29 ce 7 janvier 2016, un an jour pour jour après le massacre. Ira-t-on jusqu’à dire que trop de satire tue la satire ? Au pied de la lettre, voilà enfin une vérité.

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Publié le 4 janvier 2016