Le radeau de la Méduse « Humanités »

Le radeau de la Méduse « Humanités »

José Manuel Ballester, Le Radeau de la Méduse (La balsa de la Medusa), 2010

 

  • La sacralisation symbolique de la philosophie dans le nouveau baccalauréat est le résultat d’un long processus qui a vu cet enseignement propulsé depuis une vingtaine d’années sur le devant du spectacle. Hier encore, un « philosophe, écrivain », dans une lettre ouverte aux quatre vents de la sottise, de la prétention, de la vulgarité et de l’absence de talent, s’adressait à un « président philosophe » au moins aussi venteux que lui. Cette nullité est aujourd’hui ce qu’il est convenu d’appeler « critique » et « politique » dans des articles rédigés à la hâte  par des pigistes qui vivotent entre deux pop’up publicitaires de bagnoles.  L’indifférence aux contenus (qui lit encore sérieusement ces « philosophes, écrivains » ? Qui les discute encore ?) est aujourd’hui à ce point évidente que l’on peut, en hauts lieux et sans trembler, former l’amas « Humanités, littérature, philosophie » comme spécialité d’enseignement dans le secondaire sans prendre la peine de déterminer les relations d’idées entre ces antiennes. Les programmes, autrement dit les contenus, viendront après. Plus tard. On verra.

 

  • Le terme « humanités » a  l’avantage de susciter des associations mentales positives, englobantes, oecuméniques sans que l’on sache de quoi il en retourne. Le pluriel ne laisse rien de côté. All inclusive. Le fait que la philosophie et la littérature se trouvent associées à cette méduse gélatineuse signifie exactement ceci : ne cherchez pas à penser des liens, laissez vous prendre dans les filaments inconsistants de cette méduse du Bien. Déplaçons un peu la perspective. Que penserait-on de la spécialité « Nourriture, poire et pomme  » ?

 

  • Dans la liste des spécialités d’enseignement proposées par le ministère en vue de son nouveau baccalauréat, la notion « d’humanités », présentée au même titre que les autres disciplines, n’apparaît pas comme un chapeau ou un titre mais comme un contenu parmi d’autres : « humanités, littérature, philosophie ». Tout le monde sait qu’il n’existe pas à ce jour de professeur d’humanités. Que signifie par conséquent la mise en avant d’une étiquette sans contenu d’enseignement quand il s’agit justement de créer une spécialité d’enseignement qui englobe la littérature et la philosophie ?

 

  • Pour les esprits qui ont pondu cette chose, il aurait été impensable d’associer cette méduse du Bien (« Humanités ») à la géopolitique, aux sciences politiques ou aux sciences sociales, autant de propositions d’enseignement qui renvoient explicitement à des contenus déterminés dans le supérieur. Alors que tout est mis en oeuvre (c’est le discours officiel) pour arrimer les contenus du secondaire à ceux du supérieur, quand il est demandé aux professeurs de garnir des « portefeuilles de compétences » et d’œuvrer à l’orientation des élèves,  la littérature et la philosophie se voient attelées à un objet sans contenu d’enseignement, une coquille vide, un radeau dérivant sans âmes : « Humanités ».

 

  • Qui voudra demain s’embarquer sur ce radeau fantomatique, qui ne saisit pas l’ampleur du naufrage annoncé ? Un naufrage relatif me direz-vous, un naufrage sans naufragés. Après tout, l’humanité c’est tous et personne à la fois. Pensé comme un catéchisme républicain sacralisé qui ne pourra demain qu’accompagner le mouvement général (géopolitiques, sciences politiques, sciences sociales, autant dire sciences du fait avéré), les « humanités » n’auront plus qu’une fonction symbolique, aussi floue que marginale. J’appellerai cela une dilution des disciplines (littérature, philosophie) par contamination de l’inconsistant (Humanités). Et c’est exactement à cela que sert cette non-discipline, à dissoudre mentalement tout ce qui y sera demain attaché. Car comprenons au moins une chose : ce qui ne sera pas déterminé, fixé et attaché explicitement à une offre de formation, disparaîtra. C’est le mode de disparation qui n’est pas encore très bien compris, faute d’être pensé par ceux qui préfèrent de loin vomir sur l’école publique ou la sanctuariser dans le velours tradi de leur posture académique. Disparition par promotion symbolique. C’est d’ailleurs comme cela que le « président philosophe » a été élu, en faisant miroiter des signifiants vides d’objets. « Humanités » en fait partie. Que la philosophie et la littérature se trouvent associées à ce plasma est une saloperie sans nom. Une de ces saloperies qui a tous les apparats du Bien. Une de ces saloperies bifides qu’affectionnent particulièrement les pervers stratèges du nouveau monde.

 

  • Il se trouve qu’il existe historiquement un enseignement capable de révéler en pleines lumières les basses manœuvres des petits hommes, les stratégies de pouvoir inavouables, les ruses et les dissimulations des potentats  de ce monde. Cet enseignement ne date pas d’hier mais pourrait disparaître demain. S’il fait la une des médias c’est toujours pour le réduire, le désamorcer, lui faire perdre toute efficience. Il n’est ni un catéchisme, ni un baume réconfortant, encore moins une oraison funèbre. Il est vivant par nature, vivant au milieu des zombies qui se  partagent en ricanant les restes accessibles à leur médiocrité. Il n’est pas plus humaniste qu’anti-humaniste, tout dépend de l’usage et du sens que l’on donne à ce mot. Il dérange, il doit déranger, c’est sa seule vocation. A ceux qui m’objecteraient que les temps sont durs, je répondrais qu’ils l’ont toujours été. Les temps ne sont pas plus durs, ce sont les hommes, conscients du naufrage et décidés à lutter, qui sortent peu à peu du tableau.

L’épreuve universelle de philosophie

L’épreuve universelle de philosophie

  • On se souviendra du « philosophe président » (1) comme celui qui aura transformé l’enseignement de la philosophie en classe terminale en une baudruche universelle. Celui qui a fait de son passage universitaire en philosophie une carte de visite mondaine auprès des plus insignifiants courtisans est aussi celui qui la videra demain de son sens. Cohérence du programme et logique du vide.

 

  • L’annonce est pourtant alléchante. Une « épreuve universelle de philosophie » viendra clore, fin juin 2021, le parcours des élèves bacheliers. Rappelons qu’à cette date tout sera déjà joué depuis bien longtemps en terme de dossiers et de sélections via la plateforme kafkaïenne « Parcours sup ». La note attribuée début juillet dans une indifférence générale, plutôt qu’universelle, n’aura strictement aucune valeur. La préparation de cette épreuve universelle, dans des lycées à moitié vide, sera crépusculaire. Prémisse à la future disparition d’un travail devenu anachronique tant ses exigences légitimes sont aujourd’hui, à l’heure des « portefeuilles de compétences », totalement hors sujet.

 

  •  Ce qui était, il y a peu, une discipline avec ses objets de pensée, sa démarche propre et sa rigueur intellectuelle singulière, se retrouvera demain dans une spécialité « humanités, lettres, philosophie » (2) qui pourra prendre après demain le titre émérite de Culture Gé. Cette fusion annoncée n’a rien de surprenante. Il suffit de faire un rapide tour d’horizon de ce qui se présente comme « philosophie » dans la presse et « philosophes, écrivains » dans les médias pour comprendre que le travail de dilution est déjà bien avancé. Il était donc temps de passer à la mise en bière sous la punchline débile mais hautement signifiante : « épreuve universelle de philosophie. » 

 

  • L’épuration dans les manuels de philosophie aura pris vingt ans. (3) Quelques années suffiront pour liquider les restes. Les représentants officiels de l’Etat affichent pourtant une solidarité sans faille avec la discipline : un « enseignement fondamental », « essentiel », « formateur de la citoyenneté », « universel » etc. Gargarismes et bains de bouche. La curaille publiciste est au balcon de dame République.  Elle glougloute de l’universel, se pâme d’humanisme. Entendez-là gémir. L’épreuve de philosophie ne suffisait pas à répondre à la grandeur de sa mission éducative. Il fallait donc la rendre universelle. S’il s’agissait de dire que les bacheliers devront passer cette épreuve en juin, c’est déjà le cas. L’adjectif universel a donc une autre fonction, celle de transformer l’épreuve et l’enseignement de la discipline qui lui est attachée. A une épreuve universelle correspondra un bachelier universel, un sujet universel et un correcteur universel. La grande synthèse, la fusion ultime, l’essence de la bouillie en somme. Français, histoire, sciences économiques et sociales, humanités, qui n’aura pas l’ambition universelle de former universellement à l’universel ?

 

  • Hommes et femmes de bonnes volontés, diplômés d’une licence STAPS, vacataires à Acadomia, chômeurs étudiants en fin de droits, titulaires d’un CAPEP, d’une maîtrise en droit, du BAFA ou du permis de conduire. Bienvenue à tous. L’épreuve universelle de philosophie est là pour vous. Participez, corrigez. Philosophique, cette épreuve, en bonne logique, ne serait plus universelle. Des attendus en histoire ? Non point, ce n’est pas le savoir historique qui doit être évalué. Un talent littéraire ? Vous n’y pensez pas, l’universel est une forme, il n’est pas un style. L’épreuve universelle fera le tour de tout, synthèse ultime et inutile (d’autant plus magnifique qu’elle ne servira strictement à rien), brevet de citoyenneté, honneur de la République, label citoyen du monde et démocratie.

 

  • L’enseignement de la philosophie au lycée en crèvera. Mais pas d’une belle mort, disciplinaire, déterminée face à l’ennemi, tragique et noble. La mort d’un duel contre le worldisme, un duel perdu d’avance. Elle crèvera de son universalisation vide aux mains de politiques toujours plus faux, de cette reconnaissance de façade qui n’est que l’alibi de son épuration intellectuelle. Une sale mort.  La philosophie comme forme et enveloppe, packaging républicain, pochette vide, crèvera de l’oubli d’elle-même, de ses combats, sous l’œil bienveillant des salauds démocrates. Aux états généraux de l’universel, les disciplines ne seront pas invitées. De quel droit revendiquer une spécificité de matière et de contenu quand le grand flux des « compétences fléchées » et des « items de formation » sera le seul juge de paix. L’épreuve universelle de philosophie, épreuve orwellienne par excellence.

……………

(1) Pour une exégèse de cette idiotie médiatique, idiotie tamponnée par une armada de causeurs « philosophes, écrivains », je renvoie à la première  première partie du livre Le Néant et le politique (Ed. L’Echappée, 2017).

(2) Où l’on apprend sans trembler que les humanités sont « une spécialité » parmi d’autres. On me dira (j’ai pour habitude de prendre le « on » sur moi) qu’il ne faut pas baisser les bras, que l’enseignement de la philosophie aura sa place dans cette bouillie culturaliste, qu’il faudra jouer des coudes. C’est entendu. A condition de flatter les clients pour remplir les classes, de promouvoir son « option » ou sa « spécialité » contre les autres. De mettre en avant sa petite différence. Epicerie et démagogie au rendez-vous du savoir vendre.

(3) Voir La fable acritique des manuels de philosophie sur ce site.

La fable acritique des manuels de philosophie

La fable acritique des manuels de philosophie

  • La double page ici photographiée est extraite du manuel de philosophie Magnard publié en 1989. Son titre « La philosophie comme débat entre les textes. » Une somme cartonnée de plus de 600 pages dans laquelle vous pourrez lire, à côté des philosophes « académiques », des extraits, par ordre alphabétique, d’Antonin Artaud, de Mikhail Bakounine, de Charles Baudelaire, de Jean Baudrillard, de Julien Benda, d’Ernst Bloch, de Cornélius Castoriadis, de Jean Dieudonné, d’Anton Ehrensweig, de Paul Feyerabend, d’Antonio Gramsci, d’André Green, de Franz Kafka, de Vladimir Ilitch Oulianov Lénine, de Georg Lukacs, d’Herbert Marcuse, de Robert Musil, de Saint Paul, de Donatien Alphonse François, marquis de Sade, de louis Sala-Molins, de Joseph Vissarionovitch Djougatchvili dit Slatine, de Johann Kaspar Schmidt, dit Max Stirner, d’Alexandre Zinoviev. Vous pourrez vous interroger, loin des niaiseries mensuellement affichées par le magazine de la pub’philosophie nationale, sur « l’art et l’insignifiance », « la pauvreté de l’imaginaire politique » ou « la puissance du délire ». 600 pages de textes d’une étonnante densité illustrés par des photographies sobres des auteurs les plus contemporains. A l’exception de Max Stirner (sorte de curiosité sans conséquence en 2012), tous les auteurs que je viens de citer ont disparu du Magnard 2012. Je dis bien tous.

  • Afin d’illustrer l’effondrement en question, ouvrons les pages 452 du Magnard édition 2012 (à droite sur la photographie ci-dessus) et 320 du même Magnard édition 1989 (à gauche). 23 ans et un gouffre. Le thème choisi : la justice et le droit. La question posée en 1989 : Qu’est-ce qui est le plus à craindre : l’ordre ou le désordre ? En 2012 : La force peut-elle fonder le droit ? Puissance critique de la première ; niaiserie infra critique de la seconde. Venons-en aux textes. En 1989, un extrait d’Elias Canetti, Masse et puissance, 1959. Dans la marge du texte, une synthèse en gras : « L’ordre, c’est toujours au bout du compte l’odre de condamner à mort le plus grand nombre possible de gens. » En 2012, à quoi avons-nous droit ? Une fable de La Fontaine, Le loup et l’agneau. En 1989, une question sérieuse : « Est-ce haïr la loi que mettre en doute son bien-fondé ». En 2012, une autre insignifiante : « Pourquoi le vrai loup, le loup de la nature, ne peut-il pas être injuste ? » En 1989, Sala-Molins, Canetti, Marcuse. En 2012, Le loup et l’agneau, une double page sur Benjamin Constant, une quadruple page sur John Rawls.

 

  • La liquidation de la dimension critique dans les manuels de philosophie au profit d’une fable de La Fontaine, l’élimination systématique de toute une tradition de pensée qui attaque l’existant plutôt que de le défendre niaisement au prix de fausses mises en question, n’est pas l’effet du hasard ou d’un léger oubli. Il s’agit bien au contraire d’une réorientation massive et concertée de la dimension critique d’un enseignement qui tend à devenir une soupe culturelle bon ton. La France culturisation de la philosophie. Contrairement au vrai loup de la fable qui ne saurait être injuste (réflexion à la portée d’un enfant de 10 ans), certains professeurs de philosophie résistent encore à l’inéluctable essorage en faisant valoir un certain sens moral. Une résistance spirituelle, et c’est certainement cela la morale de notre fable, qui rendra encore possible les effets de réel d’un enseignement aujourd’hui menacé. Non pas par des forces qui se déclarent (la nullité intellectuelle de ceux qui les portent ne ferait pas longtemps illusion) mais par des soumissions larvées, une chaîne vertigineuse de démissions et d’acceptations qui transforme le professeur de philosophie en un camelot de fabliaux soporifiques.

 

  • Au-delà de ces intuitions sporadiques, une étude minitieuse pourrait seule établir l’ampleur de la liquidation. Une véritable mise au pas qui n’attend pas le cours de philosophie en terminale pour se faire sentir, un travail de sape intellectuel qui rendra demain l’enseignement de la philosophie impossible – si l’on entend par philosophie une libre activité de la pensée qui n’a de compte à rendre qu’aux limites critiques qu’elle se donne. Pour être tout à fait honnête, la confrontation, même sommaire, de ces deux manuels me donne le vertige, une sorte de nausée. J’arrête là en ajoutant qu’elle déprimerait un âne. Le texte de Canetti (Magnard, 1989) commence ainsi : « Nous avons montré que l’ordre, sous sa forme domestiquée, courante dans la collectivité des hommes, ne représente qu’une sentence de mort suspendue. » Intellectuellement, quand il s’agit de trouver un job et de soutenir la croissance, une masse d’ânes déprimés ou morts, quelle différence.

« L’homme est un drame de symboles. »

« L’homme est un drame de symboles. »

(Alfred Kubin)

  • La question n’est pas de savoir si l’écriture peut changer quelque chose au désastre mais de savoir si, à travers elle, nous pouvons, épisodiquement, y échapper. Gaston Bachelard, à propos de l’imagination de la qualité, écrit : « La plus grande lutte ne se fait pas contre les forces réelles, elle se fait contre les forces imaginées. L’homme est un drame de symboles. » (1) Mais que reste-t-il de la lutte quand l’imagination n’a plus la force d’imaginer ces forces contraires ?

 

  • Le désastre est-il réel ? Pour l’homme affecté par la fonction de l’irréel, la question n’a aucun sens. Le sentiment d’un appauvrissement, d’une raréfaction concommitante de la pensée et de la vie dans nos sociétés de pacotilles est irréductible à toute logique comptable issue de la quantité. « Il y a encore ça et puis ça ; telle production, telle exposition, telle offre de réenchantement », ainsi parlent les comptables du temps. L’offre quantitative hyper visible inhibe d’emblée l’imagination d’une qualité devenue fantomatique. Par principe, l’absence manque de visibilité sur les étals du consommable. Dans une dialectique rarement pensée, la lutte emboîte le pas et se fait exclusivement sur le terrain réaliste : des sous, du bio, du vrai, de la qualité, en grosses quantités s’il vous plait !

 

  • Progressivement, puisqu’il faut bien donner sa pièce au progrès, nous devenons incapables de vivre notre drame symbolique. De le vivre, de l’exprimer tant la vie profonde est solidaire de son expression. Englué dans un imaginaire de reproduction, une saturation ininterrompue d’images produites sans être créées, nous peinons à dynamiser cette fonction de l’irréel, la place accordée à l’absence. Notre drogue dure : la saturation. Nous remplissons notre esprit d’images qui s’annhilent les unes les autres. Des images sans qualité. La quantité de mémoire disponible s’impose alors comme un modèle et une nouvelle forme d’angoisse. La limite de l’esprit quantifiée en nombre de bits.

 

  • Pourquoi lutter en effet contre ces forces imaginées au terme d’un double effort – donner corps symboliquement à ces forces et les affronter – quand l’urgence est au militantisme de l’urgence, quand l’utopie se confond avec le végétarisme et la vie du tube à crottes ? L’adapation de l’esprit au monde a aujourd’hui un coût exorbitant, celui d’être incapable de se déprendre. Nous voilà pris dans une nasse mentale qui n’a rien de virtuelle. L’idée de Bachelard s’exténue. L’homme est en passe de devenir cet être qui ne peut plus symboliser son drame, qui ne le pourra plus, incapable, comme l’écrit Jacques Prévert, de « peindre les choses qui sont derrière lui », de voir, avec Alfred Kubin, de l’autre côté.

 

  • La saturation d’images mentales insignifiantes (l’adolescence de l’homme en est gavée) engage l’homme dans une nouvelle direction. Les forces imaginées dont parle Gaston Bachelard, parmi lesquelles je glisse mon imaginaire du désastre, sont bien plus que de vagues contenus psychiques qui s’accumuleraient dans les esprits chagrins d’une époque. La psychologisation de la critique en fait bien évidemment partie – comme si on pouvait extraire l’humeur de l’âme comme une tumeur du corps. La création de ces forces contraires, longtemps diaboliques et merveilleuses, avant de devenir fantastiques et intérieures, suppose une qualité imaginaire soutenue par une forme de conscience qui disparaîtra avec notre incapacité croissante de nous rapporter à des irréels. (2)

 

  • Il est évident que la pensée critique (celle qui lutte) et derrière elle une certaine idée de l’homme disparaîtront alors ensemble. C’est de cette lente disparition dont nous sommes les témoins. Non pas les témoins objectifs  – comme si nous devions accumuler quantité de preuves pour accroître notre crédibilité – mais « les consciences organiques ». (3) Nous sommes liés organiquement à un mode de sentir, de penser, une manière de nous émouvoir de l’irréel qui est en train de s’effacer. Un effacement par asphyxie dans un univers de saturation improprement nommé virtuel tant les effets de réel de cet écrasement mental sont terrifiants. Nous sentons cet effacement en nous, nous le combattons par l’écriture, cherchant à faire quelque chose de ce drame. L’activité critique, négative en soi, trouve ici un point d’enracinement pleinement affirmatif dans l’intimité de chacun. C’est peut-être ici aussi qu’elle peut nous toucher encore.

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(1) Gaston Bachelard, La Terre et les rêveries du repos, Librairie José Corti.

(2) Des élèves ou étudiants en fonction de l’optimisme du jour, pas plus tard qu’hier, ne comprennaient pas pourquoi on pouvait se poser la question : « L’opinion a-t-elle une valeur ? » Dans un raisonnement élémentaire et que nous aurions tort de prendre à la légère, ils contestaient le fait d’attribuer une valeur à quelque chose « qui n’existe pas vraiment ». Dans leur logique, attribuer de la valeur à un irréel n’a aucun sens. Autant la fonction de réel adaptative aux normes sociales est valorisée – elle s’impose même comme source de toute valorisation – autant la fonction de l’irééel devient, à proprement parler, inintelligible.

(3) Gaston Bachelard, op. cit.

L’imaginaire critique

L’imaginaire critique

 

(Carl Friedrich Lessing, Paysage montagneux : ruines dans une gorge, 1830)

  • Quelle que soit la chose visée, la conscience critique suppose l’évaluation d’une différence dans l’être, d’une hiérarchie entre le digne et l’indigne, la grâce et la disgrâce. La conscience critique est une forme de l’exil, un éloignement qui empêche de jouir sans reste de ce qui se présente comme une plénitude satisfaisante. Un écart qui nourrit indirectement le désir d’une autre intensité. Jean Baudrillard se disait gnostique sans pour autant donner à son rêve une réalité (encore moins virtuelle) qui viendrait gonfler l’hyper-réalisme ambiant qu’il cherchait justement à piéger de son ironie.

 

  • Mais de quel rêve s’agit-il ? Non pas le songe ou le sommeil de la raison, cette vie nocturne de l’esprit, inconsciente depuis que la psychanalyse en a fait un objet d’investigation, mais son rêve. Un rêve conscient. Yves Bonnefoy, dans L’imaginaire métaphysique, appelle imaginaire métaphysique, et que je distinguerais de l’imaginaire critique, le rêve diurne. Le rêve diurne ne s’installe pas dans l’irréel mais aspire à un plus réel, ce « réellement réel » dont parle Platon au sortir de sa caverne et qui amusera encore longtemps les petits penseurs nominalistes barbotant dans le bourbier souterrain. Ressentir le manque d’être est la première condition du rêve diurne. Non pas avoir plus mais être plus, être d’une autre consistance, d’une autre nature.

 

  • « Telle est donc, écrit Yves Bonnefoy, l’autre opération que l’imaginaire accomplit : elle ne nourrit pas seulement le désir d’avoir ce que l’on a pas, elle donne à rêver qu’on peut être comme on n’est pas. »(1) Il ajoute finement : « Dans le premier cas, on ne cherche pas plus loin que la chose à posséder, demandant à la représentation mentale la même sorte de réalité, et les mêmes satisfactions, que celles qui caractérisent la situation où l’on est. Dans le second, le désir d’être s’éveille, s’attache à la scène imaginée pour l’impression d’absolu qui la colore, demande moins le fruit, que la saveur de l’être dans le fruit. Naissent ainsi l’imagination et l’imaginaire métaphysiques, qui veulent que le monde que nous aimons soit autre tout en restant le même. » Le rêve diurne n’est donc pas une excroissance du rêve nocturne, un débordement qui contaminerait de sa quincaillerie merveilleuse ce qui est sous nos yeux mais un être rehaussé.

  • Hélas pour la bonne fois poétique de Yves, le rêve diurne a pris la forme d’un cauchemar autrement plus inquiétant que ceux du peintre Füssli. La question de savoir comment s’opère le rehaussement de l’être ne fait pas véritablement sens dans L’imaginaire métaphysique. La réponse y est évidente : seule la poésie peut accomplir l’examen de l’imaginaire métaphysique, seule la poésie peut témoigner de la simplicité de l’existence tout en nous faisant désirer la saveur de l’être. Mais Yves Bonnefoy peut-il mesurer l’ampleur de la catastrophe quand les mots dont il use, en compagnie de Rimbaud, pour « changer la vie » sont devenus les slogans d’un programme d’hyper-réalisation sans limite. Un programme qui engloutit tout imaginaire d’affirmation dans une forme inédite de normalisation par saturation de réalité (virtuelle, augmentée, 3D etc.)

 

  • Il n’est pas un rêve diurne qui n’ait son équivalent en simulation, clonage, duplication, modélisation, hyper-réalisation. Cette prise de pouvoir, armée de techniques, lamine progressivement les résistances poétiques en nous enfermant mentalement dans son horizon de contrôle. C’est pourquoi nous en sommes au point où nous devons retourner la peau de l’imaginaire métaphysique : non pas rêver d’être comme on n’est pas, mais rêver de ne pas être comme on nous réalise chaque jour un peu plus. L’imaginaire critique, il s’agit de cela, au grand damne des technos du clash qui veulent des identités auxquelles s’accrocher, fait le vide. « Une loi émerge avec ces questions : faute de vide, l’imaginaire disparaît. C’est sans doute pourquoi on n’a jamais tant produit et jamais moins créé. » (2)

 

  • Faire le vide, non pas pour retrouver un être rehaussé mais pour désosser la gangue d’hyper-réalité qui nous assiège. Les dindons de l’hyper farce peinent à comprendre que cet imaginaire là ne veut rien, qu’il n’a rien à offrir, aucune promesse à vendre aux meilleurs prix des meilleures ventes du mois. Quand il y a trop de tout (d’idées, de débats, de projets, d’utopies, d’information, d’actualité, d’artistes, d’imagination au pouvoir, de présidents philosophes, de romanciers bourrés de talent, « bourrés » c’est important), il ne reste plus qu’à tout vaporiser. Ce qu’il nous reste de poésie dépend de notre capacité ou de notre impuissance à bousiller avec gaieté. Bousiller la joie au cœur et le trait au fusil. Saloper les projets de réalisation qui veulent « voir le jour ». Dégueulasser poétiquement les mulets postmodernes qui les portent. Les humilier avec grâce et un petit talent de saltimbanque.  Leur chier dessus dans l’élégance du style et la recherche du mot juste. Au fond, poursuivre le travail de tous les gnostiques qui n’en veulent pas.

 

  • L’imaginaire critique est en état de coma dépassé ? C’est un fait. Cela dit, écrire que l’on dépasse le coma n’est pas donné au premier venu, à la bleusaille qui se pique hâtivement de remettre en question le méchant monde en gobant des graines et en manifestant contre le steak tartare. Ecarter les niaiseries qui ont fait tant de mal à l’esprit de contestation. Retrouver une forme de violence imaginaire qui nous immunisera demain des violences hyper-réelles car hyper-simulées dans une équivalence morbide entre la réalité virtuelle et la virtualisation du réel. Répondre à cette violence qui nous expulse du monde. Poétiser en ayant le sens de la ruine.

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(1) Yves Bonnefoy, L’imaginaire métaphysique, Paris, Seuil, 2006, p. 19

(2) Annie Le Brun, Les châteaux de la subversion, Paris, J.J. Pauvert, 1982, p. 21.

 

La grenouille qui voulait fuir les bœufs

La grenouille qui voulait fuir les bœufs

(Gustave Doré, Entre ciel et terre, 1862)

« L’existence et le monde ne sont justifiables qu’en tant que phénomènes esthétiques. »

F. Nietzsche

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  • J’ai pourtant l’impression, sûrement illusoire, d’avoir pas mal barbouillé. Quoi peindre de plus ? Reste-t-il des zones de naufrage à restaurer, des crevasses à peinturlurer d’urgence ? Quelles « critiques » vais-je bien pouvoir tricoter encore ? Le vol improbable de ce batracien humanisé résume assez bien la situation. Que peut-il espérer, lui qui contemple le spectacle entre ciel et terre ? Poursuivre l’ascension ou chuter ? Se faire gober par la cigogne ou s’éclater au sol, piétiné par la foule euphorique ? Peut-on encore habiter le monde, comme le réclamait Giono, non pas en touriste mais en homme ? Non pas en démocrate, vieux beau bavard bêlant, mais en grenouille aérienne branlante ?

 

  • Elle me plait cette grenouille. Son regard étonnant suspendu dans les airs, son équilibre instable, sa fin imminente, tout en elle ravive ce que l’homme peut-être lorsqu’il refuse la pesanteur du temps. Suspendue à des nœuds de papillons, mal à l’aise dans sa posture, elle subit  la poussée de l’air, cherchant avec ses membres à sauver les apparences d’une dignité en délicatesse. Elle semble nager alors qu’elle flotte, elle semble voler alors qu’elle barbotte dans l’air. Elle peine à correspondre à sa nature. La question « que vois-tu ? » prend ici tout son sens. Une grenouille ou un homme ? Et en bas ? Des hommes ou des grenouilles ?

 

  • Qu’est-ce que la critique sans imaginaire ? Un tweet de trop, une chronique inutile, un débat sans objet, un pet de moustique disait Aristophane. Il suffit de parcourir le champ de la « critique » pour mesurer l’étendue du désastre. Une horizontalité grise (qui n’a pas sa critique blafarde de la société de consommation ?), une contestation braillarde de très grande surface, un horizon d’ennui. Communication en réseaux, rampante, notifications clonées, alertes tautologiques et actu de bagnats cognitifs. La critique du spectacle est un spectacle. Peut être le plus sordide de tous. Regardez-les en bas, ces techniciens de la critique, ces experts de la contestation, ces disputeurs de bouts de plateaux télé, ces champions du vacarme, philosophes, le titre est aujourd’hui de droit. Admirez-le coassement des grenouilles. Le premier sur l’identité perdue, le second sur l’école qui s’effondre, le troisième sur la démocratie qui va mal, le quatrième, anti-speciste (à tes souhaits) sur l’absence de différence entre l’homme et la grenouille.  Le cinquième sur la baisse du panier rentrée. Le quatrième est le plus honnête.

 

  • Fuyez ! Accrochez-vous au premier attelage, soufflez dans vos voiles, gonflez vos ailes. Prenez un peu de hauteur. N’oubliez pas forcément Hugo : « Comme on fait son rêve, on fait sa vie ». Comme on fait son dirigeable, on fuit la leur. Votre situation, entre ciel et terre, n’est pas des plus confortables, j’en conviens bien. Les déboires critiques d’une grenouille attachée par la patte valent mieux que mille tribunes et que cent mille micros. Fuyez la surabondance, le gavage, l’écholalie des ventriloques. Regardez-les en contrebas lancer leurs derniers cerfs-volants. Aucune crainte. Ils ne viendront pas vous chercher. Trop gras, trop lourds, trop faibles. Des bœufs qui coassent. La pesanteur du spectacle les colle au sol. Regardez la tête d’Alain Duhamel, la peau qui tombe sous ses yeux confirme mieux que la pomme le génie de Newton. Lui ou un autre, la loi universelle s’applique à tous. C’est ce qui fait sûrement le charme de ce tableau critique que je ne peux pas laisser en si bon chemin sous peine de retomber pesamment au sol avec les miens.

 

Il y a néant et néant

Il y a néant et néant

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(Araignée souriante, Odilon Redon, 1881)

  • Qu’on ne se méprenne pas sur l’idée de néant. Jean-Paul Sartre, dans L’imaginaire, fait de la néantisation du monde une condition préalable à la création d’irréel. L’imagination n’est pas une augmentation 3D de la réalité, une amplification de ce qui est déjà partout et qui empoisse sur les écrans de la saturation intégrale. Nous devenons, à pas forcés, incapables de nous déprendre du monde. Aucune imagination n’est possible sans une négation radicale de ce qui est, sans une capacité à créer une zone dépressionnaire dans l’amoncellement asphyxiant des figures de la positivité. Que les zombies adaptés qui n’ont pas encore compris ce qu’était, en son essence, l’activité critique regardent en boucle une publicité Uber, un spot musical mondialiste ou se repasse ad nauseam le clip de campagne d’Emmanuel Macron, le « philosophe en politique ». Soyons clairs et explicites : notre liberté est en jeu, celle de pouvoir anéantir ces monstres d’hyper positivité, de leur résister au moins. A défaut ? Nous crèverons. Une mort design par engluement dans « l’en soi » aurait dit Sartre dans son lexique, une mort par incapacité de faire le vide autrement. Les corps auront beau vivre cent ans, avec des réductions fiscales pour les uns et des hausses d’impôt pour les autres, « le logiciel », « l’ADN » du fric pour tous, notre conscience s’évanouira. De loin, les hommes pucés seront toujours là mais ils auront perdu la capacité de « néantir dans l’être » (1) Immergés dans des univers d’hyper perception, ils confondront désormais l’imaginaire et la production ininterrompue de positivités rentables.
  • Roland Barthes disait prendre un plaisir retors aux « produits endoxaux » [ceux de l’opinion] à condition qu’on lui tende « un peu de discours détergent » au sortir du bain. Il imaginait ce contre poison à partir d’un souvenir d’enfance. « Adolescent, je me baignai un jour à Malo-les-Bains, dans une mer froide, infestée de méduses ; il était si courant d’en sortir couvert de brûlures et de cloques que la tenancière des cabines vous tendait flegmatiquement un litre d’eau de Javel au sortir du bain. » (2) Le travail imaginaire rejoint chez lui l’idée afin de déprimer les englués de cette triste gelée. Les déprimer sans reste en créant une sorte de vortex critique qui aspire à peu près tout. Bien sûr, les résignés crient déjà au délire, incapables de signifier ce qui est partout sous leurs yeux, impuissants à symboliser quoi que ce soit autrement que sur le mode mimétique de la duplication stérile. Il est décisif d’observer leurs réactions, de jauger la force de l’imaginaire qu’ils nous offrent en retour, qu’on le tâte un peu, qu’on le soupèse pour voir.
  • La question imaginaire par excellence – qui n’est pas sans conséquences politiques – est de savoir ce que nous faisons de ce rien. Gilles Lipovetsky a eu tort de parler avec succès d’une ère du vide (3). Nous sommes plutôt dans l’incapacité de faire le vide autrement que sous une forme positive. S’il est juste de dire que les nouveaux maîtres font le vide, il est aussi exact d’affirmer qu’il n’en font rien. Il font le vide en dissuadant les hommes, sous couvert de pragmatisme, d’efficacité, de rentabilité, non j’ai bien mieux, de « chômage de masse », d’en faire quelque chose d’autre. Au fond, ils ont le néant oppressif quand nous imaginons un néant créateur. Pire encore, un néant répressif qui ne supporte pas de se voir concurrencé sur son propre terrain. Ils raffolent des faiseurs de nouveaux projets, des initiatives citoyennes en tous genres, des nouveaux médias, des bonnes volontés. Ils gonflent leur rien avec cette positivité grandissante. Même Pierre Desproges, pour le plus grand malheur de sa sœur, est devenu tendance chez les hyper creux du plein. C’est dire.
  • En cela, la critique et son vortex, comme la bouteille de Javel de Roland Barthes, ne sont pas de nouvelles offres sur le marché – qui, au sens littéral, en dégueule. Il faudrait plutôt aller chercher du côté de l’incantation, de la magie, de la mystique. Peut-on encore défier le vide sans en rajouter ? Voilà une bonne question, difficile à traiter cela dit. Insoluble ? Peut-être. Mais avons-nous le choix ? Pouvons-nous faire l’économie d’un tel affrontement avec les spadassins du néant répressif ? J’en doute. Notre santé mentale est en jeu mes amis, notre équilibre psychique et nos joies à venir. Les forces de l’argent ? Nous sommes d’accord. Le cynisme des maîtres ? On vous suit. Le pouvoir des puissants ? Oui, toujours avec vous. Mais derrière ce barnum, propice aux grandes tautologies, il y a l’imaginaire. Comment l’homme se pense-t-il ? Quelle conscience a-t-il de lui ? Quelle alchimie symbolique le fait tenir debout ? Les combats économiques – redistribution des richesses, équité de l’impôt, niches fiscales et j’en passe – risquent très vite de se rabattre sur des tourniquets sans dehors. Ils gonflent aussi le plein et font le vide. A moins qu’ils ne fassent droit à une autre conquête : celle qui nous oblige à différencier en nous la qualité de nos néants.

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(1) Jean-Paul Sartre, L’Etre et le Néant, Paris, Gallimard, 1942.

(2) Roland Barthes, Barthes par Barthes, Paris, Seuil, 1975, « Méduse », p. 126.

(3) Gilles Lipovetsky, L’ère du vide, Essai sur l’individualisme contemporain, Paris, Galimard, 1983.

Déontologie du journalisme et critique du CAC 40 : les nouveaux veaux d’or médiatiques

Déontologie du journalisme et critique du CAC 40 : les nouveaux veaux d’or médiatiques

 

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(Grandville, Un autre monde, 1844)

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  • Une pétition circule, comme tout le reste d’ailleurs, pour la création d’un conseil de déontologie du journalisme. La belle affaire que voilà. Pendant de la désormais célèbre mais très comique « moralisation de la vie politique », « la déontologie du journalisme » devra garantir un « droit à l’information objective » selon la formule consacrée. Il va de soi que cette nouvelle instance – si elle voit le jour en France – ne s’appliquera essentiellement qu’aux médias de masse, ceux qui comptent réellement. Rassurez-vous, le droit inaliénable de penser  avec ses pieds, de piger dans un sabir de français et d’anglais les plus insignifiantes sornettes ou d’empoisser le champ d’improbables nuances consensuelles n’est pas l’objet du propos. A fortiori si vous faites tout cela dans des micro revues d’opinion. Mais entendez, chers citoyens, la grande plainte du mois, le dernier hululement critique des chevaliers blancs de la visibilité spectaculaire marchande : faiseurs de talk show, proxénètes médiatiques d’émissions peopolitiques, experts en décryptage de rien, tremblez, un conseil de déontologie veut vous surveiller pour promouvoir une information vraiment citoyenne et démocratique. Quel progrès, quelle vigilance, quel sursaut de lucidité !

 

  • D’anciens journalistes en mal de visibilité réclament aussi leur place au soleil du divertissement intellectuel. Ces laissés pour compte du CAC 40, ce grand Satan, cet anti-Dieu démocratique, cette nouvelle idole, ce dark veau d’or de la critique, ne saurait se contenter des pages confidentielles de revues minoritaires qui ont encore suffisamment de probité pour ne pas laisser la parole aux crétins utiles de l’information de masse. Au risque de surprendre les comateux, les professionnels de la non pensée massifiée et les déontologues du catch politique jouent au même jeu. L’intérêt que les seconds portent aux premiers confère une importance à la nullité du spectacle proposé quand les premiers assurent aux seconds une visibilité « critique ». Ironiquement, le « droit à l’information objective » réclamé aux promoteurs du spectacle par ceux qui se montrent sans rien produire de sérieux consolide des dispositifs à très haut coefficient d’aliénation mentale. Que seulement un tiers des sondés fassent confiance aux « médias d’information » selon un n plus unième carottage de masse publié par Reuters, la chose est plutôt rassurante. Car ce qu’oublient de nous dire les pipeauteurs professionnels du champ médiatique, c’est justement le degré de crétinerie avancée de ces fameux « médias d’information. » La défiance à l’égard de la débilisation de masse est la condition nécessaire de toute prise de conscience critique. Qu’un sondeur vienne me poser la questionnette  sur ma supposée confiance dans le nouveau Média non aligné sur la domination maléfique du grand Satan du CAC et je lui montrerais, en guise de réponse augmentée, comment la même médiocrité se retrouve ici ou là.

 

  • Restaurer la confiance, la formule fait florès, quand il s’agirait plutôt d’affiner la défiance sur cette chose qu’est « le média » en général et son imaginaire associé. Untel a des intérêts avec tel autre qui lui-même est en affaire avec un troisième : vous allez tout savoir sur les dessous des médias dans un nouveau média critique des médias etc. etc. Qu’avons-nous à faire de ces bruits de salons quand la santé mentale consiste à se situer ailleurs. Ceux qui vivent grassement de ces bruits  ont évidemment tout intérêt à augmenter la quantité de mousse médiatique en criant au scandale. Ainsi ce très bon client des médias de masse qui porte plainte contre les secrets de polichinelle d’un média de masse. La bouffonnerie est au moins rafraîchissante. C’est ainsi qu’apparaît une nouvelle classe parasitaire que je tiens pour encore plus nuisible que la première, un raffinement de la nuisance en somme.

 

  • N’attendez pas de cette classe parasitaire le moindre doute sur la valeur de son entreprise. La déontologie du journalisme, c’est bien ; le CAC 40, c’est mal. Discours des plus consensuels, nouvelle doxa des professionnels médiatiques. Avec l’intention toujours louable de sauver les masses des puissances de l’argent, ces nouveaux petits pères du peuple susurrent à l’oreille du flic qui est en nous : porte plainte, signe la pétition, fais un signalement  à la vigie du CSA. Bref, continue de regarder massivement des conneries mais reste vigilant et retweete la plainte. Nouveau dressage, un cran plus loin.

 

  • Cette  classe parasitaire aux mille casquettes (organismes bidons, veilles siglées, etc.) produit également du livre et des analyses en saturant le marché. Cette rébellion de confort vend autant qu’elle flatte. Services rendus. Sa fonction n’est pas de mettre en crise le pourrissement irréversible du champ médiatique mais de proposer « une nouvelle offre ». Cette fonction de régénération est assurée en politique par la fameuse « moralisation ». Son hypocrisie est de faire croire à une libération quand il s’agit le plus souvent de faire passer les plats aux anciens copains. Vous retrouverez ainsi dans ces nouveaux médias critiques des médias les anciens critiques médiatiques et autres divertisseurs professionnels. Comme chez Emmanuel Macron et son mouvement publicitaire « en marche », « la société civile », autrement dit la formule à la mode pour désigner les pékins qui retweetent  les figures de proue du parasitage plaintif, c’est le socle à gogos du grand renouveau. Socios ou marcheurs, à chacun de choisir son veau d’or.

 

Qui est Thomas Guénolé ?

Qui est Thomas Guénolé ?

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  • Dans la famille des cumulards médiatico-sociologico-BFMo-science pipoto-insoumis j’appelle Thomas Guénolé, dit la « Guénole » dans mon petit milieu anarchisant. Quel grand critique de la médiocrité journalistique, quel déontologue, quel cinéphile, quel anti-raciste, quel homme de gauche que voilà ! « Politologue (PhD ). Engagé . Chercheur associé . Enseignant . » Notre homme a tellement de casquettes, de moustaches, de perruques et de faux nez qu’il est, c’est son grand talent, difficile à reconnaître. D’où ma question liminaire, le petit jeu du matin : qui est Thomas Guénolé ? Thomas Guénolé, nommé parfois la « Guénouille » par mes amis bretons, est-il un marketeux ? A lire ce tweet promotionnel, il semblerait :

« Mon prochain livre paraîtra en mars 2018 aux . J’en annoncerai le titre et le thème début mars. «  (23 octobre 2017) 

  • Nous sommes ici dans l’ordre du plus strict tapinage promotionnel doublé (c’est la petite pointe cynique bon ton) d’une pseudo auto critique (« #teasing »). Pas de thème, pas de titre, pas d’idées mais du « #teasing. » Les pubards, je n’y reviendrai pas tant l’affaire est désormais connue, maîtrisent les codes de la fausse mise en abîme sur le bout du clavier. Perchés, perchés. Thomas Guénolé publiciste donc ? Ce n’est pas si simple. Notre homme aime aussi le cinéma et n’hésite pas à livrer son avis éclairé sur la chose :

« Ayant vu , vraiment bon et qui rattrape les principales conneries de l’épisode 7, je pense qu’on peut désormais pardonner la franchise pour cette bouse qu’était « Le Réveil de la Force ». Mais pour moi le meilleur reste « Rogue One ». » (13 décembre 2017)

  • Nous sommes ici dans l’ordre du coolisme et de la décontraction « pomo ». Vous trouverez de telles saillies sur le forum « Blabla 18-25 ». Faire jeune, sympa (« vraiment bon », « connerie », « bouse »), bref dans le coup, tout en produisant des nano hiérarchies et des micro distinctions susceptibles de mettre en avant l’excellence du jugement de goût (« mais pour moi le meilleur »). Thomas Guénolé geek sympa donc ? Ce n’est pas si simple. Notre homme aime aussi la clarté politique :

« Je pense que tout les éditorialistes du paysage audiovisuel devraient afficher un courant politique d’appartenance » politologue, chercheur associé Institut IRIS, engagé dans  (13 octobre 2017). 

  • Nous sommes ici dans l’ordre du flicage le plus strict : critique, tes papiers. ! Politiquement, tu parles d’où Bernat ? Non, pas Bernat, les gens sérieux, les importants, ceux qui comptent et causent à la télé avec Guénolé, dit la « Guénoline » chez nos amis cyclistes. Thomas Guénolé paysagiste en chef de la toute nouvelle police politique du PAF donc ? Ce n’est pas si simple. Notre homme aime aussi la bourgeoisie procédurière :

«  Trop, c’est trop. Par la voix de mon avocat Me Jérémy Afane-Jacquart, j’ai déposé ce jour une plainte au contre pour ses fausses « Françaises lambda », en réalité politisées, face à . » (1 décembre 2017)

  • Nous sommes ici dans l’ordre du recours procédural cher au monde petit bourgeois. Mise en branle d’un univers correctionnel par ceux qui ont les moyens (« par la voix de mon avocat ») afin de restaurer un équilibre perdu. Ironie, jeu, satire ? Que nenni ! Recommandés, mises en demeure, dépôts de plainte. Avec Thomas Guénolé, dit la « Guenaille » chez les compagnons du devoir ferronniers, la critique  politique se fait pleurniche juridique. Thomas Guénolé plaintif insoumis ? Ce n’est pas si simple. Notre homme n’aime pas le racisme et il le dit haut et fort :

« Enième dérapage d’Alain , qui nous parle du « petit peuple blanc » et fustige les « non-souchiens ». Dorénavant, ceux qui prétendaient qu’il n’est pas raciste ne pourront plus dire « Je ne savais pas ». » (10 décembre 2017)

  • Nous sommes ici dans ce que la critique dite « de gauche » sait faire de mieux, sa spécialité maison : l’excommunication anti-raciste. Cela dit, quand la sociologie médiatique d’Etat, publicitaire, petite bourgeoise, cinéphile, procédurière et correctionnelle cherche encore à prouver qu’elle est justement de gauche, que lui reste-t-il à part l’antiracisme ? Mais oui, vous l’avez tous reconnu, Thomas Guénolé, c’est Sam :

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