L’arc de la défaite

L’arc de la défaite

  • La démocratie française repose sur une unique élection : l’élection présidentielle. Cette élection repose, dans l’abominable jargon, sur un seul critère : la présidentiabilité. Cette fameuse présidentiabilité repose enfin sur le dispositif qui la construit : la sainte famille médiatique. Cette famille est aux mains d’intérêts financiers puissants et fondamentalement dominée par des grands groupes de presse sous l’égide de lobbys clairement identifiables. En conclusion, la démocratie française  est aux mains de ces lobbys. La seule élection à gagner est pour eux l’élection présidentielle. C’est d’ailleurs à ce moment précis que tous les intérêts convergent au détriment de l’intérêt général, que les efforts de propagande sont maximisés. De ce point de vue, l’élection d’Emmanuel Macron aura été l’exemple chimiquement pur de cette usurpation de la souveraineté du peuple.

 

  • Il est en tous points insensé de parler de démocratie sans rappeler ces évidences simples. Délirant d’évoquer la légitimité d’un homme sans exposer clairement les mécanismes anti-démocratiques qui ont permis son élection. Il est en outre indigne et malhonnête de ne pas voir à quel point les faiseurs d’opinions collectives sont indiscernables des lobbys qui les paient et auxquels ils sont soumis comme des pantins de foire. Dans ce moisi, renforcé par la bassesse spirituelle de ceux qui sont supposés éclairer, il est illusoire d’espérer voir sortir autre chose que de la colère, de la haine, de la violence. Ajoutez à cela des inégalités territoriales et économiques grandissantes, un effondrement de l’instruction républicaine, des chaînes d’information abrutissantes et débiles, un modèle de réussite sociale obscène, un consumérisme sans limite, des grappes humaines désocialisées, frustrées et lobotomisées par le spectacle du fric et vous commencez à sortir la tête de l’enfumage généralisé.

 

La suite ? Mad Max ou une véritable relève, un ressaisissement collectif  qui en passera par une véritable purge des processus de construction du pouvoir en France.

 

  • Etant donné qu’il est impossible de lutter économiquement contre les puissances de l’argent, il faudra que cela soit fait politiquement, c’est-à-dire en reformant le peuple comme puissance politique souveraine. En le travaillant au corps. Tout ce qui le démembre, le divise, le fracture, le met en scène devra être combattu sans relâche. Cela suppose une disposition à l’anarchie venue d’en haut, une impitoyable anarchie de l’esprit qui ne concède rien aux exigences de la pensée pas plus qu’aux exigences de la justice. Cette disposition est totalement contraire au relativisme ambiant entretenu très cyniquement par une caste de causeurs qui enfument pour durer. Il est évident qu’elle ne peut pas être une disposition générale mais un principe qui dirige la pensée. Nous avons besoin d’intellectuels anarchisants et de politiques républicains. Des intellectuels qui ne décrivent pas simplement le système de domination symbolique mais qui l’attaquent frontalement. Des politiques républicains qui préservent, du côté de l’institution, l’intérêt général et le bien commun.

 

Nous avons aujourd’hui des intellectuels de salon dans les médias et des politiques anti-républicains au pouvoir.

 

  • Il faudra donc inverser violemment la tendance. A défaut, l’arc de la défaite se consolidera : toujours plus d’extrêmes, toujours plus de médiocrité, toujours moins de République, toujours plus de violence, toujours plus d’extrêmes etc. etc. Tout cela suppose fondamentalement que nous reconsidérions notre rapport à la violence. Par affaiblissement des forces vitales, démocratisme mou, relativisme mondain, nous expulsons le négatif sous toutes ces formes. La faiblesse nous gagne, faiblesse de consommateur soumis et vaincus. C’est pour cette raison cardinale que nos démocraties dites « libérales » sont en train de s’effondrer. A terme, elles plieront contre des régimes de violence qu’elles ne pourront plus endiguer faute d’avoir réussi à faire de la violence pensée une force collective. On ne dirige pas un peuple en le couvrant de ballons roses avant de l’entuber, que cet entubage prenne le nom de démocratie, de libéralisme ou de liberté.

Sans violence la République n’aurait jamais triomphé de ses véritables ennemis.

 

Les nouveaux sauvages – 1er décembre 2018

Les nouveaux sauvages

1er décembre 2018

 

(Les nouveaux sauvages, film, 2014)

  • Le grand soir ? La grand réveil ? La Grande Belleza ? La grande révolution ? Le grand projet ? Non, le grand bordel. Intrusion du chaotique dans la planification aseptisée des automates de la croissance heureuse, des Playmobil de l’info collés à leur support plexiglas, des démocrates libéraux sur leur tabouret branlant, des économistes en cire, des zombo-adaptés, des dépressifs à la mode. Le grand bordel de l’homme qui déborde, qui gueule pour gueuler, car la vie veut la vie avant la mort et pas la dernière cafetière Nespresso. Misères de toutes les analyses, de toutes les réductions matérialistes, de toutes les synthèses pipolitiques, de toutes les récupérations. Potlatch mes amis !

 

  • Nous avons toutes les théories, toutes les analyses, toutes les leçons à tirer de l’histoire, rayonnages après rayonnages, à tous les formats et pour toutes les bourses. Le pouvoir d’achat ? Il en faut. Les loisirs ? Aussi. Du sexe ? A ta guise. De la qualité de vie ? C’est prévu. De la démocratie ? Nous sommes tous d’accord. De la mobilité ? Vas-y bouge de là. Mais vous n’expliquerez jamais le mal que nos sociétés techno-somnambuliques administrées par des hologrammes sont en train de faire à l’homme avec des breloques analytiques de ce type. Du cadre sup en rupture marche avec du prolo en gilet jaune, de l’étudiant excité vocifère avec de l’infirmière en colère, du prof scrupuleux avec du prof branlant et du pékin moyen avec du pékin encore plus moyen. Le bordel est comme la masse : irréductible.

 

Les modes d’administration déshumanisés sont en train de créer un homme chaotique, aussi instable que la nitroglycérine des westerns hollywoodiens.

 

  • Cet homme d’une modernité qui n’en finira plus de durer est capable de faire n’importe puisqu’on fait n’importe quoi de lui.  Filmez l’ensemble du tableau en direct à toutes heures du jour et de la nuit avec des petites caméras portatives et vous commencez à avoir une idée de la situation. Commentez en continu cette première prise d’images sur les écrans de la psycho-sphère nomade. Ajoutez enfin sur ce mélange explosif des politiques qui promettent pour seul horizon une amplification du délire que nous avons tous sous les yeux et vous y êtes presque. Comment voulez-vous sortir quelque chose de sensé de cette pâte folle ?

 

  • La seule chose à faire est de retarder au maximum l’inéluctable montée de l’extrémisation délirante de nos sociétés malades en faisant obstacle où l’on peut aux aveugles qui ne voient pas que nous avons très largement passé la limite acceptable. Qu’il est temps de freiner des quatre fers en envoyant par dessus bord tous les excités disruptifs, créatifs et innovants, cokés au rien et sous acides de vacuité, les Macron and co, tous ces accélérateurs de néant. Tout le reste en dépend.

Vaincre le Goliath de la non-pensée

Vaincre le Goliath de la non-pensée

(David et Goliath, illustration Rébecca Dautremer, Une bible).

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  • Nous n’avons aucun besoin d’un nouveau média blabla. Nous n’avons aucun besoin d’arrivistes de l’insurrection, de présentateurs de ce qui est déjà sous nos yeux. Nous n’avons pas plus besoin d’analystes grassement payés pour se substituer à une pensée qui n’est pas associée à telle ou telle tête d’affiche du grand barnum spectaculaire marchand.

Nous n’avons aucun besoin de parasites sans talents.

  • Par contre, nous avons besoin de savoir ce qui se passe exactement, ce qui est en train de nous arriver quand nous ne parvenons plus ou mal à articuler le singulier et le général, l’émotion d’un seul et l’intérêt du plus grand nombre. Nous avons besoin de savoir comment bien viser en partant de l’individuel pour toucher le collectif contre ceux qui prennent les gens pour des imbéciles, des crétins sans idées, afin de leur faire avaler toutes sortes de mauvaises huiles. Viser juste contre ceux qui réduisent l’homme à sa matérialité en lui lançant pour le calmer des miettes du haut de l’escalier avant de lui faire croire qu’il existe un domaine réservé à l’analyse, à la réflexion à côté du peuple, au-dessus, inaccessible.  Toutes ces niches (décodeurs, les informés, les décrypteurs...) ne sont là que pour justifier des droits à la parole non des devoirs à la probité.

 

  • Un individu qui porte une parole incarnée peut avoir plus de valeur que mille causeurs hors sol mais la parole d’un seul ne saurait faire une politique. Nous en sommes là. Mon expérience individuelle ne vaut qu’en tant qu’elle se transcende elle-même, qu’elle sort d’elle-même, qu’elle se systématise. Elle rentre alors en composition avec d’autres (sun istemi), elle devient aussi plus abstraite au risque de décevoir les esprits à courte vue. Pourtant, trop systématique, trop générale, elle se perd. Nous sommes par conséquent condamnés à osciller subtilement entre le cas particulier et les grandes généralisations nébuleuses aussitôt absorbées dans la bouillie globale des valeurs, de la démocratie et du progrès.

 

  • Platon, dans le Philèbe, explique avec génie (comme souvent) que les sophistes, les camelots, font l’unité trop vite ou trop lentement (braduteron kai hapton, 17c). Ils passent, comme la majorité des faiseurs d’opinion que l’on doit souffrir quotidiennement, de l’exemple à la généralité en sautant par dessus les intermédiaires. C’est pourtant dans cette zone mixte que se joue le sérieux de la pensée. Dans un univers mental qui ne parvient plus à penser les médiations, nous passons immédiatement du détail à la généralisation. L’énervement d’un homme en gilet jaune devient le populisme, la colère d’un autre la haine de la démocratie. Nous ne savons plus maîtriser nos généralisations. De la micrologie à la pensée-monde, les étapes intermédiaires deviennent progressivement illisibles.

 

Le politique s’efface car s’efface de notre esprit les capacités que nous avons de nous situer entre les idiomes particuliers et les slogans globaux.

 

  • Pourquoi ? Parce que le spectaculaire marchand, soutenu par des supports d’information stroboscopiques, détruit les liens logiques. La cohérence intellectuelle, essentielle en philosophie et en politique, consiste justement à restaurer les liens invisibles, la rationalité secrète derrière les illusions de surface. Ce travail artisanal suppose une grande attention, une constance du regard aujourd’hui attaquée par la non-pensée minute. Le contraire de l’amnésie entretenue par une consommation insensée de nouveauté. Qui aurait l’idée de lire aujourd’hui des articles de presse publiés il y a trois ans pour comprendre la cohérence d’une logique de pouvoir ? Qui a intérêt à le faire dans un système promotionnel qui enterre quotidiennement ce qu’il a promu la veille et à grand bruit ?

 

  • Au moins deux écoles ici. Ceux qui consolent et vendent des baumes réconfortants pour vivre, cette fameuse sagesse des modernes ou des endormis, et ceux qui défient l’existant. Il n’y a pas de baumes réconfortants et nous mourons la bouche ouverte dans un dernier cri indécidable. Il est essentiel de régler très vite ce problème pour passer aux choses sérieuses. La pensée d’ici-bas est une de ces choses sérieuses toujours menacée par le Goliath, pour l’image médiatrice, de la non-pensée.

 

La force des viscères est toujours faible sans l’exigence de la pensée qui vise juste.

 

LA PROFONDEUR DE LA REVOLTE

LA PROFONDEUR DE LA REVOLTE

(Victor Hugo, Dessin)

  • Il suffit de s’attarder sur les réseaux sociaux en sortant de son cercle d’amis pour évaluer la profondeur de la révolte qui monte en France, de discuter au quotidien avec le postier, d’échanger quelques mots avec le pompier réserviste, le maître d’école, l’interne en médecine, la retraitée au bistrot ou le maire de la commune. Une colère sourde, désarticulée mais une révolte profonde, quotidiennement nourrie par la mise en spectacle d’un pouvoir autiste. Emmanuel Macron n’a jamais eu de mandat local, il n’a aucune racine, il est hors sol. C’est une abstraction, le produit d’un monde sans dehors qui octroie des privilèges exorbitants à quelques-uns en faisant la leçon à tous. Qui peut s’identifier à lui hormis ceux qui n’ont pas d’attaches, les flottants, ces bouchons de liège de la pensée-Europe-monde qui vivent bien au milieu du vide qu’ils entretiennent par intérêts.

 

  • Pensez à Christophe Barbier, sourire au coin des lèvres, qui faisait il y a quelques mois le malin avec une plante verte dans les bureaux de l’Express avant de partir en vacances, expliquant aux français qu’ils devaient renoncer à la cinquième semaine de congés payés, aux RTT. Pensez à Ruth Elkrief, mielleuse de complaisance avec les puissants, maîtresse d’école avec tous les autres, irréelle majorette de l’ordre derrière son pupitre en plexiglas et ses rictus figés. Pensez à Bruno Jeudy qui délivre ses conseils aux smicards pour des milliers d’euros avec des certitudes idiotes et des slogans de téléphonie mobile. Pensez à tous les autres, les médiatiques télévisuels, payés par une machine à abrutir qui écrase et humilie en toute bonne conscience. Emmanuel Macron était leur fils prodigue, la promesse de dix belles années de morgue.  Cette clique représente, à juste titre, un ennemi objectif pour une majorité de français. Elle est responsable d’une partie non négligeable de la révolte qui monte. A tort, elle résume toute une profession : journaliste.

 

  • Les journalistes de Paris, ceux que l’on rencontre l’été au festival de Couthures près de Marmande, ceux qui comptent dans le milieu de la presse nationale, ne sont pas tous éditocrates. Loin s’en faut. Plutôt jeunes, sympas, mal payés, louvoyants entre piges et terrains, ils cherchent à vivre d’un métier que le numérique a profondément bouleversé. Ils acceptent à peu près tout, se fondent dans un moule, barbottent dans les mêmes univers. Formés dans des écoles de commerce spécialisées, ils subissent les rapports de pouvoir et les petites humiliations. Plenel en haut, le pigiste tout en bas. Ces soldats de l’actualité ne sont pas toujours sans idées, certains connaissent très bien la France rurale, la France des provinces, les banlieues pauvres. Tout cela est pourtant anecdotique : l’employeur qui les paie décidera des cadres de leur liberté intellectuelle et de l’épaisseur de leur marge. Ils ne peuvent pas se révolter contre ceux qui leur pourrissent le travail en renvoyant d’eux-mêmes une image abîmée aux français. Ils sont enchaînés à un système médiatique qui les suce jusqu’à la moelle. A la fin de cet effrayant bizutage, lessivés, quinze ans passés, ils seront payés en pouvant faire payer aux nouveaux arrivants les stigmates de leur soumission.

 

  • Le gavage par l’information est une désinformation massive, un abrutissement collectif. La presse écrite, réflexive et documentée, s’apparente au latin. Une langue morte. Elle n’est d’ailleurs plus une presse de combat mais de contemplation. Reportages léchés, illustrations à la mode, formats décalés, prix conséquents, ces revues sont inaccessibles au peuple qui lit peu. Elles satisfont une bourgeoisie culturelle qui s’informe en jouissant avec émotion et empathie du spectacle du monde. Le peuple, lui, écoute en gueulant la majorette en cire à l’heure des repas. Les moins morts nourrissent leur haine sur des sites qui dénoncent les saletés qu’ils ont massivement sous les yeux. Le néant des images matraquées et des slogans économiques qui humilient, agrémentés d’un peu de logos viril, suffiront à former une impitoyable vision du monde avec la guerre pour horizon.

La morgue d’une caste nourrit la révolte d’un peuple. Ce qui se passe au milieu, la bonne volonté humaniste des pigistes mondialisés, ne fait pas le poids. L’histoire de la brioche aux français est connue, la fin aussi.

 

  • Français, encore un effort pour être totalement abrutis. Voilà ce qu’exige aujourd’hui le pouvoir d’Etat qui trahit la grandeur de la République. Gilets jaunes, populisme, gasoil, les marottes du moment n’expliqueront rien. Sans justice et sans vergogne, un peuple est ingouvernable, aujourd’hui comme hier. Relisez, je vous en prie, les sottises de Régis Debray après l’élection d’Emmanuel Macron, les inepties de Brice Couturier, les précieuses divagations sur son rapport à Ricoeur, les articles copiés sans une once de critique d’un site à l’autre. Des Playmobil des chaînes d’information aux intellectuels de salons, des animateurs de sites d’actualité aux relais dépolitisés de l’information de masse, relisez les archives, consultez les sites, vous ne trouverez rien sur l’implacable logique des mécanismes qui jettent un peuple dans la rue.

 

  • Sur la question Qu’est-ce que la politique ?, vous trouverez des mètres de rayonnage, des dizaines de causeries généralistes, des fiches sciences po à la tonne. Les questions Qu’est-ce qu’un vrai politique ? Qu’est-ce qu’un vrai philosophe ? Qu’est-ce qu’un vrai intellectuel ? sont nettement plus confidentielles. Un vrai politique par exemple, c’est un homme qui assume publiquement la partialité de ses vues et de ses valeurs. Pour cela, il a des ennemis et des partisans. En face de lui, il a des opposants. Il s’expose en portant une parole devant le peuple. C’est un homme avec des convictions, un homme prêt à les risquer dans l’arène. Contrairement à lui, le faux politique refuse le combat et l’affrontement, c’est une anguille, un malin, une limande de salons. Il est de tous les côtés en même temps, philosophe et banquier pourquoi pas, il est insituable. Ne sachant pas d’où il parle, il est impossible d’attribuer à sa parole une valeur.

 

  • Il y a de moins en moins de politiques, comme il y a de moins en moins de critiques, car les hommes capables de se situer et de tenir un point réel s’effacent, se résignent, renoncent. Tout est fait évidemment pour les décourager. Le travail de l’esprit sérieux, appliqué, informé est marginalisé, relégué dans des replis quasiment invisibles. Une parole critique et politique construite est empêchée ou écrasée par la machine à broyer l’intelligence qu’est l’actu. Pas simplement celle des sans voix, comme les appelait Pierre Bourdieu, mais de tous ceux capables d’articuler politiquement la conflictualité sociale, de faire des liens puissants et effectifs, de comprendre dans le détail par où circulent aujourd’hui les pouvoirs de représentation.

 

  • C’est, il faut le dire, un travail titanesque. Des petits marquis de la culture, improductifs quant au fond, sont devenus en une vingtaine d’années, les roitelets de la forme. Ils ont un réel pouvoir de  nuisance, un pouvoir de sélection, un pouvoir d’exclusion. Nous serons plus malins qu’eux, plus fins, plus rusés, plus vicieux que leurs propres vices s’il le faut. Ce que Jean Baudrillard, un véritable penseur folklorisé dans le seul simulacre,  nommait l’intelligence du mal. Ils sont méchants mais nous sommes beaucoup plus méchants qu’eux. Nous les nommerons, nous ciblerons leurs discours, nous mettrons à jour les réseaux qui les soutiennent, nous séduirons leurs auditeurs. Travail subtil, inaccessible aux entendements bornés des bourrins qui consomment de la vidéo complotiste en grosses quantités. Là encore, cette histoire de complotisme intellectuel est à dénoncer sans pitié.

 

Les stratégies de pouvoir consistent aujourd’hui à isoler la critique authentique en en faisant une dépendance de la paranoïa. Nous allons, en conséquence, rendre fous nos psychiatres.

 

  • Il faudra faire de cette nouvelle pratique une résistance critique collective. Isolée, la critique est impuissante. La solitude est pourtant le lieu indéfectible de son énonciation. La critique est un acte solitaire qui a une portée collective incomparable. On ne peut pas tenir un pouvoir sur le règne sans partage de la fausseté. On ne peut pas à ce point liquider le rapport philosophiquement essentiel, platonicien, entre la réalité et la vérité sans en payer le prix humain. L’indifférence affichée envers le vrai, le juste et le bien ne peut pas durer très longtemps, à moins, ce qui est d’ailleurs en jeu aujourd’hui, de reconfigurer l’homme pour qu’il soit désormais indifférent à ces valeurs fondamentales.

 

  • L’abrutissement fonctionne aussi longtemps que le marché peut anesthésier les masses ; il cesse d’être opérant quand sa marche folle ne fait plus qu’engraisser une élite parfois tout aussi abrutie que les abrutissements qu’elle promeut. Nous en sommes là. Nous retrouvons Platon pour la philosophie ; Karl Schmidt pour la politique. Les problèmes posés par l’un et l’autre sont aujourd’hui refoulés. Il nous faut les exhumer. Bref, après la léthargie insensée des deux dernières décennies, nous pensons et agissons enfin.

 

  • En 1999 sortait à la NRF Le nouvel esprit du capitalisme, un fort livre de 900 pages : la force de la critique, le rôle de la critique, la logique de la critique, la critique sociale, la critique artiste, l’empêchement de la critique, le renouveau de la critique etc. Mon coude droit est actuellement posé sur cette somme (1). Depuis, on ne compte plus les productions critiques, les textes critiques, les sommes critiques. Ma bibliothèque en est remplie. Le dernier volume en date : Le désert de la critique, déconstruction et politique (2). Par déformation intellectuelle, je m’empresse de consulter ces textes dès leur sortie mais je les achète de moins en moins car ma question est toujours la même : qui dérangent-ils ?

 

  • J’ai eu un temps le projet de rédiger une thèse à ce sujet à l’EHESS : dialectique de la critique, un titre de ce genre. Je me suis ravisé après deux années d’écriture. J’étais en train d’ajouter ma glose à une glose déjà fort conséquente. Les rapports contrariés que j’ai eu avec ce qu’on appelle le monde de l’édition ont eu raison de mes dernières velléités dans ce domaine. L’idée est simple : vous pouvez publier et diffuser toute la critique théorique que vous voulez à condition de ne déranger aucun pouvoir, de ne viser personne en propre, de laisser le monde à la sortie de votre critique dans le même état que vous l’avez trouvé en y entrant. La critique s’adresse ainsi à une petite frange de la population, formée à l’école, capable de comprendre des distinctions structurelles (critique artistique, critique sociale) car elle a les moyens d’attacher un contenu à ces concepts mais qui n’a aucun intérêt objectif à remettre en question sa raison sociale à partir d’eux.

 

  • Longtemps, je me suis dit (qui ignore la naïveté des esprits formés au contact des textes philosophiques ?) que l’empilement d’arguments et d’analyses aurait raison de cet état de fait. Qu’il suffisait de démonter quelques logiques élémentaires pour lever ce gros lièvre. Hélas, je sous-estimais la puissance de la dénégation et la force d’une raison fort peu raisonnable :  la raison sociale.

 

  • Celui qui tient un magistère ou un micro (le second s’étant progressivement substitué au premier) a des intérêts objectifs particuliers à défendre. J’ai moi-même des intérêts objectifs particuliers à défendre lorsque je me bats contre le massacre programmé de la réflexion critique à l’école. La question est de savoir si ces intérêts objectifs particuliers vont dans le sens de l’intérêt général, autrement dit si ce que je défends vaut au-delà de moi-même. Là encore, sur ce seul critère déterminant, j’ai compris (j’avoue qu’il m’a fallu un peu de temps tout de même) que les éditeurs de cette fameuse culture (critique pourquoi pas) ne raisonnaient pas du tout de cette façon. Pour eux, la critique est un objet d’édition, de publication, un objet culturel qui doit rencontrer un marché. Avant de faire œuvre critique, il est donc essentiel d’identifier le marché. L’intérêt particulier objectif doit s’accorder avec d’autres intérêts particuliers. L’intérêt général ? Mais de quoi parlez-vous ?

 

  • Critiquer la dépolitisation des discours sur la politique à France culture, à la suite de ce qu’a pu faire Pierre Bourdieu, ce n’est pas simplement émettre une critique, c’est déranger des intérêts objectifs particuliers qui n’ont que faire de l’intérêt général. C’est ici que vous retrouvez pleinement le sens de la très belle phrase de Bakounine mise en avant par Pierre Bourdieu dont il ne faut pas tout de même sous-estimer la dimension anarchiste :

 

« Les aristocrates de l’intelligence trouvent qu’il est des vérités qu’il n’est pas bon de dire au peuple. » Je pense, vous l’avez compris, l’inverse : toutes les vérités sont bonnes à dire au peuple.

 

  • Evidemment, les fines manœuvres de France culture ou du Monde pour exclure du débat public des intellectuels qui ne cirent pas les pompes du pouvoir sont invisibles pour les désormais fameux gilets jaunes.  Invisibles mais pas inaudibles, c’est cela que vous devez comprendre désormais, vous et toutes les fausses queues de la culture mondaine qui œuvrent à placer au pouvoir des hommes qui n’ont que faire de l’intérêt général et qui fracturent profondément la République. Bien sûr, vous pouvez marginaliser l’affaire, la minorer, l’exclure du champ des débats. Bref, nous prendre pour des cons. Je le comprends, c’est de bonne guerre. A votre place d’ailleurs, avec la même raison sociale, je ferais peut-être de même. L’homme est aussi faible et facilement corruptible. Cela ne signifie pas pour autant que le mobile de l’action critique soit le ressentiment ou la jalousie. Cette psychologisation n’honore personne et ne grandit pas la pensée, encore moins la politique. Il se trouve que certaines positions sociales nous rendent plus attentifs à la question de l’intérêt général que d’autres. Enseigner toute une vie dans l’école publique – et pas seulement deux ans en ZEP pour avoir la médaille Télérama –  vous rend forcément plus sensible aux questions républicaines. Soigner à l’hôpital, déplacer des hommes et des femmes au quotidien, nourrir en cultivant sainement la terre etc. Si cette sensibilité s’accompagne, en outre, d’une affinité pour l’anarchie et la liberté radicale, vous vous orientez logiquement vers une forme de critique qui dérange un peu plus que celle de L’Obs, de Libé, de France culture, du Monde, de Télérama.

 

  • Tout cela a-t-il un coût ? Oui, si l’on raisonne dans les cadres du mondain et de l’arrivisme qui tiennent lieu aujourd’hui de mesure de la créativité et de la réussite ou de la soumission, c’est tout un.  Cela dit, que tout le monde se rassure, rien de très nouveau sous le soleil. Vous n’aurez jamais la gloriole facile au festival d’Avignon. Jamais on dira de vous, entre deux petits- fours  sous un bon soleil : ah Madame, quel auteur iconoclaste, subversif, impertinent. Quel homme entier peut se satisfaire de cela, je vous le demande ? Quelle femme libre peut accepter de pareilles miettes ? (3) Au fond, c’est un vieux problème que je pose là, un problème décisif pour qui va au-delà.

 

  • Je n’ai pas brûlé de pneus hier, je n’ai pas non plus hurlé « Macron démission » mais le cœur y est. J’ai un vieux diesel (350000 km, Ford Focus, 2003), je suis propriétaire, un crédit sur le dos et pour 25 ans, professeur agrégé de philosophie dans l’école publique. Je gagne 3000 euros net par mois en moyenne, je suis à l’échelon 9. Les grilles sont publiques contrairement aux salaires de ceux qui font la morale au peuple à la télévision ou à la radio. J’aime la réflexion et les idées. Ma critique est située, limitée, incarnée. J’ai eu la chance de naître dans un milieu formé, de trouver ma voie dans le labyrinthe des études supérieurs. Pour une raison qui m’échappe encore, je hais les faisans qui oppriment l’esprit en toute bonne conscience, les faquins, les fausses queues, les demi habiles. Emmanuel Macron représente pour moi, et je ne suis pas le seul, une sorte d’anti-monde, une réalité qui à la fois m’échappe complétement (je ne comprends pas que l’on puisse se satisfaire de sa vie) et me dégoûte en tant qu’elle oppresse les autres. J’ai les moyens de structurer ce dégoût, d’en faire quelque chose, de le penser et par conséquent de m’en libérer.

C’est cela qu’il faut donner aux enfants de la République : les moyens effectifs de se libérer du dégoût que suscite un monde sans âme à la liberté factice.

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(1) Pratiquement, pour un droitier, il est utile de surélever le coude gauche pour taper sur le clavier.

(2) Editions Echappée, 2015. Un livre intelligent et fin, théorique, mais de mon point de vue inefficient. Qui dérange-t-il ?

(3) Voici exposé en une ligne mon féminisme.

L’humiliation en jaune

L’humiliation en jaune

  • Le spectacle ne fait pas simplement qu’abrutir, il dépouille jusqu’à la dignité de ceux qui n’en feront jamais partie. Rien ne doit échapper à l’écrasement de toutes les formes de vie humaine sur l’écran plat de la nullité. Rendre nulle toutes choses, détruire de la valeur et la transformer en profit. Toute honte bue, nous avons eu droit à un très riche éventail d’interprétations : les révoltés qui ne participent pas encore au progrès, les casseurs d’extrême droite, les casseurs d’extrême gauche, les consommateurs qui demandent leur part, les beaufs en diesel, les anti-écologistes etc.

 

  • Combien d’animateurs lamentables se sont affublés du fameux gilet pour faire peuple, un œil sur l’audimat. Des émissions les plus racoleuses aux exégèses les plus subtiles, ne rien laisser sur le bord de la route. Tout doit servir à faire un billet sur le dos d’une France choyée car méprisée. C’est à cette France que sont destinées les programmations télévisuelles les plus stupides, les offres d’information les plus basses, les divertissements les plus humiliants. Il ne suffit pas simplement d’appauvrir le peuple qui travaille pour payer. Encore faut-il que les pires parasites s’engraissent sur son dos.  Les populations les plus fragiles sont une manne à plusieurs fonds.

 

  • La nature de l’humiliation de la classe ouvrière, car il s’agit en grande partie d’elle, est certainement inédite depuis la révolution industrielle. Jamais la dignité de l’effort humain pour vivre d’un travail de subsistance n’a été à ce point méprisée. Non pas seulement par des forces économiques qui ont toujours joué de cynisme en s’adressant à elle mais aussi par des systèmes de représentations extrêmement sophistiqués capables d’intégrer tous les codes de la révolte afin de les exploiter à son avantage. Qui ne ressent pas du dégoût en voyant ces éditorialistes grands bourgeois parler de ces gilets jaunes comme si le chasuble effaçait l’être humain qui le porte ? Qui n’éprouve pas une colère froide en entendant les hommes au pouvoir s’adresser à ces travailleurs d’un ton paternaliste, leur promettant de participer enfin à la marche du progrès ?  Quelle dignité le spectacle avilissant laisse-t-il enfin à ceux qui n’ont que leur colère pour se faire entendre ?

 

  • Que la chose soit claire. Les chaînes d’information, ces machines à lobotomiser des peuples, ne sont pas du journalisme. Il s’agit d’autre chose. D’une perversion récente, d’une monstruosité, d’une excroissance du pouvoir d’exploitation qui entraînera dans l’abîme toute une profession si celle-ci ne réagit pas très vite. Ruth Elkrief et Christophe Barbier, pour n’en prendre que deux, sont une menace pour toute une profession. Ils détruisent de la valeur, c’est d’ailleurs pour cela qu’ils sont si grassement payés. Il suffit de mesurer la place prise par quelques causeurs illégitimes dans la production de l’opinion publique pour avoir une idée juste de l’étendue des dégâts. Chacun de ces minables pantins représente une écurie à lui seul et la met quotidiennement en scène. Le narcissisme est maximal et avec lui le schématisme de l’offre. S’en suit un détournement et une recomposition inédite de la parole publique. Ces machines autistes à broyer le social ne laissent aucune place à la société qu’elles pillent symboliquement.

 

  • Tout un tissu de médiations politiques serait à reconstruire et pas seulement dans le monde ouvrier. Cela fait bien longtemps que les professeurs ne peuvent plus compter sur les grandes centrales syndicales au service des intérêts de quelques  professionnels délégués qui ne voient plus les classes depuis longtemps. Faudra-t-il qu’ils mettent eux aussi un gilet pour faire cours avant d’aller lécher les pieds des animateurs millionnaires pour avoir cette visibilité tant recherchée ? Ces mêmes animateurs qui abrutissent les élèves qu’ils cherchent à instruire.

 

  • Tout est fait pour que le monde du travail soit rendu invisible, ce sale monde, ce monde indigne qui passe mal à la télévision. Toute cette quotidienneté du labeur, de l’effort et de la souffrance qui fait du tort à l’image de la « start up nation » promise par le « président philosophe » des gens de lettres et de fric. Au fond, ce qu’il faut abattre autant politiquement que symboliquement c’est toute une classe parasitaire et improductive de la population française. Improductive du point de vue de la matérialité autant que du point de vue des œuvres de l’esprit.

 

  • Les parasites ne créent rien mais vivent au dépend de ceux qui créent de la richesse tout en les humiliant. Cette situation serait révolutionnaire si toutes les articulations étaient faites, si la compréhension globale de cette exploitation, à la fois matérielle et cognitive, était parfaitement comprise. Si cette compréhension enfin était un mobile suffisant d’action. A ce niveau d’intégration, le spectacle est cependant tout puissant. Il code et décode à sa guise. Il anéantit dans l’œuf toute volonté de révolte. Pour cette raison, nous n’en sommes qu’aux premiers sabotages mais le processus semble déjà irréversible. La question des limites de l’humiliation sera évidemment déterminante pour la suite.

Les ennemis de la contradiction et de la vie

Les ennemis de la contradiction et de la vie

(Caspar Friedrich, La mer de glaces)

  • La première question sérieuse à se poser est de savoir comment remettre de la contradiction, ce que les anciens appelaient de la dialectique, au milieu des sophistes, des camelots, des marchands de mots et des faiseurs de culture. La culture générale est à critiquer car elle est éminemment non dialectique. Sa fonction est de niveler les contradictions réelles que charrie nécessairement l’ordre social dans une maïzena culturelle indifférenciée. Il est nécessaire, par conséquent, de réintroduire du réel. Cette réintroduction n’a rien à voir avec l’hyper réalité saturante dont nous sommes quotidiennement abreuvés. On ne peut réintroduire du réel, donc de la contradiction, sans faire appel, c’est là le plus grand défi, à un imaginaire de délivrance qui use de la fonction de l’irréel. Le réel a besoin de l’irréel, d’être symbolisé à bonne distance pour apparaître.  Nous devons nous déprendre des simulations immédiates du monde pour le retrouver, abattre les simulations de pensée qui les accompagnent pour le faire jaillir à nouveau. Cette déprise et ce jaillissement sont solidaires. La critique est en cela une disposition fondamentale de l’esprit à restaurer quelque chose. Il est évident que cette restauration sera symboliquement violente. Nous avons beaucoup trop concédé, la glace à briser est épaisse.

 

  • Depuis des années, les faiseurs de culture, devenus de pâles animateurs régionaux, chacun délimitant l’étendue de sa petitesse autorisée,  sont préservés de la critique, cachés derrière des thèmes soi-disant au-dessus de la mêlée. Il faut bien comprendre que cette logique de dépolitisation des idées (il n’y pas de politique sans contradictions) est au cœur du problème. L’élection du « président philosophe » nous en a donné un exemple édifiant, une sorte d’acmé très au-delà du ridicule. Depuis des décennies, de très nombreuses productions culturelles, à la télévision, à la radio, dans la presse écrite, estiment ne pas avoir de comptes à rendre à une forme de critique qui ne se contente pas de consommer de la culture mais qui la juge aussi du point de vue de ses effets politiques. Cette indifférence à la contradiction était d’autant plus aisée que les discours de dépolitisation, ces offres divertissantes pour un public docile et fort peu exigeant sur le fond, bénéficient de larges appuis médiatiques eux-mêmes formés sur les ruines intellectuelles d’un abandon.

 

  • Depuis trois décennies, le travail de démolition a consisté à réduire la critique à n’être qu’un point de vue, une opinion, une perspective parmi tant d’autres. Il est bien venu d’afficher dans les dîners en ville son « scepticisme tranquille », son relativisme chancelant, son beckettisme ouvert. Un journal comme Le Monde, dans un somnambulisme étonnant, pensant peut-être s’adresser à quelques lecteurs incertains, ose répondre à des esprits formés comme à une bande  d’auditeurs autodidactes à la retraite. Ce mépris, dissimulé derrière une courtoisie de façade, est aisément compréhensible. En face, il n’y a plus rien depuis longtemps ou si peu. La grande débandade de l’esprit qui ne nie plus.

 

  • L’idéologie de l’incertitudel’incertitude devient une idéologie quand elle empêche de structurer des discours qui interrogent le fonctionnement des instruments de légitimation – fait suite à la morale provisoire des années 80. De la critique marxiste à la morale provisoire, de la morale provisoire à l’incertitude définitive. De la contestation politiquement articulée aux règnes sans partage des petits sophistes de la culture. Quelques noix creuses, des marottes usées (la plus usée de toute étant évidemment l’anti-totalitarisme), quadrillent cet espace cotonneux. Aucun désir, aucune puissance réflexive, aucune force. Du mou, des thèmes recuis, un frisson sexuel pour aguicher le chaland en fin de course. Bref, on s’emmerde, on ne pense pas (ou mal) et en prime on bétonne l’autoroute Vinci pour la cohorte des médiocres adaptés qui arrivent au pas de charge dans ce désert.

 

  • Cette situation calamiteuse, car stérile, doit être décrite et combattue. Pourquoi ? Pour instaurer la dictature du prolétariat ? Non mes amis, soyons moins ambitieux. Sans compter que les régimes autoritaires qui crient au complot dès qu’une objection devient gênante ou qui psychiatrisent les critiques qui touchent leur cible, nous en connaissons déjà un rayon. La réponse va peut-être surprendre mais il semblerait que notre bon plaisir (je critique parce que cela me plaît) rencontre une certaine sensibilité à l’injustice, une forme de morale que nous n’avons aucune raison de dissimuler sous le tapis de la bienséance. Non pas, là encore, pour en faire un petit thème apéritif dans un boudoir feutré mais pour lui donner une consistance réelle en situation. Les notions de philosophie, n’en déplaise aux causeurs, ne sont pas seulement des prétextes pour mettre en scène son art de la parole mais recouvrent d’inquiétants problèmes pour celui qui prend un peu la pensée au sérieux.

 

  • Au-delà du plaisir et de la morale, nombreux sont ceux qui étouffent dans un univers mental non contradictoire. Peut-on en effet vivre dans un monde strié de contradictions réelles et consommer à ce point des discours hors sol ? Peut-on accepter de se voir accuser de faire des procès d’intention quand nous réclamons un juste droit à la contradiction et à l’affrontement dialectique, quand nous sommes tout simplement au travail  ? Rien de plus qu’un juste droit de réponse. Nos ennemis, car ils le sont, sont-ils capables d’un début de probité ? Ont-ils la force d’entrer dans l’arène ou se contenteront-ils jusqu’à la fin des fins de leur culture en coton-tiges à distance du problème posé ? Car nos questions sont aussi fermes que notre volonté. Au-dessus d’elles, comme gravée sur le frontispice de la critique, sans ordre ni mesure, celle-ci domine : comment en sommes-nous arrivés là ? Je me pose quotidiennement cette question en lisant Grosz, Adorno, Kraus et bien d’autres. Comment avons-nous pu accepter une telle liquidation sans proposer, au moins, un baroude d’honneur ? Comment vivre autrement qu’au ralenti avec aussi peu de force et autant d’incertitudes tranquilles ?

 

  • Ce qui vaut pour la pensée, vaut pour l’action. La violence insensée de quelques hommes en gilets jaunes qui courent dans une rue pour lyncher un bonhomme représentant fantasmatique d’une chaîne d’information poubelle doit nous réveiller ? Où en sommes-nous exactement avec l’homme ? Que se passe-t-il ? Qu’est-il en train de nous arriver ? Si nous ne parvenons plus, par faiblesse et anémie, à faire vivre de la contradiction, à créer des zones radicalement dépressionnaires, nous n’aurons bientôt plus la force de vivre tout court. La dépolitisation des discours, la disparation de l’affrontement irréductible, cette réversion effrayante du mal dans le bien, du négatif dans le positif, n’est pas une broderie littéraire mais une condition d’existence. L’homme est un nœud de contradictions, pas une étole d’incertitudes.

La France ne sera jamais l’Amérique

La France ne sera jamais l’Amérique

« On ne veut bien que ce qu’on imagine richement, ce qu’on couvre de beautés projetées. »

G. Bachelard, La terre et les rêveries de la volonté.

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  • « Le gallo-ricain », le Macron de Régis Debray, ce pratico-théoricien embourgeoisé, ce révolutionnaire désabusé de la carafe et du verre d’eau, est en train de boire le bouillon. Et ce n’est que le début. On peut bien sûr s’asseoir sur l’histoire des peuples, sur l’étrangeté d’une culture, sur sa résistance. On peut monter sur une estrade en toc en levant les bras au ciel,  faire le malin avec une bande de jeunes adaptés aussi transparents qu’un calque de collégien, appeler le président des Etats-Unis en clignant de l’œil devant des faiseurs d’images à genoux. On peut même avec tout ça et bien d’autres tours de foire gagner une élection présidentielle. Mais on ne peut pas transformer la France par caprice.

 

  • C’est qu’il y a là-dedans des vieilles âmes, une gouaille qui n’est pas encore totalement vaincue par l’entreprise de démolition en cours, un esprit de révolte qui n’est pas entièrement soluble dans la mauvaise tisane des politologues des chaînes à abrutir. C’est cela aussi que j’ai vu sur les ronds points, au barrage de l’A 10, à Angoulême, à Poitier, sur le pont d’Aquitaine. On peut bien sûr se dire que ce n’est rien, que ces hommes et ces femmes ne sont que des beaufs sans culture générale sur le bas côté de la grande marche de l’Occident mondialisé. Que l’Allemagne a une autre discipline. On peut faire le malin sur les extrêmes, les rouges et les bruns, les fesses bien au chaud dans son appartement du 14eme. On peut même avec tout ça passer pour un philosophe ou un homme de lettres. Mais on ne peut pas soumettre la France par décrets.

 

  • Nous avons une langue, des mots, des charrettes d’images pour labourer le vide qu’on nous offre quotidiennement à bouffer. Et nous allons labourer. La France a une consistance, une densité, une histoire. On peut bien sûr ne voir là que réaction stérile et poussière séchée. On peut préférer à ces vieilles lunes la disruption et le changement perpétuel. On peut même bousiller cet imaginaire au nom de la dénonciation du fantasme nationaliste et du sang versé dans les tranchées de Verdun. On peut faire parler les morts quand on ne sait plus parler soi-même. Mais on ne peut nier la France par cynisme.

 

  • Le bouillon sera salé et il y en aura des litres. Les pires représentants de ma génération, flottante et stérile, nés dans le désert de l’histoire, vont chuter lourdement de l’estrade. Ce triste épisode n’aura été au fond qu’une parenthèse. L’homme qui se croyait nouveau, le kid de la modernité tardive, la baudruche du marché sans terre, va donner à la France l’occasion d’un réveil. C’est déjà le cas. N’attendez pas de ce premier sursaut des envolées lyriques sur les barricades de Paris. La cuite des quarante dernières années, l’âge du gallo-ricain de Debray,  a laissé des traces sûrement irréversibles, une balafre profonde dans l’esprit d’un peuple. Nous avons cédé du terrain mais la France ne sera jamais l’Amérique. Le gallo-ricain va perdre bruyamment le second terme de la charrette dans le bouillon d’un peuple qu’il ne connaît pas.

 

 

 

Le rouge-brun

Le rouge-brun

  • Ne vous trompez pas, le rouge-brun n’est pas la tendance automne-hiver du magazine Elle mais plutôt la mauvaise couleur sur le nuancier Panton des médiocraties de l’hyper-centre. Tout ce qui s’éloigne de la ligne  progressiste, démocrate et européenne relèvera à terme du rouge-brun. Toute critique un peu instruite est très vite accusée aujourd’hui de faire le jeu des extrêmes. En France, extrême gauche et extrême droite. Nous avons ainsi assisté à une profonde recomposition de l’imaginaire politique lors de la dernière élection : de la bipolarité droite-gauche (particulièrement peu claire depuis 1983) à une opposition Lumières contre rouge-brun, parti unique de gouvernement contre extrémistes de tous poils. La stratégie élémentaire du pouvoir consiste ainsi à mettre en avant l’extrémisme, la fameuse violence (tantôt de l’extrême droite, tantôt de l’extrême gauche) pour justifier sa permanence et masquer son vide politique. Même si cette stratégie montre aujourd’hui ses limites, elle reste tout de même encore opérante dans les urnes et dans les imaginaires.

 

  • La perception médiatique globale du mouvement des gilets jaunes s’inscrit évidemment dans cette logique. Soit vous défilez sagement avec des ballons roses (manif pour tous) ou violets (manif contre les violences sexistes), soit vous êtes rouge-brun. Pour comprendre la nature d’une action, il convient de réfléchir à ce que le pouvoir dit d’elle. Jamais un gouvernement ne dira qu’il a honte de la famille ou qu’il est fier des violences sexistes. Par contre, il peut le dire d’un mouvement qui, sans être affilié à un quelconque parti politique, est politique dans son essence. Une fois encore, il faut tordre les mots de ceux qui les tordent. Certains gilets jaunes eux-mêmes, par peur d’être situés donc réduits à un schéma d’interprétation mécanique qu’ils connaissent parfaitement, ont vite fait de dire : nous ne sommes pas politiques ! En réalité, ils sont au plus haut point politiques dans un univers de représentation qui lui ne l’est plus du tout. Le renversement est complet : ceux qui rappellent avec leur gilet jaune le politique dans l’espace public se disent non politiques et ceux qui dépolitisent quotidiennement les discours se présentent comme des experts politiques.

 

  • C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’usage de la formule rouge-brun. Disqualifier le politique en le simulant par un discours sur le politique dont les codes (extrême droite, extrême gauche, rouge-brun, fasciste, anti-fa etc.) permettent de construire une textualité quasiment infinie. Il va de soi, une fois encore, que ces discours dissuasifs ont une double fonction : dépolitiser avant de repolitiser dans un code dont vous resterez à jamais prisonnier. La fameuse alliance impossible entre l’extrême-droite et l’extrême-gauche alors que ces deux groupes sont,  pour une large part, totalement artificiels.

 

  • La surmédiatisation d’une infime partie de ces groupes, groupuscules surmédiatisés en proportion de leur nombre réel, nourrit une mythologie utile aux gouvernements médiocratiques. Les médias en redemandent. Des reporters imbéciles, des gourous internétiques testostéronés et autres publicitaires en mal de gloire attisent le tout en épandant un vocabulaire guerrier (fa-anti-fa), devenant ainsi les alliés objectifs du cynisme au pouvoir qui n’en demandait pas tant. Ces idiots utiles, aussi abstraits et irréels que ce qu’ils sont supposés combattre, entretiennent eux  aussi la dépolitisation ambiante, rendant inaudible la voix des sans voix en gilets jaunes. C’est ainsi que l’on mesure le vide de notre époque, tout autant que le déni du politique (les deux étant d’ailleurs profondément liés).

 

  • Le piège, une fois encore, est symbolique mais il n’est pas pensé puisqu’on ne pense plus le symbolique. Et on ne pense plus le symbolique parce qu’on ne pense plus. C’est pourtant simple à comprendre. Je résume : l’hyper réalité dans laquelle nous baignons, la saturation d’images, de flux de conneries, de bribes de tout, de discours imbéciles, déstructure profondément notre univers mental. Incapable de raisonner en catégories abstraites (symbolique en est une), collés aux écrans comme des mouches à merde, nous passons d’une couleur à l’autre : arc-en-ciel, rose, violet, rouge-brun pour arriver, en fin de course, à prendre les flashs stroboscopiques que nous recevons pour des réalités. Les deux bénéficiaires de cet effondrement, ils se tiennent d’ailleurs la main, sont les médias de masse et les politiques du vide. Les grands perdants : l’intelligence et le bien commun. Tant que nous ne parvenons pas à briser cette sidération, nous sommes condamnés à une montée aux extrêmes, non pas du rouge-brun, mais de la simulation et de la violence.

La profondeur de la révolte – III – Les critiques

La profondeur de la révolte – III – Les critiques

(Victor Hugo, Dessin)

  • En 1999 sortait à la NRF Le nouvel esprit du capitalisme, un fort livre de 900 pages : la force de la critique, le rôle de la critique, la logique de la critique, la critique sociale, la critique artiste, l’empêchement de la critique, le renouveau de la critique etc. Mon coude droit est actuellement posé sur cette somme (1). Depuis, on ne compte plus les productions critiques, les textes critiques, les sommes critiques. Ma bibliothèque en est remplie. Le dernier volume en date : Le désert de la critique, déconstruction et politique (2). Par déformation intellectuelle, je m’empresse de consulter ces textes dès leur sortie mais je les achète de moins en moins car ma question est toujours la même : qui dérangent-ils ?

 

  • J’ai eu un temps le projet de rédiger une thèse à ce sujet à l’EHESS : dialectique de la critique, un titre de ce genre. Je me suis ravisé après deux années d’écriture. J’étais en train d’ajouter ma glose à une glose déjà fort conséquente. Les rapports contrariés que j’ai eu avec ce qu’on appelle le monde de l’édition ont eu raison de mes dernières velléités dans ce domaine. L’idée est simple : vous pouvez publier et diffuser toute la critique théorique que vous voulez à condition de ne déranger aucun pouvoir, de ne viser personne en propre, de laisser le monde à la sortie de votre critique dans le même état que vous l’avez trouvé en y entrant. La critique s’adresse ainsi à une petite frange de la population, formée à l’école, capable de comprendre des distinctions structurelles (critique artistique, critique sociale) car elle a les moyens d’attacher un contenu à ces concepts mais qui n’a aucun intérêt objectif à remettre en question sa raison sociale à partir d’eux. C’est évidemment le cas de France culture.  

 

  • Longtemps, je me suis dit (qui ignore la naïveté des esprits formés au contact des textes philosophiques ?) que l’empilement d’arguments et d’analyses aurait raison de cet état de fait. Qu’il suffisait de démonter quelques logiques élémentaires pour lever ce gros lièvre. Hélas, je sous-estimais la puissance de la dénégation et la force d’une raison fort peu raisonnable :  la raison sociale.

 

  • Celui qui tient un magistère ou un micro (le second s’étant progressivement substitué au premier) a des intérêts objectifs particuliers à défendre. J’ai moi-même des intérêts objectifs particuliers à défendre lorsque je me bats contre le massacre programmé de la réflexion critique à l’école. La question est de savoir si ces intérêts objectifs particuliers vont dans le sens de l’intérêt général, autrement dit si ce que je défends vaut au-delà de moi-même. Là encore, sur ce seul critère déterminant, j’ai compris (j’avoue qu’il m’a fallu un peu de temps tout de même) que les éditeurs de cette fameuse culture (critique pourquoi pas) ne raisonnaient pas du tout de cette façon. Pour eux, la critique est un objet d’édition, de publication, un objet culturel qui doit rencontrer un marché. Avant de faire œuvre critique, il est donc essentiel d’identifier le marché. L’intérêt particulier objectif doit s’accorder avec d’autres intérêts particuliers. L’intérêt général ? Mais de quoi parlez-vous ?

 

  • Critiquer la dépolitisation des discours sur la politique à France culture, à la suite de ce qu’a pu faire Pierre Bourdieu, ce n’est pas simplement émettre une critique, c’est déranger des intérêts objectifs particuliers qui n’ont que faire de l’intérêt général. C’est ici que vous retrouvez pleinement le sens de la très belle phrase de Bakounine mise en avant par Pierre Bourdieu dont il ne faut pas tout de même sous-estimer la dimension anarchiste : « Les aristocrates de l’intelligence trouvent qu’il est des vérités qu’il n’est pas bon de dire au peuple. » Je pense, vous l’avez compris, l’inverse : toutes les vérités sont bonnes à dire au peuple.

 

  • Evidemment, chère Adèle Van Reeth, cher Nicolas Truong, les fines manœuvres de France culture ou du Monde pour exclure du débat public des intellectuels qui ne cirent pas les pompes du pouvoir sont invisibles pour les désormais fameux gilets jaunes.  Invisibles mais pas inaudibles, c’est cela que vous devez comprendre désormais, vous et toutes les fausses queues de la culture mondaine qui œuvrent à placer au pouvoir des hommes qui n’ont que faire de l’intérêt général et qui fracturent profondément la République. Bien sûr, vous pouvez marginaliser l’affaire, la minorer, l’exclure du champ des débats. Bref, nous prendre pour des cons. Je le comprends, c’est de bonne guerre. A votre place d’ailleurs, avec la même raison sociale, je ferais peut-être de même. L’homme est aussi faible et facilement corruptible. Cela ne signifie pas pour autant que le mobile de l’action critique soit le ressentiment ou la jalousie. Cette psychologisation n’honore personne et ne grandit pas la pensée, encore moins la politique. Il se trouve que certaines positions sociales nous rendent plus attentifs à la question de l’intérêt général que d’autres. Enseigner toute une vie dans l’école publique – et pas seulement deux ans en ZEP pour avoir la médaille Télérama –  vous rend forcément plus sensible aux questions républicaines. Soigner à l’hôpital, déplacer des hommes et des femmes au quotidien, nourrir en cultivant sainement la terre etc. Si cette sensibilité s’accompagne, en outre, d’une affinité pour l’anarchie et la liberté radicale, vous vous orientez logiquement vers une forme de critique qui dérange un peu plus que celle de L’Obs, de Libé, de France culture, du Monde, de Télérama.

 

  • Tout cela a-t-il un coût ? Oui, si l’on raisonne dans les cadres du mondain et de l’arrivisme qui tiennent lieu aujourd’hui de mesure de la créativité et de la réussite ou de la soumission, c’est tout un.  Cela dit, que tout le monde se rassure, rien de très nouveau sous le soleil. Vous n’aurez jamais la gloriole facile au festival d’Avignon. Jamais on dira de vous, entre deux petits- fours  sous un bon soleil : ah Madame, quel auteur iconoclaste, subversif, impertinent. Quel homme entier peut se satisfaire de cela, je vous le demande ? Quelle femme libre peut accepter de pareilles miettes ? (3) Au fond, c’est un vieux problème que je pose là, un problème décisif pour qui va au-delà.

 

  • Je n’ai pas brûlé de pneus hier, je n’ai pas non plus hurlé « Macron démission » mais le cœur y est. J’ai un vieux diesel (350000 km, Ford Focus, 2003), je suis propriétaire, un crédit sur le dos et pour 25 ans, professeur agrégé de philosophie dans l’école publique. Je gagne 3000 euros net par mois en moyenne, je suis à l’échelon 9. Les grilles sont publiques contrairement aux salaires de ceux qui font la morale au peuple à la télévision ou à la radio. J’aime la réflexion et les idées. Ma critique est située, limitée, incarnée. J’ai eu la chance de naître dans un milieu formé, de trouver ma voie dans le labyrinthe des études supérieurs. Pour une raison qui m’échappe encore, je hais les faisans qui oppriment l’esprit en toute bonne conscience, les faquins, les fausses queues, les demi habiles. Emmanuel Macron représente pour moi, et je ne suis pas le seul, une sorte d’anti-monde, une réalité qui à la fois m’échappe complétement (je ne comprends pas que l’on puisse se satisfaire de sa vie) et me dégoûte en tant qu’elle oppresse les autres. J’ai les moyens de structurer ce dégoût, d’en faire quelque chose, de le penser et par conséquent de m’en libérer.

C’est cela qu’il faut donner aux enfants de la République : les moyens effectifs de se libérer du dégoût que suscite un monde sans âme à la liberté factice.

 

 

(1) Pratiquement, pour un droitier, il est utile de surélever le coude gauche pour taper sur le clavier.

(2) Editions Echappée, 2015. Un livre intelligent et fin, théorique, mais de mon point de vue inefficient. Qui dérange-t-il ?

(3) Voici exposé en une ligne mon féminisme, Eugénie Bastié. (#metoo)

BFMTV, petite variation sur la terreur

BFMTV, petite variation sur la terreur

  • BFMTV, une chaîne de merde – veuillez excuser mon langage grivois mais il existe en langue française des mots usuels pour désigner certains états de la matière décomposée – diffusa pour la première fois à la fin de l’année 2005. Plus de trois siècles avant, Descartes commence son Discours de la méthode par ceci : « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ». Le bon sens autrement dit les lumières naturelles. C’est peut-être pour cette raison, dans un monde qui en compte de moins en moins (à l’exception des bougies en fin d’année) qu’il était de première nécessité, en ce début de siècle, de pourrir massivement les esprits. BFMTV ou le pourrissement du bon sens 24h/24h, 7j/7, partout en France

 

  • La machine à javelliser la jugeote, présentée par une équipe de Playmobil, diffuse en continu son matraquage sonore. Du Kebab de Saumur au PMU de Lons-le-Saunier en passant par le Royal Burger d’Aurillac, vous pourrez, à toute heure, remplir votre âme des immondices stroboscopiques mais planétaires du clip de la chaîne qui revient à intervalles réguliers. Une fois cet odieux  supplice passé (il revient tous les quart d’heures, rassurez-vous), deux poupées de cire, l’une mâle, l’autre femelle, vous guideront dans votre sidération cathodique. Des bandeaux latéraux permettent aux débiles légers de suivre le fil de l’info. La chaîne d’Etat laisse parfois la place à un gueulant encadré par un cardon sanitaire de trois spécialistes de rien du tout aux rictus figés. Deux formules rituelles annoncent et clôturent ce droit de parole : démocratie et extrêmes.

 

  • En ces lieux désertés par la saine intelligence, commune à tous avant d’être massacrée au début du siècle par de telles offres télévisuelles en bouquets, inutile d’exercer votre sens critique. C’est à prendre ou à laisser. Soit vous fuyez, soit vous vous abrutissez. Principe du tiers exclu des chaînes d’info. Tout est à prendre ou à jeter. Soit vous avalez le cacheton, soit vous le jetez à la poubelle. C’est comme cela que commence la terreur.