Le peuple d’à côté

Le peuple d’à côté

 

 

  • Combien d’éditorialistes, ces nouveaux parasites du spectacle, ces minables causeurs surpayés, oublient de se demander pourquoi des retraités, j’en ai croisé beaucoup aujourd’hui, supportent de passer toute une après-midi à suffoquer dans les gaz lacrymogènes copieusement déversés sur une foule pacifique dans son écrasante majorité ? Pourquoi ces hommes et ces femmes se mettent soudainement à parler entre eux, de la France, du CICE, de l’impôt sur la fortune, de la prétention du président de la République, de la démesure de l’usage des gaz lacrymogènes, de l’Europe, au milieu de la fumée une écharpe sur le nez et les yeux en pleurs ? En règle générale, un samedi après-midi, la grande déambulation urbaine bordelaise consiste à arpenter à moitié endormi, dans un sens et dans l’autre, la rue Sainte-Catherine, ramener un ou deux sacs plastiques et rentrer chez soi sans parler à personne.

 

  • Soudainement, les gens se parlent, ce que décrivit très bien Michel De Certeau dans La prise de parole. Ils se parlent et s’étonnent de se connaître s’y bien. Ils vivent des quotidiens assez semblables, partagent une forme d’ironie sur le pouvoir, n’attendent pas le grand soir mais se disent qu’il est plaisant d’être là et de perturber ce qu’on leur présente partout comme l’inéluctable marche du monde. Le slogan fédérateur « Macron démission », un slogan pertinent, résonne bien aux oreilles, il est assez net et emporte l’adhésion de cette masse étonnante. Si l’on met de côté les inconvénients du gaz, on ressent de façon palpable une communication entre les êtres totalement étrangère à cette autre communication, la médiatique, dont la principale fonction, rappelons-le, est d’abrutir pour vendre.

 

  • Une forme de joie peut poindre, certainement liée à la libération d’une parole que l’on entend jamais. Un type devant moi, la gueule burinée, en souriant, entre constat et blague : « Trump, lui, il nous comprend les gilets jaunes ». Intéressant, étonnant. Cela donne envie de nouer la discussion, d’échanger, d’aller voir plus loin. Il y a toujours des surprises là-dedans et de puissantes vérités. Des trouvailles. Cette histoire de gilet jaune par exemple, retourner toutes ces normes absurdes et infantilisantes sur elles-mêmes, n’est-ce pas beau ? N’est-ce pas excellent ? De l’autre côté par contre, du côté de la communication médiatique, c’est la mort assurée, la décomposition finale. Le néant d’idées et de réalité. Aucune surprise, c’est immonde du début à la fin. Immonde ou sans goût, tout dépend du plateau. Aucune parole réelle ne peut sortir de ces dispositifs, de cette thanatopraxie du politique. Quelques effets, cela arrive, aussitôt dupliqués, reproduits et étiquetés comme des insectes morts sur la toile du même. Tout ce qui arrive dans une foule qui gueule un samedi après-midi dans les rues de Bordeaux centre surchargées de lacrymogène sera unique, induplicable.  Personne ne pourra faire dessus une plus value.

 

  • Tout dépend de la capacité que nous aurons demain de vivre et de penser à côté du grand processus de dressage anthropologique en cours. Depuis plusieurs semaines, nous voyons gonfler une foule marginale, le peuple d’à côté. Celui qui ne s’adapte pas complètement, qui ne baisse pas tout à fait la tête ou la culotte, qui se marre aussi hors des comiques d’Etat, qui pense sur les pieds des autorisés de la parole experte, qui ne mange pas jusqu’au bout les nourritures pourries du spectacle, qui n’a pas exactement tous les bons goûts de France culture etc. Ce peuple-là ne demande pas simplement une hausse des salaires. Seuls les crétins pensent cela ou plutôt ceux qui ne pensent qu’à ça. Il résiste à tous les dispositifs qui veulent le faire exister à sa place.

 

  • Au fond, le peuple ne veut pas seulement plus de démocratie ou plus d’argent. Il veut qu’on lui foute la paix, qu’on arrête de venir le provoquer tous les quatre matins, que les petits blancs becs, les merdeux du monde, les Macron, cessent de lui dire l’endroit exact où il doit poser ses grosses fesses rétrogrades et passéistes. Car en guise de liberté et de progrès, c’est à un harcèlement auquel il a droit : normes insensées, flicages  quotidiens, radars-gabelle, taxes éco-planétaires, ponctions variables, réformes inutiles etc.

 

Le libéralisme n’est pas du tout libéral pour le peuple. C’est un dressage violent, une mise au pas qui est l’autre nom de son exploitation économique, de sa rationalisation intégrale afin de maximiser des profits qu’il ne voit pas.

 

  • Cela ne dérange pas les déjà dressés, les serviles, ceux qui ont depuis longtemps, pour réussir dans ce bas monde, baissé plus bas la tête et la culotte. Les Macron et autres porteurs de grands projets hurlants et disruptifs pour un peuple qui n’en a cure intériorisent depuis belle lurette la soumission aux intérêts qu’ils servent et ils le savent très bien. Ils n’ont pas la liberté romantique de gueuler dans la rue, de courir comme des lapins enfumés et de finir par boire le verre de l’amitié les yeux rouges. C’est justement cela qui les rend très dangereux et méchants, cette méchanceté impuissante qu’ils appellent justement, en usurpant le mot, République.

 

De la République, ils n’en connaissent pourtant ni la joie, ni la puissance, ni la liberté.

Au démocrate de salon

Au démocrate de salon

« Toutes les lucidités sont criminelles »

Emil Cioran, « Le renoncement de la liberté », 1937

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  • Les appels désespérés (qui les écoute d’ailleurs quand on sait le discrédit qui frappe aujourd’hui les donneurs de leçons médiatiques) à la responsabilité, au calme, à la non-violence, les #stopviolence et autres gadgets affolés de dernières minutes ne changeront rien au processus qui s’est enclenché depuis plusieurs semaines. Nous allons donc, dialectiquement, en passer par la violence.

 

  • Nous savons désormais qu’en manifestant dans la rue, en contestant un pouvoir qui se replie chaque jour passant dans une logique de violence sans issue, nous risquons de sortir défiguré, de perdre un œil, une main ou plus. Inutile pour cela d’aller au contact de la force publique ou de jouer les va-t-en-guerre. Ces jours-ci, des lycéens, de jeunes adultes, à bout portant, furent grièvement blessés, des manifestants molestés au nom de l’ordre, des retraités roués de coups dans un espace public qui se restreint de jour en jour et une communication d’Etat qui ne cache plus ses stratégies  morbides. Ces jours-ci, les forces de l’ordre furent attaquées comme rarement sous la Vème République, obligées de battre en retraite, de protéger leur vie, trouvant parfois dans quelques cibles faciles et isolées l’occasion de décharger une impuissance qui leur vient d’en haut.

 

  • Nous sommes à un tournant. Ce n’est pas Camus qu’il faut lire pour le comprendre mais des auteurs infréquentables pour le bon goût des démocrates raffinés. Il faut mettre les mains dans l’abjecte, regarder aux fonds des poubelles, exhumer l’inconscient de notre époque, râcler le purin de l’homme libre. Faire, en somme, le sale travail. J’ai sous les yeux l’Apologie de la barbarie d’Emil Cioran, un texte en particulier « Le renoncement  à la liberté », publié dans Vremea, le 21 février 1937. Ce texte, avec d’autres, réédités par les éditions de l’Herne (un authentique travail d’éditeur pour une fois) est le seul que je connaisse à poser réellement le problème de la violence et de la démocratie ou plutôt du régime que l’on appelle encore démocratie par usage et abus.

 

  • Cioran, à contre-pieds de tous les démocrates de salon, expose les raisons pour lesquelles les hommes, dans certaines conditions déterminées de l’histoire, préfèrent renoncer à la liberté plutôt que d’être intoxiqués par elle. Il écrit ceci : « la démocratie est la plus grande tragédie des couches sociales qui ne participent pas directement à l’histoire ». Voilà aujourd’hui ces couches ralliées de force à un projet dont elles ne se sont plus depuis longtemps les agents, un projet de civilisation qu’elles subissent de jour en jour toujours plus violemment. Elles sont sommées de marcher, de suivre le pas, « sans avoir aucune adhérence ». On leur demande de flotter alors qu’elles sont encore enracinées à quelque chose. On les arrache à leur condition sans faire d’elles « un facteur actif de l’histoire », de sorte, ajoute Cioran, que « la plèbe éternelle a été engagée dans une responsabilité pour laquelle elle n’avait aucune appétence. »

 

  • Nous savons, là réside la plus criminelle lucidité, que les arguties sur la violence, les finesses camusiennes sans Camus, masquent notre volonté de ne rien changer à l’ordre des choses. Telle est la véritable nature de notre cynisme et de notre dévotion à cette démocratie marchande dont nous avons parfaitement calibré la valeur. Nous savons, là réside la plus effrayante conscience, que le fond de ce mouvement historique n’est pas démocratique, qu’il s’agit d’autre chose, d’une force autrement plus violente et dévastatrice qu’un énième aggiornamento participatif et citoyen. Nous savons enfin, là réside la plus grande solitude, que la liberté n’est pas le terme, qu’il y a plus, que la brutalité de l’histoire est, comme l’affirme Cioran, « la seule solution contre le désabusement de l’intelligence. » L’histoire choisit alternativement entre l’espoir de la liberté et la destruction des conséquences  du déracinement qu’elle occasionne. Le balancier oscille sans cesse. Nous sommes au point de retour. Le démocrate de salon et ceux qui légitiment l’insurrection depuis le leur se font face.

 

  • Les premiers s’arrangent avec leur cynisme et leur dévotion. Ils savent parfaitement, les voilà désormais bien informés, que sans cette brutalité qu’ils masquent de leurs bons mots, le même reviendra au même. Les morts ont toujours eu le pouvoir de renverser les vivants, ils les gouvernent. Mais les belles âmes du statu quo, les moralistes du temps qui soignent leur conscience plus que leur probité, ne détestent pas à ce point ce qu’ils ont sous les yeux. Les seconds rechignent, en général, à voir la violence qui les fascine, l’incapacité dans laquelle ils se trouvent de vivre sans axe et sans structure. Pour des raisons subtiles, qui échapperont toujours au démocrate de salon, l’intellectuel isolé rejoint la plèbe éternelle qui ne dissertera jamais sur la légitimité de la violence, celle qui cogne et se brise contre le temps. Elle a d’autres choses à accomplir cette plèbe éternelle. Son destin est d’une autre nature. Son héroïsme aussi.

 

  • « Une époque de libertés infinies, de démocratie « sincère » et extrême, qui se prolongerait indéfiniment, signifierait la chute inévitable de ‘humanité. » Que nous dit Cioran et à qui parle-t-il ? Qui peut aujourd’hui comprendre la profondeur de cette idée sans nous ensevelir défensivement sous sa mélasse démocratique, sans rouvrir les charniers d’une histoire qu’il n’a pas vécue, sans nous assommer de grandes leçons humanistes ? Les intellectuels, les philosophes, les causeurs ne font pas l’histoire. Ils la contemplent et la mettent en forme. Demain, le démocrate de salon et l’apologue de l’insurrection ne seront pas en première ligne. Que le premier ne fasse pas hypocritement la morale au second, que le second soit au moins lucide sur sa brutalité d’emprunt. Les deux font souvent banquette.

 

  • Vient alors le moment du choix, de la détermination. De quel côté se situer ? Il n’y a pas de moyens termes, il n’y a pas d’issues, il n’y a pas d’équilibres branlants. Il n’y a que des choix nets. Toutes les arguties normatives sur les limites de la violence manquent leur cible et finissent par succomber dans le désert de la liberté. D’aucuns se sentent à l’aise dans ce désert, grand bien leur fasse, dans ce torrent de vacuité qui finit par placer au pouvoir des spectres qui renvoient à la plèbe l’image arrogante de son éternelle défaite. Ils ne veulent pas de ces spectres ? Qu’ils le prouvent alors, en acte, qu’ils se battent, qu’ils les affrontent, ce qu’ils ne font évidemment jamais.

 

  • Le démocrate de salon est toujours moins bavard quand l’écrasement évite son pied, quand le joug du pouvoir s’exerce sur d’autres et que sa liberté peut lui permettre de flotter encore un peu. D’autres laissent venir à eux des dispositions contraires. Ils savent que la brutalité seule peut changer l’ordre du monde, qu’elle est « la condition du triomphe politique et une défaite spirituelle ». On ne peut avoir les deux en même temps.

 

Les flottants

Les flottants

  • Au fond, si tous les français pouvaient payer leur voiture électrique en se faisant plaisir comme dans les publicités de l’Obs, partir travailler le matin en écoutant les éditos radiophoniques d’Europe 1 ou d’Inter, le sourire aux lèvres, avec cette petite dose de cynisme qui rend la médiocrité supportable, s’ils avaient tous accès aux délices du bon marché, aux voyages dépaysants, à la bonne culture, s’ils achetaient responsable et éco-citoyen en se détournant de la grande distribution et des sacs plastiques, s’ils pouvaient enfin trouver de bons stages pour leurs enfants et compléter les cours par quelques suppléments malins, nous aurions peu de chance de voir des gilets jaunes sur le bord des ronds-points

 

  • Le drame – mais peut-être parviendrons-nous à cette belle résolution un jour et sans violence – c’est que tous les hommes ne sont pas des rentiers du spectacle. Tous ne flottent pas. Plus précisément, tous ceux qui ont un rapport à la résistance du monde matériel et social, du bucheron au professeur de collège, du pompier à l’interne au CHU, en passant par le chauffeur de bus, le vigile de grande surface, le policier et l’ouvrier du bâtiment. Tous ont une résistance à vaincre, une matière revêche à former ou à discipliner. La qualité de cette victoire sur la matière a directement une incidence sur le monde qu’ils habitent. Contrairement aux flottants, ils sont au contact des effets de leur discipline.

 

  • Les revenus du flottant, l’être en survol du tas,  sont très souvent aussi flottants que lui. Prélevés sur des flux abstraits, des échanges monétaires et spéculatifs qui donnent droit à des pourcentages de gain, ils ne travaillent pas au sens d’une œuvre, de la transformation d’une matière revêche pour lui donner une meilleure forme. Nous dirons que le flottant ne forme pas, il fait circuler à distance, ce qui est très différent. Des flux de paroles, de marques, de monnaies. Il échappe ainsi à la résistance du monde matériel et social, cette résistance qui tout à la fois brime l’esprit et le forme.

 

  • Il se trouve que les flottants, les rentiers du spectacle, ont réussi à prendre le pouvoir en valorisant le détachement au monde matériel et social, en faisant de leur situation une sorte de sommet de l’existence humaine, une image parfaite de l’homme. Flotter au-dessus des résistances et de la matière revêche en prenant un bon pourcentage, tel est le must, le raffinement exquis, l’excellence du bon goût. Flotter au-dessus des contraintes serviles, communiquer d’en-haut, piloter de très loin, manager depuis les nuages du cloud, délivrer des leçons de savoir-vivre aux gueulants, admonester les bassesses du monde, faire appel à la paix et à la responsabilité de tous. Baigner dans une douce ambiance de termes anglais feutrés et agréables aux oreilles

Flotter et exploser en vol.

Disruption.

La critique en gilets jaunes

La critique en gilets jaunes

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Lettre ouverte à la classe intellectuelle  médiatique française

Des \"gilets jaunes\", le 1er décembre 2018 devant l\'Arc de triomphe, à Paris.

« Ce mot de finance est un mot d’esclave. »
J.J. Rousseau, Du contrat social (1762)

 

  • Au-delà du cas Macron, ce qui est en train de se jouer en France c’est le procès d’une fabrication de l’opinion dont nous avons aujourd’hui toute la théorie, le procès de la classe intellectuelle médiatique française. Nous connaissons les procédés de dépolitisation, nous en sommes depuis des années les témoins scrupuleux et attentifs, aussi bien du côté des producteurs que du côté des consommateurs. Cette dépolitisation va de pair avec un effondrement de ce que la tradition a pu nommer « pensée critique », une volonté de défier l’existant, de contester les fausses évidences, les avachissements spirituels d’un marché acéphale répondant à la loi de l’offre et de l’offre quand la demande n’est plus qu’une dépendance de l’offre elle-même. Un marché qui marginalise tout ce qui ne va pas dans son sens, tout ce qui n’est pas intégrable dans une forme de spectacle qui a pour fonction ultime de rendre inoffensive toute critique située, réelle et radicale de ce même marché. Des faux penseurs, des faux intellectuels, des faux philosophes ont déserté les formations académiques ayant compris que les institutions ne pouvaient pas répondre aux exigences de leur carriérisme mondain, aux exigences de leur petit narcissisme de classe.

 

  • Contrairement à ce que pensent certains essayistes, le peuple à gilets jaunes n’est pas narcisse. Il subit l’implacable loi du marché, c’est très différent. Son narcissisme est relativisé par ses conditions réelles d’existence et de production. Il est situé, il ne flotte pas d’un plateau télé au suivant, d’un colloque à un autre, d’une conférence de salon à un brunch culturel. Cela fait des décennies que ceux qui prennent sa défense sont accusés par les faux nez du marché de faire dans le populisme, la démagogie, pire de donner des armes théoriques « aux extrêmes ». Tout ce qui vient de la rhétorique y retourne.

Mais quand un peuple transforme la critique de cette rhétorique en action, les masques tombent et chacun doit se déterminer, enfin.

 

  • En 1983 (une année bien connue en France), le philosophe Allemand Peter Sloterdijk publiait la Critique de la raison cynique. En 2017, il faisait la leçon aux français en expliquant que ceux qui critiquaient Emmanuel Macron étaient des enfants rois, que la mondialisation nécessitait du sérieux économique, des « gallo-ricains » pour reprendre une des formules publicitaires de Régis Debray qui n’écrit plus qu’en haïkus avec la complaisance de certaines maisons d’édition devenues des officines mercantiles à valider. Son scepticisme poseur et inoffensif, paraît-il, plait beaucoup.

 

  • Peter Sloterdijk, avant de rejoindre le grand mouvement de liquidation intellectuelle (nous sommes aujourd’hui, il faut bien le dire, au fond du trou) notait ceci : « En effet, dans un monde éclaté en une multitude de perspectives, les « grands regards » sur le tout sont portés plutôt par des cœurs simples, non par des hommes éclairés, éduqués par les données du réel. Il n’y a pas d’Aufklärung sans la destruction de la pensée confinée  dans un point de vue, et la dissolution des morales perspectivo-conventionnelles ; psychologiquement cela s’accompagne d’une dispersion du moi ; littéralement et philosophiquement, du déclin de la critique. » (1)

 

  • Le déclin de la critique a accompagné le déclin du politique. L’une n’étant pas possible sans l’autre. C’est ainsi que nous avons vu apparaître un nouveau profil d’homme dont Emmanuel Macron est en France une sorte d’idéal type. Non plus des cœurs simples, mus par des valeurs exigeantes et authentiquement vécues, mais des stratèges de ce vide, un vide effrayant laissé par le déclin aussi soudain que global de la critique et du politique. Ces hommes, ces faquins, se revendiquent pourtant de l’Aufklärung, des Lumières, mais celles-ci n’ont plus rien à voir avec les Lumières du XVIIIe siècle qui, elles-mêmes, n’étaient déjà pas dénuées d’ombres. A côté des discours tantôt mécaniques, tantôt sirupeux de ces nouveaux pantins du grand marché horizontal qui donne un prix à toutes les valeurs, Jean-Jacques Rousseau fait office de cœur simple et ses larges vues seront jugées bien naïves par les demi-habiles face au bas calculs des nouveaux cyniques de la modernité tardive.

 

  • Emmanuel Macron aura été le président des malins, d’une arnaque d’autant plus acceptable qu’elle trouva de puissants échos chez des esprits médiocres qui se contentent d’en être, de briller dans le grand barnum des séductions culturelles. Les soutiens que cet homme surfait a pu trouver dans le fameux « monde de la culture » sont en cela exemplaires d’une grande débâcle. Combien de lecteurs de Rousseau pour combien de malins ? Combien de jugements sensibles pour combien de jugements méprisants envers une population qui ne maîtrise pas les ruses sociales et culturelles de la domination de l’homme, cette fameuse règle du jeu  ?

« La règle du jeu« 

  • Les gilets jaunes, que le spectacle expose aujourd’hui comme des singes de foire sur ses plateaux télévisés de l’entre-soi, représentent un élément offensif concret contre la classe intellectuelle médiatique française. Ils ne sortent pas d’un livre de Théodor Adorno ou de Simone Weil. Ils ne liront jamais La critique de la raison cynique de Peter Sloterdijk. Ils  sont indifférents aux narcissismes des petites différences de la gauche « radicale » française. Ils se moquent comme d’une guigne de savoir si leur critique fait « le jeu des extrêmes ». Ils n’ont que faire des fines arguties sur les données du réel qui, en fin de compte, leur pourrissent concrètement la vie quotidienne. Ils sont dans la rue, ils gueulent et lèvent le drapeau français.

 

Toutes les réductions sont prêtes, de RTL à France culture, d’Europe 1 au Monde, tout est là pour transformer la colère en idéologie, pour anéantir la contestation, l’aplatir sur cette mélasse sans âme qui tient lieu aujourd’hui de non-pensée à la française. La conspiration du silence fera le reste.

 

  • Il est clair que l’allier objectif de cette mélasse dominante sera demain la violence désarticulée de quelques abrutis eux-mêmes produits par l’indifférence au peuple que charrie cette non-pensée politique. Voilà bien le dernier argument de cette classe intellectuelle médiatique française, son dernier refuge : l’instrumentalisation de la peur et par la peur. Au fond, cette classe n’a jamais cessé d’être hobbienne, y compris quand elle anime des petites causeries culturelles sur Rousseau. Elle ne croit pas en l’homme, elle est cyniquement naturaliste, positiviste et faitaliste. C’est la classe des salauds de Sartre, des acteurs de mauvaise foi, des tricheurs, des malins, des caméléons. La conspiration des sans-talents. Oui, cette classe peut avoir peur de son déclassement et elle le sait, c’est là toute la fine fleur de sa malice. Elle connaît aussi l’entendue de sa médiocrité et de sa soumission aux puissants. Elle a la mauvaise conscience de sa servilité. Au fond, les agents de cette classe ne s’aiment pas, ils se reniflent. Ce désamour fondamental explique ses logiques de défense envers l’incontrôlable.

 

  • « L’industrie culturelle est modelée sur la régression mimétique, sur la manipulation d’impulsions mimétiques refoulées. Pour ce faire sa méthode consiste à anticiper l’imitation des spectateurs par eux-mêmes et à faire apparaître  l’approbation qu’elle veut susciter comme déjà existante. » (2) Quand elle ne parvient plus à créer des stimulations non existantes, quand elle échoue à dresser les hommes aux réactions qu’elle anticipe, cette industrie culturelle met à jour sa vraie nature : la répression. Concrète, en taisant les violences insensées et iniques d’un pouvoir aux abois ; symbolique, en jouant de tous les chantages, de toutes les humiliations. La caste intellectuelle médiatique française est l’enfant de cette industrie culturelle que décrivait parfaitement le génial Adorno (lui mérite le titre) après guerre. Elle se défendra demain. Hélas pour elle, elle trouvera sur sa route à péages une critique en gilets jaunes, une forme de critique, critique de leur critique, qui n’attend rien de leurs mauvaises sucreries.

La convergence d’intellectuels que l’on n’achète pas avec la colère d’un peuple qui demande des comptes aux marchands du temple sera fatale. Pour qui ? L’histoire est un long procès.

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(1) Peter Sloterdijk, Critique de la raison cynique, Suhrkamp Verlagn Francfort-sur-Main, 1983.

(2) Théodor Adorno, Minima Moralia, Réflexions sur la vie mutilée, 1951, § 129.

 

Alba Ventura, le dernier popper de RTL

Alba Ventura, le dernier popper de RTL

Je corrige l’erreur initiale ayant confondu France Inter (Beigbeder) et RTL (Alba Ventura). Un acte manqué certainement. Les poppers se ressemblent.

« ça suffit ! Chez les opposants politiques, c’est le bal des cons »

Alba Ventura, RTL, 3/12/2018

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  • Le naufrage en direct sur France Inter du branleur de vide, Frédéric Beigbeder,  très vite oublié, RTL, un concurrent direct, présente sa toute dernière trouvaille iconoclaste : Alba Ventura. Ne retenez pas le nom, c’est inutile, seule compte la forme, le discours autour du patronyme lancé comme une nouvelle marque de détergent. N’attendez pas du popper matinal une quelconque justification de son droit à causer à la radio sur grandes ondes. Pour le dire avec Jacques Lacan, ça cause.  Et c’est bien là l’essentiel.

 

  • Les questions auxquelles vous n’aurez pas droit sur RTL dans un désordre forcément créatif : qui est cette dame ? quelle est sa légitimité ? quelle est sa formation ? quelle est sa profession ? qu’apporte-t-elle à la société ? au bien public ? qui la paie ? combien ? où sont ses analyses écrites ? ses textes ? ses productions ? en a-t-elle ? sur quel fondement repose ses jugements ? Une dernière pour résumer toutes les autres : combien d’individus de ce type utilisent un micro pour faire la leçon et flatter un public déjà déstructuré politiquement ?

 

  • « Chez les opposants politiques, c’est le bal des cons. » Génial, décalé, Alba, subversif, on respire enfin… La distribution massive d’abrutissements collectifs masque le caractère autoritaire et normatif des orientations de fond. Sans aucune réflexion politique, sans la moindre analyse de fond sur la nature exacte du problème posé, des individus dénués de légitimité intellectuelle se permettent de faire la leçon en éructant leur feinte indignation vertueuse.  Ce numéro a pour unique fonction de simuler la critique afin de donner à l’auditeur d’Inter cette fausse conscience éclairée qui sied particulièrement bien à une frange de la population demi-instruite, demi-éveillée et qui se pique d’irrévérence. Cela va sans dire – mais enfonçons tout de même quelques saines évidences – cette population d’auditeurs n’est pas la même que celle que vous trouverez sur les péages d’autoroutes ou les rond-points de province.  Deux France, si vous tenez à conserver, dans la confusion ambiante, quelques repères simplistes.

Le travail médiatique ne consiste pas simplement à abrutir, l’abrutissement n’est jamais le but ultime, mais à dissuader.

  • Alors qu’une contestation violente du pouvoir en place peine à s’articuler politiquement, RTL lance son tout nouveau popper à causer par ceci : « Chez les opposants politiques, c’est le bal des cons ». En nourrissant un peu plus la défiance vis-à-vis du politique en général à travers la critique des « egos » (ce qui permet au passage à la dame de masquer la boursouflure du sien), RTL engraisse sémantiquement la dépolitisation généralisée et son corollaire la violence désarticulée. Tout cela est cohérent. Un ordre politique structuré, républicain, demanderait des comptes aux petits salopards qui n’ont aucun intérêt à ce que l’on regarde de près la nature de leur commerce et la logique de leurs intentions. Il est bon pour eux, en se payant sur la bête, d’entretenir la confusion mentale au nom de l’irrévérence et de la lucidité.

 

  • Alba Ventura n’est personne en propre mais elle désigne le tout, c’est pour cela qu’elle m’intéresse. Le tout, cette production globale d’insignifiance que nous sommes aujourd’hui en train de payer très cher. Et ce n’est qu’un début. Ces poppers causant représentent, de plus en plus clairement, ce qu’une partie grandissante de la population française ne veut plus. Les hommes et les femmes, armés symboliquement, peuvent aller débusquer de telles manœuvres. La critique en gilet jaune, si l’imaginaire te convient.

Qui veut le chaos ?

Qui veut le chaos ?

« Les coupables de ces violences ne veulent pas de changement, ne veulent aucune amélioration, ils veulent le chaos. »

(Emmanuel Macron, 01/12/2018)

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L’arc de la défaite

L’arc de la défaite

  • La démocratie française repose sur une unique élection : l’élection présidentielle. Cette élection repose, dans l’abominable jargon, sur un seul critère : la présidentiabilité. Cette fameuse présidentiabilité repose enfin sur le dispositif qui la construit : la sainte famille médiatique. Cette famille est aux mains d’intérêts financiers puissants et fondamentalement dominée par des grands groupes de presse sous l’égide de lobbys clairement identifiables. En conclusion, la démocratie française  est aux mains de ces lobbys. La seule élection à gagner est pour eux l’élection présidentielle. C’est d’ailleurs à ce moment précis que tous les intérêts convergent au détriment de l’intérêt général, que les efforts de propagande sont maximisés. De ce point de vue, l’élection d’Emmanuel Macron aura été l’exemple chimiquement pur de cette usurpation de la souveraineté du peuple.

 

  • Il est en tous points insensé de parler de démocratie sans rappeler ces évidences simples. Délirant d’évoquer la légitimité d’un homme sans exposer clairement les mécanismes anti-démocratiques qui ont permis son élection. Il est en outre indigne et malhonnête de ne pas voir à quel point les faiseurs d’opinions collectives sont indiscernables des lobbys qui les paient et auxquels ils sont soumis comme des pantins de foire. Dans ce moisi, renforcé par la bassesse spirituelle de ceux qui sont supposés éclairer, il est illusoire d’espérer voir sortir autre chose que de la colère, de la haine, de la violence. Ajoutez à cela des inégalités territoriales et économiques grandissantes, un effondrement de l’instruction républicaine, des chaînes d’information abrutissantes et débiles, un modèle de réussite sociale obscène, un consumérisme sans limite, des grappes humaines désocialisées, frustrées et lobotomisées par le spectacle du fric et vous commencez à sortir la tête de l’enfumage généralisé.

 

La suite ? Mad Max ou une véritable relève, un ressaisissement collectif  qui en passera par une véritable purge des processus de construction du pouvoir en France.

 

  • Etant donné qu’il est impossible de lutter économiquement contre les puissances de l’argent, il faudra que cela soit fait politiquement, c’est-à-dire en reformant le peuple comme puissance politique souveraine. En le travaillant au corps. Tout ce qui le démembre, le divise, le fracture, le met en scène devra être combattu sans relâche. Cela suppose une disposition à l’anarchie venue d’en haut, une impitoyable anarchie de l’esprit qui ne concède rien aux exigences de la pensée pas plus qu’aux exigences de la justice. Cette disposition est totalement contraire au relativisme ambiant entretenu très cyniquement par une caste de causeurs qui enfument pour durer. Il est évident qu’elle ne peut pas être une disposition générale mais un principe qui dirige la pensée. Nous avons besoin d’intellectuels anarchisants et de politiques républicains. Des intellectuels qui ne décrivent pas simplement le système de domination symbolique mais qui l’attaquent frontalement. Des politiques républicains qui préservent, du côté de l’institution, l’intérêt général et le bien commun.

 

Nous avons aujourd’hui des intellectuels de salon dans les médias et des politiques anti-républicains au pouvoir.

 

  • Il faudra donc inverser violemment la tendance. A défaut, l’arc de la défaite se consolidera : toujours plus d’extrêmes, toujours plus de médiocrité, toujours moins de République, toujours plus de violence, toujours plus d’extrêmes etc. etc. Tout cela suppose fondamentalement que nous reconsidérions notre rapport à la violence. Par affaiblissement des forces vitales, démocratisme mou, relativisme mondain, nous expulsons le négatif sous toutes ces formes. La faiblesse nous gagne, faiblesse de consommateur soumis et vaincus. C’est pour cette raison cardinale que nos démocraties dites « libérales » sont en train de s’effondrer. A terme, elles plieront contre des régimes de violence qu’elles ne pourront plus endiguer faute d’avoir réussi à faire de la violence pensée une force collective. On ne dirige pas un peuple en le couvrant de ballons roses avant de l’entuber, que cet entubage prenne le nom de démocratie, de libéralisme ou de liberté.

Sans violence la République n’aurait jamais triomphé de ses véritables ennemis.

 

Les ennemis de la contradiction et de la vie

Les ennemis de la contradiction et de la vie

(Caspar Friedrich, La mer de glaces)

  • La première question sérieuse à se poser est de savoir comment remettre de la contradiction, ce que les anciens appelaient de la dialectique, au milieu des sophistes, des camelots, des marchands de mots et des faiseurs de culture. La culture générale est à critiquer car elle est éminemment non dialectique. Sa fonction est de niveler les contradictions réelles que charrie nécessairement l’ordre social dans une maïzena culturelle indifférenciée. Il est nécessaire, par conséquent, de réintroduire du réel. Cette réintroduction n’a rien à voir avec l’hyper réalité saturante dont nous sommes quotidiennement abreuvés. On ne peut réintroduire du réel, donc de la contradiction, sans faire appel, c’est là le plus grand défi, à un imaginaire de délivrance qui use de la fonction de l’irréel. Le réel a besoin de l’irréel, d’être symbolisé à bonne distance pour apparaître.  Nous devons nous déprendre des simulations immédiates du monde pour le retrouver, abattre les simulations de pensée qui les accompagnent pour le faire jaillir à nouveau. Cette déprise et ce jaillissement sont solidaires. La critique est en cela une disposition fondamentale de l’esprit à restaurer quelque chose. Il est évident que cette restauration sera symboliquement violente. Nous avons beaucoup trop concédé, la glace à briser est épaisse.

 

  • Depuis des années, les faiseurs de culture, devenus de pâles animateurs régionaux, chacun délimitant l’étendue de sa petitesse autorisée,  sont préservés de la critique, cachés derrière des thèmes soi-disant au-dessus de la mêlée. Il faut bien comprendre que cette logique de dépolitisation des idées (il n’y pas de politique sans contradictions) est au cœur du problème. L’élection du « président philosophe » nous en a donné un exemple édifiant, une sorte d’acmé très au-delà du ridicule. Depuis des décennies, de très nombreuses productions culturelles, à la télévision, à la radio, dans la presse écrite, estiment ne pas avoir de comptes à rendre à une forme de critique qui ne se contente pas de consommer de la culture mais qui la juge aussi du point de vue de ses effets politiques. Cette indifférence à la contradiction était d’autant plus aisée que les discours de dépolitisation, ces offres divertissantes pour un public docile et fort peu exigeant sur le fond, bénéficient de larges appuis médiatiques eux-mêmes formés sur les ruines intellectuelles d’un abandon.

 

  • Depuis trois décennies, le travail de démolition a consisté à réduire la critique à n’être qu’un point de vue, une opinion, une perspective parmi tant d’autres. Il est bien venu d’afficher dans les dîners en ville son « scepticisme tranquille », son relativisme chancelant, son beckettisme ouvert. Un journal comme Le Monde, dans un somnambulisme étonnant, pensant peut-être s’adresser à quelques lecteurs incertains, ose répondre à des esprits formés comme à une bande  d’auditeurs autodidactes à la retraite. Ce mépris, dissimulé derrière une courtoisie de façade, est aisément compréhensible. En face, il n’y a plus rien depuis longtemps ou si peu. La grande débandade de l’esprit qui ne nie plus.

 

  • L’idéologie de l’incertitudel’incertitude devient une idéologie quand elle empêche de structurer des discours qui interrogent le fonctionnement des instruments de légitimation – fait suite à la morale provisoire des années 80. De la critique marxiste à la morale provisoire, de la morale provisoire à l’incertitude définitive. De la contestation politiquement articulée aux règnes sans partage des petits sophistes de la culture. Quelques noix creuses, des marottes usées (la plus usée de toute étant évidemment l’anti-totalitarisme), quadrillent cet espace cotonneux. Aucun désir, aucune puissance réflexive, aucune force. Du mou, des thèmes recuis, un frisson sexuel pour aguicher le chaland en fin de course. Bref, on s’emmerde, on ne pense pas (ou mal) et en prime on bétonne l’autoroute Vinci pour la cohorte des médiocres adaptés qui arrivent au pas de charge dans ce désert.

 

  • Cette situation calamiteuse, car stérile, doit être décrite et combattue. Pourquoi ? Pour instaurer la dictature du prolétariat ? Non mes amis, soyons moins ambitieux. Sans compter que les régimes autoritaires qui crient au complot dès qu’une objection devient gênante ou qui psychiatrisent les critiques qui touchent leur cible, nous en connaissons déjà un rayon. La réponse va peut-être surprendre mais il semblerait que notre bon plaisir (je critique parce que cela me plaît) rencontre une certaine sensibilité à l’injustice, une forme de morale que nous n’avons aucune raison de dissimuler sous le tapis de la bienséance. Non pas, là encore, pour en faire un petit thème apéritif dans un boudoir feutré mais pour lui donner une consistance réelle en situation. Les notions de philosophie, n’en déplaise aux causeurs, ne sont pas seulement des prétextes pour mettre en scène son art de la parole mais recouvrent d’inquiétants problèmes pour celui qui prend un peu la pensée au sérieux.

 

  • Au-delà du plaisir et de la morale, nombreux sont ceux qui étouffent dans un univers mental non contradictoire. Peut-on en effet vivre dans un monde strié de contradictions réelles et consommer à ce point des discours hors sol ? Peut-on accepter de se voir accuser de faire des procès d’intention quand nous réclamons un juste droit à la contradiction et à l’affrontement dialectique, quand nous sommes tout simplement au travail  ? Rien de plus qu’un juste droit de réponse. Nos ennemis, car ils le sont, sont-ils capables d’un début de probité ? Ont-ils la force d’entrer dans l’arène ou se contenteront-ils jusqu’à la fin des fins de leur culture en coton-tiges à distance du problème posé ? Car nos questions sont aussi fermes que notre volonté. Au-dessus d’elles, comme gravée sur le frontispice de la critique, sans ordre ni mesure, celle-ci domine : comment en sommes-nous arrivés là ? Je me pose quotidiennement cette question en lisant Grosz, Adorno, Kraus et bien d’autres. Comment avons-nous pu accepter une telle liquidation sans proposer, au moins, un baroude d’honneur ? Comment vivre autrement qu’au ralenti avec aussi peu de force et autant d’incertitudes tranquilles ?

 

  • Ce qui vaut pour la pensée, vaut pour l’action. La violence insensée de quelques hommes en gilets jaunes qui courent dans une rue pour lyncher un bonhomme représentant fantasmatique d’une chaîne d’information poubelle doit nous réveiller ? Où en sommes-nous exactement avec l’homme ? Que se passe-t-il ? Qu’est-il en train de nous arriver ? Si nous ne parvenons plus, par faiblesse et anémie, à faire vivre de la contradiction, à créer des zones radicalement dépressionnaires, nous n’aurons bientôt plus la force de vivre tout court. La dépolitisation des discours, la disparation de l’affrontement irréductible, cette réversion effrayante du mal dans le bien, du négatif dans le positif, n’est pas une broderie littéraire mais une condition d’existence. L’homme est un nœud de contradictions, pas une étole d’incertitudes.

BFMTV, petite variation sur la terreur

BFMTV, petite variation sur la terreur

  • BFMTV, une chaîne de merde – veuillez excuser mon langage grivois mais il existe en langue française des mots usuels pour désigner certains états de la matière décomposée – diffusa pour la première fois à la fin de l’année 2005. Plus de trois siècles avant, Descartes commence son Discours de la méthode par ceci : « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ». Le bon sens autrement dit les lumières naturelles. C’est peut-être pour cette raison, dans un monde qui en compte de moins en moins (à l’exception des bougies en fin d’année) qu’il était de première nécessité, en ce début de siècle, de pourrir massivement les esprits. BFMTV ou le pourrissement du bon sens 24h/24h, 7j/7, partout en France

 

  • La machine à javelliser la jugeote, présentée par une équipe de Playmobil, diffuse en continu son matraquage sonore. Du Kebab de Saumur au PMU de Lons-le-Saunier en passant par le Royal Burger d’Aurillac, vous pourrez, à toute heure, remplir votre âme des immondices stroboscopiques mais planétaires du clip de la chaîne qui revient à intervalles réguliers. Une fois cet odieux  supplice passé (il revient tous les quart d’heures, rassurez-vous), deux poupées de cire, l’une mâle, l’autre femelle, vous guideront dans votre sidération cathodique. Des bandeaux latéraux permettent aux débiles légers de suivre le fil de l’info. La chaîne d’Etat laisse parfois la place à un gueulant encadré par un cardon sanitaire de trois spécialistes de rien du tout aux rictus figés. Deux formules rituelles annoncent et clôturent ce droit de parole : démocratie et extrêmes.

 

  • En ces lieux désertés par la saine intelligence, commune à tous avant d’être massacrée au début du siècle par de telles offres télévisuelles en bouquets, inutile d’exercer votre sens critique. C’est à prendre ou à laisser. Soit vous fuyez, soit vous vous abrutissez. Principe du tiers exclu des chaînes d’info. Tout est à prendre ou à jeter. Soit vous avalez le cacheton, soit vous le jetez à la poubelle. C’est comme cela que commence la terreur.