Le crépuscule des professeurs de philosophie

Le crépuscule des professeurs de philosophie

CRÉPUSCULE D’OR SUR LES DUNES EN FORÊT DE SOIGNES

Auguste Rodin (1840 -1917)

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  • Je suis frappé, depuis plusieurs semaines, par la propension des professeurs de philosophie du secondaire à accepter l’inacceptable. Alors que la question des contenus d’enseignement est en jeu, que des pans entiers du programme de philosophie sont menacés de disparaître, qu’il est désormais acquis que les professeurs de philosophie enseigneront aussi une sorte de culture générale dans un cadre particulièrement confus (HLP), l’inertie prévaut. A l’exception de quelques professeurs qui se risquent à faire entendre des voix dissonantes, il semblerait que la résignation fataliste, l’acceptation déprimée et l’acquiescement  illogique dominent les esprits. Cette tonalité générale n’a pas de quoi surprendre. Elle est pourtant hautement signifiante du renoncement dans lequel se trouve aujourd’hui ce corps de métier.

 

  • Qu’on le déplore, qu’on s’en félicite, le professeur de philosophie n’est pas un professeur comme les autres. Aucun sentiment de supériorité dans ce constat. Face aux élèves, il ne peut enseigner sa discipline sans se risquer lui-même. Il ne fait pas que transmettre des connaissances (que sont-elles d’ailleurs ?), il ne se présente pas seulement face aux élèves comme dépositaire d’un savoir mais comme le témoin privilégié des problèmes que le savoir ou l’ignorance font naître chez eux. Il va de soi que l’enseignement d’autres disciplines, toutes en droit, peut se trouver confronté à une situation similaire : on ne transmet pas le savoir comme on remplit des vases. Les sciences de l’éducation, ces coquilles vides, ne nous promettent pourtant que cela depuis des décennies : trouver les bonnes techniques, les entonnoirs élémentaires ad hoc pour fluidifier l’écoulement et rentabiliser les « séquences » de remplissage.

 

  • La transmission est pourtant d’un autre ordre. Elle est nécessairement initiatique, non pas au sens dévoyé d’une révélation, mais comprise comme rappel à soi des potentialités de sa propre maîtrise. En ce sens, la philosophie, contrairement à ce que prétendent certains scribouilleurs  radiophoniques, ces singes de culture, n’est pas un jeu d’enfants. Elle est tout au contraire initiation à la vie adulte, entrée dans la maturité. Voilà ce qui est aujourd’hui inacceptable pour quantité de professeurs et d’élèves à leur suite. C’est aussi ce qui explique en partie la nature profonde du renoncement des professeurs de philosophie, le renoncement au risque de la maîtrise.

 

  • Ne voyez pas ici un quelconque sentiment de supériorité, laissez cela aux marchands de soupe, aux causeurs professionnels qui confondent leur prétention creuse et les courbettes mondaines auxquelles elle donne droit quand la probité, pour raisons commerciales, a déserté la place des lieux dits de « culture ». Plutôt une sourde tristesse. J’ai longtemps pensé en effet que ce qui réunissait les professeurs de philosophie dans les réunions qui offrent l’occasion de se retrouver autour de tas de copies souvent pénibles, parfois réjouissantes, était d’une autre nature, qu’il y avait là une petite communauté de genre, une communauté non totalement dépourvue d’agréments.

 

  • Les professeurs de philosophie, c’était jadis le cas, ne sont pas arrivés là par hasard. Bons élèves contrariés (les bons élèves qui le sont moins intègrent des professions plus conformes que celle-ci), le choix des études philosophiques fut très souvent pour eux la conséquence d’un choc, d’une rencontre, en terminale, en classes préparatoires, sur les bancs de la faculté. Une seule rencontre suffit, occasion inédite et rare d’une dissidence de l’esprit, découverte d’un chemin de traverse aux richesses démesurées. Des lectures ensuite, initiées par les maîtres, vertiges sidérants de ces jeux conceptuels qui offrent à l’esprit une occasion inédite et rare de se rencontrer enfin. Quel professeur de philosophie n’a pas conservé en lui-même de tels souvenirs initiateurs ? Ce sont eux, confusément, qui peuvent seuls relancer le désir d’enseigner cette discipline de l’esprit quand la volonté faiblit et que le temps lamine, dans la répétition du même, le souvenir de cette découverte radicale.

 

  • Que sommes-nous devenus ? Comment voulons-nous finir car nous allons finir ? Une chose est sûre, si le commencement est venu du dehors, d’un choc de l’esprit et d’une découverte, de quelques maîtres dont je garde un souvenir brûlant, je serais à mon tour le maître de ma fin. Personne d’autre que moi ne jugera pour moi ce que peut mon esprit. Certes, fonctionnaire de l’Etat, le professeur de philosophie a des devoirs qu’il s’impose souvent avec une exigence pouvant servir de modèle aux roquets abrutis, aux faquins communicants, ces narcisses inutiles, qui délimitent aujourd’hui et sans rendre raison les limites de leur programme avec la complicité des traîtres.

 

  • Mais ce n’est pas à eux qu’il s’agit de s’adresser maintenant. Je ne les respecte pas assez pour leur attribuer la conscience qu’ils nous retirent de la liste des notions. Ce sont eux, ces faquins, ces petits, que j’ai fui en choisissant les études de philosophie. Contre eux, nous nous sommes armés avec le temps. Ce sont eux qui bousillent les fragiles conditions de notre magistère épuisé, méprisant au passage les élèves de l’école de la République en leur refusant à terme, dans ce marécage de culture et de bouts de ficelle, la possibilité de vivre l’événement de la pensée tel que nous l’avons vécu. Ils ne veulent plus de maîtres car ils sont trop petits pour souffrir la hauteur. Ils veulent l’identique à eux, le grenouillage adapté, les petites manœuvres d’un esprit qui refuse désormais d’affronter ses vertiges. La suppression du sujet, de la conscience, l’inconscient aussi, ce qui disparaît nous renvoie à nous-même, à notre propre crépuscule.

 

  • Excessif ? Rassurez-vous, nous avons cessé de l’être. Ceux qui parlaient haut et fort il y a encore quinze ans, en 2003, année de la dernière réforme, avec la conviction de ne pas pouvoir enseigner n’importe quoi, parlent aujourd’hui bas et mou, quand ils parlent. Comment voulez-vous, en face de professeurs qui finissent par se mépriser eux-mêmes, trahissant eux-mêmes les conditions institutionnelles de leur rencontre avec la philosophie, que le pouvoir managérial ne se sente pas pousser des ailes. Ils n’ont plus rien en face, ou si peu, des demi convictions, des quarts de certitude, des moignons de volonté.  Demain, logiquement, ils finiront le travail.

 

  • Jacques Lacan parlait du « sujet qui n’en veut rien savoir ». Quoi de plus juste pour qualifier le crépuscule des professeurs de philosophie dans l’institution ? « Fantasmes, billevesées, fakeniouses », lancent les plus malins. « Esprit chagrin, aigri, ressentiment », surenchérissent les fins psychologues. « On s’en sort pas si mal », concluent les demi habiles – l’autre moitié étant dépressive.

 

  • On ne lève pas une armée avec des pénitents qui ont appris patiemment à s’oublier eux-mêmes. En ce sens, la révolte est sans objet. Elle ne vaut que comme sujet de la pensée, réactivation d’une force, rappel à soi. Elle est égoïste. Rester fidèle à ce qu’on a aimé, à ce qui a changé nos vies, le choc fondamental de la pensée qui s’accompagne d’un rejet, tout aussi violent, de l’indifférence à l’exigence de vérité. Il y a, soyons honnête, une part de croyance dans tout ceci. Nous sommes peut-être aussi des hommes de foi. Et alors ? Quelle mauvaise lecture de Nietzsche les nihilistes de grandes surfaces, hédonistes balnéaires ont-ils à nous proposer sur leurs médiocres étals ? Faites-moi goûter vos fruits pourris, et tout le reste, vos neurosciences sans sujet, votre quincaillerie transhumaniste,  votre métaphysique sans âme, vos sophismes sans courage, votre élémentaire qui se mort la queue. J’en ferai une jolie compotée, avec quelques amis, ce dernier bastion de la philia qui se respecte.

Contre la culture vernis, l’école de la confiance et de la com

Contre la culture vernis, l’école de la confiance et les Torquemada du vide

(Nicolas Copernic 1473 – 1543)

  • Bernard Solange, dans La littérature religieuse, rappelle que dans la spiritualité indienne Upanishad signifie s’asseoir aux pieds de quelqu’un. Aux pieds de qui pouvons-nous encore nous asseoir ? Et une fois assis, qu’attendons-nous ? Un savoir hétéroclite, des moignons de culture ou les conditions, à partir de la transmission d’un savoir qui touche la réalité humaine et non quelques compétences techniques, d’une prise de conscience ? Non pas le vague sentiment de soi-même, de son vécu, mais une épreuve de soi, profonde, rendue possible par un enseignement qui ouvre l’esprit à sa difficile compréhension plutôt qu’elle ne l’aliène sur les pacotilles désarticulées utiles aux commerces du monde et aux profits de ses faux maîtres.

 

  • Hier, à l’occasion d’un cours sur la raison et réel, je m’efforçais de faire connaître à des élèves de série littéraire (une série qui disparaîtra dans un an) les travaux et l’œuvre de Copernic, le De revolutionibus (1543, l’année de sa mort) en particulier. Lecture du curieux texte de Pétrius, l’éditeur, inséré dans le livre, une sorte de publicité pour l’ouvrage, quelques rappels de l’héritage de Copernic, l’Almageste de Ptolémée, les instruments d’observation au XVIe siècle, la représentation du ciel qui pouvait être la sienne sachant qu’il observait à l’œil nu. La présentation du triquetrum, une règle d’observation déjà décrite par Ptolémée dans l’Almageste, occasion pour l’élève de se figurer les transformations de perception du monde, d’imaginer les problèmes de mesure au XVIe siècle. Qu’est-ce que percevoir pour Copernic ? Non pas pour soi-même, directement, à partir d’une valorisation immédiate et superficielle du moi mais à travers les yeux d’un autre, un homme de sciences européen né à Thorn en 1473 et mort à Frauenburg l’année de publication de son chef d’œuvre, le De revolutionibus. Ce décentrement, aussi curieux que cela puisse paraître pour les communicants, reste un préalable essentiel à l’épreuve de la compréhension de soi-même, condition d’une autonomie intellectuelle et morale future.

 

  • Un monde me préexiste, ici celui de Copernic, qui retint, par peur, la publication de ses travaux pendant trente-six ans. Un savant qui eut à imaginer un renversement révolutionnaire. Non pas la révolution factice d’un homme médiatique qui prend ces délires mégalomanes pour la réalité mais celle d’un scientifique qui compose avec un héritage, celui de Ptolémée. Une vie consacrée à la résolution d’un double problème d’observation. Comment expliquer le mouvement apparent des planètes dans le ciel, les anomalies d’observation comme la boucle de rétrogradation de mars ? Comment rendre raison de l’accélération et de la décélération des planètes dans le ciel ? Les questions affleurent : qu’est-ce qui pousse un homme à consacrer sa vie à de tels problèmes ? Expliquer pourquoi ce désir de connaissance n’est pas un problème technique ou scientifique mais une appréhension intime de l’univers qui nous entoure, une relation à soi-même tout autant. Le va-et-vient est constant entre la découverte de problèmes scientifiques objectifs et la réflexivité subjective de leur découverte par l’élève, un temps assis au pied de l’arbre de la connaissance qui n’est pas encore élagué par la culture vernis de l’école de la confiance et le grand oral bidon qui couronnera le tout. Donner à l’élève les moyens de se penser depuis le lointain, le mouvement des astres, Copernic, le De revolutionibus,  l’héliocentrisme et la quête d’une vérité antinomique avec le relativisme idiot qui les enferme en eux-mêmes. Pour cela, il faut du temps.

 

  • Les tables enfin, celles de Reinhold, Les tables pruténiques (1551). La science astronomique mise au service de l’astrologie, de la croyance. Connaître la position au jour le jour des planètes pour prendre des décisions politiques. Comprendre que la diffusion des idées de Copernic passe par la publication des éphémérides, que la science répond aussi aux exigences de son temps, qu’elle n’est pas coupée du monde. Là encore, la finalité du cours n’est pas d’agglomérer de la culture générale (une sottise étant entendu que la culture n’est pas et ne peut pas être générale) mais de former l’esprit à partir d’une distance, rendre possible un éloignement à partir d’une maîtrise que l’élève ne possède pas encore. Tout cela est-il utile pour trouver un job (le terme est désormais officiel aux plus hauts sommets de l’Etat) ? Sincèrement, je l’ignore. Au fond, ce n’est pas mon problème et cela ne peut pas être la première priorité de l’école. Le sourire de sympathie de l’élève à la lecture de l’annonce de Pétrius (« Ainsi donc lecteur, achète, lis et profite », en 1543), cette sensibilité de l’esprit qui participe, à travers les siècles, de la formation humaniste que l’on se targue sans contenu de promouvoir aujourd’hui depuis des agences de communication sont l’essence de mon métier. Ne pas choisir les oreilles qui recevront le cours, ne pas enrichir un marchand de pacotille indifférent aux contenus, faire valoir des compétences, une discipline acquise sur les bancs de cette même école de la République, dans ce qu’il reste des amphithéâtres du savoir, transmettre cette exigence à de jeunes esprits très souvent reconnaissants.

 

  • Voilà mon métier et je compte bien le défendre contre les Torquemada du vide. Que chaque professeur apprenne à se respecter, à respecter son savoir, sa maîtrise, qu’il continue de désirer savoir et transmettre, qu’il reste fidèle aux années de sa formation, voilà ce qui sauvera l’école d’un naufrage déjà bien amorcé. Oui, je méprise les  petits sbires prétentieux et sans idées qui, dans des cabinets à brasser du vent, prennent des décisions contraires à ce que je crois être juste pour la formation des esprits dont j’ai aussi la charge. Je les méprise car demain je n’aurai plus le temps de faire ce cours à mes élèves de terminale littéraire, coincé entre des antiennes incohérentes (HLP) et le grand oral bidon de fin d’année. Je les méprise, ces petits hommes de rien, ces sans talents, car ils me méprisent, ils nous méprisent en décidant sans concertation aucune de ce que doit être notre métier, de ce que nous sommes, de  ce que nous devons être. Je les méprise enfin, et c’est certainement la raison la plus profonde que je puise avancer, car ils méprisent ceux qui s’assoient aux pieds de quelqu’un quand ce quelqu’un n’a rien à vendre, pire, qu’il remet en question leur conformisme bêlant. Pour cela, ils sont toujours prêts à mentir. Les Torquemada du vide veulent la mort de la maîtrise car cette maîtrise les menace. Ils préférèrent de loin des petits agents mal formés qui se mépriseront eux-mêmes, c’est d’ailleurs cela qu’ils nomment aujourd’hui l’école de la confiance, une école dans laquelle le professeur, pour ne plus avoir confiance en un savoir relégué à des tableaux de croix, ne se respecte plus.  Ils nous portent des coups ? Nous allons leur répondre. Le peuple éduqué sera juge. Mais qui veut encore de ce juge là ? Certainement pas eux.

Les professeurs face au vide

Les professeurs face au vide

  • Les porte-paroles du gouvernement Macron défilent à la radio, sur les plateaux de télévision, saturent l’espace médiatique avec la complaisance d’un journalisme bien souvent réduit à n’être qu’un chauffe-plat. Eléments de langage, raisonnements incohérents, enfumages manifestes, mensonges outranciers, tout est bon pour vendre aux professeurs des écoles, des collèges, des lycées une réforme au pas de charge. L’opacité est totale, les professeurs s’y perdent, les parents d’élèves les moins adaptés ne comprennent rien, leurs enfants seront les dindons de la farce. Bercy suit l’affaire de très près.

 

  • Ce qui vaut pour la réforme du programme en philosophie pourrait être étendu aux autres disciplines. Sans aucune transparence, à partir de petits groupes « d’experts » aux ordres d’une nouvelle génération de décideurs formés dans les années 90 aux méthodes du management dépolitisé, des morceaux de programmes, des éléments d’évaluation, des directives susceptibles de transformer profondément un métier qui ne fait plus recette, arrivent sans autre nécessité que celle de faire vite. Aucun compte-rendu de consultation, aucune explication sérieuse sur les nouveaux contenus, des menaces, une infantilisation généralisée qui touche aussi bien les professeurs que les cadres administratifs. Pour la communication du ministère, cette réforme serait une grande chance, une réforme « vitamine C » et ses détracteurs des « ventilateurs à angoisse ».

 

  • Nous assistons  à l’émergence d’une nouvelle forme d’exercice du pouvoir : le pouvoir par le vide. A l’image de ce débat pathétique à la scénographie soviétique : un leader face à soixante-cinq intellectuels choisis et triés, les faire-valoir utiles d’un pouvoir qui marche sur toutes les objections structurées.  Des transformations profondes, inscrites dans la loi, ont pour seule légitimité affichée l’élection présidentielle de 2017. Tout y revient. Cette légitimité a pour nom démocratie. Le reste, l’opposition politique, la critique étayée, le refus de marcher au pas sans rien comprendre sont à reverser dans le grand chaudron du populisme, de la démagogie, des craintes ancestrales. Quand ce n’est pas à mettre sur le compte d’Internet et des réseaux sociaux que les kapos du vide, les rhinocéros de la vacuité n’hésitent pas à mobiliser pour saturer les sources d’information au besoin. En face d’eux, les professeurs n’ont pas des raisons, des explications, des réponses mais des éléments de langage, des admonestations, des injonctions. Le management par le vide : ne pas répondre, ne pas considérer le problème soulevé, ne pas tenir compte des arguments les plus sensés. Les professeurs ne sont plus des interlocuteurs légitimes, le grand débat se fera sans eux. Les maires, les enfants, les intellectuels caporalisés mais pas les professeurs.

 

  • Ce vide touche également les corps d’inspection : communication minimale, interdiction de soulever en formation les problèmes les plus graves posés par  la réforme, mise à l’écart de ceux qui pourraient faire entendre un autre son de cloche. Cette marginalisation des corps d’inspection correspond d’ailleurs à ce qu’est devenue l’inspection des professeurs, un entretien de carrière dans lequel la forme prime sur le fond, le professeur devenant le gestionnaire de son parcours, une sorte de couteau-suisse transdisciplinaire. Se faire mettre, avant de se mettre lui-même, la bonne croix dans la bonne grille. Que tout cela suinte le vide ne semble pas faire problème. L’essentiel est d’humilier les compétences réelles des professeurs, celles qui permettent à un professeur de philosophie de démasquer les escrocs qui se font passés pour des sages ou des experts, à un professeur d’économie de ne pas avaler la soupe indigeste des maîtres queux du grand marché sans tête, à un professeur de mathématiques de reconnaître au premier coup d’oeil la différence entre un cours de mathématiques et un vernis de culture scientifique.

 

  • Après des mois de réflexion sur cette réforme, ce qui est certainement le plus frappant est de constater la nullité de ce que les professeurs trouvent en face d’eux. On pourrait résumer cette nullité à ceci : vos objections sont sans objets. En un mot, vous n’existez pas. Officiellement, vous êtes des héros, les garants de l’instruction civique, de la transmission des connaissances, les piliers de République. En réalité, vous n’êtes plus rien. Non plus des agents de l’Etat, ce qui serait encore quelque chose, mais des variables d’ajustement d’une gestion comptable des affaires publiques. Pour la première fois, et de façon manifeste, un gouvernement assume ouvertement le fait que les professeurs ne sont plus des interlocuteurs légitimes. Pour preuve définitive, l’omerta sur les salaires, les carrières, les retraites. Il est ainsi admis que les professeurs ne sont pas des salariés comme les autres mais des êtres sous tutelle à qui l’on peut faire faire, par décret, n’importe quoi. C’est au ministère et non à eux de savoir ce qu’ils peuvent faire ou ne pas faire. Ce qu’ils ne peuvent plus faire. Une tutelle décide pour eux de la nature de leur métier, des contenus de leurs enseignements tout autant que de la légitimité de leurs revendications salariales.

 

  • Cet écrasement matériel et symbolique est sans précédent. Certains professeurs, les moins résignés, vivent cette situation comme une humiliation subie et tire de ce sentiment les raisons d’une révolte. Pour les élèves qui attendent encore quelque chose de l’école, ils ne se sont pas encore résignés. D’autres comptent les anuités avant la sortie, préparant parfois une retraite anticipée. D’autres enfin pataugent, maniaco-dépressifs, dans ce marasme. Une dernière catégorie prend le salaire et fait autre chose de sa vie, le salut étant pour eux de minimiser les interactions avec cette machine à déclasser l’esprit qu’est devenue l’Education nationale. Personnellement, je fais partie de la première catégorie et ma rage est immense, à la hauteur de la trahison en cours. Une rage en lutte contre les innombrables raisons d’un abattement légitime. Au fond, les professeurs sont aujourd’hui les mal-aimés de la vacuité ambiante. Ne pouvant tirer de bons subsides d’un avachissement cyniquement entretenu par une caste d’outres à vide, pour ne pas dire de pompes à merde, ils sont aux premières loges d’une société qui fonctionne à défaut de vouloir s’éduquer.

Contre L’idée de Dieu dans le programme des classes terminales

Contre l’idée de Dieu  dans le programme de philosophie des classes terminales

  • L’élaboration du programme de philosophie est une question majeure. Elle concerne les fondements des représentations de notre République. A l’heure où des chargés de communication se piquent de la défendre, quand il est bienvenu de rappeler en théorie  ses principes pour mieux les trahir en pratique, nous assistons à un dévoiement qui ne devrait laisser aucun citoyen indifférent. Depuis des décennies, nous sommes les témoins privilégiés, justement en France, d’une opposition dûment mise en scène par les faiseurs d’opinions : les progressistes contre les conservateurs.

 

  • La bruyante mise en scène de ces deux camps n’est qu’un spectacle dérisoire. A ce sujet, l’introduction de l’idée de Dieu (si le projet soumis au CSP est accepté en l’état) reflète parfaitement la situation dans laquelle nous sommes. Afin de répondre à un délitement intellectuel qui fait prendre la première opinion venue pour une idée, des universitaires formés à l’histoire de la philosophie trouvent heureux de se réfugier dans leurs vieilles marottes métaphysiques. L’idée de Dieu en fait partie. Remettre de la transcendance dans un monde sans âme, du numineux au fin fond du trou de l’horizontalité postmoderne, voilà pour le beau projet. Si, au passage, la République pouvait donner quelques gages aux religieux, mâtiner de raison les plus étonnantes extravagances de l’esprit, le professeur de philosophie n’aurait pas usurpé sa nouvelle fonction : pacifier à grandes lippées d’aplats métaphysiques la bouillie ambiante. Quand les progressistes s’accommodent de presque tout, les conservateurs assaisonnent le presque rien. Le must est d’être les deux à la fois (voir photo ci-dessous). Subtile, n’est-ce pas ? Le sérieux de la pensée réflexive attendra. La conscience, critique et républicaine, elle, disparaît.

  • Contrairement à la religion ou au fait religieux, des évidences culturelles et historiques, des faits de civilisation, l’idée de Dieu peut venir à l’esprit ou pas. Que répondre à un élève qui objecterait, comme Sigmund Freud a pu le faire à Romain Rolland à propos du sentiment océanique : moi, je n’ai pas l’idée de Dieu. Faudra-t-il la lui bourrer en première partie dans le crâne pour mieux la réfuter ensuite ? Abonder dans son sens pour s’évertuer à faire naître l’idée en deuxième partie ?  A moins qu’il ne s’agisse de prendre l’idée de Dieu comme un objet intra philosophique, comme un élément constitutif de son histoire ? Revisitons pour l’occasion la présence du grand caché dans les programmes de philosophie depuis 1902.

 

  • Dans le programme de 1902, Dieu apparaît dans la partie Métaphysique sous l’intitulé : Les problèmes de la philosophie première : la matière, l’âme et Dieu. En 1925, Dieu trouve sa place dans La philosophie générale, Les grands problèmes métaphysiques. En 1942, pas de changement. En 1960, Dieu rentre dans un grand domaine : la connaissance. En compagnie de la mémoire, de la pensée logique, de la vérité, de la connaissance de l’homme et de l’idée de connaissance métaphysique et de bien d’autres notions. Un concept parmi d’autres. Sa disparition date de 1973. A cette date, la métaphysique reste au programme dans une partie intitulée Anthropologie, métaphysique et philosophie. Contrairement aux parties L’homme et le monde, La connaissance et la raison, La pratique et les fins, cette partie ne chapeaute aucune notion, une sorte de point d’orgue au cours de philosophie. Le professeur a tout loisir de travailler Carnap pour qui les énoncés métaphysiques sont dénués de sens, Nietzsche et le mensonge de la chose en soi ou Comte et la métaphysique comme maladie chronique de l’esprit humain.

 

  • Ce bref tout d’horizon nous enseigne trois choses. Tout d’abord l’idée de Dieu n’a jamais été une notion du programme de terminale en philosophie. Il s’agit donc d’une innovation sous la forme d’une notion composée qui n’a rien d’élémentaire. Cette notion se trouve chapeautée par la métaphysique, ce qui constitue un retour au programme d’avant-guerre, il y a de cela quatre-vingts ans, une époque où la responsabilité était associée au problème des sanctions et ou une notion s’intitulait La famille :  son importance sociale et morale. Le programme de philosophie, quand Sartre rédigeait L’Etre et le Néant (1942), pouvait ainsi seconder sans mal l’ordre moral de la France à genoux.

 

  • A l’époque, le cours de philosophie s’adressait à une toute petite élite sociale et culturelle, une infime minorité de français formée aux humanités, celles du latin et du grec (pas les Humanités science po culture générale Mathiot-Blanquer), capable de recevoir un cours sur Les problèmes métaphysiques posés par la psychologie ou Rapports de la morale avec la métaphysique, deux parties du programme de 1942. Dieu, l’idée de métaphysique, ces notions prenaient place dans un contexte intellectuel qui rendait possible leur compréhension. A l’exception d’une infime minorité d’élèves (qui se tourne aujourd’hui de plus en plus vers des établissements privés), les élèves de terminale en 2019 n’ont plus les capacités d’abstraction et la docilité cognitive, la discipline et la distance intellectuelle, pour recevoir de telles notions sans les juger immédiatement depuis leurs propres croyances : je crois, je ne crois pas. Penser le contraire est au mieux une naïveté, au pire une posture hypocrite qui cache en arrière-plan des intentions autrement moins avouables. On ne peut pas introduire des notions aussi difficiles à penser (y compris pour des professeurs aguerris et je ne parle même pas des étudiants en L2 qui feront bientôt cours devant les classes de terminales) sans tenir compte du contexte et des conditions de leur réception.

 

  • Il s’agit donc d’autre chose, d’une greffe qui ne répond à aucune nécessité intellectuelle. Le motif de cette réintroduction, ce retour au schéma du programme de 1942, est idéologique. Il va de soi que l’idéologie avance masquée mais c’est aussi la fonction de la pensée critique de comprendre l’implicite, le latent, ce qui échappe aux lectures immédiates et angéliques du monde et des rapports de force qui le gouvernent. La République est aujourd’hui déstabilisée par de nouveaux cléricalismes. La laïcité, dans les faits, est menacée. Souâd Ayada, à la tête du CSP, le sait parfaitement et elle n’a pas caché ses craintes de voir l’enseignement de l’Islam (et pas d’une autre religion) dévoyé, dans la République, par des approches prosélytes et fort peu critiques. Elle a déjà exprimé ses craintes en commission à l’assemblée. Sa thèse sur la métaphysique et l’Islam place cette religion à une hauteur qui n’est pas celle de la rue. La foi du charbonnier de ma grand-mère, devenue la foi du vendeur de portable aujourd’hui, n’ a rien à voir avec les fines subtilités de sa métaphysique. Pour la foi charbonnier, Dieu n’est pas une idée spéculative réfutable par une métaphysique spéciale. Quel professeur se risquera à faire de l’idée d’Allah une idée réfutable rationnellement devant des élèves qui peuvent faire de la critique de cette croyance, pour toutes sortes de raisons, un casus belli ou un prétexte pour défier l’institution ? Il est possible que cette situation évolue, il est encore possible et souhaitable que les musulmans en France finissent par être globalement aussi indifférents à la critique de leur religion que les chrétiens peuvent l’être aujourd’hui. Ce n’est pas encore le cas. En vingt ans, je n’ai jamais eu à affronter le rejet d’un texte de Nietzsche critique du christianisme. Mais il n’existe pas, dans les recueils de textes philosophiques, l’équivalent d’une imprécation aussi virulente contre l’Islam, l’équivalent de L’antéchrist. L’introduction d’une œuvre dans les programmes qui porterait une telle critique contre l’Islam ferait aujourd’hui scandale. Souâd Ayada le sait mais ce n’est pas elle qui assurera le cours de philosophie sur cette nouvelle notion. Ce n’est pas son problème ni celui de monsieur Guenancia. L’idée de Dieu nous oblige à nous poser de telles questions, des questions pénibles pour les professeurs de philosophie du secondaire.

 

  • L’idée de Dieu n’est pas la religion. Cette notion désigne la relation intime que le croyant a avec Dieu, l’idée qu’il s’en fait. Cette relation n’a pas à être l’objet d’un cours de philosophie. Les instigateurs du programme de philosophie mettent de facto les professeurs de philosophie en porte-à-faux. Autant la religion peut être pensée comme un fait de culture, autant l’idée de Dieu nous renvoie aux convictions du croyant. L’enseignement de la philosophie doit se placer à côté, faire ce pas de côté, investir d’autres domaines. Montrer que l’on peut penser justement sans l’idée de Dieu. Que ce pas de côté n’est pas une provocation à l’égard des religions révélées mais un autre terrain, un nouvel espace à découvrir. La notion l’idée de Dieu, dans le contexte qui est le nôtre, n’ouvrira aucun espace. Bien au contraire, elle refermera l’espace philosophique. Il n’est pas certain – et c’est tout le problème au fond – que des universitaires épris de mysticisme accordent un quelconque crédit à cet autre espace de pensée. Pour eux, tout part de la métaphysique, y compris l’esprit, le corps, le désir, et tout y retourne. Mais ce qui vaut à l’université, dans des petits cénacles bien mis, ne vaut pas en classes terminales. L’espace de confiance et  de sérénité que se doit de construire le professeur de philosophie est une composition avec l’existant, le réel, une autre notion fondamentale qui disparaît du programme.

 

  • Pour quelle raison ne pas avoir retenu cette notion dans les programmes des séries technologiques ? Le risque de voir la foi  du charbonnier resurgir au détriment des fines arabesques métaphysiques serait-il plus grand que dans les séries générales ? L’introduction de cette notion est une absurdité, pour les croyants, pour les athées, pour les agnostiques. Une sottise pour les croyants qui œuvrent aux valeurs de la laïcité, une provocation pour les autres quand le professeur de philosophie fera l’examen critique de la notion en question. J’hésite, au moment de conclure, entre la bêtise et l’enferment mental. Les deux se rejoignent peut-être. Bêtise de ramener l’enseignement de la philosophie en classes terminales sur un terrain miné et au fond stérile ; enfermement de ne voir la cité des hommes que depuis sa petite lucarne spiritualiste. Une fois encore, le déni du politique est maximal. Ces faiseurs de programmes bâclés n’ont toujours pas compris que l’enseignement de la philosophie est au sens strict un acte politique. A moins qu’ils l’aient trop bien compris et qu’ils désirent s’en débarrasser. Ce en quoi les conservateurs aveugles retrouvent en fin de course les progressistes ahuris et la cohorte des pédagogistes crétins dans un déni fondamental de l’idée républicaine bien loin de celle de Dieu.

 

 

Aux professeurs de philosophie des classes terminales, conscients ou inconscients

Aux professeurs de philosophie des classes terminales, conscients ou inconscients

  • On ne résiste pas aux effets dévastateurs de la bouillie postmoderne, la mauvaise soupe pomo, en retournant à la philosophia perennis. Derrière le projet conservateur qui sera soumis au CSP à partir des réflexions d’un groupe de travail qui a pris bien soin d’écarter en amont les positions divergentes sur la réforme en cours, nous assistons à la main mise d’une certaine conception de la philosophie. Il n’est pas anodin de faire disparaître la conscience, l’inconscient, le travail, le vivant et de voir apparaître la métaphysique (qui devient même un domaine d’étude, ce qui est inédit en terminale) et l’idée de Dieu. Ces changements fondamentaux ne sont pas l’œuvre de professeurs de philosophie au lycée quotidiennement face à leurs élèves mais le fait d’universitaires qui ont toute ignorance de ce qui fait réellement penser les élèves dans les classes.

 

  • Chaque année, les cours sur la conscience et l’inconscient font découvrir aux élèves la difficulté qu’il y a pour l’homme de se penser. Très loin d’un catéchisme (le catéchisme vient d’ailleurs) sur la psychanalyse ou l’œuvre de Sigmund Freud, ce cours fondamental invite les élèves à se penser comme problématiques à eux-mêmes, ce qui est une condition essentielle et élémentaire de leur compréhension du cours de philosophie au-delà de ces deux seules notions. A défaut, sans cette réflexivité, le cours de philosophie en classe terminale perd tout son sens. Est-il en effet nécessaire de rappeler qu’un domaine de pensée hautement spéculatif (la métaphysique) est autrement moins élémentaire, pour des élèves qui ne se destinent absolument pas à l’enseignement de la philosophie, que les domaines de l’homme (sujet, homme, conscience, inconscient, autrui). On ne mesure pas la valeur d’un programme scolaire aux plaisirs pris par des universitaires qui ne sont pas devant les classes à le rédiger. Ce qui est peut-être élémentaire pour des historiens de la philosophie (ce qui n’est et ne peut absolument pas être l’ambition d’un programme de philosophie en terminale) ne l’est absolument pas pour des élèves de lycée.

 

  • Sous couvert d’élémentarité, de simplification, les faux-nez de cette réforme, nous assistons à un retour en force des historiens de la philosophie et à une dissociation entre les intérêts de la cité et les marottes spéculatives des clercs, faussement renommés « experts ». Nous aimerions savoir, par curiosité, de quelle expertise se réclament messieurs Kambouchner et Guenancia pour imposer le domaine de la métaphysique associé à l’idée de Dieu en lieu et place de notions qui intéressent les élèves depuis des décennies ? Ces décisions, prises en petits comités, sans communication à l’ensemble du corps professoral, les seuls experts en ce domaine restent les professeurs du secondaire, ne répondent pas à la seule exigence qui devrait prévaloir : l’intérêt des élèves et la cohérence d’une démarche intellectuelle.

 

  • Il se trouve que cette réorientation du programme n’est pas exempte d’arrière-plans politiques. Avec l’introduction de la métaphysique et de l’idée de Dieu (auxquelles il faut adjoindre la religion) et l’éviction des grandes notions anciennement regroupées sous le domaine l’homme et le monde (programme de 1973, pour une large part repris en 2003), le conservatisme prend le pas sur la réflexion critique dans un déséquilibre manifeste. Les notions de philosophie, contrairement à ce que laissent entendre bien souvent les historiens de la philosophie, ne sont pas des abstractions neutres. Elles charrient avec elles des champs de problèmes, en excluent d’autres. A moins de considérer que le professeur de philosophie est un sophiste à la petite semaine (ce qu’il tend à devenir), capable d’enseigner tout et n’importe quoi à partir de tout et de n’importe quoi, nous devons tenir compte de ce que Jean Cavaillès désignait, dans le domaine des mathématiques, comme « la logique interne des concepts ». Il y a une logique interne de l’idée de Dieu, une logique interne du couplage conceptuel l’esprit et la matière qui empêchera les professeurs de philosophie d’aborder des problèmes qu’ils abordent dans un cours sur la conscience et l’inconscient. C’est ainsi que la décision d’exclure le sujet, la conscience, l’inconscient, autrui transforme profondément la logique interne du cours de philosophie en terminale. La diversité des traditions de pensée, plus conservatrices, plus critiques, doit être préservée. Un équilibre. Ce n’est plus le cas. Il est inadmissible que l’élaboration d’un programme scolaire soit le terrain d’un règlement de compte entre ces traditions ou l’enjeu de luttes idéologiques latentes. C’est hélas le cas, au détriment de la formation des élèves.

 

  • Les professeurs de philosophie en terminale devraient être capables, très vite désormais, de réfléchir sérieusement à la logique interne de leur propre cours. A cette nouvelle rubrique fourre-tout sous le chapeau la métaphysique, à l’éviction des notions réflexives qui passionnent les élèves, à l’introduction enfin de l’idée de Dieu. Sont-ils tous conscients de ce qu’ils font ? Je l’ignore. Ce que je sais par contre, c’est que les discussions de fond avec mes collègues « philosophes » se font de plus en plus rares. Je doute fondamentalement de la capacité qu’auraient les professeurs du secondaire de résister à une vague qui les fera disparaître à terme. Bien sûr, ils conserveront pour un temps encore l’étiquette « professeurs de philosophie » mais l’âme de leur métier sera perdue. Un ami et professeur de philosophie me faisait remarquer que, sur cette réforme, nous jouions notre peau. Il a raison. Préserver les postes est une chose, défendre une idée de la réflexion dans l’institution en est une autre. Certains professeurs de philosophie en lycée sont parfaitement conscients de ces enjeux, d’autres non.

 

  • Les petits calculateurs du ministère savent parfaitement que les associations de professeurs de philosophie, qui ne représentent plus grand chose, sont incapables de s’entendre sur le fond. Incapables de défendre une idée de l’enseignement de la philosophie qui ne soit pas simplement une superdoxa sans âme. La révolte devrait être massive, il n’est pas certain qu’elle le soit. Quelle conscience de leur métier ont-ils ? Quelles inconsciences les habite ? Il est possible, après tout, que Jean Baudrillard ait eu raison : la pensée réflexive et critique pourrait disparaître, sans un bruit, comme ça. Mieux, sous les acclamations de la philosophie universelle et le succès de sa consommation sous forme de culture à podcaster. Nombreux sont les professeurs de philosophie déjà prêts à vendre la soupe à qui en veut. Eux aussi participeront, qu’ils en aient conscience ou pas, à la bouillie postmoderne. Et ce n’est pas quelques heures sur l’idée de Dieu, cette ultime bitte d’amarrage, qui les sauvera du naufrage.

 

 

Du sujet à l’idée de Dieu – Seconde réflexion sur le projet de nouveau programme de philosophie

Du sujet à l’idée de Dieu – la grande régression de la philosophie d’Etat

 

Lettre ouverte au CSP

………..

  • Progressivement, deux jours après la diffusion du nouveau programme, de nombreux professeurs de philosophie du secondaire commencent à réagir à la régression que constitue un projet déjà très avancé. Cette régression historique ne pourra aucunement se cacher derrière un soi-disant retour à l’élémentaire, pas plus qu’elle ne pourra mettre en avant une volonté d’allègement d’un programme de philosophie désormais destiné à tous les élèves de la filière générale. Des choix ont été faits, dans la précipitation désormais habituelle, sans concertation réelle des professeurs de philosophie du secondaire, qu’ils enseignent actuellement dans des séries générales ou technologiques. Alléger un programme de notions à traiter revient de fait à exclure certaines d’entre elles mais cela ne nous explique pas pourquoi le sujet a été remplacé par la métaphysique (un domaine qui n’a absolument rien d’élémentaire), pourquoi l’idée de Dieu prend la place de la conscience, de l’inconscient, d’autrui et de la notion d’homme qui n’apparaît plus dans le programme autrement que sous le chapeau anthropologie – autrement dit une science de l’homme et non une compréhension de l’homme en tant que sujet réflexif de ses pensées et de ses actions.

 

  • Le choix fondamental, consistant à substituer l’idée de Dieu à l’homme, dans une partie essentielle du programme de philosophie, peut être interprété de différentes manières. S’agit-il de donner des gages à des lobbies religieux ? De montrer à quel point la République est œcuménique pour se prémunir contre des attaques anti-séculaires, jusqu’au programme de philosophie des classes terminales ? D’accorder une place dominante aux monothéismes – il existe bien des religions sans Dieu ? De neutraliser en retour les questionnements réflexifs sur l’homme, sa conscience, sa part d’ombre, ses désirs (la notion de désir se retrouvant désormais chapeautée par la métaphysique) ? D’exclure au fond cette partie du programme très appréciée des élèves qui consiste pour eux à se penser, une attitude qui est, depuis le philosophe Socrate, au fondement même du questionnement philosophique, au fondement de notre métier ?

 

  • Ce projet de programme, hors de toute consultation sérieuse, se retrouve décapité : un corps sans tête. Sans tête et sans affects. Le vivant, une notion essentielle de la réflexion philosophique actuelle disparaît également de la liste des notions. On pourrait voir dans ce programme notionnel un travail bricolé à la hâte sous la pression du ministère, mais cela reviendrait à ignorer sa cohérence interne : l’éviction de la conscience critique. Les notions, comme celle du travail, qui supposent de penser une relation conflictuelle au monde, donc problématique, sont évacuées. Un programme sans problèmes en somme.

 

En conséquence, nous proposons :

 

  • 1) Le retour du domaine de l’homme / du sujet comme grande partie en lieu et place de la métaphysique. La notion homme doit être réintroduite avec le couple conscience / inconscient. Rappelons que l’inconscient ne désigne pas simplement l’œuvre de Sigmund Freud  mais toute interrogation qui prend pour objet le latent, l’implicite, le refoulé, à une échelle individuelle ou collective. De la réflexivité justement, l’essence de notre travail.

 

  • 2) Le retour de la notion de travail justement. Cette suppression correspond à la tendance du nouveau programme de sciences économiques et sociales : plus d’exploitation, d’aliénation, de plus-value mais le seul marché, forcément libre et démocratique. Là encore, sous couvert de fausse élémentarité, la dimension conflictuelle et critique de la pensée est évacuée.

 

  • 3) La suppression de l’idée de Dieu enfin. Cette antienne n’a strictement rien à faire dans l’école de la République. Les professeurs de philosophie peuvent penser avec leurs élèves la religion, le fait religieux (en accordant une place à la métaphysique pourquoi pas, partie importante de l’histoire de la philosophie) mais certainement pas l’idée de Dieu, en particulier quand son introduction se paye au prix de la décapitation de l’homme. La République, laïque, une et indivisible, n’a pas à donner des gages aux religieux. L’enseignement de la philosophie encore moins.

 

  • En conséquence, en l’absence d’explications claires sur les raisons qui ont motivé cette réorientation historique majeure de l’esprit de l’enseignement de la philosophie en terminale, nous demandons l’ouverture d’un moratoire. La constitution d’un groupe de professeurs de philosophie de terminale indépendant et la refonte de ce projet à la fois bâclé et contraire aux valeurs de la République auxquelles les professeurs de philosophie du secondaire restent indéfectiblement attachés.

 

Le comité de résistance des professeurs de philosophie du secondaire (CRP)

Le grand oral et l’idée de Dieu – Première réflexion sur la fin de la conscience critique et le nouveau programme de philosophie

Le grand oral et Dieu

Première réflexion sur la fin de la conscience critique et le nouveau programme de philosophie

(Le grand oral et Dieu)

  • Je découvre ce jour, par la bande, comme il est d’usage sous la présidence managériale Macron, le projet de programme de philosophie pour le tronc commun général. Il s’agit du programme qui concernera tous les élèves des lycées qui suivront une filière dite « générale ». De nombreux professeurs de philosophie du secondaire – dont moi-même – estimaient que le nombre actuel de notions à traiter était trop élevé (en particulier dans les classes ES). La discussion ne portera donc pas sur le nombre et la nécessité de limiter cette liste, donc de faire nécessairement des choix, mais sur la nature des choix qui sont en train d’être faits. Je rappelle que, pour l’heure, l’écrasante majorité des collègues de philosophie ignorent la nature de ce nouveau programme. Le secrétaire général de l’APPEP a tenu à préciser que « ce projet est encore provisoire. Le groupe de travail remet sa copie au CSP le 6 mai. Il ne devrait pas changer grand-chose d’ici là. »  Nicolas Franck entérine donc le fait que la concertation de l’écrasante majorité des professeurs de philosophie à ce sujet sera globalement un simulacre – veuillez m’excuser, chers amis, de mettre un mot sur la chose mais c’est aussi notre travail.

 

  • La grande innovation de ce programme tient à l’introduction d’un nouveau « domaine » (dixit) par rapport à l’actuel : la métaphysique. Dans la structure du programme et dans sa logique profonde, ce thème se substitue à celui du sujet (notion pourtant essentielle qui disparaît ainsi du nouveau programme). Une réorientation fondamentale qui s’accompagne également de la disparition des notions de conscience, inconscient, perception, autrui. En un mot, tout ce que nous avons coutume d’appeler une théorie du sujet. Nous apprenons en outre, et les élèves de terminale l’apprendront à notre suite, que le désir, aujourd’hui pertinemment rattaché à la notion de sujet dans l’ancien programme,  fait partie de la métaphysique ! Je prie donc je bande.

 

  • Qu’avons-nous, sous cette même rubrique, à la place de la conscience ou de l’inconscient, des concepts éminemment réflexifs ? L’idée de Dieu.  Métaphysique, idée de Dieu en lieu et place d’une théorie réflexive de la subjectivité, le fondement de notre culture humaniste depuis le grand Montaigne. Il s’agit là, pour ceux qui ont encore deux grammes de jugeote, d’une régression historique majeure : Saint Thomas et non Feuerbach, Saint Augustin et non Freud, Saint Anselme et non Sartre. Il faudra d’ailleurs penser à ajouter aux saints les grands noms de l’Islam.  Le grand recul conforme à l’esprit néo-conservateur des fossoyeurs de l’esprit critique qui oscillent entre le bavardage creux des managers et le prêchi-prêcha œcuménique dans la paix des commerces. Procès d’intention ? Je m’explique les amis, je m’explique toujours, ce sont mes détracteurs qui ne répondent jamais sur le fond. En sont-ils d’ailleurs capables ? Avec le temps, mes doutes augmentent.

 

  • Chaque année, et cela depuis vingt ans, je commence mon cours par une réflexion sur l’acte critique, au fondement même de la démarche philosophique depuis Socrate, en accord avec les exigences de la dissertation de philosophie : examiner, douter, problématiser, mettre à distance. En un mot réfléchir. Une introduction que j’intitule : la conscience critique. Cet acte fondamental est au centre, depuis quatre siècles, d’une émancipation de l’esprit humain vis-à-vis des puissances tutélaires, Dieu et son idée en l’occurrence. C’est cette émancipation progressive qui a donné tout son sens à la question du sujet, à celle de l’autonomie de la conscience et plus tard à sa mise à distance critique par la théorie psychanalytique. (2) Entendons-nous bien : il ne s’agit pas d’éliminer le fait religieux ou la religion de la réflexion philosophique, pas plus qu’il s’agit, dans un cours de philosophie, d’imposer un athéisme militant et stupide. Vladimir Jankélévitch, subtile penseur de la conscience et de ses paradoxes, trouve des lecteurs aussi bien chez des athées que chez des croyants. Une pensée puissante n’a pas à décliner son identité, son sexe et son drapeau, des valeurs faibles. Elle pense et l’on se situe par rapport à elle, certainement pas l’inverse. Mais voilà donc un programme de philosophie qui, tout en supprimant le sujet, la conscience, l’inconscient impose la métaphysique, l’idée de Dieu, la religion au détriment de tout équilibre. Hasard ? Certainement pas.

 

  • Avant de se tourner vers Dieu (ou pas), l’homme doit se penser. Non pas relativement à la matière comme un pur esprit ou un amas de cellules mais face à lui-même, dans un vertige angoissant et salutaire. Si possible sans Prozac et dans la cité. Le cours sur la conscience, l’inconscient, le sujet était par excellence l’occasion, pour des élèves de terminale, de se penser librement comme condition et support d’eux-mêmes. Une réflexivité sans laquelle le mot autonomie perd tout son sens. Après avoir expliqué longuement que la culture générale était le tombeau de la pensée critique, nous voici en face d’une orientation idéologique du cours de philosophie qui n’a pas de précédent dans l’histoire récente. Nous pouvons, je ne m’en prive pas, critiquer le pédagogisme des ministres de gauche, mais jamais nous n’avions eu de tels ventilateurs idéologiques à la tête de l’éducation nationale. Une idéologie qui consiste à promouvoir la rhétorique creuse (Le grand oral), formation et dressage aux métiers de la communication et du blabla rentable en étayant le tout par une spiritualité de façade qui ne dérange ni les cyniques relativistes ni les intégristes de tous poils. Donner des gages aux religieux tout en limant les aspérités critique (le travail, occasion d’une réflexion sur l’exploitation de l’homme par l’homme disparaît également) dans un ordre moral du fric qui combat les extrêmes, quitte à mettre l’armée dans la rue.

 

  • L’enseignement de la philosophie est aujourd’hui sur la sellette. Demain, les analyses sérieuses sur la liquidation en cours seront pourchassées au nom de la confiance et de l’intérêt supérieur de la République. Des ministres creux passeront de grands oraux dans des émissions de talks shows devant des pseudo journalistes en défendant la République durement menacée tout en faisant la promotion du baratin et de la communication. Excessif ? J’aimerais, croyez-moi, être dans la satire quand je suis encore en-deçà du vrai. Notre société n’a plus besoin de sujet, de conscience, encore moins besoin d’un Freud pour lui rappeler, dans l’Avenir d’une illusion que « la civilisation est quelque chose d’imposé à une majorité récalcitrante par une minorité ayant compris comment s’approprier les moyens de puissance et de coercition. » (3) Elle n’a plus besoin d’une réflexion sur le travail quand les jobs sont partout, plus besoin de penser autrui quand nous sommes tous les mêmes.

 

  • Le modèle anglo-saxon est arrivé chez nous, aux antipodes d’une tradition critique qui eut, en France, ses heures de gloire au siècle dernier. Le show et le Christ, Mahomet ou un troisième, pourvu que rien ne dérange l’ordre établi. Freud est autrement plus menaçant qu’Allah, Marx nettement plus problématique pour les nouveaux kapos du vide que le petit Jésus. Rien n’est laissé au hasard. Non pas qu’une super intelligence soit à l’oeuvre, capable en même temps de casser le code du travail, de réformer les retraites et de faire ses petites manœuvres en douce dans le programme de philosophie des classes terminales. Non pas complot, je l’ai déjà dit, mais conspiration, convergence. Conspirer, c’est souffler dans la même direction, celle du vent et des marchés. Les magmas imaginaires qui planent au-dessus de nos têtes sont en train de changer à une vitesse stratosphérique.

 

  • L’inconscient, c’est la psychanalyse, le doute, la pensée de derrière, le soupçon. Le sujet, c’est l’autonomie, l’affirmation de soi et l’émancipation de l’homme. La conscience, c’est la liberté de l’esprit et pas son improbable relation à la matière. Le travail, c’est aussi sa critique, une réflexion sur l’aliénation et l’exploitation. Pensez-vous sérieusement que nous ayons encore besoin de ces vieilles breloques à l’heure du e-learning et de la disruption ? Alors ce sera poubelle les amis, sans discussion, sans avoir le courage d’affronter en face des sujets bien réels sur d’autres plateaux que ceux des copains. Le courage n’est pas non plus au programme.

 

  • Nous n’écrivons pas à nos contemporains mais à ceux de demain qui sauront encore lire pour leur signifier que nous nous sommes battus. Pour leur dire que les courtisans sont encore plus détestables que les artificiers. Certes, nous ne pouvons seuls arrêter le cours des choses mais la question essentielle posée par Paul Valéry demeure : quelles seront les qualités de l’homme de demain ? L’enseignement de la philosophie est aujourd’hui attaqué (et ce n’est qu’un début). Certains ne voient pas le problème ? Qu’ils soignent leur cécité, le temps est compté, nous nous adressons aux autres. Les non-dupes, les sujets libres, pleinement conscients de ce qui leur arrive. Une chose est certaine : nous ne serons pas les larbins du vide, métaphysiquement coincés entre le grand oral et l’idée de Dieu.

 

(1) C’est d’ailleurs le titre de mon cours sur cette partie du programme en terminale.

(2) Théorie qui peut être contestée à condition, ce que fait Sartre dans L’Etre et le Néant, d’élaborer une théorie de la conscience réflexive et fine. L’une et l’autre disparaissent du nouveau programme.

(3) S. Freud, L’avenir d’une illusion.

 

Projet de programme de philosophie au 22 mars 2019

 

Métaphysique
Le corps et l’esprit
Le désir
L’existence et le temps
L’idée de Dieu
Épistémologie
Le langage
Raison et vérité
Sciences et expérience (étude d’un concept scientifique pris au choix dans les sciences de la matière ou du vivant).
La technique ou Technique et technologie
Morale et politique
La liberté
L’État, le droit, la société
La justice
La responsabilité
Anthropologie
La nature et la culture
L’art
La religion
L’histoire

La déséducation nationale : entre la rage et l’abattement

La déséducation nationale : entre la rage et l’abattement.

(Bourse du travail, 19 mars 2019, journée de grève)

  • Hier soir, après une importante manifestation à Bordeaux portée par les enseignants du primaire (253 écoles fermées en Gironde), une réunion était organisée à la Bourse du travail. Entrés par une porte latérale rue Jean Barguet (salle 305, un numéro de téléphone sur une feuille A4 scotchée sur la porte « si porte fermée »), nous nous sommes retrouvés dans une immense salle déserte. Après avoir déambulé quelques minutes, nous finîmes par trouver le bon escalier. Nous étions trois à cet instant précis. Certainement pas celui qui donnait accès au grand amphi cadenassé (photo ci-dessus) mais un escalier latéral. Quelques sacs de ciments étaient posés au sol, des tracts, quatre chaises dépareillées. Le temps d’une déambulation esthétique et mélancolique dans un lieu relégué aux journées du patrimoine et aux conciliabules. Alors que plusieurs milliers d’enseignants venaient d’arpenter Bordeaux, nous nous retrouvions, une petite vingtaine, pour essayer de donner sens à cette journée de grève.

 

  • Une petite vingtaine oui. Des représentations de l’école primaire, du collège, du lycée. Ce qui devrait être un débat public, ouvert aux citoyens, très au-delà des professions de l’éducation, prend ainsi la forme d’un tour de table au troisième étage d’une bourse du travail déserte. La disproportion entre le nombre de manifestants l’après-midi et le petit groupe réuni à 18h est à l’image de ce qu’est devenu le débat public quand il n’est pas enrégimenté par les faiseurs de spectacle. Autrement plus porteur pour les egos bouffis de vociférer sur un plateau que de prendre la mesure exacte de ce que nous vivons in situ lorsqu’il s’agit de donner une forme à une contestation politique qui a pourtant tout du salut public.

 

  • La question est tenace : comment nous faire entendre ? La grève ? S’il s’agit de battre le pavé en prenant bien soin de n’en jeter aucun avant de reprendre le lendemain comme si rien ne s’était passé, il est légitime de douter de son efficacité. Mettre 20/20 jusqu’à la fin de l’année ? Comment assumer cette position jusqu’au bout sans pénaliser les élèves, créer des formes d’injustice en contradiction avec les valeurs de la République auxquelles les professeurs sont autrement plus attachés que les merdeux communicants, les poulbots du vide et les marchands de bouillie qui prennent des décisions dont ils n’auront jamais à subir directement les effets. Démissionner de la fonction de professeur principal ? Pour quels effets politiques ? Objectivement, l’écrasante majorité des enseignants du primaire, du collège, du secondaire ont l’intime conviction et les preuves certaines d’être pris pour des demeurés par un gouvernement qui n’a qu’un seul objectif : économique. Derrière cet objectif, un vaste mouvement historique qui consiste à privatiser le marché éducatif, ce que veulent les lobbyistes de l’Union européenne. Les dossiers sont connus, disponibles à qui veut se donner la peine : cours à distance, logiciels de formation, plateformes de contenus, coaching etc.

 

  • La question est simple et doit être simplement posée : avons-nous les moyens de lutter contre la privatisation du « marché éducatif » ? J’ai des doutes. Pas plus que nous avons les moyens d’imposer une critique sérieuse et instruite à des hommes capables d’affirmer sans ciller que la suppression des directeurs et directrices d’école augmentera leur rôle ou que la fin des mathématiques dans le tronc commun renforcera l’enseignement des mathématiques. En face d’individus qui n’ont que faire de la réalité, de la vérité, qui vous vendent de la merde en la présentant comme une épice rare et fine, les conditions de la lutte politique sont faussées. C’est ainsi qu’une majorité d’instituteurs, de professeurs, d’universitaires (ceux qui ont encore un reste de dignité) finit par baisser les bras. A quoi bon ? A quoi bon se réunir dans une salle du patrimoine pour faire des constats aussi désespérants ? A quoi bon perdre une journée de salaire pour s’entendre dire par des laquais médiatiques que les professeurs prennent « le public en otage ».

 

  • Alors oui, nous oscillons entre la rage et l’abattement. La rage qui donne encore la force de se battre pour un idéal d’instruction dévoyé, la rage en face de ceux qui se croient plus malins que les autres, les cyniques du nouveau monde, les crétins aussi, tous ceux qui confondent leur petite malice avec les intérêts supérieurs d’une nation. L’abattement de se dire que la bourse du travail sera bientôt une galerie marchande, une énième succursale à fripes, dans trois mois, dans trois ans. Peu importe, c’est le sens de la grande marche en avant. L’abattement quand on constate que l’intérêt général ne vaut pas la peine de bouger son cul mou de démocrate, à 18h, l’heure de l’happy hour.

 

  • Le policier avec qui j’ai discuté longuement vendredi soir alors que le ministre de l’éducation nationale derrière la porte venait animer une causerie sur le climat a sûrement raison : notre génération va fermer la boutique avec l’assentiment de sa frange la plus adaptée. Les Enthoven and co, les Van Reeth et consort, les Couturier bis et les Barbier stériles (un panel, j’en ai bien d’autres) qui font les beaux sur les planches du grand théâtre de la vanité. Que tout disparaisse les amis, que l’éducation nationale devienne l’Acadomia publique côté en bourse (pas celle du travail) quand les intellectuels font tapis en écoutant comme des oies pleines les directives du poulbot en toc. Mais n’oubliez pas une chose mais bons amis : la caste des préservés ne pourra pas vivre sur la lune ou sur mars. Ce que vous n’avez pas fait aujourd’hui pour défendre ce qui peut l’être encore fera partie de l’addition à payer par vos enfants demain.

Le grand débat des idées à la française

Le grand débat des idées à la française

 

(Ridicule, Patrice Leconte, 1996)

  • Dans une scénographie qui n’a rien à envier aux symposiums de l’URSS, en direct sur France culture, les plus courageux (ou les plus masochistes, j’hésite) ont pu suivre hier soir le « grand débat des idées ». L’annonce de France culture laissait présager le pire : « Le climat, les inégalités, les nouvelles formes de démocratie, l’Europe… Emmanuel Macron débattra avec 65 intellectuels, ce soir dès 18h20 en direct sur France culture et en vidéo sur franceculture.fr. » Il n’est pas si simple d’être à la hauteur de cette bouffonnerie, difficile de traduire dans un langage rationnel ce qui s’apparente plus à une performance Dada ou à un show de prestidigitation avec, au centre de la scène, Macron Majax en gourou de toutes les synthèses. La cuistrerie de l’ensemble m’a évidemment rappelé à mon pays, la France, une étrange contrée tout de même, la seule nation au monde où le fait de péter dans la soie peut faire symphonie.

 

  • Une chose est certaine : aucun problème de discours en France . Nous sommes très officiellement les incontestables champions du baratin conceptuel, les maîtres planétaires des mondanités culturelles, de l’obséquiosité académique et des courbettes épistémiques. Nous excellons dans l’art de faire passer la servilité pour de la profondeur, la cuistrerie pour une vertu sociale et la démence sénile pour la fine fleur de la sagesse des nations. J’avoue, ce matin, l’esprit encore embrumé, mesurer la chance que nous avons de vivre dans un pays aussi policé, avec des intellectuels aussi tempérés, garants d’un idéal d’équilibre (ce peut être aussi un sujet d’oral à l’agrégation de philosophie) susceptible de faire tenir une cuillère à thé sur l’auriculaire en se pâmant, une belle oeuvre reliée derrière soi, sur la crise de la démocratie. Que demande le peuple ?

 

  • Passée cette juste satisfaction, qu’avons-nous eu exactement en guise de « grand débat des idées » ? Un parterre docile d’intellectuels (c’est le titre officiel) à la botte du maître des synthèses. Chaque potier vante son pot pendant que le maître de chai rappelle à tous à quel point le gouvernement est bon, juste et sage dans tous les domaines évoqués, du climat à l’immunologie, du social au sociétal, du consensus à l’hétéronormativité (1), en passant par toutes les cimes de la recherche la plus épineuse. Le monsieur martial de cette ménagerie de cour en crinoline précisait, comme de juste, les titres de noblesse des orateurs : prix nobel, collège de France, normalien. Une présentation typiquement française : on se pâme, on ergote, on en est.

 

  • Bien sûr, les esprits réfractaires auront toujours beaucoup de mal à comprendre le manque d’estime de soi dont il faut faire preuve pour accepter de participer à ces jeux de bouches quand une colère sourde et profonde monte dans le pays. Ceux qui connaissent, j’en suis, la nature de ces milieux, les servitudes qu’il faut porter pour défendre sa place dans ce parterre, sans être surpris, s’étonnent au fond que rien ne change. A part Gilles Kepel,  en termes feutrés, qui fit allusion, sans prononcer le mot, aux godillots en marche qui usurpent la fonction de parlementaire et à qui le maître de chai ne daigna répondre, le reste fut affligeant. Tous ces intellectuels au salon, prompts à faire la leçon aux ladres en gilets tout en cirant les bottines du poulbot de synthèse, s’accommodent fort bien de la médiocrité crasse du personnel politique au pouvoir. Le concept peine durement à rejoindre la réalité. En retour, Macron Majax brasse tout et n’importe quoi avec l’aisance de celui qui se croit. Un résumé sur France culture de la relation très française au savoir et au pouvoir : des postures convenues, une déférence hypocrite (j’ai la faiblesse de penser que tous ces intellectuels ne prennent pas Macron Majax pour le Phénix de Bourgtheroulde) et une vie des idées conflictuelles inexistantes. Nous sommes bien, avec feu Rochefort, dans ce ridicule à la française.

 

  • Ce qui arrive en France, et qui ne s’éteindra pas avec des lois répressives, n’est pas simplement une énième crise de la démocratie en Occident mais plus profondément une crise de la politique à la française. Emmanuel Macron fut adoubé par la France culturelle, celle qui compte, qui délivre les bons points, qui trace les limites du dicible avec les bons titres de noblesse. La France du bon goût et des belles manières, la France de Molière et des marquis de cour. Ce grand débat des idées (qui n’avait d’ailleurs rien d’un débat mais là n’est pas l’essentiel) est une sorte de cerise sur la pièce montée de la macronie. Un couronnement ridicule après des mois de contestations sociales historiques.

 

  • Aujourd’hui, je suis en grève. Des professeurs du secondaire, du collège et du primaire manifesteront à Bordeaux pour ne pas laisser la rue aux bas du front. Pour les causeurs emperruqués, ceux d’hier soir sur France culture, dans les salons de l’Elysée, nos revendications sont d’un ennui mortel. A 18h, à la bourse du travail, nous parlerons moustiques, santé publique et déséducation nationale. Les mots ne seront pas choisis par des chargés de communication. Aucun d’entre nous ne gagne sa vie en faisant des petites conférences feutrées à des parterres dociles mais nous avons les moyens de botter le cul des cuistres, de les faire se pencher bien bas. Nous ne jouons pas le jeu, c’est aussi cela que ce gouvernement de courtisans veut nous faire payer, révélant ainsi, derrière le vernis de la culture, sa vraie nature. Pas besoin de grand débat des idées pour cela, le bon sens suffit.

 

(1) Concept lâché par une jeune courtisane affublée de Ray-Ban aviator. Un sommet.