Aux pervers des démocraties de marché

Aux pervers des démocraties de marché

Foule haineuse dispersée

  • N’être plus que la grimace de ce monde. Un spectre dans la grande machine à lénifier. Une vilaine satire qui ne ménage ni la chèvre ni le chou. Rappelons que la critique n’a pas vocation à être un énième aggiornamento acceptable de la contestation, une de ces mises en spectacle de l’indignation qui ménage soigneusement le copinage dans un jeu de renvois de courtoisies, assez odieux avec l’âge je dois dire. Nous ne jouons pas le jeu, voilà le seul jeu qui puisse valoir encore. En cela, nous ressemblons bien à ces canailles de gilets jaunes, décidées, dans deux jours, dans deux mois, dans deux ans, en jaune ou en couleur de lune, à barbouiller salement le paradis proposé. Les bonnes âmes nous offrent un débat. Merci bien. Sans décourager personne, nous n’avons pas la gueule à ça.

 

  • Est bon ce qui résiste, c’est notre seul critère. Difficile à tenir par les temps. Rien au-delà des démocraties libérales, dites-vous ? Nous voilà donc au paradis. Mais la théologie n’a jamais été très loquace sur les occupations du ciel. Il se trouve que votre paradis, mesdames, messieurs les tempérés, nous emmerde. Je n’ai, entre autres exemples, aucune envie de participer à la formation science du numérique et polyvalence pour former des grappes de neuneus encore plus neuneus que les précédentes. Je n’ai aucune appétence à donner mon avis autour d’une table en plexi pressé par un speaker hystérique et une speakerine perverse. Je ne goûte pas l’idée de miauler en meute avec les chatons du spectacle. Mais il se trouve, et je ne suis pas le seul, que je veux vivre encore. A y réfléchir cette saine exigence est de moins en moins évidente à tenir en conservant aussi sa santé mentale.

 

  • On nous dit chagrins, méprisants, aigris et nostalgiques ? Je soutiens au contraire que nous sommes les derniers à pouvoir nous marrer encore. Certes, ce rire est parfois contrarié, oblique, en dedans, question d’intimité ; la diagonale du fou n’est pas exempte de rechute. Vous appelez information libre ce que nous nommons dressage. Sûrement jouissif, quand on ne peut plus jouir autrement, de voir à quel point les masses disciplinées peuvent rentrer dans le rang au premier coup de sifflet. Les pitreries en fiches d’un théâtreux de salons devant des parterres grisonnants vous tiennent lieu de débat et c’est à nous que vous osez proposer la camisole du fou ? Des pontifiants emperruqués vous sortent de vieux mythes dans des croisières philo et c’est à nous que vous posez l’entonnoir ? Mes bons amis, vous appelez pluralisme un marécage que je nomme étalement de bouses séchées. Les nuances dépendent de la nature des bouses, anecdotique quand on a les pieds dedans.

 

  • Vous peinez, cela commence à se voir, à sauver la diversité des apparences. Votre pluralisme chéri pourrit sur pieds. Curieusement, à court d’expédients pour vendre une énième sauce, le ton se durcit. Votre fine sensibilité aux nuances trouve ses limites naturelles quand il s’agit de ramener à la raison, la vôtre, ceux qui ne veulent plus patauger dans votre bourbier progressiste en silence. On vous entend même promettre du sang et des larmes à ceux qui ont tendance à dévier du droit chemin par un mauvais vote, une occupation sauvage de l’espace, une mauvaise gestuelle. Un œil par ici, un trauma par là, des broutilles quand il s’agit de ramener quelques brebis égarées dans le concert de louanges de leur servilité consentie. Car la fine fleur de l’avilissement ne consiste pas pour vous à soumettre mais à faire se soumettre les soumis entre eux en participant eux-mêmes à leur propre spoliation. Il me semble, sans trop me tromper, que cela correspond à une structure perverse. C’est dans Freud, lisez.

 

  • Quand la réalité dépasse la satire, autant dire quand la réalité s’évapore, avons-nous d’autres choix que de nous risquer tout entier. Ne pas jouer au philosophe, à l’intellectuel, au critique quand tout le monde joue à ce jeu-là. Court-circuiter ces insignifiants montages dans lesquels le goût pour le fake rencontre celui, plus français, des courbettes de salons. Quand le fake rencontre les précieuses ridicules, ce qui est à peu de choses près notre situation hexagonale, je doute qu’il reste d’autres choix que le grand refus. C’est ici que les choses deviennent réellement passionnantes et créatives, pour risquer un mot délavé par la com des nains de l’open space. C’est ici que l’on commence à mesurer la profondeur d’une grimace.

Pharmacie de garde à Bordeaux centre un mardi soir

Pharmacie de garde à Bordeaux centre

  • Déambulation nocturne hier soir à Bordeaux  en direction de la pharmacie de garde. Destination le quartier des Capucins au-dessus duquel, depuis des semaines, l’hélicoptère de la police nationale finit sa journée tous les samedi. La pharmacie, à quelques mètres du marché couvert, se situe à mi-chemin entre la place de la Victoire et le quartier de la gare. A la recherche d’un anti-douleur, nous prenons place dans une queue exclusivement masculine. Les effluves d’éthanol sont prégnantes.

 

  • Dans son bunker, toutes grilles fermées, un homme seul assure le service. Quelques mots sont échangés à travers un interstice mécanique susceptible de se refermer au moindre problème. Le contact est ténu. Un individu dans un manteau crasseux, très agité, traverse la rue en notre direction. Il veut s’acheter des médicaments et a besoin d’argent, vite. Après avoir récupéré quelques pièces jaunes, il éructe en direction du groupe des insanités et disparaît à l’angle du boulevard. Un jeune homme d’une vingtaine d’années lui répond brutalement : « ce con, il demande de l’argent et insulte les gens ! ce gros con ! »

 

  • Quelques minutes après, un autre homme descend d’un vélo de location, indifférent à la queue, sous l’œil réprobateur de l’homme qui me précède visiblement très agacé, il demande sans ménagement au pharmacien qu’il ne voit pas de lui donner du fil dentaire et un « stéri » (1) L’échange est bref mais violent. De toute évidence, les deux hommes se connaissent. Suite au refus, il restera là quelques minutes, comme prostré, abattu, avant de s’éloigner. Des hommes s’insultent à l’arrêt de bus de l’autre côté du boulevard. Mon ami va s’acheter une portion de frites pour tromper l’ennui. Il revient avec un paquet de frites molles et grasses achetées un euro et cinquante centimes. Les frites sont réellement infectes, ce qui ajoute au tableau général.

 

  • Entre temps, le jeune homme juste derrière moi, soudain beaucoup plus calme, me glisse deux euros et cinquante centimes dans la main. La pluie est fine. Il veut que je prenne un « stéri » et que je garde la monnaie pour service rendu. Alors que j’achète enfin l’anti-douleur et le kit d’injection, un homme très abîmé s’adresse au petit groupe. Il tient un blouson sur ses épaules avec les noms de diverses drogues inscrits au dos. Personne ne répond. Un mélange de pudeur, de honte et d’agacement traverse le groupe éphémère. Un tatouage « satisfaction » est nettement lisible sur son bras droit. L’odeur est forte. Une fois le « stéri » acheté, la monnaie rendue, nous prenons congé à deux roues de ce petit attroupement devant les grilles fermées de la pharmacie de garde un mardi soir à Bordeaux centre.

 

  • Ce Bordeaux n’est pas celui de la foire au vin, ce n’est pas non plus le Bordeaux du Bassin et des quartiers bourgeois. J’imagine qu’il doit faire honte à son maire. Vous ne le verrez pas dans les plaquettes promotionnelles de la « belle endormie » chic et fric, il ne vous sera pas conseillé par tripadvisor.fr. Ces hommes existent pourtant, ils ont une histoire, un passé, un présent éphémère, un futur incertain. Etre le président d’une nation, le maire d’une grande ville, c’est être aussi le président et le maire de cette réalité-là. Il y a peu, Alain Juppé s’en prenait verbalement, dans la rue, à une association de quartier qui distribuait des boissons chaudes place de la Victoire. Il accusait en pleine journée ces bénévoles de faire le jeu de la misère, d’entretenir une forme de parasitisme. Au fond, de salir l’image de sa ville.

 

  • Entendu samedi après-midi, à l’occasion du défilé hebdomadaire, une femme bien mise à son mari : « regarde, certains gilets jaunes ne sont vraiment pas bien habillés ». Une jeune fille d’une vingtaine d’années, proprette, à sa copine, une calculatrice déjà sous le bras : « ça doit coûter cher en assurance tout ça. » Une mère de famille rue Sainte-Catherine tirant sa fille de dix ans par le bras : « viens ma chérie, ils sont dangereux ». Nous pouvons, c’est une certitude, vivre dans une société parallèle, consommer des offres culturelles rassurantes et bien léchées, enrober le tout de spectacle imbécile et d’une information bas de gamme. Nous pouvons, c’est une certitude complémentaire, nous sentir encore du bon côté du boulevard, avoir une lecture économique lucide, ne pas tomber dans un misérabilisme qui ne sauve personne. Nous pouvons penser que le niveau de complexité de nos sociétés, les chocs culturels, la paupérisation urbaine interdisent de mettre en avant des solutions simplistes. Mais l’on peut aussi, affectivement, ne pas en rajouter. Conserver une forme de pudeur, s’abstenir de faire la leçon au « peuple » comme cette ordure d’éditocrate à écharpe. Mesurer  son propos, éviter d’ajouter à cette somme de fragilité une morgue de vainqueur bouffi de sottise. Il est toujours possible de s’abstenir.

 

  • Mais notre époque, à travers ceux et celles qui visiblement la représentent, ne s’abstient plus. Elle dégueule de prétention. Mon ami et moi-même, sur le retour, avions ce même sentiment triste, celui de vivre dans une société extrêmement fragile, toujours sur le point de se fissurer inexorablement. Si les politiques ont une responsabilité, c’est aussi celle-ci : faire en sorte que le monde ne se défasse pas complètement, qu’il reste aux hommes des droits fondamentaux, que la vérité économique des uns ne soit pas la misère sociale des autres. Je ne parle pas ici de bons sentiments mais d’affects sociaux, ces affects fondamentaux sans lesquels nous cessons imperceptiblement de nous conduire comme des êtres humains en face d’autres êtres humains. J’ose le dire, notre époque me fait honte. Il faudrait pouvoir faire en sorte que cette honte soit combative, qu’elle ne suscite ni le désarroi, ni le renoncement. Et ce n’est pas tous les jours faciles.

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(1) Stéribox, kit d’injection vendu un euro en pharmacie.

De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron

De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron.

Itinéraire de l’asphyxie

Jan Patocka

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  • Dans une postface publiée en 1982 aux éditions Verdier, Roman Jakobson revient sur les interrogatoires qu’eut à subir Jan Patocka en Tchécoslovaquie dans les années 1970. Le philosophe tchèque, après « onze heures en deux jours d’un pénible interrogatoire policier fut pris de troubles cardiaques le 3 mars 1977 ». (1) Admis à l’hôpital de Strahov le 4 mars, il devait y mourir le 13 mars. Il eut le temps d’écrire une déclaration le 8 mars : « Soyons sincères : dans le passé, le conformisme n’a jamais amené aucune amélioration dans une situation, mais seulement une aggravation… Ce qui est nécessaire, c’est de se conduire en tout temps avec dignité, de ne pas se laisser effrayer ou intimider. Ce qu’il faut c’est dire la vérité. Il est possible que la répression s’intensifie dans des cas individuels. »

 

  • Le jour de son enterrement, le 17 mars 1977, nombreux de ses amis furent arrêtés par la police politique et le requiem le lendemain fut interdit. Le principal organe de presse, le Rudé Pràvo, annonça la mort du philosophe le jour des funérailles, rappelle Jakobson, pour aussitôt mettre en garde contre une quelconque « récupération politique ». Paul Ricoeur, caution philosophique d’une présidence qui usurpe aujourd’hui ce titre, signa un article le 19 mars dans Le Monde. Jan Patocka  était membre, comme Paul Ricoeur, de l’Institut international de philosophie depuis 1938. Roman Jakobson le cite : « C’est parce qu’il n’a pas eu peur que Jan Patocka… a été… littéralement mis à mort par le pouvoir. »

 

  • A l’heure où certains journalistes du Monde commencent enfin à s’interroger sur la pratique d’un pouvoir qui s’octroie le droit de sermonner le presse au prétexte d’une nécessaire « neutralité », où l’idée de contrôler par des instances étatiques le contenu des articles de presse fait son chemin, le rappel de la déclaration de Jan Patocka prend tout son sens. Sans compter la référence à Paul Ricoeur qui a créé de toutes pièces le « président philosophe », dans une presse conformiste et peu regardante sur la probité intellectuelle de ce qu’elle propose à ses derniers lecteurs, sur un modèle de propagande unanimiste qui n’a rien à envier aux stratégies d’édification du culte de la personnalité qui prévalurent à l’époque dans les pays de l’Est.

 

  • Il est certain que le philosophe doit s’efforcer de dire la vérité, avoir cette exigence constante. Le fait que l’on ne risque pas sa vie pour cet effort en France en 2019, que le pouvoir d’Etat ne torture pas pour un article de presse ou de blog rassure beaucoup de « démocrates ». Ils en tirent même argument pour montrer à quel point le pluralisme règne ici et qu’il est nécessaire de défendre nos régimes tempérés contre les « extrêmes » et les « violents ».

 

  • Mon analyse est en tous points inverse à celle-ci. Le pouvoir d’Etat, en régime de corruption avancée, commence à user de la censure et de la violence qui l’accompagne quand les dispositifs de neutralisation de la critique commencent à se fissurer. Une époque qui tient ses intellectuels pour totalement inoffensifs (à raison tant ces mêmes intellectuels n’ont bien souvent d’autres ambitions que de faire carrière dans les milieux bourgeois de la reconnaissance mondaine) a beau jeu de mettre en avant un pluralisme de façade. Les maîtres du temps savent pertinemment que la docilité des organes de presse les conduit à une forme d’auto-censure autrement plus efficace que ne peut l’être une série de directives policières. L’intériorisation des codes de bonne conduite, fascinante pour un observateur averti, suffit à réaliser ce que le principal organe du parti, le Rudé Pràvo, obtenait en Tchécoslovaquie à grands frais de contrôle et de police politique.

 

  • Comprenons bien ceci : quand Le Monde appelle « débat d’opinions » des combats d’idées, qu’il relègue le jugement éclairé de centaines de professeurs de philosophie sur une réforme politique de l’éducation au statut de simple « opinion », avant de leur répondre que l’actualité ne permet pas la publication de leur texte collectif, il se comporte exactement comme le Rudé Pràvo qui fait état de la mort de Patocka dans le seul but d’avertir la presse de ne pas faire de récupération politique. Évidemment, les journalistes du Monde ont le plus grand mal à accepter, dans leur belle conscience de démocrates libéraux, qu’ils participent pleinement, par une telle relégation dans l’insignifiance des idées divergentes, à ce qu’ils dénoncent mollement aujourd’hui. Ils ne comprennent pas que ce n’est pas la liberté de façade qui est le principal obstacle contre les ennemis de l’émancipation des peuples mais la vérité. C’est elle qui est empêchée, certainement pas la liberté rendue à son insignifiance.

 

  • A force de défendre dans le vide une liberté dont il ne font plus rien, ils ont appris à s’asseoir servilement sur une exigence qu’ils ne comprennent presque plus. Ils ne voient pas que l’actuel président plénipotentiaire de la République française a été mis au pouvoir par l’édification d’un culte personnel qui n’a rien à envier aux régimes soviétiques dont ils ne retiennent que le goulag afin de mieux masquer leur compromission générationnelle avec des régimes parlementaires de plus en plus corrompus. Ces démocrates d’opérette, sans idées et sans œuvre, s’accommodent fort bien du mensonge et du travestissement dans la mesure où cela ne contrarie pas leurs intérêts du moment, que cela laisse dans l’ombre l’étendue de leur médiocrité.

 

Jan Patocka a raison : le conformisme aggrave, il ne sauve jamais.

 

  • N’en déplaise aux fines bouches de la macronie bon ton, la question La mort de Socrate est-elle encore possible ? a tout son sens. Le régime démocratique athénien se sentait menacé par un homme qui ne faisait pas semblant de faire de la politique en flattant le demos. Il avait pour lui une exigence que ses accusateurs nommèrent « corruption de la jeunesse ». (3) Se sentir menacer, c’est encore reconnaître la valeur d’un discours menaçant. Le fonctionnement des stratégies de l’insignifiance sous nos régimes tempérés est autrement plus pervers. Résumons le à cette formule sibylline : « cause toujours ». Quand l’alpha et l’oméga du politique consiste à obtenir la majorité relative des suffrages, les exigences de valeur n’ont plus aucun sens. Reste une perversité inédite dont la violence symbolique consiste à nier l’existence de ce qui menace, par une exigence de probité, la paix de ceux qui vivent grassement de leur mensonge d’Etat. Nier l’existence ne suppose pas forcément l’élimination physique, un risque bien trop coûteux. Il suffit de ne pas donner droit, de ne pas laisser être, d’effacer en feignant la diversité des avis. Une diversité de façade qu’une micro recherche des connivences de la parole autorisée dévoile sans trop d’effort.

 

  • Peut-être, c’est une hypothèse des plus plausibles, arrivons-nous aujourd’hui, avec cette présidence catastrophique, au terme d’une période historique qui aura réussi à rendre la contestation politique insignifiante en la neutralisant dans des dispositifs de contrôle qui s’épuisent. « Le grand débat », qui prend la forme inquiétante d’un soliloque télévisé, d’un culte de la personnalité sur des chaînes aussi indiscernables que des marques de lessive, sera peut-être le baroude d’honneur d’une arnaque qui ne pourra plus demain se passer de la censure directe et de la menace effective. Les lois « anti-casseurs » qui sont votées aujourd’hui au parlement français apparaîtront ainsi sous un jour nouveau. Non pas comme une régression mais comme une nouvelle évidence. Quand les distorsions entre l’exigence de vérité et les pratiques de pouvoir ne peuvent plus être masquées par les stratégies de l’insignifiance, il est nécessaire de limiter les libertés publiques sous couvert de préserver l’ordre, que cet ordre sous tutelle se nomme République en marche ou démocratie populaire. Prisonniers mentalement d’une compréhension de l’histoire figée, incapables de comprendre la nature des nouveaux pouvoirs et leurs stratégies de domination inédites, les fines bouches de la macronie traquent les excès de langage. Gazer, gueules cassées, milices, police politique, autant de termes à proscrire au nom du sérieux de l’histoire. Pour eux, rien d’historique dans ce que nous vivons mais un simple prurit adaptatif à mater.

 

  • De quel droit pouvons-nous établir un lien de continuité entre les heures sombres des pays de l’Est, la Tchécoslovaquie de Patocka et la France de Macron ? Au nom de l’invariance des logiques de pouvoir quand les dispositifs idéologiques d’embrigadement des masses s’épuisent. Quelque chose ne fonctionne plus, le déni de vérité est allé trop loin. Non pas pour tout un peuple mais pour cette frange qui ne peut plus se satisfaire, aussi bien pour des raisons économiques que morales, de l’escroquerie érigée en dernier rempart de la démocratie contre les « 40000 à 50000 radicalisés » qui veulent, selon le « président philosophe », la chute de la République. Quand les ficelles sont trop grosses, quand le déni de réalité est à ce point manifeste qu’il saute aux yeux de ceux qui prennent le temps minimal de la réflexion politique, les bonimenteurs se révèlent. Incapables de persuader ceux qu’ils ne peuvent convaincre, impuissants à séduire ceux que la flatterie ne nourrit pas, ils se mettent à cogner d’autant plus durement qu’ils se savent faux.

 

  • Nombreux sont les intellectuels de la génération précédente, je pense ici à Jean-Pierre Le Goff, exemple parmi d’autres, à soutenir « qu’il n’existe pas de solution politique radicale aux maux dont souffrent les sociétés démocratiques, pas plus qu’à ceux de l’humanité. » (4) Pour eux, derrière les solutions politiques radicales, il y a toujours l’ombre portée des camps. Auschwitz et Kolyma nous interdiraient à jamais d’envisager des solutions politiques radicales, autrement dit des solutions politiques qui auraient la force de prendre les problèmes dont souffrent nos sociétés démocratiques à la racine. La fin des grands systèmes idéologiques nous condamnerait à une zone grise de l’histoire, sommés de nous adapter à la grande marche progressiste au nom de l’ultime chantage : nous ou eux, les fossoyeurs de l’histoire. « Cela ne signifie pas la perte du sens critique et de la passion dans le débat et l’action publics, mais la fin d’une certaine radicalité dans l’ordre du politique dont nombre d’intellectuels ont été porteurs. » (5)

 

  • Je récuse radicalement cette fine distinction : sans radicalité le sens critique se perd de façon inéluctable. Jan Potocka, sur son lit d’hôpital nous en donne la raison : le sens critique est au service de la recherche de la vérité, de son exigence et cette exigence est radicale. La radicalité dans l’ordre politique relève d’une décision fondamentale : nous nous refusons à distinguer l’ordre du vrai et l’ordre politique. Cette exigence, nous le savons, est aux antipodes de ce qu’est devenu aujourd’hui le politique, à savoir une façon habile de magouiller pour accéder et se maintenir au pouvoir avec la conviction de se croire plus malin que les autres.

 

  • C’est aussi pour cette raison que nous ne nous reconnaissons pas dans les critiques sociales qui ne placent pas l’exigence de vérité au dessus des revendications de liberté et d’épanouissement individuel. C’est pour cette raison que nous devons chasser les margoulins sophistes hors de la cité politique, démasquer leurs fausses libertés de penser comme autant de moyens répressifs pervers d’empêcher l’exigence de vérité de s’énoncer dans l’espace public. C’est encore pour cette raison que nous ne devons faire aucune concession à des hommes comme Emmanuel Macron car ils sont faux.

 

  • On ne peut pas édifier un ordre politique juste sur la fausseté et le mensonge, la duplicité et l’escroquerie intellectuelle. Disant cela, nous passerons volontiers pour naïfs aux yeux des demi-habiles. Romantiques, pourquoi pas. Mais un romantisme contrarié, donc cruel, impitoyable vis-à-vis des fausses queues, celles que nous connaissons si bien. Un romantisme sensible capable de mordre jusqu’au sang. Depuis quand l’exigence formulée par Jan Patocka la veille de sa mort est-elle laissée aux cœurs tendres et aux nougats mous de la culture jingle ?

 

  • A chacun son travail. Les intellectuels porteurs d’une radicalité dans l’ordre politique doivent être jugés sur la cohérence de leur pensée, non sur leurs indignations morales. Ils ne sont pas et ne peuvent pas être le tout de la vie politique mais leur place est essentielle. Ils creusent des sillons dans le mal du siècle. Ils ne sont experts de rien mais se donnent les moyens, par leur travail, d’être les témoins de leur temps. Leurs témoignages ne sont pas toujours plaisants aux oreilles des conformistes mais ils donneront à d’autres la force de témoigner encore. La formule de Gilles Deleuze, quelles que soient les critiques que l’on puisse adresser à sa compréhension politique du monde, est excellente : du possible, sinon j’étouffe. Nous en sommes là, nous étouffons, asphyxiés au sens propre du terme. Pour quelle raison notre asphyxie ne serait-elle pas aussi terrible que celle vécue par Patocka ? Nous étouffons d’une autre asphyxie, de devenir indifférents à l’exigence que ces intellectuels portaient et dont la lecture devrait faire honte aux démocrates du temps dont la médiocrité morbide et la fausseté tiennent lieu de masque à gaz. Une honte qui les ferait hommes.

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(1) Postface aux Essais hérétiques de Jan Patocka, Éditions Verdier, 1982.

(2) Op.cit. Jan Patocka, cité par Roman Jakobson.

(3) Voir pour le détail historique du procès de Socrate l’essai de Paulin Ismard, L’évènement Socrate, Flammarion, 2013. 

(4) Jean-Pierre Le Goff, La démocratie post-totalitaire, Paris, La découverte, 2002.

(5) Op. cit.

Les déserteurs du « débat permanent »

Les déserteurs du « débat permanent »

  • Peut-on réellement débattre dans une société qui excommunie toute forme d’opposition réelle  ? Je n’ai pas des avis à émettre mais des divergences radicales à faire valoir, non pas des doléances à écrire mais des combats à mener. Les résultats de ces affrontements ne sont pas connus à l’avance contrairement à ceux des débats. Seule l’irréconciliable divergence peut faire apparaître du nouveau. Le reste n’est qu’une énième neutralisation, le dernier chantage au bien d’une époque totalement exténuée. Chantage médiocre mais efficace : votre horizon est celui de la guerre. Après Auschwitz et Kolyma, devons-nous, au nom de ce chantage permanent, nous résoudre à entendre, sur le perron de l’Elysée, en anglais, à l’occasion d’une sauterie présidentielle : « je me suis fait sucer la bite et lécher les boules » ? Et ces décadents au pouvoir osent encore proposer un débat ? Osent encore se dire légitimes ? Philippe Muray vise juste quand il rappelle Hegel en faisant de le contradiction le réel même. Plus de contradiction, plus de réel. Tout le reste en découle.

 

  • Alors que nous reste-il ? Faire échec, saloper la copie, bousiller les bousilleurs, faire obstacle par tous les moyens possibles aux monstruosités que les modernocrates, comme Muray les nomme, concoctent pour notre plus grand bien. En ce sens, nous sommes, pour des raisons étayées, radicalement réfractaires au débat. Non pas à l’idée d’une possible entente réflexive entre gens de bonne volonté (ce n’est jamais de cela qu’il s’agit, vous vous en doutez bien) mais à celle aberrante du salut des salauds par le débat. Notons la proximité entre la guerre infinie de Georges Bush et le « débat permanent » (1) d’Emmanuel Macron. Le débat, l’autre façon de faire la guerre à ceux qui ne jouent plus le jeu. Dernier chantage qui les concentre tous.

 

  • La seule tâche qui puisse être encore digne : dresser le portrait des soumissions de l’époque. La participation aux débats en est une. L’empressement du public à garnir les salles des fêtes pour causer au premier claquement de doigts d’un pouvoir décadent reste un motif d’étonnement. Les hommes veulent en être, de la fête, de la guerre, des débats. Cocher des consultations bidons, poster leurs doléances sur des serveurs poubelles, être force de proposition au sommet de leur impuissance politique. Il faut savoir s’approprier les outils, nous dit-on. Retour à l’envoyeur, c’est autrement plus sain. Manipuler des instruments d’atrophie mentale usés jusqu’à la corde peut nuire à la santé. Méfiance. Inquiétant de croiser la route d’un de ses « participants » au débat, de voir à quel point ses yeux s’illuminent quand il s’agit de répondre à une demande, d’abonder dans le sens de l’humiliation consentie. Car il ne suffit pas aujourd’hui de bousiller ce qu’il reste mais de rendre les agents complices du massacre en leur faisant miroiter une autonomie qu’ils ont perdue depuis longtemps. Etre acteur de sa dévaluation symbolique. Le beau projet d’émancipation que voilà.

 

  • En face, n’ayant rien d’autre à proposer que le chantage aux extrêmes pour imposer leur bouillie, les minables potentats bombent le torse : défense de la république, de la démocratie, des droits de l’homme, de la liberté etc. Ceux qui ont encore des oreilles ne veulent plus rien entendre. Ces mots, dans la bouche des fossoyeurs, sont devenus des bruits et ces bruits des menaces pour ceux qui cherchent encore quelques moyens ironiques susceptibles d’abattre symboliquement des usurpateurs qui feignent de défendre ce qu’ils trahissent. Déserter le faux sérieux des démocrates en carton pâte, des tristes menaçants, pour se rappeler au rire qui désintègre. Regardez la gueule blafarde de ces nouveaux marcheurs du bien, le zèle qu’ils mettent à défendre leur pesante nullité, leurs yeux de cockers lorsqu’ils annoncent la qualité d’un débat « qui se passe bien ».

 

  • La désertion n’est pas la fuite. Ce luxe nous est interdit. Demain, dans trois jours, à la rentrée prochaine, nous devrons appliquer le programme démocratique et légitime, confirmé par la « large participation » à un débat national. Le nombre de participants au débat est la seule justification du débat. Il ne sert d’ailleurs qu’à cela : calmer et compter. Fonction narcoleptique des statistiques. Tout le reste est connu, déjà joué, anticipé, linéarisé. Le débat ne sert qu’à compter le nombre de ceux qui en sont encore. Nombreux n’en sont plus du tout. Les efforts sont pourtant considérables : envoyer dans des émission abruties les endives de la communication les moins scrupuleuses, les plus obscènes, inverser le débat en mettant les gueulants sur l’estrade, se dire gilet jaune aussi, pourquoi pas, tout est possible. (2)

 

  • Nous sommes déjà loin sur la route. Vivre à côté pour vivre encore, penser dans les marges de la sottise vertueuse qui se donne les traits d’un progressisme lucide. Vivre enfin dans un ordre du monde qui, pour préserver la paix des commerces, a changé la nature de la guerre qu’il mène contre les hommes.

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(1) Emmanuel Macron à Libération, 31/01/2019.

(2) « Si être gilet jaune, ça veut dire qu’on est pour que le travail paie plus et que le Parlement fonctionne mieux, alors je suis gilet jaune ». Macron, loc. cit.

Les professeurs de la génération Jospin ne sont pas gilets jaunes

Les professeurs de la génération Jospin ne sont pas gilets jaunes

 

  • Une génération de professeurs politisés est aujourd’hui à la retraite. Formée dans les années soixante et soixante-dix aux pensées du soupçon, dans une forme d’irrévérence institutionnelle qui s’éteint, cette génération laisse derrière elle un immense vide. Ce vide, celui de ma génération (l’âge moyen dans l’éducation nationale est de 44 ans), est celui d’un pragmatisme désabusé, d’une adaptation résignée qui cherche individuellement les moyens de tirer son épingle d’un jeu qui laisse croire aux plus rusés qu’ils s’en sortiront toujours. Tous se feront tondre à la sortie mais l’espoir d’être plus malin que les autres est le nouvel opium du peuple.

 

  • Tiraillée entre une idéologie égalitariste et la conscience vécue d’un effondrement, cette génération oscille entre la petite morale et le désenchantement cynique. Principal acteur de son déclassement social et économique, parce que politique, elle est composée, pour une large part, des bons élèves de la massification scolaire des années 80. Une génération d’enseignants passés par les IUFM, ces usines à casser le génie disciplinaire, apparues en 1990 justement. Finie l’excellence du fond, bonjour la mise en forme. Le rapprochement des professeurs du primaire, du collège, du secondaire a accompagné l’unification du système scolaire, le collège unique et la massification de l’accès au baccalauréat, devenu une sorte de brevet bis. L’objectif ubuesque (aujourd’hui largement réalisé au prix de toutes les malversations intellectuelles) de 80 % de bacheliers supposait une orientation nouvelle, celle de l’accompagnement  plutôt que de la formation intellectuelle. La dévalorisation des filières techniques, la promotion ridicule car économiquement absurde des filières générales, se sont accompagnées d’une idéologie culturelle inclusive. Le gros ventre mou scolaire devait être capable de tout digérer, de tout avaler et de tout tamponner en bout de chaîne.

 

  • Cette nouvelle fonction sociale sera le facteur déterminant de la génération Jospin. Un mélange assez indigeste de social et de culturel qui substitua progressivement l’accompagnement à l’exigence. La mission des professeurs changea profondément. Il ne s’agissait plus essentiellement d’instruire des esprits mais d’accompagner la logique de massification scolaire. Cette dévalorisation symbolique du statut des professeurs (le terme « formateur » mis en avant dans les IUFM est exemplaire de cette tendance) modifia profondément la conscience politique que ces hommes et femmes devaient avoir d’eux-mêmes. Ils n’étaient plus des maîtres (en avaient-ils encore les moyens d’ailleurs ?) en rupture avec la médiocrité ambiante, des passeurs exigeants, mais les accompagnateurs  du grand lissage de masse. Principaux agents du consensus social, ils étaient désormais sommés d’accompagner le mouvement général, de le « border » (vocabulaire imbécile issu des « sciences » de l’éducation). Toute forme de clivage, de conflictualité, de critique radicale devait être exclue. L’exigence devenait, dans un renversement indiscutable, une valeur réactionnaire. Inclusion de l’autre, anti-racisme, accueil du différent, ces mots d’ordre, présentés comme émancipateurs, ont toujours eu pour fonction de réaliser fonctionnellement la grande unification de masse, quitte à substituer aux contenus d’enseignement des niaiseries.

 

  • Incapables de contester  l’impitoyable lessivage en cours, les professeurs de la génération Jospin furent les principaux acteurs de leur déclassement, les agents actifs de leurs humiliations. Incapables de remettre en question la massification sous couvert d’idéologie égalitariste, privés des moyens politiques d’une critique contraire à leurs nouvelles missions inclusives, cornaqués par des syndicats aussi mous qu’eux, ils devinrent cette masse de bonne conscience que nous connaissons aujourd’hui. Les moins dépressifs trouvent en dehors de leurs fameuses « missions pédagogiques », loin de cette école de la dixième chance, de quoi tenir encore debout.

 

  • C’est ici que le lien doit être fait avec la révolte des gilets jaunes. Affronter, se battre politiquement, prendre des risques, défier une autorité qui les infantilise depuis des décennies, autant de réactions saines devenues incongrues pour une majorité de ces zombies à échelons. Plutôt faire jouer, pour sauver sa fausse bonne conscience, les vieux réflexes de la gauche vaguement morale (cela fait longtemps qu’une certaine « morale de gauche » accompagne le sauve qui peut individualiste dépolitisé) en qualifiant de loin ce mouvement de réactionnaire, de fasciste, d’extrémiste, de brun-rouge etc. – un mouvement qui rappelle à ces professeurs à quel point ils ont déserté, par lâcheté et conformisme, l’espace politique.

 

  • Macronisée malgré elle, la génération Jospin se trouve tiraillée entre son déclassement social et économique et son incapacité structurelle à se penser politiquement dans une conflictualité réelle.  On n’accompagne pas pendant des décennies le gros lombric égalitariste de la masse médiocre avec zèle et dévotion sans en payer le prix en terme d’affaiblissement de la volonté de combat. Les gilets jaunes sont pour ces hommes et femmes un mauvais rêve qui les place dans une situation intenable. Ne pas prêter l’oreille à ce qui se passe en France aujourd’hui dans la rue revient à signer l’acte de capitulation définitive. Après tout, qu’ils fassent docilement ce qu’on leur demande puisqu’ils n’ont plus la force de se battre contre. Ils méritent certainement de n’être plus que les VRP de leurs enseignements pour sauver leurs salaires effrités en flattant la pâte scolaire loin des « extrêmes ». C’est aussi pour cette raison qu’ils ne mettront pas un gilet jaune.

 

Le gilet jaune en singe

Le gilet jaune en singe

  • Samedi après-midi, dans la rue de la consommation par excellence, la rue Sainte-Catherine à Bordeaux, entre la place de la comédie et la place de la victoire, le défilé a pris une étrange allure. Au centre de la rue, des hommes et des femmes en jaune en train d’interpeller tous ceux qui les regardent comme des bêtes curieuses sur les côtés. Un slogan : « Rejoignez nous, ne nous regardez pas ». Sur les côtés, de part et d’autre de la rue, les badauds filment les manifestants. Le ténia fluorescent perturbe l’ordre de la consommation et offre aux passants le spectacle improbable d’une contestation politique à l’heure du péristaltisme mou de la conso somnambulique. Les commerces baissent leurs vitrines, un apeurement loufoque se donne lui aussi en spectacle derrière les grilles. Qui est au zoo ? Qu’est-ce qu’enfiler un gilet jaune dans un contexte où la pulsion scopique domine toutes les autres ?

 

  • Accepter le stigmate. Se présenter volontairement aux autres comme un « perdant » dans une société de « gagnants ». Pour une majorité d’entre eux, les spectateurs sur le côté, sourires aux lèvres, portable à la main, ne sont pas mieux lotis que ceux qui défilent. Une manifestante à gilet, plus excitée que les autres, adresse un « vous êtes ridicule » à une femme qui l’a filme, saute sur place, la filme en train de filmer, imite un singe en cage. Ionesco n’est jamais très loin.

 

  • Le tour de force des Macron and co est d’escamoter les conditions réelles d’existence au profit d’un ordre fantasmatique de réussite ou d’échec. Quand un président de la République peut affirmer, dans un tel contexte, soliloque devant un parterre de maires, que « la mise en capacité de chacun est une part de la solution pour lui-même » (1), le port d’un gilet jaune s’apparente à une mise en incapacité provocante. Dans une société où il est de plus en plus difficile de se situer, enfiler un gilet jaune revient à dire : « je suis là les amis. Excusez ce peu que je suis mais je suis ce peu ». L’exact opposé du fantasme irréaliste de se croire libre dans un état d’aliénation consommé. L’expression d’une prise de conscience individuelle qui permet à des catégories socio-professionnelles de marcher ensemble sans contradiction.

 

  • Les chroniqueurs sans idées mettent en avant le caractère disparate de ces marches mais omettent, par sottise et impuissance imaginaire, de préciser l’acte commun de conscience qui consiste à accepter, dans l’espace public, une forme d’échec. Les slogans sexualisés ici sont symptomatiques : « tu ne nous baiseras plus Macron ». Encore faut-il reconnaître s’être fait « baiser » au moins une fois dans le dit jargon. A côté du courage réel, accepter d’endosser ce qui peut être visé par « les armes administratives » (Nunez, Castaner), le courage symbolique de s’énoncer sur une modalité négative est évident. Rappel, au milieu des consommateurs étonnés, de l’ordre du travail dans une société qui le refoule. Les badauds de la rue Sainte-Catherine travaillent aussi mais d’un travail à ce point frappé d’indignité qu’il est préférable de le cacher. Plutôt s’afficher, sourire narquois aux lèvres, avec des gros sacs de courses un jour de soldes pour feindre d’en être.

 

  • Suis-je légitime en enfilant le fameux gilet ? Ceux qui ne se posent pas la question sont aussi ceux qui posent le plus de problèmes à l’ordre des simulacres. Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas aussi consommateurs. Cette grille de lecture exclusive (la revendication d’un droit à consommer) arrange les pseudo analystes divertisseurs de la déréalisation ambiante. Si la contestation des gilets jaunes est une contestation de consommateurs, que demande le peuple ? Plus profondément, comme en témoigne cette saynète du zoo humain, le gilet jaune en singe renvoie le négatif à cette société des « gagnants » (qui n’est d’ailleurs plus une société mais un modèle d’individualisation de la réussite).   Il lui rappelle que nous sommes tous situés dans une société déterminée, que l’on ne flotte pas, que le fake de la « startup nation » a duré.

Le gilet jaune en singe est un situationniste qui refuse de se laisser dériver au gré des simulacres de réussite des nouveaux maîtres du temps.

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Macron, Souillac, 18/01/19. Insondable comique circulaire de cette formule.

Lacrymocratie et légitimité

Lacrymocratie et légitimité

(Bordeaux, Pey Berland, 19 janvier 2019, 17H30)

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  • Imaginez un professeur, de philosophie par exemple, qui face à une classe agitée, dûment équipé d’un masque à gaz et de quelques grenades, l’enfume à défaut de pouvoir l’enfumer. Ce professeur voudrait par exemple imposer ses idées à tous, reléguer les avis contraires aux extrémités de la classe, au nom de la République bien sûr. Un petit groupe d’élèves, les moins endormis, ont compris depuis la première heure que ce faux nez de la philosophie, ce professeur autoritaire et mégalomane, n’aspirait qu’à faire valoir ses références en rejetant toute critique. Incapable de se remettre en question, de comprendre l’origine du problème, le voilà qui use désormais de la force contre le groupe réfractaire. Lui seul est légitime. Flattant les plus dociles à grands coups de bonnes notes, valorisant les plus serviles, ceux qui recopient sa prose dogmatique à la virgule près, il n’hésite pas à exercer toutes sortes de chantages. Acculé par l’incontrôlable brouhaha, il décide enfin de ne plus s’adresser qu’aux délégués de classe après avoir collé les autres le samedi.

 

  • Derrière l’image, une question simple : peut-on gouverner un pays avec des grenades lacrymogènes ? Combien de professeurs  aimeraient pouvoir se dispenser de s’adresser à une partie de leur auditoire, faire passer en douce leur potage sans avoir trop de comptes à rendre. Isoler en somme une partie de la classe, mieux, ne s’adresser qu’à ses dociles représentants. Autrement plus sérieusement qu’en lisant des livres dans les ambiances feutrées des bibliothèques, là où déranger l’autre est une inconvenance, j’ai compris progressivement ce qu’était le politique dans les classes de la République. Trop autoritaire à mes débuts, trop séducteur ensuite, il m’a fallu un peu de temps pour comprendre que ces deux ressorts de la domination, très proches au demeurant (on est souvent autoritaire avec ceux que l’on ne peut séduire) ne valaient rien sans la preuve effective d’une légitimité.

 

  • C’est ici évidemment que les problèmes commencent. En tant que fonctionnaire de l’Etat français, le professeur peut faire jouer une sorte de légitimité abstraite, celle de l’Etat justement, celle derrière laquelle se cache aujourd’hui Emmanuel Macron. Elle peut se réduire très simplement à ceci : vos gueules, je suis agrégé de philosophie ; écrasez, je suis élu au suffrage universel. Pour le reste, heures de colles et grenades lacrymogènes, forcément légitimes.

 

  • A la différence de Frédéric Lordon, je ne pense pas que la légitimité soit une aporie. Pour lui, « si nous consentons aux verdicts de l’Etat, c’est parce qu’en plus d’être « légal » il est « légitime » ». Thèse classique à réfuter selon lui car celle-ci nous renverrait à « une qualité occulte ». Qui peut dire ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas ? L’accord à l’unanimité ? Impossible. A la majorité absolue, relative ? Pour quelle raison une quelconque majorité serait-elle plus légitime qu’une minorité ? Le nombre ? Critère qui peut justifier tous les despotismes. « L’ancrage par la valeur morale. Mais chacun a les siennes ». Sans un critère de légitimité, il ne resterait que les effets de puissance. La déférence que nous avons vis-à-vis de l’Etat ne serait donc pas liée à une quelconque légitimité mais à un strict rapport de puissance à puissance. Ce rapport renvoie, en définitive, à la question des affects, au pouvoir d’affecter. Il serait donc vain et illusoire de mettre en avant la légitimité quand nous n’avons affaire qu’à des rapports de puissance affective. « Ainsi, conclut Lordon, les institutions en général, l’Etat en particulier, ne règnent sur leurs sujets que par l’effet d’un certain rapport de puissance ». (1)

 

  • La séduction est une puissance d’affecter, la menace autoritaire aussi. Emmanuel Macron est un grand pourvoyeur d’affects, il n’est même que cela. Se passer de la notion de légitimité, c’est se condamner à ne plus avoir affaire qu’à des types d’affects quand il s’agit de comprendre comment s’y prendre pour que les institutions ne fassent pas que « régner sur les sujets ». Nous ne pouvons comprendre cela en faisant l’économie d’une réflexion sur le fondement de la légitimité, question essentielle pour un professeur ou un élu de la République.

La seule preuve effective de cette légitimité me paraît être l’exemplarité de l’exigence envers soi-même.

 

  • C’est cela qu’un Etat républicain (la notion d’Etat manipulée par Frédéric Lordon ici est bien trop floue) doit à ses sujets si elle ne veut pas simplement régner sur eux. C’est cela qu’un professeur doit à ses élèves, qu’une administration doit à ses administrés, que la fonction publique doit à ses contribuables, que les élus de la République doivent à leurs citoyens, qu’un président de la République doit à la République. Sans cela, il ne reste rien que des affects justement, de soumission ou de violence, d’abrutissement ou d’insurrection. La lacrymocratie est pourvoyeuse d’affects non de légitimité. Elle signe l’échec de la République à faire valoir un ordre juste. Aux yeux des manifestants en gilets jaunes et d’une majorité de ceux qui les soutiennent, le baratin ne saurait être pourvoyeur de légitimité et le grand débat national est une dépendance du baratin quand ce n’est pas une mise en scène grotesque de l’ego bouffi d’un homme. Un nombre significatif de citoyens français se mettent à demander des comptes à un ordre qui ne repose plus que sur le règne des affects. Opposer un type d’affect à un autre, c’est donc se condamner à ne plus jamais sortir la tête du gaz.

 

  • Ressentiment, haine, rancœur, jalousie, la liste des affects est longue pour disqualifier un mouvement qui n’en veut plus. Les hommes et les femmes qui ne peuvent pas faire la preuve d’une exemplarité cherchent alors à rabattre la contestation politique sur les affects, dans une zone opaque où toutes les divagations sont possibles. Pour qu’une telle opération fonctionne, il est nécessaire que tout un peuple soit dressé au partage des affects plutôt qu’à celui de la raison. Le bouffon malin Hanouna (entre autres), avec ses cœurs et ses régressions de débile mental, participe pleinement de ce dressage. Il faut croire que cette entreprise massive d’affectivisation du politique trouve aujourd’hui ses limites.

Soit nous reposons la question de la légitimité dans son cadre institutionnel, soit la République ne sera plus qu’un logo aux mains des faiseurs d’affects, les enfumeurs de la lacrymocratie.

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Frédéric Lordon, Les affects de la politique, Editions Seuil, 2016, Les apories de la « légitimité ».

Les spectres fluorescents du grand débat national

Les spectres fluorescents du grand débat national

  • Le grand débat national est un échange qui ne repose sur rien, une mise en circulation de la parole recyclable à l’infini à condition d’accepter ses règles du jeu. En première lecture, nous pourrions objecter que le débat exclut des thèmes, qu’il s’agit là d’un faux débat comme si nous voulions préserver la possibilité d’un vrai. Ce regret est toujours un leurre pour ceux qui œuvrent autrement. C’est nôtre cas.

 

  • Nous sommes arrivés à un point de rebroussement : à partir du moment où plus rien n’échappe aux logiques hégémoniques du pouvoir, où  ce dernier est capable de tout recycler indéfiniment, de transformer toute parole authentique en une bouillie informe, la pensée critique doit prendre un autre chemin. Nous sommes des millions (très au-delà des dizaines de milliers qui manifestent courageusement tous les samedi) à ne plus pouvoir rien échanger avec ce gouvernement car l’échange est devenu impossible. Emmanuel Macron le premier, par sa stratégie de dépolitisation punitive, aura rendu cet échange impossible. Après avoir détruit les conditions de l’échange, le grand débat national n’a d’autre fonction que d’empêcher l’échange en se réappropriant les mots de la révolte, en les neutralisant dans une circularité vide.

 

  • Ne reste que le face-à-face, l’incommensurabilité de deux ordres, celui de la pensée critique, celui de la simulation politique.  Cette irréductible dualité devrait pouvoir se résoudre dans le politique mais son abolition l’empêche. Nous passons dès lors dans un autre univers de significations, un affrontement sans reste à la mort symbolique de l’autre. Cet affrontement, ne l’oublions pas, est voulu par les logiques du pouvoir hégémonique. Il est stratégique. Le travail « d’extrémisation » de la parole adverse, donc politique, n’est là que pour dissuader toute forme d’échange réciproque. La violence symbolique des sergents médiatiques, présentateurs louvoyant dans un demi-monde, a pour fonction de renforcer les conditions de ce face-à-face à la mort symbolique de l’autre. C’est justement cela qui est recherché : les conditions d’une impossibilité radicale de l’échange. Je n’ai strictement rien à échanger avec un Christophe Barbier (1). Cela signifie que nous ne pouvons pas habiter le même univers de significations. Seule la disparation de l’un peut rendre possible la manifestation de l’autre.

 

  • Les tenants des logiques hégémoniques auront tôt fait de retourner contre nous notre analyse théorique. Ayant tout fait pour créer les conditions d’un échange impossible, ce sont aussi les premiers à déplorer toutes les ruptures de communication, ruptures qu’ils déversent dans le grand réservoir fourre-tout de la violence. – C’est vous le violent, monsieur, vous qui affirmez que nous ne pouvons habiter dans un même univers de significations. Voilà ce que répondent tous ceux qui ne peuvent pas nous entendre. Non pas simplement par mauvaise foi (elle est cependant structurelle) mais pour être partie prenante d’une forme hégémonique qui ne tolère plus l’adversité, qui n’a plus aucune place symbolique pour elle – le symbolique prenant une forme bien réelle qui se traduit aujourd’hui par une restriction grandissante des droits du citoyen dans la cité.

 

  • Les gilets jaunes (2) sont l’expression d’une nouvelle hantise pour le pouvoir hégémonique. Au sens strict, ils hantent, les samedi, les rues et les places, spectres fluorescents d’une adversité politique qui ne doit plus être. Ils ne jouent pas le jeu du pouvoir hégémonique, échappent en partie aux cycles sans fin et sans valeur de la parole rendue insignifiante par autant de débats factices. Ce en quoi ils font véritablement événement et sont réellement intolérables pour ceux qui se vautrent sur le dos de la simulation politique. Ils bousillent intérieurement un système bien huilé. Les mutilations réelles sont une réponse, celles d’un pouvoir qui ne peut plus répondre sur le plan politique, un pouvoir vidé de toutes significations.

 

  • Combien de spectres de cette nouvelle forme d’hégémonie indiscutable peuvent se reconnaître dans un tel mouvement ? Des millions. Tout est fait pour empêcher le détraquement interne de gagner en puissance. Hélas, les mêmes structures de communication qui rendent possible l’hégémonie portent en elles, comme une contamination interne, un virus qui les menace, ce qu’elles veulent conjurer. Inutile et coûteux d’en appeler à un complot des médias. Les chaînes d’information tant décriées sont aussi des acteurs de ce mouvement, des aiguillons, des mobiles d’action. Elles sont prises à leur propre piège, ne pouvant plus répondre sur le terrain politique, elles ne peuvent subsister qu’en se faisant les alliés objectifs de la violence du pouvoir hégémonique. La réversion parfaite.

 

Le pouvoir est alors pris à son propre piège, celui d’un débat national qui augmentera encore les manifestions de sa vacuité politique et de l’impossibilité des échanges quand le vide n’a que le punitif pour durer.

 

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(1) Son patronyme ne vaut que comme exemple type.

(2) Là encore, l’idée doit dominer.

 

 

Réponse à la lettre du président Emmanuel Macron

Réponse à la lettre du président Emmanuel Macron

« Pour moi, il n’y a pas de questions interdites. Nous ne serons pas d’accord sur tout, c’est normal, c’est la démocratie. Mais au moins montrerons-nous que nous sommes un peuple qui n’a pas peur de parler, d’échanger, de débattre. »

Emmanuel Macron, Président de la république, le 13 janvier 2019.

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  • Où en sommes-nous ? Depuis deux mois, tous les samedi, des dizaines de milliers de français enfilent un gilet jaune et défilent dans la rue. Ils continueront samedi prochain. Ce mouvement populaire n’a pas de précédent dans l’histoire récente, le soutien qu’il reçoit est massif, les problèmes qu’il pose fondamentaux.  Ce soir, après lecture de cette lettre aux français, nous savons pourtant que ce mouvement finira mal. La raison est simple :

la gravité de ce qui est en train de se passer en France échappe totalement aux dirigeants de ce pays.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, en pleine journée, des centres-villes, des places publiques, des ruelles bondées, des lieux de passage sont aspergés de gaz lacrymogène pendant des heures. Des grenades sont lancées, de violentes détonations retentissent, des groupes de policiers équipés d’armes « semi-létales » arpentent les rues en courant, des cars de CRS se massent ici ou là, bloquent des quartiers entiers. Tout cela au milieu d’une foule hagarde.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des citoyens français se retrouvent mutilés, gravement blessés dans des ruelles commerçantes transformées en zone de guérillas urbaines. Certains perdent un œil, une main, d’autres auront des séquelles pendant des mois, d’autres encore à vie. Des balafres au visage, des plaies de guerre aux jambes, à la tête. Hier encore, un jeune homme de quinze ans, équipé d’un sac de courses, recevait au visage un tir de flashball. Six heures d’opération, la mâchoire en bouillie, des cicatrices à vie. Au mauvais endroit, au mauvais moment.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des fonctionnaires de police sont pris à partie, caillassés, sommés de gérer l’ingérable, de canaliser des fins de manifestations compliquées, dans des conditions souvent périlleuses, au milieu de la population. Ils obéissent à des ordres et doivent y répondre tout en étant priés de ne pas trop compter les heures supplémentaires. Pour une écrasante majorité d’entre eux, ces hommes et ces femmes n’éprouvent aucun plaisir à être là tous les week-ends en face d’une situation inextricable. Les exactions manifestes d’une minorité d’entre eux les accusent tous. Ils doivent aussi faire face à l’indignité morale.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des journalistes de terrain, souvent mal payés, aux emplois précaires, sont pris à partie par des individus excédés. Certains sont molestés publiquement obligés de fuir, de se cacher, de dissimuler les logos de leurs caméras. Les images qu’ils prennent sont pourtant prises cent fois, les téléphones portables sont partout. Certains prennent des risques, reçoivent des grenades dans les jambes ou subissent des violences verbales de la part des forces de l’ordre. Ils ne sont pas sur les plateaux de télévision des cuistres poudrés, ils n’écrivent pas non plus les éditos de la presse quotidienne ou hebdomadaire mais ils deviennent « le système ».

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des bénévoles prennent des risques pour soigner les blessés. Casqués, en blanc, ils n’échappent ni aux gaz ni aux grenades. Ils extraient, parfois difficilement, des individus choqués, le visage en sang, pratiquent les premiers soins, s’enquièrent de l’état de santé des personnes à défaut d’une autre forme d’assistance, celle des fonctionnaires de l’Etat, pourtant encadrée par la loi.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des dégradations urbaines, des poubelles brûlées, des vitrines brisées. Qui ne se préoccupe pas de l’endroit où il a laissé son scooter ou son vélo ? Les transports en commun sont perturbés, arrêtés. Certains commerces baissent leur rideau à 17 heures, d’autres ferment toute l’après-midi.

En réponse à cette situation catastrophique, les français auront donc droit à une lettre les invitant à participer à un « débat ».

 

  • A quel point d’effondrement du politique en est-on arrivé pour croire qu’une telle situation pourra se régler de la sorte, avec un débat ? Les raisons qui ont conduit à cette situation inédite sont les mêmes qui conduiront à rejeter massivement cette lettre du président de la République. De quel degré de cynisme ou de naïveté faut-il être habité pour croire qu’une telle sauce peut éteindre un tel feu ?

 

  • On me dira que les hommes de bonne volonté veulent l’apaisement et qu’une telle réponse à la lettre du président de la République est le contraire d’un apaisement, plutôt une invitation à la poursuite irresponsable de cette situation dramatique. Disons que ce sera ma participation au débat national, ma contribution puisque, paraît-il, toutes sont bonnes à prendre.

 

  • Etant entendu « qu’il n’y a pas de question interdite », voici donc les miennes. Pourquoi, en face d’une responsabilité historique, un président de la République élu au suffrage universel dans une soi-disant grande démocratie européenne est incapable d’être à la hauteur ? Comment se fait-il que notre système politique, celui qui promeut les dirigeants de notre pays, accouche d’une telle faiblesse ? Combien de temps encore allons-nous supporter des institutions, celles de la cinquième République, capables de concentrer un tel pouvoir dans d’aussi petites mains ?

 

  • Il n’y a pas lieu de faire le malin ou quelques bons mots sur cette lettre quand la tristesse domine, celle de voir un grand pays sombrer dans une telle médiocrité. Nous payons aujourd’hui très chère une forme de démission collective. Emmanuel Macron signe cette lettre mais nous en sommes tous les co-auteurs. Cette médiocrité est aussi la nôtre individuellement. Que s’est-il passé en France pour que nous en soyons là, à lire cette prose irréelle, ce tract de campagne électorale, dans une telle situation historique ?

 

  • Il n’est que temps de se ressaisir  politiquement, de réfléchir à qui nous accordons nos suffrages et pourquoi, de retrouver une exigence intellectuelle, une forme de probité républicaine quand il s’agit de penser le bien commun. Aucun homme politique ne peut le faire à la place des citoyens. Aucun.

Le discours d’Edouard Philippe ou le déni de la conflictualité politique

Le discours d’Edouard Philippe ou le déni de la conflictualité politique

(Le déni, sculpture par Karine Krynicki)

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  • Le problème de fond, et l’intervention martiale du premier ministre Edouard Philippe hier soir à la télévision (7 janvier 2019) ne fait que le confirmer une fois encore, reste la disparition du politique. Nous savons pourtant que la fameuse équation sociale n’est pas simplement difficile à résoudre parce que l’équilibre à trouver entre toutes les composantes du corps social est forcément instable mais parce qu’il ne s’agit justement pas d’une équation mais d’un rapport politique.

 

  • Ce qui est affligeant, outre le mépris et l’indifférence pour un mouvement politique sans précédent dans l’histoire française récente, c’est de voir un premier ministre se refuser à tout rapport politique avec les citoyens, comme si les citoyens justement n’avaient pas droit au politique. L’aboutissement dramatique d’une logique que nous connaissons parfaitement pour l’avoir observé depuis des années.

 

Il ne saurait y avoir de rapports politiques sans confrontation et de confrontation sans considération d’une adversité réelle.

 

  • Le mouvement des gilets jaunes est avant tout une lutte pour faire reconnaître au pouvoir qu’il y a un mouvement politique quand celui-ci lui dénie toute forme d’existence. La stratégie du pouvoir (s’agit-il d’ailleurs encore d’une stratégie ou d’une incapacité mentale ?) est un déni du politique, une négation pure et simple de la reconnaissance d’une conflictualité réelle. Au sens strict, pour Edouard Philippe et le gouvernement français, le conflit politique ne doit pas exister. « Une démocratie digne de ce nom doit reconnaître l’inéluctabilité de l’antagonisme afin d’instituer les médiations qui transforment les ennemis en adversaires. »(1) Aux antipodes de cette transformation, la criminalisation de l’antagonisme nous conduira rapidement au pire.

 

  • Cela fait des décennies que nous assistons à une marginalisation de ceux et celles, artistes, écrivains, savants, qui mènent un combat effectif contre la violence symbolique aux conséquences bien réelles. La mise à l’écart de la conflictualité politique dans le champ intellectuel en est la meilleure preuve. Ne reste en définitive que des animateurs culturels qui prennent bien soin de ne pas se mouiller quand les questions politiques sérieuses sont en jeu, quand il faut nommer, désigner, combattre. Pour reprendre la terminologie de Pierre Bourdieu, les « instruments de défense et de critique contre toutes les formes de pouvoir symbolique qui ont connu un formidable développement, tant dans l’univers économique que dans le monde politique » (2) existent. Ce sont les espaces de promotion de ces instruments de défense et de critique qui disparaissent. De ce point de vue, Internet, comme l’avait d’ailleurs parfaitement entrevu Pierre Bourdieu à la fin de sa vie, concentre aujourd’hui l’essentiel de cette résistance. Lieu de tous les spontanéismes, ce nouvel espace fut pourtant massivement investi par les logiques de dépolitisation. Combien d’intellectuels serviles, toujours à la recherche d’une promotion dans les lieux médiatiques de plus grande visibilité, pour mettre en avant l’impossibilité de voir émerger de ce nouvel espace autre chose que l’expression d’une haine, d’une hostilité destructrice.

 

  • Le politique n’existe pas sans combat et nous ne voulons plus combattre. Mais qui est ce nous ? Ceux et celles qui se contentent de voir le monde administré du point de vue de l’ordre, c’est-à-dire de la police. Mais quelle police ? « Le dernier mot à la crise doit être politique, issu du dialogue et de la concertation. Ce n’est pas un match Police – GiletsJaunes. » Cette phrase du CSPN (Commissaires Police Nationale) n’est pas prononcée par un des fameux politiques-experts mais par des citoyens qui ont, dans la cité, une fonction de police. Ils se retournent vers les politiques (qui n’en sont plus) seuls capables de donner corps à une conflictualité qui ne peut se résoudre dans un « match Police – Gilets Jaunes » commenté, tel un journaliste sportif, par le premier ministre français quand il ne parle exclusivement que des gilets jaunes « hooligans ».

 

  • Le constat est implacable. Ce qui reste de politique en France est en train, de reculs en reculs et de lois en lois, d’être criminalisé. Tout ce qui pourra créer demain de la conflictualité sans jouer le jeu de l’insignifiant spectacle dépolitisé aux mains des animateurs culturels (leur différence étant bien souvent qu’une question de goût et d’habitus de classe) sera traqué ou marginalisé. Nié. Cela n’existe pas. Cette analyse même existe à peine, pour quelques lecteurs eux-mêmes marginaux. Ne pas hurler avec la meute, critiquer sans reste la stratégie d’exclusion des « extrêmes », l’instrumentalisation de la mauvaise rhétorique « brun-rouge », tout cela ne peut pas exister, ne doit pas exister. Dénoncer la dépolitisation des écoles de formation, le triomphe du management le plus abrutissant, la vacuité de discours supposés républicains, autant de mauvaises manies qui ne peuvent que « jeter de l’huile sur le feu » contre la « volonté d’apaisement » et le « retour à l’ordre ».

 

  • Faute de trouver des interlocuteurs sérieux, l’affrontement ne peut que se durcir.  C’est ce que vise toujours un gouvernement qui cherche à imposer à tous un ordre dépolitisé du monde. La crise dramatique que nous vivons est pourtant essentielle à comprendre. On ne peut pas décemment gloser sur le politique, le philosophique ou la culture sans interroger la nature des sociétés dans lesquelles nous vivons et pensons. Il en va de la responsabilité de ceux qui ont le temps (à condition de dormir peu) et les moyens de rendre intelligible une lutte fondamentale pour la démocratie française. Pour des raisons de justice sociale, évidemment, mais aussi, et fondamentalement, pour savoir dans quelle société nous voulons vivre demain. Nous, nos enfants et ceux qui croient encore aux valeurs de la République française.

 

L’affligeant discours martial du premier ministre Edouard Philippe, ce déni de la conflictualité politique, est une honte politique et ne laisse évidemment rien présager de bon pour la suite.

 

(1) Matthias Roux, J’ai demandé un rapport, Paris, Flammarion, 2011.

(2) Pierre Bourdieu, Conférence donnée à l’Institut français de Berlin, 2 octobre 1992.