Qu’est-ce que la critique ?

Réponse à la question :

qu’est-ce que la critique ? 

  • Quel est l’événement majeur qui frappe la pensée : sa neutralisation. Nous ne sommes plus réfutés, discutés ou critiqués, nous sommes neutralisés, renvoyés à une indifférence qui rend indiscernable l’opinion épidermique et la critique la plus fondée. Jadis portée par le travail du négatif, autrement dit la capacité dynamique qu’avait la critique de peser à la fois sur la conscience et sur l’histoire, cette capacité est aujourd’hui déniée. Elle ne peut et ne doit plus avoir lieu.

 

  • Jean Baudrillard (1929-2007) formulait cela parfaitement dans Le jeu de l’antagonisme mondial ou l’agonie de la puissance (2005, 2010, Los Angeles, 1er ed.) : « Désormais, dans cet empire virtuel du Bien, dans cette positivité totale, dans cette réalité intégrale, il n’est plus possible à une pensée critique de subvertir le système de l’intérieur. Finies les contradictions, les rapports de forces, finie la violence révolutionnaire. Il faudrait plutôt parler de collusion, de consensus, de circuits intégrés de globalité – la négativité se dissout au cœur du système. » 

 

  • Cette impossibilité n’est pas de l’ordre de la censure. Cette instance d’interdiction caractérise justement les systèmes de domination qui craignent encore le travail souterrain du négatif, cette vieille taupe. Au fond, tant qu’il y a de la censure, il y a de l’espoir et la catastrophe critique est encore loin. Nous pouvons lutter pour notre émancipation, envisager des renversements, des changements de perspectives, des soulèvements, mieux encore des révolutions. Nous sommes toujours dans des rapports de force, les forces de pouvoir censurantes s’opposant à celles du désir censuré, la critique étant le mot de cet état d’irrésolution, de tensions réciproques. Le mot de la crise objective.

 

  • Sigmund Freud nomme « Freiheitsdrang » dans Malaise dans la culture cette « poussée de liberté » comme le rappelle Georges Didi-Huberman dans Désirer DésobéirCe qui nous soulève I (Editions de Minuit, 2019). La poussée de liberté à partir d’une « révolte contre une injustice existante » est la condition d’un développement ultérieur de la culture. C’est cela le travail du négatif, une Aufhebung selon le concept de Hegel, un dépassement par le haut. Cela suppose que la critique soit en prise sur l’époque, qu’elle lui morde le flanc, qu’elle lui arrache quelque chose.

 

  • Cette poussée de liberté était celle voulue par Emmanuel Kant dans l’opuscule Qu’est-ce que les Lumières ? en 1784. Les Lumières, cette éducation à la raison, ne concernent pas simplement le rapport de l’homme à la vérité mais à sa propre inclination à la passivité, donc à lui-même. Il écrit ainsi, au §40 de La critique de la faculté de juger : « La première maxime, (à savoir penser par soi-même) est celle d’une raison qui n’est jamais passive. Le penchant à la passivité, et par conséquent à l’hétéronomie de la raison, s’appelle préjugé. » Penser, ce n’est pas simplement produire des contenus de pensée, aujourd’hui renommés data – big c’est encore mieux – mais répondre à cette poussée de liberté qui est aussi refus de la passivité. En ce sens, la pensée est un exercice pratique, un exercice de liberté qui commence par soi-même. Mais commencer par soi, répondre à cette poussée de liberté qui est aussi le développement même de la culture, ne veut pas dire se confirmer, s’affirmer, pire s’auto-valider, s’auto-promotionner etc. Cela signifie se risquer dans l’inconnaissable, prendre un risque quitte à se trouver aussitôt désorienté dans la pensée. Autrement dit pour Kant dans Qu’est-ce que les Lumières et Que signifie s’orienter dans la pensée ?, il n’y a pas de pensée sans une désorientation première, une épreuve active de liberté. C’est justement cela que l’on doit désigner par le mot critique et pas autre chose. L’orient de la critique, c’est la liberté.

 

  • Mais nous ne sommes plus en 1784 et ce que nous appelons liberté n’a que peu de rapport avec ce que Kant désignait par ce mot quand il écrivait : « Mais quelle limitation fait obstacle aux Lumières ? Quelle autre ne le fait pas mais leur est au contraire favorable ? – Je réponds : l’usage public de sa raison doit toujours être libre et il est le seul à pouvoir apporter les Lumières parmi les hommes. » Cet usage public de la raison peut être empêché, censuré, rendu politiquement impossible. Plus de deux siècles après Kant, il semblerait que nous ayons retenu cela : l’usage public de ma parole doit être libre, contre toute censure, en oubliant un peu vite que la liberté de parole est avant tout celle d’une raison « qui n’est jamais passive ». Mais que reste-t-il des Lumières quand, sous couvert de liberté, tout est fait pour maintenir la raison dans un état de passivité consommée ? Pire, que l’on prétend que cet état spontané de l’esprit qui s’affirme – non pas qui commence avec soi-même mais qui ne fait que s’affirmer soi-même – prendra désormais le nom de critique ? N’est-ce pas cela justement notre catastrophe, l’expansion sans limite de la critique sous une forme à laquelle Kant aurait sûrement donné le nom de « nouveaux préjugés » « Par une révolution on peut bien obtenir la chute d’un despotisme personnel ou la fin d’une oppression reposant sur la soif d’argent ou de domination, mais jamais une vraie réforme du mode de penser ; mais au contraire de nouveaux préjugés serviront, au même titre que les anciens, à tenir en lisière ce grand nombre dépourvu de pensée. » Kant n’aurait pas pu envisager que la liberté puisse prendre place dans la cohorte de ces « nouveaux préjugés », qu’elle puisse se retourner contre elle-même dans un mouvement qui la pousse à se nier, un mouvement qui ne se dépasse pas par le haut mais par le bas. L‘Aufhebung (la sursomption) de Hegel est devenue une Unterhebung, un dépassement par le dessous.

 

  • La conscience de l’origine de ce mouvement catastrophique (Jean Baudrillard allait même jusqu’à affirmer à la fin de sa vie que quelque chose était en train de se refermer dans une forme d’involution qui plaçait la pensée critique dans une situation intenable), cette conscience, dis-je, ne date pas d’hier. Chesterton (1874-1936) écrit ainsi en 1908 dans Orthodoxie : « Nous pouvons dire que la libre pensée est la meilleure de toutes les sauvegardes contre la liberté. Émanciper dans un style moderne l’esprit d’un esclave est la meilleure façon d’empêcher l’émancipation de l’esclave. Apprenez-lui à s’interroger sur son désir d’être libre et il se se libérera jamais. » Il suffit pour maintenir la servitude d’enseigner à ceux qui se tiennent « à la lisière »  qu’ils sont libres et cela de façon inconditionnée, sans émettre la moindre exigence sur la supposée passivité de leur raison, ce qui serait d’ailleurs un outrage à leur autonomie, le signe d’une hétéronomie contraire à une sacro-sainte autonomie de jugement. Pire, un néo-paternalisme coupable. « Venez comme vous êtes ! » Le slogan Mac Do trouve son corollaire spirituel : « venez comme vous pensez ! » Inutile d’ajouter que l’accusation de penser mal, autrement dit d’être encore « sous état de tutelle dont l’homme est lui-même responsable » est une accusation que votre critique intransigeante balayera d’un revers de gant, vous le maître affranchi de toute tutelle par le décret d’une liberté qui ne se discute plus sur le marché. Mais n’oublions pas qu’une liberté qui n’est plus qu’un fait indiscutable n’est plus une liberté mais un morceau de bois mort.

 

  • Comme le remarque à très juste titre Slavoj Zizek dans Bienvenue dans le désert du réel (2002), la seule différence entre Kant et Chesterton c’est que pour ce dernier, « la liberté de pensée non seulement ne parvient pas à entamer la servitude sociale effective mais la soutient incontestablement. La vieille devise « Ne pensez pas, obéissez ! » à laquelle réagit Kant est contre-productive dans les faits : elle engendre la rébellion : seule la liberté de pensée est garante de la servitude sociale. » Elle est contre-productive car elle soutient, bien malgré elle d’ailleurs, un désir de révolte. Un pouvoir limitatif et dirigiste se dresse désormais face à moi, un obstacle à franchir, l’occasion rêvée d’un dépassement. Les nouveaux pouvoirs ont parfaitement retenu la leçon des Pink Floyd : breaking the wall. Obéissez ! Certainement pas, nous renverserons vos tables et vos chaises, nous briserons les chaînes de votre monde merdeux. Il est interdit d’interdire, les magasins Leclerc se souviendront du slogan dans une campagne de « lutte » et de « résistance » contre la vie chère. Sans parler d’Apple qui « casse les codes » en 1984. Être libre, « pour que 1984 ne soit pas 1984 » (Slogan Apple, 1984).

 

  • La fabrique de l’opinion, la production du consentement carburent à la liberté. L’important est de « se sentir libre », de se vivre « comme libre », de faire de la liberté une seconde nature. Cela suppose un usage massif et irréfléchi de formules qui s’imposent comme des évidences : « la démocratie et la liberté », « les droits de l’homme », « les valeurs de la République ». « L’esprit critique » fait partie de ces évidences. Intituler un programme télévisé « esprit critique » est tout de même plus flatteur pour le public que « s’orienter dans la pensée ».

 

  • Ce paradoxe consommé, comme la liberté qui va avec, séduisant dans sa radicalité n’est pourtant pas satisfaisant. Ce n’est pas la liberté de penser qui est garante de la servitude sociale, ce qui serait tout simplement absurde si l’on prend les mots au sérieux, mais une interprétation des Lumières qui leur retire toute exigence. La force de « la censure libérale » (l’expression est de Zizek mais je la conserve) est de faire croire que la liberté est un état de fait qui ne demande aucune conquête autre que sa publicité dans l’espace public. L’usage public de la raison devient ainsi une lutte publicitaire pour faire valoir sa liberté contre les autres au détriment d’une lutte contre sa propre inclination à la passivité. Sans cette lutte première, il est impossible de sortir de l’état de tutelle et les Lumières s’éteignent avant même la moindre orientation dans la pensée.

 

  • C’est ici que le culte de l’urgence de la « censure libérale » joue pleinement. « Qu’avons-nous à faire de cette exigence pour nous-même quand l’urgence est à l’action ? Nous sommes tous critiques, c’est entendu. » Cette vulgate est aujourd’hui diffusée dans des cercles universitaires, reprise comme s’il s’agissait d’une évidence indiscutable. Lisons ainsi cet avertissement de Karen Barad (New Materialism : Interviews and Cartographiesn 2012) : « La critique est depuis longtemps un outil de prédilection, et nos étudiants sont eux-mêmes si bien entraînés à la pensée critique qu’ils sont capables de la recracher en appuyant sur un bouton. » Ce texte s’inscrit dans la ligne de Chesterton à une nuance près : c’est la critique elle-même qui se trouve sur le banc des accusés. Un des agents de la «censure libérale » serait-il sa critique elle-même ? Autrement dit, dans un renversement ébouriffant, la pensée critique serait devenue la nouvelle doxa de l’époque, le discours dominant qui asservit plutôt qu’il libère. Mais alors, comment désigner la nature du discours de celui qui constate cette expansion tératologique de la critique ? Est-ce encore de la critique ? C’est justement cette dernière étape que franchit allègrement Laurent De Sutter lorsqu’il affirme que la pensée critique, cherchant à vaincre l’obscurité, « nous rend bête ». Nous devrions trouver ainsi une pensée alternative « à sa soumission à l’exigence de lucidité » et ouvrir « un régime de pensée postcritique ». Le problème, et il est de taille, c’est que cette soi-disant « pensée post-critique » se confond aussi avec l’idéologie du marché. Quelle aubaine tout de même ! Des professeurs « post-critiques » affirment, sans y être forcés, librement, en toute conscience, que la pensée peut avoir un autre horizon que celui de la lucidité, que vaincre l’obscurité nous rend bête. N’est-ce pas magnifique, n‘est-ce pas le plus grand tour de force de notre époque que de chercher à convaincre que la pensée critique est tout simplement dépassée, mieux, qu’elle est morte ?

 

  • Au risque de la bêtise, je soutiens l’inverse : il est bête de penser que vouloir vaincre l’obscurité nous rendrait bête, qu’il serait urgent de se libérer de l’exigence de lucidité. Comment en sommes-nous arrivés à une telle catastrophe ? Comment peut-on croire une seconde que nous en aurions fini avec la pensée critique sous prétexte que la critique serait partout ? Qu’il y ait en effet une démission de la critique face à l’immensité de ce qui est à critiquer ne justifie pas un tel renversement. Ne confondons pas notre tragédie intérieure avec l’ordre des choses, n’acceptons pas n’importe quoi sous prétexte que le n’importe quoi à bonne presse et qu’il se répand partout et à grande vitesse.

 

  • Si nous tenons à la démocratie, mais pas n’importe laquelle, nous tenons plus que tout à la critique qui en est l’impulsion fondamentale. C’est l’enseignement d’Adorno dans un de ses derniers textes en 1969 intitulé Kritik : « La critique est essentielle à toute démocratie. Ce n’est pas seulement que la démocratie exige la liberté de critiquer, qu’elle a besoin d’impulsions critiques : elle se définit purement et simplement par la critique. » Et il ajoute : « La société accède à la critique en accédant à la majorité, qui est la condition de toute démocratie. Être majeur, c’est parler pour soi-même, parce qu’on a d’abord pensé pour soi-même et qu’on ne se contente pas de répéter ce qu’on a entendu. » Nous retrouvons la première exigence de Kant dans La critique de la faculté de juger, celle « d’une raison qui n’est jamais passive ». Par quel miracle une époque qui promeut la passivité d’une culture consommée, d’une révolte en kit, pourrait avoir répandue la critique à tous les hommes qui la souffrent ? Nous aurons à refaire par conséquent le parcours de la critique pour comprendre ce qu’il y a d’irréductible dans ce geste qui est aussi un ethos, une façon de faire.

 

  • Si les philosophes ont fait vivre ce geste critique, ils ont pu aussi se sentir menacés par lui, quitte à le combattre quand celui-ci était trop chaotique. Quelle dose de critique sommes-nous capables de supporter ? Nouveau critère des valeurs, entre l’hôpital et le jardin d’enfants, nouvelle poussée de liberté dans ce ronronnant malaise de la civilisation. Au fond, et c’est aussi pour cela que je tenais à commencer avec Kant, il faut rester Aufklärer. Il est nécessaire de croire à la puissance de l’esprit critique, à cette volonté farouche de faire de la lucidité l’horizon de sa pensée et de son action. Cornélius Castoriadis écrit dans Ce qui fait la GrèceLa pensée politique, à propos du politique et plus largement de la démocratie : « le politique est l’institution lucide de la société par elle-même ». Il n’y a pas d’au-delà de la lucidité dans un régime authentiquement démocratique, il n’y a pas de post-critique dans une République qui n’est pas seulement un type d’institution mais, ce que Kant savait, une certaine manière dont la chose publique est pensée par ses membres.

 

  • Pour autant, nous ne pouvons plus être Aufklärer comme avant. Ceux qui se réclament aujourd’hui des Lumières, qui en font la promotion dans des meetings politiques, sont aussi les premiers à vouloir la passivité des peuples. Des Lumières venues d’en haut qui sacrifient la responsabilité au profit d’une soumission technocratique terrifiante. Être encore Aufklärer aujourd’hui c’est tenir compte de cette trahison historique des partisans de l’Aufklärung. Il est possible, nous devrons trancher ce point, que cette trahison n’ait rien de contingente. Elle était peut être sise dans le projet des Lumières. Mais la critique de ce projet ne lui sera jamais totalement étranger. Ne pas être Aufklärer comme avant suppose de comprendre que ce qui vient du monde n’est pas forcément obscur avant d’être régenté par l’esprit, que les vérités intellectuelles n’ont pas le privilège de la lucidité, que l’on peut être lucide autrement, en faisant un pas de côté qui n’est pas non plus étranger à la pensée critique.

 

  • Il existe toute une tradition satirique, pétrie d’imaginaire, qu’un parcours de la critique ne peut plus ignorer. L’arrogance idéaliste de la pensée, mélangée à un pragmatisme bas quand il s’agit de vivre, a trop souvent exclu des formes critiques qui ne plaisaient pas à la sûreté de son bon goût. Ainsi Michel Foucault, pourtant « critique », n’a pas de mots assez durs pour disqualifier le polemos au profit de la critique, disqualification qui n’a rien de claire dans le monde antique, qui n’a rien de claire tout court.

 

  • Si toute bonne satire combine, comme le note Matthew Hodgart dans La Satire, 1969, « l’agression avec une vision fantastique du monde », peuplant des jardins imaginaires avec des crapauds bien réels, toute bonne critique doit avant tout oublier qu’elle est bonne, ne pas chercher à rejoindre un quelconque idéal de bonté ou de vérité qui lui préexisterait. Elle n’a pas à se conformer. Elle doit avant toute chose se perdre elle-même, se risquer dans l’inconnu quitte à ramener des concepts très techniques ou des boudins volants. Il est très difficile, et peut-être impossible, de répondre à la question « qu’est-ce que la critique ? » mais cette question n’est peut-être pas si importante que cela. A quoi me servirait une essence quand c’est de liberté dont il s’agit. Ici se situe sûrement notre petite tragédie : existe-t-il plus grand risque pour l’homme que de se lasser de sa liberté, de se satisfaire ? La pensée critique est toujours portée par un mécontentement, le sentiment tenace d’être mal assis dans le monde. Telle est certainement la source de l’énergie critique, de sa puissance : un mécontentement intarissable qui peut aussi secréter des mythes, la critique pouvant à son tour devenir un mythe et une illusion parmi d’autres. Quelques noms, en philosophie, sont portés au pinacle de la critique : Kant, Rousseau, Marx, Nietzsche, Spengler, Freud, Adorno… Contrairement à ce que pensent les épuisés de l’Unterhebung, ce qui relie ces « critiques » est moins la volonté de vaincre l’obscurité que la tenace ambition de se sauver eux-mêmes, ne pas passer de mauvais pactes avec les préjugés, les vilenies et les féroces injustices de leur époque. L’élément offensif n’est pas chez eux une volonté de pouvoir qu’il faudrait dépasser dans un amour cosmopolite qui risque de se transformer en une liqueur insipide. Non, ils furent de grands vaincus car, sachons-le avant de se méprendre, la pensée critique joue perdante. Il est logique, sans entrer dans de grandes considérations généalogiques, de mesurer le déclin de la critique à la volonté affichée d’être tous des gagnants, de vouloir tous gagner quelque chose dans l’époque plutôt que d’arracher quelque chose à l’époque. N’est-ce pas le plus grand triomphe de cette « censure libérale » : nous avoir finalement convaincu, au prix de notre pire humiliation, celle de la pensée, que nous pouvions tous être en même temps les gagnants de notre époque, à condition de laisser de côté l’élément offensif de la pensée. En un mot, de choisir librement notre siège dans le sens de la marche en attendant la fin.

Un collègue professeur de philosophie, le 29 juin 2019

Message envoyé par un professeur de philosophie, le 29 juin 2019

 

  • « A une majorité, nous avons pris la décision de faire grève le jour de la remise des notes. Cette action est purement symbolique puisque les délibérations se dérouleront comme prévu ou avec un jour de retard. Mais l’essentiel est de frapper les esprits quand on ne peut frapper rien d’autre. Notre métier est en train de changer dans des proportions vertigineuses : flicage, tâches administratives, contenus d’enseignement  pitoyables, autorité et liberté pédagogique bafouées, choix du profil d’enseignement par le chef d’établissement (place au copinage, au népotisme et au clientélisme), recrutement par contrat d’étudiants sous formés et corvéables, classes surchargées et indifférenciées et j’en passe. C’est l’effondrement de l’école de la République, méritocratique, exigeante et égalitaire. C’est l’intrusion brutale des méthodes de management néo-libérales dans une machine bureaucratique qui, historiquement et culturellement, voue une méfiance crasse à l’égard de toute expression de singularité et d’originalité en son sein. Les têtes creuses du formalisme pédagogique et du flicage administratif ont gagné la bataille. Nous voilà déconsidérés et marginalisés au sein même de l’institution que l’on sert et que l’on fait perdurer dans le même temps. »

J’ajoute que nous y perdrons tous, y compris les malins qui devront vivre dans une société où la bêtise collective nuira aussi à la jouissance stérile de leur indifférence individuelle.

 

 

Contre la culture vernis, l’école de la confiance et de la com

Contre la culture vernis, l’école de la confiance et les Torquemada du vide

(Nicolas Copernic 1473 – 1543)

  • Bernard Solange, dans La littérature religieuse, rappelle que dans la spiritualité indienne Upanishad signifie s’asseoir aux pieds de quelqu’un. Aux pieds de qui pouvons-nous encore nous asseoir ? Et une fois assis, qu’attendons-nous ? Un savoir hétéroclite, des moignons de culture ou les conditions, à partir de la transmission d’un savoir qui touche la réalité humaine et non quelques compétences techniques, d’une prise de conscience ? Non pas le vague sentiment de soi-même, de son vécu, mais une épreuve de soi, profonde, rendue possible par un enseignement qui ouvre l’esprit à sa difficile compréhension plutôt qu’elle ne l’aliène sur les pacotilles désarticulées utiles aux commerces du monde et aux profits de ses faux maîtres.

 

  • Hier, à l’occasion d’un cours sur la raison et réel, je m’efforçais de faire connaître à des élèves de série littéraire (une série qui disparaîtra dans un an) les travaux et l’œuvre de Copernic, le De revolutionibus (1543, l’année de sa mort) en particulier. Lecture du curieux texte de Pétrius, l’éditeur, inséré dans le livre, une sorte de publicité pour l’ouvrage, quelques rappels de l’héritage de Copernic, l’Almageste de Ptolémée, les instruments d’observation au XVIe siècle, la représentation du ciel qui pouvait être la sienne sachant qu’il observait à l’œil nu. La présentation du triquetrum, une règle d’observation déjà décrite par Ptolémée dans l’Almageste, occasion pour l’élève de se figurer les transformations de perception du monde, d’imaginer les problèmes de mesure au XVIe siècle. Qu’est-ce que percevoir pour Copernic ? Non pas pour soi-même, directement, à partir d’une valorisation immédiate et superficielle du moi mais à travers les yeux d’un autre, un homme de sciences européen né à Thorn en 1473 et mort à Frauenburg l’année de publication de son chef d’œuvre, le De revolutionibus. Ce décentrement, aussi curieux que cela puisse paraître pour les communicants, reste un préalable essentiel à l’épreuve de la compréhension de soi-même, condition d’une autonomie intellectuelle et morale future.

 

  • Un monde me préexiste, ici celui de Copernic, qui retint, par peur, la publication de ses travaux pendant trente-six ans. Un savant qui eut à imaginer un renversement révolutionnaire. Non pas la révolution factice d’un homme médiatique qui prend ces délires mégalomanes pour la réalité mais celle d’un scientifique qui compose avec un héritage, celui de Ptolémée. Une vie consacrée à la résolution d’un double problème d’observation. Comment expliquer le mouvement apparent des planètes dans le ciel, les anomalies d’observation comme la boucle de rétrogradation de mars ? Comment rendre raison de l’accélération et de la décélération des planètes dans le ciel ? Les questions affleurent : qu’est-ce qui pousse un homme à consacrer sa vie à de tels problèmes ? Expliquer pourquoi ce désir de connaissance n’est pas un problème technique ou scientifique mais une appréhension intime de l’univers qui nous entoure, une relation à soi-même tout autant. Le va-et-vient est constant entre la découverte de problèmes scientifiques objectifs et la réflexivité subjective de leur découverte par l’élève, un temps assis au pied de l’arbre de la connaissance qui n’est pas encore élagué par la culture vernis de l’école de la confiance et le grand oral bidon qui couronnera le tout. Donner à l’élève les moyens de se penser depuis le lointain, le mouvement des astres, Copernic, le De revolutionibus,  l’héliocentrisme et la quête d’une vérité antinomique avec le relativisme idiot qui les enferme en eux-mêmes. Pour cela, il faut du temps.

 

  • Les tables enfin, celles de Reinhold, Les tables pruténiques (1551). La science astronomique mise au service de l’astrologie, de la croyance. Connaître la position au jour le jour des planètes pour prendre des décisions politiques. Comprendre que la diffusion des idées de Copernic passe par la publication des éphémérides, que la science répond aussi aux exigences de son temps, qu’elle n’est pas coupée du monde. Là encore, la finalité du cours n’est pas d’agglomérer de la culture générale (une sottise étant entendu que la culture n’est pas et ne peut pas être générale) mais de former l’esprit à partir d’une distance, rendre possible un éloignement à partir d’une maîtrise que l’élève ne possède pas encore. Tout cela est-il utile pour trouver un job (le terme est désormais officiel aux plus hauts sommets de l’Etat) ? Sincèrement, je l’ignore. Au fond, ce n’est pas mon problème et cela ne peut pas être la première priorité de l’école. Le sourire de sympathie de l’élève à la lecture de l’annonce de Pétrius (« Ainsi donc lecteur, achète, lis et profite », en 1543), cette sensibilité de l’esprit qui participe, à travers les siècles, de la formation humaniste que l’on se targue sans contenu de promouvoir aujourd’hui depuis des agences de communication sont l’essence de mon métier. Ne pas choisir les oreilles qui recevront le cours, ne pas enrichir un marchand de pacotille indifférent aux contenus, faire valoir des compétences, une discipline acquise sur les bancs de cette même école de la République, dans ce qu’il reste des amphithéâtres du savoir, transmettre cette exigence à de jeunes esprits très souvent reconnaissants.

 

  • Voilà mon métier et je compte bien le défendre contre les Torquemada du vide. Que chaque professeur apprenne à se respecter, à respecter son savoir, sa maîtrise, qu’il continue de désirer savoir et transmettre, qu’il reste fidèle aux années de sa formation, voilà ce qui sauvera l’école d’un naufrage déjà bien amorcé. Oui, je méprise les  petits sbires prétentieux et sans idées qui, dans des cabinets à brasser du vent, prennent des décisions contraires à ce que je crois être juste pour la formation des esprits dont j’ai aussi la charge. Je les méprise car demain je n’aurai plus le temps de faire ce cours à mes élèves de terminale littéraire, coincé entre des antiennes incohérentes (HLP) et le grand oral bidon de fin d’année. Je les méprise, ces petits hommes de rien, ces sans talents, car ils me méprisent, ils nous méprisent en décidant sans concertation aucune de ce que doit être notre métier, de ce que nous sommes, de  ce que nous devons être. Je les méprise enfin, et c’est certainement la raison la plus profonde que je puise avancer, car ils méprisent ceux qui s’assoient aux pieds de quelqu’un quand ce quelqu’un n’a rien à vendre, pire, qu’il remet en question leur conformisme bêlant. Pour cela, ils sont toujours prêts à mentir. Les Torquemada du vide veulent la mort de la maîtrise car cette maîtrise les menace. Ils préférèrent de loin des petits agents mal formés qui se mépriseront eux-mêmes, c’est d’ailleurs cela qu’ils nomment aujourd’hui l’école de la confiance, une école dans laquelle le professeur, pour ne plus avoir confiance en un savoir relégué à des tableaux de croix, ne se respecte plus.  Ils nous portent des coups ? Nous allons leur répondre. Le peuple éduqué sera juge. Mais qui veut encore de ce juge là ? Certainement pas eux.

Contre L’idée de Dieu dans le programme des classes terminales

Contre l’idée de Dieu  dans le programme de philosophie des classes terminales

  • L’élaboration du programme de philosophie est une question majeure. Elle concerne les fondements des représentations de notre République. A l’heure où des chargés de communication se piquent de la défendre, quand il est bienvenu de rappeler en théorie  ses principes pour mieux les trahir en pratique, nous assistons à un dévoiement qui ne devrait laisser aucun citoyen indifférent. Depuis des décennies, nous sommes les témoins privilégiés, justement en France, d’une opposition dûment mise en scène par les faiseurs d’opinions : les progressistes contre les conservateurs.

 

  • La bruyante mise en scène de ces deux camps n’est qu’un spectacle dérisoire. A ce sujet, l’introduction de l’idée de Dieu (si le projet soumis au CSP est accepté en l’état) reflète parfaitement la situation dans laquelle nous sommes. Afin de répondre à un délitement intellectuel qui fait prendre la première opinion venue pour une idée, des universitaires formés à l’histoire de la philosophie trouvent heureux de se réfugier dans leurs vieilles marottes métaphysiques. L’idée de Dieu en fait partie. Remettre de la transcendance dans un monde sans âme, du numineux au fin fond du trou de l’horizontalité postmoderne, voilà pour le beau projet. Si, au passage, la République pouvait donner quelques gages aux religieux, mâtiner de raison les plus étonnantes extravagances de l’esprit, le professeur de philosophie n’aurait pas usurpé sa nouvelle fonction : pacifier à grandes lippées d’aplats métaphysiques la bouillie ambiante. Quand les progressistes s’accommodent de presque tout, les conservateurs assaisonnent le presque rien. Le must est d’être les deux à la fois (voir photo ci-dessous). Subtile, n’est-ce pas ? Le sérieux de la pensée réflexive attendra. La conscience, critique et républicaine, elle, disparaît.

  • Contrairement à la religion ou au fait religieux, des évidences culturelles et historiques, des faits de civilisation, l’idée de Dieu peut venir à l’esprit ou pas. Que répondre à un élève qui objecterait, comme Sigmund Freud a pu le faire à Romain Rolland à propos du sentiment océanique : moi, je n’ai pas l’idée de Dieu. Faudra-t-il la lui bourrer en première partie dans le crâne pour mieux la réfuter ensuite ? Abonder dans son sens pour s’évertuer à faire naître l’idée en deuxième partie ?  A moins qu’il ne s’agisse de prendre l’idée de Dieu comme un objet intra philosophique, comme un élément constitutif de son histoire ? Revisitons pour l’occasion la présence du grand caché dans les programmes de philosophie depuis 1902.

 

  • Dans le programme de 1902, Dieu apparaît dans la partie Métaphysique sous l’intitulé : Les problèmes de la philosophie première : la matière, l’âme et Dieu. En 1925, Dieu trouve sa place dans La philosophie générale, Les grands problèmes métaphysiques. En 1942, pas de changement. En 1960, Dieu rentre dans un grand domaine : la connaissance. En compagnie de la mémoire, de la pensée logique, de la vérité, de la connaissance de l’homme et de l’idée de connaissance métaphysique et de bien d’autres notions. Un concept parmi d’autres. Sa disparition date de 1973. A cette date, la métaphysique reste au programme dans une partie intitulée Anthropologie, métaphysique et philosophie. Contrairement aux parties L’homme et le monde, La connaissance et la raison, La pratique et les fins, cette partie ne chapeaute aucune notion, une sorte de point d’orgue au cours de philosophie. Le professeur a tout loisir de travailler Carnap pour qui les énoncés métaphysiques sont dénués de sens, Nietzsche et le mensonge de la chose en soi ou Comte et la métaphysique comme maladie chronique de l’esprit humain.

 

  • Ce bref tout d’horizon nous enseigne trois choses. Tout d’abord l’idée de Dieu n’a jamais été une notion du programme de terminale en philosophie. Il s’agit donc d’une innovation sous la forme d’une notion composée qui n’a rien d’élémentaire. Cette notion se trouve chapeautée par la métaphysique, ce qui constitue un retour au programme d’avant-guerre, il y a de cela quatre-vingts ans, une époque où la responsabilité était associée au problème des sanctions et ou une notion s’intitulait La famille :  son importance sociale et morale. Le programme de philosophie, quand Sartre rédigeait L’Etre et le Néant (1942), pouvait ainsi seconder sans mal l’ordre moral de la France à genoux.

 

  • A l’époque, le cours de philosophie s’adressait à une toute petite élite sociale et culturelle, une infime minorité de français formée aux humanités, celles du latin et du grec (pas les Humanités science po culture générale Mathiot-Blanquer), capable de recevoir un cours sur Les problèmes métaphysiques posés par la psychologie ou Rapports de la morale avec la métaphysique, deux parties du programme de 1942. Dieu, l’idée de métaphysique, ces notions prenaient place dans un contexte intellectuel qui rendait possible leur compréhension. A l’exception d’une infime minorité d’élèves (qui se tourne aujourd’hui de plus en plus vers des établissements privés), les élèves de terminale en 2019 n’ont plus les capacités d’abstraction et la docilité cognitive, la discipline et la distance intellectuelle, pour recevoir de telles notions sans les juger immédiatement depuis leurs propres croyances : je crois, je ne crois pas. Penser le contraire est au mieux une naïveté, au pire une posture hypocrite qui cache en arrière-plan des intentions autrement moins avouables. On ne peut pas introduire des notions aussi difficiles à penser (y compris pour des professeurs aguerris et je ne parle même pas des étudiants en L2 qui feront bientôt cours devant les classes de terminales) sans tenir compte du contexte et des conditions de leur réception.

 

  • Il s’agit donc d’autre chose, d’une greffe qui ne répond à aucune nécessité intellectuelle. Le motif de cette réintroduction, ce retour au schéma du programme de 1942, est idéologique. Il va de soi que l’idéologie avance masquée mais c’est aussi la fonction de la pensée critique de comprendre l’implicite, le latent, ce qui échappe aux lectures immédiates et angéliques du monde et des rapports de force qui le gouvernent. La République est aujourd’hui déstabilisée par de nouveaux cléricalismes. La laïcité, dans les faits, est menacée. Souâd Ayada, à la tête du CSP, le sait parfaitement et elle n’a pas caché ses craintes de voir l’enseignement de l’Islam (et pas d’une autre religion) dévoyé, dans la République, par des approches prosélytes et fort peu critiques. Elle a déjà exprimé ses craintes en commission à l’assemblée. Sa thèse sur la métaphysique et l’Islam place cette religion à une hauteur qui n’est pas celle de la rue. La foi du charbonnier de ma grand-mère, devenue la foi du vendeur de portable aujourd’hui, n’ a rien à voir avec les fines subtilités de sa métaphysique. Pour la foi charbonnier, Dieu n’est pas une idée spéculative réfutable par une métaphysique spéciale. Quel professeur se risquera à faire de l’idée d’Allah une idée réfutable rationnellement devant des élèves qui peuvent faire de la critique de cette croyance, pour toutes sortes de raisons, un casus belli ou un prétexte pour défier l’institution ? Il est possible que cette situation évolue, il est encore possible et souhaitable que les musulmans en France finissent par être globalement aussi indifférents à la critique de leur religion que les chrétiens peuvent l’être aujourd’hui. Ce n’est pas encore le cas. En vingt ans, je n’ai jamais eu à affronter le rejet d’un texte de Nietzsche critique du christianisme. Mais il n’existe pas, dans les recueils de textes philosophiques, l’équivalent d’une imprécation aussi virulente contre l’Islam, l’équivalent de L’antéchrist. L’introduction d’une œuvre dans les programmes qui porterait une telle critique contre l’Islam ferait aujourd’hui scandale. Souâd Ayada le sait mais ce n’est pas elle qui assurera le cours de philosophie sur cette nouvelle notion. Ce n’est pas son problème ni celui de monsieur Guenancia. L’idée de Dieu nous oblige à nous poser de telles questions, des questions pénibles pour les professeurs de philosophie du secondaire.

 

  • L’idée de Dieu n’est pas la religion. Cette notion désigne la relation intime que le croyant a avec Dieu, l’idée qu’il s’en fait. Cette relation n’a pas à être l’objet d’un cours de philosophie. Les instigateurs du programme de philosophie mettent de facto les professeurs de philosophie en porte-à-faux. Autant la religion peut être pensée comme un fait de culture, autant l’idée de Dieu nous renvoie aux convictions du croyant. L’enseignement de la philosophie doit se placer à côté, faire ce pas de côté, investir d’autres domaines. Montrer que l’on peut penser justement sans l’idée de Dieu. Que ce pas de côté n’est pas une provocation à l’égard des religions révélées mais un autre terrain, un nouvel espace à découvrir. La notion l’idée de Dieu, dans le contexte qui est le nôtre, n’ouvrira aucun espace. Bien au contraire, elle refermera l’espace philosophique. Il n’est pas certain – et c’est tout le problème au fond – que des universitaires épris de mysticisme accordent un quelconque crédit à cet autre espace de pensée. Pour eux, tout part de la métaphysique, y compris l’esprit, le corps, le désir, et tout y retourne. Mais ce qui vaut à l’université, dans des petits cénacles bien mis, ne vaut pas en classes terminales. L’espace de confiance et  de sérénité que se doit de construire le professeur de philosophie est une composition avec l’existant, le réel, une autre notion fondamentale qui disparaît du programme.

 

  • Pour quelle raison ne pas avoir retenu cette notion dans les programmes des séries technologiques ? Le risque de voir la foi  du charbonnier resurgir au détriment des fines arabesques métaphysiques serait-il plus grand que dans les séries générales ? L’introduction de cette notion est une absurdité, pour les croyants, pour les athées, pour les agnostiques. Une sottise pour les croyants qui œuvrent aux valeurs de la laïcité, une provocation pour les autres quand le professeur de philosophie fera l’examen critique de la notion en question. J’hésite, au moment de conclure, entre la bêtise et l’enferment mental. Les deux se rejoignent peut-être. Bêtise de ramener l’enseignement de la philosophie en classes terminales sur un terrain miné et au fond stérile ; enfermement de ne voir la cité des hommes que depuis sa petite lucarne spiritualiste. Une fois encore, le déni du politique est maximal. Ces faiseurs de programmes bâclés n’ont toujours pas compris que l’enseignement de la philosophie est au sens strict un acte politique. A moins qu’ils l’aient trop bien compris et qu’ils désirent s’en débarrasser. Ce en quoi les conservateurs aveugles retrouvent en fin de course les progressistes ahuris et la cohorte des pédagogistes crétins dans un déni fondamental de l’idée républicaine bien loin de celle de Dieu.

 

 

Du sujet à l’idée de Dieu – Seconde réflexion sur le projet de nouveau programme de philosophie

Du sujet à l’idée de Dieu – la grande régression de la philosophie d’Etat

 

Lettre ouverte au CSP

………..

  • Progressivement, deux jours après la diffusion du nouveau programme, de nombreux professeurs de philosophie du secondaire commencent à réagir à la régression que constitue un projet déjà très avancé. Cette régression historique ne pourra aucunement se cacher derrière un soi-disant retour à l’élémentaire, pas plus qu’elle ne pourra mettre en avant une volonté d’allègement d’un programme de philosophie désormais destiné à tous les élèves de la filière générale. Des choix ont été faits, dans la précipitation désormais habituelle, sans concertation réelle des professeurs de philosophie du secondaire, qu’ils enseignent actuellement dans des séries générales ou technologiques. Alléger un programme de notions à traiter revient de fait à exclure certaines d’entre elles mais cela ne nous explique pas pourquoi le sujet a été remplacé par la métaphysique (un domaine qui n’a absolument rien d’élémentaire), pourquoi l’idée de Dieu prend la place de la conscience, de l’inconscient, d’autrui et de la notion d’homme qui n’apparaît plus dans le programme autrement que sous le chapeau anthropologie – autrement dit une science de l’homme et non une compréhension de l’homme en tant que sujet réflexif de ses pensées et de ses actions.

 

  • Le choix fondamental, consistant à substituer l’idée de Dieu à l’homme, dans une partie essentielle du programme de philosophie, peut être interprété de différentes manières. S’agit-il de donner des gages à des lobbies religieux ? De montrer à quel point la République est œcuménique pour se prémunir contre des attaques anti-séculaires, jusqu’au programme de philosophie des classes terminales ? D’accorder une place dominante aux monothéismes – il existe bien des religions sans Dieu ? De neutraliser en retour les questionnements réflexifs sur l’homme, sa conscience, sa part d’ombre, ses désirs (la notion de désir se retrouvant désormais chapeautée par la métaphysique) ? D’exclure au fond cette partie du programme très appréciée des élèves qui consiste pour eux à se penser, une attitude qui est, depuis le philosophe Socrate, au fondement même du questionnement philosophique, au fondement de notre métier ?

 

  • Ce projet de programme, hors de toute consultation sérieuse, se retrouve décapité : un corps sans tête. Sans tête et sans affects. Le vivant, une notion essentielle de la réflexion philosophique actuelle disparaît également de la liste des notions. On pourrait voir dans ce programme notionnel un travail bricolé à la hâte sous la pression du ministère, mais cela reviendrait à ignorer sa cohérence interne : l’éviction de la conscience critique. Les notions, comme celle du travail, qui supposent de penser une relation conflictuelle au monde, donc problématique, sont évacuées. Un programme sans problèmes en somme.

 

En conséquence, nous proposons :

 

  • 1) Le retour du domaine de l’homme / du sujet comme grande partie en lieu et place de la métaphysique. La notion homme doit être réintroduite avec le couple conscience / inconscient. Rappelons que l’inconscient ne désigne pas simplement l’œuvre de Sigmund Freud  mais toute interrogation qui prend pour objet le latent, l’implicite, le refoulé, à une échelle individuelle ou collective. De la réflexivité justement, l’essence de notre travail.

 

  • 2) Le retour de la notion de travail justement. Cette suppression correspond à la tendance du nouveau programme de sciences économiques et sociales : plus d’exploitation, d’aliénation, de plus-value mais le seul marché, forcément libre et démocratique. Là encore, sous couvert de fausse élémentarité, la dimension conflictuelle et critique de la pensée est évacuée.

 

  • 3) La suppression de l’idée de Dieu enfin. Cette antienne n’a strictement rien à faire dans l’école de la République. Les professeurs de philosophie peuvent penser avec leurs élèves la religion, le fait religieux (en accordant une place à la métaphysique pourquoi pas, partie importante de l’histoire de la philosophie) mais certainement pas l’idée de Dieu, en particulier quand son introduction se paye au prix de la décapitation de l’homme. La République, laïque, une et indivisible, n’a pas à donner des gages aux religieux. L’enseignement de la philosophie encore moins.

 

  • En conséquence, en l’absence d’explications claires sur les raisons qui ont motivé cette réorientation historique majeure de l’esprit de l’enseignement de la philosophie en terminale, nous demandons l’ouverture d’un moratoire. La constitution d’un groupe de professeurs de philosophie de terminale indépendant et la refonte de ce projet à la fois bâclé et contraire aux valeurs de la République auxquelles les professeurs de philosophie du secondaire restent indéfectiblement attachés.

 

Le comité de résistance des professeurs de philosophie du secondaire (CRP)

Le grand oral et l’idée de Dieu – Première réflexion sur la fin de la conscience critique et le nouveau programme de philosophie

Le grand oral et Dieu

Première réflexion sur la fin de la conscience critique et le nouveau programme de philosophie

(Le grand oral et Dieu)

  • Je découvre ce jour, par la bande, comme il est d’usage sous la présidence managériale Macron, le projet de programme de philosophie pour le tronc commun général. Il s’agit du programme qui concernera tous les élèves des lycées qui suivront une filière dite « générale ». De nombreux professeurs de philosophie du secondaire – dont moi-même – estimaient que le nombre actuel de notions à traiter était trop élevé (en particulier dans les classes ES). La discussion ne portera donc pas sur le nombre et la nécessité de limiter cette liste, donc de faire nécessairement des choix, mais sur la nature des choix qui sont en train d’être faits. Je rappelle que, pour l’heure, l’écrasante majorité des collègues de philosophie ignorent la nature de ce nouveau programme. Le secrétaire général de l’APPEP a tenu à préciser que « ce projet est encore provisoire. Le groupe de travail remet sa copie au CSP le 6 mai. Il ne devrait pas changer grand-chose d’ici là. »  Nicolas Franck entérine donc le fait que la concertation de l’écrasante majorité des professeurs de philosophie à ce sujet sera globalement un simulacre – veuillez m’excuser, chers amis, de mettre un mot sur la chose mais c’est aussi notre travail.

 

  • La grande innovation de ce programme tient à l’introduction d’un nouveau « domaine » (dixit) par rapport à l’actuel : la métaphysique. Dans la structure du programme et dans sa logique profonde, ce thème se substitue à celui du sujet (notion pourtant essentielle qui disparaît ainsi du nouveau programme). Une réorientation fondamentale qui s’accompagne également de la disparition des notions de conscience, inconscient, perception, autrui. En un mot, tout ce que nous avons coutume d’appeler une théorie du sujet. Nous apprenons en outre, et les élèves de terminale l’apprendront à notre suite, que le désir, aujourd’hui pertinemment rattaché à la notion de sujet dans l’ancien programme,  fait partie de la métaphysique ! Je prie donc je bande.

 

  • Qu’avons-nous, sous cette même rubrique, à la place de la conscience ou de l’inconscient, des concepts éminemment réflexifs ? L’idée de Dieu.  Métaphysique, idée de Dieu en lieu et place d’une théorie réflexive de la subjectivité, le fondement de notre culture humaniste depuis le grand Montaigne. Il s’agit là, pour ceux qui ont encore deux grammes de jugeote, d’une régression historique majeure : Saint Thomas et non Feuerbach, Saint Augustin et non Freud, Saint Anselme et non Sartre. Il faudra d’ailleurs penser à ajouter aux saints les grands noms de l’Islam.  Le grand recul conforme à l’esprit néo-conservateur des fossoyeurs de l’esprit critique qui oscillent entre le bavardage creux des managers et le prêchi-prêcha œcuménique dans la paix des commerces. Procès d’intention ? Je m’explique les amis, je m’explique toujours, ce sont mes détracteurs qui ne répondent jamais sur le fond. En sont-ils d’ailleurs capables ? Avec le temps, mes doutes augmentent.

 

  • Chaque année, et cela depuis vingt ans, je commence mon cours par une réflexion sur l’acte critique, au fondement même de la démarche philosophique depuis Socrate, en accord avec les exigences de la dissertation de philosophie : examiner, douter, problématiser, mettre à distance. En un mot réfléchir. Une introduction que j’intitule : la conscience critique. Cet acte fondamental est au centre, depuis quatre siècles, d’une émancipation de l’esprit humain vis-à-vis des puissances tutélaires, Dieu et son idée en l’occurrence. C’est cette émancipation progressive qui a donné tout son sens à la question du sujet, à celle de l’autonomie de la conscience et plus tard à sa mise à distance critique par la théorie psychanalytique. (2) Entendons-nous bien : il ne s’agit pas d’éliminer le fait religieux ou la religion de la réflexion philosophique, pas plus qu’il s’agit, dans un cours de philosophie, d’imposer un athéisme militant et stupide. Vladimir Jankélévitch, subtile penseur de la conscience et de ses paradoxes, trouve des lecteurs aussi bien chez des athées que chez des croyants. Une pensée puissante n’a pas à décliner son identité, son sexe et son drapeau, des valeurs faibles. Elle pense et l’on se situe par rapport à elle, certainement pas l’inverse. Mais voilà donc un programme de philosophie qui, tout en supprimant le sujet, la conscience, l’inconscient impose la métaphysique, l’idée de Dieu, la religion au détriment de tout équilibre. Hasard ? Certainement pas.

 

  • Avant de se tourner vers Dieu (ou pas), l’homme doit se penser. Non pas relativement à la matière comme un pur esprit ou un amas de cellules mais face à lui-même, dans un vertige angoissant et salutaire. Si possible sans Prozac et dans la cité. Le cours sur la conscience, l’inconscient, le sujet était par excellence l’occasion, pour des élèves de terminale, de se penser librement comme condition et support d’eux-mêmes. Une réflexivité sans laquelle le mot autonomie perd tout son sens. Après avoir expliqué longuement que la culture générale était le tombeau de la pensée critique, nous voici en face d’une orientation idéologique du cours de philosophie qui n’a pas de précédent dans l’histoire récente. Nous pouvons, je ne m’en prive pas, critiquer le pédagogisme des ministres de gauche, mais jamais nous n’avions eu de tels ventilateurs idéologiques à la tête de l’éducation nationale. Une idéologie qui consiste à promouvoir la rhétorique creuse (Le grand oral), formation et dressage aux métiers de la communication et du blabla rentable en étayant le tout par une spiritualité de façade qui ne dérange ni les cyniques relativistes ni les intégristes de tous poils. Donner des gages aux religieux tout en limant les aspérités critique (le travail, occasion d’une réflexion sur l’exploitation de l’homme par l’homme disparaît également) dans un ordre moral du fric qui combat les extrêmes, quitte à mettre l’armée dans la rue.

 

  • L’enseignement de la philosophie est aujourd’hui sur la sellette. Demain, les analyses sérieuses sur la liquidation en cours seront pourchassées au nom de la confiance et de l’intérêt supérieur de la République. Des ministres creux passeront de grands oraux dans des émissions de talks shows devant des pseudo journalistes en défendant la République durement menacée tout en faisant la promotion du baratin et de la communication. Excessif ? J’aimerais, croyez-moi, être dans la satire quand je suis encore en-deçà du vrai. Notre société n’a plus besoin de sujet, de conscience, encore moins besoin d’un Freud pour lui rappeler, dans l’Avenir d’une illusion que « la civilisation est quelque chose d’imposé à une majorité récalcitrante par une minorité ayant compris comment s’approprier les moyens de puissance et de coercition. » (3) Elle n’a plus besoin d’une réflexion sur le travail quand les jobs sont partout, plus besoin de penser autrui quand nous sommes tous les mêmes.

 

  • Le modèle anglo-saxon est arrivé chez nous, aux antipodes d’une tradition critique qui eut, en France, ses heures de gloire au siècle dernier. Le show et le Christ, Mahomet ou un troisième, pourvu que rien ne dérange l’ordre établi. Freud est autrement plus menaçant qu’Allah, Marx nettement plus problématique pour les nouveaux kapos du vide que le petit Jésus. Rien n’est laissé au hasard. Non pas qu’une super intelligence soit à l’oeuvre, capable en même temps de casser le code du travail, de réformer les retraites et de faire ses petites manœuvres en douce dans le programme de philosophie des classes terminales. Non pas complot, je l’ai déjà dit, mais conspiration, convergence. Conspirer, c’est souffler dans la même direction, celle du vent et des marchés. Les magmas imaginaires qui planent au-dessus de nos têtes sont en train de changer à une vitesse stratosphérique.

 

  • L’inconscient, c’est la psychanalyse, le doute, la pensée de derrière, le soupçon. Le sujet, c’est l’autonomie, l’affirmation de soi et l’émancipation de l’homme. La conscience, c’est la liberté de l’esprit et pas son improbable relation à la matière. Le travail, c’est aussi sa critique, une réflexion sur l’aliénation et l’exploitation. Pensez-vous sérieusement que nous ayons encore besoin de ces vieilles breloques à l’heure du e-learning et de la disruption ? Alors ce sera poubelle les amis, sans discussion, sans avoir le courage d’affronter en face des sujets bien réels sur d’autres plateaux que ceux des copains. Le courage n’est pas non plus au programme.

 

  • Nous n’écrivons pas à nos contemporains mais à ceux de demain qui sauront encore lire pour leur signifier que nous nous sommes battus. Pour leur dire que les courtisans sont encore plus détestables que les artificiers. Certes, nous ne pouvons seuls arrêter le cours des choses mais la question essentielle posée par Paul Valéry demeure : quelles seront les qualités de l’homme de demain ? L’enseignement de la philosophie est aujourd’hui attaqué (et ce n’est qu’un début). Certains ne voient pas le problème ? Qu’ils soignent leur cécité, le temps est compté, nous nous adressons aux autres. Les non-dupes, les sujets libres, pleinement conscients de ce qui leur arrive. Une chose est certaine : nous ne serons pas les larbins du vide, métaphysiquement coincés entre le grand oral et l’idée de Dieu.

 

(1) C’est d’ailleurs le titre de mon cours sur cette partie du programme en terminale.

(2) Théorie qui peut être contestée à condition, ce que fait Sartre dans L’Etre et le Néant, d’élaborer une théorie de la conscience réflexive et fine. L’une et l’autre disparaissent du nouveau programme.

(3) S. Freud, L’avenir d’une illusion.

 

Projet de programme de philosophie au 22 mars 2019

 

Métaphysique
Le corps et l’esprit
Le désir
L’existence et le temps
L’idée de Dieu
Épistémologie
Le langage
Raison et vérité
Sciences et expérience (étude d’un concept scientifique pris au choix dans les sciences de la matière ou du vivant).
La technique ou Technique et technologie
Morale et politique
La liberté
L’État, le droit, la société
La justice
La responsabilité
Anthropologie
La nature et la culture
L’art
La religion
L’histoire