Les vampires de l’intérêt général – Grève le 10 décembre 2019

Les vampires de l’intérêt général

Grève le 10 décembre 2019.

 

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  • Afin de mesurer la détermination des citoyens français vis-à-vis d’une réforme inique pour tous, des avocats aux professeurs, des salariés du privé aux soignants du public, des pompiers aux travailleurs précaires, la journée du 10 décembre 2019 s’annonce décisive. Sans parler des chômeurs durement frappés par un durcissement punitif qui jettera dans la rue des milliers d’entre eux. Elle permettra de mesurer la volonté d’une France qui a compris dans quelle impasse nous étions engagés avec ce gouvernement rétrograde qui n’a de progressiste que son étiquette publicitaire photoshopée (le jargon que voulez-vous) aujourd’hui décollée.

 

  • Le 5 décembre 2019, Benjamin Griveaux, saltimbanque d’une vacuité qui pourrait être artistique si elle n’engageait pas aussi la collectivité nationale, prenait la pause à Paris en faisant la promotion d’une application pour survivre lors d’une grève. Tréteau, thermos de café et QR-code pour entrer gaiement dans un monde aussi abruti sur les moyens qu’inique sur les fins. Pendant ce temps, le rhinocéros du vide, Sibeth Ndiaye, ce moulin à rata dénué de toute probité, saturait les médias de la désinformation collective en expliquant à des journalistes de rien qu’un système toujours plus individualiste allait dans le sens de plus de justice sociale. Si ma tante en avait… Les yeux ahuris par l’hélium dont ils gonflent leurs ballons de com, ces nouveaux bœufs de la politique dépolitisée, grands bourgeois qui se piquent de parler Kebabs pour se rallier un peuple qu’ils méprisent, sont chaque jour passant toujours plus inaudibles.

 

  • La défense du service public, car il s’agit bien de cela, et avec lui de l’intérêt supérieur de la nation, est un combat fondamental pour résister à cette vague rétrograde et autoritariste qui nous mènera politiquement au pire. Thatcher-Macron le vieux croit acheter le peuple avec trois bouts de ficelle, il se trompe lourdement. La France n’est pas l’Angleterre. Ou plutôt devrait-elle s’inspirer de ce qui se passe outre-manche pour continuer d’être la France. En effet, les privatisations massives des années Thatcher conduisent aujourd’hui les anglais à renationaliser des secteurs stratégiques comme les prisons (c’est le cas à Birmingham) ou le rail (Londres-Édimbourg).

 

  • Si nous lui accordons une lichette de bonne foi, Macron n’a rien compris à la logique de nos sociétés. En rehaussant le cynisme à sa hauteur, ce qui est plus lucide, nous dirions plutôt qu’il a compris que le coup de grâce contre l’État social ne pouvait plus attendre quitte à vendre à des escrocs comme ce fut le cas à Toulouse pour l’aéroport de Blagnac. Ne sous-estimons pas en effet l’amateurisme imbécile d’individus validés qui se prennent pour des éclaireurs dans des boudoirs sans fenêtres. Sans parler de la FDJ, ancienne loterie nationale, créée en 1933 par décret pour venir en aide aux blessés de guerre et aux victimes de calamités agricoles.  Les mêmes victimes du glyphosate ou les citoyens éborgnés au LBD40 s’en souviendront.

 

  • Au milieu de ce quinquennat catastrophique, sous les gaz et les tirs aléatoires de LBD40, dans un sommet de vacuité communicationnelle qui marquera l’époque, nous sommes entrés, le 5 décembre 2019, dans la mère des batailles contre le peuple. Une fois la liquidation faite, il sera en effet trop tard. N’oublions pas évidemment les prises de bénéfices massives sur des secteurs dont les marchés et les profits encore à faire sont colossaux. Le marché de l’éducation et du soin en particulier. Une fois l’industrie démantelée, le tissu économique vendu à la découpe, le vampirisme financier s’attaque, en toute logique, à la structure mère c’est-à-dire à ce qu’il reste : les services publics. Après, il ne restera évidemment plus rien mais les suceurs d’intérêt général et les bœufs de la com auront quitté la politique depuis longtemps les poches bien pleines. 

 

  • Le parti champignon LREM, né sur le terreau de la dépolitisation des quadras adaptés, des boomers et des parvenus du libéralisme, est un échec massif. C’est la généralisation de l’extension du domaine du conflit sans horizon politique. Ce parti élito-poujadiste abîme la France. Il cherche à éliminer toute forme de conflictualité politique pour imposer un ordre managérial hors sol et régressif socialement. Une conflictualité sans issue. La dépolitisation sert à empêcher la construction d’une opposition politique crédible. Le rééquilibrage des forces politiques est la seule solution pour restaurer la paix civile en France dans un contexte qui ne peut que s’aggraver.

 

  • Il va de soi que nous retrouverons les Sibeth et les Benjamin, ces vampires de l’intérêt général, dans des consortiums trans-nationaux, loin de la misère que leur politique de prédation aura grandement contribué à étendre. Pour toutes ces raisons, citoyens, le 10 décembre 2019, c’est la rue ou le tombeau de la République sociale. Au choix car j’ai cru comprendre que les « pro-choix » tenaient beaucoup à cette liberté du choix quand toutes les libertés politiques auront disparu.

 

 

Réponse au contre-révolutionnaire Zemmour (avec une petite référence au poujadiste anti-républicain Onfray)

Réponse au contre-révolutionnaire  Zemmour

(avec une petite référence au poujadiste anti-républicain Onfray)

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  • « Monsieur Pena-Ruiz, je ne suis pas comme vous, je ne parle pas au nom de principes universels. Vous connaissez le fameux mot de Joseph de Maistre, je ne connais pas d’homme, je connais des italiens, des anglais, je sais même, grâce à Montesquieu qu’il y a des persans mais je ne connais pas d’homme. Moi, je connais des cultures, je connais des civilisations et donc je parle d’une civilisation. D’où je parle comme disaient les communistes. Deuxièmement, vous dites la laïcité, mais vous ne seriez pas laïque si vous n’étiez pas dans une culture chrétienne et en particulier catholique. C’est uniquement dans le catholicisme que l’on a inventé la séparation du spirituel et du temporel. Dans l’Islam il n’y a pas le mot [laïcité], ça veut dire incroyance et il y a d’autres civilisations, la civilisation chinoise etc., personne n’a la laïcité, les seuls qui aient la laïcité, c’est les catholiques. Le retournement de la Laïcité, c’est la rébellion de la fille contre la mère. Si il n’y a pas de mère, il n’y a pas de fille. […] La laïcité elle naît avant la révolution que cela vous plaise ou non. Elle naît dans le terreau chrétien, catholique et les monarques français font respecter la différence entre le spirituel et le temporel. » (6/11/2019)

………….

 

  • Eric Zemmour, par d’autres chemins, partage une détestation de la République, celle de Rousseau pas de Macron, que l’on retrouve également dans une partie de la gauche française. Une partie seulement, celle qui voit dans l’Etat républicain le bras armé de la bourgeoisie et qui ne voit que cela. Cette gauche farouchement anti-jacobine, celle qui ne veut rien entendre de « la philosophie de la révolution » pour reprendre la formule de Bernard Groethuysen. Cette gauche qui n’a jamais lu Rousseau et qui ne le lira jamais. Cette gauche parfaitement compatible avec l’arbitraire de l’ordre social à condition que cet ordre ne lui soit pas trop défavorable. Lire des beaux livres révolutionnaires dans des brasseries à la mode lui convient très bien. Cette gauche qui veut l’émancipation politique pour elle et le libre choix pour les autres. Cette gauche qui, malgré ses vaines protestations, ne se donne pas les moyens politiques réels de l’égalité entre les hommes. Pour cette gauche-là, Zemmour est un chiffon utile, un adversaire commode, le faire-valoir de sa bonne conscience. Lui oppose-t-elle l’égalité ? Lui oppose-t-elle la liberté ? Non, elle lui oppose une petite morale, devenue l’anti-racisme ou l’anti-fascisme, au choix. Elle nous sert du Voltaire quand il faudrait convoquer Rousseau. Sans l’avoir lu, elle s’accommode au fond de de Maistre : je ne vois pas des hommes mais des musulmans et des juifs. Parlez-en à Plenel, il s’y connaît. Quant aux chrétiens, cela fait bien longtemps qu’elle ne  les voit plus.

 

  • Revenons à Zemmour puisqu’il fait du tapage : la laïcité naîtrait dans le « terreau chrétien, catholique » ? Regardons cela de plus près, avec Rousseau justement. Rousseau ne fait pas profession de foi d’athéisme et c’est pour cette raison que l’Emile est interdit en  1762 quand Du contrat social passe, la même année, presque inaperçu. La profession de foi du vicaire savoyard  qui compose un chapitre du livre est un crime de lèse-majesté pour une raison qui peut surprendre : la foi ne s’oppose pas à la raison. C’est justement cela que ne supportera pas Voltaire, le faiseur et le mondain. Mais cette foi n’est pas celle du catholicisme. Dans une République, fut-elle protestante, celle de Genève au début du XVIIIe siècle, être un bon citoyen, c’est être un bon chrétien. Cette association était celle du pouvoir. Pour justifier la domination patriarcale des magistrats de la ville en nombre de plus en plus restreint, une oligarchie de la finance, la soumission à l’autorité cléricale était indispensable. C’est pour cette raison que Rousseau achèvera Du contrat social par un chapitre étonnant consacré à « la religion civile » (Ch.VIII, Liv. IV).

 

  • L’enjeu est bien la fonction politique de la religion plutôt qu’une critique des dogmes de l’église. La laïcité dont parle Zemmour vient de là. Elle naît d’une décision philosophique et politique : celle de comprendre la religion comme une puissance de dépolitisation du peuple. Soumis aux dogmes de l’église, le peuple se retrouve impuissant face aux puissances politiques qui en usent avec cynisme. C’est le sens du mot de Saint-Paul : « Obéissez aux puissances car toute puissance vient de Dieu » (Épître aux romains, ch. XIII). Lorsque Zemmour affirme que « la laïcité naît dans le terreau chrétien, catholique », il nie cette décision philosophique et politique. Pour deux raisons.

 

  • La première, il le dit clairement d’ailleurs, c’est qu’il ne parle pas au nom de principes universels. Zemmour pense bas, c’est une des tares des contre-révolutionnaires. L’élévation de l’esprit, j’ose dire de l’âme, est pour eux toujours suspecte. Cela tombe plutôt bien, ils en sont souvent incapables. Ou comment faire d’une impuissance un argument philosophique. Vous avez là tout Onfray. Les décisions philosophiques et politiques sont pour Zemmour des chimères spéculatives comme le contrat social est pour Onfray (il est très mauvais mais son audience justifie, pardonnez-moi, qu’on le cite deux fois plutôt qu’une) une fiction. Ce qui est, en passant, la thèse de toutes les théories contre-révolutionnaires, lui le petit poujadiste qui se fantasme en tribun de la plèbe avec le soutien des maisons d’éditions les plus dépolitisées.

 

  • La seconde est plus profonde. Zemmour, comme tous les défenseurs d’un patriarcat conservateur et contre-révolutionnaire, affectionne tout ce qui peut dépolitiser le peuple. La thèse d’une guerre de civilisation sert d’ailleurs à cela et elle est portée par tous ceux qui veulent réduire l’activité politique à néant qu’il s’agisse d’intégristes musulmans, chrétiens ou juifs. Il est d’ailleurs notable que Zemmour ne fasse aucune distinction entre christianisme primitif et catholicisme tout en prenant bien soin de ne surtout pas parler du protestantisme. Celui de Thomas Munzer par exemple et de la révolte des paysans au nom de l’égalité et de la justice contre le pouvoir inique de l’Eglise catholique.

 

  • La stratégie de Zemmour est de rabattre la laïcité sur un dogme culturel afin de lui retirer toute prétention à l’universalité. Il fait en cela exactement ce que font les chantres de la « laïcité inclusive » qui pousse des hauts cris, pour les plus enténébrés, contre le « racisme d’Etat » sans prendre le temps ni la peine de distinguer ce qui relève d’une stratégie de dépolitisation opportuniste (Macron) et d’une exigence fondamentale de l’Etat républicain. Cette exigence n’est pas athée, elle est laïque et c’est aussi pour cela qu’elle est révolutionnaire.

 

  • L’athéisme politique n’est pas l’esprit de la République. C’est justement sur ce point fondamental que la droite zemmourienne et la gauche ethno-différentialiste se retrouvent dans une attaque à double front contre la laïcité, autant dire contre la République et son destin révolutionnaire. Le conservatisme patriarcal (on notera la fascination ridicule de Zemmour pour une virilité arabo-musulmane fantasmatique) et le pseudo progressisme dépolitisé de la gauche américaine ont  besoin de démolir toute forme de spiritualité laïque. Ce qui fédère un peuple sur une décision à la fois philosophique et politique est autrement plus menaçant pour le confort des uns et des autres que l’athéisme politique et sa bouillie « pro choix » ou la guerre de civilisation qui fera s’affronter le pauvre contre le pauvre. C’est aussi pour cette raison que l’on place aujourd’hui Zemmour en face d’Onfray, deux anti-républicains, deux contre-révolutionnaires. Le premier au service de la grande bourgeoisie, le second au service de son nombril volcanique. Les deux crachent sur Rousseau. En bonne dialectique, je leur retourne, publiquement, leur glaviot.

 

 

Conscience laïque (donc critique) contre conscience libérale (donc apolitique)

Conscience laïque (donc critique) contre conscience libérale (donc apolitique)

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  • Toute politique suppose une anthropologie politique et il n’y a pas d’anthropologie politique sans une décision de principe prise par et sur l’homme. On me demande pourquoi il ne faudrait pas défiler derrière un slogan que je récuse parce qu’il y a aussi des gens bien ? Pour la même raison que l’on ne rompt pas le jeûne par caprice, pour faire plaisir aux copains : question de principe.

 

  • La pensée politique n’a pas pour vocation de constater l’existant mais de produire de la contradiction, en voilà une. La mienne vous déplaît, la vôtre aussi. Est-ce à dire que nous sommes ennemis ? Si vous considérez que l’opposition est un crime, en effet. Si vous estimez qu’il existe un espace politique pour l’énoncer, nous ne sommes qu’adversaires. Nous le sommes pour des raisons politiques, jamais par ressentiment ou esprit de vengeance. Citoyens, nous nous tenons au-dessus de cela. Peut-être avons-nous d’ailleurs un adversaire commun ? Qui sait.

 

  • La conscience libérale refuse l’adversité politique. Pour elle, l’adversité n’est pas politique car elle ignore ce mot. C’est qu’elle juge le monde à la hauteur de son adaptation reptilienne, avec ses clins d’œil et ses malices, certainement pas à hauteur d’homme. Publiquement, on fait commerce. Les idées, les convictions, les engagements ? Cela doit rester dans la petite famille. On susurre. L’impasse de la gauche, une certaine gauche ou ce qu’il en reste, se situe exactement là. On bafouille son solfège mais on préserve les places. Elle ne parvient plus du tout à faire naître publiquement une contradiction réelle, du terrain, incarnée, pas de la pensée qu’elle envoie dans un sens ou dans l’autre entre deux cocktails mondains. La faire naître cette contradiction dans l’espace public et non dans une alcôve entre gens bien.

 

  • Son esprit, au fond, à cette gauche, c’est celui de la conscience libérale qui entérine un individualisme acosmique et une relativisation des valeurs. Celles-ci sont dépolitisées, renvoyées au privé. L’esprit laïque caractérise une autre anthropologie, plus exigeante, une contradiction réelle pour la conscience libérale. Cette contradiction n’est plus spécifiquement de gauche car une partie de la gauche a adopté les codes mondains de la conscience libérale. Elle y a perdu son esprit laïque à savoir porter publiquement le principe de contradiction. La contradiction réelle lui échappe, le terrain, ce que vivent les hommes. Au lieu de cela elle nous sert une morale. Pas la grande, celle qui tombe d’en-haut et qui défie le monde. Non, la petite, la moraline, celle des bons sentiments, celle de l’instinct grégaire qui pousse à se rapprocher de l’autre pour un peu de chaleur entre deux bougies. Oui, tu la vois, c‘est une partie de la gauche aujourd’hui, une grande faiblesse, une trahison de l’esprit, de cette conscience critique, combattante et fidèle. La gauche des perdants pour des décennies.

 

  • Pourtant, il en reste, et des paquets. L’hédonisme libertaire ? Pour eux, non merci. L’égoïsme grégaire ? Sans nous. Le libre choix dans une société liquide ? Nous ne sommes pas là, merci encore. Où sommes-nous ? En face de la conscience libérale dont nous connaissons finement les détours incestueux, la rhétorique liquéfiante, sa bouillie en guise d’horizon avec le profit pour quelques élus, médiocres au demeurant. C’est là une autre forme d’esprit, un peu oublié. Mais prenez garde à l’ancien volcan avec vos petits arrosoirs de faux démocrates. Certes, vous avez avec vous le consensus des masses, produit par une dépolitisation dont vous orchestrez le rythme. Un débat, une émission, un bavardage afin de lisser toutes les formes de contradictions.

 

  • Dans une situation politique inédite, l’opposition gauche-droite découvre une autre opposition, plus profonde : conscience libérale dépolitisée contre conscience laïque. Avant de se situer politiquement, il est bon de revenir au type d’homme dont il question plutôt qu’à la bouillie qu’il est supposé consommer goguenard. C’est exactement là que passera demain le fil à couper le beurre et c’est cette opposition que seule peut reformer un mouvement politique consistant, animé par un esprit laïque, qui est autre chose qu’une marotte que l’on oppose à ceux qui croient en Dieu et qui le font bruyamment savoir. C’est une force politique qui est en train de naître, sous une forme qui doit surprendre les consciences endormies. Vous devinez lesquelles je suppose.

La marche contre l’islamophobie et le bobo de service

La marche contre l’islamophobie et la gauche liquide

  • Inutile de revenir sur l’assemblage hétéroclite des signataires de la tribune qui appelle à manifester contre l’islamophobie le 10 novembre 2019 à Paris. Laissons la chasse aux sorcières à ceux qui usent de l’anathème « islamophobe » pour ne pas penser le problème politique dont il est question et cette marche pose un problème politique, le problème politique de la gauche plus que celui de l’Islam en France.

 

  • La question posée, derrière le grand barnum, est de savoir si le modèle communautariste anglo-saxon peut prendre en France. Cette question mérite pourtant d’être reformulée tant le mot « communautariste » manque de précision. Il s’agit plutôt d’évaluer quelle relation le politique entretient avec la société. Autrement dit, vivons-nous dans une société civile avant de vivre dans une société politique ou est-ce l’inverse ? C’est bien cela la question de fond, c’est aussi cela qu’une partie de la gauche française ne veut surtout pas penser, barbotant dans le social très loin du politique.

 

  • Après tout, qu’importe le voile dans les sorties scolaires si la mère est disponible pour accompagner les élèves – un préalable est d’en finir avec les mots régressifs qui piègent la réflexion politique, « maman », « enfant » ? La question peut-être formulée autrement : pour quelle raison l’éducation nationale a-t-elle de besoin de mères (et pourquoi pas de pères ?) pour accompagner les élèves lors des sorties scolaires ? Ce mélange n’a pas lieu d’être. L’école de la République doit être capable d’encadrer des sorties scolaires sans avoir recours à des mères (ou des pères, j’insiste) d’élèves. Pas d’encadrement, pas de sortie. Au ministère de rendre des comptes de sa politique éducative à ceux qu’il lèse par cynisme. Curieusement, rares sont ceux qui posent la question en ces termes. Tous semblent entériner le fait que la sortie scolaire est une sortie hors de l’école de la République étant entendu que les parents n’ont pas à entrer dans les salles de classe, que la fameuse société civile n’a pas à faire intrusion dans l’institution scolaire qui est avant tout une institution politique sérieuse et pas une zone de stabulation bouffonne ouverte aux quatre vents du grand marché relativiste.

 

  • Nous mesurons déjà à quel point les positions divergent sur ce que doit être l’école de la République. Pour moi, un lieu d’exigence. Exigence qui s’impose à tous, aux personnels de l’éducation nationale, aux professeurs, aux élèves, aux parents d’élèves qui ne sont pas les clients d’un service à la personne. Cette exigence suppose une tenue, une attitude, une rigueur pour soi et pour les autres. Dire cela, ce n’est pas être de « droite » ou « réactionnaire » comme le répètent en boucle des imbéciles, de sombres crétins qui tiennent à peine débout. Comment voulez-vous exiger quoi que ce soit au milieu d’un hall de gare ? Comment élever qui que ce soit (l’ambition n’étant pas de rester vautrer en attendant que cela se passe) sans exigences ? Exigence de travail, d’engagement, de rectitude, exigence de moyens aussi. Autant de mots en passe de devenir grossiers. Sans exigences instituées, l’homme, tout homme, se liquéfie. D’où le religieux pour le rappel à l’ordre.

 

  • Nous ne prêtons pas attention aux mots. Que signifie « pratique rigoriste d’une religion » si ce n’est une forme d’exigence que l’on s’impose ? Mais pourquoi cette exigence devrait-elle en passer par le religieux ? Comment se fait-il que nous acceptions le rigorisme du religieux tout en repoussant systématiquement toute forme d’exigence politique ? Pour quelle raison ceux qui se soumettent à la loi de leur Dieu réclament de droit l’insoumission contre la République ? Et comment voulez-vous faire valoir une exigence politique quand un politique véreux préside l’Assemblée nationale ? Voyez-vous le problème ici posé ?

 

  • La pensée républicaine est portée par une exigence que nous avons fini par oublier, une exigence de et pour l’homme. La gauche sans exigence, sans verticalité, la gauche couchée, c’est la gauche de toutes les défaites, de toutes les trahisons. Voilà ce qu’est aujourd’hui la fameuse pensée anti-républicaine bobo de gauche  : une pensée sans exigence politique, une séduction de l’autre, un tapinage qui se fantasme humaniste. Au fond, cette pensée anti-républicaine trouve dans le religieux une exigence et une tenue qu’elle a perdues depuis longtemps. Incapable d’affirmer quoi ce soit, d’exiger quoi que ce soit de l’homme, elle déboulonne ce qui reste encore debout car elle affectionne l’homme couché. Elle le tient ainsi pour son égal. Si elle peut, cerise sur le gâteau de sa bonne conscience, lui venir en aide ostensiblement, elle ne se privera pas de le faire savoir haut et fort. Ce qu’on appelle improprement l’islamo-gauchisme (les synthèses politico-religieuses sont toujours religieuses) nous en dit plus sur ce que devient une partie de la gauche (sans -isme) que sur l’Islam. Comme si la gauche allait chercher une ossature chez l’autre, faisait de la religion le corset de son dégoulinement idéologique et de sa liquéfaction intellectuelle.

 

  • L’idiot utile imagine faire barrage aux extrêmes, aux identitaires car il n’a plus aucune identité politique. Il est à côté de ses pompes. Que défend-il d’ailleurs ce petit homme ? Il sera bien en peine de vous le dire ? Flatter oui, délimiter non. Les droits de l’homme ? Vous baillez déjà. Surtout n’alourdissez pas trop la question par cette autre, vous risquez de le perdre  : qui est l’homme des droits de l’homme ? Montre moi, je suis curieux de voir ce que tu désignes exactement, qui tu pointes de ton doigt tremblant. Cette marche c’est le grand symptôme de la gauche liquide, celle des bobos de service qui construisent le méchant et le bon dans des ateliers pâte à sel en se faisant rouler dans la farine en fin de cuisson.

 

  • Qu’elle marche, somnambule, une nouvelle exigence politique se lève sans elle, un nouveau rapport de force qu’elle finira par suivre le jour où elle se préoccupera à nouveau du peuple plus que de l’image flatteuse qu’elle s’en fait pour elle-même. Car il s’agit bien de cela, de son image, ah l’image de la gauche. Si elle pouvait ici s’inspirer de l’Islam et brûler ses idoles révolutionnaires de papier pour bibliothèques engagées, elle comprendrait peut-être qu’on doit toujours opposer à la puissance une puissance pas une posture dérisoire pétrie de mauvaise conscience et de résignation.

Les Thénardier de la cause identitaire

Les Thénardier de la cause identitaire

  • Comment lutter contre le sentiment d’impuissance collective, impuissance majorée chez des citoyens français ethniquement minoritaires ? Comment transformer les rancœurs en une force politique ? Comment surmonter le sentiment de la défaite ? Du déclassement social ? Seule une pensée bourgeoise, ce que devient la pensée quand elle ne se confronte plus à la réalité des contradictions sociales, peut faire l’éloge de l’échec au MK2 d’Odéon. Pour celui qui perd trop souvent, il est aussi temps de gagner quelque chose, de retrouver un esprit de conquête quitte à l’arracher par la force aux narquois.

 

  • Albert Memmi, dur dans ses constats sur le voile islamique dans Le portait du décolonisé, pointe le fond du problème : « Que voit le décolonisé s’il se promène dans les rues sinon la marque de l’infériorité des siens. Les balayeurs, les manœuvres, les égoutiers sont presque tous des immigrés. » Difficultés à l’emploi, discrimination des lieux, vie dure et déclassement social, tout cela rend « amer » écrit Memmi. D’autant que le pouvoir politique, morveux, merdeux, sur des talonnettes usurpées, le renvoie à sa responsabilité : « mais traverse la rue mon bon ». Comment se vivre comme un citoyen parmi d’autres dans ces conditions ?

 

  • C’est pourtant la clé du problème : la citoyenneté, la République. C’est aussi là que se situe la question culturelle. Comment demander aux minoritaires de se cacher, encore, toujours ? Ne s’agit-il pas d’entériner une nouvelle défaite dans la défaite, se cacher, se fondre, pas de vagues ? Regardez, ils vous maintiennent encore dans une situation de minorité. Voilà le discours tenu par les Thénardier de la cause identitaire sur fond d’amertume. Comme si la demande d’invisibilité ne concernait que les minoritaires. On connaît pourtant cette logique, subir l’exploitation économique, les conséquences de la spoliation des peuples, le démantèlement des services publics mais sans faire de vagues, en silence.

 

  • La solution est politique, toujours. Il n’y a pas, il n’y aura jamais d’autres issues que celle-ci. Redonner de la force aux minoritaires en comprenant bien que les majoritaires sont aussi minoritaires, que le peuple des citoyens a un combat à mener contre la clique des vrais salauds qui veulent maintenir la majorité en minorité. Combat féroce qui suppose une déprise fondamentale. Du côté des majoritaires exploités, voir, ouvrir les yeux sur les différentes formes de déclassement social. Du côté des minoritaires exploités, ne pas faire le jeu des vrais adversaires, ceux qui veulent le démembrement et qui finiront par être élus avec 10 % des suffrages en clignant de l’œil.

 

  • Mais voilà, les minoritaires ont aussi leurs Thénardier. Des hommes, plein de ruses et de malices, qui savent parfaitement maintenir cette situation de minorité à leur profit. Les Thénardier de la cause identitaire flattent le tribal car ils craignent les citoyens. C’est que le citoyen est sans maîtres et les Thénardier minoritaires rêvent d’être maîtres à leur tour. Voilà leur revanche et l’inavouable de leur projet. Ils exploitent à merveille le sentiment d’humiliation, cultivent les amertumes et n’ont pas de mots assez durs contre la République. Ils préféreront toujours souligner ses déficiences qu’encourager ses forces car ils savent que leur pouvoir d’en-bas vient de l’incapacité de ceux qu’ils dominent de conquérir politiquement le pouvoir d’en-haut.

 

  • Les Thénardier de la cause identitaire haïssent la République comme l’usurier hait les solidarités du peuple. Contre ces faux politiques, il est nécessaire de regarder la domination en face, sous tous ses angles, sans en oublier aucun. De les dévoiler au grand jour.

« Tu as surestimé les hommes »

« Tu as surestimé les hommes »

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« Mais, une fois encore, Tu as surestimé les hommes, car ce sont assurément des esclaves, bien qu’ils aient été créées révoltés. Regarde autour de Toi et juge : quinze siècles ont passé. Va les voir. Qui as-Tu voulu élever jusqu’à Toi ? Je Te le jure, l’homme a été créé plus faible et plus vil que Tu ne le pensais ! (…) Ayant de lui une idée si haute, Tu as agi comme si Tu n’avais pas de pitié pour lui… »

F. Dostoïevski, Le grand inquisiteur au Christ, « La légende du grand inquisiteur »,

Les frères Karamazov.

………

  • La révolte de l’homme n’est pas contraire à sa nature. Bien au contraire. Il est dans la nature de l’homme de se révolter, de se soulever. « Je me révolte donc nous sommes », écrit Camus en 1951 dans L’homme révolté. Mais nous sommes comment ? Nous sommes dans quel état après le soulèvement quand on cherche à mettre des réalités derrière les mots de la révolte ? Le grand inquisiteur, ce chef d’Etat, pose cette question finale : et après ? Nous pouvons bien sûr lui retirer le droit de la poser, mettre en avant son cynisme froid et calculateur. Nous pouvons aussi parier sur une politique de l’imagination, une souveraineté non instituée.  Cela ne me satisfait pas et j’entends quelque chose dans cette phrase du nonagénaire de Séville : « Tu as surestimé les hommes ». N’aurait-il pas raison ?
  • Tous ces appels pathétiques à la liberté, qui se confondent d’ailleurs, comme par hasard, avec ceux  du marché sans tête, surestiment les hommes, font comme si les hommes pouvaient être libres sans avoir besoin de cadres institués pour les soutenir. C’est absurde. Personne n’est libre spontanément, la liberté n’est pas une donnée factuelle. Ce mythe de la liberté première de l’homme n’exclut pas, bien au contraire, la révolte qui n’est pas un état mais un agir pensé.

 

  • Mais après l’agir ? On agit encore ? Vers où ? Dans quel sens ? Dans quel état ? Pourquoi assistons-nous à un retour des idéologies religieuses politiquement armées ? Pourquoi des hommes sont prêts à mourir pour une cause, pour un Dieu, pour un maître ? Parce qu’ils sont dupes ? Parce qu’ils manquent d’éducation ? Non, parce que la promotion de la liberté pour la liberté et hors de tous cadres institués leur est absolument intolérable. Ils savent qu’ils sont aussi des esclaves, ils se vivent de la sorte en conscience. La liberté, pour eux, est une intoxication qui les humilie d’autant plus qu’ils la ressentent comme totalement factice. Ils veulent aussi être étayés. On demande aux hommes de prendre part à un projet historique de libération dont ils n’ont aucun désir car il n’a aucune réalité pour eux.

 

  • J’ai beau scruter en moi-même, je ne vois aucun désir de me libérer. De quoi d’ailleurs ? Qui ne se vit pas comme irréductible, condition et support de sa propre déroute, fragment chaotique et fini d’un univers mental et physique impossible à appréhender totalement. Nous mourrons aveugles mais conscients de l’être ce qui éclaire l’image. Qui ne ressent pas le soulèvement de sa psyché n’ayant de compte à rendre qu’à lui-même, cette normativité intérieure à la foi dérisoire et irréductible. « Je suis ce peu » écrivait Jankélévitch. L’anarchisme vient de là, nous le sommes tous un peu. Non pas à partir d’une décision théorique et politique mais depuis cette poussée primaire, ridicule et grandiose, vaine et fondatrice. La souveraineté pour soi, la souveraineté de soi, à laquelle nous croyons plus ou moins.

 

  • Le problème c’est que cette souveraineté n’est pas la seule. Il y en a d’autres en face de moi des poussées, plus ou moins grandioses, plus ou moins débiles. Il y a un dehors. Nombreux sont les hommes qui voient aujourd’hui le dehors comme une extension d’eux-mêmes. Ils s’imaginent s’affirmer eux-mêmes en repoussant toute forme de maîtrise qui ne viendrait pas d’eux, en faisant gonfler leur nombril. Il faut dire qu’on les a dûment formé : soyez maîtres de vos vies, tirez vous-mêmes les ficelles, soyez disruptifs, malins et libres, ne soyez pas des esclaves etc. etc. Mais au fond, qui peut croire sérieusement à de telles niaiseries ? Qui peut se convaincre que cette souveraineté sans condition n’est pas aussi une profonde idiotie ?

 

  • Marx voulait le dépérissement de l’Etat car il pensait, contre le grand Inquisiteur, que l’Etat ne pouvait être qu’une force oppressive, une domination et une aliénation contre l’homme et pas pour lui. Son diagnostic anthropologique n’est pas complètement satisfaisant. La tragique ironie de l’histoire a associé son nom à des régimes politiques qui ont fait de l’Etat le maître absolu et ce n’est pas simplement une ironie, il y a aussi une logique. Nous ne reviendrons pas en arrière, nous ne pouvons renoncer à notre propre souveraineté. Nous ne nous sentirions pas mieux dans un petit village, une micro communauté, une échelle de l’homme supposée nous rendre plus libre que celle d’un Etat car le fond du problème n’est pas la liberté contre mais le destin que nous voulons offrir à notre souveraineté bancale et torve.

 

  • L’attrait pour le communalisme feint aujourd’hui d’oublier la dimension religieuse et clanique de ces mouvement politiques au XIXe siècle. La dimension sectaire n’est jamais très loin car l’homme libéré de la forme Etat ne se libère pas de lui-même pour autant. Le grand inquisiteur a raison sur ce point. Je veux pouvoir cohabiter dans un espace politique dont j’estime les règles justes sans avoir affaire, au quotidien, à mes amis, à mes voisins, à mon marchand de salade, à l’amour du prochain. Cela n’exclut pas de vivre localement, bien au contraire, mais cela suppose que nous partagions une même idée de l’homme, lointaine, l’idée la plus juste, la plus précise possible, une idée qui ne surestime ni ne dévalorise l’homme. Une idée à hauteur

 

 

L’inquiétante critique du Dr Faust

L’inquiétante critique du Dr Faust


G. Doré, L’Énigme

« Ils ont de pauvres mots plein la gueule, mais leur cœur est à cent mille milles de là… »

Thomas Munzer, Prague, 1521.

 

  • Faust a la dimension d’un personnage historique aussitôt devenu récit et fiction littéraire autour d’éléments invariants de sa vie : le pacte avec le diable, une mort effroyable, l’aspiration au savoir et un rapport très puissant à la sensualité. Faust fait partie des grands récits édifiants qui entourent Martin Luther (1483-1546), tous publiés en allemand au milieu du XVIe siècle. En particulier ceux de Melanchton (1497-1560). Faust est un mythe qui ne provient pas de l’antiquité mais de la crise du savoir à la Renaissance. Le Faust mythique est l’incarnation littéraire d’un désir qui n’hésite pas à transgresser toutes formes de limites.

 

  • Du point de vue de l’histoire, il faut se tourner vers des documents d’archive : l’expulsion à Ingolstadt d’un astrologue sodomite et mécréant, ainsi qu’à Nuremberg en 1532. Nombreuses évocations d’un magicien, charlatan, astrologue au XVIe siècle et qui aurait connu une mort particulièrement violente qui peut nous faire penser au sort réservé par les disciples de Calvin aux hommes lecteurs de mauvais livres. Il serait né à Roda, petite ville de Thuringe (Sadtroda) sous le règne de Frédéric III (1415-1493). Les dates correspondent à la naissance de Luther (1483) également en Thuringe. Les milieux sociaux serait très proches, dans les deux cas, des paysans aisés. Tout comme Thomas Munzer (1489-1525). 

 

  • Le contexte social et économique doit être précisé. Le début du XVIe siècle voit la naissance d’une forme de néo-prolétariat urbain. Les premières cités ouvrières apparaissent : la « Fuggerei » à Ausbourg. Dans cette même ville, Jacob Fugger (1459 – 1525) et ses banquiers ont financé l’élection de l’archevêque de Mayence. Afin de rembourser Fugger, le pape donna l’autorisation de prêcher en 1514 une indulgence (rachat des années de purgatoire au profit des finances pontificales). C’est contre ces pratiques que s’élève Martin Luther le 31 octobre 1517. Les « 95 » thèses à l’origine de la réforme protestante sont affichées sur la porte de l’Église de Wittemberg, ville dans laquelle étudia Faust. L’exploitation de ces paysans chassés de leur lopin de terre vivants en marge des corporations se redouble d’une implacable domination religieuse. Faire des études de théologie c’est aussi, au début du XVIe siècle, se confronter aux ressorts cyniques d’une exploitation économique sur fond de redécouverte du grec et du latin, des philosophes de l’antiquité. Pour Thomas Munzer, il saurait y avoir de véritable réforme religieuse sans une réforme sociale. Se mélange ainsi la haute aspiration et le rappel incessant des hiérarchies de l’Église sur fond de révoltes paysannes et de nouvelles exploitations économiques.

 

  • Le rapport à Martin Luther est essentiel pour comprendre la naissance d’un nouvel esprit critique en Europe et pas simplement d’une nouvelle philosophie humaniste. Érasme (1467-1536) est autrement plus connu que le Faust historique ou que Thomas Munzer. Son Éloge de la folie (1511) sera mis à l’index en 1557 lors de la contre-réforme. Le texte d’Érasme est truffé d’érudition et d’humour. C’est un texte de voyageur, écrit « pour s’occuper à tous prix ». Ce texte, de l’aveu de son auteur, a un statut étrange : à la fois trop léger pour les théologiens et trop mordant « pour ne pas blesser la réserve chrétienne ». Texte de l’entre-deux, critique qui se place sous le haut patronage de Lucien de Samosate : « ils crieront sur les toits que je ramène à l’ancienne comédie et à Lucien, et que je déchire tout le monde à belles dents. » Double référence au kunisme de Diogène et au cynisme de Lucien dans la même phrase. Les bagatelles servent l’esprit mieux que les dissertations, écrit Érasme, à condition que le lecteur fasse preuve d’un peu de nez. Il faut pourtant noter le juste équilibre d’Érasme, celui d’une folie plus raisonnable qu’enragé – le mot est de lui. Une folie douce, raisonnée, à côté de laquelle Faust fait figure d’iconoclaste. Faire parler la folie, un projet des plus raisonnables.

 

  • « Critiquer les mœurs des hommes sans attaquer personne nominativement, est-ce vraiment mordre. » La question décisive de la profondeur de la morsure est en jeu dès le début de l’ouvrage. « Au reste », ajoute Érasme, « ne fais-je pas sans cesse ma propre critique ? Une satire qui n’excepte aucun genre de vie ne s’en prend à nul homme en particulier, mais aux vices de tous. » Cette approche philosophique, équilibrée, se distingue nettement des turpitudes spirituelles et sensualistes d’un Faust. Mise en scène de la douce folie d’un humanisme érudit à bonne distance du monde. Comme le note Maurice Pianzola en 1962 dans Thomas Munzer ou la guerre des paysans à propos de Thomas Munzer : « Les adages bien balancés d’un Érasme ne doivent pas non plus lui être d’un grand secours ». Si l’humanisme est la libération des gens qui sont en haut, les esprits les plus critiques de ce début de XVIe siècle ne sont pas humanistes en ce sens.

 

  • Faust, comme Munzer, ont suivi les prêches de Luther. Son esprit de libre penseur radical et inquiétant s’est formé à l’école de l’invective et non de la disputatio. Comme Dante, poète et homme politique florentin (1265-1321), il dénoncera les abus de la hiérarchie ecclésiastique mais se tournera vers les secrets de la nature encore inexplorée. Cette impulsion, dans le contexte de ce début de XVIe siècle, ne peut être que diabolique. Comme Munzer, Faust est un adversaire résolu de la religiosité contemplative et des concours d’éloquence. Le paysan prédicateur Thomas Munzer se dresse lui contre les impies, les injustes. Faust fait de l’indépendance spirituelle l’essence de sa relation au savoir. Il conteste la stérilité scolastique, prend conscience de l’importance des textes antiques, des philosophes grecs. Il lit Homère, Ptolémée, Hippocrate. Mais l’insatisfaction domine. Il sort de son cabinet d’étude, observe les minéraux, les plantes. Il prélève ce qu’il veut observer, trie, sélectionne dans l’infini profusion du réel ce qu’il entend soumettre à son jugement. La nef des fous (1494, Bâle), texte très populaire au début du XVIe siècle, a donné l’image d’un monde renversé dans lequel la folie n’épargne personne, surtout pas ceux qui se croient préservés de la déraison du monde. Renversement des ordres que l’on retrouve dans cette confession de Luther à son ami Spalatin : «  Je ne sais trop (je vous le dis à l’oreille) si le pape n’est pas l’Antéchrist lui-même où l’Apôtre de l’Antéchrist. » Ou encore chez Thomas Munzer : « Ils dérobent sur les lèvres de leur prochain la Parole qu’ils n’ont eux-mêmes jamais comprise. Je les ai bien entendus lire mot à mot l’Écriture qu’ils ont volée dans la Bible, en pillards et en bandits roués qu’ils sont tous ».

 

  • A cette époque, autour des prêches prophétiques, le diable fonctionne comme une figure critique. Il est cette force qui plonge le monde dans la crise et l’origine d’une corruption, d’une transformation et d’un dépassement de l’esprit. Nous pouvons rattacher la figure de Faust à celle de Paracelse (1494-1541). Lui aussi sera chassé de très nombreuses villes, pratique l’alchimie et la méthode expérimentale. Il expérimente la médecine par les plantes et les soins curatifs par administration de petites quantités actives. Faust ne veut pas transformer le plomb en or (chrysopée) ou fabriquer un élixir de jouvence (panacée) mais explorer l’univers, maîtriser des connaissances qui échappent aux écritures. Il tourne en dérision l’Église comme Thomas Munzer a pu le faire au nom d’une « Justice divine » qui est irréductible au pouvoir de l’Église. Cela se traduit par un esprit mélancolique car le savoir est aussi décevant qu’inaccessible.

 

  • Faust est une figure inversée de Martin Luther et un contrepoint spirituel de Thomas Munzer. A moins qu’il ne soit un Sebastian Brant ayant fait de La nef des fous sa propre vie (1494). Doit-on se soumettre à l’autorité ou faut-il aiguiser son esprit critique quitte à emprunter des chemins qui ne correspondent à rien de balisé ? Faust est l’homme de la déchirure critique dans un contexte, celui de la Renaissance, qui voit naître de nouvelles représentations du monde (Copernic, 1543, De revolutionnibus). La première biographie de Faust, datée de 1587, insiste sur la représentation du monde par Faust, une représentation empreinte de gnosticisme, doctrine datant du IIIe siècle qui soutient que l’esprit humain est emprisonné dans un monde inférieur qui est l’œuvre du diable. Prendre le parti du diable, autrement dit de la critique et de l’irrévérence, ce n’est pas fauter contre le diable mais comprendre la logique diabolique du monde.

 

  • On retrouve dans l’Historia, cette première vie de Faust, le même renversement que dans La nef des fous, le livre le plus lu en Europe au XVIe siècle. A première vue, La nef des fous serait un catalogue des folies du monde mais c’est bien le monde dans son ensemble qui est fou. C’est de cette folie dont veut témoigner Faust, cette figure qui va irriguer tout un imaginaire populaire. Figure de la condition humaine, à la fois dérisoire et profonde, Faust représente à lui seul le drame de l’existence. L’identification au diable est une façon de critiquer la pastorale chrétienne, de retourner à une vision tragique de l’existence et à l’impulsion cynique originaire. C’est le dramaturge anglais, Christopher Marlowe (1564-1593) qui va donner à Faust une nouvelle vie littéraire : The Tragical History of Dr. Faustus. Faust représente la révolte pathétique contre l’idée de Dieu, là où Méphistophélès devient le porte-parole de la vérité nue.

 

  • Que reste-t-il après la grande volonté de savoir ? Faust refuse l’auto-limitation, l’ontologie de la finitude, avec cette conscience que nous ne pouvons connaître ce que nous voulons réellement connaître. C’est ainsi que la volonté de dépasser la frontière, d’outrepasser les limites reste plus forte que la compréhension rationnelle des limites de notre connaissance. Le désir brûlant de savoir quitte à se perdre. La volonté de savoir est portée par tout autre chose que le savoir lui-même et ne pourra jamais être assouvie par lui. Ce n’est pas non plus une volonté de pouvoir. Œdipe veut savoir et ce savoir lui coutera le pouvoir et les yeux. Le désir de savoir n’est pas désir d’un objet mais mouvement, dépassement. C’est cela qui caractérise l’inquiétante impulsion critique de Faust. Les finalités du savoir n’appartiennent pas au savoir. C’est à cela que sert le diable, une puissance d’outrepassement en l’homme. La morale, l’idée du maître, exige ce qui doit être pour une fin ; l’impulsion critique se bat, dans le magistère des choses, avec ce qui est le cas, sans fin. Nous sommes rarement prêts à faire l’épreuve de ce grand désenchantement.

 

  • Le voyage vers les choses de Faust, vers les hommes de Munzer, porté par une impulsion à la fois cynique et kunique, apporte avec lui son lot de désespoir. Il est autrement plus redoutable que les prêches de Luther confiant dans l’ordre du monde et la réalité du diable. Il est la véritable traversée du désenchantement et de la perte. Être en vie, pour Faust, penser cette vie et dans cette vie, c’est devoir composer avec des vies déclinantes, avec son propre déclin. Mais cette composition est une grande puissance, une force créatrice qui n’a pas l’esprit pour limite mais le tombeau du corps. Faust ne peut plus revenir en arrière. Il est co-auteur de sa conscience diabolique, incapable de s’extraire de cette immense négativité que constitue désormais son rapport au savoir et à lui-même. Que reste-il du regard sur les choses une fois affranchi de la religion, de la philosophie et même de la science ? Est-ce encore un regard ? N’est-ce pas déjà une transgression, une monstruosité et une épreuve qui renvoient l’homme à la tragédie de sa condition ? Faust dit-il autre chose que ceci : les professeurs sont des tigres de papier qui dérivent à la surface des choses dans une nef de folles idées. Il est temps désormais de mettre un pied à terre. Tous ces bavards sont incapables de rejoindre le monde. Au plus loin du kunisme grec, la terminologie prétentieuse des facultés est une fuite qui se prend pour un contact d’ordre supérieur. Thomas Munzer, formé dans les meilleures universités, ne veut plus composer qu’avec la Bible in concreto. L’humilité n’est rien sans un contenu social. De là sa rage, équivalente à celle de Faust : « Ils ont de pauvres mots plein la gueule, mais leur cœur est à cent mille milles de là… » Thomas Munzer Prague, 1521.

 

  • Que faire contre la sottise doctrinale quand nous sommes les surgeons disciplinés de cette même sottise, quand notre savoir n’est que le résultat d’une accumulation de doctrines. Être fidèle à l’impulsion critique ? Mais à quel prix. Et Pourquoi ? N’est-ce pas une autre folie ? N’est-ce pas le triste sort de ce fou qui, délaissé par son imprimeur, finit par servir à boire au tripot : « Si l’homme fait l’âne ou l’inverse ? Sortes ou Platon : quel fit l’autre ? Beau savoir vend la faculté ! Sont-ils pas de vrais fous et sots, à perdre ainsi leurs nuits et jours, à se signer, contresigner, sans une once de science en tête. » (La Nef des fous, §27).

 

  • L’impensé de la condition humaine n’est pas révélé par le savoir qui ne fait que nous en détourner mais par la conscience tragique que nous pouvons en former. Faust élargit, non pas le savoir, mais l’imaginaire et le sens critique. Cet élargissement est une errance et une poussée, ajoute Elisabeth Brisson dans son très beau Faust, deux termes que l’on trouve liés dans le Sturm und Drang, ce drame en 5 actes de Maximilian Klinger de 1776. La vie de Faust se confond avec l’imaginaire critique illimité comme celle de Thomas Munzer avec une critique politique qui ne peut plus se payer de mots. Donner une forme sensible à l’aspiration et à l’errance, n’est-ce pas aussi cela le geste critique ? 

 

Le chiffon brun de Jacques Attali

Le chiffon brun de Jacques Attali

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« Le souverainisme n’est que le nouveau nom de l’antisémitisme. Les juifs et les musulmans, menacés tous les deux par lui, doivent s’unir face aux fantasmes du grand remplacement. » J. Attali, 4 octobre 2019.

  • Cette dernière sortie du mondialiste Jacques Attali, conseiller et faiseur de princes depuis quarante ans en France, est symptomatique. Il faut en effet, pour les prophètes du gouvernement mondial, que la souveraineté politique, celle de Rousseau dans Du contrat social, à l’échelle d’un État, la France, soit ethnicisée, rabattue sur un nationalisme étroit et identitaire. Soit pour la disqualifier chez Attali, elle serait donc antisémite ; soit pour la valoriser chez Zemmour, elle sera blanche et chrétienne. Zemmour et Attali sont l’envers et l’endroit d’un même processus de dépolitisation global. Ils en sont à la fois les symptômes pathétiques et les agents actifs. Vous n’entendrez pas parler chez eux de gilets jaunes, de travailleurs déclassés, de souffrance des personnels dans les services publics, d’exploitation économique, de mépris social, de manifestations politiques matées et de népotisme assumé.

 

  • Dans ce contexte, tous ceux qui flattent les communautarismes à des fins électorales et clientélistes servent d’idiots utiles. Leur stratégie à courte vue condamne les plus fragiles économiquement, et de toutes obédiences, à subir la loi d’airain d’un libéralisme autoritaire qui oscillera désormais entre la trique et la com sur fond d’un no alternative généralisé. Dans une société qui ne parvient plus à se penser, faute de formation, les logiques pulsionnelles dominent. La couleur de peau fait office de muleta quand les identités religieuses seraient censées redonner un semblant d’ossature à un individu mollusque auquel on aurait retiré la colonne vertébrale pour le rendre toujours plus flexible et adaptable. Dans ce contexte, le retour des grands délires ethnicistes, favorisés par des problèmes migratoires réels et complexes, sert d’alibi et de faux nez. Alibi quand les plus cyniques gestionnaires des états de fait menacent du retour de la bête. De faux nez car le problème n’est pas là. Incapables de redonner à l’action publique une efficience contre les fossoyeurs du bien commun, nous démultiplions à l’infini, comme autant de signes de notre impuissance politique, des catégories qui ne renvoient à rien de réel dans nos expériences vécues et nos aliénations subies. Embarqués dans un naufrage à grande échelle, nous assistons comme impuissants à une auto-dévoration du capitalisme tardif qui prend la forme inquiétante d’un abandon de notre souveraineté dans tous les domaines.

 

  • Il est certainement illusoire de croire que nous pourrons retrouver le contrôle de nos vies et de nos actions en ne faisant que réduire l’échelle, en nous recroquevillant à des échelles de plus en plus petites : la ville, le quartier, la rue, la maison, le lit. Au mondialisme d’Attali nous devons certes répondre par un rétrécissement d’échelle qui peut seul nous redonner une forme de souveraineté perdue. Pire, une souveraineté aujourd’hui taxée, dans un délire qu’il faut prendre au sérieux, d’antisémitisme ou de nationalisme identitaire. Il est certain que l’action publique se mesure à l’échelle locale mais la démolition des États souverains ne sera pas le prélude à un retour à des échelles de souveraineté plus petites. Bien au contraire. L’effritement des structures collectives, la démolition programmée de ce qui garantit la cohésion politique d’un peuple, ce mot honni par les mondialistes, se paiera au prix très lourd d’un effondrement de toutes les échelles. Le sauve-qui-peut sera général, il commence à l’être, malheur aux innombrables perdants.

 

  • Nombreux sont ceux qui ne croient plus à l’avènement d’une République sociale, partant du constat que la politique n’a plus aucune efficience, qu’elle assiste impuissante au déploiement d’un ordre tératologique qui emportera tout. Le paradis des cochons des 1 % contre l’exploitation sans limite du reste sur fond de désastre écologique pour tous. C’est aussi ce que pense Attali. Cet acharnement contre la République, aussi brutal que systématique, ne doit pas nous faire oublier le retour en force de l’État dans les logiques de prédation du capitalisme avancé. Il est faux de dire que les nouvelles formes de prédations économiques peuvent fonctionner sans l’État. L’État y est au contraire omniprésent. Mais cet État s’éloigne chaque jour passant de la chose publique et du bien commun. Penser qu’il suffirait de se situer à côté de l’État pour retrouver une souveraineté politique est un leurre dans la mesure où la lutte se situe aujourd’hui à l’intérieur de l’État. Ceux qui défendent les services publics en France défendent la République égalitaire pas l’État policier. Ceux qui luttent pour vivre dignement de leur travail défendent la République sociale pas L’État au service des fonds de pension. Ceux qui luttent pour ne pas finir broyés et marginalisés défendent la République pas la République en marche vers un État garant de l’écrasement des peuples. Si l’on ne parvient pas à extirper la question de la République de celle de l’État, si l’on refuse de se battre, à l’échelle d’un pays, politiquement, nous finirons par perdre le peu qui nous reste. L’éclatement mental convient parfaitement aux mondialistes, amis des communautés les plus étriquées et des sectes élitistes les plus puantes qui les dominent cyniquement. Ce qu’ils ne supportent pas, c’est la souveraineté, le refus collectif, car enraciné dans la liberté de chacun, de marcher au pas, de suivre les jingles de la trique et de la com, de marcher tout court. Ceux qui refusent collectivement seront taxés de tous les maux, antisémitisme pourquoi pas, nationalisme sûrement. Les esprits libres et souverains n’ont pas à se laisser impressionner par de telles baudruches.

Le chiffon rouge Zemmour

Le chiffon rouge Zemmour

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Le chiffon rouge Zemmour (PDF)

  • Le diable en personne, l’ennemi absolu, le retour de la bête immonde. Voilà pour le plat de résistance. Ce matin, sur France Inter, Jean-Marie Le Pen apporte tout son soutien au courageux polémiste (c’est le terme officiel, il en faut toujours un). Il y a deux jours LCI offrait une tribune de 30 minutes à l’infâme quand BFMTV nous offrait le mauvais discours de Marion Maréchal Le Pen. Demain le procès de l’ordure sera sur toutes les chaînes. L’union sacrée. Contre la politique gouvernementale ? Contre la casse du service public ? Contre la liquidation de l’école républicaine ? Contre les innombrables ruptures du pacte d’égalité entre les citoyens français ? Contre le clientélisme communautaire ? Contre la démagogie des « citoyens du monde » qui, heureux d’en être, ne font plus de politique ? Non, contre Eric Zemmour, le « venin de la République ».
  • Vous ne nous convaincrez pas. Le venin véritable n’est pas dans la République, il est devenu la République ou plutôt ce que les traîtres en ont fait et ce que d’autres traîtres taisent. Une pseudo République, soi-disant en marche, qui a aujourd’hui un besoin vital du chiffon rouge Zemmour. Les délires névrotiques d’un homme peuvent parfaitement servir les desseins de tous ceux qui n ‘ont aucun intérêt à ce que l’on regarde leur compromission avec l’ordo-libéralisme de trop près. Ce petit monde de la culture qui ne parle politique que pour se donner bonne conscience a aujourd’hui grand besoin de Zemmour comme il avait hier et encore aujourd’hui besoin de Jean-Marie Le Pen, de sa fille, de sa petite-fille et de ses chiens. Mais cette stratégie se brise désormais sur une contestation sociale qui ne croit ni au diables ni au bons dieux. Une contestation sur fond de collapse économique, de déclassement, de mépris vécu, de morgue gouvernementale et de trahisons au sommet de l’État.
  • Zemmour est un être de papier, une marotte qu’il est bon de gonfler afin de masquer l’incurie du politique. Car c’est à une liquidation sans précédent sous la cinquième à laquelle nous assistons, stratégique et concertée, voulue et planifiée : celle de la République et de ses valeurs. Ici, Zemmour rivalise avec Attali. Les deux forment le rotor et le stator idéologiques de la démolition contrôlée. L’équilibre passera d’ailleurs entre les deux.
  • A côté, dans les marges de cette grande logique qui aimante les cœurs sensibles et les marchands du temple, Raphaël Glucksmann et Yannick Jadot, faux nez du politique, finiront pas siphonner le peu qui reste en poussant des hauts cris contre la République et sa souveraineté, contre les réactionnaires, les esprits étroits et les frontières qui divisent les hommes. En face du prurit Zemmour, les niaiseries d’une gauche (elle se fantasme encore ainsi) qui ne parle que pour nous distraire de la conflictualité politique réelle. Elle a d’ailleurs substitué la culture au politique, la morale de l’info à sa critique radicale et lucide. La créature médiatique Zemmour donne l’occasion aux néo-sophistes de faire des effets de tribune sur le retour de la bête en passant sous silence le discours d’autres intellectuels, d’autres politiques. Michel Onfray joua aussi ce rôle, un causeur confus sans aucune ossature, un bavard qui participa pleinement à l’enfumage collectif et au fond de l’air anti-républicain depuis dix ans. Quid de Michéa, de Dufour ? Hier Lefebvre ou Clouscard.
  • Le tautisme médiatique veut ses baudruches, il les gonfle jusqu’à explosion, soit pour défendre les « blancs », soit pour défendre les « noirs ». Le divertissement doit être maximal, binaire et accessible aux indignations de l’épiderme. Des pseudo critiques, de fausses consciences éclairées, reprennent tout cela pour achever la dépolitisation en parlant d’une société du scandale, du spectacle permanent et de la post-critique tout en prenant bien soin de ne pas nommer les copains qui les font vivre loin des salles de cours d’une République qui agonise. Le chiffon Zemmour n’est pas Zemmour, il est autrement plus vicieux, autrement plus effectif. Le premier finira sa vie dans un enfermement mental auquel ont participé, avec cynisme et intérêts calculés, ceux qui ont pour unique vocation d’exploiter la crédulité des hommes ; le second est l’assurance vie de l’exploitation économique et de l’ordo-libéralisme, faible avec les forts et fort avec les faibles. Zemmour ira visiter la 17eme chambre correctionnelle sous le crépitement des caméras dans une forêt de micros et de journalistes outrés par ses propos inacceptables afin de faire du clic pendant que des travailleurs, des hospitaliers, des professeurs, des pompiers et j’en passe seront gazés de lacrymo pour oser faire encore de la politique en France. Les responsables, si prompts à agiter des chiffons rouges pour mieux se gaver sur le dos de la bête, et celle-là n’est pas en papier, savent tout cela très bien.

 

  • Nous le savons aussi.