PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR.

PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR.

  • Entre autres exemples de servilité journalistique, l’inénarrable « Jupiter ». Assertorique : « Macron perd sa stature jupitérienne ». Interrogative : « Est-ce la fin de la période jupitérienne ? » Critique : « Le président n’est-il pas en train de payer sa posture jupitérienne ? » La question de savoir quels sont les items et les portefeuilles de compétences à valider sur Parcours sup, la plateforme d’orientation des vies de demain, pour atteindre un tel degré de servilité intéressera sûrement les conseillers d’orientation psychologues ou les psychiatres des lieux de privation de liberté.

 

  • En direct de l’asile en continu, une chaîne d’information, autrement dit un programme d’abrutissement tautologique de masse inaccessible à toute critique (ce que vous voyez, c’est ce que vous devez voir). La lobo du soir ? Une émission spéciale remaniement. Le bandeau qui défile ne prête guère à confusion : PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. Une grappe de ventriloques bavasse. L’éditorialiste de Challenges, cheveux poivre du Brésil et sel de Guérande, raie sur le côté et dessous, lunettes à grosses montures en bois précieux y va de son mantra : « les français sont politiques ». L’imbécile dégoise hardi. A cette première thèse, une seconde en écho : « le remaniement c’est un détail ». Les dindes de l’info reprennent en chœur : « peut-être demain matin mais rien n’est certain ».

 

  • La capacité d’un esprit à supporter pareil supplice est inversement proportionnelle à sa santé mentale. La torture continue : « Il y a quand même eu une élection présidentielle il y a 16 mois ». Les laquais poudrés hochent la tête face caméra. Complicité glaireuse. Le bandeau déroulant continue de dérouler : PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. La présentatrice, qui ressemble étrangement à la marionnette Péguy du regretté Muppets show, en moins classe tout de même, anime la diarrhée translucide. Un dénommé Jeudi, aussi zoqué le mardi que le vendredi, constate : « on est dans l’anti macronisme primaire ». Un député La république en marche y va de sa pleurniche : « Ce que je demande c’est de l’humanité et de l’échange ». Nous barbotons entre la boîte de cul et l’activité gommette en maternelle sur fond de nullité multi couches.

 

  • Une formule revient : « les français pensent… », « les français veulent… », « les français sont… » La bande d’aliénés raffole de cette formule : « les français ». Des français aussi translucides que le filet colloïdal qui leur tient lieu de logos. Au bout d’une dizaine de minutes, je sens monter, dans mon intimité la plus affective, une violence diffuse, violence d’être contemporain de cette violence-là. Peut-on encore faire quelque chose de cette machine à broyer l’intelligence, de cette imbécilité qui se prend pour la fleur de farine de la lucidité ? Au fond, que faire de la violence ?

 

  • Ce décorum asilaire agrémenté du bandeau PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANEMENT CE SOIR est devenu une drogue dure pour des dizaines de milliers de « français » qui ne peuvent pas se payer de l’héroïne pour oublier leur misère quotidienne. Une drogue légale en somme, la liberté de l’actu, liberté de se détruire mentalement en acceptant de faire entrer dans sa tête les coulées verbales de Szafran, Jeudi et consort au rythme hystérique de Peggy news. Bref, une lobotomie nationale dont les effets ne seront mesurés par aucun institut de sondages.

 

  • PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR.

« L’homme est un drame de symboles. »

« L’homme est un drame de symboles. »

(Alfred Kubin)

  • La question n’est pas de savoir si l’écriture peut changer quelque chose au désastre mais de savoir si, à travers elle, nous pouvons, épisodiquement, y échapper. Gaston Bachelard, à propos de l’imagination de la qualité, écrit : « La plus grande lutte ne se fait pas contre les forces réelles, elle se fait contre les forces imaginées. L’homme est un drame de symboles. » (1) Mais que reste-t-il de la lutte quand l’imagination n’a plus la force d’imaginer ces forces contraires ?

 

  • Le désastre est-il réel ? Pour l’homme affecté par la fonction de l’irréel, la question n’a aucun sens. Le sentiment d’un appauvrissement, d’une raréfaction concommitante de la pensée et de la vie dans nos sociétés de pacotilles est irréductible à toute logique comptable issue de la quantité. « Il y a encore ça et puis ça ; telle production, telle exposition, telle offre de réenchantement », ainsi parlent les comptables du temps. L’offre quantitative hyper visible inhibe d’emblée l’imagination d’une qualité devenue fantomatique. Par principe, l’absence manque de visibilité sur les étals du consommable. Dans une dialectique rarement pensée, la lutte emboîte le pas et se fait exclusivement sur le terrain réaliste : des sous, du bio, du vrai, de la qualité, en grosses quantités s’il vous plait !

 

  • Progressivement, puisqu’il faut bien donner sa pièce au progrès, nous devenons incapables de vivre notre drame symbolique. De le vivre, de l’exprimer tant la vie profonde est solidaire de son expression. Englué dans un imaginaire de reproduction, une saturation ininterrompue d’images produites sans être créées, nous peinons à dynamiser cette fonction de l’irréel, la place accordée à l’absence. Notre drogue dure : la saturation. Nous remplissons notre esprit d’images qui s’annhilent les unes les autres. Des images sans qualité. La quantité de mémoire disponible s’impose alors comme un modèle et une nouvelle forme d’angoisse. La limite de l’esprit quantifiée en nombre de bits.

 

  • Pourquoi lutter en effet contre ces forces imaginées au terme d’un double effort – donner corps symboliquement à ces forces et les affronter – quand l’urgence est au militantisme de l’urgence, quand l’utopie se confond avec le végétarisme et la vie du tube à crottes ? L’adapation de l’esprit au monde a aujourd’hui un coût exorbitant, celui d’être incapable de se déprendre. Nous voilà pris dans une nasse mentale qui n’a rien de virtuelle. L’idée de Bachelard s’exténue. L’homme est en passe de devenir cet être qui ne peut plus symboliser son drame, qui ne le pourra plus, incapable, comme l’écrit Jacques Prévert, de « peindre les choses qui sont derrière lui », de voir, avec Alfred Kubin, de l’autre côté.

 

  • La saturation d’images mentales insignifiantes (l’adolescence de l’homme en est gavée) engage l’homme dans une nouvelle direction. Les forces imaginées dont parle Gaston Bachelard, parmi lesquelles je glisse mon imaginaire du désastre, sont bien plus que de vagues contenus psychiques qui s’accumuleraient dans les esprits chagrins d’une époque. La psychologisation de la critique en fait bien évidemment partie – comme si on pouvait extraire l’humeur de l’âme comme une tumeur du corps. La création de ces forces contraires, longtemps diaboliques et merveilleuses, avant de devenir fantastiques et intérieures, suppose une qualité imaginaire soutenue par une forme de conscience qui disparaîtra avec notre incapacité croissante de nous rapporter à des irréels. (2)

 

  • Il est évident que la pensée critique (celle qui lutte) et derrière elle une certaine idée de l’homme disparaîtront alors ensemble. C’est de cette lente disparition dont nous sommes les témoins. Non pas les témoins objectifs  – comme si nous devions accumuler quantité de preuves pour accroître notre crédibilité – mais « les consciences organiques ». (3) Nous sommes liés organiquement à un mode de sentir, de penser, une manière de nous émouvoir de l’irréel qui est en train de s’effacer. Un effacement par asphyxie dans un univers de saturation improprement nommé virtuel tant les effets de réel de cet écrasement mental sont terrifiants. Nous sentons cet effacement en nous, nous le combattons par l’écriture, cherchant à faire quelque chose de ce drame. L’activité critique, négative en soi, trouve ici un point d’enracinement pleinement affirmatif dans l’intimité de chacun. C’est peut-être ici aussi qu’elle peut nous toucher encore.

………..

(1) Gaston Bachelard, La Terre et les rêveries du repos, Librairie José Corti.

(2) Des élèves ou étudiants en fonction de l’optimisme du jour, pas plus tard qu’hier, ne comprennaient pas pourquoi on pouvait se poser la question : « L’opinion a-t-elle une valeur ? » Dans un raisonnement élémentaire et que nous aurions tort de prendre à la légère, ils contestaient le fait d’attribuer une valeur à quelque chose « qui n’existe pas vraiment ». Dans leur logique, attribuer de la valeur à un irréel n’a aucun sens. Autant la fonction de réel adaptative aux normes sociales est valorisée – elle s’impose même comme source de toute valorisation – autant la fonction de l’irééel devient, à proprement parler, inintelligible.

(3) Gaston Bachelard, op. cit.

Le tapin des faiseurs d’opinion

Le tapin des faiseurs d’opinion

lenouvelobsjuin2[1]

 

  • Parmi les conditions expresses pour participer aux combats de catch de la critique politique : être identifiable (Figaro, Libé, En marche ?), utiliser les mots repères (laïcité, progressisme, conservatisme), les mots repoussoirs (islam, islamophobie, antisémitisme, finance,  multiculturalisme, réactionnaire), enfoncer des portes dégondées (crise de l’école, perte de repères, crispation identitaire, évasion fiscale), sonner la révolte (sursaut, renouveau, révolution, changement de logiciel), apporter des solutions (efficacité, pragmatisme, bon sens) sans oublier, il va de soi, d’être « impertinent et critique ». Une méthode : noircir le tableau blanc de l’opinion moyenne par des constats triviaux. La chose est certaine, l’opinion fait vendre. Ceux qui vendent le plus sont donc, en toute conséquence, ceux qui se rapprochent le plus de l’opinion. Une opinion customisée par la touche « intellectuelle », « critique », « philosophe ». Le consommateur aime le contenu de son pot à condition qu’on le lui présente bien. Les saillies iconoclastes qu’il reçoit à 19 heures sont partout, les tabous démontés existent déjà en pièces détachées, les sommets qu’on gravit pour lui sont accessibles en tire-fesses. Le tapin des idées consiste à dire ce qui se dit sur ce qui a été dit et qui sera dit demain matin dans la matinale. Une machine célibataire qu’il ne faut surtout pas perturber. Qui, dans le milieu, a d’ailleurs intérêt à déranger ceux qui font la promotion de ce grand vide ?

 

  • Vous reconnaitrez là le petit monde des faiseurs d’opinion en France, autant de professionnels qui vivent grassement de ce qu’ils appellent « le débat d’idées ». Tous se connaissent, se fréquentent, se « clashent ». Autant de marques qui ne sont pas faites pour être lues, encore moins discutées à partir des problèmes qu’elles poseraient ou éluderaient. La promotion narcissique de soi sera rappelée à chaque apparition télévisuelle : quantité d’ouvrages vendus, tirages monstrueux, phénomènes de l’édition. Le propos, mille fois rebattu, est attendu car toujours déjà énoncé. Il précède l’intervention réduite à n’être plus qu’un spot promotionnel prisé par les maisons d’édition mercenaires.  Aucune différence entre le livre et l’interview, la présentation radiophonique et la quatrième de couverture, la mini vidéo et la mégalo conférence. Tout est recyclable. L’idée formulée doit être simple et immédiatement compréhensible par le stagiaire journaliste et le lecteur embrumé de 20 Minutes. Rentabilité maximale.

 

  • Mettre en avant une critique en citant l’extrait, faire apparaître un problème un peu consistant en commentant un texte qui n’est pas fait pour être lu mais acheté ? Mauvaise stratégie : pourquoi faire de la publicité au concurrent, valorisez plutôt votre camelote. Ce napalm achève la désertification. C’est ainsi, en une dizaine d’années, vingt tout au plus, que l’espace critique a quasiment disparu sous un amoncellement de « critiques » rentables. Quelle idée de discuter les égarements et les impasses réciproques de critiques pourtant très proches… de loin. C’est ainsi que la logique du marché renforce les postures partisanes binaires et que ces mêmes postures offrent l’occasion aux marchands de transformer les idées en marques-repères. Donner du fric et des armes à l’ennemi, c’est tout un quand la logique mercantile a définitivement écrasé toute forme de conflictualité intellectuelle, quand il n’y a plus d’ennemis. Sans oublier les pleurnicheurs professionnels qui n’ont pas le courage d’attaquer le seul adversaire sérieux : la collusion de la pensée et du commerce. Trop risqué, trop peu rentable, trop imperceptible.

 

  • La chute est à ce point vertigineuse que le dernier président de la République élu a pu passer pour un héritier de Paul Ricoeur, « un philosophe en politique »,  sans émouvoir grand monde. Pire, sans que cette grossière arnaque fasse sens politiquement ou qu’elle suscite, au moins, un sain éclat de rire. Comme si la critique politique consistait simplement aujourd’hui à choisir le bon mot dans un répertoire de vingt titres-slogans qui tournent en boucle chez des journalistes qui n’ont plus le temps (version optimiste) ou les moyens (plus pessimiste) de penser. Ce processus n’emportera pas simplement les suffrages des marchands mais ringardisera définitivement ce qu’il reste de la pensée « critique » dans les universités françaises – la pointe de l’irrévérence consistant aujourd’hui à compiler les sentences de Foucault ou de Derrida dans une nostalgie muséale stérile. On ne peut pas en même temps penser contre l’opinion et la flatter, pas plus qu’on ne peut à la fois vendre massivement et se présenter comme un « critique du système » (la formule d’usage) sans prendre les gens pour des cons.  En définitive, et contrairement à ce que pensent les zélotes d’un énième « nouveau média » qui changerait tout, la responsabilité est globale : paresse et satisfaction des lecteurs-spectateurs-consommateurs, complaisance imbécile d’une profession qui ne sait plus ce qu’elle fait (une écrasante majorité de journalistes qui enregistrent et valident ce qui est déjà partout), indifférence des universitaires qui se complaisent dans une spécialisation souvent prétentieuse et indifférente au monde qu’ils habitent. Je ne parle même pas du nombre non négligeable de professeurs de l’Education nationale intellectuellement démissionnaires. Bref, une immense débandade qui fait aujourd’hui de la France un pays de tapineurs professionnels, sans pétrole et sans idées.

 

 

Alain Badiou connaît-il les chiottes turques ?

Alain Badiou connaît-il les chiottes turques ?

1540-1[1]

  • Parmi les innombrables professionnels de la causerie révolutionnaire, Alain Badiou occupe certainement une place de choix. Au théâtre de la Commune d’Aubervilliers – chacun sait que les révolutions se jouent et se déjouent dans les théâtres – il donna « un séminaire exceptionnel » le 23 novembre 2015. Les éditions Fayard proposèrent à la vente un petit livre blanc au prix de cinq euros. Son titre : Notre mal vient de plus loin, Penser les tueries du 13 novembre. Je l’ai lu, il va de soi. Mieux, je l’ai à cet instant sous les yeux, souligné ici ou là. La colle, de mauvaise facture, se craquelle déjà au centre et ma dernière lecture, dans la salle de bain, a eu raison de la couverture. Les éditions Fayard ont des progrès à faire en matière de thermocollage.
  • Je le dis sans trop de détours, si un de mes proches avait figuré sur la longue liste des blessés et des morts, je serais allé personnellement, avec deux trois amis, me taper Alain Badiou. Discrètement, en finesse. Pour cette phrase : « Il n’y a plus rien, ni victimes, ni assassins. » Cette phrase, qui apparaît à la page 50, n’est pas sans justification. Voici l’argument. Les tueurs, de « jeunes fascistes », seraient « les produits typiques du désir d’Occident frustré, des gens habités par un désir réprimé, des gens constitués par ce désir. » Ils représenteraient le « symptôme nihiliste de la vacuité aveugle du capitalisme mondialisé, de son impéritie, de son incapacité à compter tout le monde dans le monde tel qu’il le façonne. » Relisez bien la dernière phrase. Prenez le temps nécessaire à la rumination intellectuelle. Posez-vous.
  • La pseudo-recherche sur l’identité du tueur dans un chapitre intitulé « Qui sont les tueurs ? » aboutit à l’incapacité du capitalisme à compter tout le monde dans le monde tel qu’il le façonne. Ce qui, en bonne rationalité, signifie exactement ceci : les tueurs, ces symptômes d’un désir frustré réprimé, sont des laissés pour compte. La méthode est rouée : de qui les tueurs sont-ils le nom ? Peu importe le sujet responsable de l’action criminelle. Le sujet, pour Alain Badiou, n’est qu’un symptôme, un effet de surface sans autonomie. On se souvient de la magistrale leçon du maître : le sujet n’existe pas. Objectivement, à lire aujourd’hui quelques spectres de l’université de Paris VIII, la leçon a fait son petit effet.
  •  Mais revenons au texte. Que vaut conceptuellement cet improbable « désir frustré réprimé » qui expliquerait tout ? Pour répondre à cette question fondamentale, j’ouvre, à côté de la brochure mal collée de Fayard, un recueil publié en 1977 par les éditions François Maspero. Le papier est jauni mais la brochure est impeccable. Le volume, dégageant une rassurante odeur de poussière froide, a tenu quarante ans. Le livre de Fayard, blanc immaculé, semble déjà réclamer la poubelle. Celui de Maspero rayonne. Objets inanimés avez-vous donc une âme ?
  • Le livre de Maspero a pour titre : La situation actuelle sur le front de la philosophie (Cahier de Yénan n°4). Situation sur le front actuel de la philosophie. Rendez-vous bien compte ? Réalisez-vous le chemin parcouru ? Le front actuel de la philosophie ? Je ne vois aujourd’hui que le pastiche pour répondre à une telle question : l’affront actuel de la philosophie. Mais laissons cela à de futures joyeuses dérives. Dans ce recueil publié par Maspero figure un texte du dénommé Alain Badiou, Deleuze en plein. Ce texte, initialement publié dans la revue Théorie et politique en 1976, sonne la charge marxiste-léniniste contre Gilles Deleuze et Félix Guattari. Le sérieux révolutionnaire, celui des masses opprimées, articulé à un solide appareil d’Etat ne fait pas dans la dentelle. Lisons plutôt : « Le parti, c’est, plus que tout autre objet historique, un en deux : unité du projet politique du prolétariat, de son projet étatique, dictatorial. Et, en ce sens, oui : appareil, hiérarchie, discipline, abnégation. Et tant mieux. Mais aussitôt l’inverse historique : l’aspiration essentielle des masses, dont le parti est l’organe, le bras d’acier au non-Etat, au communisme. Et cela donne tout le contenu stratégique du parti comme direction. »
  • Le sérieux révolutionnaire c’est pour Alain Badiou, en 1977 et en bonne rationalité, celle que je n’ai pas envie de lâcher aujourd’hui, pouvoir dire deux choses contradictoires tout en justifiant cette contradiction au nom de la stratégie. De la stratégie, autrement dit du pouvoir étatique. Je tiens là une première idée : toute pensée qui sacrifie la vérité à la stratégie déclare la guerre à la pensée. De quoi « le contenu stratégique » d’Alain Badiou en 1977 est-il le nom ? D’une subordination de la critique intellectuelle à un modèle de pouvoir. L’essentiel n’est pas la justesse du propos mais son efficacité opérationnelle sur le terrain de la guerre. Ironique pour quelqu’un qui la vomit. Ce qui sera condamné un jour, le désir deleuzien par exemple au nom du sérieux révolutionnaire, pourra très bien être utilisé le lendemain ou quarante ans après. Il suffit pour cela que la stratégie l’exige, en haut lieu idéologique.
  • Voyons ce qu’Alain Badiou écrit à propos de la référence au désir en 1977 à la page 31 de ce Cahier de Yénan  n°4 à la douce odeur de poussière froide. Une fois encore, prenons le temps de la lecture : « Je me suis longtemps demandé ce que c’était que leur « désir », coincé que j’étais entre la connotation sexuelle et toute la ferblanterie machinique, industrielle dont il le revêtent pour faire matérialiste. Eh bien, c’est la liberté de la critique kantienne ni plus ni moins. C’est l’inconditionné : impulsion subjective évadée invisiblement de tout l’ordre sensible des buts, de tout le tissu relationnel des causes. C’est l’énergie pure, déliée, générique, l’énergie en tant que telle. Ce qui est à soi-même sa loi, ou son absence de loi. La vieille liberté d’autonomie, repeinte hâtivement aux couleurs de ce qu’exigeait légitimement la jeunesse en révolte : quelques crachats sur la famille bourgeoise. » En 1977, cracher sur la famille bourgeoise c’est faire partie des « adversaires haineux de toute politique révolutionnaire organisée » et autant dire « couler comme un pue ». En 2015, massacrer des hommes et des femmes parce qu’ils ont le tort d’être là, c’est tout au plus le « symptôme d’un désir réprimé », de cette incapacité qu’à le capitalisme « à compter tout le monde dans le monde tel qu’il le façonne. »
  • La différence entre le désir purulent (injustifiable) et le désir frustré (à comprendre) est une différence de classe. Le désir du bourgeois, celui d’hier ou d’aujourd’hui, s’écoule comme le pue. La désir des déclassés – hier, « prolétaires parisiens« , « gens des soviets« , « paysans du Hounan » , « jeunes ouvriers de Sud-Aviation » ; aujourd’hui, prolétaires nomades, gens du voyage, paysans de Syrie, jeunes ouvriers dominés par le capitalisme mondialisé – est réprimé, frustré mais il sent la violette. Haut diagnostique stratégique délivré dans le confort des théâtres occidentaux, il va de soi. Reste « l’intellectuel de la classe moyenne » dont je suis. Alain Badiou m’explique avec force détails que je vis, moi et mes semblables, avec 14 % des ressources disponibles. Une peur m’accompagne, celle « de se voir balancer, à partir des 14 % qu’on partage, du côté des 50 % qui n ‘ont rien. » Alain Badiou ne nous dit pas s’il figure dans cette belle moitié. Mystère. « Et la peur constante d’un petit privilégié, c’est de perdre ses privilèges. » Alain Badiou, lui, n’a pas peur puisqu’il dit que la peur est de mon côté. Il en est le metteur en scène en émargeant (dixit l’intéressé) à environ 5000 euros par mois. Celui qui fait être l’être s’en exonère aussitôt. Surplomb, hauteur, contenu stratégique, toujours. A cette peur s’ajoute « un extrême contentement arrogant de soi-même. » Le profil du vrai petit connard occidental en somme, flippé, merdeux, prêt pour le fascisme. Je suis prévenu.
  • Causer dans des théâtres à la place du prolétariat nomade pour accuser l’arrogance de la classe moyenne occidentale apeurée qui fait de l’œil au fascisme en incitant les rares intellectuels de cette même classe à aller « consulter le prolétariat nomade », voilà la grande idée révolutionnaire d’Alain Badiou et de quelques-uns de ses sbires. Si vous arrivez à faire cela en fixant en plus, du coin de l’œil révolutionnaire, l’Idée platonicienne dans une zone de guerre dévastée par le capitalisme mondialisé qui rend, en fin de compte, les assassins et les victimes indiscernables, c’est que vous êtes prêt, mes amis, à chier debout.

Gloire aux thanatiques

Gloire aux  thanatiques

JamesaEnsoraLesaPechesacapitauxadominesaparalaamort[1]

James Ensor, Les Péchés capitaux dominés par la mort, frontispice, 1903, eau-forte colorée à la main

……….

« Ne chantez pas la Mort, c’est un sujet morbide.

Le mot seul jette un froid, aussitôt qu’il est dit.

Les gens du « show-business » vous prédiront le « bide » «  (1)

………..

  • Seule la pensée de la mort a cette maléfique vertu de réunir les opposés plus sûrement que les drapeaux. Inutile de courir les assemblées, de feindre la dissidence ou le renouvellement des tribunes, de grimacer un consensus, de faire miroiter une belle réconciliation des cœurs. Le programme de la mort se passe de commentaires et de like. L’encrier reste vide, le buvard est bien sec et les bavards se taisent. Voilà la seule égalité que je connaisse, une balade certes qui n’enchantera pas grand monde. Peu propice aux effusions collectives est la pensée de la mort. Et pourtant ? Qui veut la balade des égaux, la démocratie – il paraît que le mot est aujourd’hui plaisant aux oreilles – veut aussi la mort car c’est de la mort que les ego tirent la force de se regarder en frères. C’est encore de la mort que le sourire fissure les certitudes obscènes de l’avachissement dit « libéral ». C’est toujours de la mort que l’amour peut se dire.

 

  • La pensée de la mort peut s’avérer joyeuse à qui la pratique mais la joie dont il est question vient d’ailleurs, elle n’est pas de ce monde affairé. L’hédoniste des supermarchés du livre radote son Epicure qui rassure les mémères poudrées en fin de journée dans une odeur de livres thermocollés. La mort n’est rien pour nous, dis-tu en clignant de l’œil ? Rares sont les idées plus idiotes que celle-ci. La mort n’est rien par rapport à nous, ajoutes-tu en clignant de l’autre ? Une plate évidence cadavérique. La joie sans la pensée de la mort, la joie sans la pleine conscience de l’irréversible et de l’horizon mortel ? Plutôt crever de rire. Pour avoir évacué la pensée de la mort au profit de je ne sais quelle thérapie anémiée, mélange vomitif de toutes les décoctions de mollesse, cette gélatine rentable de nos saisons marchandes, la sensiblerie humaine a devant elle un océan de cotons hydrophiles. Les tricheurs, les chialeurs de l’heure, les  professionnels de la pleurniche ont pris leurs quartiers dans ce champ de mollesse. Où sont les derniers thanatiques qu’on leur passe une camisole numérique, qu’on leur cure les ongles au cas où il leur resterait encore un peu de mort sur les doigts. Et que les commerçants des valeurs estivales ne viennent pas me flinguer les oreilles avec leur « nihilisme », cet ostensoir pour bigots impuissants. C’est de la pensée de la mort dont nous manquons le plus car c’est d’elle, et d’elle seule, que l’homme a toujours tiré sa force.

 

  • Il se trouve – croyez-moi, je n’y suis pour rien – que la critique ou ce qu’il en reste n’est jamais très éloignée de la pensée de la mort. Le seul évènement sérieux et digne d’attention, le seul qui mobilise aujourd’hui un imaginaire de rupture, c’est le terrorisme. Mais de quoi parlons-nous exactement ?  Je cite ce texte de Jean Baudrillard dans la conclusion du livre Le néant et le politique dont une des fonctions littéraires est d’angoisser les cons qui s’y croient. Il est peut-être temps qu’il soit finement compris, s’il reste encore, dans la bouillie ambiante, des hommes et des femmes concernés par l’idée : « Si être nihiliste, écrit Jean Baudrillard,  c’est porter, à la limite des systèmes hégémoniques, ce trait radical de dérision et de violence, ce défi auquel le système est sommé de répondre par sa propre mort, alors je suis terroriste et nihiliste en théorie comme d’autres le sont par les armes. » Quand les logiques hégémoniques, dont nous sommes aussi parties prenantes,  expulsent à ce point le négatif en en faisant une insignifiante composante de son spectacle chronique, il ne reste que cela : la pensée de la mort. Non de la mort comme objet mais de la mort comme sujet à partir duquel le défi est encore possible. La pensée depuis la mort comme l’ultime défi d’une pensée adverse. C’est cela que dit Jean Baudrillard. Son échec est d’avoir, en partie,  abandonné cette idée au profit d’un nihilisme bon ton. Tout du moins dans la forme. Nos sociétés marchandes, les gens du « show-business » quand les deux se confondent, ont pour programme global de ne plus angoisser, de transformer l’homme, ce sujet mortel, en un spectre saturé de plénitudes connectées. Ne nous angoissez pas, caquettent-ils avec leur petit micro de rien du tout, nous sommes là ensemble pour passer « un bon moment ».

 

  • Sans pensée de la mort, oubliez en vrac  les Devos, Brel, Desproges, Cioran, Brassens, Ferré, Pasolini… La grande morbidité de nos sociétés marchandes, celle qui fait horreur et ruine la puissance créative de l’homme : la mort n’a plus droit de cité. Cela ne concerne pas simplement la fin de vie de ma grand-mère, morte dans un couloir de CHU derrière une porte  avec une poche de glucose pour en finir en douce, mais les représentations imaginaires d’une société tout entière. Le refoulé est gigantesque, à ce point global que la disparition du thanatique ne fait plus question. Il existe pourtant un lien très étroit, quasi métaphysique, entre la création comme rupture, le politique comme institution et la pensée de la mort. Pierre Desproges, par exemple, était obsédé par la mort. C’est d’elle dont il tirait son imaginaire, ses meilleurs traits. Emil Cioran écoutait de la musique tsigane avant d’écrire depuis les limbes.

 

  • Une critique est inaudible quand elle est mortel. C’est aussi pour cette raison que notre époque n’en veut plus. Il ne s’agit pas simplement d’une stratégie du « show-business » (politique, journalistique, philosophique, cathodique, internétique, hystérique, merdique etc.)  pour cacher la critique afin de consolider les intérêts financiers du CAC 40. S’en tenir à cette compréhension exclusivement matérialiste est le signe d’une misère intellectuelle consommée. La révolte de l’esprit, auquel il faut patiemment travailler, sera quasi métaphysique ou ne sera pas. C’est aussi pour cette raison que nous radotons depuis cinquante ans les mêmes formules sur la société du spectacle, le capitalisme triomphant et la montée de l’insignifiance qui n’en finit plus de monter. C’est encore pour cette raison qu’on nous ressert les plats lyophilisés du « grand Capital » ou des « forces de l’argent » dans une forme lessivée et toujours plus mièvre. C’est toujours pour cette raison que les meilleurs esprits désertent la place frappés d’une mélancolie critique dont il ne font plus rien.

 

  • Qui veut encore penser et agir depuis la mort ? Laisserons-nous longtemps à la violence la plus aveugle le privilège de cette gloire-là ? Combien de temps accepterons-nous sans ciller l’univers mental qui accompagne le rétrécissement de l’homme, ce néant stérile gavé de bien ? Les zombies ironisent, de cette ironie crépusculaire qui accompagne si bien leur soumission : – on vous plaint un peu (2). C’est ici que le travail commence, que les Gargantua thanatiques démolissent, pierre par pierre, les châteaux du gué de Vede du néo-capitalisme (nommez d’ailleurs cette bestiole comme bon vous semble), du « show-business » écrivait Ferré. Que craignent-ils ? Eux-mêmes, de ne pas avoir assez de force et de courage, de volonté et de patience, pour côtoyer le thanatique, le défi radical dont parlait Jean Baudrillard. En définitive, ils livrent un combat titanesque avec leur propre volonté bien plus qu’avec les mouches qu’ils éloignent avec un rameau de saule.  Veulent-ils réellement de la critique ? Ne sont-ils pas plutôt des nains qui se prennent pour des géants, des bouffons bien vivants qui se fantasment en princes de la mort ? Qui les prendra encore au sérieux quand les faiseurs de culture sautent allègrement d’un mort à l’autre comme les feuilles de l’automne se posent sur les tombes des cimetières poussés par le vent ? (3)

 

…………………..

(1) Ne chantez pas la mort, Ferré, texte de Jean-Roger Caussimon.

(2) Oui un peu seulement, la médiocrité n’aime pas les extrêmes. C’est là sa sagesse.

(3)  Ils appellent cela une rétrospective ou un hommage.

 

 

 

 

 

Méprise

Méprise

vlcsnap13308637vr3[1]

 

  • Le mépris ? Ai-je du mépris ? Je constate l’état des forces en présence, la logique promotionnelle, celle qui décide ce qui doit être lu et offert au public. J’observe depuis dix ans les renvois de courtoisie, la main mise des médias de masse sur la diffusion des idées. Je déplore la disparition d’un espace critique et politique digne de ce nom, la réduction de la réflexion à un commerce. Je note la lâcheté et la couardise de ceux à qui je m’adresse. J’accuse un milieu spectaculairement endogène qui se cache derrière la culture pour ne pas se mouiller et sauver sa gamelle en paraphant l’existant.

 

  • Dans le fond, tout est presque foutu. La gauche critique n’existe plus, le marché a tout avalé. Du moins dans sa forme inchoative, anarchisante, corrosive, violente. Radicale ? Radicale. Je rêve d’une vie intellectuelle réouverte dans laquelle les coups partiraient. Mais les publications narcissiques insipides, les essais de rien du tout, la pâte à papier journalistique dégueule sur les étals du marché. Aucune vie, aucune sève. Un formatage opportuniste, un recyclage de la presse au livre, un massacre inaudible qui ne fait l’objet d’aucune contestation. Des objets de pensée miniaturisés. Little philo. Dans la course à la médiocrité, à chacun son couloir. Des pages publicitaires ventent un tel, encensent un autre sous le titre « critique littéraire ». De gros bandeaux rouges encerclent la vanité et le patronyme. Je les cite, ils sont connus de tous. Est-ce moi le criminel ? Est-ce moi le salaud ? Est-ce moi le visible ?

 

  • Ce qui est inacceptable en régime de positivité intégrale, c’est que l’on puisse vouloir la non-réalisation d’une chose ou d’une idée. Les positifs appelleront cela frustration, vengeance, ressentiment, mépris. Je les fais moutons et ânes. Qu’est-ce que l’Empire du Bien sinon ceci : la réalisation de tout, l’optimisation maximale d’une réalité intégrale où rien ne se perd. C’est ainsi que la programmation planifiée de la fête vous dégoûtera de la fête, que l’organisation rationnelle des voyages vous fera vomir les voyages, que la planification étatique de la culture suscitera en vous le dégoût de la culture, que l’épandage massif de philosophie en magazines vous incitera à brûler la bibliothèque.

 

  • Alors mon rêve, oui, le rêve de Krank, s’est transformé en cauchemar. Un cauchemar labyrinthique aux mille visages. Un cauchemar chaotique d’où sortent des coups. Un cauchemar à déchanter, à démolir, à dévoter. Un joyeux cauchemar pour notre temps. Un cauchemar à la hauteur. Condescendance ? Non plus. Déchirure. En situation de légitime défense, je cherche des armes fatales qui arracheraient enfin un bout du morceau. Travail monstrueux et dérisoire. Travail  inaudible.

 

 

Note bienveillante à mon petit frère philosophe Raphaël

Note bienveillante à mon petit frère philosophe Raphaël

 

vlcsnap13308637vr3[1]

 

  • « Le mode avion, c’est un protectionnisme. Une mise en cage. Un tarissement de la source maquillée en indépendance. De quoi rêvent les souverainistes ? De mettre indéfiniment leur pays en mode avion (…) »

Raphaël Enthoven, Little brother, 2017

…………

  • Raphaël Enthoven, mon petit frère philosophe, écrit : « le mode avion, c’est un protectionnisme ». Mettre les pays en mode avion ? Le mode avion, un protectionnisme ? Faut-il en rire ? Faut-il prendre la question au sérieux ? Faut-il passer à la phrase suivante ? Faut-il laisser le livre dans une boîte à livre ? Faut-il ramener le livre en demandant un avoir ? Faut-il brûler le livre ? Faut-il ranger le livre dans sa bibliothèque pour le reprendre un peu plus tard ? Faut-il taguer la façade de la maison Gallimard avec cette phrase du livre ? Faut-il donner le livre à une association caritative ? Faut-il découper la couverture du livre pour en faire un mobile ? Faut-il découper la page pour en faire un avion ?

 

  • J’ai de l’affection pour toi, mon petit frère philosophe, une sympathie critique et toutes ces questions m’ennuient beaucoup. Quand tu écris une grosse bêtise, en règle générale, je la laisse passer. Je me dis que tu ne sais pas encore complètement ce que tu fais, que tu t’exerces. Je te regarde faire tes premiers pas d’un oeil bienveillant. Tu m’as dit récemment que la philosophie était un jeu d’enfant. J’étais très ému. Mais je me dois, c’est aussi mon rôle, de te mettre en garde quand tu risques de te brûler. Protectionnisme, souveraineté, attention mon petit frère philosophe. Tu peux faire tes premiers pas dans l’écriture et les idées mais à condition de ne pas énerver les adultes. Il est préférable d’écrire  : la fonction vibreur, c’est un érotisme. Une prise en cage. Une excitation de la source maquillée en itinérance. Tu conserves ainsi intact le non sens de ta première phrase, le jeu avec les mots, le plaisir de lecteur du Magazine philo plus, sans ennuyer les adultes qui réfléchissent sérieusement à ces questions politiques.

 

  • Courage, my little brother.

Nostalgie strauss-queunienne

Nostalgie strauss-queunienne

 

7e696ec61af2c8c2c69dc1173bbe9828[1]

L’élection de l’angelot asexué, ce simulateur de dernière génération, m’a replongé dans une nostalgie strauss-queunienne. J’ai fini par retrouver ce texte, écrit le 22 mai 2011. De la turgescence, de l’emphase, en un mot de la vie. Vous y trouverez même Manuel Valls en train de défendre la fonction politique. Soubrette un jour, soubrette toujours. Post-it Macron ne mettra pas le monde en branle mais pourrait très vite vous faire débander. Alors profitez, il est encore temps.

………………….

Grosse innocence

  • Quel mâle de France ou d’Amérique n’a jamais rêvé de voir soudainement, par miracle testiculaire, le monde se mettre en branle autour de sa queue ? Quel président de la république n’a jamais imaginé faire tourner les rotatives des quatre coins du monde autour de sa paire de couilles ? Quels eunuques attachés de presse, journalistes à la botte, pigistes castrés pour cause de vétos chroniques, ne cultivent pas comme secrète ambition de voir tous les journaux du monde disserter gravement sur l’endroit où s’apposent leurs parties génitales ? Strauss-Kahn, lui, l’a fait.
  • Mondial éjaculat, planète pipe, globale fellation ou les nouveaux oriflammes d’une information complète sur le sujet. Vous ne manquerez rien : combien de surface de moquette fut découpée dans le Sofitel ? Strauss-Kahn était-il épilé de l’anus ? griffé du poitrail ? mordillé du bout du gland ? Nous voulons en savoir plus, une saine politique est à ce prix. Amis camés au shoot d’information hebdomadaire, venez prendre votre dose de Strauss-Kahn-info : le bracelet électronique comment ça marche ? Le gardien de la résidence de Strauss-Kahn est-il gay ? Strauss-Kahn fera-t-il jouir Anne avant le 6 juin ?

 

  • Après le shoot d’information Tunisie, le shoot Egypte, le shoot Lybie, le shoot Ben Laden (mort ou vivant c’est au choix comme le chat quantique de Schrödinger) c’est au tour du shoot Strauss-Kahn. Les camés de l’info lancent des débats en direct avec le masque blafard de Strauss-Kahn en fond d’écran. Le sujet du jour : les médias ont-ils fait leur boulot ? Et le spectateur ravagé devant son dernier écran plat de demander à Ginette : – tu crois qu’elle a pu le sucer à l’insu de son plein gré ? Pauvre Ginette qui ne su se faire entendre tant Manuel Valls bramait de tout son coffre pour défendre, hardi, la dignité de la fonction politique. Mais comment se fesses ? Comment peut-on tomber si bas, organiser des débats sans Strauss-Kahn et sans idées, autrement dit sans queue ni tête ? Valls se pose au moins la question.

 

  • Et la présomption d’innocence ? Le temps est révolu où nous étions tous pêcheurs, dégringolant en grappes, les couilles molles et les ovaires à zéro, du jardin des délices à cause des deux à poilistes qui se tripotaient forcément coupables dans les buissons de Dieu. Désormais, nous sommes tous présumés innocents. A-t-on analysé avec un peu de sérieux cet épineux changement, ce volte-face métaphysique ? Qui observera finement cette inversion de tendance : tous déclarés pêcheurs, tous présumés innocents ? Qui su ça avant les autres ?

 

  • Contrairement au tous présumés innocents des sociétés juridiques avancées, pierre philosophale de la pensance qui se pense elle-même, le tous présumés coupables des sociétés métaphysiques dépassées avait au moins pour vertu de faire de l’innocence une quête, le terme d’un effort. La créature pêcheresse devait gagner son innocence, prouver devant le très haut qu’elle méritait de convoler avec les chérubins à poil dans le ciel éthéré des néons post-mortem. Point d’innocence ici bas. Pour l’innocence, il fallait attendre. Strauss-Kahn, en attendant que la moquette ne parle (qui d’autre peut encore parler aujourd’hui ?), est présumé innocent mais ce n’est pas le seul.

 

  • Présumé innocent le journaliste qui compatit pour le sort d’une victime qui a eu le mauvais goût de ne pas filmer la scène de sa vie. Présumée innocente la juge américaine qui se prend pour Saint-Pierre avec son maillet de buis avant de s’envoler pour Saint-Barth avec son maillot de bain. Présumé innocent le journaliste qui su ça avant et qui recula ensuite ? Présumés innocents les gros cochons payés qui se vautrent aux repas filmés d’Ardisson pour écouter en gloussant le récit d’une journaliste violentée par un bip (bip m’a touché les seins, bip a voulu me retirer le jean… oh bip bip mon coyote). Présumés innocents tous les faiseurs de shoot informatif, les dealers du 20h, les camés du scoop, les accros du buzz. Présumés innocents les « philosophes-écrivains » qui ressaisiront la chose pour parader sur la liberté des anciens et la fellation des modernes le temps d’une croisière philo sponsorisée par des maisons d’édition corrompues. Présumés innocents tous les hommes qui exploitent jusqu’à l’obésité la destruction du monde commun à grand renfort de scoops. Présumés innocents les starlettes nymphos, les maquereaux du PAF, les vendeurs de pollution mentale.

 

  • François Rabelais les a déjà tous peint. En son temps, la présomption d’innocence, qui fait aujourd’hui causer les culs de poules et les camés du débat, l’aurait fait éclater de rire. La présomption d’innocence est la fable d’un monde qui l’a massacrée, d’un monde qui fonctionne à la seule condition que plus personne n’ait à se battre pour elle. Le cynisme marchand qui fait la texture de ce monde, son liant, son jus, c’est justement l’envers de l’innocence, sa négation ultime. Réglons le problème de l’innocence par le droit et consacrons-nous à temps plein à l’exploitation rapace des passions les plus basses. Fixons dans la loi notre condition d’innocent et salopons tout le reste.

 

  • Le procès de Strauss-Kahn, à côté de ce problème-là, ne pèse pas plus qu’un poil de cul sur la moquette.

………………………………..

Brunch Macron, 8 mai 2017

Brunch Macron, 8 mai 2017

1493216786_1702701479[1]

« Ne perturbez pas les gens, mettez vous à table. »

Karl Kraus, Die Fackel, 1901

……….

  • Réveillez-vous, l’orgie d’optimisme libéral s’étale comme du sirop d’érable. La bonne odeur des croissances économiques gonflent vos narines. Venez faire votre beurre avec un code du travail allégé. Les jus frais des communicants sont servis à volonté. Voluto le dimanche de 16h à 21h ou ristretto le 8 mai de 6h à 12h ? N’oubliez pas le buffet garni : com, audits, outsiders. Dépêchez-vous, les marcheurs du jour font déjà la queue. Chacun son plateau repas, son CDD et sa gamelle. Flexisécurité, flexibrunch.

 

  • Ne dites surtout pas que les hommes sont prêts pour le service, vous risqueriez de choquer les bienheureux. Les lendemains de cuite démocratique sont extatiques. Ambiance feutrée, hymne européen et  flute de paon pour la touche musique du monde. Réveil en douceur. Un peu de presse ? Le Monde peut-être ? « Le triomphe de Macron ». Libération ? « Bien joué ». L’Express ? « Le kid ». Les échos ? « La France qui ose ». L’Obs ? « Les 100 avec qui il veut réformer la France. » La télé ? « Bonaparte avait à peine 30 ans ». Un smoothie ?

 

  • On est bien. La reproduction du capital rencontre sereinement la volonté de ses sujets. Ils en veulent ; buffet à volonté. D’aucuns parlent encore de capitalisme en oubliant qu’il est devenu la seconde nature des sujets qu’il produit, qu’il informe et qu’il brunch. Qui peut encore penser le dépassement d’une société donnée quand il barbotte depuis des décennies dans une confiture séculaire tartinée en continu ? Qui peut trouver la force de renoncer en conscience à toutes ces douceurs spirituelles, à tout ce sirop ? Qui veut injecter du négatif dans cette ambiance feutrée, démocratique, libérale, ouverte, tolérante, fraternelle ?

 

  • Pourtant la négativité existe. Elle est là, en chacun de nous, empêchée par des inhibiteurs de dégoût. Une saine nausée, un magnifique reflux de l’âme qui viendrait perturber ce beau buffet libéral. Une joyeuse envie de dégobiller, un glorieux désir de gerbe matinale.  N’en parlez pas à votre voisin, il risque d’appeler l’estafette qui ramasse les fous. Aucune folie, aucun délire dans cette saine résistance au brunch Macron. Vous êtes encore en vie dans une époque faite pour votre rejet. Nous n’avons qu’une vie à vivre, l’évidence mérite d’être écrite. Si nous ne choisissons pas les plats du buffet servi, à nous de savoir si nous voulons en être. « L’écrivain est en situation dans son époque  : chaque parole a des ressentiments. Chaque silence aussi. » (1)

……….

(1) Sartre, 1945