Une grève contre les destructeurs de la valeur

Une grève contre les destructeurs de la valeur

Fin de la grève, à Bordeaux, 9h, rectorat.

 

  • Fin de la grève, Rectorat de Bordeaux, 9h, remise des copies, trois jours de retenue de salaire – ce qui est normal et juste.

 

  • Ce qui l’est moins par contre, c’est le tombereau de saloperies et d’infamies déversées à jets continus par une clique de causeurs surpayés et indigents intellectuellement, des censeurs de petites vertus que j’accuse PUBLIQUEMENT et OUVERTEMENT  de soutenir un gouvernement qui vient d’enterrer, avec les grands cris d’une opinion encore trop enténébrée, le diplôme national du baccalauréat en France. Cette clique n’a pas de quoi s’étonner des barbouzeries administratives étant donné qu’elle conforte  son pouvoir de nuisance sur les mêmes principes ou peu s’en faut.

  • Ce qu’il fallait bien comprendre dans cette affaire de prise d’otage un peu rocambolesque, il faut le dire, c’est que les professeurs accordaient au fond une plus grande valeur à l’otage que le ministère. Peut-être pensions-nous naïvement qu’il était impossible de siéger sans copies ? Que nenni les amis. L’enjeu est ailleurs et il est autrement plus profond. Il pose le problème de la valeur.

 

  • Pour moi, voir Platon en face de Beigbeder dans un livre Humanité, littérature, philosophie, dans un enseignement loufoque,  CHOISI SANS CONSULTATION REELLE DU CORPS PROFESSORAL CONCERNE, qui nous impose la bivalence, en remplacement de la SERIE LITERAIRE, fondamentale pour la philosophie,  et tout cela en douce avec la complicité des éditeurs et de quelques professionnels de la communication, cela justifie un motif à lui seul suffisant pour faire trois jour de grève dure en période d’examen. Cette question rejoint les demandes démocratiques du RIC portées par les gilets jaunes et des milliers de citoyens durement réprimés, violentés et méprisés par le pouvoir d’Etat pendant des mois. C’est une négation des principes démocratiques, un mépris des citoyens, au profit d’une administration violente et managériale, pleine de morgue. NOUS NE VOULONS PAS DE CELA DANS LA REPUBLIQUE FRANCAISE.

 

  • Sadisme, perversité, zadification,  désobéissance ? Non, grève au motif d’une destruction de mon instrument de travail sans consultation. Cela s’appelle la cohérence politique. Cette destruction là, la destruction de la valeur, qui s’en émeut ? Destruction de la valeur quand une poignée de cuistres a osé faire de Macron un « philosophe ». Destruction de la valeur quand Jean-Christophe Lagarde de l’UDI demande la radiation de professeurs de philosophie en grève. Destruction de la valeur quand on remplace des notes de philosophie par d’autres pour ne pas perdre la face symboliquement en toute hâte. Destruction de la valeur enfin quand l’on prend les citoyens pour des enfants. Nous demandions un dialogue, nous n’avons rien eu. Par contre, toujours plus de destruction de la valeur. Le service public en est une.

  • Nous devons par conséquent, pour lutter contre ces nihilistes de supermarchés, reconstruire de la valeur et pour cela, nous devons mettre un peu de notre peau sur le tapis. C’est imparable, nous devons payer de nous-mêmes pour reconstruire de la valeur. Pour l’heure ce sera trois jours de grève. Eric Brunet ? Destruction de la valeur esprit. Ruth Elkrief ? Destruction de la valeur probité. Accuser des professeurs en grève de saborder le baccalauréat alors qu’ils le défendent contre des destructeurs qui justifient la barbouzerie administrative. Bandes de comiques !

  • Oui, tout cela est risible et nous nous sommes payés le droit de rire de vous, nihilistes résignés. Nous allons reconstruire de la valeur, pierre par pierre dans votre infâme bouillie macronisée. Nous allons venir vous chercher chez vous, comme chantaient les gilets jaunes, souvenez-vous, mais mesurez bien la valeur de ce « vous ». Nous allons démasquer vos ruses qui détruisent de la valeur, vos arnaques qui enfument l’auditoire, vos logiques dégueulasses qui préfèrent au fond des pets de bouche au travail d’instruction. Oui, misérables cruches serviles, nous sommes vos ennemis et vous l’avez parfaitement compris. Nous nous connaissons bien. A partir de demain, vous aurez en face de vous un COLLECTIF qui va défendre des valeurs contre vos logiques de pourrissement et de destruction, ces anti-valeurs qui vous vont si bien, misérables traitres.

Un collègue professeur de philosophie, le 29 juin 2019

Message envoyé par un professeur de philosophie, le 29 juin 2019

 

  • « A une majorité, nous avons pris la décision de faire grève le jour de la remise des notes. Cette action est purement symbolique puisque les délibérations se dérouleront comme prévu ou avec un jour de retard. Mais l’essentiel est de frapper les esprits quand on ne peut frapper rien d’autre. Notre métier est en train de changer dans des proportions vertigineuses : flicage, tâches administratives, contenus d’enseignement  pitoyables, autorité et liberté pédagogique bafouées, choix du profil d’enseignement par le chef d’établissement (place au copinage, au népotisme et au clientélisme), recrutement par contrat d’étudiants sous formés et corvéables, classes surchargées et indifférenciées et j’en passe. C’est l’effondrement de l’école de la République, méritocratique, exigeante et égalitaire. C’est l’intrusion brutale des méthodes de management néo-libérales dans une machine bureaucratique qui, historiquement et culturellement, voue une méfiance crasse à l’égard de toute expression de singularité et d’originalité en son sein. Les têtes creuses du formalisme pédagogique et du flicage administratif ont gagné la bataille. Nous voilà déconsidérés et marginalisés au sein même de l’institution que l’on sert et que l’on fait perdurer dans le même temps. »

J’ajoute que nous y perdrons tous, y compris les malins qui devront vivre dans une société où la bêtise collective nuira aussi à la jouissance stérile de leur indifférence individuelle.

 

 

L’incendie pascalien – Gnôthi séauton

L’incendie pascalien

Gnôthi séauton

 

 

  • « La cathédrale a été la réussite unitaire d’une société qu’il faut bien appeler primitive, enfoncée beaucoup plus loin que nous dans la misérable préhistoire de l’humanité. » Cette phrase, écrite il y a exactement soixante ans (Internationale situationniste, III, décembre 1959) a deux têtes. La première, stupidement progressiste, veut nous faire croire que nous avançons, que le regard rétrospectif sur l’histoire nous rend modernes, avant-gardistes, quelque chose de ce genre. Laissons de côté ces puérilités qui ne sont énoncées que pour satisfaire l’ego flottant. La seconde tête de la phrase est plus essentielle : « la réussite unitaire d’une société ». La construction séculaire d’une cathédrale comme Notre-Dame  de Paris n’est pas simplement « un libre exercice de formes plastiques », ce à quoi se résume bien souvent l’urbanisme aujourd’hui : une production à la va-vite de structures désocialisées à haut coefficient de rentabilité immédiate. La cathédrale, ajoute le texte, a une « réalité psycho-fonctionnelle ». Elle est, à un moment de l’histoire, l’âme d’une société toute entière, le centre de gravité, politique, économique, spirituel d’un peuple. Sans cela, est-elle autre chose qu’un parc à thème ?

 

  • En effet, à coups de milliards d’euros, de mécénat public-privé, d’appels aux dons, de décennies d’échafaudages et de kermesses médiatiques, la cathédrale Notre-Dame sera reconstruite. Mais que signifie aujourd’hui exactement ce mot, reconstruire ? De quelle réussite collective et unitaire sommes-nous encore capables ? Une speakerine parmi d’autres (il est inutile de surcharger sa mémoire d’éphémères patronymes) s’aventurait hier soir : « nous sommes des bâtisseurs de cathédrales ». De toute évidence, une flèche en cache une autre.

 

  • Un détail lui échappe, ce nous n’existe plus. Ce nous unitaire dont parlent les situationnistes, réalité psycho-sociale d’une époque, a été savamment, avec quelques profits, remplacé par un je sans dimension, un je flottant auquel il arrive, par spasme, de se ressouvenir ému de son enracinement. Hormis quelques débiles incapables de ce peu, torche-culs d’un marché sans tête, rares sont ceux hier qui ne priaient pas pour que l’ensemble de l’édifice, partiellement dévasté, résiste aux flammes. J’utilise le mot prière pour nommer le sanglot de la créature impuissante et avec plus de discernement que les zombies dépolitisés ne le font pour le mot laïcard. Prière, ne signifie pas forcément prière à Dieu mais aussi recueillement de soi à soi. C’est ici que la philosophie, celle qui échappe par chance aux magazines de la prostitution publicitaire, a quelque chose à nous dire, au-delà des mots d’ordre et des éléments de langage.

 

  • Notre époque, globalement négligente, la preuve encore hier soir, affectionne par dessus tout les étiquettes. Chacun est tenu de jouer son rôle, de répondre à la demande réelle ou fantasmatique, de coller à une image de soi. Dans cet atelier de gommettes, une question est pourtant rarement posée  : qu’est-ce qui peut encore nous arracher à nous-même, nous sortir de l’isolement et du repli ? Ludwig Feuerbach, que l’on associe souvent sommairement à la critique de l’aliénation religieuse, a ce mot essentiel dans L’essence du christianisme : « la distinction entre l’humain et le divin n’est pas autre chose que la distinction entre l’individu et l’humanité. » En ce sens, comme le rappelle justement Henri de Lubac dans Le drame de l’humanisme athée, Feuerbach repousse le titre d’athée. « Le véritable athée, écrit Feuerbach, c’est celui pour qui les attributs de la divinité, tels que l’amour, la sagesse, la justice ne sont rien. » Le véritable athée est au fond un nominaliste qui casse les outils en jouissant de sa pose dans un onanisme intellectuel à la fois stérile et vain. Un fétichiste qui se dispense de concevoir le fond en jouant sur la forme, pensant liquider l’essence en refusant l’existence. Ces nominalistes courent les rues et les boutiques du savoir. Aujourd’hui, ils seront catholiques, demain philosophes, humanistes si le mot, dans trois jours, est plus porteur. Libertaires pourquoi pas, libéraux, admettons. Ils ne défendent rien mais ils se positionnent. Les symboles sont pour eux des chaises musicales.

 

  • Faut-il abattre Dieu pour avoir foi en l’homme ? Feuerbach le pensait, il en faisait même le problème de l’homme, comme si des idéalités bouchaient le long chemin de l’émancipation. Sacrifier toute forme de transcendance pour parvenir à la conscience délivrée de l’humanité. Hier soir, c’est justement cette question que nous pouvions intimement nous poser en regardant brûler Notre-Dame, en espérant que tout ne s’effondre pas  : où en sommes-nous de ce sacrifice, où en sommes-nous de nous-mêmes, quelle « réussite unitaire » pouvons-nous encore espérer ? Les plus grands maîtres de la critique critique, Feuerbach en fait assurément partie, ne pouvaient pas se figurer que tout cela conduirait au triomphe sans partage d’un nominalisme de pacotille, à ce marché débilitant, à ce tourisme sans âme dans les restes de « l’aliénation religieuse », cette supposée « préhistoire de l’humanité ». 

 

  • En référence au gnôthi séauton, ce précepte des Pères de l’Eglise, Ludwig Feuerbach portait une exigence dans sa critique, celle d’une inscription dans le monde. Il n’était pas un idolâtre de la contemplation vide de soi, de la jouissance idiote. Il pensait puissamment et conjointement la critique radicale des illusions de l’esprit et la conservation lucide des valeurs de l’homme. C’est justement cette ligne fragile, hautement philosophique, que nous ne parvenons plus à tenir lorsque nous plaquons des idéalités sans contenus sur une matérialité de plus en plus vulgaire. Un exemple, l’idée de Dieu en supplément d’âme d’une crétinerie démagogique consommée dans l’individualisation somnambulique des parcours scolaires.

 

  • « Les attributs ont une signification propre, indépendante ; par leur valeur ils forcent l’homme à les reconnaître ; ils s’imposent à lui, ils se prouvent immédiatement à son intelligence comme vrais pour eux-mêmes. » Pascal ne dit pas autre chose que Feuerbach ici : la raison a besoin de se sentir humiliée pour ne pas divaguer. Qu’est-ce qui peut encore humilier cette raison fonctionnelle et son sentiment de toute puissance, qu’est-ce qui peut encore s’imposer à une intelligence qui fait de sa malice le tout de la vie de l’esprit ?

 

  • L’incendie de Notre-Dame ne nous rapproche pas de l’idée de Dieu mais de nous-même, de ce que nous devenons, du souci que nous portons à ce devenir. A la fin d’Anarchie et christianisme (1988), un livre puissant, Jacques Ellul laisse la parole à un prêtre, Adrien Duchosal qui se dit catholique et anarchiste : « Finalement affirmer ou nier l’existence de Dieu est sans intérêt, ce qui compte c’est le goût que donne la vie. Elles sont vaines les discussions des philosophes et des théologiens cherchant à prouver qu’ils ont raison en s’imposant comme maîtres penseurs. » Nous n’avons plus que cela pourtant, des discoureurs, des faiseurs d’arguments, des prosélytes morbides et sans joie, des sceptiques mondains, des nominalistes dans l’air du temps, des matérialistes sans matière à penser. Le grand cirque des identités en péril dresse son chapiteau pour faire de tous ces bruits un spectacle de plus. Les donateurs suivront, à grands bruits, des dizaines de millions par ici, des centaines de millions par là, de quoi redorer le blason des plus gros faiseurs de fric de l’époque.

 

  • La charpente de Notre-Dame, à jamais détruite, nous rappelle, encore fumante, qu’en dépit de tous les délires infinitistes, tout finit. Rien n’est immortel. A son terme, tout disparaît. Tout ne peut pas être simultanément. Il existe des contradictions essentielles et irréductibles. Tout ne peut pas être reconstruit, la rationalité technologique est aussi impuissante et finie que nous le sommes. C’est face à cela que nous pouvons nous situer en faisant taire par la critique sans reste le vacarme des mots creux démultipliés par les technologies de communication planétaire  : « nous sommes des bâtisseurs de cathédrales » ? Redescends sur terre, irréelle gargouille, médite sur tout ceci. Ce pari vaut bien une messe.

Tiens, j’ai 44 ans.

Grand débat, scène de haute comédie

Grand débat national, scène de haute comédie

  • Il est fini le débat ? Oui, non, encore ? Pardonnez-moi, je dormais en fond de salle. Une dernière lichette ? Avec les intellectuels peut-être, mon débat préféré dans la série. Ah, du grand art Madame. A la hauteur du moraliste de l’info à Saint Emilion, pinard, culture et grand oral. Le décor en sus, tapis de sol et moquette. Gobelets à bouche pour chacun. Un rappel ?

 

  • Le Phénix de Bourghteroulde n’a pas été si mauvais au fond pour un acteur de seconde zone. Personne d’ailleurs ne lui a demandé de rivaliser avec la comédie française. La tournée a eu son petit effet, c’est pas mal pour un débutant. A quand le stade de France ? Il paraît même que les contributions au grand débat national se comptent en millions. Les chiffres, les amis, toujours. Les gazettes s’affolent : « brillant », « sublime »« un pur talent », « quel homme ! » Est-ce un succès populaire ou une pièce montée par quelques courtisans ? Ici, il est vrai, les avis divergent. Certains parlent d’un exercice inédit sous la Ve République, d’autres crient au scandale et à l’imposture. Avec l’argent du contribuable, les restes de l’exception culturelle à la française, soutenir sur fonds public un théâtre de boulevards aux goûts parfois douteux. Ne nous a-t-il pas diverti tout de même le théâtreux avec ses effets de manche et son rictus de clown ? Il nous a au moins donnél’occasion de commettre quelques traits d’esprit. On a suivi le voyage. Un tour de France de la parlotte au milieu des grisonnants et des cordons de CRS. Un jouvenceaux lui a même offert une brioche.

 

  • Les premières manifestations en novembre, l’inventivité de cette révolte, ne laissaient pas forcément présager que nous allions revisiter les grands classiques de l’opéra-bouffe. Ou peut-être s’agit-il d’une performance d’avant-garde, plus proche du situationnisme, de la dérive expérimentale, que de l’opera buffa. Cela dit, le duo Schiappa-Hanouna, intermezzo et mascarades, marqua les esprits. Entre deux séances de gaz lacrymogène, le pur grotesque trouva sa place pour offrir à l’ensemble un équilibre qui put plaire aux esthètes. Ce trait de la bouffonne marquera les mémoires : « je trolle le système ! » Pour le prochain grand débat national, je suggère que ce syntagme fonctionne comme un rituel. La bouffonne Schiappa, chapeau à clochettes et hautes bottes, passerait devant le théâtreux de province en gloussant : je trolle le système, je trolle le système ! Le public à coup sûr rirait plutôt que d’enfiler, le samedi, son gilet. Que toute cette mascarade de débat serve au moins à cela, à divertir le peuple, comme jadis il l’était. Le peuple, les amis, n’est pas bien regardant. Il veut du bon spectacle pas des faux enseignants, des pseudo philosophes ou des cuistres rampants. Peut mieux faire je dirais.
  • Je lis ici ou là d’étonnants journalistes. Ils se demandent gravement ce qu’il peut en sortir. Les conclusions de la chose arriveraient bientôt ? C’est à se demander si eux aussi, ma foi, ne font pas tous partie de ce piètre opéra. Le rappel peut-être, est-ce encore dans la pièce ? Etes-vous donc sincères en pensant qu’il pourrait sortir de tout cela autre chose que des pets ? Non, quand on joue une pièce en plaçant sur la scène des bouffons déguisés en hommes politiques, menteurs impénitents d’un pouvoir qui pourrit, il est bon d’assumer de jouer la comédie. A ce prix, je l’accorde, l’entreprise est jolie. Elle se gâte quand les torses se bombent en rappelant la loi sans enlever la clochette, en prenant la bouffonnerie au sérieux et le public pour un parterre de gueux dépourvu des vertus que l’on s’accorde à soi.

 

  • La bouffonne et sa cloche n’a rien à dire au peuple. Personne ne lui demande d’éclairer le parvis ou de faire la synthèse dans son petit esprit. Puisqu’ils sont là pour ça, pour jouer la comédie, Hanouna, Macron, Schiappa et compagnie, en masquant le cynisme de leur économie, qu’ils saluent le public et qu’ils quittent la scène. Lumière, rideau, la comédie s’achève. Des coulisses on entend d’un son déjà lointain : je trolle le système, je trolle le système. Et puis plus rien.

Contre L’idée de Dieu dans le programme des classes terminales

Contre l’idée de Dieu  dans le programme de philosophie des classes terminales

  • L’élaboration du programme de philosophie est une question majeure. Elle concerne les fondements des représentations de notre République. A l’heure où des chargés de communication se piquent de la défendre, quand il est bienvenu de rappeler en théorie  ses principes pour mieux les trahir en pratique, nous assistons à un dévoiement qui ne devrait laisser aucun citoyen indifférent. Depuis des décennies, nous sommes les témoins privilégiés, justement en France, d’une opposition dûment mise en scène par les faiseurs d’opinions : les progressistes contre les conservateurs.

 

  • La bruyante mise en scène de ces deux camps n’est qu’un spectacle dérisoire. A ce sujet, l’introduction de l’idée de Dieu (si le projet soumis au CSP est accepté en l’état) reflète parfaitement la situation dans laquelle nous sommes. Afin de répondre à un délitement intellectuel qui fait prendre la première opinion venue pour une idée, des universitaires formés à l’histoire de la philosophie trouvent heureux de se réfugier dans leurs vieilles marottes métaphysiques. L’idée de Dieu en fait partie. Remettre de la transcendance dans un monde sans âme, du numineux au fin fond du trou de l’horizontalité postmoderne, voilà pour le beau projet. Si, au passage, la République pouvait donner quelques gages aux religieux, mâtiner de raison les plus étonnantes extravagances de l’esprit, le professeur de philosophie n’aurait pas usurpé sa nouvelle fonction : pacifier à grandes lippées d’aplats métaphysiques la bouillie ambiante. Quand les progressistes s’accommodent de presque tout, les conservateurs assaisonnent le presque rien. Le must est d’être les deux à la fois (voir photo ci-dessous). Subtile, n’est-ce pas ? Le sérieux de la pensée réflexive attendra. La conscience, critique et républicaine, elle, disparaît.

  • Contrairement à la religion ou au fait religieux, des évidences culturelles et historiques, des faits de civilisation, l’idée de Dieu peut venir à l’esprit ou pas. Que répondre à un élève qui objecterait, comme Sigmund Freud a pu le faire à Romain Rolland à propos du sentiment océanique : moi, je n’ai pas l’idée de Dieu. Faudra-t-il la lui bourrer en première partie dans le crâne pour mieux la réfuter ensuite ? Abonder dans son sens pour s’évertuer à faire naître l’idée en deuxième partie ?  A moins qu’il ne s’agisse de prendre l’idée de Dieu comme un objet intra philosophique, comme un élément constitutif de son histoire ? Revisitons pour l’occasion la présence du grand caché dans les programmes de philosophie depuis 1902.

 

  • Dans le programme de 1902, Dieu apparaît dans la partie Métaphysique sous l’intitulé : Les problèmes de la philosophie première : la matière, l’âme et Dieu. En 1925, Dieu trouve sa place dans La philosophie générale, Les grands problèmes métaphysiques. En 1942, pas de changement. En 1960, Dieu rentre dans un grand domaine : la connaissance. En compagnie de la mémoire, de la pensée logique, de la vérité, de la connaissance de l’homme et de l’idée de connaissance métaphysique et de bien d’autres notions. Un concept parmi d’autres. Sa disparition date de 1973. A cette date, la métaphysique reste au programme dans une partie intitulée Anthropologie, métaphysique et philosophie. Contrairement aux parties L’homme et le monde, La connaissance et la raison, La pratique et les fins, cette partie ne chapeaute aucune notion, une sorte de point d’orgue au cours de philosophie. Le professeur a tout loisir de travailler Carnap pour qui les énoncés métaphysiques sont dénués de sens, Nietzsche et le mensonge de la chose en soi ou Comte et la métaphysique comme maladie chronique de l’esprit humain.

 

  • Ce bref tout d’horizon nous enseigne trois choses. Tout d’abord l’idée de Dieu n’a jamais été une notion du programme de terminale en philosophie. Il s’agit donc d’une innovation sous la forme d’une notion composée qui n’a rien d’élémentaire. Cette notion se trouve chapeautée par la métaphysique, ce qui constitue un retour au programme d’avant-guerre, il y a de cela quatre-vingts ans, une époque où la responsabilité était associée au problème des sanctions et ou une notion s’intitulait La famille :  son importance sociale et morale. Le programme de philosophie, quand Sartre rédigeait L’Etre et le Néant (1942), pouvait ainsi seconder sans mal l’ordre moral de la France à genoux.

 

  • A l’époque, le cours de philosophie s’adressait à une toute petite élite sociale et culturelle, une infime minorité de français formée aux humanités, celles du latin et du grec (pas les Humanités science po culture générale Mathiot-Blanquer), capable de recevoir un cours sur Les problèmes métaphysiques posés par la psychologie ou Rapports de la morale avec la métaphysique, deux parties du programme de 1942. Dieu, l’idée de métaphysique, ces notions prenaient place dans un contexte intellectuel qui rendait possible leur compréhension. A l’exception d’une infime minorité d’élèves (qui se tourne aujourd’hui de plus en plus vers des établissements privés), les élèves de terminale en 2019 n’ont plus les capacités d’abstraction et la docilité cognitive, la discipline et la distance intellectuelle, pour recevoir de telles notions sans les juger immédiatement depuis leurs propres croyances : je crois, je ne crois pas. Penser le contraire est au mieux une naïveté, au pire une posture hypocrite qui cache en arrière-plan des intentions autrement moins avouables. On ne peut pas introduire des notions aussi difficiles à penser (y compris pour des professeurs aguerris et je ne parle même pas des étudiants en L2 qui feront bientôt cours devant les classes de terminales) sans tenir compte du contexte et des conditions de leur réception.

 

  • Il s’agit donc d’autre chose, d’une greffe qui ne répond à aucune nécessité intellectuelle. Le motif de cette réintroduction, ce retour au schéma du programme de 1942, est idéologique. Il va de soi que l’idéologie avance masquée mais c’est aussi la fonction de la pensée critique de comprendre l’implicite, le latent, ce qui échappe aux lectures immédiates et angéliques du monde et des rapports de force qui le gouvernent. La République est aujourd’hui déstabilisée par de nouveaux cléricalismes. La laïcité, dans les faits, est menacée. Souâd Ayada, à la tête du CSP, le sait parfaitement et elle n’a pas caché ses craintes de voir l’enseignement de l’Islam (et pas d’une autre religion) dévoyé, dans la République, par des approches prosélytes et fort peu critiques. Elle a déjà exprimé ses craintes en commission à l’assemblée. Sa thèse sur la métaphysique et l’Islam place cette religion à une hauteur qui n’est pas celle de la rue. La foi du charbonnier de ma grand-mère, devenue la foi du vendeur de portable aujourd’hui, n’ a rien à voir avec les fines subtilités de sa métaphysique. Pour la foi charbonnier, Dieu n’est pas une idée spéculative réfutable par une métaphysique spéciale. Quel professeur se risquera à faire de l’idée d’Allah une idée réfutable rationnellement devant des élèves qui peuvent faire de la critique de cette croyance, pour toutes sortes de raisons, un casus belli ou un prétexte pour défier l’institution ? Il est possible que cette situation évolue, il est encore possible et souhaitable que les musulmans en France finissent par être globalement aussi indifférents à la critique de leur religion que les chrétiens peuvent l’être aujourd’hui. Ce n’est pas encore le cas. En vingt ans, je n’ai jamais eu à affronter le rejet d’un texte de Nietzsche critique du christianisme. Mais il n’existe pas, dans les recueils de textes philosophiques, l’équivalent d’une imprécation aussi virulente contre l’Islam, l’équivalent de L’antéchrist. L’introduction d’une œuvre dans les programmes qui porterait une telle critique contre l’Islam ferait aujourd’hui scandale. Souâd Ayada le sait mais ce n’est pas elle qui assurera le cours de philosophie sur cette nouvelle notion. Ce n’est pas son problème ni celui de monsieur Guenancia. L’idée de Dieu nous oblige à nous poser de telles questions, des questions pénibles pour les professeurs de philosophie du secondaire.

 

  • L’idée de Dieu n’est pas la religion. Cette notion désigne la relation intime que le croyant a avec Dieu, l’idée qu’il s’en fait. Cette relation n’a pas à être l’objet d’un cours de philosophie. Les instigateurs du programme de philosophie mettent de facto les professeurs de philosophie en porte-à-faux. Autant la religion peut être pensée comme un fait de culture, autant l’idée de Dieu nous renvoie aux convictions du croyant. L’enseignement de la philosophie doit se placer à côté, faire ce pas de côté, investir d’autres domaines. Montrer que l’on peut penser justement sans l’idée de Dieu. Que ce pas de côté n’est pas une provocation à l’égard des religions révélées mais un autre terrain, un nouvel espace à découvrir. La notion l’idée de Dieu, dans le contexte qui est le nôtre, n’ouvrira aucun espace. Bien au contraire, elle refermera l’espace philosophique. Il n’est pas certain – et c’est tout le problème au fond – que des universitaires épris de mysticisme accordent un quelconque crédit à cet autre espace de pensée. Pour eux, tout part de la métaphysique, y compris l’esprit, le corps, le désir, et tout y retourne. Mais ce qui vaut à l’université, dans des petits cénacles bien mis, ne vaut pas en classes terminales. L’espace de confiance et  de sérénité que se doit de construire le professeur de philosophie est une composition avec l’existant, le réel, une autre notion fondamentale qui disparaît du programme.

 

  • Pour quelle raison ne pas avoir retenu cette notion dans les programmes des séries technologiques ? Le risque de voir la foi  du charbonnier resurgir au détriment des fines arabesques métaphysiques serait-il plus grand que dans les séries générales ? L’introduction de cette notion est une absurdité, pour les croyants, pour les athées, pour les agnostiques. Une sottise pour les croyants qui œuvrent aux valeurs de la laïcité, une provocation pour les autres quand le professeur de philosophie fera l’examen critique de la notion en question. J’hésite, au moment de conclure, entre la bêtise et l’enferment mental. Les deux se rejoignent peut-être. Bêtise de ramener l’enseignement de la philosophie en classes terminales sur un terrain miné et au fond stérile ; enfermement de ne voir la cité des hommes que depuis sa petite lucarne spiritualiste. Une fois encore, le déni du politique est maximal. Ces faiseurs de programmes bâclés n’ont toujours pas compris que l’enseignement de la philosophie est au sens strict un acte politique. A moins qu’ils l’aient trop bien compris et qu’ils désirent s’en débarrasser. Ce en quoi les conservateurs aveugles retrouvent en fin de course les progressistes ahuris et la cohorte des pédagogistes crétins dans un déni fondamental de l’idée républicaine bien loin de celle de Dieu.

 

 

Du sujet à l’idée de Dieu – Seconde réflexion sur le projet de nouveau programme de philosophie

Du sujet à l’idée de Dieu – la grande régression de la philosophie d’Etat

 

Lettre ouverte au CSP

………..

  • Progressivement, deux jours après la diffusion du nouveau programme, de nombreux professeurs de philosophie du secondaire commencent à réagir à la régression que constitue un projet déjà très avancé. Cette régression historique ne pourra aucunement se cacher derrière un soi-disant retour à l’élémentaire, pas plus qu’elle ne pourra mettre en avant une volonté d’allègement d’un programme de philosophie désormais destiné à tous les élèves de la filière générale. Des choix ont été faits, dans la précipitation désormais habituelle, sans concertation réelle des professeurs de philosophie du secondaire, qu’ils enseignent actuellement dans des séries générales ou technologiques. Alléger un programme de notions à traiter revient de fait à exclure certaines d’entre elles mais cela ne nous explique pas pourquoi le sujet a été remplacé par la métaphysique (un domaine qui n’a absolument rien d’élémentaire), pourquoi l’idée de Dieu prend la place de la conscience, de l’inconscient, d’autrui et de la notion d’homme qui n’apparaît plus dans le programme autrement que sous le chapeau anthropologie – autrement dit une science de l’homme et non une compréhension de l’homme en tant que sujet réflexif de ses pensées et de ses actions.

 

  • Le choix fondamental, consistant à substituer l’idée de Dieu à l’homme, dans une partie essentielle du programme de philosophie, peut être interprété de différentes manières. S’agit-il de donner des gages à des lobbies religieux ? De montrer à quel point la République est œcuménique pour se prémunir contre des attaques anti-séculaires, jusqu’au programme de philosophie des classes terminales ? D’accorder une place dominante aux monothéismes – il existe bien des religions sans Dieu ? De neutraliser en retour les questionnements réflexifs sur l’homme, sa conscience, sa part d’ombre, ses désirs (la notion de désir se retrouvant désormais chapeautée par la métaphysique) ? D’exclure au fond cette partie du programme très appréciée des élèves qui consiste pour eux à se penser, une attitude qui est, depuis le philosophe Socrate, au fondement même du questionnement philosophique, au fondement de notre métier ?

 

  • Ce projet de programme, hors de toute consultation sérieuse, se retrouve décapité : un corps sans tête. Sans tête et sans affects. Le vivant, une notion essentielle de la réflexion philosophique actuelle disparaît également de la liste des notions. On pourrait voir dans ce programme notionnel un travail bricolé à la hâte sous la pression du ministère, mais cela reviendrait à ignorer sa cohérence interne : l’éviction de la conscience critique. Les notions, comme celle du travail, qui supposent de penser une relation conflictuelle au monde, donc problématique, sont évacuées. Un programme sans problèmes en somme.

 

En conséquence, nous proposons :

 

  • 1) Le retour du domaine de l’homme / du sujet comme grande partie en lieu et place de la métaphysique. La notion homme doit être réintroduite avec le couple conscience / inconscient. Rappelons que l’inconscient ne désigne pas simplement l’œuvre de Sigmund Freud  mais toute interrogation qui prend pour objet le latent, l’implicite, le refoulé, à une échelle individuelle ou collective. De la réflexivité justement, l’essence de notre travail.

 

  • 2) Le retour de la notion de travail justement. Cette suppression correspond à la tendance du nouveau programme de sciences économiques et sociales : plus d’exploitation, d’aliénation, de plus-value mais le seul marché, forcément libre et démocratique. Là encore, sous couvert de fausse élémentarité, la dimension conflictuelle et critique de la pensée est évacuée.

 

  • 3) La suppression de l’idée de Dieu enfin. Cette antienne n’a strictement rien à faire dans l’école de la République. Les professeurs de philosophie peuvent penser avec leurs élèves la religion, le fait religieux (en accordant une place à la métaphysique pourquoi pas, partie importante de l’histoire de la philosophie) mais certainement pas l’idée de Dieu, en particulier quand son introduction se paye au prix de la décapitation de l’homme. La République, laïque, une et indivisible, n’a pas à donner des gages aux religieux. L’enseignement de la philosophie encore moins.

 

  • En conséquence, en l’absence d’explications claires sur les raisons qui ont motivé cette réorientation historique majeure de l’esprit de l’enseignement de la philosophie en terminale, nous demandons l’ouverture d’un moratoire. La constitution d’un groupe de professeurs de philosophie de terminale indépendant et la refonte de ce projet à la fois bâclé et contraire aux valeurs de la République auxquelles les professeurs de philosophie du secondaire restent indéfectiblement attachés.

 

Le comité de résistance des professeurs de philosophie du secondaire (CRP)