Raphael Enthoven, le maître causeur

Raphael Enthoven, Le maître causeur

(ou l’œuf mi Mollat)

« Mais il est toujours amusant à Paris, de voir naître un nouveau snobisme »

François Nourissier, « Les philosophes à Rolland-Garros », 5 juin 1977.

 

  • 18 heures, hier soir, chez le marchand de livres Denis Mollat qui viendra en personne recevoir le causeur avant la causerie. Une majorité de femmes dans ce parterre poivre et sel. Un rang derrière : « le voilà, en plus il est beau, il a tout pour lui. » Les dames se pâment, elles glougloutent, c’est qu’elles sont venues voir le médiatique. Celle qui lui tend le micro sur l’estrade commence par rappeler que le livre (lequel ? aucune importance, mon ami, profite d’abord du spectacle le reste va venir) est étonnement drôle. Le causeur tout sourire : « je ne pensais pas que mon livre puisse être drôle ». La salle glousse, l’ambiance est bonne, offerte à la pénétration du verbe. Oignons donc ensemble ces toutes dernières « morales provisoires ». 

 

  • La speakerine, mal formée comme elles le sont toutes, condition du métier, surabonde en obséquiosités ; ça dégouline un peu au-delà de l’estrade. Épongez mesdames, on patauge. La mauvaise messe commence comme la venue de l’ange, tombé du ciel. Pourquoi, justement aujourd’hui, écrire des « morales provisoires » ? Faire référence à cette formule qui était aussi celle, en 1977, d’un dénommé Bernard-Henri ? Que vaut un livre qui n’est autre que le compactage de chroniques radiophoniques ? Quel est le statut de ce discours, supposé philosophique, qui active plus les glandes que la jugeote ? Y a-t-il un problème d’ensemble ? Un système de pensée ? Des objets réels soumis aux jugements sur lesquels nous pourrions confronter nos évaluations ? Ces bonnes questions ne font pas sens dans un tel contexte promotionnel. Elles introduiraient de fait un décentrement vis-à-vis du causeur, une relativisation de l’immaculée conceptualisation, un effort de pensée peu propice au commerce de l’ange un peu passé, la seule finalité de ce dispositif en carton pâte.

 

  • Pour un esprit formé et au travail, écouter le maître causeur à 18h chez Mollat est une épreuve stoïcienne. Il y a une dizaine d’années, j’aurais provoqué le petit scandale, jouant dans ce théâtre des vanités le rôle du bouffon agitateur que le public aime détester. Sans lui, hélas, la soupe est forcément plus tiède. Elle le fut. Quelques minutes avant l’épreuve, j’ai pourtant feuilleté le dernier volume, celui à vingt-et-un euros aux Presses de l’observatoire, une maison d’édition machine de guerre récente qui fait dans le people. Impossible de retenir quoi que ce soit de cette succession de petits chapitres, de moignons. Le plaisir de faire des phrases l’emporte trop souvent sur l’ordre des raisons.

 

  • Au fond, peu importe l’objet, ce n’est pas à cela que sert le maître causeur. Sa réussite est de nous inviter, par une séduction assez sale pour celui qui ne perd pas de vue la logique du propos, à penser à côté. Les thèmes, des marottes médiatiques, sont l’occasion d’un discours convenu, trémolos et grands gestes, sur l’anti-racisme, le féminisme, la démocratie etc. Un propos suffisamment général pour ne pas se risquer sur l’écueil du réel. Une causerie qui raffole des pseudo-contradicteurs, des invectives confuses que le hâbleur compile pour faire valoir sur elles et à peu de frais l’ampleur de sa lucidité. On s’accorde ici ou là sur quelques évidences. La superdoxa n’est pas toujours à jeter. Elle remplit son office quand le temps manque pour en faire la genèse.

 

Le maître causeur ne pense pas des problèmes, il dit ce qu’il faut penser de ceux qui font problème.

 

  • Il se veut maître des consciences tout en se retirant le droit de prescrire aux autres les fruits mûrs de son « intranquillité ». Il est maître de sagesse, juge des bons points et des arguments vicieux. Il capitalise sur le sens commun qu’il auréole d’un supplément de culture (Proust, Céline, mais le bon) comme on dépose un coulis frais sur une génoise encore tiède. « Soral est une bête », le propos glisse comme une pelle à tarte. Qui en veut encore ? Les dames hochent la tête. L’une d’elle, émue, tient enfin son micro. « Vous êtes beau et vous avez quelque chose à dire aux femmes. Que doivent-elles faire ? » Le mondain est une éducation et un dressage, le maintien par ceux qui veulent en être de ceux qui comptent. Quand il s’associe au marché du désir et de la pseudo-transgression, il soutient le consensus économique. Prendre le micro à son tour ? Invectiver le maître causeur ? Casser l’ambiance ? C’est une option qui n’est jamais à exclure a priori, pourvu que l’action ne soit pas sans gaieté.

 

  • Pourtant, hier en fin d’après-midi, le cœur n’était pas à l’ouvrage. Nous avions (à deux le pensum est tout de même plus léger) le sentiment d’être au chevet d’un grand malade. Je ne parle pas ici du maître causeur, dont la névrose de séduction en vaut peut-être une autre, mais de l’esprit critique, exténué, dévitalisé, sans puissance. Une immense dépression de l’être au service d’un marché de pacotille, une usure terminale qu’entrevoyait déjà son père, Jean-Paul Enthoven en 1977.

 

  • Il aurait fallu rappeler (mais l’affligeant spectacle faisait à lui seule une totalité harmonieuse) ses propos pour expliquer clairement où nous en étions en 2019. Jean-Paul Enthoven fut en effet un des premiers, dans les colonnes du Nouvel Observateur, à soutenir le livre de Bernard-Henri, La barbarie à visage humain, et sa morale provisoireUn soutien qui prit la forme d’un appel à la sagesse et à la lucidité : « le plus sage est de hâter la lucidité publique et de ne plus se payer les uns les autres avec de la monnaie de singe. » La monnaie dont il est question se sont évidemment les idéologies politiques, marxistes en premier chef, mais pas seulement. « Cela passe peut-être, ajoute le père du maître causeur, « par une critique de ce socialisme porteur d’espérance et de foi, et qui, à force de se heurter à l’histoire, s’est confondu avec la somme des illusions que ce livre dénonce. » Dénoncer ne veut surtout pas dire opposer une idéologie à une autre. Le causeur médiatique, fils du père, est beaucoup trop « intranquille » pour se satisfaire d’une telle rigidité dogmatique. Ce sera donc, comme il y a quarante ans,« morales provisoires ». Reste la chute : « la critique devient un genre recommandé. Ce livre a le mérite de nous attendre là où nous risquons bien d’arriver. Essoufflés. » Quarante-deux ans après, nous ne sommes pas simplement essoufflés mais exténués.

 

  • La ligne d’arrivée déjà loin, nous nous retournons pour mesurer l’ampleur du piétinement et de la stérilité. Sous couvert de lucidité, les fils et filles de la génération du père Enthoven, revenue d’elle-même, servent depuis longtemps déjà une soupe insipide à des oreilles encirées. Quelle révolte de l’esprit peut naître d’une telle sauce ? Aucune. C’est aussi à cela que servent les maîtres causeurs : ils sont, sous couvert d’animation culturelle bon ton, les thanatopracteurs d’un ordre social qui ne saurait les desservir. Le public ébahi apprend d’ailleurs que le causeur a quitté France culture pour Europe 1 pour des raisons de pension alimentaire, « mieux payé » dit-il. Rire dans la salle, on est bien.

 

  • La seule question à poser serait celle-ci : qu’est-ce qui peut mouvoir encore le maître causeur dans ce bouillon qu’il qualifie lui-même de « démocratie fatiguée », sans réfléchir d’ailleurs sérieusement à la raison de cette supposée « fatigue ». Bernard-Henri, Jean-Paul, André avaient pour eux, à la fin des années 70, la volonté, non dénuée de visée publicitaire, de révoquer les maîtres penseurs tenus pour « les vrais fourriers de la thanatocratie ». Mais le maître causeur ? Que révoque-t-il lui qui accepte tout pour une pension, pour un dîner en ville avec Denis et une bonne place à Roland-Garros (allusion au texte drolatique de François Nourissier publié dans le Figaro-Dimanche, le 5 juin 1977, « Les philosophes à Roland-Garros »). Peut-être le sentiment d’en être, de participer aux bruits du monde tout en préservant sa belle âme des jugements vulgaires. Peut-être.

 

  • Le maître causeur confia à l’assemblée que sa réussite était toujours de serrer la main d’un adversaire après un débat cordial, de transformer l’animosité en respect mutuel : finalement, nous ne sommes pas si différents. Peut-être est-ce cela qu’il manque pour assurer à tous une place au paradis de la causerie, à cette eschatologie de la liberté « au-dessus de tout » dans les succursales feutrées et demi-molles du marché tempéré : une poignée de main collective et un clignement d’oeil. C’est peut-être pour cette raison aussi que nous nous sommes refusés le petit scandale hier soir, comme l’on se tait en face d’un malade à son chevet.

 

  • Nous voilà, mes amis, gouvernés par cette faiblesse terminale, cet épuisement qui faisait passer hier Emmanuel Macron pour un philosophe et Raphael Enthoven pour un maître à qui l’on demande la vérité de son petit monde. Nous sommes en face de spectres adulés par un public amnésique de demi-instruits et de rombières alanguies. Ce petit monde trafique le langage, glisse d’une allusion à l’autre, se paye le discours de sa confirmation. Il est pénible de devoir cartographier de telles ombres insaisissables. Ce problème est pourtant essentiel dans la cité. Réellement politique.

 

  • Parce qu’il prétend à tout et à n’importe quoi, le maître causeur prétend aussi juger en échappant aux jugements. Quel discours lui adresser encore ? Quelle forme de verticalité peut-on encore lui opposer lui qui excelle dans l’art de cirer les sols et de se fondre dans la tapisserie ? De toute évidence, les soixante-cinq « intellectuels » (il faudrait faire le tri) se sont laissés duper par un autre maître causeur il y a peu. Les maîtres causeurs, philosophes, un must en France, n’ont, en dépit de leurs faiblesses, de cette grande maladie du temps qu’ils traînent de salle en salle, aucune force en face. C’est cette puissance d’opposition à restaurer qui conditionnera en retour un sursaut politique. Ou pas.

Grand débat, scène de haute comédie

Grand débat national, scène de haute comédie

  • Il est fini le débat ? Oui, non, encore ? Pardonnez-moi, je dormais en fond de salle. Une dernière lichette ? Avec les intellectuels peut-être, mon débat préféré dans la série. Ah, du grand art Madame. A la hauteur du moraliste de l’info à Saint Emilion, pinard, culture et grand oral. Le décor en sus, tapis de sol et moquette. Gobelets à bouche pour chacun. Un rappel ?

 

  • Le Phénix de Bourghteroulde n’a pas été si mauvais au fond pour un acteur de seconde zone. Personne d’ailleurs ne lui a demandé de rivaliser avec la comédie française. La tournée a eu son petit effet, c’est pas mal pour un débutant. A quand le stade de France ? Il paraît même que les contributions au grand débat national se comptent en millions. Les chiffres, les amis, toujours. Les gazettes s’affolent : « brillant », « sublime »« un pur talent », « quel homme ! » Est-ce un succès populaire ou une pièce montée par quelques courtisans ? Ici, il est vrai, les avis divergent. Certains parlent d’un exercice inédit sous la Ve République, d’autres crient au scandale et à l’imposture. Avec l’argent du contribuable, les restes de l’exception culturelle à la française, soutenir sur fonds public un théâtre de boulevards aux goûts parfois douteux. Ne nous a-t-il pas diverti tout de même le théâtreux avec ses effets de manche et son rictus de clown ? Il nous a au moins donnél’occasion de commettre quelques traits d’esprit. On a suivi le voyage. Un tour de France de la parlotte au milieu des grisonnants et des cordons de CRS. Un jouvenceaux lui a même offert une brioche.

 

  • Les premières manifestations en novembre, l’inventivité de cette révolte, ne laissaient pas forcément présager que nous allions revisiter les grands classiques de l’opéra-bouffe. Ou peut-être s’agit-il d’une performance d’avant-garde, plus proche du situationnisme, de la dérive expérimentale, que de l’opera buffa. Cela dit, le duo Schiappa-Hanouna, intermezzo et mascarades, marqua les esprits. Entre deux séances de gaz lacrymogène, le pur grotesque trouva sa place pour offrir à l’ensemble un équilibre qui put plaire aux esthètes. Ce trait de la bouffonne marquera les mémoires : « je trolle le système ! » Pour le prochain grand débat national, je suggère que ce syntagme fonctionne comme un rituel. La bouffonne Schiappa, chapeau à clochettes et hautes bottes, passerait devant le théâtreux de province en gloussant : je trolle le système, je trolle le système ! Le public à coup sûr rirait plutôt que d’enfiler, le samedi, son gilet. Que toute cette mascarade de débat serve au moins à cela, à divertir le peuple, comme jadis il l’était. Le peuple, les amis, n’est pas bien regardant. Il veut du bon spectacle pas des faux enseignants, des pseudo philosophes ou des cuistres rampants. Peut mieux faire je dirais.
  • Je lis ici ou là d’étonnants journalistes. Ils se demandent gravement ce qu’il peut en sortir. Les conclusions de la chose arriveraient bientôt ? C’est à se demander si eux aussi, ma foi, ne font pas tous partie de ce piètre opéra. Le rappel peut-être, est-ce encore dans la pièce ? Etes-vous donc sincères en pensant qu’il pourrait sortir de tout cela autre chose que des pets ? Non, quand on joue une pièce en plaçant sur la scène des bouffons déguisés en hommes politiques, menteurs impénitents d’un pouvoir qui pourrit, il est bon d’assumer de jouer la comédie. A ce prix, je l’accorde, l’entreprise est jolie. Elle se gâte quand les torses se bombent en rappelant la loi sans enlever la clochette, en prenant la bouffonnerie au sérieux et le public pour un parterre de gueux dépourvu des vertus que l’on s’accorde à soi.

 

  • La bouffonne et sa cloche n’a rien à dire au peuple. Personne ne lui demande d’éclairer le parvis ou de faire la synthèse dans son petit esprit. Puisqu’ils sont là pour ça, pour jouer la comédie, Hanouna, Macron, Schiappa et compagnie, en masquant le cynisme de leur économie, qu’ils saluent le public et qu’ils quittent la scène. Lumière, rideau, la comédie s’achève. Des coulisses on entend d’un son déjà lointain : je trolle le système, je trolle le système. Et puis plus rien.

Contre la culture vernis, l’école de la confiance et de la com

Contre la culture vernis, l’école de la confiance et les Torquemada du vide

(Nicolas Copernic 1473 – 1543)

  • Bernard Solange, dans La littérature religieuse, rappelle que dans la spiritualité indienne Upanishad signifie s’asseoir aux pieds de quelqu’un. Aux pieds de qui pouvons-nous encore nous asseoir ? Et une fois assis, qu’attendons-nous ? Un savoir hétéroclite, des moignons de culture ou les conditions, à partir de la transmission d’un savoir qui touche la réalité humaine et non quelques compétences techniques, d’une prise de conscience ? Non pas le vague sentiment de soi-même, de son vécu, mais une épreuve de soi, profonde, rendue possible par un enseignement qui ouvre l’esprit à sa difficile compréhension plutôt qu’elle ne l’aliène sur les pacotilles désarticulées utiles aux commerces du monde et aux profits de ses faux maîtres.

 

  • Hier, à l’occasion d’un cours sur la raison et réel, je m’efforçais de faire connaître à des élèves de série littéraire (une série qui disparaîtra dans un an) les travaux et l’œuvre de Copernic, le De revolutionibus (1543, l’année de sa mort) en particulier. Lecture du curieux texte de Pétrius, l’éditeur, inséré dans le livre, une sorte de publicité pour l’ouvrage, quelques rappels de l’héritage de Copernic, l’Almageste de Ptolémée, les instruments d’observation au XVIe siècle, la représentation du ciel qui pouvait être la sienne sachant qu’il observait à l’œil nu. La présentation du triquetrum, une règle d’observation déjà décrite par Ptolémée dans l’Almageste, occasion pour l’élève de se figurer les transformations de perception du monde, d’imaginer les problèmes de mesure au XVIe siècle. Qu’est-ce que percevoir pour Copernic ? Non pas pour soi-même, directement, à partir d’une valorisation immédiate et superficielle du moi mais à travers les yeux d’un autre, un homme de sciences européen né à Thorn en 1473 et mort à Frauenburg l’année de publication de son chef d’œuvre, le De revolutionibus. Ce décentrement, aussi curieux que cela puisse paraître pour les communicants, reste un préalable essentiel à l’épreuve de la compréhension de soi-même, condition d’une autonomie intellectuelle et morale future.

 

  • Un monde me préexiste, ici celui de Copernic, qui retint, par peur, la publication de ses travaux pendant trente-six ans. Un savant qui eut à imaginer un renversement révolutionnaire. Non pas la révolution factice d’un homme médiatique qui prend ces délires mégalomanes pour la réalité mais celle d’un scientifique qui compose avec un héritage, celui de Ptolémée. Une vie consacrée à la résolution d’un double problème d’observation. Comment expliquer le mouvement apparent des planètes dans le ciel, les anomalies d’observation comme la boucle de rétrogradation de mars ? Comment rendre raison de l’accélération et de la décélération des planètes dans le ciel ? Les questions affleurent : qu’est-ce qui pousse un homme à consacrer sa vie à de tels problèmes ? Expliquer pourquoi ce désir de connaissance n’est pas un problème technique ou scientifique mais une appréhension intime de l’univers qui nous entoure, une relation à soi-même tout autant. Le va-et-vient est constant entre la découverte de problèmes scientifiques objectifs et la réflexivité subjective de leur découverte par l’élève, un temps assis au pied de l’arbre de la connaissance qui n’est pas encore élagué par la culture vernis de l’école de la confiance et le grand oral bidon qui couronnera le tout. Donner à l’élève les moyens de se penser depuis le lointain, le mouvement des astres, Copernic, le De revolutionibus,  l’héliocentrisme et la quête d’une vérité antinomique avec le relativisme idiot qui les enferme en eux-mêmes. Pour cela, il faut du temps.

 

  • Les tables enfin, celles de Reinhold, Les tables pruténiques (1551). La science astronomique mise au service de l’astrologie, de la croyance. Connaître la position au jour le jour des planètes pour prendre des décisions politiques. Comprendre que la diffusion des idées de Copernic passe par la publication des éphémérides, que la science répond aussi aux exigences de son temps, qu’elle n’est pas coupée du monde. Là encore, la finalité du cours n’est pas d’agglomérer de la culture générale (une sottise étant entendu que la culture n’est pas et ne peut pas être générale) mais de former l’esprit à partir d’une distance, rendre possible un éloignement à partir d’une maîtrise que l’élève ne possède pas encore. Tout cela est-il utile pour trouver un job (le terme est désormais officiel aux plus hauts sommets de l’Etat) ? Sincèrement, je l’ignore. Au fond, ce n’est pas mon problème et cela ne peut pas être la première priorité de l’école. Le sourire de sympathie de l’élève à la lecture de l’annonce de Pétrius (« Ainsi donc lecteur, achète, lis et profite », en 1543), cette sensibilité de l’esprit qui participe, à travers les siècles, de la formation humaniste que l’on se targue sans contenu de promouvoir aujourd’hui depuis des agences de communication sont l’essence de mon métier. Ne pas choisir les oreilles qui recevront le cours, ne pas enrichir un marchand de pacotille indifférent aux contenus, faire valoir des compétences, une discipline acquise sur les bancs de cette même école de la République, dans ce qu’il reste des amphithéâtres du savoir, transmettre cette exigence à de jeunes esprits très souvent reconnaissants.

 

  • Voilà mon métier et je compte bien le défendre contre les Torquemada du vide. Que chaque professeur apprenne à se respecter, à respecter son savoir, sa maîtrise, qu’il continue de désirer savoir et transmettre, qu’il reste fidèle aux années de sa formation, voilà ce qui sauvera l’école d’un naufrage déjà bien amorcé. Oui, je méprise les  petits sbires prétentieux et sans idées qui, dans des cabinets à brasser du vent, prennent des décisions contraires à ce que je crois être juste pour la formation des esprits dont j’ai aussi la charge. Je les méprise car demain je n’aurai plus le temps de faire ce cours à mes élèves de terminale littéraire, coincé entre des antiennes incohérentes (HLP) et le grand oral bidon de fin d’année. Je les méprise, ces petits hommes de rien, ces sans talents, car ils me méprisent, ils nous méprisent en décidant sans concertation aucune de ce que doit être notre métier, de ce que nous sommes, de  ce que nous devons être. Je les méprise enfin, et c’est certainement la raison la plus profonde que je puise avancer, car ils méprisent ceux qui s’assoient aux pieds de quelqu’un quand ce quelqu’un n’a rien à vendre, pire, qu’il remet en question leur conformisme bêlant. Pour cela, ils sont toujours prêts à mentir. Les Torquemada du vide veulent la mort de la maîtrise car cette maîtrise les menace. Ils préférèrent de loin des petits agents mal formés qui se mépriseront eux-mêmes, c’est d’ailleurs cela qu’ils nomment aujourd’hui l’école de la confiance, une école dans laquelle le professeur, pour ne plus avoir confiance en un savoir relégué à des tableaux de croix, ne se respecte plus.  Ils nous portent des coups ? Nous allons leur répondre. Le peuple éduqué sera juge. Mais qui veut encore de ce juge là ? Certainement pas eux.

Les professeurs face au vide

Les professeurs face au vide

  • Les porte-paroles du gouvernement Macron défilent à la radio, sur les plateaux de télévision, saturent l’espace médiatique avec la complaisance d’un journalisme bien souvent réduit à n’être qu’un chauffe-plat. Eléments de langage, raisonnements incohérents, enfumages manifestes, mensonges outranciers, tout est bon pour vendre aux professeurs des écoles, des collèges, des lycées une réforme au pas de charge. L’opacité est totale, les professeurs s’y perdent, les parents d’élèves les moins adaptés ne comprennent rien, leurs enfants seront les dindons de la farce. Bercy suit l’affaire de très près.

 

  • Ce qui vaut pour la réforme du programme en philosophie pourrait être étendu aux autres disciplines. Sans aucune transparence, à partir de petits groupes « d’experts » aux ordres d’une nouvelle génération de décideurs formés dans les années 90 aux méthodes du management dépolitisé, des morceaux de programmes, des éléments d’évaluation, des directives susceptibles de transformer profondément un métier qui ne fait plus recette, arrivent sans autre nécessité que celle de faire vite. Aucun compte-rendu de consultation, aucune explication sérieuse sur les nouveaux contenus, des menaces, une infantilisation généralisée qui touche aussi bien les professeurs que les cadres administratifs. Pour la communication du ministère, cette réforme serait une grande chance, une réforme « vitamine C » et ses détracteurs des « ventilateurs à angoisse ».

 

  • Nous assistons  à l’émergence d’une nouvelle forme d’exercice du pouvoir : le pouvoir par le vide. A l’image de ce débat pathétique à la scénographie soviétique : un leader face à soixante-cinq intellectuels choisis et triés, les faire-valoir utiles d’un pouvoir qui marche sur toutes les objections structurées.  Des transformations profondes, inscrites dans la loi, ont pour seule légitimité affichée l’élection présidentielle de 2017. Tout y revient. Cette légitimité a pour nom démocratie. Le reste, l’opposition politique, la critique étayée, le refus de marcher au pas sans rien comprendre sont à reverser dans le grand chaudron du populisme, de la démagogie, des craintes ancestrales. Quand ce n’est pas à mettre sur le compte d’Internet et des réseaux sociaux que les kapos du vide, les rhinocéros de la vacuité n’hésitent pas à mobiliser pour saturer les sources d’information au besoin. En face d’eux, les professeurs n’ont pas des raisons, des explications, des réponses mais des éléments de langage, des admonestations, des injonctions. Le management par le vide : ne pas répondre, ne pas considérer le problème soulevé, ne pas tenir compte des arguments les plus sensés. Les professeurs ne sont plus des interlocuteurs légitimes, le grand débat se fera sans eux. Les maires, les enfants, les intellectuels caporalisés mais pas les professeurs.

 

  • Ce vide touche également les corps d’inspection : communication minimale, interdiction de soulever en formation les problèmes les plus graves posés par  la réforme, mise à l’écart de ceux qui pourraient faire entendre un autre son de cloche. Cette marginalisation des corps d’inspection correspond d’ailleurs à ce qu’est devenue l’inspection des professeurs, un entretien de carrière dans lequel la forme prime sur le fond, le professeur devenant le gestionnaire de son parcours, une sorte de couteau-suisse transdisciplinaire. Se faire mettre, avant de se mettre lui-même, la bonne croix dans la bonne grille. Que tout cela suinte le vide ne semble pas faire problème. L’essentiel est d’humilier les compétences réelles des professeurs, celles qui permettent à un professeur de philosophie de démasquer les escrocs qui se font passés pour des sages ou des experts, à un professeur d’économie de ne pas avaler la soupe indigeste des maîtres queux du grand marché sans tête, à un professeur de mathématiques de reconnaître au premier coup d’oeil la différence entre un cours de mathématiques et un vernis de culture scientifique.

 

  • Après des mois de réflexion sur cette réforme, ce qui est certainement le plus frappant est de constater la nullité de ce que les professeurs trouvent en face d’eux. On pourrait résumer cette nullité à ceci : vos objections sont sans objets. En un mot, vous n’existez pas. Officiellement, vous êtes des héros, les garants de l’instruction civique, de la transmission des connaissances, les piliers de République. En réalité, vous n’êtes plus rien. Non plus des agents de l’Etat, ce qui serait encore quelque chose, mais des variables d’ajustement d’une gestion comptable des affaires publiques. Pour la première fois, et de façon manifeste, un gouvernement assume ouvertement le fait que les professeurs ne sont plus des interlocuteurs légitimes. Pour preuve définitive, l’omerta sur les salaires, les carrières, les retraites. Il est ainsi admis que les professeurs ne sont pas des salariés comme les autres mais des êtres sous tutelle à qui l’on peut faire faire, par décret, n’importe quoi. C’est au ministère et non à eux de savoir ce qu’ils peuvent faire ou ne pas faire. Ce qu’ils ne peuvent plus faire. Une tutelle décide pour eux de la nature de leur métier, des contenus de leurs enseignements tout autant que de la légitimité de leurs revendications salariales.

 

  • Cet écrasement matériel et symbolique est sans précédent. Certains professeurs, les moins résignés, vivent cette situation comme une humiliation subie et tire de ce sentiment les raisons d’une révolte. Pour les élèves qui attendent encore quelque chose de l’école, ils ne se sont pas encore résignés. D’autres comptent les anuités avant la sortie, préparant parfois une retraite anticipée. D’autres enfin pataugent, maniaco-dépressifs, dans ce marasme. Une dernière catégorie prend le salaire et fait autre chose de sa vie, le salut étant pour eux de minimiser les interactions avec cette machine à déclasser l’esprit qu’est devenue l’Education nationale. Personnellement, je fais partie de la première catégorie et ma rage est immense, à la hauteur de la trahison en cours. Une rage en lutte contre les innombrables raisons d’un abattement légitime. Au fond, les professeurs sont aujourd’hui les mal-aimés de la vacuité ambiante. Ne pouvant tirer de bons subsides d’un avachissement cyniquement entretenu par une caste d’outres à vide, pour ne pas dire de pompes à merde, ils sont aux premières loges d’une société qui fonctionne à défaut de vouloir s’éduquer.

Contre L’idée de Dieu dans le programme des classes terminales

Contre l’idée de Dieu  dans le programme de philosophie des classes terminales

  • L’élaboration du programme de philosophie est une question majeure. Elle concerne les fondements des représentations de notre République. A l’heure où des chargés de communication se piquent de la défendre, quand il est bienvenu de rappeler en théorie  ses principes pour mieux les trahir en pratique, nous assistons à un dévoiement qui ne devrait laisser aucun citoyen indifférent. Depuis des décennies, nous sommes les témoins privilégiés, justement en France, d’une opposition dûment mise en scène par les faiseurs d’opinions : les progressistes contre les conservateurs.

 

  • La bruyante mise en scène de ces deux camps n’est qu’un spectacle dérisoire. A ce sujet, l’introduction de l’idée de Dieu (si le projet soumis au CSP est accepté en l’état) reflète parfaitement la situation dans laquelle nous sommes. Afin de répondre à un délitement intellectuel qui fait prendre la première opinion venue pour une idée, des universitaires formés à l’histoire de la philosophie trouvent heureux de se réfugier dans leurs vieilles marottes métaphysiques. L’idée de Dieu en fait partie. Remettre de la transcendance dans un monde sans âme, du numineux au fin fond du trou de l’horizontalité postmoderne, voilà pour le beau projet. Si, au passage, la République pouvait donner quelques gages aux religieux, mâtiner de raison les plus étonnantes extravagances de l’esprit, le professeur de philosophie n’aurait pas usurpé sa nouvelle fonction : pacifier à grandes lippées d’aplats métaphysiques la bouillie ambiante. Quand les progressistes s’accommodent de presque tout, les conservateurs assaisonnent le presque rien. Le must est d’être les deux à la fois (voir photo ci-dessous). Subtile, n’est-ce pas ? Le sérieux de la pensée réflexive attendra. La conscience, critique et républicaine, elle, disparaît.

  • Contrairement à la religion ou au fait religieux, des évidences culturelles et historiques, des faits de civilisation, l’idée de Dieu peut venir à l’esprit ou pas. Que répondre à un élève qui objecterait, comme Sigmund Freud a pu le faire à Romain Rolland à propos du sentiment océanique : moi, je n’ai pas l’idée de Dieu. Faudra-t-il la lui bourrer en première partie dans le crâne pour mieux la réfuter ensuite ? Abonder dans son sens pour s’évertuer à faire naître l’idée en deuxième partie ?  A moins qu’il ne s’agisse de prendre l’idée de Dieu comme un objet intra philosophique, comme un élément constitutif de son histoire ? Revisitons pour l’occasion la présence du grand caché dans les programmes de philosophie depuis 1902.

 

  • Dans le programme de 1902, Dieu apparaît dans la partie Métaphysique sous l’intitulé : Les problèmes de la philosophie première : la matière, l’âme et Dieu. En 1925, Dieu trouve sa place dans La philosophie générale, Les grands problèmes métaphysiques. En 1942, pas de changement. En 1960, Dieu rentre dans un grand domaine : la connaissance. En compagnie de la mémoire, de la pensée logique, de la vérité, de la connaissance de l’homme et de l’idée de connaissance métaphysique et de bien d’autres notions. Un concept parmi d’autres. Sa disparition date de 1973. A cette date, la métaphysique reste au programme dans une partie intitulée Anthropologie, métaphysique et philosophie. Contrairement aux parties L’homme et le monde, La connaissance et la raison, La pratique et les fins, cette partie ne chapeaute aucune notion, une sorte de point d’orgue au cours de philosophie. Le professeur a tout loisir de travailler Carnap pour qui les énoncés métaphysiques sont dénués de sens, Nietzsche et le mensonge de la chose en soi ou Comte et la métaphysique comme maladie chronique de l’esprit humain.

 

  • Ce bref tout d’horizon nous enseigne trois choses. Tout d’abord l’idée de Dieu n’a jamais été une notion du programme de terminale en philosophie. Il s’agit donc d’une innovation sous la forme d’une notion composée qui n’a rien d’élémentaire. Cette notion se trouve chapeautée par la métaphysique, ce qui constitue un retour au programme d’avant-guerre, il y a de cela quatre-vingts ans, une époque où la responsabilité était associée au problème des sanctions et ou une notion s’intitulait La famille :  son importance sociale et morale. Le programme de philosophie, quand Sartre rédigeait L’Etre et le Néant (1942), pouvait ainsi seconder sans mal l’ordre moral de la France à genoux.

 

  • A l’époque, le cours de philosophie s’adressait à une toute petite élite sociale et culturelle, une infime minorité de français formée aux humanités, celles du latin et du grec (pas les Humanités science po culture générale Mathiot-Blanquer), capable de recevoir un cours sur Les problèmes métaphysiques posés par la psychologie ou Rapports de la morale avec la métaphysique, deux parties du programme de 1942. Dieu, l’idée de métaphysique, ces notions prenaient place dans un contexte intellectuel qui rendait possible leur compréhension. A l’exception d’une infime minorité d’élèves (qui se tourne aujourd’hui de plus en plus vers des établissements privés), les élèves de terminale en 2019 n’ont plus les capacités d’abstraction et la docilité cognitive, la discipline et la distance intellectuelle, pour recevoir de telles notions sans les juger immédiatement depuis leurs propres croyances : je crois, je ne crois pas. Penser le contraire est au mieux une naïveté, au pire une posture hypocrite qui cache en arrière-plan des intentions autrement moins avouables. On ne peut pas introduire des notions aussi difficiles à penser (y compris pour des professeurs aguerris et je ne parle même pas des étudiants en L2 qui feront bientôt cours devant les classes de terminales) sans tenir compte du contexte et des conditions de leur réception.

 

  • Il s’agit donc d’autre chose, d’une greffe qui ne répond à aucune nécessité intellectuelle. Le motif de cette réintroduction, ce retour au schéma du programme de 1942, est idéologique. Il va de soi que l’idéologie avance masquée mais c’est aussi la fonction de la pensée critique de comprendre l’implicite, le latent, ce qui échappe aux lectures immédiates et angéliques du monde et des rapports de force qui le gouvernent. La République est aujourd’hui déstabilisée par de nouveaux cléricalismes. La laïcité, dans les faits, est menacée. Souâd Ayada, à la tête du CSP, le sait parfaitement et elle n’a pas caché ses craintes de voir l’enseignement de l’Islam (et pas d’une autre religion) dévoyé, dans la République, par des approches prosélytes et fort peu critiques. Elle a déjà exprimé ses craintes en commission à l’assemblée. Sa thèse sur la métaphysique et l’Islam place cette religion à une hauteur qui n’est pas celle de la rue. La foi du charbonnier de ma grand-mère, devenue la foi du vendeur de portable aujourd’hui, n’ a rien à voir avec les fines subtilités de sa métaphysique. Pour la foi charbonnier, Dieu n’est pas une idée spéculative réfutable par une métaphysique spéciale. Quel professeur se risquera à faire de l’idée d’Allah une idée réfutable rationnellement devant des élèves qui peuvent faire de la critique de cette croyance, pour toutes sortes de raisons, un casus belli ou un prétexte pour défier l’institution ? Il est possible que cette situation évolue, il est encore possible et souhaitable que les musulmans en France finissent par être globalement aussi indifférents à la critique de leur religion que les chrétiens peuvent l’être aujourd’hui. Ce n’est pas encore le cas. En vingt ans, je n’ai jamais eu à affronter le rejet d’un texte de Nietzsche critique du christianisme. Mais il n’existe pas, dans les recueils de textes philosophiques, l’équivalent d’une imprécation aussi virulente contre l’Islam, l’équivalent de L’antéchrist. L’introduction d’une œuvre dans les programmes qui porterait une telle critique contre l’Islam ferait aujourd’hui scandale. Souâd Ayada le sait mais ce n’est pas elle qui assurera le cours de philosophie sur cette nouvelle notion. Ce n’est pas son problème ni celui de monsieur Guenancia. L’idée de Dieu nous oblige à nous poser de telles questions, des questions pénibles pour les professeurs de philosophie du secondaire.

 

  • L’idée de Dieu n’est pas la religion. Cette notion désigne la relation intime que le croyant a avec Dieu, l’idée qu’il s’en fait. Cette relation n’a pas à être l’objet d’un cours de philosophie. Les instigateurs du programme de philosophie mettent de facto les professeurs de philosophie en porte-à-faux. Autant la religion peut être pensée comme un fait de culture, autant l’idée de Dieu nous renvoie aux convictions du croyant. L’enseignement de la philosophie doit se placer à côté, faire ce pas de côté, investir d’autres domaines. Montrer que l’on peut penser justement sans l’idée de Dieu. Que ce pas de côté n’est pas une provocation à l’égard des religions révélées mais un autre terrain, un nouvel espace à découvrir. La notion l’idée de Dieu, dans le contexte qui est le nôtre, n’ouvrira aucun espace. Bien au contraire, elle refermera l’espace philosophique. Il n’est pas certain – et c’est tout le problème au fond – que des universitaires épris de mysticisme accordent un quelconque crédit à cet autre espace de pensée. Pour eux, tout part de la métaphysique, y compris l’esprit, le corps, le désir, et tout y retourne. Mais ce qui vaut à l’université, dans des petits cénacles bien mis, ne vaut pas en classes terminales. L’espace de confiance et  de sérénité que se doit de construire le professeur de philosophie est une composition avec l’existant, le réel, une autre notion fondamentale qui disparaît du programme.

 

  • Pour quelle raison ne pas avoir retenu cette notion dans les programmes des séries technologiques ? Le risque de voir la foi  du charbonnier resurgir au détriment des fines arabesques métaphysiques serait-il plus grand que dans les séries générales ? L’introduction de cette notion est une absurdité, pour les croyants, pour les athées, pour les agnostiques. Une sottise pour les croyants qui œuvrent aux valeurs de la laïcité, une provocation pour les autres quand le professeur de philosophie fera l’examen critique de la notion en question. J’hésite, au moment de conclure, entre la bêtise et l’enferment mental. Les deux se rejoignent peut-être. Bêtise de ramener l’enseignement de la philosophie en classes terminales sur un terrain miné et au fond stérile ; enfermement de ne voir la cité des hommes que depuis sa petite lucarne spiritualiste. Une fois encore, le déni du politique est maximal. Ces faiseurs de programmes bâclés n’ont toujours pas compris que l’enseignement de la philosophie est au sens strict un acte politique. A moins qu’ils l’aient trop bien compris et qu’ils désirent s’en débarrasser. Ce en quoi les conservateurs aveugles retrouvent en fin de course les progressistes ahuris et la cohorte des pédagogistes crétins dans un déni fondamental de l’idée républicaine bien loin de celle de Dieu.

 

 

Aux professeurs de philosophie des classes terminales, conscients ou inconscients

Aux professeurs de philosophie des classes terminales, conscients ou inconscients

  • On ne résiste pas aux effets dévastateurs de la bouillie postmoderne, la mauvaise soupe pomo, en retournant à la philosophia perennis. Derrière le projet conservateur qui sera soumis au CSP à partir des réflexions d’un groupe de travail qui a pris bien soin d’écarter en amont les positions divergentes sur la réforme en cours, nous assistons à la main mise d’une certaine conception de la philosophie. Il n’est pas anodin de faire disparaître la conscience, l’inconscient, le travail, le vivant et de voir apparaître la métaphysique (qui devient même un domaine d’étude, ce qui est inédit en terminale) et l’idée de Dieu. Ces changements fondamentaux ne sont pas l’œuvre de professeurs de philosophie au lycée quotidiennement face à leurs élèves mais le fait d’universitaires qui ont toute ignorance de ce qui fait réellement penser les élèves dans les classes.

 

  • Chaque année, les cours sur la conscience et l’inconscient font découvrir aux élèves la difficulté qu’il y a pour l’homme de se penser. Très loin d’un catéchisme (le catéchisme vient d’ailleurs) sur la psychanalyse ou l’œuvre de Sigmund Freud, ce cours fondamental invite les élèves à se penser comme problématiques à eux-mêmes, ce qui est une condition essentielle et élémentaire de leur compréhension du cours de philosophie au-delà de ces deux seules notions. A défaut, sans cette réflexivité, le cours de philosophie en classe terminale perd tout son sens. Est-il en effet nécessaire de rappeler qu’un domaine de pensée hautement spéculatif (la métaphysique) est autrement moins élémentaire, pour des élèves qui ne se destinent absolument pas à l’enseignement de la philosophie, que les domaines de l’homme (sujet, homme, conscience, inconscient, autrui). On ne mesure pas la valeur d’un programme scolaire aux plaisirs pris par des universitaires qui ne sont pas devant les classes à le rédiger. Ce qui est peut-être élémentaire pour des historiens de la philosophie (ce qui n’est et ne peut absolument pas être l’ambition d’un programme de philosophie en terminale) ne l’est absolument pas pour des élèves de lycée.

 

  • Sous couvert d’élémentarité, de simplification, les faux-nez de cette réforme, nous assistons à un retour en force des historiens de la philosophie et à une dissociation entre les intérêts de la cité et les marottes spéculatives des clercs, faussement renommés « experts ». Nous aimerions savoir, par curiosité, de quelle expertise se réclament messieurs Kambouchner et Guenancia pour imposer le domaine de la métaphysique associé à l’idée de Dieu en lieu et place de notions qui intéressent les élèves depuis des décennies ? Ces décisions, prises en petits comités, sans communication à l’ensemble du corps professoral, les seuls experts en ce domaine restent les professeurs du secondaire, ne répondent pas à la seule exigence qui devrait prévaloir : l’intérêt des élèves et la cohérence d’une démarche intellectuelle.

 

  • Il se trouve que cette réorientation du programme n’est pas exempte d’arrière-plans politiques. Avec l’introduction de la métaphysique et de l’idée de Dieu (auxquelles il faut adjoindre la religion) et l’éviction des grandes notions anciennement regroupées sous le domaine l’homme et le monde (programme de 1973, pour une large part repris en 2003), le conservatisme prend le pas sur la réflexion critique dans un déséquilibre manifeste. Les notions de philosophie, contrairement à ce que laissent entendre bien souvent les historiens de la philosophie, ne sont pas des abstractions neutres. Elles charrient avec elles des champs de problèmes, en excluent d’autres. A moins de considérer que le professeur de philosophie est un sophiste à la petite semaine (ce qu’il tend à devenir), capable d’enseigner tout et n’importe quoi à partir de tout et de n’importe quoi, nous devons tenir compte de ce que Jean Cavaillès désignait, dans le domaine des mathématiques, comme « la logique interne des concepts ». Il y a une logique interne de l’idée de Dieu, une logique interne du couplage conceptuel l’esprit et la matière qui empêchera les professeurs de philosophie d’aborder des problèmes qu’ils abordent dans un cours sur la conscience et l’inconscient. C’est ainsi que la décision d’exclure le sujet, la conscience, l’inconscient, autrui transforme profondément la logique interne du cours de philosophie en terminale. La diversité des traditions de pensée, plus conservatrices, plus critiques, doit être préservée. Un équilibre. Ce n’est plus le cas. Il est inadmissible que l’élaboration d’un programme scolaire soit le terrain d’un règlement de compte entre ces traditions ou l’enjeu de luttes idéologiques latentes. C’est hélas le cas, au détriment de la formation des élèves.

 

  • Les professeurs de philosophie en terminale devraient être capables, très vite désormais, de réfléchir sérieusement à la logique interne de leur propre cours. A cette nouvelle rubrique fourre-tout sous le chapeau la métaphysique, à l’éviction des notions réflexives qui passionnent les élèves, à l’introduction enfin de l’idée de Dieu. Sont-ils tous conscients de ce qu’ils font ? Je l’ignore. Ce que je sais par contre, c’est que les discussions de fond avec mes collègues « philosophes » se font de plus en plus rares. Je doute fondamentalement de la capacité qu’auraient les professeurs du secondaire de résister à une vague qui les fera disparaître à terme. Bien sûr, ils conserveront pour un temps encore l’étiquette « professeurs de philosophie » mais l’âme de leur métier sera perdue. Un ami et professeur de philosophie me faisait remarquer que, sur cette réforme, nous jouions notre peau. Il a raison. Préserver les postes est une chose, défendre une idée de la réflexion dans l’institution en est une autre. Certains professeurs de philosophie en lycée sont parfaitement conscients de ces enjeux, d’autres non.

 

  • Les petits calculateurs du ministère savent parfaitement que les associations de professeurs de philosophie, qui ne représentent plus grand chose, sont incapables de s’entendre sur le fond. Incapables de défendre une idée de l’enseignement de la philosophie qui ne soit pas simplement une superdoxa sans âme. La révolte devrait être massive, il n’est pas certain qu’elle le soit. Quelle conscience de leur métier ont-ils ? Quelles inconsciences les habite ? Il est possible, après tout, que Jean Baudrillard ait eu raison : la pensée réflexive et critique pourrait disparaître, sans un bruit, comme ça. Mieux, sous les acclamations de la philosophie universelle et le succès de sa consommation sous forme de culture à podcaster. Nombreux sont les professeurs de philosophie déjà prêts à vendre la soupe à qui en veut. Eux aussi participeront, qu’ils en aient conscience ou pas, à la bouillie postmoderne. Et ce n’est pas quelques heures sur l’idée de Dieu, cette ultime bitte d’amarrage, qui les sauvera du naufrage.

 

 

Du sujet à l’idée de Dieu – Seconde réflexion sur le projet de nouveau programme de philosophie

Du sujet à l’idée de Dieu – la grande régression de la philosophie d’Etat

 

Lettre ouverte au CSP

………..

  • Progressivement, deux jours après la diffusion du nouveau programme, de nombreux professeurs de philosophie du secondaire commencent à réagir à la régression que constitue un projet déjà très avancé. Cette régression historique ne pourra aucunement se cacher derrière un soi-disant retour à l’élémentaire, pas plus qu’elle ne pourra mettre en avant une volonté d’allègement d’un programme de philosophie désormais destiné à tous les élèves de la filière générale. Des choix ont été faits, dans la précipitation désormais habituelle, sans concertation réelle des professeurs de philosophie du secondaire, qu’ils enseignent actuellement dans des séries générales ou technologiques. Alléger un programme de notions à traiter revient de fait à exclure certaines d’entre elles mais cela ne nous explique pas pourquoi le sujet a été remplacé par la métaphysique (un domaine qui n’a absolument rien d’élémentaire), pourquoi l’idée de Dieu prend la place de la conscience, de l’inconscient, d’autrui et de la notion d’homme qui n’apparaît plus dans le programme autrement que sous le chapeau anthropologie – autrement dit une science de l’homme et non une compréhension de l’homme en tant que sujet réflexif de ses pensées et de ses actions.

 

  • Le choix fondamental, consistant à substituer l’idée de Dieu à l’homme, dans une partie essentielle du programme de philosophie, peut être interprété de différentes manières. S’agit-il de donner des gages à des lobbies religieux ? De montrer à quel point la République est œcuménique pour se prémunir contre des attaques anti-séculaires, jusqu’au programme de philosophie des classes terminales ? D’accorder une place dominante aux monothéismes – il existe bien des religions sans Dieu ? De neutraliser en retour les questionnements réflexifs sur l’homme, sa conscience, sa part d’ombre, ses désirs (la notion de désir se retrouvant désormais chapeautée par la métaphysique) ? D’exclure au fond cette partie du programme très appréciée des élèves qui consiste pour eux à se penser, une attitude qui est, depuis le philosophe Socrate, au fondement même du questionnement philosophique, au fondement de notre métier ?

 

  • Ce projet de programme, hors de toute consultation sérieuse, se retrouve décapité : un corps sans tête. Sans tête et sans affects. Le vivant, une notion essentielle de la réflexion philosophique actuelle disparaît également de la liste des notions. On pourrait voir dans ce programme notionnel un travail bricolé à la hâte sous la pression du ministère, mais cela reviendrait à ignorer sa cohérence interne : l’éviction de la conscience critique. Les notions, comme celle du travail, qui supposent de penser une relation conflictuelle au monde, donc problématique, sont évacuées. Un programme sans problèmes en somme.

 

En conséquence, nous proposons :

 

  • 1) Le retour du domaine de l’homme / du sujet comme grande partie en lieu et place de la métaphysique. La notion homme doit être réintroduite avec le couple conscience / inconscient. Rappelons que l’inconscient ne désigne pas simplement l’œuvre de Sigmund Freud  mais toute interrogation qui prend pour objet le latent, l’implicite, le refoulé, à une échelle individuelle ou collective. De la réflexivité justement, l’essence de notre travail.

 

  • 2) Le retour de la notion de travail justement. Cette suppression correspond à la tendance du nouveau programme de sciences économiques et sociales : plus d’exploitation, d’aliénation, de plus-value mais le seul marché, forcément libre et démocratique. Là encore, sous couvert de fausse élémentarité, la dimension conflictuelle et critique de la pensée est évacuée.

 

  • 3) La suppression de l’idée de Dieu enfin. Cette antienne n’a strictement rien à faire dans l’école de la République. Les professeurs de philosophie peuvent penser avec leurs élèves la religion, le fait religieux (en accordant une place à la métaphysique pourquoi pas, partie importante de l’histoire de la philosophie) mais certainement pas l’idée de Dieu, en particulier quand son introduction se paye au prix de la décapitation de l’homme. La République, laïque, une et indivisible, n’a pas à donner des gages aux religieux. L’enseignement de la philosophie encore moins.

 

  • En conséquence, en l’absence d’explications claires sur les raisons qui ont motivé cette réorientation historique majeure de l’esprit de l’enseignement de la philosophie en terminale, nous demandons l’ouverture d’un moratoire. La constitution d’un groupe de professeurs de philosophie de terminale indépendant et la refonte de ce projet à la fois bâclé et contraire aux valeurs de la République auxquelles les professeurs de philosophie du secondaire restent indéfectiblement attachés.

 

Le comité de résistance des professeurs de philosophie du secondaire (CRP)

Le grand oral et l’idée de Dieu – Première réflexion sur la fin de la conscience critique et le nouveau programme de philosophie

Le grand oral et Dieu

Première réflexion sur la fin de la conscience critique et le nouveau programme de philosophie

(Le grand oral et Dieu)

  • Je découvre ce jour, par la bande, comme il est d’usage sous la présidence managériale Macron, le projet de programme de philosophie pour le tronc commun général. Il s’agit du programme qui concernera tous les élèves des lycées qui suivront une filière dite « générale ». De nombreux professeurs de philosophie du secondaire – dont moi-même – estimaient que le nombre actuel de notions à traiter était trop élevé (en particulier dans les classes ES). La discussion ne portera donc pas sur le nombre et la nécessité de limiter cette liste, donc de faire nécessairement des choix, mais sur la nature des choix qui sont en train d’être faits. Je rappelle que, pour l’heure, l’écrasante majorité des collègues de philosophie ignorent la nature de ce nouveau programme. Le secrétaire général de l’APPEP a tenu à préciser que « ce projet est encore provisoire. Le groupe de travail remet sa copie au CSP le 6 mai. Il ne devrait pas changer grand-chose d’ici là. »  Nicolas Franck entérine donc le fait que la concertation de l’écrasante majorité des professeurs de philosophie à ce sujet sera globalement un simulacre – veuillez m’excuser, chers amis, de mettre un mot sur la chose mais c’est aussi notre travail.

 

  • La grande innovation de ce programme tient à l’introduction d’un nouveau « domaine » (dixit) par rapport à l’actuel : la métaphysique. Dans la structure du programme et dans sa logique profonde, ce thème se substitue à celui du sujet (notion pourtant essentielle qui disparaît ainsi du nouveau programme). Une réorientation fondamentale qui s’accompagne également de la disparition des notions de conscience, inconscient, perception, autrui. En un mot, tout ce que nous avons coutume d’appeler une théorie du sujet. Nous apprenons en outre, et les élèves de terminale l’apprendront à notre suite, que le désir, aujourd’hui pertinemment rattaché à la notion de sujet dans l’ancien programme,  fait partie de la métaphysique ! Je prie donc je bande.

 

  • Qu’avons-nous, sous cette même rubrique, à la place de la conscience ou de l’inconscient, des concepts éminemment réflexifs ? L’idée de Dieu.  Métaphysique, idée de Dieu en lieu et place d’une théorie réflexive de la subjectivité, le fondement de notre culture humaniste depuis le grand Montaigne. Il s’agit là, pour ceux qui ont encore deux grammes de jugeote, d’une régression historique majeure : Saint Thomas et non Feuerbach, Saint Augustin et non Freud, Saint Anselme et non Sartre. Il faudra d’ailleurs penser à ajouter aux saints les grands noms de l’Islam.  Le grand recul conforme à l’esprit néo-conservateur des fossoyeurs de l’esprit critique qui oscillent entre le bavardage creux des managers et le prêchi-prêcha œcuménique dans la paix des commerces. Procès d’intention ? Je m’explique les amis, je m’explique toujours, ce sont mes détracteurs qui ne répondent jamais sur le fond. En sont-ils d’ailleurs capables ? Avec le temps, mes doutes augmentent.

 

  • Chaque année, et cela depuis vingt ans, je commence mon cours par une réflexion sur l’acte critique, au fondement même de la démarche philosophique depuis Socrate, en accord avec les exigences de la dissertation de philosophie : examiner, douter, problématiser, mettre à distance. En un mot réfléchir. Une introduction que j’intitule : la conscience critique. Cet acte fondamental est au centre, depuis quatre siècles, d’une émancipation de l’esprit humain vis-à-vis des puissances tutélaires, Dieu et son idée en l’occurrence. C’est cette émancipation progressive qui a donné tout son sens à la question du sujet, à celle de l’autonomie de la conscience et plus tard à sa mise à distance critique par la théorie psychanalytique. (2) Entendons-nous bien : il ne s’agit pas d’éliminer le fait religieux ou la religion de la réflexion philosophique, pas plus qu’il s’agit, dans un cours de philosophie, d’imposer un athéisme militant et stupide. Vladimir Jankélévitch, subtile penseur de la conscience et de ses paradoxes, trouve des lecteurs aussi bien chez des athées que chez des croyants. Une pensée puissante n’a pas à décliner son identité, son sexe et son drapeau, des valeurs faibles. Elle pense et l’on se situe par rapport à elle, certainement pas l’inverse. Mais voilà donc un programme de philosophie qui, tout en supprimant le sujet, la conscience, l’inconscient impose la métaphysique, l’idée de Dieu, la religion au détriment de tout équilibre. Hasard ? Certainement pas.

 

  • Avant de se tourner vers Dieu (ou pas), l’homme doit se penser. Non pas relativement à la matière comme un pur esprit ou un amas de cellules mais face à lui-même, dans un vertige angoissant et salutaire. Si possible sans Prozac et dans la cité. Le cours sur la conscience, l’inconscient, le sujet était par excellence l’occasion, pour des élèves de terminale, de se penser librement comme condition et support d’eux-mêmes. Une réflexivité sans laquelle le mot autonomie perd tout son sens. Après avoir expliqué longuement que la culture générale était le tombeau de la pensée critique, nous voici en face d’une orientation idéologique du cours de philosophie qui n’a pas de précédent dans l’histoire récente. Nous pouvons, je ne m’en prive pas, critiquer le pédagogisme des ministres de gauche, mais jamais nous n’avions eu de tels ventilateurs idéologiques à la tête de l’éducation nationale. Une idéologie qui consiste à promouvoir la rhétorique creuse (Le grand oral), formation et dressage aux métiers de la communication et du blabla rentable en étayant le tout par une spiritualité de façade qui ne dérange ni les cyniques relativistes ni les intégristes de tous poils. Donner des gages aux religieux tout en limant les aspérités critique (le travail, occasion d’une réflexion sur l’exploitation de l’homme par l’homme disparaît également) dans un ordre moral du fric qui combat les extrêmes, quitte à mettre l’armée dans la rue.

 

  • L’enseignement de la philosophie est aujourd’hui sur la sellette. Demain, les analyses sérieuses sur la liquidation en cours seront pourchassées au nom de la confiance et de l’intérêt supérieur de la République. Des ministres creux passeront de grands oraux dans des émissions de talks shows devant des pseudo journalistes en défendant la République durement menacée tout en faisant la promotion du baratin et de la communication. Excessif ? J’aimerais, croyez-moi, être dans la satire quand je suis encore en-deçà du vrai. Notre société n’a plus besoin de sujet, de conscience, encore moins besoin d’un Freud pour lui rappeler, dans l’Avenir d’une illusion que « la civilisation est quelque chose d’imposé à une majorité récalcitrante par une minorité ayant compris comment s’approprier les moyens de puissance et de coercition. » (3) Elle n’a plus besoin d’une réflexion sur le travail quand les jobs sont partout, plus besoin de penser autrui quand nous sommes tous les mêmes.

 

  • Le modèle anglo-saxon est arrivé chez nous, aux antipodes d’une tradition critique qui eut, en France, ses heures de gloire au siècle dernier. Le show et le Christ, Mahomet ou un troisième, pourvu que rien ne dérange l’ordre établi. Freud est autrement plus menaçant qu’Allah, Marx nettement plus problématique pour les nouveaux kapos du vide que le petit Jésus. Rien n’est laissé au hasard. Non pas qu’une super intelligence soit à l’oeuvre, capable en même temps de casser le code du travail, de réformer les retraites et de faire ses petites manœuvres en douce dans le programme de philosophie des classes terminales. Non pas complot, je l’ai déjà dit, mais conspiration, convergence. Conspirer, c’est souffler dans la même direction, celle du vent et des marchés. Les magmas imaginaires qui planent au-dessus de nos têtes sont en train de changer à une vitesse stratosphérique.

 

  • L’inconscient, c’est la psychanalyse, le doute, la pensée de derrière, le soupçon. Le sujet, c’est l’autonomie, l’affirmation de soi et l’émancipation de l’homme. La conscience, c’est la liberté de l’esprit et pas son improbable relation à la matière. Le travail, c’est aussi sa critique, une réflexion sur l’aliénation et l’exploitation. Pensez-vous sérieusement que nous ayons encore besoin de ces vieilles breloques à l’heure du e-learning et de la disruption ? Alors ce sera poubelle les amis, sans discussion, sans avoir le courage d’affronter en face des sujets bien réels sur d’autres plateaux que ceux des copains. Le courage n’est pas non plus au programme.

 

  • Nous n’écrivons pas à nos contemporains mais à ceux de demain qui sauront encore lire pour leur signifier que nous nous sommes battus. Pour leur dire que les courtisans sont encore plus détestables que les artificiers. Certes, nous ne pouvons seuls arrêter le cours des choses mais la question essentielle posée par Paul Valéry demeure : quelles seront les qualités de l’homme de demain ? L’enseignement de la philosophie est aujourd’hui attaqué (et ce n’est qu’un début). Certains ne voient pas le problème ? Qu’ils soignent leur cécité, le temps est compté, nous nous adressons aux autres. Les non-dupes, les sujets libres, pleinement conscients de ce qui leur arrive. Une chose est certaine : nous ne serons pas les larbins du vide, métaphysiquement coincés entre le grand oral et l’idée de Dieu.

 

(1) C’est d’ailleurs le titre de mon cours sur cette partie du programme en terminale.

(2) Théorie qui peut être contestée à condition, ce que fait Sartre dans L’Etre et le Néant, d’élaborer une théorie de la conscience réflexive et fine. L’une et l’autre disparaissent du nouveau programme.

(3) S. Freud, L’avenir d’une illusion.

 

Projet de programme de philosophie au 22 mars 2019

 

Métaphysique
Le corps et l’esprit
Le désir
L’existence et le temps
L’idée de Dieu
Épistémologie
Le langage
Raison et vérité
Sciences et expérience (étude d’un concept scientifique pris au choix dans les sciences de la matière ou du vivant).
La technique ou Technique et technologie
Morale et politique
La liberté
L’État, le droit, la société
La justice
La responsabilité
Anthropologie
La nature et la culture
L’art
La religion
L’histoire

La déséducation nationale : entre la rage et l’abattement

La déséducation nationale : entre la rage et l’abattement.

(Bourse du travail, 19 mars 2019, journée de grève)

  • Hier soir, après une importante manifestation à Bordeaux portée par les enseignants du primaire (253 écoles fermées en Gironde), une réunion était organisée à la Bourse du travail. Entrés par une porte latérale rue Jean Barguet (salle 305, un numéro de téléphone sur une feuille A4 scotchée sur la porte « si porte fermée »), nous nous sommes retrouvés dans une immense salle déserte. Après avoir déambulé quelques minutes, nous finîmes par trouver le bon escalier. Nous étions trois à cet instant précis. Certainement pas celui qui donnait accès au grand amphi cadenassé (photo ci-dessus) mais un escalier latéral. Quelques sacs de ciments étaient posés au sol, des tracts, quatre chaises dépareillées. Le temps d’une déambulation esthétique et mélancolique dans un lieu relégué aux journées du patrimoine et aux conciliabules. Alors que plusieurs milliers d’enseignants venaient d’arpenter Bordeaux, nous nous retrouvions, une petite vingtaine, pour essayer de donner sens à cette journée de grève.

 

  • Une petite vingtaine oui. Des représentations de l’école primaire, du collège, du lycée. Ce qui devrait être un débat public, ouvert aux citoyens, très au-delà des professions de l’éducation, prend ainsi la forme d’un tour de table au troisième étage d’une bourse du travail déserte. La disproportion entre le nombre de manifestants l’après-midi et le petit groupe réuni à 18h est à l’image de ce qu’est devenu le débat public quand il n’est pas enrégimenté par les faiseurs de spectacle. Autrement plus porteur pour les egos bouffis de vociférer sur un plateau que de prendre la mesure exacte de ce que nous vivons in situ lorsqu’il s’agit de donner une forme à une contestation politique qui a pourtant tout du salut public.

 

  • La question est tenace : comment nous faire entendre ? La grève ? S’il s’agit de battre le pavé en prenant bien soin de n’en jeter aucun avant de reprendre le lendemain comme si rien ne s’était passé, il est légitime de douter de son efficacité. Mettre 20/20 jusqu’à la fin de l’année ? Comment assumer cette position jusqu’au bout sans pénaliser les élèves, créer des formes d’injustice en contradiction avec les valeurs de la République auxquelles les professeurs sont autrement plus attachés que les merdeux communicants, les poulbots du vide et les marchands de bouillie qui prennent des décisions dont ils n’auront jamais à subir directement les effets. Démissionner de la fonction de professeur principal ? Pour quels effets politiques ? Objectivement, l’écrasante majorité des enseignants du primaire, du collège, du secondaire ont l’intime conviction et les preuves certaines d’être pris pour des demeurés par un gouvernement qui n’a qu’un seul objectif : économique. Derrière cet objectif, un vaste mouvement historique qui consiste à privatiser le marché éducatif, ce que veulent les lobbyistes de l’Union européenne. Les dossiers sont connus, disponibles à qui veut se donner la peine : cours à distance, logiciels de formation, plateformes de contenus, coaching etc.

 

  • La question est simple et doit être simplement posée : avons-nous les moyens de lutter contre la privatisation du « marché éducatif » ? J’ai des doutes. Pas plus que nous avons les moyens d’imposer une critique sérieuse et instruite à des hommes capables d’affirmer sans ciller que la suppression des directeurs et directrices d’école augmentera leur rôle ou que la fin des mathématiques dans le tronc commun renforcera l’enseignement des mathématiques. En face d’individus qui n’ont que faire de la réalité, de la vérité, qui vous vendent de la merde en la présentant comme une épice rare et fine, les conditions de la lutte politique sont faussées. C’est ainsi qu’une majorité d’instituteurs, de professeurs, d’universitaires (ceux qui ont encore un reste de dignité) finit par baisser les bras. A quoi bon ? A quoi bon se réunir dans une salle du patrimoine pour faire des constats aussi désespérants ? A quoi bon perdre une journée de salaire pour s’entendre dire par des laquais médiatiques que les professeurs prennent « le public en otage ».

 

  • Alors oui, nous oscillons entre la rage et l’abattement. La rage qui donne encore la force de se battre pour un idéal d’instruction dévoyé, la rage en face de ceux qui se croient plus malins que les autres, les cyniques du nouveau monde, les crétins aussi, tous ceux qui confondent leur petite malice avec les intérêts supérieurs d’une nation. L’abattement de se dire que la bourse du travail sera bientôt une galerie marchande, une énième succursale à fripes, dans trois mois, dans trois ans. Peu importe, c’est le sens de la grande marche en avant. L’abattement quand on constate que l’intérêt général ne vaut pas la peine de bouger son cul mou de démocrate, à 18h, l’heure de l’happy hour.

 

  • Le policier avec qui j’ai discuté longuement vendredi soir alors que le ministre de l’éducation nationale derrière la porte venait animer une causerie sur le climat a sûrement raison : notre génération va fermer la boutique avec l’assentiment de sa frange la plus adaptée. Les Enthoven and co, les Van Reeth et consort, les Couturier bis et les Barbier stériles (un panel, j’en ai bien d’autres) qui font les beaux sur les planches du grand théâtre de la vanité. Que tout disparaisse les amis, que l’éducation nationale devienne l’Acadomia publique côté en bourse (pas celle du travail) quand les intellectuels font tapis en écoutant comme des oies pleines les directives du poulbot en toc. Mais n’oubliez pas une chose mais bons amis : la caste des préservés ne pourra pas vivre sur la lune ou sur mars. Ce que vous n’avez pas fait aujourd’hui pour défendre ce qui peut l’être encore fera partie de l’addition à payer par vos enfants demain.