Le franc-parler et le eyeball test : des valeurs républicaines

Le franc-parler et le eyeball test : des valeurs républicaines

 

 

  • Nul ne devrait craindre, dans une République authentique, de s’adresser franchement à ses concitoyens. Nous retrouvons ici une valeur fondamentale de la démocratie grecque, la parrhêsia, la possibilité de tout dire politiquement. Ce droit de franchise est la condition fondamentale de la vie démocratique. Les régimes monarchiques ne se trompent pas, eux qui le refusent explicitement aux citoyens. Il est certain que la vérité des plus faibles peut être désagréable aux oreilles des puissants, surtout quand elle ne joue pas le jeu des formes et des usages qui ménagent hypocritement les sensibilités de la cour. Mais sans elle, le pouvoir se fait hégémonique. Il devient une domination aveugle et brutale, une force qui échappe à toute relation dialectique. A terme, il se condamne. Il est certes désagréable, pour des ministres d’État, de s’entendre dire que l’école de la confiance risque d’aggraver la défiance des professeurs, que l’usage disproportionné de la force brise le pacte républicain ou que l’on ne peut pas à la fois soutenir la suppression de l’ISF et se vautrer dans le luxe comme de gros cochons.

 

  • Être privé de cette liberté de parole, c’est être privé de toute liberté, Démosthène l’affirmait déjà. Avoir peur de perdre son emploi pour avoir formulé une critique qui a d’autres ambitions, pour la cité, que l’accumulation d’épices, ne constitue en rien un progrès. Bien au contraire, la flatterie conforme à l’ambition des petits chefs est incompatible avec la vie politique. Mais Platon lui-même se méfiait de la parrhêsia, il n’utilise pas le mot dans l’Apologie de Socrate, ce procès du philosophe et de la philosophie. Il lui préfère l’ironie car il sait que le franc-parler peut être aussi un droit de licence, une parole dégénérée qui perd de vue le bien commun. La nuance est subtile car il n’existe pas de norme juridique entre l’agon fécond qui met en mouvement l’esprit et le polemos qui peut dégénérer en corruption stérile des idées et des hommes. Nous n’avons pas ici à trancher. Les citoyens doivent être suffisamment éclairés pour reconnaître les vertus d’une parole qui ne joue pas le jeu pour vouloir le vrai, les méfaits d’une parole qui, sous couvert de franchise, nous interdit son accès. Seule l’éducation peut cela, une éducation au politique qui ne se contente pas de saupoudrer des savoirs experts et des apprentissages mécaniques. Ce saupoudrage ressemble déjà à notre école. C’est aussi pour cette raison que l’intrusion systématique du marché dans la formation des esprits augmente la servilité tout en affaiblissant nos libertés. Nous la combattons.

 

  • Dans une République authentique, les hommes et les femmes peuvent se regarder dans les yeux. Pas simplement à hauteur mais aussi du bas vers le haut, sans avoir peur pour leur vie. Sans la confiance que l’on place dans la loi qui garantit la liberté de parole, la parole ne peut plus échapper aux forces qui l’empêchent et les libertés publiques reculent inexorablement. Ce qui vaut pour la caricature, vaut pour la critique. Le test du regard (eyeball test) consiste à pouvoir se regarder dans les yeux, s’exprimer librement quand la parole est une provocation à agir pour la correction des injustices. Que les lobbies expriment leurs intentions au grand jour, droit dans les yeux, que les citoyens puissent juger en conscience ce qu’ils estiment être juste. Que les médias prouvent (ce que certains font) les ressorts de leur probité dans le traitement de l’information en regardant les citoyens en face. Que les hommes politiques affrontent réellement les objections qui viennent du peuple au lieu de se cacher derrière des formules aussi creuses que méprisantes pour l’intelligence collective qu’ils ont pourtant la prétention d’orienter. Au jeu du eyeball test, notre démocratie recule.

 

  • Les historiens de la Grèce antique ont constaté que le déclin de la politique dans la cité s’accompagnait d’une modification du sens donné au mot parrhêsia. Ce dernier désignait moins le droit de s’exprimer librement dans la cité et aux yeux de tous qu’un usage privé de la critique réservé aux petits cercles d’amis. Ce glissement sémantique, ce passage de l’usage public de la parole à son usage privé, ne peut qu’affaiblir la République. Nous le constatons aujourd’hui Combien d’hommes et de femmes distinguent nettement usage public et usage privé de la parole, combien tiennent des jugements en privé qu’ils se gardent bien d’exprimer publiquement ? Derrière cette duplicité, l’intérêt privé, toujours. Qui a intérêt à critiquer publiquement les discours d’hommes et de femmes qui pourraient le servir le jour venu, dont il peut attendre une aide bénéfique pour ses actions futures ? Quand tous les citoyens seront devenus des marchands, quand ils auront tous intérêt à se ménager les uns les autres, la République ne sera plus et ils ne seront plus citoyens. Ne restera qu’une administration des biens et des services, privative pour tous. C’est ce modèle de régime dépolitisé qui est train de se mettre en place en France, c’est contre lui que des citoyens sont en train de reprendre la parole et des couleurs. Le jaune fut, à ce propos, la couleur de l’année. Les réactions épidermiques du gouvernement, la volonté de museler la parole des fonctionnaires, les tentatives à peine voilées d’intimidation ne sont que des étapes vers cette sortie du politique. Demain, pourrons-nous nous regarder encore, avec franchise, droit dans les yeux, pourrons-nous soutenir le eyeball test ?
  • Au fond, que craignons-nous le plus ? Les excès d’une parole libre, critique, radicale, ou le sirop hypocrite des marchands pour qui les valeurs de la République sont bonnes dans la mesure où elles ne limitent pas leurs bénéfices ? En toute logique, ceux qui choisissent la parole libre sont aussi ceux qui ont le moins à perdre. Ce sont pourtant eux qui passent pour anti-républicains aux yeux de ceux qui en méprisent les valeurs les plus essentielles. Ce mépris prend la forme d’un respect de la paix civile qu’ils confondent avec la paix de leur commerce. Contre eux, nous devons réintroduire une conflictualité réelle. Soit les gouvernements l’acceptent et modifient leur façon de gouverner, retrouvant ainsi une logique dialectique entre le faible et le fort ; soit ils assument ouvertement une forme de violence physique et symbolique, révélant, aux yeux de tous, la corruption dont ils sont les agents. Dans les deux cas, la République ne peut qu’y gagner.

Thatcher-Macron contre l’idée républicaine

Thatcher-Macron le vieux contre l’idée républicaine qui renaît en France

 

 

  • Emmanuel Macron a quarante ans de retard, son âge. Il est né vieux. Incapable de comprendre l’évolution d’une société qu’il ne connaît pas, il se fantasme en révolutionnaire quand il n’est qu’un passéiste. Le modèle économique qu’il promeut est en train d’agoniser en même temps qu’il triomphe. Son école de l’hyperspécialisation est à contre courant de l’évolution du marché du travail dans lequel la disponibilité de l’esprit sera autrement plus importante demain que la spécialisation des tâches à accomplir, une spécialisation qui sera bientôt réservée exclusivement à l’intelligence artificielle et à la robotique. Sa réforme des retraites est incapable d’anticiper sur la question fondamentale du partage du temps de travail dans une société qui, structurellement, devra se penser au-delà du travail tel que nous le connaissons.  Retarder les départs à le retraite pour les uns, c’est retarder l’entrée sur le marché du travail pour les autres. Cette conception punitive à grand-papa est une nouvelle fois à côté de la plaque. Au lieu d’améliorer la qualité, de densifier les contenus, les plans de formation sont systématiquement allégés, ce qui rendra à terme les compétences humaines dérisoires à côté de celles des machines qui nous écraseront. Son individualisme startupper est plus proche des délires du self made man des années 80 que de la réalité des nouvelles formes de solidarité en 2019. Enfermé dans un univers mental dépolitisé, Emmanuel Macron va faire perdre un temps précieux à la France sous couvert de progressisme. La relégation de l’écologie politique dans une note en bas de page de la soumission au marché scelle aujourd’hui l’ineptie d’une politique qui a quarante ans de retard.

 

  • Aux antipodes de ces vieilles lunes économiques, l’idée républicaine a du vent dans les voiles. Ce qui est cohérent politiquement. Louis Blanc avait raison de dire, en octobre 1872, « qu’il n’y a que les idées qui mènent le monde ».  C’était vrai hier, ce le sera demain. Peu importe le gouvernement des hommes, l’incarnation et les pseudo ravalements de vitrines. Les idées d’Emmanuel Macron sont vieilles et elles seront balayées demain par une relocalisation de l’action politique effective, une prise en compte de l’écologie politique pour que nous puissions encore habiter la terre et une démondialisation sereine qui cherchera la décroissance de nos modèles économiques dans un équilibre des forces retrouvé. Tout le contraire du modèle aujourd’hui promu à grands renforts de modernisme et de disruption par des perroquets incapables de comprendre la nature exacte des transformations en cours. Formés il y a vingt ans dans le creuset d’un économisme rigide, les hommes et les femmes aujourd’hui au pouvoir ne comprennent rien à l’évolution de nos sociétés, à la volonté d’en finir avec le paternalisme politique, aux demandes démocratiques. Emmanuel Macron est arrivé trop tard, il s’est trompé d’époque. L’époque est en train de lui rendre la faiblesse de ses analyses politiques, lui le soi-disant stratège, le « philosophe en politique ». Au fond, il sera le Habermas de la politique française, celui qui a pris le mauvais virage au mauvais moment, celui qui n’aura rien compris au monde qu’il prétendait penser.

 

  • La défense du service public, et avec lui de la République, est un combat fondamental pour résister à cette vague rétrograde et autoritariste, autoritariste car rétrograde. Thatcher-Macron le vieux croit acheter le peuple avec trois bouts de ficelle, il se trompe lourdement. La prise de conscience des citoyens est autrement plus profonde que cela. On ne peut pas faire l’aumône pour survivre dans un monde qui vous expulse. Innombrables sont les citoyens français qui se sentent expulsés de leur monde, c’est aussi à cela qu’ils résistent avec force. Que la forme de cette résistance soit difficile à trouver, que les expressions de cette résistance se cherchent, que la violence physique soit aussi un chemin et une impasse, ne doit pas surprendre. La liberté politique est à reconquérir, pas à pas, étape par étape. Cela suppose un projet de résistance qui trouve dans l’histoire des modèles à réinventer. La République n’est pas une forme stable mais un idéal qui nous permet de mesurer l’ampleur de la trahison quand un parti usurpe sa valeur en conservant le mot. Il va de soi que ce projet de résistance de la République suppose l’articulation (plutôt que la convergence) de sensibilités politiques différentes, qu’il n’est pas le mot magique d’une réconciliation. Loin de là. Il est plutôt la condition d’une survivance de la conflictualité politique quand celle-ci est balayée par le tout marché.

 

  • Nous devons aujourd’hui faire droit politiquement à un au-delà du politique, ce que rend possible l’idéal républicain. Lorsque nous parlons du vide, du néant de nos pseudo démocraties marchandes, nous assumons des jugements de valeur, nous brisons le cercle de la sidération relativiste qui nous interdirait d’établir des échelles de valeur. Non pas pour faire de ces échelles les nouveaux alibis d’une domination politique mais pour réaffirmer que la politique ne peut se passer des échelles de valeur. Les technocrates bon ton acceptent ses hiérarchies dans leur vie privée mais les refusent démagogiquement pour le peuple dont il favorise l’abrutissement à condition qu’il soit rentable pour eux. Contre eux, nous assumons de faire un usage public de la raison et des jugements de valeur et nous livrons ces jugements aux jugements de l’opinion. L’usage privé de la raison est le tombeau de la liberté des peuples.

 

  • Thatcher-Macron sera balayé par l’histoire, il n’y a aucun doute à cela, mais les dégâts, en France, peuvent être considérables : pour notre système de santé, de formation, pour l’école, pour la cohésion nationale qui est en train de se déliter. La rhétorique de la « zadification » de l’opposition politique est un signe inquiétant de cécité, une défense à la fois grotesque et inquiétante. Elle est contraire à la raison que les républicains ont toujours cherché à rendre « populaire ». La République sociale de Jean Zay d’ailleurs plutôt que la République politique de Jules Ferry car la politique des politiques, nous le savons aujorud’hui aujourd’hui, a trop souvent tendance à se passer de la société qu’elle gouverne. Thatcher-Macron avait en partie raison : nous assistons au retour de la société civile. Mais pas la sienne, celle de ceux qui réussissent (sur quel modèle misérable de réussite d’ailleurs ?) mais celle de ceux qui ne sont justement rien. Cette société qui est en train, forte de son histoire, en France, de se lever contre le vieux monde, autoritaire et passéiste, mondialisé et abrutissant, destructeur de la nature et amnésique des leçons de l’histoire.  Les Républiques nationales, une idée neuve en Europe.

La liberté républicaine contre la pseudo liberté du choix

La liberté républicaine contre la pseudo liberté du choix de La République en marche

 

 

  • Nous sommes en face d’objectifs et de comportements qui sont en tous points étrangers aux valeurs de la République, en face de stratégies d’intimidation qui sont en train de mettre à mal la confiance des citoyens envers ceux qui sont supposés être les garants de l’ordre public. Nous sommes désormais nombreux à faire ce constat d’une dérive inquiétante de l’exercice du pouvoir, en France, d’un contournement systématique des prérogatives de l’Assemblée nationale au profit d’un gouvernement par décrets et ordonnances dans une précipitation qui ne doit rien au hasard. Ce que les éditorialistes perroquets  appellent le « calendrier politique », à savoir les différentes stratégies pour se maintenir au pouvoir, prend le pas désormais sur l’intérêt général quand celui-ci n’est plus que l’alibi d’une action publique qui ne lui doit aucun compte. Quels sont aujourd’hui les contrepoids réels de cette dérive inquiétante ? Nous les cherchons.

 

  • Qui ira se plaindre d’une perte de liberté dont il n’a pas conscience, une liberté que l’on croit naturelle quand elle n’est au contraire qu’un fait d’institution. Dressés à la conception libérale de la liberté, celle de John Lind (1737-1781) pour qui la liberté « n’est rien d’autre que l’absence de coercition », les consommateurs dépolitisés ont fini par accepter massivement l’idée selon laquelle il peuvent être « libres » indépendamment de la nature exacte du régime politique qui les gouverne. Une formule – la République en marche – et les voilà rassurés.

 

  • La réforme de l’Education nationale est ici exemplaire. Un maître mot : le libre choix. Une ligne directrice : la supposée absence de contrainte. Cette idéologie du libre choix (car il s’agit bien d’une idéologie) est aux antipodes d’une conception sérieuse de la République qui donne plus d’importance à la liberté des personnes qu’aux choix des individus. Cette distinction est essentielle mais elle n’est plus pensée car la doxa néo-libérale nous impose de rabattre l’une sur l’autre. Nous serions libres car nous pouvons faire individuellement des choix libres. Le cadre institutionnel dans lequel ces choix s’expriment devient alors transparent pour des consommateurs dépolitisés qui se vivent comme des atomes de liberté hors sol en face d’un menu qui flatte leur pseudo autonomie de jugement.

 

  • Au fond, il importe peu que la société dans laquelle opèrent ces choix soit profondément inégalitaire, que l’on puisse constater et accumuler les preuves d’une rupture d’égalité vis-à-vis du pacte républicain, que l’institution ne puisse plus garantir une égalité territoriale dans l’application d’un droit égal pour tous. Tout cela passe au second plan voire au troisième. Nous en avons encore fait l’expérience avec la rupture d’égalité de traitement des élèves dans une situation de grève exceptionnelle du baccalauréat qui a révélé de façon criante et dramatique  l’opposition entre ces deux modèles de liberté : la liberté du choix (individualiste, consumériste qui justifie en retour des expressions comme « prise d’otage » ou « intérêt de l’élève ») et une conception républicaine de la liberté qui refuse toute forme de domination, qu’elle soit publique ou privée, dans la mesure où elle vient rompre le pacte d’égalité qui lie les citoyens entre eux. Longtemps ce modèle a prévalu en France. Il est aujourd’hui menacé, frontalement attaqué par une conception anglo-saxonne de la liberté cohérente avec l’hégémonie des intérêts du commerce sur ceux des valeurs républicaines. La République en marche est, en France, le faux nez de cette attaque contre le pacte républicain.

 

  • Les critiques du néo-libéralisme qui ne parviennent pas à se placer, pour des raisons idéologiques, sur le terrain d’un néo-républicanisme à refonder n’ont strictement aucune valeur politique. Bien au contraire, fascinées par le culte de l’individu émancipé, elles reconduisent de façon somnambulique les principes directeurs du modèle qu’elles feignent de critiquer. Elles trouvent d’ailleurs de bons échos dans les succursales du marché (libertarisme de pacotille, individualisme critique d’apparat, hédonisme libertaire de rien du tout). Ce sont de pâles indignations morales, incapables d’opposer au pouvoir autre chose que de juvéniles rodomontades. Le petit monde de la culture dépolitisée en est d’ailleurs friand. Le succès mondain de ces insignifiantes sucreries est inversement proportionnel à leur efficience politique.

 

  • Dans Néo-républicanisme et néo-libéralisme (in Demain, la République, 2018, Le bord de l’eau), Philip Petit résume cela parfaitement : « En se concentrant sur le choix libre plutôt que sur la personne libre, la nouvelle théorie de la liberté diminua le souci pour la domination, privée comme publique. Selon cette nouvelle théorie, il n’importait pas que l’on vécût sous la domination privée d’un maître pourvu que celui-ci proposât un contrat et n’imposât effectivement aucune coercition. » Quelle est l’origine de notre liberté ? Est-elle politique ou économique ? C’est justement cette question fondamentale que nous devons aujourd’hui trancher. C’est aussi cette question qu’il nous est difficile de poser publiquement tant le modèle néo-libéral autoritaire ne souffre aucune contestation possible, la seule façon de l’ébranler étant de lui opposer, dans un renversement des termes sidérants, des « événements voyous » (rogue events). Pour un républicain authentique, c’est la loi qui nous fait libre, le parlement étant la condition sine qua non de son élaboration. Pour les faux nez de la République en marche, c’est la liberté contractuelle du marché adossée à la logique du choix individualisé. La réforme du lycée est parfaitement indexée sur cette logique.

 

  • Il va de soi que ces problèmes sont essentiels mais constamment obscurcis par un traitement de l’information publique volontairement confusionniste. Au lieu de poser le problème en termes politiques, les gouvernants flattent une opinion dressée aux logiques consuméristes du libre choix. Le vocabulaire de la « prise d’otage » est exemplaire de ce dressage anthropologique : il conforte le modèle économique dominant en infantilisant les citoyens, il réaffirme l’ordre de la domination du marché en flattant une conception dépolitisée de la liberté. C’est cela qu’il nous faut affronter désormais. Les stratèges de l’autoritarisme néo-libéral le savent parfaitement, d’où l’intérêt qu’ils ont à évider au maximum les contenus d’enseignement d’une dimension critique et politique au nom de la confiance, l’hypnotisme généralisé et d’un patrimoine républicain purement formel. Ce n’est pas simplement d’une opposition à un parti de gouvernement dont il est question mais d’une interrogation fondamentale sur la nature de nos libertés et du type d’homme que nous devenons.

La République : une zone à défendre ?

La République : une zone à défendre ?

 

  • Dans La démocratie aux marges, David Graeber écrit : « L’expérience qui est aujourd’hui la nôtre n’est pas celle d’une crise de la démocratie mais plutôt celle d’une crise de l’État. » Il ajoute : « Si l’on a pu assister ces dernières années, au sein des mouvements altermondialistes, à un regain d’intérêt pour les pratiques et les procédures démocratiques, cela s’est opéré presque entièrement hors des cadres étatiques. L’avenir de la démocratie se joue précisément dans ces espaces. » Que les États, dominés par des forces économiques qui voient la démocratie comme un problème pour leurs intérêts, s’éloignent des idéaux démocratiques ne signifie pas pour autant que l’avenir de la démocratie se joue désormais hors des cadres étatiques.

 

  • En France, bien au contraire, il s’agit de combattre un dévoiement de la République. Nous dénonçons une profonde trahison des idéaux républicains par ce que l’on présente comme une « élite » mais qui ne correspond plus du tout aux critères d’excellence intellectuelle ou morale que l’on aura encore tendance à associer à ce terme. Par élite, entendons aujourd’hui ceux et celles qui ont réussi, par d’innombrables manœuvres, à accéder à des postes de pouvoir. Considérez un à un les membres du parti fantoche LREM qui gouverne aujourd’hui la France et demandez-vous sérieusement si cette « élite » a une quelconque valeur. Cette trahison, y compris nominale (La République en marche), nous a fait basculer vers une confrontation insoluble entre ceux qui réclameront demain une démocratie dans les marges de l’État et ceux qui se présenteront comme les garants des institutions républicaines. D’un côté une « zadification » ; de l’autre une répression militarisée au nom de la République et de la paix sociale. C’est cette alternative qu’il nous faut absolument subvertir.

 

  • J’ai appris à me méfier de ce spontanéisme démocratique qui consiste à croire que l’ennemi reste l’État alors que celui-ci est de plus en plus faible. Il ne faut pas avoir d’autre rapport à l’État que celui de l’impôt pour ne pas prendre la mesure de cet affaiblissement. Là encore, l’économisme ambiant, omniprésent dans les discours dépolitisés, nous joue de vilains tours. Quand nous parlons de l’État, nous faisons essentiellement référence à l’impôt, aux taxes, aux prélèvements obligatoires et aux moyens coercitifs qui leurs sont associés. Rarement aux fondements de la légitimité de ses institutions, comme si ses institutions pouvaient fonctionner avec n’importe quel type d’homme, comme si remplacer des hommes politiques authentiques par des spécialistes de la communication, des arrivistes sans grandeur aux mains d’intérêts contraires à l’intérêt général n’affectait pas la nature de l’État, ne l’affaiblissait pas fatalement.

 

  • Durant l’année, le drapeau français hissé en haut des fontaines, la Marseillaise chantée dans les rues ou le drapeau européen arraché ponctuellement sont autant de symboles d’une réaffirmation populaire de l’État français contre des forces économiques qui le démembrent en ayant intérêt de promouvoir à sa tête une pseudo élite sans grandeur, idéologiquement anti-républicaine. Contre cette logique implacable d’une main mise sur l’État par des réseaux d’intérêts qui n’ont jamais été aussi puissants et homogènes, l’affirmation d’une démocratie à la marge est un contresens historique. Elle correspond exactement à ce que cherche à faire un gouvernement anti-républicain par l’usage tactique de la violence : faire basculer la contestation vers des formes qui laissent les prérogatives de l’État républicain à ses fossoyeurs.

 

  • C’est ici que le piège se referme sur l’idéal républicain. Un piège à triple bande : du côté de l’État, en faisant passer des forces anti-républicaines pour les derniers remparts de la République ; du côté des contestataires, en créant les conditions et la narration d’une révolte anti-étatique ; du côté des consommateurs, en mettant en avant l’État comme un poids mort à dégraisser pour vivifier le sacro-saint marché sans interroger les finalités politiques des hommes garants de ces opérations d’équarrissage. Le problème serait encore et toujours l’État providence jusqu’à affirmer, dans un cynisme abouti, que les contestataires et le gouvernement veulent la même chose : moins d’État, sans que l’on sache ce que recouvre politiquement ce moins.

 

  • Nous l’écrirons sans cesse : la liberté de l’esprit n’est pas celle du marché, la formation d’un homme est diamétralement opposée à son exploitation économique, l’émancipation des citoyens est incompatible enfin avec les logiques d’asservissement des sujets par une alternance schizophrénique de ludique et de policier. Notre républicanisme n’est pas celui de la répression étatique, il n’est pas non plus celui de la soumission aux puissants. Il ne réduit pas le peuple à être une foule mais il ne croit pas non plus à sa spontanéité magique. Il faut un cadre pour former un homme capable de repousser les limites du cadre qui l’a formé. La question politiquement sérieuse reste toujours celle-ci : que mettons-nous en face de l’exploitation économique et des logiques d’asservissement ludo-policières ? C’est justement cette ligne cohérente que l’on veut nous empêcher de penser et qui ne trouve plus guère de représentants sérieux dans le champ politique. Soit nous jouons les économistes de salons avec trois pourcentages, soit nous criminalisons l’opposition aux traîtres de la République en bombant le torse et en défendant la liberté des marchands, soit nous sombrons dans la fascination pour le bruit des bottes et de la schlague. Car ne nous trompons pas, la liberté est toujours politique. Le reste n’est qu’une succursale du commerce. Renoncer à cette dernière, c’est renoncer à notre qualité d’homme. La liberté politique ne se trouve pas au pied du sapin de Noël dans un beau paquet cadeau. Elle n’est pas octroyée par quelques causeurs télévisés. Elle est indissociable d’une émancipation de l’esprit et de la défense réelle de ses conditions d’exercice. En ce sens, radicalement et en toute cohérence, philosopher est un acte authentiquement politique. Cet acte, tout autant que le reste, est aujourd’hui détourné de son sens premier par les animateurs du spectacle que nous devons combattre sans relâche. Nous les combattrons encore demain, non pas au nom de la philosophie mais au nom de l’exigence critique formée à l’école de la République. Nous sommes aujourd’hui destitués du politique et de cette exigence critique, empêchés, censurés, rendus invisibles sous prétexte que tout est publié, distribué, que le pluralisme est partout. C’est un mensonge. Notre démocratie est malade car nous ne parvenons plus à discerner (krinein) ce qui mérite d’être vu et ce qui ne le mérite pas. Quant à ceux qui y parviennent péniblement, ils n’auront pas droit au chapitre. Trop illisibles, trop exigeants. Reste le grand mélange, la bouillie : l’excellent, le bon, le mauvais, le médiocre, le débile dans une même bassine. Tout à hauteur de spectacle. La République ne peut supporter une telle complaisance avec la sottise et la vacuité, érigées en principe de gouvernement des hommes, sans se trahir. Cette vacuité n’est pas une fatalité mais une stratégie. Dans ces conditions, le néant politique se militarise, il ne lui reste d’ailleurs rien d’autre à faire.

 

Dans quelle République voulons-nous vivre ?

Dans quelle République voulons-nous vivre ?

  • Un professeur de l’Etat français pourra-t-il être demain un citoyen critique des institutions de son pays ? Pourra-t-il encore juger les politiques publiques et apporter sa voix, singulière, dans un livre, sur un blog, dans le respect des lois qui encadrent la liberté d’expression, à la vie démocratique et au débat contradictoire ? Suis-je susceptible de tomber sous le coup de la loi dite de « confiance » quand je rédige un livre critique sur l’élection d’un président de la République ? Suis-je passible de sanctions quand j’ironise ouvertement sur Pierre Mathiot responsable du rapport du même nom qui a envoyé aux oubliettes de l’histoire la série littéraire à laquelle, élèves et professeurs, nous étions tant attachés, dans la droite ligne des directives de l’OCDE sur la rentabilité de l’élève dans une économie mondialisée ? Suis-je condamnable quand je rédige un pamphlet contre la médiocrité des mœurs, la manipulation grossière de l’opinion publique et les ânes éditocrates qui vivent grassement sur les décombres de l’esprit critique en insultant le corps professoral ? Je ne pensais pas me poser un jour ces questions en France, pays des droits de l’homme et de la supposée liberté d’expression, de l’affaire Dreyfus et des innombrables combats d’idées qui jalonnèrent son histoire. Je me les pose aujourd’hui avec sérieux et gravité.

 

  • En 2007, la République française, lors du procès des caricatures de Charlie Hebdo a tranché : oui, nous avons, en France, le droit de caricaturer Dieu sans insulter quiconque. Oui, nous avons encore en France le droit à la satire et à l’irrévérence, à la critique, qu’elle soit acerbe, excessive ou outrancière dans sa forme et dans le respect du droit. C’était il y a 12 ans. Mais le climat national est en train de changer, à pas forcés. Nous assistons à une inflation sans précèdent des logiques procédurales, du recours au droit plutôt qu’à la conflictualité politique qui est en passe de devenir insupportable aux oreilles de technocrates managers qui ne peuvent plus souffrir la contradiction, pire, qui confondent la contradiction politique avec l’irrespect vis-à-vis des institutions de la République dont ils seraient la douteuse incarnation. La République n’a pas à être incarnée, elle a sa vie propre. Les combats d’idées sont la sève de cette vie.

 

  • Le problème c’est que l’on ne peut pas penser l ‘école républicaine sur le modèle de l’entreprise. On aura beau démultiplier les indicateurs d’efficacité, les petits bâtonnets, jamais nous ne pourrons quantifier la formation à la citoyenneté éclairée avec des diagrammes et des pourcentages. C’est une affaire bien trop sérieuse pour cela. Au fond, le combat politique qui a trouvé son expression dramatique avec la grève circonscrite des correcteurs du baccalauréat nous engage dans un choix fondamental pour l’avenir de notre République : l’école est-elle l’antichambre du marché ou a-t-elle pour vocation première de former et d’instruire des citoyens éclairés ? Cette alternative n’est peut-être pas aussi tranchée mais elle se pose aujourd’hui clairement quand les impératifs de rentabilité, sur fond d’alignement avec les autres pays de l’OCDE, écrasent tout.

 

  • Nous cherchons à poser ce problème dans l’espace public mais les résistances sont énormes, comme si le simple fait de vouloir le poser était une menace pour l’ordre public et la sureté de l’Etat. La stratégie qui consiste à pousser à la radicalisation du mode d’action (radicalité ne voulant pas dire incohérence) est inquiétante politiquement, d’autant plus quand elle s’accompagne d’une volonté affichée de contrôle de la parole publique. La question posée ici va très au-delà du corps professoral. Elle interroge ce que nous entendons encore aujourd’hui par service public d’Etat. La République française est-elle suffisamment forte et confiante en ces fondements historiques pour laisser des espaces de liberté contradictoire en son sein ou a-t-elle besoin, fragilisée par la toute puissance du marché, soumise à des oukases mondialisés, de les éliminer sans discernement ?

 

  • Il est urgent de mesurer la gravité de cette question pour nos libertés publiques. Il est essentiel de distinguer une conflictualité politique et un sacrilège, une grève et une prise d’otage, un professeur qui a corrigé ses copies dans le respect des règles républicaines et un terroriste. Si nous ne parvenons plus à faire ces distinctions fondamentales, si nous ne voulons plus de politique pour vouloir l’efficacité et le rendement, nous allons changer de régime. Je ne dis pas dictature ou monarchie de droit de divin mais une forme nouvelle, inédite, dans laquelle l’indifférence au bien public et à l’exigence qu’il porte aura pour effet un effondrement de nos capacités à vivre ensemble dans une République à la fois exigeante et égalitaire. Ne restera que la vindicte d’une opinion enténébrée, les narcotiques du divertissement de masse et une surenchère sécuritaire qui accompagne aujourd’hui la monstrueuse expansion des logiques de contrôles. Il n’est pas certain que les citoyens français aient envie de cet horizon là. Il est encore moins certain qu’ils aient demain la liberté politique de le refuser.

Grand débat, scène de haute comédie

Grand débat national, scène de haute comédie

  • Il est fini le débat ? Oui, non, encore ? Pardonnez-moi, je dormais en fond de salle. Une dernière lichette ? Avec les intellectuels peut-être, mon débat préféré dans la série. Ah, du grand art Madame. A la hauteur du moraliste de l’info à Saint Emilion, pinard, culture et grand oral. Le décor en sus, tapis de sol et moquette. Gobelets à bouche pour chacun. Un rappel ?

 

  • Le Phénix de Bourghteroulde n’a pas été si mauvais au fond pour un acteur de seconde zone. Personne d’ailleurs ne lui a demandé de rivaliser avec la comédie française. La tournée a eu son petit effet, c’est pas mal pour un débutant. A quand le stade de France ? Il paraît même que les contributions au grand débat national se comptent en millions. Les chiffres, les amis, toujours. Les gazettes s’affolent : « brillant », « sublime »« un pur talent », « quel homme ! » Est-ce un succès populaire ou une pièce montée par quelques courtisans ? Ici, il est vrai, les avis divergent. Certains parlent d’un exercice inédit sous la Ve République, d’autres crient au scandale et à l’imposture. Avec l’argent du contribuable, les restes de l’exception culturelle à la française, soutenir sur fonds public un théâtre de boulevards aux goûts parfois douteux. Ne nous a-t-il pas diverti tout de même le théâtreux avec ses effets de manche et son rictus de clown ? Il nous a au moins donnél’occasion de commettre quelques traits d’esprit. On a suivi le voyage. Un tour de France de la parlotte au milieu des grisonnants et des cordons de CRS. Un jouvenceaux lui a même offert une brioche.

 

  • Les premières manifestations en novembre, l’inventivité de cette révolte, ne laissaient pas forcément présager que nous allions revisiter les grands classiques de l’opéra-bouffe. Ou peut-être s’agit-il d’une performance d’avant-garde, plus proche du situationnisme, de la dérive expérimentale, que de l’opera buffa. Cela dit, le duo Schiappa-Hanouna, intermezzo et mascarades, marqua les esprits. Entre deux séances de gaz lacrymogène, le pur grotesque trouva sa place pour offrir à l’ensemble un équilibre qui put plaire aux esthètes. Ce trait de la bouffonne marquera les mémoires : « je trolle le système ! » Pour le prochain grand débat national, je suggère que ce syntagme fonctionne comme un rituel. La bouffonne Schiappa, chapeau à clochettes et hautes bottes, passerait devant le théâtreux de province en gloussant : je trolle le système, je trolle le système ! Le public à coup sûr rirait plutôt que d’enfiler, le samedi, son gilet. Que toute cette mascarade de débat serve au moins à cela, à divertir le peuple, comme jadis il l’était. Le peuple, les amis, n’est pas bien regardant. Il veut du bon spectacle pas des faux enseignants, des pseudo philosophes ou des cuistres rampants. Peut mieux faire je dirais.
  • Je lis ici ou là d’étonnants journalistes. Ils se demandent gravement ce qu’il peut en sortir. Les conclusions de la chose arriveraient bientôt ? C’est à se demander si eux aussi, ma foi, ne font pas tous partie de ce piètre opéra. Le rappel peut-être, est-ce encore dans la pièce ? Etes-vous donc sincères en pensant qu’il pourrait sortir de tout cela autre chose que des pets ? Non, quand on joue une pièce en plaçant sur la scène des bouffons déguisés en hommes politiques, menteurs impénitents d’un pouvoir qui pourrit, il est bon d’assumer de jouer la comédie. A ce prix, je l’accorde, l’entreprise est jolie. Elle se gâte quand les torses se bombent en rappelant la loi sans enlever la clochette, en prenant la bouffonnerie au sérieux et le public pour un parterre de gueux dépourvu des vertus que l’on s’accorde à soi.

 

  • La bouffonne et sa cloche n’a rien à dire au peuple. Personne ne lui demande d’éclairer le parvis ou de faire la synthèse dans son petit esprit. Puisqu’ils sont là pour ça, pour jouer la comédie, Hanouna, Macron, Schiappa et compagnie, en masquant le cynisme de leur économie, qu’ils saluent le public et qu’ils quittent la scène. Lumière, rideau, la comédie s’achève. Des coulisses on entend d’un son déjà lointain : je trolle le système, je trolle le système. Et puis plus rien.

Contre la culture vernis, l’école de la confiance et de la com

Contre la culture vernis, l’école de la confiance et les Torquemada du vide

(Nicolas Copernic 1473 – 1543)

  • Bernard Solange, dans La littérature religieuse, rappelle que dans la spiritualité indienne Upanishad signifie s’asseoir aux pieds de quelqu’un. Aux pieds de qui pouvons-nous encore nous asseoir ? Et une fois assis, qu’attendons-nous ? Un savoir hétéroclite, des moignons de culture ou les conditions, à partir de la transmission d’un savoir qui touche la réalité humaine et non quelques compétences techniques, d’une prise de conscience ? Non pas le vague sentiment de soi-même, de son vécu, mais une épreuve de soi, profonde, rendue possible par un enseignement qui ouvre l’esprit à sa difficile compréhension plutôt qu’elle ne l’aliène sur les pacotilles désarticulées utiles aux commerces du monde et aux profits de ses faux maîtres.

 

  • Hier, à l’occasion d’un cours sur la raison et réel, je m’efforçais de faire connaître à des élèves de série littéraire (une série qui disparaîtra dans un an) les travaux et l’œuvre de Copernic, le De revolutionibus (1543, l’année de sa mort) en particulier. Lecture du curieux texte de Pétrius, l’éditeur, inséré dans le livre, une sorte de publicité pour l’ouvrage, quelques rappels de l’héritage de Copernic, l’Almageste de Ptolémée, les instruments d’observation au XVIe siècle, la représentation du ciel qui pouvait être la sienne sachant qu’il observait à l’œil nu. La présentation du triquetrum, une règle d’observation déjà décrite par Ptolémée dans l’Almageste, occasion pour l’élève de se figurer les transformations de perception du monde, d’imaginer les problèmes de mesure au XVIe siècle. Qu’est-ce que percevoir pour Copernic ? Non pas pour soi-même, directement, à partir d’une valorisation immédiate et superficielle du moi mais à travers les yeux d’un autre, un homme de sciences européen né à Thorn en 1473 et mort à Frauenburg l’année de publication de son chef d’œuvre, le De revolutionibus. Ce décentrement, aussi curieux que cela puisse paraître pour les communicants, reste un préalable essentiel à l’épreuve de la compréhension de soi-même, condition d’une autonomie intellectuelle et morale future.

 

  • Un monde me préexiste, ici celui de Copernic, qui retint, par peur, la publication de ses travaux pendant trente-six ans. Un savant qui eut à imaginer un renversement révolutionnaire. Non pas la révolution factice d’un homme médiatique qui prend ces délires mégalomanes pour la réalité mais celle d’un scientifique qui compose avec un héritage, celui de Ptolémée. Une vie consacrée à la résolution d’un double problème d’observation. Comment expliquer le mouvement apparent des planètes dans le ciel, les anomalies d’observation comme la boucle de rétrogradation de mars ? Comment rendre raison de l’accélération et de la décélération des planètes dans le ciel ? Les questions affleurent : qu’est-ce qui pousse un homme à consacrer sa vie à de tels problèmes ? Expliquer pourquoi ce désir de connaissance n’est pas un problème technique ou scientifique mais une appréhension intime de l’univers qui nous entoure, une relation à soi-même tout autant. Le va-et-vient est constant entre la découverte de problèmes scientifiques objectifs et la réflexivité subjective de leur découverte par l’élève, un temps assis au pied de l’arbre de la connaissance qui n’est pas encore élagué par la culture vernis de l’école de la confiance et le grand oral bidon qui couronnera le tout. Donner à l’élève les moyens de se penser depuis le lointain, le mouvement des astres, Copernic, le De revolutionibus,  l’héliocentrisme et la quête d’une vérité antinomique avec le relativisme idiot qui les enferme en eux-mêmes. Pour cela, il faut du temps.

 

  • Les tables enfin, celles de Reinhold, Les tables pruténiques (1551). La science astronomique mise au service de l’astrologie, de la croyance. Connaître la position au jour le jour des planètes pour prendre des décisions politiques. Comprendre que la diffusion des idées de Copernic passe par la publication des éphémérides, que la science répond aussi aux exigences de son temps, qu’elle n’est pas coupée du monde. Là encore, la finalité du cours n’est pas d’agglomérer de la culture générale (une sottise étant entendu que la culture n’est pas et ne peut pas être générale) mais de former l’esprit à partir d’une distance, rendre possible un éloignement à partir d’une maîtrise que l’élève ne possède pas encore. Tout cela est-il utile pour trouver un job (le terme est désormais officiel aux plus hauts sommets de l’Etat) ? Sincèrement, je l’ignore. Au fond, ce n’est pas mon problème et cela ne peut pas être la première priorité de l’école. Le sourire de sympathie de l’élève à la lecture de l’annonce de Pétrius (« Ainsi donc lecteur, achète, lis et profite », en 1543), cette sensibilité de l’esprit qui participe, à travers les siècles, de la formation humaniste que l’on se targue sans contenu de promouvoir aujourd’hui depuis des agences de communication sont l’essence de mon métier. Ne pas choisir les oreilles qui recevront le cours, ne pas enrichir un marchand de pacotille indifférent aux contenus, faire valoir des compétences, une discipline acquise sur les bancs de cette même école de la République, dans ce qu’il reste des amphithéâtres du savoir, transmettre cette exigence à de jeunes esprits très souvent reconnaissants.

 

  • Voilà mon métier et je compte bien le défendre contre les Torquemada du vide. Que chaque professeur apprenne à se respecter, à respecter son savoir, sa maîtrise, qu’il continue de désirer savoir et transmettre, qu’il reste fidèle aux années de sa formation, voilà ce qui sauvera l’école d’un naufrage déjà bien amorcé. Oui, je méprise les  petits sbires prétentieux et sans idées qui, dans des cabinets à brasser du vent, prennent des décisions contraires à ce que je crois être juste pour la formation des esprits dont j’ai aussi la charge. Je les méprise car demain je n’aurai plus le temps de faire ce cours à mes élèves de terminale littéraire, coincé entre des antiennes incohérentes (HLP) et le grand oral bidon de fin d’année. Je les méprise, ces petits hommes de rien, ces sans talents, car ils me méprisent, ils nous méprisent en décidant sans concertation aucune de ce que doit être notre métier, de ce que nous sommes, de  ce que nous devons être. Je les méprise enfin, et c’est certainement la raison la plus profonde que je puise avancer, car ils méprisent ceux qui s’assoient aux pieds de quelqu’un quand ce quelqu’un n’a rien à vendre, pire, qu’il remet en question leur conformisme bêlant. Pour cela, ils sont toujours prêts à mentir. Les Torquemada du vide veulent la mort de la maîtrise car cette maîtrise les menace. Ils préférèrent de loin des petits agents mal formés qui se mépriseront eux-mêmes, c’est d’ailleurs cela qu’ils nomment aujourd’hui l’école de la confiance, une école dans laquelle le professeur, pour ne plus avoir confiance en un savoir relégué à des tableaux de croix, ne se respecte plus.  Ils nous portent des coups ? Nous allons leur répondre. Le peuple éduqué sera juge. Mais qui veut encore de ce juge là ? Certainement pas eux.