Les pseudo-éclaireurs du complotisme

Les pseudo-éclaireurs du complotisme

  • Quelques abrutis délirent sur le grand complot et ils font aussitôt la une des chaînes d’information à abrutir. Circularité parfaite. Par contre, produisez de la pensée, analysez les stratégies perverses de dissuasions médiatiques et vous n’y passerez jamais. L’obscurantisme est là.

En guise de mise à disposition de l’information vous ne serez jamais déçu : le plus obscur est bien souvent le plus visible.

 

  • Pour quelle raison le complotisme est un sujet sans objet, autrement dit un sujet pour pseudo-éclaireurs ? Comme il n’existe pas de complots en général, il n’existe pas non plus de théorie du complot en général. Chaque situation, distincte d’une autre, se doit d’être analysée pour ce qu’elle est, singulièrement, au cas par cas. On ne réfute pas un discours en affirmant qu’il relève d’une théorie du complot ou du conspirationnisme. On ne réfute rien en collant des étiquettes sauf dans  univers mental qui procède par anathèmes pour s’éviter de penser, sauf à réinventer les procès en sorcellerie.

 

Le « complotisme » est l’autre nom de la paresse intellectuelle de celui qui veut réfuter à peu de frais. Cette paresse prolifère quand le temps de la pensée est un obstacle à la rentabilisation marchande des flux d’images et de paroles.

 

  • Les polices politiques connaissent cela très bien : ne pas réfuter, salir. « C’est la théorie du complot », sorte d’équivalent du « c’est un gauchiste » ou c’est un « facho ». Au second degré, de pseudo-éclaireurs de rien du tout empilent des poncifs pour essayer de cerner les contours d’un objet qu’ils créent de toutes pièces pour les besoins de leur causerie. Les antinomies de la paresse ont de beaux jours devant elles. Il se trouve que pour démasquer la stupidité, faire ressortir un grand délire, nous n’avons aucun besoin de ces concepts : complot, complotisme, conspirationnisme, théorie du complot. Il suffit de réfuter, de faire, avec Platon, dans le genre anatréptique. Il arrive même, économie de moyens, que le propos tenu soit à ce point stupide et dérisoire qu’il se réfute tout seul, qu’il s’effondre sous son propre poids. Mais il se peut aussi que derrière l’apparente sottise se cachent des analyses qui ne soient finalement pas si simples que cela à réfuter. Bref, tous les cas de figures peuvent se présenter. Une diversité qui tranche forcément avec le radotage des pseudo-éclaireurs de l’anti-conspirationnisme.

 

  • Qui a intérêt, au fond, à nous faire croire que le complotisme est partout hormis celui qui a quelque chose à cacher ? C’est du bon sens, Descartes commence son Discours de la méthode par cette formule évidente et profonde. Pourquoi se défendre contre des discours singuliers et des opinions particulières en faisant jouer un gros concept : le complotisme ? Ai-je besoin de mettre en avant un quelconque complot quand j’ai les moyens, parfois difficile à établir, de réfuter un discours. Soit je suis capable de le faire et je le fais. Soit j’en suis réellement incapable et je me tais. Le complotisme est en cela le discours par excellence du demi-habile qui ne peut ni réfuter ni se taire. Un beau discours pour notre temps, sans objets réels puisqu’il prétend les penser tous sans en penser aucun réellement. Ne pas prendre le risque de la réfutation, le risque et le labeur afférent, tout en passant pour une conscience qui n’est pas dupe. Double profit.

 

  • Le complotisme est en cela une idéalité qui se veut réaliste, une idée vague qui se donne le sérieux de l’analyse. C’est une idéalité inutile qui empêche de discerner (krino), de faire le tri. Elle convient parfaitement à cette pensée-minute qui a besoin en quelques secondes, minutes sur France culture je vous l’accorde, de savoir où est le bien, où est le mal, où est le mesuré, où est le démoniaque. Cette idéalité résume à elle seule l’état de la critique aujourd’hui qui bien souvent, à défaut de démasquer quoique ce soit, masque sa paresse. Assez mal d’ailleurs.

Qui sera « séditieux » demain ?

Qui sera « séditieux » demain ?

(J.J. Grandville, L’Aspic, dessin, 1846)

  • A ce rythme, après demain, demain peut-être, la critique un peu sérieuse et qui n’a pas l’intention de se satisfaire de saupoudrer le plat partout servi, sera traquée, suivie, limitée, jugée comme séditieuse et condamnable à ce titre. Non pas parce qu’elle appelle à l’insurrection qui vient ou à la lutte armée confortablement posée dans son salon, comme le laisse accroire le démocrate raffiné qui cherche à en être. Non, pour la simple raison qu’elle existe encore, qu’elle porte une autre parole, une parole irréductible qui ne trouve pas place dans l’immense simulation de pensée et de politique qui dissuade aujourd’hui aussi bien l’une que l’autre.

 

  • Si j’écris aujourd’hui, avec d’autres, sur un site internet, ce n’est pas par goût. Je préfère le papier à cet écran qui me fait mal aux yeux. C’est tout simplement qu’ailleurs, il n’y a plus de place pour être un peu visible par ceux qui n’ont pas intérêt à rendre visibles leurs adversaires. Si je fournis, par exemple, la copie de la lettre que Maxime Catroux, éditrice chez Flammarion, m’a adressé pour retoquer un texte sur le cynisme médiatique, il y  a de cela des années,  un texte dans lequel je nomme explicitement ceux que je vise, un texte que nous avions réfléchi ensemble dans ses grandes lignes, suis-je séditieux ? Si je mets à jour la raison avancée (« les médias ne feront aucune place à votre critique ») suis-je complotiste ? Suis-je, bandes de gros zouaves que vous êtes, un agent russe infiltré ? Si, enfin, je fais les derniers liens, cherry on the liberal cake, entre cette situation de lâcheté intellectuelle en France et l’élection d’un homme, Emmanuel Macron, suis-je une menace pour l’ordre public ? Si tel est le cas, en conclusion, c’est tout simplement que cet ordre est à ce point fragile qu’il ne peut plus tirer de sa très faible légitimité démocratique par voie élective les seules raisons de sa survie. Il lui faut désormais la police, non pas pour garantir la paix mais pour faire la guerre à ceux qui la veulent. Demain, à la télévision, l’homme de paille jettera trois miettes et caressera le public de ses yeux doux pour enrober cette évidence et éteindre la révolte.

 

  • Nous en revenons toujours au même problème. Le seul, en France, à l’avoir pensé jusqu’au bout reste Jean Baudrillard. Un penseur de premier plan, mort en 2007, qui n’est plus aujourd’hui convoqué que par des non-pensants qui lui font dire en trois minutes l’inverse de ce qu’il a réellement pensé dans une oeuvre. Il avait parfaitement compris que l’introduction du négatif dans de tels systèmes hégémoniques ne pourrait se faire désormais que sous la forme d’une part maudite, une part irrécupérable. C’est lui que j’ai convoqué à la fin de mon étude sur Emmanuel Macron, Le Néant et le politique,  pour expliquer ce que ce modèle de simulation du politique, représenté aujourd’hui par Emmanuel Macron et son mouvement, fera demain à ceux qui le contestent. Ce modèle, qui sans résistance se généralisera après demain à tous les pays européens, est incapable d’accepter la critique car il s’est construit contre le négatif.

 

  • Souvenez-vous de cette phrase emblématique d’Emmanuel Macron dans ses meetings : « Ne les sifflez pas, cela ne vous ressemble pas. » Je ne vais pas refaire ici la démonstration que j’ai pu faire ailleurs. Les curieux fouilleront. Mais il est certain que cette phrase porte en elle une nouvelle violence politique, une violence inédite par réversion totale du négatif. Tout ce qui siffle doit disparaître car cela ne nous ressemble pas. Pourquoi ? Parce que le système de simulation politique, qui n’est justement plus politique (il ne fait que défendre un ordre économique qui ne l’est plus lui-même depuis longtemps) nous a déjà pensé. Nous sommes déjà linéarisés, nous sommes déjà encodés par les Macron du nouveau monde, tous autant que vous êtes, dans une marche en avant qui n’est plus discutable. Que cherchez-vous à faire exactement avec votre critique ? La réponse est déjà en place : créer le chaos, déstabiliser la République, nuire aux intérêts bien compris de chacun, mettre en danger la liberté.

 

  • Longtemps, la critique est venue du dehors de la société, de ses marges les plus marginales. Le problème c’est que ces marges s’étendent, elles gagnent des corps de métiers qui jusque là se tenaient au centre du dispositif politique. Cette expulsion, qui correspond à un affaiblissement de l’idée républicaine dans l’hyper marché mondialisé, qui n’en a d’ailleurs aucun besoin, produit une situation nouvelle. Des hommes et des femmes deviennent dangereux pour l’ordre car ils veulent la paix, ils veulent que cesse le harcèlement du pouvoir, ils veulent vivre décemment. Mais cette volonté prend la forme d’une hyper négativité car elle n’a plus de place. Elle échappe à la précession des simulacres, c’est-à-dire aux dispositifs de simulation et de contrôle qui dissuadent à l’avance toute action possible. Ce sont ces modèles qui distribuent les places aujourd’hui, qui décident ce qui doit être visible ou pas.

 

  • Une résistance critique qui n’a pas une place préétablie doit ainsi disparaître. Il n’y a pas d’issue dans ces modèles, il y a pas de dialogues. Les simulateurs du politique nous accusent à la fin de l’histoire de ne pas vouloir le dialogue ? Ils ont bien raison, nous ne voulons pas de leur dialogue, qui n’est pas une manière de dialoguer mais bien d’augmenter le gigantesque monologue de tous les processus de dissuasion.

 

Vous ne nous dissuaderez pas, vous, les séditieux de l’homme.

 

Les flottants

Les flottants

  • Au fond, si tous les français pouvaient payer leur voiture électrique en se faisant plaisir comme dans les publicités de l’Obs, partir travailler le matin en écoutant les éditos radiophoniques d’Europe 1 ou d’Inter, le sourire aux lèvres, avec cette petite dose de cynisme qui rend la médiocrité supportable, s’ils avaient tous accès aux délices du bon marché, aux voyages dépaysants, à la bonne culture, s’ils achetaient responsable et éco-citoyen en se détournant de la grande distribution et des sacs plastiques, s’ils pouvaient enfin trouver de bons stages pour leurs enfants et compléter les cours par quelques suppléments malins, nous aurions peu de chance de voir des gilets jaunes sur le bord des ronds-points

 

  • Le drame – mais peut-être parviendrons-nous à cette belle résolution un jour et sans violence – c’est que tous les hommes ne sont pas des rentiers du spectacle. Tous ne flottent pas. Plus précisément, tous ceux qui ont un rapport à la résistance du monde matériel et social, du bucheron au professeur de collège, du pompier à l’interne au CHU, en passant par le chauffeur de bus, le vigile de grande surface, le policier et l’ouvrier du bâtiment. Tous ont une résistance à vaincre, une matière revêche à former ou à discipliner. La qualité de cette victoire sur la matière a directement une incidence sur le monde qu’ils habitent. Contrairement aux flottants, ils sont au contact des effets de leur discipline.

 

  • Les revenus du flottant, l’être en survol du tas,  sont très souvent aussi flottants que lui. Prélevés sur des flux abstraits, des échanges monétaires et spéculatifs qui donnent droit à des pourcentages de gain, ils ne travaillent pas au sens d’une œuvre, de la transformation d’une matière revêche pour lui donner une meilleure forme. Nous dirons que le flottant ne forme pas, il fait circuler à distance, ce qui est très différent. Des flux de paroles, de marques, de monnaies. Il échappe ainsi à la résistance du monde matériel et social, cette résistance qui tout à la fois brime l’esprit et le forme.

 

  • Il se trouve que les flottants, les rentiers du spectacle, ont réussi à prendre le pouvoir en valorisant le détachement au monde matériel et social, en faisant de leur situation une sorte de sommet de l’existence humaine, une image parfaite de l’homme. Flotter au-dessus des résistances et de la matière revêche en prenant un bon pourcentage, tel est le must, le raffinement exquis, l’excellence du bon goût. Flotter au-dessus des contraintes serviles, communiquer d’en-haut, piloter de très loin, manager depuis les nuages du cloud, délivrer des leçons de savoir-vivre aux gueulants, admonester les bassesses du monde, faire appel à la paix et à la responsabilité de tous. Baigner dans une douce ambiance de termes anglais feutrés et agréables aux oreilles

Flotter et exploser en vol.

Disruption.

La critique en gilets jaunes

La critique en gilets jaunes

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Lettre ouverte à la classe intellectuelle  médiatique française

Des \"gilets jaunes\", le 1er décembre 2018 devant l\'Arc de triomphe, à Paris.

« Ce mot de finance est un mot d’esclave. »
J.J. Rousseau, Du contrat social (1762)

 

  • Au-delà du cas Macron, ce qui est en train de se jouer en France c’est le procès d’une fabrication de l’opinion dont nous avons aujourd’hui toute la théorie, le procès de la classe intellectuelle médiatique française. Nous connaissons les procédés de dépolitisation, nous en sommes depuis des années les témoins scrupuleux et attentifs, aussi bien du côté des producteurs que du côté des consommateurs. Cette dépolitisation va de pair avec un effondrement de ce que la tradition a pu nommer « pensée critique », une volonté de défier l’existant, de contester les fausses évidences, les avachissements spirituels d’un marché acéphale répondant à la loi de l’offre et de l’offre quand la demande n’est plus qu’une dépendance de l’offre elle-même. Un marché qui marginalise tout ce qui ne va pas dans son sens, tout ce qui n’est pas intégrable dans une forme de spectacle qui a pour fonction ultime de rendre inoffensive toute critique située, réelle et radicale de ce même marché. Des faux penseurs, des faux intellectuels, des faux philosophes ont déserté les formations académiques ayant compris que les institutions ne pouvaient pas répondre aux exigences de leur carriérisme mondain, aux exigences de leur petit narcissisme de classe.

 

  • Contrairement à ce que pensent certains essayistes, le peuple à gilets jaunes n’est pas narcisse. Il subit l’implacable loi du marché, c’est très différent. Son narcissisme est relativisé par ses conditions réelles d’existence et de production. Il est situé, il ne flotte pas d’un plateau télé au suivant, d’un colloque à un autre, d’une conférence de salon à un brunch culturel. Cela fait des décennies que ceux qui prennent sa défense sont accusés par les faux nez du marché de faire dans le populisme, la démagogie, pire de donner des armes théoriques « aux extrêmes ». Tout ce qui vient de la rhétorique y retourne.

Mais quand un peuple transforme la critique de cette rhétorique en action, les masques tombent et chacun doit se déterminer, enfin.

 

  • En 1983 (une année bien connue en France), le philosophe Allemand Peter Sloterdijk publiait la Critique de la raison cynique. En 2017, il faisait la leçon aux français en expliquant que ceux qui critiquaient Emmanuel Macron étaient des enfants rois, que la mondialisation nécessitait du sérieux économique, des « gallo-ricains » pour reprendre une des formules publicitaires de Régis Debray qui n’écrit plus qu’en haïkus avec la complaisance de certaines maisons d’édition devenues des officines mercantiles à valider. Son scepticisme poseur et inoffensif, paraît-il, plait beaucoup.

 

  • Peter Sloterdijk, avant de rejoindre le grand mouvement de liquidation intellectuelle (nous sommes aujourd’hui, il faut bien le dire, au fond du trou) notait ceci : « En effet, dans un monde éclaté en une multitude de perspectives, les « grands regards » sur le tout sont portés plutôt par des cœurs simples, non par des hommes éclairés, éduqués par les données du réel. Il n’y a pas d’Aufklärung sans la destruction de la pensée confinée  dans un point de vue, et la dissolution des morales perspectivo-conventionnelles ; psychologiquement cela s’accompagne d’une dispersion du moi ; littéralement et philosophiquement, du déclin de la critique. » (1)

 

  • Le déclin de la critique a accompagné le déclin du politique. L’une n’étant pas possible sans l’autre. C’est ainsi que nous avons vu apparaître un nouveau profil d’homme dont Emmanuel Macron est en France une sorte d’idéal type. Non plus des cœurs simples, mus par des valeurs exigeantes et authentiquement vécues, mais des stratèges de ce vide, un vide effrayant laissé par le déclin aussi soudain que global de la critique et du politique. Ces hommes, ces faquins, se revendiquent pourtant de l’Aufklärung, des Lumières, mais celles-ci n’ont plus rien à voir avec les Lumières du XVIIIe siècle qui, elles-mêmes, n’étaient déjà pas dénuées d’ombres. A côté des discours tantôt mécaniques, tantôt sirupeux de ces nouveaux pantins du grand marché horizontal qui donne un prix à toutes les valeurs, Jean-Jacques Rousseau fait office de cœur simple et ses larges vues seront jugées bien naïves par les demi-habiles face au bas calculs des nouveaux cyniques de la modernité tardive.

 

  • Emmanuel Macron aura été le président des malins, d’une arnaque d’autant plus acceptable qu’elle trouva de puissants échos chez des esprits médiocres qui se contentent d’en être, de briller dans le grand barnum des séductions culturelles. Les soutiens que cet homme surfait a pu trouver dans le fameux « monde de la culture » sont en cela exemplaires d’une grande débâcle. Combien de lecteurs de Rousseau pour combien de malins ? Combien de jugements sensibles pour combien de jugements méprisants envers une population qui ne maîtrise pas les ruses sociales et culturelles de la domination de l’homme, cette fameuse règle du jeu  ?

« La règle du jeu« 

  • Les gilets jaunes, que le spectacle expose aujourd’hui comme des singes de foire sur ses plateaux télévisés de l’entre-soi, représentent un élément offensif concret contre la classe intellectuelle médiatique française. Ils ne sortent pas d’un livre de Théodor Adorno ou de Simone Weil. Ils ne liront jamais La critique de la raison cynique de Peter Sloterdijk. Ils  sont indifférents aux narcissismes des petites différences de la gauche « radicale » française. Ils se moquent comme d’une guigne de savoir si leur critique fait « le jeu des extrêmes ». Ils n’ont que faire des fines arguties sur les données du réel qui, en fin de compte, leur pourrissent concrètement la vie quotidienne. Ils sont dans la rue, ils gueulent et lèvent le drapeau français.

 

Toutes les réductions sont prêtes, de RTL à France culture, d’Europe 1 au Monde, tout est là pour transformer la colère en idéologie, pour anéantir la contestation, l’aplatir sur cette mélasse sans âme qui tient lieu aujourd’hui de non-pensée à la française. La conspiration du silence fera le reste.

 

  • Il est clair que l’allier objectif de cette mélasse dominante sera demain la violence désarticulée de quelques abrutis eux-mêmes produits par l’indifférence au peuple que charrie cette non-pensée politique. Voilà bien le dernier argument de cette classe intellectuelle médiatique française, son dernier refuge : l’instrumentalisation de la peur et par la peur. Au fond, cette classe n’a jamais cessé d’être hobbienne, y compris quand elle anime des petites causeries culturelles sur Rousseau. Elle ne croit pas en l’homme, elle est cyniquement naturaliste, positiviste et faitaliste. C’est la classe des salauds de Sartre, des acteurs de mauvaise foi, des tricheurs, des malins, des caméléons. La conspiration des sans-talents. Oui, cette classe peut avoir peur de son déclassement et elle le sait, c’est là toute la fine fleur de sa malice. Elle connaît aussi l’entendue de sa médiocrité et de sa soumission aux puissants. Elle a la mauvaise conscience de sa servilité. Au fond, les agents de cette classe ne s’aiment pas, ils se reniflent. Ce désamour fondamental explique ses logiques de défense envers l’incontrôlable.

 

  • « L’industrie culturelle est modelée sur la régression mimétique, sur la manipulation d’impulsions mimétiques refoulées. Pour ce faire sa méthode consiste à anticiper l’imitation des spectateurs par eux-mêmes et à faire apparaître  l’approbation qu’elle veut susciter comme déjà existante. » (2) Quand elle ne parvient plus à créer des stimulations non existantes, quand elle échoue à dresser les hommes aux réactions qu’elle anticipe, cette industrie culturelle met à jour sa vraie nature : la répression. Concrète, en taisant les violences insensées et iniques d’un pouvoir aux abois ; symbolique, en jouant de tous les chantages, de toutes les humiliations. La caste intellectuelle médiatique française est l’enfant de cette industrie culturelle que décrivait parfaitement le génial Adorno (lui mérite le titre) après guerre. Elle se défendra demain. Hélas pour elle, elle trouvera sur sa route à péages une critique en gilets jaunes, une forme de critique, critique de leur critique, qui n’attend rien de leurs mauvaises sucreries.

La convergence d’intellectuels que l’on n’achète pas avec la colère d’un peuple qui demande des comptes aux marchands du temple sera fatale. Pour qui ? L’histoire est un long procès.

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(1) Peter Sloterdijk, Critique de la raison cynique, Suhrkamp Verlagn Francfort-sur-Main, 1983.

(2) Théodor Adorno, Minima Moralia, Réflexions sur la vie mutilée, 1951, § 129.

 

Qui veut le chaos ?

Qui veut le chaos ?

« Les coupables de ces violences ne veulent pas de changement, ne veulent aucune amélioration, ils veulent le chaos. »

(Emmanuel Macron, 01/12/2018)

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Vaincre le Goliath de la non-pensée

Vaincre le Goliath de la non-pensée

(David et Goliath, illustration Rébecca Dautremer, Une bible).

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  • Nous n’avons aucun besoin d’un nouveau média blabla. Nous n’avons aucun besoin d’arrivistes de l’insurrection, de présentateurs de ce qui est déjà sous nos yeux. Nous n’avons pas plus besoin d’analystes grassement payés pour se substituer à une pensée qui n’est pas associée à telle ou telle tête d’affiche du grand barnum spectaculaire marchand.

Nous n’avons aucun besoin de parasites sans talents.

  • Par contre, nous avons besoin de savoir ce qui se passe exactement, ce qui est en train de nous arriver quand nous ne parvenons plus ou mal à articuler le singulier et le général, l’émotion d’un seul et l’intérêt du plus grand nombre. Nous avons besoin de savoir comment bien viser en partant de l’individuel pour toucher le collectif contre ceux qui prennent les gens pour des imbéciles, des crétins sans idées, afin de leur faire avaler toutes sortes de mauvaises huiles. Viser juste contre ceux qui réduisent l’homme à sa matérialité en lui lançant pour le calmer des miettes du haut de l’escalier avant de lui faire croire qu’il existe un domaine réservé à l’analyse, à la réflexion à côté du peuple, au-dessus, inaccessible.  Toutes ces niches (décodeurs, les informés, les décrypteurs...) ne sont là que pour justifier des droits à la parole non des devoirs à la probité.

 

  • Un individu qui porte une parole incarnée peut avoir plus de valeur que mille causeurs hors sol mais la parole d’un seul ne saurait faire une politique. Nous en sommes là. Mon expérience individuelle ne vaut qu’en tant qu’elle se transcende elle-même, qu’elle sort d’elle-même, qu’elle se systématise. Elle rentre alors en composition avec d’autres (sun istemi), elle devient aussi plus abstraite au risque de décevoir les esprits à courte vue. Pourtant, trop systématique, trop générale, elle se perd. Nous sommes par conséquent condamnés à osciller subtilement entre le cas particulier et les grandes généralisations nébuleuses aussitôt absorbées dans la bouillie globale des valeurs, de la démocratie et du progrès.

 

  • Platon, dans le Philèbe, explique avec génie (comme souvent) que les sophistes, les camelots, font l’unité trop vite ou trop lentement (braduteron kai hapton, 17c). Ils passent, comme la majorité des faiseurs d’opinion que l’on doit souffrir quotidiennement, de l’exemple à la généralité en sautant par dessus les intermédiaires. C’est pourtant dans cette zone mixte que se joue le sérieux de la pensée. Dans un univers mental qui ne parvient plus à penser les médiations, nous passons immédiatement du détail à la généralisation. L’énervement d’un homme en gilet jaune devient le populisme, la colère d’un autre la haine de la démocratie. Nous ne savons plus maîtriser nos généralisations. De la micrologie à la pensée-monde, les étapes intermédiaires deviennent progressivement illisibles.

 

Le politique s’efface car s’efface de notre esprit les capacités que nous avons de nous situer entre les idiomes particuliers et les slogans globaux.

 

  • Pourquoi ? Parce que le spectaculaire marchand, soutenu par des supports d’information stroboscopiques, détruit les liens logiques. La cohérence intellectuelle, essentielle en philosophie et en politique, consiste justement à restaurer les liens invisibles, la rationalité secrète derrière les illusions de surface. Ce travail artisanal suppose une grande attention, une constance du regard aujourd’hui attaquée par la non-pensée minute. Le contraire de l’amnésie entretenue par une consommation insensée de nouveauté. Qui aurait l’idée de lire aujourd’hui des articles de presse publiés il y a trois ans pour comprendre la cohérence d’une logique de pouvoir ? Qui a intérêt à le faire dans un système promotionnel qui enterre quotidiennement ce qu’il a promu la veille et à grand bruit ?

 

  • Au moins deux écoles ici. Ceux qui consolent et vendent des baumes réconfortants pour vivre, cette fameuse sagesse des modernes ou des endormis, et ceux qui défient l’existant. Il n’y a pas de baumes réconfortants et nous mourons la bouche ouverte dans un dernier cri indécidable. Il est essentiel de régler très vite ce problème pour passer aux choses sérieuses. La pensée d’ici-bas est une de ces choses sérieuses toujours menacée par le Goliath, pour l’image médiatrice, de la non-pensée.

 

La force des viscères est toujours faible sans l’exigence de la pensée qui vise juste.

 

La profondeur de la révolte – III – Les critiques

La profondeur de la révolte – III – Les critiques

(Victor Hugo, Dessin)

  • En 1999 sortait à la NRF Le nouvel esprit du capitalisme, un fort livre de 900 pages : la force de la critique, le rôle de la critique, la logique de la critique, la critique sociale, la critique artiste, l’empêchement de la critique, le renouveau de la critique etc. Mon coude droit est actuellement posé sur cette somme (1). Depuis, on ne compte plus les productions critiques, les textes critiques, les sommes critiques. Ma bibliothèque en est remplie. Le dernier volume en date : Le désert de la critique, déconstruction et politique (2). Par déformation intellectuelle, je m’empresse de consulter ces textes dès leur sortie mais je les achète de moins en moins car ma question est toujours la même : qui dérangent-ils ?

 

  • J’ai eu un temps le projet de rédiger une thèse à ce sujet à l’EHESS : dialectique de la critique, un titre de ce genre. Je me suis ravisé après deux années d’écriture. J’étais en train d’ajouter ma glose à une glose déjà fort conséquente. Les rapports contrariés que j’ai eu avec ce qu’on appelle le monde de l’édition ont eu raison de mes dernières velléités dans ce domaine. L’idée est simple : vous pouvez publier et diffuser toute la critique théorique que vous voulez à condition de ne déranger aucun pouvoir, de ne viser personne en propre, de laisser le monde à la sortie de votre critique dans le même état que vous l’avez trouvé en y entrant. La critique s’adresse ainsi à une petite frange de la population, formée à l’école, capable de comprendre des distinctions structurelles (critique artistique, critique sociale) car elle a les moyens d’attacher un contenu à ces concepts mais qui n’a aucun intérêt objectif à remettre en question sa raison sociale à partir d’eux. C’est évidemment le cas de France culture.  

 

  • Longtemps, je me suis dit (qui ignore la naïveté des esprits formés au contact des textes philosophiques ?) que l’empilement d’arguments et d’analyses aurait raison de cet état de fait. Qu’il suffisait de démonter quelques logiques élémentaires pour lever ce gros lièvre. Hélas, je sous-estimais la puissance de la dénégation et la force d’une raison fort peu raisonnable :  la raison sociale.

 

  • Celui qui tient un magistère ou un micro (le second s’étant progressivement substitué au premier) a des intérêts objectifs particuliers à défendre. J’ai moi-même des intérêts objectifs particuliers à défendre lorsque je me bats contre le massacre programmé de la réflexion critique à l’école. La question est de savoir si ces intérêts objectifs particuliers vont dans le sens de l’intérêt général, autrement dit si ce que je défends vaut au-delà de moi-même. Là encore, sur ce seul critère déterminant, j’ai compris (j’avoue qu’il m’a fallu un peu de temps tout de même) que les éditeurs de cette fameuse culture (critique pourquoi pas) ne raisonnaient pas du tout de cette façon. Pour eux, la critique est un objet d’édition, de publication, un objet culturel qui doit rencontrer un marché. Avant de faire œuvre critique, il est donc essentiel d’identifier le marché. L’intérêt particulier objectif doit s’accorder avec d’autres intérêts particuliers. L’intérêt général ? Mais de quoi parlez-vous ?

 

  • Critiquer la dépolitisation des discours sur la politique à France culture, à la suite de ce qu’a pu faire Pierre Bourdieu, ce n’est pas simplement émettre une critique, c’est déranger des intérêts objectifs particuliers qui n’ont que faire de l’intérêt général. C’est ici que vous retrouvez pleinement le sens de la très belle phrase de Bakounine mise en avant par Pierre Bourdieu dont il ne faut pas tout de même sous-estimer la dimension anarchiste : « Les aristocrates de l’intelligence trouvent qu’il est des vérités qu’il n’est pas bon de dire au peuple. » Je pense, vous l’avez compris, l’inverse : toutes les vérités sont bonnes à dire au peuple.

 

  • Evidemment, chère Adèle Van Reeth, cher Nicolas Truong, les fines manœuvres de France culture ou du Monde pour exclure du débat public des intellectuels qui ne cirent pas les pompes du pouvoir sont invisibles pour les désormais fameux gilets jaunes.  Invisibles mais pas inaudibles, c’est cela que vous devez comprendre désormais, vous et toutes les fausses queues de la culture mondaine qui œuvrent à placer au pouvoir des hommes qui n’ont que faire de l’intérêt général et qui fracturent profondément la République. Bien sûr, vous pouvez marginaliser l’affaire, la minorer, l’exclure du champ des débats. Bref, nous prendre pour des cons. Je le comprends, c’est de bonne guerre. A votre place d’ailleurs, avec la même raison sociale, je ferais peut-être de même. L’homme est aussi faible et facilement corruptible. Cela ne signifie pas pour autant que le mobile de l’action critique soit le ressentiment ou la jalousie. Cette psychologisation n’honore personne et ne grandit pas la pensée, encore moins la politique. Il se trouve que certaines positions sociales nous rendent plus attentifs à la question de l’intérêt général que d’autres. Enseigner toute une vie dans l’école publique – et pas seulement deux ans en ZEP pour avoir la médaille Télérama –  vous rend forcément plus sensible aux questions républicaines. Soigner à l’hôpital, déplacer des hommes et des femmes au quotidien, nourrir en cultivant sainement la terre etc. Si cette sensibilité s’accompagne, en outre, d’une affinité pour l’anarchie et la liberté radicale, vous vous orientez logiquement vers une forme de critique qui dérange un peu plus que celle de L’Obs, de Libé, de France culture, du Monde, de Télérama.

 

  • Tout cela a-t-il un coût ? Oui, si l’on raisonne dans les cadres du mondain et de l’arrivisme qui tiennent lieu aujourd’hui de mesure de la créativité et de la réussite ou de la soumission, c’est tout un.  Cela dit, que tout le monde se rassure, rien de très nouveau sous le soleil. Vous n’aurez jamais la gloriole facile au festival d’Avignon. Jamais on dira de vous, entre deux petits- fours  sous un bon soleil : ah Madame, quel auteur iconoclaste, subversif, impertinent. Quel homme entier peut se satisfaire de cela, je vous le demande ? Quelle femme libre peut accepter de pareilles miettes ? (3) Au fond, c’est un vieux problème que je pose là, un problème décisif pour qui va au-delà.

 

  • Je n’ai pas brûlé de pneus hier, je n’ai pas non plus hurlé « Macron démission » mais le cœur y est. J’ai un vieux diesel (350000 km, Ford Focus, 2003), je suis propriétaire, un crédit sur le dos et pour 25 ans, professeur agrégé de philosophie dans l’école publique. Je gagne 3000 euros net par mois en moyenne, je suis à l’échelon 9. Les grilles sont publiques contrairement aux salaires de ceux qui font la morale au peuple à la télévision ou à la radio. J’aime la réflexion et les idées. Ma critique est située, limitée, incarnée. J’ai eu la chance de naître dans un milieu formé, de trouver ma voie dans le labyrinthe des études supérieurs. Pour une raison qui m’échappe encore, je hais les faisans qui oppriment l’esprit en toute bonne conscience, les faquins, les fausses queues, les demi habiles. Emmanuel Macron représente pour moi, et je ne suis pas le seul, une sorte d’anti-monde, une réalité qui à la fois m’échappe complétement (je ne comprends pas que l’on puisse se satisfaire de sa vie) et me dégoûte en tant qu’elle oppresse les autres. J’ai les moyens de structurer ce dégoût, d’en faire quelque chose, de le penser et par conséquent de m’en libérer.

C’est cela qu’il faut donner aux enfants de la République : les moyens effectifs de se libérer du dégoût que suscite un monde sans âme à la liberté factice.

 

 

(1) Pratiquement, pour un droitier, il est utile de surélever le coude gauche pour taper sur le clavier.

(2) Editions Echappée, 2015. Un livre intelligent et fin, théorique, mais de mon point de vue inefficient. Qui dérange-t-il ?

(3) Voici exposé en une ligne mon féminisme, Eugénie Bastié. (#metoo)

la profondeur de la révolte – II – Les faux politiques, les faux intellectuels, les faux philosophes etc…

La profondeur de la révolte – II – Les faux politiques, les faux intellectuels, les faux philosophes etc…

#24novembre

  • Sur la question Qu’est-ce que la politique ?, vous trouverez des mètres de rayonnage, des dizaines de causeries généralistes, des fiches sciences po à la tonne. Les questions Qu’est-ce qu’un vrai politique ? Qu’est-ce qu’un vrai philosophe ? Qu’est-ce qu’un vrai intellectuel ? sont nettement plus confidentielles. Un vrai politique par exemple, c’est un homme qui assume publiquement la partialité de ses vues et de ses valeurs. Pour cela, il a des ennemis et des partisans. En face de lui, il a des opposants. Il s’expose en portant une parole devant le peuple. C’est un homme avec des convictions, un homme prêt à les risquer dans l’arène. Contrairement à lui, le faux politique refuse le combat et l’affrontement, c’est une anguille, un malin, une limande de salons. Il est de tous les côtés en même temps, philosophe et banquier pourquoi pas, il est insituable. Ne sachant pas d’où il parle, il est impossible d’attribuer à sa parole une valeur.

 

  • Il y a de moins en moins de politiques, comme il y a de moins en moins de critiques, car les hommes capables de se situer et de tenir un point réel s’effacent, se résignent, renoncent. Tout est fait évidemment pour les décourager. Le travail de l’esprit sérieux, appliqué, informé est marginalisé, relégué dans des replis quasiment invisibles. Une parole critique et politique construite est empêchée ou écrasée par la machine à broyer l’intelligence qu’est l’actu. Pas simplement celle des sans voix, comme les appelait Pierre Bourdieu, mais de tous ceux capables d’articuler politiquement la conflictualité sociale, de faire des liens puissants et effectifs, de comprendre dans le détail par où circulent aujourd’hui les pouvoirs de représentation.

 

  • C’est, il faut le dire, un travail titanesque. Des petits marquis de la culture, improductifs quant au fond, sont devenus en une vingtaine d’années, les roitelets de la forme. Ils ont un réel pouvoir de  nuisance, un pouvoir de sélection, un pouvoir d’exclusion. Nous serons plus malins qu’eux, plus fins, plus rusés, plus vicieux que leurs propres vices s’il le faut. Ce que Jean Baudrillard, un véritable penseur folklorisé dans le seul simulacre,  nommait l’intelligence du mal. Ils sont méchants mais nous sommes beaucoup plus méchants qu’eux. Nous les nommerons, nous ciblerons leurs discours, nous mettrons à jour les réseaux qui les soutiennent, nous séduirons leurs auditeurs. Travail subtil, inaccessible aux entendements bornés des bourrins qui consomment de la vidéo complotiste en grosses quantités. Là encore, cette histoire de complotisme intellectuel est à dénoncer sans pitié. Les stratégies de pouvoir consistent aujourd’hui à isoler la critique authentique en en faisant une dépendance de la paranoïa. Nous allons en conséquence rendre fous nos psychiatres.

 

  • Il faudra faire de cette nouvelle pratique une résistance critique collective. Isolée, la critique est impuissante. La solitude est pourtant le lieu indéfectible de son énonciation. La critique est un acte solitaire qui a une portée collective incomparable. On ne peut pas tenir un pouvoir sur le règne sans partage de la fausseté. On ne peut pas à ce point liquider le rapport philosophiquement essentiel, platonicien (1), entre la réalité et la vérité sans en payer le prix humain. L’indifférence affichée envers le vrai, le juste et le bien ne peut pas durer très longtemps, à moins, ce qui est d’ailleurs en jeu aujourd’hui, de reconfigurer l’homme pour qu’il soit désormais indifférent à ces valeurs fondamentales.

 

  • L’abrutissement fonctionne aussi longtemps que le marché peut anesthésier les masses ; il cesse d’être opérant quand sa marche folle ne fait plus qu’engraisser une élite parfois tout aussi abrutie que les abrutissements qu’elle promeut. Nous en sommes là. Nous retrouvons Platon pour la philosophie ; Karl Schmidt pour la politique. Les problèmes posés par l’un et l’autre sont aujourd’hui refoulés. Il nous faut les exhumer. Bref, après la léthargie insensée des deux dernières décennies, nous pensons et agissons enfin.

 

(1) Contrairement aux sophistes de la, modernité tardive, je m’efforce d’être cohérent dans ma lecture de Platon.

 

Où est le problème ?

Où est le problème ?

  • Entre le combat des idées et le procès d’intention, la mise à jour de logiques inapparentes et la paranoïa délirante, la différence est de taille. Hélas, cette différence s’amenuise avec la grossièreté de l’époque, grossièreté entretenue par ceux qui prétendent lui échapper. Le problème posé ici est aussi fin que fondamental pour l’avenir de la pensée critique – si avenir il y a. Fin donc inaudible quand les grossiers bateleurs télégéniques imposent leurs dualismes sommaires à grands coups de formules faussement provocatrices. Nous sommes très loin d’une lubie pour intellectuels mais au cœur de ce qui érode lentement les démocraties européennes. La République française en particulier.

 

  • Cette érosion laisse la place à des discours d’une violence extrême que ne pourront bientôt plus endiguer les fins amis de la culture et de l’entre-soi. Une partie non négligeable de la « gauche » française, celle qui se pique d’humanité et d’empathie avec le peuple qui souffre, ne comprend rien à cette logique mortifère. Pire, en prétextant lutter, par ses discours moralisants, contre le retour de la barbarie, elle reste sourde à la barbarie qu’elle crée indirectement en étouffant des critiques qui ne correspondent pas aux canons de la bienséance qu’elle délimite à huit clos. Un nouveau commerce de la révolte voit ainsi le jour touchant une frange de la population qui a suffisamment de colère en elle pour contester la domination inique qu’elle subit, trop peu de formation pour ne pas se laisser abuser par les vrais salopards et les authentiques gourous. Cette formation à la pensée critique doit se faire dans la République, à l’école. Elle ne correspond en rien à une accumulation de culture générale, cette culture de légitimation qui ne peut que renforcer des inégalités déjà existantes.

 

  • Il se trouve, c’est le sens du combat que je mène avec d’autres, que cette formation est aujourd’hui mise à mal à l’intérieur de l’Etat français par des hommes au service d’intérêts incompatibles avec le problème soulevé ici. Ces hommes, je le dis sans détour, trahissent les intérêts de la République. Après tout, que la formation de l’esprit d’une population économiquement et culturellement défavorisée soit laissée à des gourous internétiques sur les ruines de l’école publique n’a pas de quoi les inquiéter. Une population sous-formée, qui éructe une haine cyniquement entretenue en hurlant sur le « Système » et la « Shoah », sert les intérêts objectifs de la classe qui domine. En affaiblissant les structures institutionnelles qui renforcent les défenses intellectuelles d’une jeunesse à la dérive, les managers de l’éducation et de la culture créent les conditions objectives d’un désastre.

 

  • De ce point de vue, les soutiens imbéciles mais cohérents d’une partie non négligeable des élites culturelles françaises au « président philosophe » (une fumisterie sans nom qui fera date) ont renforcé une défiance globale envers tout ce qui ressemble à un travail critique effectif. Qu’il faille des élites, pour structurer et s’efforcer de donner une voix au sans voix, est une chose. Jaurès en faisait partie. Que ces élites ne soient plus que des demi hommes, des marchands de rien qui clignent de l’œil, indifférents au bien public, en est une autre.

 

  • J’accuse évidemment les faiseurs de culture de ne pas vouloir regarder cette réalité en face, de se pâmer comme des oies dans des colloques et des conférences ridicules, très loin des enjeux fondamentaux qui décideront demain de nos libertés publiques en France. J’accuse bien sûr une partie de la classe médiatique de lâcheté, ces éditorialistes obscènes, ces causeurs inconséquents qui n’auront jamais le courage d’affronter réellement les populations qu’ils insultent. Les intellectuels – un groupe fort hétérogène d’ailleurs – ont du mal avec le ton, avec le style ? Ils voient là de la violence ? En un mot, ils ne comprennent rien. Ils ne lisent pas, ils survolent ; il ne pensent pas, ils émettent des jugements de goût. Au plus haut point, ils sont inconséquents. Ils n’ont aucune conscience de ce qui est en train de se jouer en France, une fracture peut-être irréductible, entretenue par ceux qui croient pouvoir s’en sortir à bon compte. Hélas, les retours de bâtons seront de plus en violents, la répression toujours plus inique, la moraline toujours plus épaisse. A terme, nous y perdrons tous.

 

  • Non, toute critique caustique et virulente n’est pas nécessairement émise par des « haineux » (1). Non , il est possible de cibler le discours et les pratiques publiques d’un homme sans faire un procès d’intention. Non, ai-je besoin de le préciser, le ressentiment n’est pas l’explication ultime, le pot aux roses psychologique de toutes les manœuvres de la pensée réfractaire. Nietzsche pour les nuls, c’est la catastrophe assurée. Alors oui, il faudra percer la baudruche en faisant valoir des arguments. Un travail colossal adressé à des hommes et des femmes dont il faudra aussi briser les réflexes paresseux. L’abrutissement est massif, personne ne peut y échapper totalement. Je l’ai déjà écrit, la lutte est avant tout lutte contre soi-même, guérilla intime, résistance de soi à soi. Rien à voir, vous l’avez compris, avec de la culture générale ou de la philosophie à l’Istana Hôtel de Kuala Lumpur ou d’ailleurs sous l’égide de l’UNESCO.

 

  • S’il ne s’agissait que d’un procès d’intention, d’une querelle d’ego ou d’un débat mondain à Saint-Emilion, Adèle Van Reeth, je pourrais dormir tranquille. Ce n’est pas le cas.

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(1) Haters. En anglais, puisqu’il paraît qu’on ne peut émettre un jugement sans en passer par là. Sorte d’excommunication pré-logique paresseuse qui s’évite de penser le problème dont il est question. Courante dans les milieux de la communication.