Note additive au maître causeur

Note additive au maître causeur

A mon ami @Mitchum que l’on prend pour un autre,

  • Le ressentiment de voir sa vie s’écouler loin des projecteurs reste un mobile d’action chez ceux qui, de longue date, ont renoncé à la vie. Fantômes en face de ces morts qui nous prennent pour l’un d’eux, nous hantons les chapiteaux de la vanité mondaine (j’entends par « mondain » le petit monde qui « compte », à tous les sens du terme). Dans ces Commentaires sur la société du spectacle, en bout de course, Guy Debord fit savoir que le temps n’était plus à vouloir améliorer « le souhaitable ou simplement le préférable ». L’ambition était désormais autrement plus modeste : « révéler ce qui existe ». J’ajoute : ce qui nous arrive. 

 

  • Des pans entiers de l’existant, certes moins visibles que les colonnes de soutènement de Notre-Dame, échappent à ce relevé pour échapper à la production ininterrompue de simulacres. Celui qui décide tout de même de braquer son œil sur cette zone de l’être que l’on avait coutume d’appeler réalité aura l’étrange impression de parcourir un pays inconnu. Jadis encore, il y a peu, des dessinateurs, des satiristes, des hommes de croquis, de méchants pamphlétaires auraient trouvé, dans ces salons feutrés de la culture qui se pâme et qui glousse, les motifs d’une saine création. Quel Daumier, quel Labiche, pour révéler ce que nous vivons exactement, pour être les témoins de la farce ? Il n’est pas donné à tous de se nourrir de simulacres. Il est en effet des hommes et des femmes de plus grand appétit. Avec d’autres, je suis toujours à table.

 

  • Que signifie exactement faire échec au système en pleine lumière ? Ne voyez pas dans ce programme un vaste projet politique de refondation. Chacun doit pouvoir trouver sa place. Il y a des hommes d’action, des femmes d’entreprise, des esprits agiles pour mettre en branle le monde dans une direction qu’ils estiment meilleure que la précédente. Alors précisons, dans ce tumulte, une fois encore la démarche. La critique est avant tout discernement, capacité de voir et de faire voir. Mais faire voir quoi ?  Ce que les femmes d’action, les hommes d’entreprise et les esprits agiles ne voient pas toujours, ce qu’ils voient de moins en moins quand tout est entrepris pour substituer à la réalité, dans une accélération constante, un système de signes qui la recouvre.

 

  • Faire échec au système, c’est donc faire échec aux logiques qui voudraient nous empêcher de voir ce que nous voyons tout en nous privant des moyens de le signifier. Nous devrions tous gober les faux signes qui prétendent avoir enterrés le vieux monde, trop réel celui-là. Quand je vois, par exemple, une rombière alanguie qui glougloute dans un salon feutré devant un philosophe sans pensée, je veux dire un homme pour qui la pensée est un louvoiement sans nécessité interne dans les manies du temps tout en flattant ceux qui le confortent, l’envie me prend de décrire la scène, de faire connaître à d’autres cette réalité, de la donner à voir à l’œil de mon prochain. Je n’ai pas le crayon, la voie royale ; il me reste le clavier. Peut-être pourrons-nous tirer ensemble de cet effort d’écriture quelques enseignements intéressants sur la place de la pensée dans le marché des friandises ou le désir de culture des dames qui se piquent. Je fais là l’hypothèse d’un travail qui pourrait servir à d’autres.

 

  • Evidemment, le trait est parfois cruel. En suis-je pourtant l’unique responsable ? Faut-il mettre cette cruauté sur la note salée du ressentiment, rebaptisé jalousie pour les profanes, appeler à la rescousse le Nietzsche de la première dissertation de La généalogie de la morale ? Faire dans la psychologie pour s’éviter de regarder la laideur du tableau ? Pour se sauver de quoi d’ailleurs ? Des gloussements de la rombière qui se pâme ? De ce que devient la pensée dans ces succursales du commerce de livres ? De la stérilité d’un temps qui nous contraint à souffrir quotidiennement son étroitesse de vue ? De cette mauvaise séduction avec pour seul horizon la thune, le fric, l’oseille ? Croyez-moi, nous aurions préféré, en nombre, ne pas être contemporains de cette époque, ne pas avoir à batailler durement pour exprimer ce qui nous arrive, forcés de gober des dauberies présentées sous des sourires figés. Nous y sommes et nous faisons avec.

 

  • Mais nous faisons aussi contre. Car non contents de saturer les étals d’une insignifiance normative, les maîtres causeurs, comme les maîtres penseurs d’hier, dans un autre registre, tiennent aujourd’hui la place. Ce sont eux qui donnent le ton, ce sont eux qui font les « philosophes en politique« , ce sont eux qui censurent, par la voie du marché, ce qui résiste à la grande pâmoison. Un grand oral viendra ainsi couronner demain le baccalauréat national, un tout dernier baratin sur le modèle roué des maîtres causeurs visibles partout et à toute heure. N’attendez pas d’eux qu’ils dénoncent la forfaiture, ils en sont les maîtres d’oeuvre. L’art oratoire ou comment tirer de bons subsides en barbotant sans trop d’exigences dans les signes de la réalité une fois celle-ci évanouie. Tout un dressage à la séduction du verbe une fois délivré des efforts de l’écriture, de la besogne qui consiste à donner à une pensée une substance, un contenu, autant dire une réalité. Double, triple profit, de la chroniquette radio, au livre, du livre au coffret cadeau. Tout fait ventre depuis la grande bouche.

 

  • Nous pouvons, il existe d’ailleurs de gros volumes à ce sujet, produire de savantes analyses de ce marché, dépeindre autrement, avec une précieuse distance académique, ce désastre qui couronne des cuistres. J’ai fait un autre choix, plus direct, je dois dire plus frontal. Plus grec en somme. Les cultivés connaissent les harangues dans les livres jaunes, les Budé, avec le grec à droite. Ils inscrivent Démosthène au programme, dans les livres d’école. Humanité, littérature, philosophie, la dernière breloque réformiste. Un clin d’œil, rassurez-vous. L’art oratoire au XXIe siècle ne s’appesantit jamais. Ces communicants de rien se croient les héritiers d’une glorieuse tradition qu’ils ne font que singer. Derrière Les Philippiques, il y a l’exhortation d’un sentiment politique puissant, patriotique, une qualité morale qui va chercher les hommes là où ils sont, qui regarde en face la rombière alanguie et le poulebot en marche avant de leur taper dans le bide avec le verbe. On ne lustre pas, on frappe. Nous sommes dans l’ordre de la valeur les amis, de la probité, pas au pays des faux et des maîtres causeurs.

Raphael Enthoven, le maître causeur

Raphael Enthoven, Le maître causeur

(ou l’œuf mi Mollat)

« Mais il est toujours amusant à Paris, de voir naître un nouveau snobisme »

François Nourissier, « Les philosophes à Rolland-Garros », 5 juin 1977.

 

  • 18 heures, hier soir, chez le marchand de livres Denis Mollat qui viendra en personne recevoir le causeur avant la causerie. Une majorité de femmes dans ce parterre poivre et sel. Un rang derrière : « le voilà, en plus il est beau, il a tout pour lui. » Les dames se pâment, elles glougloutent, c’est qu’elles sont venues voir le médiatique. Celle qui lui tend le micro sur l’estrade commence par rappeler que le livre (lequel ? aucune importance, mon ami, profite d’abord du spectacle le reste va venir) est étonnement drôle. Le causeur tout sourire : « je ne pensais pas que mon livre puisse être drôle ». La salle glousse, l’ambiance est bonne, offerte à la pénétration du verbe. Oignons donc ensemble ces toutes dernières « morales provisoires ». 

 

  • La speakerine, mal formée comme elles le sont toutes, condition du métier, surabonde en obséquiosités ; ça dégouline un peu au-delà de l’estrade. Épongez mesdames, on patauge. La mauvaise messe commence comme la venue de l’ange, tombé du ciel. Pourquoi, justement aujourd’hui, écrire des « morales provisoires » ? Faire référence à cette formule qui était aussi celle, en 1977, d’un dénommé Bernard-Henri ? Que vaut un livre qui n’est autre que le compactage de chroniques radiophoniques ? Quel est le statut de ce discours, supposé philosophique, qui active plus les glandes que la jugeote ? Y a-t-il un problème d’ensemble ? Un système de pensée ? Des objets réels soumis aux jugements sur lesquels nous pourrions confronter nos évaluations ? Ces bonnes questions ne font pas sens dans un tel contexte promotionnel. Elles introduiraient de fait un décentrement vis-à-vis du causeur, une relativisation de l’immaculée conceptualisation, un effort de pensée peu propice au commerce de l’ange un peu passé, la seule finalité de ce dispositif en carton pâte.

 

  • Pour un esprit formé et au travail, écouter le maître causeur à 18h chez Mollat est une épreuve stoïcienne. Il y a une dizaine d’années, j’aurais provoqué le petit scandale, jouant dans ce théâtre des vanités le rôle du bouffon agitateur que le public aime détester. Sans lui, hélas, la soupe est forcément plus tiède. Elle le fut. Quelques minutes avant l’épreuve, j’ai pourtant feuilleté le dernier volume, celui à vingt-et-un euros aux Presses de l’observatoire, une maison d’édition machine de guerre récente qui fait dans le people. Impossible de retenir quoi que ce soit de cette succession de petits chapitres, de moignons. Le plaisir de faire des phrases l’emporte trop souvent sur l’ordre des raisons.

 

  • Au fond, peu importe l’objet, ce n’est pas à cela que sert le maître causeur. Sa réussite est de nous inviter, par une séduction assez sale pour celui qui ne perd pas de vue la logique du propos, à penser à côté. Les thèmes, des marottes médiatiques, sont l’occasion d’un discours convenu, trémolos et grands gestes, sur l’anti-racisme, le féminisme, la démocratie etc. Un propos suffisamment général pour ne pas se risquer sur l’écueil du réel. Une causerie qui raffole des pseudo-contradicteurs, des invectives confuses que le hâbleur compile pour faire valoir sur elles et à peu de frais l’ampleur de sa lucidité. On s’accorde ici ou là sur quelques évidences. La superdoxa n’est pas toujours à jeter. Elle remplit son office quand le temps manque pour en faire la genèse.

 

Le maître causeur ne pense pas des problèmes, il dit ce qu’il faut penser de ceux qui font problème.

 

  • Il se veut maître des consciences tout en se retirant le droit de prescrire aux autres les fruits mûrs de son « intranquillité ». Il est maître de sagesse, juge des bons points et des arguments vicieux. Il capitalise sur le sens commun qu’il auréole d’un supplément de culture (Proust, Céline, mais le bon) comme on dépose un coulis frais sur une génoise encore tiède. « Soral est une bête », le propos glisse comme une pelle à tarte. Qui en veut encore ? Les dames hochent la tête. L’une d’elle, émue, tient enfin son micro. « Vous êtes beau et vous avez quelque chose à dire aux femmes. Que doivent-elles faire ? » Le mondain est une éducation et un dressage, le maintien par ceux qui veulent en être de ceux qui comptent. Quand il s’associe au marché du désir et de la pseudo-transgression, il soutient le consensus économique. Prendre le micro à son tour ? Invectiver le maître causeur ? Casser l’ambiance ? C’est une option qui n’est jamais à exclure a priori, pourvu que l’action ne soit pas sans gaieté.

 

  • Pourtant, hier en fin d’après-midi, le cœur n’était pas à l’ouvrage. Nous avions (à deux le pensum est tout de même plus léger) le sentiment d’être au chevet d’un grand malade. Je ne parle pas ici du maître causeur, dont la névrose de séduction en vaut peut-être une autre, mais de l’esprit critique, exténué, dévitalisé, sans puissance. Une immense dépression de l’être au service d’un marché de pacotille, une usure terminale qu’entrevoyait déjà son père, Jean-Paul Enthoven en 1977.

 

  • Il aurait fallu rappeler (mais l’affligeant spectacle faisait à lui seule une totalité harmonieuse) ses propos pour expliquer clairement où nous en étions en 2019. Jean-Paul Enthoven fut en effet un des premiers, dans les colonnes du Nouvel Observateur, à soutenir le livre de Bernard-Henri, La barbarie à visage humain, et sa morale provisoireUn soutien qui prit la forme d’un appel à la sagesse et à la lucidité : « le plus sage est de hâter la lucidité publique et de ne plus se payer les uns les autres avec de la monnaie de singe. » La monnaie dont il est question se sont évidemment les idéologies politiques, marxistes en premier chef, mais pas seulement. « Cela passe peut-être, ajoute le père du maître causeur, « par une critique de ce socialisme porteur d’espérance et de foi, et qui, à force de se heurter à l’histoire, s’est confondu avec la somme des illusions que ce livre dénonce. » Dénoncer ne veut surtout pas dire opposer une idéologie à une autre. Le causeur médiatique, fils du père, est beaucoup trop « intranquille » pour se satisfaire d’une telle rigidité dogmatique. Ce sera donc, comme il y a quarante ans,« morales provisoires ». Reste la chute : « la critique devient un genre recommandé. Ce livre a le mérite de nous attendre là où nous risquons bien d’arriver. Essoufflés. » Quarante-deux ans après, nous ne sommes pas simplement essoufflés mais exténués.

 

  • La ligne d’arrivée déjà loin, nous nous retournons pour mesurer l’ampleur du piétinement et de la stérilité. Sous couvert de lucidité, les fils et filles de la génération du père Enthoven, revenue d’elle-même, servent depuis longtemps déjà une soupe insipide à des oreilles encirées. Quelle révolte de l’esprit peut naître d’une telle sauce ? Aucune. C’est aussi à cela que servent les maîtres causeurs : ils sont, sous couvert d’animation culturelle bon ton, les thanatopracteurs d’un ordre social qui ne saurait les desservir. Le public ébahi apprend d’ailleurs que le causeur a quitté France culture pour Europe 1 pour des raisons de pension alimentaire, « mieux payé » dit-il. Rire dans la salle, on est bien.

 

  • La seule question à poser serait celle-ci : qu’est-ce qui peut mouvoir encore le maître causeur dans ce bouillon qu’il qualifie lui-même de « démocratie fatiguée », sans réfléchir d’ailleurs sérieusement à la raison de cette supposée « fatigue ». Bernard-Henri, Jean-Paul, André avaient pour eux, à la fin des années 70, la volonté, non dénuée de visée publicitaire, de révoquer les maîtres penseurs tenus pour « les vrais fourriers de la thanatocratie ». Mais le maître causeur ? Que révoque-t-il lui qui accepte tout pour une pension, pour un dîner en ville avec Denis et une bonne place à Roland-Garros (allusion au texte drolatique de François Nourissier publié dans le Figaro-Dimanche, le 5 juin 1977, « Les philosophes à Roland-Garros »). Peut-être le sentiment d’en être, de participer aux bruits du monde tout en préservant sa belle âme des jugements vulgaires. Peut-être.

 

  • Le maître causeur confia à l’assemblée que sa réussite était toujours de serrer la main d’un adversaire après un débat cordial, de transformer l’animosité en respect mutuel : finalement, nous ne sommes pas si différents. Peut-être est-ce cela qu’il manque pour assurer à tous une place au paradis de la causerie, à cette eschatologie de la liberté « au-dessus de tout » dans les succursales feutrées et demi-molles du marché tempéré : une poignée de main collective et un clignement d’oeil. C’est peut-être pour cette raison aussi que nous nous sommes refusés le petit scandale hier soir, comme l’on se tait en face d’un malade à son chevet.

 

  • Nous voilà, mes amis, gouvernés par cette faiblesse terminale, cet épuisement qui faisait passer hier Emmanuel Macron pour un philosophe et Raphael Enthoven pour un maître à qui l’on demande la vérité de son petit monde. Nous sommes en face de spectres adulés par un public amnésique de demi-instruits et de rombières alanguies. Ce petit monde trafique le langage, glisse d’une allusion à l’autre, se paye le discours de sa confirmation. Il est pénible de devoir cartographier de telles ombres insaisissables. Ce problème est pourtant essentiel dans la cité. Réellement politique.

 

  • Parce qu’il prétend à tout et à n’importe quoi, le maître causeur prétend aussi juger en échappant aux jugements. Quel discours lui adresser encore ? Quelle forme de verticalité peut-on encore lui opposer lui qui excelle dans l’art de cirer les sols et de se fondre dans la tapisserie ? De toute évidence, les soixante-cinq « intellectuels » (il faudrait faire le tri) se sont laissés duper par un autre maître causeur il y a peu. Les maîtres causeurs, philosophes, un must en France, n’ont, en dépit de leurs faiblesses, de cette grande maladie du temps qu’ils traînent de salle en salle, aucune force en face. C’est cette puissance d’opposition à restaurer qui conditionnera en retour un sursaut politique. Ou pas.

Grand débat, scène de haute comédie

Grand débat national, scène de haute comédie

  • Il est fini le débat ? Oui, non, encore ? Pardonnez-moi, je dormais en fond de salle. Une dernière lichette ? Avec les intellectuels peut-être, mon débat préféré dans la série. Ah, du grand art Madame. A la hauteur du moraliste de l’info à Saint Emilion, pinard, culture et grand oral. Le décor en sus, tapis de sol et moquette. Gobelets à bouche pour chacun. Un rappel ?

 

  • Le Phénix de Bourghteroulde n’a pas été si mauvais au fond pour un acteur de seconde zone. Personne d’ailleurs ne lui a demandé de rivaliser avec la comédie française. La tournée a eu son petit effet, c’est pas mal pour un débutant. A quand le stade de France ? Il paraît même que les contributions au grand débat national se comptent en millions. Les chiffres, les amis, toujours. Les gazettes s’affolent : « brillant », « sublime »« un pur talent », « quel homme ! » Est-ce un succès populaire ou une pièce montée par quelques courtisans ? Ici, il est vrai, les avis divergent. Certains parlent d’un exercice inédit sous la Ve République, d’autres crient au scandale et à l’imposture. Avec l’argent du contribuable, les restes de l’exception culturelle à la française, soutenir sur fonds public un théâtre de boulevards aux goûts parfois douteux. Ne nous a-t-il pas diverti tout de même le théâtreux avec ses effets de manche et son rictus de clown ? Il nous a au moins donnél’occasion de commettre quelques traits d’esprit. On a suivi le voyage. Un tour de France de la parlotte au milieu des grisonnants et des cordons de CRS. Un jouvenceaux lui a même offert une brioche.

 

  • Les premières manifestations en novembre, l’inventivité de cette révolte, ne laissaient pas forcément présager que nous allions revisiter les grands classiques de l’opéra-bouffe. Ou peut-être s’agit-il d’une performance d’avant-garde, plus proche du situationnisme, de la dérive expérimentale, que de l’opera buffa. Cela dit, le duo Schiappa-Hanouna, intermezzo et mascarades, marqua les esprits. Entre deux séances de gaz lacrymogène, le pur grotesque trouva sa place pour offrir à l’ensemble un équilibre qui put plaire aux esthètes. Ce trait de la bouffonne marquera les mémoires : « je trolle le système ! » Pour le prochain grand débat national, je suggère que ce syntagme fonctionne comme un rituel. La bouffonne Schiappa, chapeau à clochettes et hautes bottes, passerait devant le théâtreux de province en gloussant : je trolle le système, je trolle le système ! Le public à coup sûr rirait plutôt que d’enfiler, le samedi, son gilet. Que toute cette mascarade de débat serve au moins à cela, à divertir le peuple, comme jadis il l’était. Le peuple, les amis, n’est pas bien regardant. Il veut du bon spectacle pas des faux enseignants, des pseudo philosophes ou des cuistres rampants. Peut mieux faire je dirais.
  • Je lis ici ou là d’étonnants journalistes. Ils se demandent gravement ce qu’il peut en sortir. Les conclusions de la chose arriveraient bientôt ? C’est à se demander si eux aussi, ma foi, ne font pas tous partie de ce piètre opéra. Le rappel peut-être, est-ce encore dans la pièce ? Etes-vous donc sincères en pensant qu’il pourrait sortir de tout cela autre chose que des pets ? Non, quand on joue une pièce en plaçant sur la scène des bouffons déguisés en hommes politiques, menteurs impénitents d’un pouvoir qui pourrit, il est bon d’assumer de jouer la comédie. A ce prix, je l’accorde, l’entreprise est jolie. Elle se gâte quand les torses se bombent en rappelant la loi sans enlever la clochette, en prenant la bouffonnerie au sérieux et le public pour un parterre de gueux dépourvu des vertus que l’on s’accorde à soi.

 

  • La bouffonne et sa cloche n’a rien à dire au peuple. Personne ne lui demande d’éclairer le parvis ou de faire la synthèse dans son petit esprit. Puisqu’ils sont là pour ça, pour jouer la comédie, Hanouna, Macron, Schiappa et compagnie, en masquant le cynisme de leur économie, qu’ils saluent le public et qu’ils quittent la scène. Lumière, rideau, la comédie s’achève. Des coulisses on entend d’un son déjà lointain : je trolle le système, je trolle le système. Et puis plus rien.

La déséducation nationale : entre la rage et l’abattement

La déséducation nationale : entre la rage et l’abattement.

(Bourse du travail, 19 mars 2019, journée de grève)

  • Hier soir, après une importante manifestation à Bordeaux portée par les enseignants du primaire (253 écoles fermées en Gironde), une réunion était organisée à la Bourse du travail. Entrés par une porte latérale rue Jean Barguet (salle 305, un numéro de téléphone sur une feuille A4 scotchée sur la porte « si porte fermée »), nous nous sommes retrouvés dans une immense salle déserte. Après avoir déambulé quelques minutes, nous finîmes par trouver le bon escalier. Nous étions trois à cet instant précis. Certainement pas celui qui donnait accès au grand amphi cadenassé (photo ci-dessus) mais un escalier latéral. Quelques sacs de ciments étaient posés au sol, des tracts, quatre chaises dépareillées. Le temps d’une déambulation esthétique et mélancolique dans un lieu relégué aux journées du patrimoine et aux conciliabules. Alors que plusieurs milliers d’enseignants venaient d’arpenter Bordeaux, nous nous retrouvions, une petite vingtaine, pour essayer de donner sens à cette journée de grève.

 

  • Une petite vingtaine oui. Des représentations de l’école primaire, du collège, du lycée. Ce qui devrait être un débat public, ouvert aux citoyens, très au-delà des professions de l’éducation, prend ainsi la forme d’un tour de table au troisième étage d’une bourse du travail déserte. La disproportion entre le nombre de manifestants l’après-midi et le petit groupe réuni à 18h est à l’image de ce qu’est devenu le débat public quand il n’est pas enrégimenté par les faiseurs de spectacle. Autrement plus porteur pour les egos bouffis de vociférer sur un plateau que de prendre la mesure exacte de ce que nous vivons in situ lorsqu’il s’agit de donner une forme à une contestation politique qui a pourtant tout du salut public.

 

  • La question est tenace : comment nous faire entendre ? La grève ? S’il s’agit de battre le pavé en prenant bien soin de n’en jeter aucun avant de reprendre le lendemain comme si rien ne s’était passé, il est légitime de douter de son efficacité. Mettre 20/20 jusqu’à la fin de l’année ? Comment assumer cette position jusqu’au bout sans pénaliser les élèves, créer des formes d’injustice en contradiction avec les valeurs de la République auxquelles les professeurs sont autrement plus attachés que les merdeux communicants, les poulbots du vide et les marchands de bouillie qui prennent des décisions dont ils n’auront jamais à subir directement les effets. Démissionner de la fonction de professeur principal ? Pour quels effets politiques ? Objectivement, l’écrasante majorité des enseignants du primaire, du collège, du secondaire ont l’intime conviction et les preuves certaines d’être pris pour des demeurés par un gouvernement qui n’a qu’un seul objectif : économique. Derrière cet objectif, un vaste mouvement historique qui consiste à privatiser le marché éducatif, ce que veulent les lobbyistes de l’Union européenne. Les dossiers sont connus, disponibles à qui veut se donner la peine : cours à distance, logiciels de formation, plateformes de contenus, coaching etc.

 

  • La question est simple et doit être simplement posée : avons-nous les moyens de lutter contre la privatisation du « marché éducatif » ? J’ai des doutes. Pas plus que nous avons les moyens d’imposer une critique sérieuse et instruite à des hommes capables d’affirmer sans ciller que la suppression des directeurs et directrices d’école augmentera leur rôle ou que la fin des mathématiques dans le tronc commun renforcera l’enseignement des mathématiques. En face d’individus qui n’ont que faire de la réalité, de la vérité, qui vous vendent de la merde en la présentant comme une épice rare et fine, les conditions de la lutte politique sont faussées. C’est ainsi qu’une majorité d’instituteurs, de professeurs, d’universitaires (ceux qui ont encore un reste de dignité) finit par baisser les bras. A quoi bon ? A quoi bon se réunir dans une salle du patrimoine pour faire des constats aussi désespérants ? A quoi bon perdre une journée de salaire pour s’entendre dire par des laquais médiatiques que les professeurs prennent « le public en otage ».

 

  • Alors oui, nous oscillons entre la rage et l’abattement. La rage qui donne encore la force de se battre pour un idéal d’instruction dévoyé, la rage en face de ceux qui se croient plus malins que les autres, les cyniques du nouveau monde, les crétins aussi, tous ceux qui confondent leur petite malice avec les intérêts supérieurs d’une nation. L’abattement de se dire que la bourse du travail sera bientôt une galerie marchande, une énième succursale à fripes, dans trois mois, dans trois ans. Peu importe, c’est le sens de la grande marche en avant. L’abattement quand on constate que l’intérêt général ne vaut pas la peine de bouger son cul mou de démocrate, à 18h, l’heure de l’happy hour.

 

  • Le policier avec qui j’ai discuté longuement vendredi soir alors que le ministre de l’éducation nationale derrière la porte venait animer une causerie sur le climat a sûrement raison : notre génération va fermer la boutique avec l’assentiment de sa frange la plus adaptée. Les Enthoven and co, les Van Reeth et consort, les Couturier bis et les Barbier stériles (un panel, j’en ai bien d’autres) qui font les beaux sur les planches du grand théâtre de la vanité. Que tout disparaisse les amis, que l’éducation nationale devienne l’Acadomia publique côté en bourse (pas celle du travail) quand les intellectuels font tapis en écoutant comme des oies pleines les directives du poulbot en toc. Mais n’oubliez pas une chose mais bons amis : la caste des préservés ne pourra pas vivre sur la lune ou sur mars. Ce que vous n’avez pas fait aujourd’hui pour défendre ce qui peut l’être encore fera partie de l’addition à payer par vos enfants demain.

De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron

De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron.

Itinéraire de l’asphyxie

Jan Patocka

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  • Dans une postface publiée en 1982 aux éditions Verdier, Roman Jakobson revient sur les interrogatoires qu’eut à subir Jan Patocka en Tchécoslovaquie dans les années 1970. Le philosophe tchèque, après « onze heures en deux jours d’un pénible interrogatoire policier fut pris de troubles cardiaques le 3 mars 1977 ». (1) Admis à l’hôpital de Strahov le 4 mars, il devait y mourir le 13 mars. Il eut le temps d’écrire une déclaration le 8 mars : « Soyons sincères : dans le passé, le conformisme n’a jamais amené aucune amélioration dans une situation, mais seulement une aggravation… Ce qui est nécessaire, c’est de se conduire en tout temps avec dignité, de ne pas se laisser effrayer ou intimider. Ce qu’il faut c’est dire la vérité. Il est possible que la répression s’intensifie dans des cas individuels. »

 

  • Le jour de son enterrement, le 17 mars 1977, nombreux de ses amis furent arrêtés par la police politique et le requiem le lendemain fut interdit. Le principal organe de presse, le Rudé Pràvo, annonça la mort du philosophe le jour des funérailles, rappelle Jakobson, pour aussitôt mettre en garde contre une quelconque « récupération politique ». Paul Ricoeur, caution philosophique d’une présidence qui usurpe aujourd’hui ce titre, signa un article le 19 mars dans Le Monde. Jan Patocka  était membre, comme Paul Ricoeur, de l’Institut international de philosophie depuis 1938. Roman Jakobson le cite : « C’est parce qu’il n’a pas eu peur que Jan Patocka… a été… littéralement mis à mort par le pouvoir. »

 

  • A l’heure où certains journalistes du Monde commencent enfin à s’interroger sur la pratique d’un pouvoir qui s’octroie le droit de sermonner le presse au prétexte d’une nécessaire « neutralité », où l’idée de contrôler par des instances étatiques le contenu des articles de presse fait son chemin, le rappel de la déclaration de Jan Patocka prend tout son sens. Sans compter la référence à Paul Ricoeur qui a créé de toutes pièces le « président philosophe », dans une presse conformiste et peu regardante sur la probité intellectuelle de ce qu’elle propose à ses derniers lecteurs, sur un modèle de propagande unanimiste qui n’a rien à envier aux stratégies d’édification du culte de la personnalité qui prévalurent à l’époque dans les pays de l’Est.

 

  • Il est certain que le philosophe doit s’efforcer de dire la vérité, avoir cette exigence constante. Le fait que l’on ne risque pas sa vie pour cet effort en France en 2019, que le pouvoir d’Etat ne torture pas pour un article de presse ou de blog rassure beaucoup de « démocrates ». Ils en tirent même argument pour montrer à quel point le pluralisme règne ici et qu’il est nécessaire de défendre nos régimes tempérés contre les « extrêmes » et les « violents ».

 

  • Mon analyse est en tous points inverse à celle-ci. Le pouvoir d’Etat, en régime de corruption avancée, commence à user de la censure et de la violence qui l’accompagne quand les dispositifs de neutralisation de la critique commencent à se fissurer. Une époque qui tient ses intellectuels pour totalement inoffensifs (à raison tant ces mêmes intellectuels n’ont bien souvent d’autres ambitions que de faire carrière dans les milieux bourgeois de la reconnaissance mondaine) a beau jeu de mettre en avant un pluralisme de façade. Les maîtres du temps savent pertinemment que la docilité des organes de presse les conduit à une forme d’auto-censure autrement plus efficace que ne peut l’être une série de directives policières. L’intériorisation des codes de bonne conduite, fascinante pour un observateur averti, suffit à réaliser ce que le principal organe du parti, le Rudé Pràvo, obtenait en Tchécoslovaquie à grands frais de contrôle et de police politique.

 

  • Comprenons bien ceci : quand Le Monde appelle « débat d’opinions » des combats d’idées, qu’il relègue le jugement éclairé de centaines de professeurs de philosophie sur une réforme politique de l’éducation au statut de simple « opinion », avant de leur répondre que l’actualité ne permet pas la publication de leur texte collectif, il se comporte exactement comme le Rudé Pràvo qui fait état de la mort de Patocka dans le seul but d’avertir la presse de ne pas faire de récupération politique. Évidemment, les journalistes du Monde ont le plus grand mal à accepter, dans leur belle conscience de démocrates libéraux, qu’ils participent pleinement, par une telle relégation dans l’insignifiance des idées divergentes, à ce qu’ils dénoncent mollement aujourd’hui. Ils ne comprennent pas que ce n’est pas la liberté de façade qui est le principal obstacle contre les ennemis de l’émancipation des peuples mais la vérité. C’est elle qui est empêchée, certainement pas la liberté rendue à son insignifiance.

 

  • A force de défendre dans le vide une liberté dont il ne font plus rien, ils ont appris à s’asseoir servilement sur une exigence qu’ils ne comprennent presque plus. Ils ne voient pas que l’actuel président plénipotentiaire de la République française a été mis au pouvoir par l’édification d’un culte personnel qui n’a rien à envier aux régimes soviétiques dont ils ne retiennent que le goulag afin de mieux masquer leur compromission générationnelle avec des régimes parlementaires de plus en plus corrompus. Ces démocrates d’opérette, sans idées et sans œuvre, s’accommodent fort bien du mensonge et du travestissement dans la mesure où cela ne contrarie pas leurs intérêts du moment, que cela laisse dans l’ombre l’étendue de leur médiocrité.

 

Jan Patocka a raison : le conformisme aggrave, il ne sauve jamais.

 

  • N’en déplaise aux fines bouches de la macronie bon ton, la question La mort de Socrate est-elle encore possible ? a tout son sens. Le régime démocratique athénien se sentait menacé par un homme qui ne faisait pas semblant de faire de la politique en flattant le demos. Il avait pour lui une exigence que ses accusateurs nommèrent « corruption de la jeunesse ». (3) Se sentir menacer, c’est encore reconnaître la valeur d’un discours menaçant. Le fonctionnement des stratégies de l’insignifiance sous nos régimes tempérés est autrement plus pervers. Résumons le à cette formule sibylline : « cause toujours ». Quand l’alpha et l’oméga du politique consiste à obtenir la majorité relative des suffrages, les exigences de valeur n’ont plus aucun sens. Reste une perversité inédite dont la violence symbolique consiste à nier l’existence de ce qui menace, par une exigence de probité, la paix de ceux qui vivent grassement de leur mensonge d’Etat. Nier l’existence ne suppose pas forcément l’élimination physique, un risque bien trop coûteux. Il suffit de ne pas donner droit, de ne pas laisser être, d’effacer en feignant la diversité des avis. Une diversité de façade qu’une micro recherche des connivences de la parole autorisée dévoile sans trop d’effort.

 

  • Peut-être, c’est une hypothèse des plus plausibles, arrivons-nous aujourd’hui, avec cette présidence catastrophique, au terme d’une période historique qui aura réussi à rendre la contestation politique insignifiante en la neutralisant dans des dispositifs de contrôle qui s’épuisent. « Le grand débat », qui prend la forme inquiétante d’un soliloque télévisé, d’un culte de la personnalité sur des chaînes aussi indiscernables que des marques de lessive, sera peut-être le baroude d’honneur d’une arnaque qui ne pourra plus demain se passer de la censure directe et de la menace effective. Les lois « anti-casseurs » qui sont votées aujourd’hui au parlement français apparaîtront ainsi sous un jour nouveau. Non pas comme une régression mais comme une nouvelle évidence. Quand les distorsions entre l’exigence de vérité et les pratiques de pouvoir ne peuvent plus être masquées par les stratégies de l’insignifiance, il est nécessaire de limiter les libertés publiques sous couvert de préserver l’ordre, que cet ordre sous tutelle se nomme République en marche ou démocratie populaire. Prisonniers mentalement d’une compréhension de l’histoire figée, incapables de comprendre la nature des nouveaux pouvoirs et leurs stratégies de domination inédites, les fines bouches de la macronie traquent les excès de langage. Gazer, gueules cassées, milices, police politique, autant de termes à proscrire au nom du sérieux de l’histoire. Pour eux, rien d’historique dans ce que nous vivons mais un simple prurit adaptatif à mater.

 

  • De quel droit pouvons-nous établir un lien de continuité entre les heures sombres des pays de l’Est, la Tchécoslovaquie de Patocka et la France de Macron ? Au nom de l’invariance des logiques de pouvoir quand les dispositifs idéologiques d’embrigadement des masses s’épuisent. Quelque chose ne fonctionne plus, le déni de vérité est allé trop loin. Non pas pour tout un peuple mais pour cette frange qui ne peut plus se satisfaire, aussi bien pour des raisons économiques que morales, de l’escroquerie érigée en dernier rempart de la démocratie contre les « 40000 à 50000 radicalisés » qui veulent, selon le « président philosophe », la chute de la République. Quand les ficelles sont trop grosses, quand le déni de réalité est à ce point manifeste qu’il saute aux yeux de ceux qui prennent le temps minimal de la réflexion politique, les bonimenteurs se révèlent. Incapables de persuader ceux qu’ils ne peuvent convaincre, impuissants à séduire ceux que la flatterie ne nourrit pas, ils se mettent à cogner d’autant plus durement qu’ils se savent faux.

 

  • Nombreux sont les intellectuels de la génération précédente, je pense ici à Jean-Pierre Le Goff, exemple parmi d’autres, à soutenir « qu’il n’existe pas de solution politique radicale aux maux dont souffrent les sociétés démocratiques, pas plus qu’à ceux de l’humanité. » (4) Pour eux, derrière les solutions politiques radicales, il y a toujours l’ombre portée des camps. Auschwitz et Kolyma nous interdiraient à jamais d’envisager des solutions politiques radicales, autrement dit des solutions politiques qui auraient la force de prendre les problèmes dont souffrent nos sociétés démocratiques à la racine. La fin des grands systèmes idéologiques nous condamnerait à une zone grise de l’histoire, sommés de nous adapter à la grande marche progressiste au nom de l’ultime chantage : nous ou eux, les fossoyeurs de l’histoire. « Cela ne signifie pas la perte du sens critique et de la passion dans le débat et l’action publics, mais la fin d’une certaine radicalité dans l’ordre du politique dont nombre d’intellectuels ont été porteurs. » (5)

 

  • Je récuse radicalement cette fine distinction : sans radicalité le sens critique se perd de façon inéluctable. Jan Potocka, sur son lit d’hôpital nous en donne la raison : le sens critique est au service de la recherche de la vérité, de son exigence et cette exigence est radicale. La radicalité dans l’ordre politique relève d’une décision fondamentale : nous nous refusons à distinguer l’ordre du vrai et l’ordre politique. Cette exigence, nous le savons, est aux antipodes de ce qu’est devenu aujourd’hui le politique, à savoir une façon habile de magouiller pour accéder et se maintenir au pouvoir avec la conviction de se croire plus malin que les autres.

 

  • C’est aussi pour cette raison que nous ne nous reconnaissons pas dans les critiques sociales qui ne placent pas l’exigence de vérité au dessus des revendications de liberté et d’épanouissement individuel. C’est pour cette raison que nous devons chasser les margoulins sophistes hors de la cité politique, démasquer leurs fausses libertés de penser comme autant de moyens répressifs pervers d’empêcher l’exigence de vérité de s’énoncer dans l’espace public. C’est encore pour cette raison que nous ne devons faire aucune concession à des hommes comme Emmanuel Macron car ils sont faux.

 

  • On ne peut pas édifier un ordre politique juste sur la fausseté et le mensonge, la duplicité et l’escroquerie intellectuelle. Disant cela, nous passerons volontiers pour naïfs aux yeux des demi-habiles. Romantiques, pourquoi pas. Mais un romantisme contrarié, donc cruel, impitoyable vis-à-vis des fausses queues, celles que nous connaissons si bien. Un romantisme sensible capable de mordre jusqu’au sang. Depuis quand l’exigence formulée par Jan Patocka la veille de sa mort est-elle laissée aux cœurs tendres et aux nougats mous de la culture jingle ?

 

  • A chacun son travail. Les intellectuels porteurs d’une radicalité dans l’ordre politique doivent être jugés sur la cohérence de leur pensée, non sur leurs indignations morales. Ils ne sont pas et ne peuvent pas être le tout de la vie politique mais leur place est essentielle. Ils creusent des sillons dans le mal du siècle. Ils ne sont experts de rien mais se donnent les moyens, par leur travail, d’être les témoins de leur temps. Leurs témoignages ne sont pas toujours plaisants aux oreilles des conformistes mais ils donneront à d’autres la force de témoigner encore. La formule de Gilles Deleuze, quelles que soient les critiques que l’on puisse adresser à sa compréhension politique du monde, est excellente : du possible, sinon j’étouffe. Nous en sommes là, nous étouffons, asphyxiés au sens propre du terme. Pour quelle raison notre asphyxie ne serait-elle pas aussi terrible que celle vécue par Patocka ? Nous étouffons d’une autre asphyxie, de devenir indifférents à l’exigence que ces intellectuels portaient et dont la lecture devrait faire honte aux démocrates du temps dont la médiocrité morbide et la fausseté tiennent lieu de masque à gaz. Une honte qui les ferait hommes.

………

(1) Postface aux Essais hérétiques de Jan Patocka, Éditions Verdier, 1982.

(2) Op.cit. Jan Patocka, cité par Roman Jakobson.

(3) Voir pour le détail historique du procès de Socrate l’essai de Paulin Ismard, L’évènement Socrate, Flammarion, 2013. 

(4) Jean-Pierre Le Goff, La démocratie post-totalitaire, Paris, La découverte, 2002.

(5) Op. cit.

L’hubris de Macron et de ses mainates

L’hubris de Macron et de ses mainates

  • L’argent n’est le nerf de la guerre que pour ceux qui déclarent la guerre à ceux qui en manquent. Le discours économique triomphe à partir du moment où l’on croit faussement que tous les problèmes posés par le gouvernement des hommes peuvent s’y résoudre. Ce qui est faux. Une vie d’homme ne sera jamais la somme de ses comptes, de ses dettes ou de ses crédits. Autant il est possible, et peut-être souhaitable, de ne pas être multi millionnaire pour avoir une vie digne, autant il est impossible de s’adresser aux hommes que l’on gouverne dans les seuls termes de l’économie, sans s’adresser aussi à leur dignité.

 

  • Dire d’un homme qu’il ne parle pas comme un gitan, utiliser le sobriquet « jojo » pour qualifier ce que l’on croit être le bas peuple, laisser entendre que des centaines de milliers de citoyens français sont manipulés par quelques puissances occultes, voilà pour l’indigne. L’économie vient après, bien après. Emmanuel Macron représente à lui seul, en partie à son corps défendant, une forme évidente de mépris, une morgue certainement inédite à ce niveau de responsabilité politique. Mais il serait injuste de ne pas voir dans ce mépris la signature d’une époque. A partir du moment où toute alternative est exclue, où le mot « révolution » accompagne la campagne publicitaire d’un nouveau shampoing, du dernier téléphone portable ou le livre de campagne d’un candidat, la réussite sonnante et trébuchante, celle des places et de la visibilité sociale ne peut plus être contestée par d’autres critères que ceux de la réussite. Circularité.

 

  • « C’est trop ». Si je devais trouver une formule pour résumer ce qui vient de la rue les samedi après-midi, ce serait celle-ci. Trop de privilèges, trop d’arrogance, trop de répression, trop de passe-droits, trop d’impunité, trop d’exploitation, trop de mépris. Ceux que le commérage caniche présente comme des extrémistes sont aussi ceux qui en appellent à une limitation des excès de l’homme. En face ? « Sky is the limit ». Une phrase démente prononcée par un dément aujourd’hui président de la république française. Un dément soutenu par une kyrielle de déments qui ne trouvent pas à redire à ces slogans de la démesure humaine, cette hubris dont les grecs savaient qu’elle était la cause de tous les maux. Otos et Ephialtès, ces géants qui entreprirent d’escalader le ciel, en subirent les conséquences, attachés à jamais à une colonne entourée de serpents. Ajoutons la chouette qui hulule au-dessus de la tête de ces démesurés.

 

  • Cette morgue, cette hubris contemporaine, n’entreprendra aucune escalade héroïque, n’ayez crainte. La mythologie agrémente la culture et il serait discourtois d’y faire référence pour autre chose que l’assaisonnement insignifiant d’une causerie lettrée. L’hubris moderniste est stérile, rabougrie, minable. Ces petites phrases lancées à la volée, reprises en écho par les nouveaux mainates du vide, éditorialistes pour l’espèce, n’expriment au fond que la démesure du moi. Emmanuel Macron est le fils de son temps, du fric et de la frime et il est vain d’aller chercher quelque chose de consistant derrière une vacuité qu’il ne peut pas, hélas pour lui, toujours étouffer.

 

  • Un peu de tenu lui hurle le peuple les samedi après-midi, un peu de décence. Mais au nom de quoi les vainqueurs de la lutte des places devraient-ils entendre cette adresse ? Qu’est-ce qui les oblige ? Regardez l’anti-barbare philosophe de Marrakech, pour quelles raisons se limiterait-il ? De serviles animateurs lui tendent encore le micro quarante ans après ses premières pitreries anti-totalitaires. Regardez cette animatrice d’un talk-show politique qui agrémente d’un « bam » buccal et d’un rictus débile les propos méprisants d’une chargée de communication, secrétaire d’Etat n’ayons peur de rien, à l’adresse d’un homme politique qui a recueilli plus de deux millions de suffrages dans une élection présidentielle. Qu’est-ce qui autorise cette petite femme à se comporter de la sorte ? Si des speakerines peuvent se permettre de telles sorties, pour quelle raison se plaindre d’un président de la République que affirme que les « gitans ne parlent pas comme ça » ?

 

  • Nous sombrons de moins en moins lentement mais sûrement. Nous sombrons pour être incapables de faire valoir un autre ordre de mesure que celui de l’argent. Nous mesurons tout ou presque en termes quantitatifs, incapables de faire encore valoir un ordre limitatif de la qualité. C’est aussi pour cette raison, comme un acte politique de première urgence, qu’il faut rappeler les cuistres à la réalité de leur cuistrerie. Emmanuel Macron occupe une fonction respectable mais l’homme est tout petit. Dans un paradoxe qui révulse les encore plus petits que lui, la défense de la dignité de la fonction vient moins de l’Elysée que de la rue. Les citoyens français attendent autre chose qu’une clique de baudruches qui se prennent pour Otos et Ephialtès mais qui n’auront droit, à la fin de cette sinistre farce, ni aux serpents ni à la chouette. L’Hadès des sans-noms leur ira très bien.

Le gilet jaune en singe

Le gilet jaune en singe

  • Samedi après-midi, dans la rue de la consommation par excellence, la rue Sainte-Catherine à Bordeaux, entre la place de la comédie et la place de la victoire, le défilé a pris une étrange allure. Au centre de la rue, des hommes et des femmes en jaune en train d’interpeller tous ceux qui les regardent comme des bêtes curieuses sur les côtés. Un slogan : « Rejoignez nous, ne nous regardez pas ». Sur les côtés, de part et d’autre de la rue, les badauds filment les manifestants. Le ténia fluorescent perturbe l’ordre de la consommation et offre aux passants le spectacle improbable d’une contestation politique à l’heure du péristaltisme mou de la conso somnambulique. Les commerces baissent leurs vitrines, un apeurement loufoque se donne lui aussi en spectacle derrière les grilles. Qui est au zoo ? Qu’est-ce qu’enfiler un gilet jaune dans un contexte où la pulsion scopique domine toutes les autres ?

 

  • Accepter le stigmate. Se présenter volontairement aux autres comme un « perdant » dans une société de « gagnants ». Pour une majorité d’entre eux, les spectateurs sur le côté, sourires aux lèvres, portable à la main, ne sont pas mieux lotis que ceux qui défilent. Une manifestante à gilet, plus excitée que les autres, adresse un « vous êtes ridicule » à une femme qui l’a filme, saute sur place, la filme en train de filmer, imite un singe en cage. Ionesco n’est jamais très loin.

 

  • Le tour de force des Macron and co est d’escamoter les conditions réelles d’existence au profit d’un ordre fantasmatique de réussite ou d’échec. Quand un président de la République peut affirmer, dans un tel contexte, soliloque devant un parterre de maires, que « la mise en capacité de chacun est une part de la solution pour lui-même » (1), le port d’un gilet jaune s’apparente à une mise en incapacité provocante. Dans une société où il est de plus en plus difficile de se situer, enfiler un gilet jaune revient à dire : « je suis là les amis. Excusez ce peu que je suis mais je suis ce peu ». L’exact opposé du fantasme irréaliste de se croire libre dans un état d’aliénation consommé. L’expression d’une prise de conscience individuelle qui permet à des catégories socio-professionnelles de marcher ensemble sans contradiction.

 

  • Les chroniqueurs sans idées mettent en avant le caractère disparate de ces marches mais omettent, par sottise et impuissance imaginaire, de préciser l’acte commun de conscience qui consiste à accepter, dans l’espace public, une forme d’échec. Les slogans sexualisés ici sont symptomatiques : « tu ne nous baiseras plus Macron ». Encore faut-il reconnaître s’être fait « baiser » au moins une fois dans le dit jargon. A côté du courage réel, accepter d’endosser ce qui peut être visé par « les armes administratives » (Nunez, Castaner), le courage symbolique de s’énoncer sur une modalité négative est évident. Rappel, au milieu des consommateurs étonnés, de l’ordre du travail dans une société qui le refoule. Les badauds de la rue Sainte-Catherine travaillent aussi mais d’un travail à ce point frappé d’indignité qu’il est préférable de le cacher. Plutôt s’afficher, sourire narquois aux lèvres, avec des gros sacs de courses un jour de soldes pour feindre d’en être.

 

  • Suis-je légitime en enfilant le fameux gilet ? Ceux qui ne se posent pas la question sont aussi ceux qui posent le plus de problèmes à l’ordre des simulacres. Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas aussi consommateurs. Cette grille de lecture exclusive (la revendication d’un droit à consommer) arrange les pseudo analystes divertisseurs de la déréalisation ambiante. Si la contestation des gilets jaunes est une contestation de consommateurs, que demande le peuple ? Plus profondément, comme en témoigne cette saynète du zoo humain, le gilet jaune en singe renvoie le négatif à cette société des « gagnants » (qui n’est d’ailleurs plus une société mais un modèle d’individualisation de la réussite).   Il lui rappelle que nous sommes tous situés dans une société déterminée, que l’on ne flotte pas, que le fake de la « startup nation » a duré.

Le gilet jaune en singe est un situationniste qui refuse de se laisser dériver au gré des simulacres de réussite des nouveaux maîtres du temps.

….

Macron, Souillac, 18/01/19. Insondable comique circulaire de cette formule.

Réponse à la lettre du président Emmanuel Macron

Réponse à la lettre du président Emmanuel Macron

« Pour moi, il n’y a pas de questions interdites. Nous ne serons pas d’accord sur tout, c’est normal, c’est la démocratie. Mais au moins montrerons-nous que nous sommes un peuple qui n’a pas peur de parler, d’échanger, de débattre. »

Emmanuel Macron, Président de la république, le 13 janvier 2019.

…..

  • Où en sommes-nous ? Depuis deux mois, tous les samedi, des dizaines de milliers de français enfilent un gilet jaune et défilent dans la rue. Ils continueront samedi prochain. Ce mouvement populaire n’a pas de précédent dans l’histoire récente, le soutien qu’il reçoit est massif, les problèmes qu’il pose fondamentaux.  Ce soir, après lecture de cette lettre aux français, nous savons pourtant que ce mouvement finira mal. La raison est simple :

la gravité de ce qui est en train de se passer en France échappe totalement aux dirigeants de ce pays.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, en pleine journée, des centres-villes, des places publiques, des ruelles bondées, des lieux de passage sont aspergés de gaz lacrymogène pendant des heures. Des grenades sont lancées, de violentes détonations retentissent, des groupes de policiers équipés d’armes « semi-létales » arpentent les rues en courant, des cars de CRS se massent ici ou là, bloquent des quartiers entiers. Tout cela au milieu d’une foule hagarde.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des citoyens français se retrouvent mutilés, gravement blessés dans des ruelles commerçantes transformées en zone de guérillas urbaines. Certains perdent un œil, une main, d’autres auront des séquelles pendant des mois, d’autres encore à vie. Des balafres au visage, des plaies de guerre aux jambes, à la tête. Hier encore, un jeune homme de quinze ans, équipé d’un sac de courses, recevait au visage un tir de flashball. Six heures d’opération, la mâchoire en bouillie, des cicatrices à vie. Au mauvais endroit, au mauvais moment.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des fonctionnaires de police sont pris à partie, caillassés, sommés de gérer l’ingérable, de canaliser des fins de manifestations compliquées, dans des conditions souvent périlleuses, au milieu de la population. Ils obéissent à des ordres et doivent y répondre tout en étant priés de ne pas trop compter les heures supplémentaires. Pour une écrasante majorité d’entre eux, ces hommes et ces femmes n’éprouvent aucun plaisir à être là tous les week-ends en face d’une situation inextricable. Les exactions manifestes d’une minorité d’entre eux les accusent tous. Ils doivent aussi faire face à l’indignité morale.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des journalistes de terrain, souvent mal payés, aux emplois précaires, sont pris à partie par des individus excédés. Certains sont molestés publiquement obligés de fuir, de se cacher, de dissimuler les logos de leurs caméras. Les images qu’ils prennent sont pourtant prises cent fois, les téléphones portables sont partout. Certains prennent des risques, reçoivent des grenades dans les jambes ou subissent des violences verbales de la part des forces de l’ordre. Ils ne sont pas sur les plateaux de télévision des cuistres poudrés, ils n’écrivent pas non plus les éditos de la presse quotidienne ou hebdomadaire mais ils deviennent « le système ».

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des bénévoles prennent des risques pour soigner les blessés. Casqués, en blanc, ils n’échappent ni aux gaz ni aux grenades. Ils extraient, parfois difficilement, des individus choqués, le visage en sang, pratiquent les premiers soins, s’enquièrent de l’état de santé des personnes à défaut d’une autre forme d’assistance, celle des fonctionnaires de l’Etat, pourtant encadrée par la loi.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des dégradations urbaines, des poubelles brûlées, des vitrines brisées. Qui ne se préoccupe pas de l’endroit où il a laissé son scooter ou son vélo ? Les transports en commun sont perturbés, arrêtés. Certains commerces baissent leur rideau à 17 heures, d’autres ferment toute l’après-midi.

En réponse à cette situation catastrophique, les français auront donc droit à une lettre les invitant à participer à un « débat ».

 

  • A quel point d’effondrement du politique en est-on arrivé pour croire qu’une telle situation pourra se régler de la sorte, avec un débat ? Les raisons qui ont conduit à cette situation inédite sont les mêmes qui conduiront à rejeter massivement cette lettre du président de la République. De quel degré de cynisme ou de naïveté faut-il être habité pour croire qu’une telle sauce peut éteindre un tel feu ?

 

  • On me dira que les hommes de bonne volonté veulent l’apaisement et qu’une telle réponse à la lettre du président de la République est le contraire d’un apaisement, plutôt une invitation à la poursuite irresponsable de cette situation dramatique. Disons que ce sera ma participation au débat national, ma contribution puisque, paraît-il, toutes sont bonnes à prendre.

 

  • Etant entendu « qu’il n’y a pas de question interdite », voici donc les miennes. Pourquoi, en face d’une responsabilité historique, un président de la République élu au suffrage universel dans une soi-disant grande démocratie européenne est incapable d’être à la hauteur ? Comment se fait-il que notre système politique, celui qui promeut les dirigeants de notre pays, accouche d’une telle faiblesse ? Combien de temps encore allons-nous supporter des institutions, celles de la cinquième République, capables de concentrer un tel pouvoir dans d’aussi petites mains ?

 

  • Il n’y a pas lieu de faire le malin ou quelques bons mots sur cette lettre quand la tristesse domine, celle de voir un grand pays sombrer dans une telle médiocrité. Nous payons aujourd’hui très chère une forme de démission collective. Emmanuel Macron signe cette lettre mais nous en sommes tous les co-auteurs. Cette médiocrité est aussi la nôtre individuellement. Que s’est-il passé en France pour que nous en soyons là, à lire cette prose irréelle, ce tract de campagne électorale, dans une telle situation historique ?

 

  • Il n’est que temps de se ressaisir  politiquement, de réfléchir à qui nous accordons nos suffrages et pourquoi, de retrouver une exigence intellectuelle, une forme de probité républicaine quand il s’agit de penser le bien commun. Aucun homme politique ne peut le faire à la place des citoyens. Aucun.

Le politique au-delà du spectacle

Le politique au-delà du spectacle

  • Cela fait des décennies que la mise en spectacle politique, entretenue par une petite armée de parasites médiatiques, particulièrement improductifs mais hautement nuisibles à l’intelligence collective, démembre la souveraineté populaire sans laquelle la démocratie n’est qu’un mot pour faire joli. Ce démembrement, orchestré à la fois par la gauche divine, côté morale, et la droite réaliste, côté économie, a permis d’effacer progressivement le sens et la finalité de ce que devrait être l’action publique : l’intérêt général. Ce spectacle depuis deux mois redouble de virulence. Aux anciennes marottes (extrême gauche, extrême droite) s’ajoutent de nouvelles : les bruns-rouges, les anti-démocrates, les séditieux. D’aucuns s’aventurent même à faire d’étonnantes cartographies des groupes les plus radicalisés dans le jargon. Quelques minutes passées sur des sites en ligne, deux trois liens découverts et l’évidence saute enfin aux yeux : les factieux sont là, forcément racistes, antisémites, homophobes, nationalistes, fascistes.

 

  • Dans les cortèges de gilets jaunes à Bordeaux, j’ai entendu très peu de mots d’ordre auxquels il pourrait être répondu par une simple mesure technique. Quelques panneaux « RIC », des chants, des marseillaises, quelques fumigènes, des « Macron démission », des pétards. Contrairement aux tristes manifestations où chacun se range en ordre processionnaire derrière le gros ballon de sa centrale syndicale, les gens se parlent. Un sentiment domine, celui d’appartenir à une communauté de destin, un corps insécable. Si on tend bien l’oreille, c’est la trahison de l’Etat qui ressort et derrière cette trahison énoncée une question de légitimité et d’injustice. Mais derrière tout cela encore, le fond obscur se présente comme une involution fatale de la société du spectacle face au politique.

 

  • Le monde est devenu plus petit, les liens sont plus courts, l’information, sans juger de sa qualité, est quasiment immédiate. Un homme d’une soixantaine d’années s’énerve sur son téléphone portable, pestant contre une chaîne d’information qui annonce mille manifestants à Bordeaux. Ce qui est vécu est aussitôt comparé avec la narration en continu qui vient redoubler la situation présente. Il est faux de dire que cette chaîne d’information serait notre nouvelle ORTF. C’est l’enterrement définitif de la télévision d’Etat, la fin symbolique de l’ORTF justement qui se joue. Cette fin nous précipite dans autre chose, une situation inédite qui nous oblige à repenser les cadres imaginaires de la représentation politique.

 

  • L’épreuve d’une distorsion entre la bonhomie du défilé et les images de violence qui apparaissent sur les écrans est un thème de discussion. Nous sommes la réalité contre les simulacres, semble dire cet homme en filmant la scène. Pour cette raison, ce mouvement politique n’a aucun précédent dans l’histoire et toutes les comparaisons seront également vaines. Il est le premier mouvement politique révolutionnaire qui éprouve quasi immédiatement la réalité de ses effets, qui se filme, se scénarise en continu. Rien ne peut lui échapper. Il absorbe et destitue toutes les narrations traditionnelles précipitant le vieux monde de la représentation dans le passé. Il est en avance sur le spectacle, le déjoue en allant plus vite que lui. Il est ainsi animé par une forme d’ironie fatale qui ne laisse aucune chance aux représentations officielles du pouvoir. Cinq mille manifestants déterminés peuvent être vus par des millions, produire des affects politiques en un clic à l’autre bout de la France.

 

  • Autant dire que le pouvoir politique ne pourra plus mentir comme avant. Curieuse ironie quand on sait l’usage massif qu’il fait de ces fameuses fake news, ces divertissements qui nous détournent du problème de fond : l’impossibilité de construire l’opinion collective en centralisant les organes de médiation quand nous sommes tous devenus des faiseurs de spectacle et des démystificateurs du spectacle dans le spectacle. Peut-être est-ce le temps de la maturité politique, l’heure à laquelle nous devons révéler la nature du grand secret ? En réalité, il n’y a rien d’autre, vous savez tout, le secret c’est qu’il n’y a pas de secret du pouvoir. Oui, des intérêts économiques puissants vous exploitent. Oui, la démocratie, c’est du bidon. Oui, les discours servis sont cyniques. Oui, nous vous mentons. Oui, nous n’avons rien d’autre à vous proposer. Oui, nous sommes meilleurs que vous puisque nous sommes là. Voilà tout.

 

  • Le mouvement des gilets jaunes est celui d’une désillusion terminale. C’est aussi pour cela que les revendications ne l’épuisent pas. Il veut faire enfin cracher le morceau à un pouvoir qui ne peut plus tromper, qui ne fait plus illusion, ce pourquoi d’ailleurs il est aussi violent. « Oui, je suis un malin, un faux politique, un philosophe bidon, et je vous ai bien arnaqué », voici certainement la seule phrase réellement politique que Macron pourrait prononcer. Elle ferait à coup sûr de lui un grand personnage de l’histoire de France. La révélation du secret des familles, un secret de polichinelle mais qui seul pourrait faire encore événement. Le reste est déjà joué.

 

  • La suite ? Trouver les moyens de faire en sorte que le politique fasse encore illusion, que les citoyens français aient encore le désir de se représenter comme un peuple souverain, maître de son destin et de ses lois. Déterminantes, les motivations financières ne sont pas le tout de ce mouvement. Le ramener à cela est une insulte et l’expression d’un profond mépris. Vous ne pouvez plus nous tromper de la sorte, autrement dit être les seuls acteurs de la production des représentations légitimes et des simulacres, telle est l’idée. Ainsi l’arrestation scénarisée d’une figure du mouvement. Grand moment de simulation où le pouvoir se retrouve pris au piège d’une répression rendue immédiatement visible et recherchée dans une implacable inversion de la mise en scène. Nous communiquons mieux que vous, nous avons nos médias, c’est ainsi que répondent les pécores aux plus malins qui ne jurent que par la communication et les éléments de langage.

 

  • La seule issue sera par conséquent de faire sortir le politique de ce vide entretenu pour désamorcer toute critique. Produire des contenus qui ne soient plus réversibles dans le spectacle, des valeurs qui ne soient pas des coups de communication et des idées qui résistent à leur retournement médiatique. Emmanuel Macron sera l’acmé de ce processus de déréalisation politique, un point de rebroussement, ou le commencement d’une nouvelle ère marquée par la disparition définitive du politique comme capacité collective de se représenter, d’imaginer un ordre symbolique autre qu’économique. Je ne vois guère que les grands idéaux républicains pour insuffler ce sursaut, à condition qu’ils renvoient à des pratiques effectives en combattant sans relâche les marchands de faux nez.

La République en marche est aujourd’hui celle de la rue. L’autre disparaîtra aussi vite qu’elle est arrivée.

 

Le miroir de la haine

Le miroir de la haine

« Certains prennent prétexte de parler au nom du peuple, mais lequel, d’où, comment, et n’étant en fait que les porte-voix d’une foule haineuse, s’en prennent aux élus, aux forces de l’ordre, aux journalistes, aux juifs, aux étrangers, aux homosexuels, c’est tout simplement la négation de la France. »

(Emmanuel Macron, Vœux à la nation, 31 décembre 2018)

  • Pour comprendre cette référence à « la foule haineuse« , il est bon de revenir aux discours qui furent ceux du candidat Macron durant la campagne électorale en 2017, sans oublier les innombrables déclarations d’amour auxquelles ils donnèrent lieu. Celle-ci par exemple, d’un dénommé Frédéric Mitterand : « Je pense que la France va être amoureuse de Macron comme je le suis. Il va y avoir un sentiment très profond d’attachement, de séduction devant les utopies qu’il met en scène mais aussi d’émotion devant sa fragilité. » Avant d’ajouter : « Evoquer l’amour entraîne aussi des effluves de haine extraordinaires. C’est le revers de la médaille. » (1) Cette référence à la haine reste un classique des stratégies de dépolitisation qui dégradent le conflit politique en une dépendance de la morale, qui se refusent d’analyser les rapports de force en présence et la légitimité politique d’une lutte.

 

  • Dans Le discours de la haine en 2004 (2), André Glucksmann faisait déjà de cette notion filandreuse la grande question du nouveau siècle. Du 11 septembre aux attentats de Madrid, au sujet des femmes, des juifs et de l’Amérique (présentés dans cet ordre sur la quatrième de couverture), la haine devient le grand commutateur universel, le lien indéfectible de toutes les réprobations, le sésame interprétatif ultime. A la fin de l’ouvrage, André Glucksmann élabore un étrange bouquet avec « les sept fleurs de la haine » : « 1. La haine existe ; 2. La haine se maquille de tendresses ; 3. La haine est insatiable ; 4. La haine promet le paradis ; 5. La haine se veut Dieu créateur ; 6. La haine aime à mort ; 7. La haine se nourrit de sa dévoration. » Mais les fleurs de la haine sont ici sans racines, elles semblent naître de rien, pousser sans raison sur l’humus de l’histoire. N’attendez pas de l’impolitique des sentiments qu’elle aille à la racine des sentiments, qu’elle en fasse la généalogie. Sa  culture réprobatrice est hors sol. Pour elle, comprendre, n’est-ce pas déjà justifier? Analyser, n’est-pas déjà dédouaner ? Juger sa morale, n’est-ce pas déjà épandre le lisier de l’immoralisme qui laisse toujours les mains libres aux tyrans et aux salauds ? Le discours de la haine, contrairement à ce que laisse penser André Glucksmann, n’existe pas en soi. Il est toujours l’objet d’une narration secondaire, d’un discours justement. La violence de certains affects politiques, dont il faut toujours évaluer l’origine, ne se transforme en discours de la haine que dans des miroirs déformants.

 

  • Les émissaires des Lumières dévoyées, dont Emmanuel Macron est aujourd’hui un parangon, ne tolèrent pas que des hommes et des femmes accèdent à une maturité critique et politique. Ils sont là pour briser les miroirs qui renvoient aux hommes la vérité sur eux-mêmes pourtant promise par les Lumières qu’ils ne cessent de convoquer (3). Ils ne veulent pas de la réflexion émancipée du peuple mais d’un public effrayé comme des enfants peuvent l’être par la haine menaçante sur laquelle ils discourent en permanence. A qui s’adressait Emmanuel Macron le 7 mai 2017 lorsqu’il lançait : « Je vous servirai avec amour. » A la foule amoureuse / haineuse ou au peuple formé de l’ensemble des citoyens autonomes politiquement ? Question décorative mais qui pose un problème fondamental pour l’avenir de notre République. En l’occurrence, il ne s’adressait pas à moi.

 

  • Le dévoiement des Lumières est une trahison à partir du moment où celles-ci, par des logiques d’infantilisation, conspirent contre l’intelligence collective. Le président illuminé ne peut et ne doit rencontrer aucun obstacle. Toute adversité à l’irrésistible progression de la lumière dans des milieux réfractaires ne peut être que maléfique, hideuse, haineuse. L’élimination des obstacles à la clarification (d’où l’omniprésence des références à la pédagogie de l’explication et de la clarification des décisions) reste un préalable. La lumière est ou n’est pas, il ne saurait y avoir de moyens termes. La superstition, l’erreur, l’ignorance, les trois têtes du monstre obscurantiste au XVIII siècle, repoussent aujourd’hui en une seule : la haine.

 

  • Cette transformation de l’adversaire en une méchante bête, cette foule haineuse et ses porte-voix maléfiques, dispense avantageusement les détenteurs du pouvoir d’une théorie politique et philosophique sérieuse, seule capable de juger l’erreur et de sonder les profondeurs de l’ignorance. Les bons sentiments suffisent : amour / haine. Cette régression insensée ne se propose plus de surmonter l’obscurité, comme ce fut le cas au XVIIIe siècle, dans une confrontation philosophique contre les détenteurs d’un pouvoir lui-même obscurantiste au nom de l’oppression des peuples. Quand les nouveaux maîtres sont promus philosophes par la grâce d’une servilité intellectuelle inédite, la philosophie critique n’a plus lieu d’être. Seule triomphe la lumière venue d’en haut. C’est elle qui enseigne désormais aux hommes la profondeur hideuse de leur haine et la beauté messianique de l’amour qu’ils doivent porter à ceux qui les serviront avec amour.

 

  • Nous n’avions pas jusqu’ici, en France, ce rapport au politique. Nombreux sont ceux aujourd’hui qui le refusent et qui refuseront demain de se taire. Le problème, au grand dam des détenteurs du pouvoir, c’est que ces hommes et ces femmes furent aussi formés aux exigences de la pensée des Lumières, une pensée dont ils savent aussi lire les parts d’ombre, une tradition de pensée qui les a fait. En prétendant tendre au peuple révolté le miroir de la haine, Emmanuel Macron, exemplaire à ce titre, se place entre la réflexion politique et ses destinataires. Le discours de la haine, discours qui est le sien et pas celui de la foule qu’il accable pour mieux empêcher le peuple de se nommer, est un miroir qui décide de la qualité des lumières acceptables, une lumière tamisée. D’où l’importance, pour les cyniques potentats, de promouvoir un « président philosophe » afin de donner à ce miroir déformant une légitimité d’emprunt.

 

  • A ce titre, les vœux internétiques du « président philosophe » prolongent les admonestation à la « foule haineuse » des vœux à la nation :  » Je veux avoir un mot pour tous ceux qui au quotidien permettent à notre République d’œuvrer à la plus grande dignité de chacun. Nos militaires, nos pompiers, nos gendarmes, nos policiers, nos personnels soignants, les élus de la République, les engagés bénévoles des associations. » (4) Les Lumières dévoyées, trahies par les nouveaux détenteurs du pouvoir philosophe, se passent sans encombre des éducateurs, de l’instruction publique, des professeurs de la République, de ceux et celles qui peuvent élaborer des surfaces réfléchissantes autres que stratégiques et cyniques. Des militaires aux bénévoles, autrement dit de la violence légitime aux dons du cœur. L’armée et la police contre la haine et un paiement en amour pour ceux qui soutiennent gracieusement ceux que le politique abandonne. (5)

 

  • Il faudra que les français réapprennent à se peindre eux-mêmes, qu’ils créent leurs propres miroirs pour réfléchir la mauvaise image que les détenteurs du pouvoir, cyniques mais paraît-il philosophes, serviles avec les forts, impitoyables avec les faibles, offrent à leurs regards. Cette peinture est aujourd’hui effacée, non par la raison des Lumières, mais par la gomme des flash-ball. Cette ombre portée nous concerne tous et nous affecte profondément. Mais contrairement aux fleurs de la haine d’André Glucksmann, ces affects ne naissent pas de rien. Ils s’enracinent dans notre réflexion et notre culture. Non pas une culture générale, bien souvent indifférente par généralité à la singularité de ses objets, mais une culture politique, celle justement que voudraient effacer les discoureurs de la haine. L’élection d’Emmanuel Macron fut un putsch sur la vie démocratique française qui révèle aujourd’hui sa vraie nature.

 

Quand un gouvernement, cynique et sans états d’âme, éborgne au nom des Lumières, il n’est que temps de briser ses mauvais miroirs.

 

 

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(1) Frédéric Mitterand, « La France va être amoureuse de Macron », propos recueillis  par Anne Fulda pour le Figaro, 9 mai 2017. Cité par Pierre-André Taguieff, in Macron  : miracle ou mirage ? qui ajoute à ce propos : « Contre la haine et les « discours de haine », selon le slogan, le front éthique se formait spontanément. Mais l’on n’avait jamais essayé, lors d’un meeting, de prôner tout simplement l’amour ni de faire des déclarations d’amour à la cantonade. »

(2) André Glucksmann, Le discours de la haine, Paris, Plon, 2004.

(3) « Le choix de notre génération, c’est de poursuivre le rêve des Lumières parce qu’il est menacé. » Emmanuel Macron, 19 avril 2017, Nantes.

(4) Emmanuel Macron, @EmmanuelMacron, 22h20, 31 décembre 2018.

(5) Tout en supprimant, en début de mandat, des subventions aux associations. Le cynisme militarisé n’est pas regardant sur la cohérence. Sa politique est à ce prix.