De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron

De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron.

Itinéraire de l’asphyxie

Jan Patocka

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  • Dans une postface publiée en 1982 aux éditions Verdier, Roman Jakobson revient sur les interrogatoires qu’eut à subir Jan Patocka en Tchécoslovaquie dans les années 1970. Le philosophe tchèque, après « onze heures en deux jours d’un pénible interrogatoire policier fut pris de troubles cardiaques le 3 mars 1977 ». (1) Admis à l’hôpital de Strahov le 4 mars, il devait y mourir le 13 mars. Il eut le temps d’écrire une déclaration le 8 mars : « Soyons sincères : dans le passé, le conformisme n’a jamais amené aucune amélioration dans une situation, mais seulement une aggravation… Ce qui est nécessaire, c’est de se conduire en tout temps avec dignité, de ne pas se laisser effrayer ou intimider. Ce qu’il faut c’est dire la vérité. Il est possible que la répression s’intensifie dans des cas individuels. »

 

  • Le jour de son enterrement, le 17 mars 1977, nombreux de ses amis furent arrêtés par la police politique et le requiem le lendemain fut interdit. Le principal organe de presse, le Rudé Pràvo, annonça la mort du philosophe le jour des funérailles, rappelle Jakobson, pour aussitôt mettre en garde contre une quelconque « récupération politique ». Paul Ricoeur, caution philosophique d’une présidence qui usurpe aujourd’hui ce titre, signa un article le 19 mars dans Le Monde. Jan Patocka  était membre, comme Paul Ricoeur, de l’Institut international de philosophie depuis 1938. Roman Jakobson le cite : « C’est parce qu’il n’a pas eu peur que Jan Patocka… a été… littéralement mis à mort par le pouvoir. »

 

  • A l’heure où certains journalistes du Monde commencent enfin à s’interroger sur la pratique d’un pouvoir qui s’octroie le droit de sermonner le presse au prétexte d’une nécessaire « neutralité », où l’idée de contrôler par des instances étatiques le contenu des articles de presse fait son chemin, le rappel de la déclaration de Jan Patocka prend tout son sens. Sans compter la référence à Paul Ricoeur qui a créé de toutes pièces le « président philosophe », dans une presse conformiste et peu regardante sur la probité intellectuelle de ce qu’elle propose à ses derniers lecteurs, sur un modèle de propagande unanimiste qui n’a rien à envier aux stratégies d’édification du culte de la personnalité qui prévalurent à l’époque dans les pays de l’Est.

 

  • Il est certain que le philosophe doit s’efforcer de dire la vérité, avoir cette exigence constante. Le fait que l’on ne risque pas sa vie pour cet effort en France en 2019, que le pouvoir d’Etat ne torture pas pour un article de presse ou de blog rassure beaucoup de « démocrates ». Ils en tirent même argument pour montrer à quel point le pluralisme règne ici et qu’il est nécessaire de défendre nos régimes tempérés contre les « extrêmes » et les « violents ».

 

  • Mon analyse est en tous points inverse à celle-ci. Le pouvoir d’Etat, en régime de corruption avancée, commence à user de la censure et de la violence qui l’accompagne quand les dispositifs de neutralisation de la critique commencent à se fissurer. Une époque qui tient ses intellectuels pour totalement inoffensifs (à raison tant ces mêmes intellectuels n’ont bien souvent d’autres ambitions que de faire carrière dans les milieux bourgeois de la reconnaissance mondaine) a beau jeu de mettre en avant un pluralisme de façade. Les maîtres du temps savent pertinemment que la docilité des organes de presse les conduit à une forme d’auto-censure autrement plus efficace que ne peut l’être une série de directives policières. L’intériorisation des codes de bonne conduite, fascinante pour un observateur averti, suffit à réaliser ce que le principal organe du parti, le Rudé Pràvo, obtenait en Tchécoslovaquie à grands frais de contrôle et de police politique.

 

  • Comprenons bien ceci : quand Le Monde appelle « débat d’opinions » des combats d’idées, qu’il relègue le jugement éclairé de centaines de professeurs de philosophie sur une réforme politique de l’éducation au statut de simple « opinion », avant de leur répondre que l’actualité ne permet pas la publication de leur texte collectif, il se comporte exactement comme le Rudé Pràvo qui fait état de la mort de Patocka dans le seul but d’avertir la presse de ne pas faire de récupération politique. Évidemment, les journalistes du Monde ont le plus grand mal à accepter, dans leur belle conscience de démocrates libéraux, qu’ils participent pleinement, par une telle relégation dans l’insignifiance des idées divergentes, à ce qu’ils dénoncent mollement aujourd’hui. Ils ne comprennent pas que ce n’est pas la liberté de façade qui est le principal obstacle contre les ennemis de l’émancipation des peuples mais la vérité. C’est elle qui est empêchée, certainement pas la liberté rendue à son insignifiance.

 

  • A force de défendre dans le vide une liberté dont il ne font plus rien, ils ont appris à s’asseoir servilement sur une exigence qu’ils ne comprennent presque plus. Ils ne voient pas que l’actuel président plénipotentiaire de la République française a été mis au pouvoir par l’édification d’un culte personnel qui n’a rien à envier aux régimes soviétiques dont ils ne retiennent que le goulag afin de mieux masquer leur compromission générationnelle avec des régimes parlementaires de plus en plus corrompus. Ces démocrates d’opérette, sans idées et sans œuvre, s’accommodent fort bien du mensonge et du travestissement dans la mesure où cela ne contrarie pas leurs intérêts du moment, que cela laisse dans l’ombre l’étendue de leur médiocrité.

 

Jan Patocka a raison : le conformisme aggrave, il ne sauve jamais.

 

  • N’en déplaise aux fines bouches de la macronie bon ton, la question La mort de Socrate est-elle encore possible ? a tout son sens. Le régime démocratique athénien se sentait menacé par un homme qui ne faisait pas semblant de faire de la politique en flattant le demos. Il avait pour lui une exigence que ses accusateurs nommèrent « corruption de la jeunesse ». (3) Se sentir menacer, c’est encore reconnaître la valeur d’un discours menaçant. Le fonctionnement des stratégies de l’insignifiance sous nos régimes tempérés est autrement plus pervers. Résumons le à cette formule sibylline : « cause toujours ». Quand l’alpha et l’oméga du politique consiste à obtenir la majorité relative des suffrages, les exigences de valeur n’ont plus aucun sens. Reste une perversité inédite dont la violence symbolique consiste à nier l’existence de ce qui menace, par une exigence de probité, la paix de ceux qui vivent grassement de leur mensonge d’Etat. Nier l’existence ne suppose pas forcément l’élimination physique, un risque bien trop coûteux. Il suffit de ne pas donner droit, de ne pas laisser être, d’effacer en feignant la diversité des avis. Une diversité de façade qu’une micro recherche des connivences de la parole autorisée dévoile sans trop d’effort.

 

  • Peut-être, c’est une hypothèse des plus plausibles, arrivons-nous aujourd’hui, avec cette présidence catastrophique, au terme d’une période historique qui aura réussi à rendre la contestation politique insignifiante en la neutralisant dans des dispositifs de contrôle qui s’épuisent. « Le grand débat », qui prend la forme inquiétante d’un soliloque télévisé, d’un culte de la personnalité sur des chaînes aussi indiscernables que des marques de lessive, sera peut-être le baroude d’honneur d’une arnaque qui ne pourra plus demain se passer de la censure directe et de la menace effective. Les lois « anti-casseurs » qui sont votées aujourd’hui au parlement français apparaîtront ainsi sous un jour nouveau. Non pas comme une régression mais comme une nouvelle évidence. Quand les distorsions entre l’exigence de vérité et les pratiques de pouvoir ne peuvent plus être masquées par les stratégies de l’insignifiance, il est nécessaire de limiter les libertés publiques sous couvert de préserver l’ordre, que cet ordre sous tutelle se nomme République en marche ou démocratie populaire. Prisonniers mentalement d’une compréhension de l’histoire figée, incapables de comprendre la nature des nouveaux pouvoirs et leurs stratégies de domination inédites, les fines bouches de la macronie traquent les excès de langage. Gazer, gueules cassées, milices, police politique, autant de termes à proscrire au nom du sérieux de l’histoire. Pour eux, rien d’historique dans ce que nous vivons mais un simple prurit adaptatif à mater.

 

  • De quel droit pouvons-nous établir un lien de continuité entre les heures sombres des pays de l’Est, la Tchécoslovaquie de Patocka et la France de Macron ? Au nom de l’invariance des logiques de pouvoir quand les dispositifs idéologiques d’embrigadement des masses s’épuisent. Quelque chose ne fonctionne plus, le déni de vérité est allé trop loin. Non pas pour tout un peuple mais pour cette frange qui ne peut plus se satisfaire, aussi bien pour des raisons économiques que morales, de l’escroquerie érigée en dernier rempart de la démocratie contre les « 40000 à 50000 radicalisés » qui veulent, selon le « président philosophe », la chute de la République. Quand les ficelles sont trop grosses, quand le déni de réalité est à ce point manifeste qu’il saute aux yeux de ceux qui prennent le temps minimal de la réflexion politique, les bonimenteurs se révèlent. Incapables de persuader ceux qu’ils ne peuvent convaincre, impuissants à séduire ceux que la flatterie ne nourrit pas, ils se mettent à cogner d’autant plus durement qu’ils se savent faux.

 

  • Nombreux sont les intellectuels de la génération précédente, je pense ici à Jean-Pierre Le Goff, exemple parmi d’autres, à soutenir « qu’il n’existe pas de solution politique radicale aux maux dont souffrent les sociétés démocratiques, pas plus qu’à ceux de l’humanité. » (4) Pour eux, derrière les solutions politiques radicales, il y a toujours l’ombre portée des camps. Auschwitz et Kolyma nous interdiraient à jamais d’envisager des solutions politiques radicales, autrement dit des solutions politiques qui auraient la force de prendre les problèmes dont souffrent nos sociétés démocratiques à la racine. La fin des grands systèmes idéologiques nous condamnerait à une zone grise de l’histoire, sommés de nous adapter à la grande marche progressiste au nom de l’ultime chantage : nous ou eux, les fossoyeurs de l’histoire. « Cela ne signifie pas la perte du sens critique et de la passion dans le débat et l’action publics, mais la fin d’une certaine radicalité dans l’ordre du politique dont nombre d’intellectuels ont été porteurs. » (5)

 

  • Je récuse radicalement cette fine distinction : sans radicalité le sens critique se perd de façon inéluctable. Jan Potocka, sur son lit d’hôpital nous en donne la raison : le sens critique est au service de la recherche de la vérité, de son exigence et cette exigence est radicale. La radicalité dans l’ordre politique relève d’une décision fondamentale : nous nous refusons à distinguer l’ordre du vrai et l’ordre politique. Cette exigence, nous le savons, est aux antipodes de ce qu’est devenu aujourd’hui le politique, à savoir une façon habile de magouiller pour accéder et se maintenir au pouvoir avec la conviction de se croire plus malin que les autres.

 

  • C’est aussi pour cette raison que nous ne nous reconnaissons pas dans les critiques sociales qui ne placent pas l’exigence de vérité au dessus des revendications de liberté et d’épanouissement individuel. C’est pour cette raison que nous devons chasser les margoulins sophistes hors de la cité politique, démasquer leurs fausses libertés de penser comme autant de moyens répressifs pervers d’empêcher l’exigence de vérité de s’énoncer dans l’espace public. C’est encore pour cette raison que nous ne devons faire aucune concession à des hommes comme Emmanuel Macron car ils sont faux.

 

  • On ne peut pas édifier un ordre politique juste sur la fausseté et le mensonge, la duplicité et l’escroquerie intellectuelle. Disant cela, nous passerons volontiers pour naïfs aux yeux des demi-habiles. Romantiques, pourquoi pas. Mais un romantisme contrarié, donc cruel, impitoyable vis-à-vis des fausses queues, celles que nous connaissons si bien. Un romantisme sensible capable de mordre jusqu’au sang. Depuis quand l’exigence formulée par Jan Patocka la veille de sa mort est-elle laissée aux cœurs tendres et aux nougats mous de la culture jingle ?

 

  • A chacun son travail. Les intellectuels porteurs d’une radicalité dans l’ordre politique doivent être jugés sur la cohérence de leur pensée, non sur leurs indignations morales. Ils ne sont pas et ne peuvent pas être le tout de la vie politique mais leur place est essentielle. Ils creusent des sillons dans le mal du siècle. Ils ne sont experts de rien mais se donnent les moyens, par leur travail, d’être les témoins de leur temps. Leurs témoignages ne sont pas toujours plaisants aux oreilles des conformistes mais ils donneront à d’autres la force de témoigner encore. La formule de Gilles Deleuze, quelles que soient les critiques que l’on puisse adresser à sa compréhension politique du monde, est excellente : du possible, sinon j’étouffe. Nous en sommes là, nous étouffons, asphyxiés au sens propre du terme. Pour quelle raison notre asphyxie ne serait-elle pas aussi terrible que celle vécue par Patocka ? Nous étouffons d’une autre asphyxie, de devenir indifférents à l’exigence que ces intellectuels portaient et dont la lecture devrait faire honte aux démocrates du temps dont la médiocrité morbide et la fausseté tiennent lieu de masque à gaz. Une honte qui les ferait hommes.

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(1) Postface aux Essais hérétiques de Jan Patocka, Éditions Verdier, 1982.

(2) Op.cit. Jan Patocka, cité par Roman Jakobson.

(3) Voir pour le détail historique du procès de Socrate l’essai de Paulin Ismard, L’évènement Socrate, Flammarion, 2013. 

(4) Jean-Pierre Le Goff, La démocratie post-totalitaire, Paris, La découverte, 2002.

(5) Op. cit.

L’hubris de Macron et de ses mainates

L’hubris de Macron et de ses mainates

  • L’argent n’est le nerf de la guerre que pour ceux qui déclarent la guerre à ceux qui en manquent. Le discours économique triomphe à partir du moment où l’on croit faussement que tous les problèmes posés par le gouvernement des hommes peuvent s’y résoudre. Ce qui est faux. Une vie d’homme ne sera jamais la somme de ses comptes, de ses dettes ou de ses crédits. Autant il est possible, et peut-être souhaitable, de ne pas être multi millionnaire pour avoir une vie digne, autant il est impossible de s’adresser aux hommes que l’on gouverne dans les seuls termes de l’économie, sans s’adresser aussi à leur dignité.

 

  • Dire d’un homme qu’il ne parle pas comme un gitan, utiliser le sobriquet « jojo » pour qualifier ce que l’on croit être le bas peuple, laisser entendre que des centaines de milliers de citoyens français sont manipulés par quelques puissances occultes, voilà pour l’indigne. L’économie vient après, bien après. Emmanuel Macron représente à lui seul, en partie à son corps défendant, une forme évidente de mépris, une morgue certainement inédite à ce niveau de responsabilité politique. Mais il serait injuste de ne pas voir dans ce mépris la signature d’une époque. A partir du moment où toute alternative est exclue, où le mot « révolution » accompagne la campagne publicitaire d’un nouveau shampoing, du dernier téléphone portable ou le livre de campagne d’un candidat, la réussite sonnante et trébuchante, celle des places et de la visibilité sociale ne peut plus être contestée par d’autres critères que ceux de la réussite. Circularité.

 

  • « C’est trop ». Si je devais trouver une formule pour résumer ce qui vient de la rue les samedi après-midi, ce serait celle-ci. Trop de privilèges, trop d’arrogance, trop de répression, trop de passe-droits, trop d’impunité, trop d’exploitation, trop de mépris. Ceux que le commérage caniche présente comme des extrémistes sont aussi ceux qui en appellent à une limitation des excès de l’homme. En face ? « Sky is the limit ». Une phrase démente prononcée par un dément aujourd’hui président de la république française. Un dément soutenu par une kyrielle de déments qui ne trouvent pas à redire à ces slogans de la démesure humaine, cette hubris dont les grecs savaient qu’elle était la cause de tous les maux. Otos et Ephialtès, ces géants qui entreprirent d’escalader le ciel, en subirent les conséquences, attachés à jamais à une colonne entourée de serpents. Ajoutons la chouette qui hulule au-dessus de la tête de ces démesurés.

 

  • Cette morgue, cette hubris contemporaine, n’entreprendra aucune escalade héroïque, n’ayez crainte. La mythologie agrémente la culture et il serait discourtois d’y faire référence pour autre chose que l’assaisonnement insignifiant d’une causerie lettrée. L’hubris moderniste est stérile, rabougrie, minable. Ces petites phrases lancées à la volée, reprises en écho par les nouveaux mainates du vide, éditorialistes pour l’espèce, n’expriment au fond que la démesure du moi. Emmanuel Macron est le fils de son temps, du fric et de la frime et il est vain d’aller chercher quelque chose de consistant derrière une vacuité qu’il ne peut pas, hélas pour lui, toujours étouffer.

 

  • Un peu de tenu lui hurle le peuple les samedi après-midi, un peu de décence. Mais au nom de quoi les vainqueurs de la lutte des places devraient-ils entendre cette adresse ? Qu’est-ce qui les oblige ? Regardez l’anti-barbare philosophe de Marrakech, pour quelles raisons se limiterait-il ? De serviles animateurs lui tendent encore le micro quarante ans après ses premières pitreries anti-totalitaires. Regardez cette animatrice d’un talk-show politique qui agrémente d’un « bam » buccal et d’un rictus débile les propos méprisants d’une chargée de communication, secrétaire d’Etat n’ayons peur de rien, à l’adresse d’un homme politique qui a recueilli plus de deux millions de suffrages dans une élection présidentielle. Qu’est-ce qui autorise cette petite femme à se comporter de la sorte ? Si des speakerines peuvent se permettre de telles sorties, pour quelle raison se plaindre d’un président de la République que affirme que les « gitans ne parlent pas comme ça » ?

 

  • Nous sombrons de moins en moins lentement mais sûrement. Nous sombrons pour être incapables de faire valoir un autre ordre de mesure que celui de l’argent. Nous mesurons tout ou presque en termes quantitatifs, incapables de faire encore valoir un ordre limitatif de la qualité. C’est aussi pour cette raison, comme un acte politique de première urgence, qu’il faut rappeler les cuistres à la réalité de leur cuistrerie. Emmanuel Macron occupe une fonction respectable mais l’homme est tout petit. Dans un paradoxe qui révulse les encore plus petits que lui, la défense de la dignité de la fonction vient moins de l’Elysée que de la rue. Les citoyens français attendent autre chose qu’une clique de baudruches qui se prennent pour Otos et Ephialtès mais qui n’auront droit, à la fin de cette sinistre farce, ni aux serpents ni à la chouette. L’Hadès des sans-noms leur ira très bien.

Le gilet jaune en singe

Le gilet jaune en singe

  • Samedi après-midi, dans la rue de la consommation par excellence, la rue Sainte-Catherine à Bordeaux, entre la place de la comédie et la place de la victoire, le défilé a pris une étrange allure. Au centre de la rue, des hommes et des femmes en jaune en train d’interpeller tous ceux qui les regardent comme des bêtes curieuses sur les côtés. Un slogan : « Rejoignez nous, ne nous regardez pas ». Sur les côtés, de part et d’autre de la rue, les badauds filment les manifestants. Le ténia fluorescent perturbe l’ordre de la consommation et offre aux passants le spectacle improbable d’une contestation politique à l’heure du péristaltisme mou de la conso somnambulique. Les commerces baissent leurs vitrines, un apeurement loufoque se donne lui aussi en spectacle derrière les grilles. Qui est au zoo ? Qu’est-ce qu’enfiler un gilet jaune dans un contexte où la pulsion scopique domine toutes les autres ?

 

  • Accepter le stigmate. Se présenter volontairement aux autres comme un « perdant » dans une société de « gagnants ». Pour une majorité d’entre eux, les spectateurs sur le côté, sourires aux lèvres, portable à la main, ne sont pas mieux lotis que ceux qui défilent. Une manifestante à gilet, plus excitée que les autres, adresse un « vous êtes ridicule » à une femme qui l’a filme, saute sur place, la filme en train de filmer, imite un singe en cage. Ionesco n’est jamais très loin.

 

  • Le tour de force des Macron and co est d’escamoter les conditions réelles d’existence au profit d’un ordre fantasmatique de réussite ou d’échec. Quand un président de la République peut affirmer, dans un tel contexte, soliloque devant un parterre de maires, que « la mise en capacité de chacun est une part de la solution pour lui-même » (1), le port d’un gilet jaune s’apparente à une mise en incapacité provocante. Dans une société où il est de plus en plus difficile de se situer, enfiler un gilet jaune revient à dire : « je suis là les amis. Excusez ce peu que je suis mais je suis ce peu ». L’exact opposé du fantasme irréaliste de se croire libre dans un état d’aliénation consommé. L’expression d’une prise de conscience individuelle qui permet à des catégories socio-professionnelles de marcher ensemble sans contradiction.

 

  • Les chroniqueurs sans idées mettent en avant le caractère disparate de ces marches mais omettent, par sottise et impuissance imaginaire, de préciser l’acte commun de conscience qui consiste à accepter, dans l’espace public, une forme d’échec. Les slogans sexualisés ici sont symptomatiques : « tu ne nous baiseras plus Macron ». Encore faut-il reconnaître s’être fait « baiser » au moins une fois dans le dit jargon. A côté du courage réel, accepter d’endosser ce qui peut être visé par « les armes administratives » (Nunez, Castaner), le courage symbolique de s’énoncer sur une modalité négative est évident. Rappel, au milieu des consommateurs étonnés, de l’ordre du travail dans une société qui le refoule. Les badauds de la rue Sainte-Catherine travaillent aussi mais d’un travail à ce point frappé d’indignité qu’il est préférable de le cacher. Plutôt s’afficher, sourire narquois aux lèvres, avec des gros sacs de courses un jour de soldes pour feindre d’en être.

 

  • Suis-je légitime en enfilant le fameux gilet ? Ceux qui ne se posent pas la question sont aussi ceux qui posent le plus de problèmes à l’ordre des simulacres. Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas aussi consommateurs. Cette grille de lecture exclusive (la revendication d’un droit à consommer) arrange les pseudo analystes divertisseurs de la déréalisation ambiante. Si la contestation des gilets jaunes est une contestation de consommateurs, que demande le peuple ? Plus profondément, comme en témoigne cette saynète du zoo humain, le gilet jaune en singe renvoie le négatif à cette société des « gagnants » (qui n’est d’ailleurs plus une société mais un modèle d’individualisation de la réussite).   Il lui rappelle que nous sommes tous situés dans une société déterminée, que l’on ne flotte pas, que le fake de la « startup nation » a duré.

Le gilet jaune en singe est un situationniste qui refuse de se laisser dériver au gré des simulacres de réussite des nouveaux maîtres du temps.

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Macron, Souillac, 18/01/19. Insondable comique circulaire de cette formule.

Réponse à la lettre du président Emmanuel Macron

Réponse à la lettre du président Emmanuel Macron

« Pour moi, il n’y a pas de questions interdites. Nous ne serons pas d’accord sur tout, c’est normal, c’est la démocratie. Mais au moins montrerons-nous que nous sommes un peuple qui n’a pas peur de parler, d’échanger, de débattre. »

Emmanuel Macron, Président de la république, le 13 janvier 2019.

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  • Où en sommes-nous ? Depuis deux mois, tous les samedi, des dizaines de milliers de français enfilent un gilet jaune et défilent dans la rue. Ils continueront samedi prochain. Ce mouvement populaire n’a pas de précédent dans l’histoire récente, le soutien qu’il reçoit est massif, les problèmes qu’il pose fondamentaux.  Ce soir, après lecture de cette lettre aux français, nous savons pourtant que ce mouvement finira mal. La raison est simple :

la gravité de ce qui est en train de se passer en France échappe totalement aux dirigeants de ce pays.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, en pleine journée, des centres-villes, des places publiques, des ruelles bondées, des lieux de passage sont aspergés de gaz lacrymogène pendant des heures. Des grenades sont lancées, de violentes détonations retentissent, des groupes de policiers équipés d’armes « semi-létales » arpentent les rues en courant, des cars de CRS se massent ici ou là, bloquent des quartiers entiers. Tout cela au milieu d’une foule hagarde.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des citoyens français se retrouvent mutilés, gravement blessés dans des ruelles commerçantes transformées en zone de guérillas urbaines. Certains perdent un œil, une main, d’autres auront des séquelles pendant des mois, d’autres encore à vie. Des balafres au visage, des plaies de guerre aux jambes, à la tête. Hier encore, un jeune homme de quinze ans, équipé d’un sac de courses, recevait au visage un tir de flashball. Six heures d’opération, la mâchoire en bouillie, des cicatrices à vie. Au mauvais endroit, au mauvais moment.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des fonctionnaires de police sont pris à partie, caillassés, sommés de gérer l’ingérable, de canaliser des fins de manifestations compliquées, dans des conditions souvent périlleuses, au milieu de la population. Ils obéissent à des ordres et doivent y répondre tout en étant priés de ne pas trop compter les heures supplémentaires. Pour une écrasante majorité d’entre eux, ces hommes et ces femmes n’éprouvent aucun plaisir à être là tous les week-ends en face d’une situation inextricable. Les exactions manifestes d’une minorité d’entre eux les accusent tous. Ils doivent aussi faire face à l’indignité morale.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des journalistes de terrain, souvent mal payés, aux emplois précaires, sont pris à partie par des individus excédés. Certains sont molestés publiquement obligés de fuir, de se cacher, de dissimuler les logos de leurs caméras. Les images qu’ils prennent sont pourtant prises cent fois, les téléphones portables sont partout. Certains prennent des risques, reçoivent des grenades dans les jambes ou subissent des violences verbales de la part des forces de l’ordre. Ils ne sont pas sur les plateaux de télévision des cuistres poudrés, ils n’écrivent pas non plus les éditos de la presse quotidienne ou hebdomadaire mais ils deviennent « le système ».

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des bénévoles prennent des risques pour soigner les blessés. Casqués, en blanc, ils n’échappent ni aux gaz ni aux grenades. Ils extraient, parfois difficilement, des individus choqués, le visage en sang, pratiquent les premiers soins, s’enquièrent de l’état de santé des personnes à défaut d’une autre forme d’assistance, celle des fonctionnaires de l’Etat, pourtant encadrée par la loi.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des dégradations urbaines, des poubelles brûlées, des vitrines brisées. Qui ne se préoccupe pas de l’endroit où il a laissé son scooter ou son vélo ? Les transports en commun sont perturbés, arrêtés. Certains commerces baissent leur rideau à 17 heures, d’autres ferment toute l’après-midi.

En réponse à cette situation catastrophique, les français auront donc droit à une lettre les invitant à participer à un « débat ».

 

  • A quel point d’effondrement du politique en est-on arrivé pour croire qu’une telle situation pourra se régler de la sorte, avec un débat ? Les raisons qui ont conduit à cette situation inédite sont les mêmes qui conduiront à rejeter massivement cette lettre du président de la République. De quel degré de cynisme ou de naïveté faut-il être habité pour croire qu’une telle sauce peut éteindre un tel feu ?

 

  • On me dira que les hommes de bonne volonté veulent l’apaisement et qu’une telle réponse à la lettre du président de la République est le contraire d’un apaisement, plutôt une invitation à la poursuite irresponsable de cette situation dramatique. Disons que ce sera ma participation au débat national, ma contribution puisque, paraît-il, toutes sont bonnes à prendre.

 

  • Etant entendu « qu’il n’y a pas de question interdite », voici donc les miennes. Pourquoi, en face d’une responsabilité historique, un président de la République élu au suffrage universel dans une soi-disant grande démocratie européenne est incapable d’être à la hauteur ? Comment se fait-il que notre système politique, celui qui promeut les dirigeants de notre pays, accouche d’une telle faiblesse ? Combien de temps encore allons-nous supporter des institutions, celles de la cinquième République, capables de concentrer un tel pouvoir dans d’aussi petites mains ?

 

  • Il n’y a pas lieu de faire le malin ou quelques bons mots sur cette lettre quand la tristesse domine, celle de voir un grand pays sombrer dans une telle médiocrité. Nous payons aujourd’hui très chère une forme de démission collective. Emmanuel Macron signe cette lettre mais nous en sommes tous les co-auteurs. Cette médiocrité est aussi la nôtre individuellement. Que s’est-il passé en France pour que nous en soyons là, à lire cette prose irréelle, ce tract de campagne électorale, dans une telle situation historique ?

 

  • Il n’est que temps de se ressaisir  politiquement, de réfléchir à qui nous accordons nos suffrages et pourquoi, de retrouver une exigence intellectuelle, une forme de probité républicaine quand il s’agit de penser le bien commun. Aucun homme politique ne peut le faire à la place des citoyens. Aucun.

Le politique au-delà du spectacle

Le politique au-delà du spectacle

  • Cela fait des décennies que la mise en spectacle politique, entretenue par une petite armée de parasites médiatiques, particulièrement improductifs mais hautement nuisibles à l’intelligence collective, démembre la souveraineté populaire sans laquelle la démocratie n’est qu’un mot pour faire joli. Ce démembrement, orchestré à la fois par la gauche divine, côté morale, et la droite réaliste, côté économie, a permis d’effacer progressivement le sens et la finalité de ce que devrait être l’action publique : l’intérêt général. Ce spectacle depuis deux mois redouble de virulence. Aux anciennes marottes (extrême gauche, extrême droite) s’ajoutent de nouvelles : les bruns-rouges, les anti-démocrates, les séditieux. D’aucuns s’aventurent même à faire d’étonnantes cartographies des groupes les plus radicalisés dans le jargon. Quelques minutes passées sur des sites en ligne, deux trois liens découverts et l’évidence saute enfin aux yeux : les factieux sont là, forcément racistes, antisémites, homophobes, nationalistes, fascistes.

 

  • Dans les cortèges de gilets jaunes à Bordeaux, j’ai entendu très peu de mots d’ordre auxquels il pourrait être répondu par une simple mesure technique. Quelques panneaux « RIC », des chants, des marseillaises, quelques fumigènes, des « Macron démission », des pétards. Contrairement aux tristes manifestations où chacun se range en ordre processionnaire derrière le gros ballon de sa centrale syndicale, les gens se parlent. Un sentiment domine, celui d’appartenir à une communauté de destin, un corps insécable. Si on tend bien l’oreille, c’est la trahison de l’Etat qui ressort et derrière cette trahison énoncée une question de légitimité et d’injustice. Mais derrière tout cela encore, le fond obscur se présente comme une involution fatale de la société du spectacle face au politique.

 

  • Le monde est devenu plus petit, les liens sont plus courts, l’information, sans juger de sa qualité, est quasiment immédiate. Un homme d’une soixantaine d’années s’énerve sur son téléphone portable, pestant contre une chaîne d’information qui annonce mille manifestants à Bordeaux. Ce qui est vécu est aussitôt comparé avec la narration en continu qui vient redoubler la situation présente. Il est faux de dire que cette chaîne d’information serait notre nouvelle ORTF. C’est l’enterrement définitif de la télévision d’Etat, la fin symbolique de l’ORTF justement qui se joue. Cette fin nous précipite dans autre chose, une situation inédite qui nous oblige à repenser les cadres imaginaires de la représentation politique.

 

  • L’épreuve d’une distorsion entre la bonhomie du défilé et les images de violence qui apparaissent sur les écrans est un thème de discussion. Nous sommes la réalité contre les simulacres, semble dire cet homme en filmant la scène. Pour cette raison, ce mouvement politique n’a aucun précédent dans l’histoire et toutes les comparaisons seront également vaines. Il est le premier mouvement politique révolutionnaire qui éprouve quasi immédiatement la réalité de ses effets, qui se filme, se scénarise en continu. Rien ne peut lui échapper. Il absorbe et destitue toutes les narrations traditionnelles précipitant le vieux monde de la représentation dans le passé. Il est en avance sur le spectacle, le déjoue en allant plus vite que lui. Il est ainsi animé par une forme d’ironie fatale qui ne laisse aucune chance aux représentations officielles du pouvoir. Cinq mille manifestants déterminés peuvent être vus par des millions, produire des affects politiques en un clic à l’autre bout de la France.

 

  • Autant dire que le pouvoir politique ne pourra plus mentir comme avant. Curieuse ironie quand on sait l’usage massif qu’il fait de ces fameuses fake news, ces divertissements qui nous détournent du problème de fond : l’impossibilité de construire l’opinion collective en centralisant les organes de médiation quand nous sommes tous devenus des faiseurs de spectacle et des démystificateurs du spectacle dans le spectacle. Peut-être est-ce le temps de la maturité politique, l’heure à laquelle nous devons révéler la nature du grand secret ? En réalité, il n’y a rien d’autre, vous savez tout, le secret c’est qu’il n’y a pas de secret du pouvoir. Oui, des intérêts économiques puissants vous exploitent. Oui, la démocratie, c’est du bidon. Oui, les discours servis sont cyniques. Oui, nous vous mentons. Oui, nous n’avons rien d’autre à vous proposer. Oui, nous sommes meilleurs que vous puisque nous sommes là. Voilà tout.

 

  • Le mouvement des gilets jaunes est celui d’une désillusion terminale. C’est aussi pour cela que les revendications ne l’épuisent pas. Il veut faire enfin cracher le morceau à un pouvoir qui ne peut plus tromper, qui ne fait plus illusion, ce pourquoi d’ailleurs il est aussi violent. « Oui, je suis un malin, un faux politique, un philosophe bidon, et je vous ai bien arnaqué », voici certainement la seule phrase réellement politique que Macron pourrait prononcer. Elle ferait à coup sûr de lui un grand personnage de l’histoire de France. La révélation du secret des familles, un secret de polichinelle mais qui seul pourrait faire encore événement. Le reste est déjà joué.

 

  • La suite ? Trouver les moyens de faire en sorte que le politique fasse encore illusion, que les citoyens français aient encore le désir de se représenter comme un peuple souverain, maître de son destin et de ses lois. Déterminantes, les motivations financières ne sont pas le tout de ce mouvement. Le ramener à cela est une insulte et l’expression d’un profond mépris. Vous ne pouvez plus nous tromper de la sorte, autrement dit être les seuls acteurs de la production des représentations légitimes et des simulacres, telle est l’idée. Ainsi l’arrestation scénarisée d’une figure du mouvement. Grand moment de simulation où le pouvoir se retrouve pris au piège d’une répression rendue immédiatement visible et recherchée dans une implacable inversion de la mise en scène. Nous communiquons mieux que vous, nous avons nos médias, c’est ainsi que répondent les pécores aux plus malins qui ne jurent que par la communication et les éléments de langage.

 

  • La seule issue sera par conséquent de faire sortir le politique de ce vide entretenu pour désamorcer toute critique. Produire des contenus qui ne soient plus réversibles dans le spectacle, des valeurs qui ne soient pas des coups de communication et des idées qui résistent à leur retournement médiatique. Emmanuel Macron sera l’acmé de ce processus de déréalisation politique, un point de rebroussement, ou le commencement d’une nouvelle ère marquée par la disparition définitive du politique comme capacité collective de se représenter, d’imaginer un ordre symbolique autre qu’économique. Je ne vois guère que les grands idéaux républicains pour insuffler ce sursaut, à condition qu’ils renvoient à des pratiques effectives en combattant sans relâche les marchands de faux nez.

La République en marche est aujourd’hui celle de la rue. L’autre disparaîtra aussi vite qu’elle est arrivée.

 

Le miroir de la haine

Le miroir de la haine

« Certains prennent prétexte de parler au nom du peuple, mais lequel, d’où, comment, et n’étant en fait que les porte-voix d’une foule haineuse, s’en prennent aux élus, aux forces de l’ordre, aux journalistes, aux juifs, aux étrangers, aux homosexuels, c’est tout simplement la négation de la France. »

(Emmanuel Macron, Vœux à la nation, 31 décembre 2018)

  • Pour comprendre cette référence à « la foule haineuse« , il est bon de revenir aux discours qui furent ceux du candidat Macron durant la campagne électorale en 2017, sans oublier les innombrables déclarations d’amour auxquelles ils donnèrent lieu. Celle-ci par exemple, d’un dénommé Frédéric Mitterand : « Je pense que la France va être amoureuse de Macron comme je le suis. Il va y avoir un sentiment très profond d’attachement, de séduction devant les utopies qu’il met en scène mais aussi d’émotion devant sa fragilité. » Avant d’ajouter : « Evoquer l’amour entraîne aussi des effluves de haine extraordinaires. C’est le revers de la médaille. » (1) Cette référence à la haine reste un classique des stratégies de dépolitisation qui dégradent le conflit politique en une dépendance de la morale, qui se refusent d’analyser les rapports de force en présence et la légitimité politique d’une lutte.

 

  • Dans Le discours de la haine en 2004 (2), André Glucksmann faisait déjà de cette notion filandreuse la grande question du nouveau siècle. Du 11 septembre aux attentats de Madrid, au sujet des femmes, des juifs et de l’Amérique (présentés dans cet ordre sur la quatrième de couverture), la haine devient le grand commutateur universel, le lien indéfectible de toutes les réprobations, le sésame interprétatif ultime. A la fin de l’ouvrage, André Glucksmann élabore un étrange bouquet avec « les sept fleurs de la haine » : « 1. La haine existe ; 2. La haine se maquille de tendresses ; 3. La haine est insatiable ; 4. La haine promet le paradis ; 5. La haine se veut Dieu créateur ; 6. La haine aime à mort ; 7. La haine se nourrit de sa dévoration. » Mais les fleurs de la haine sont ici sans racines, elles semblent naître de rien, pousser sans raison sur l’humus de l’histoire. N’attendez pas de l’impolitique des sentiments qu’elle aille à la racine des sentiments, qu’elle en fasse la généalogie. Sa  culture réprobatrice est hors sol. Pour elle, comprendre, n’est-ce pas déjà justifier? Analyser, n’est-pas déjà dédouaner ? Juger sa morale, n’est-ce pas déjà épandre le lisier de l’immoralisme qui laisse toujours les mains libres aux tyrans et aux salauds ? Le discours de la haine, contrairement à ce que laisse penser André Glucksmann, n’existe pas en soi. Il est toujours l’objet d’une narration secondaire, d’un discours justement. La violence de certains affects politiques, dont il faut toujours évaluer l’origine, ne se transforme en discours de la haine que dans des miroirs déformants.

 

  • Les émissaires des Lumières dévoyées, dont Emmanuel Macron est aujourd’hui un parangon, ne tolèrent pas que des hommes et des femmes accèdent à une maturité critique et politique. Ils sont là pour briser les miroirs qui renvoient aux hommes la vérité sur eux-mêmes pourtant promise par les Lumières qu’ils ne cessent de convoquer (3). Ils ne veulent pas de la réflexion émancipée du peuple mais d’un public effrayé comme des enfants peuvent l’être par la haine menaçante sur laquelle ils discourent en permanence. A qui s’adressait Emmanuel Macron le 7 mai 2017 lorsqu’il lançait : « Je vous servirai avec amour. » A la foule amoureuse / haineuse ou au peuple formé de l’ensemble des citoyens autonomes politiquement ? Question décorative mais qui pose un problème fondamental pour l’avenir de notre République. En l’occurrence, il ne s’adressait pas à moi.

 

  • Le dévoiement des Lumières est une trahison à partir du moment où celles-ci, par des logiques d’infantilisation, conspirent contre l’intelligence collective. Le président illuminé ne peut et ne doit rencontrer aucun obstacle. Toute adversité à l’irrésistible progression de la lumière dans des milieux réfractaires ne peut être que maléfique, hideuse, haineuse. L’élimination des obstacles à la clarification (d’où l’omniprésence des références à la pédagogie de l’explication et de la clarification des décisions) reste un préalable. La lumière est ou n’est pas, il ne saurait y avoir de moyens termes. La superstition, l’erreur, l’ignorance, les trois têtes du monstre obscurantiste au XVIII siècle, repoussent aujourd’hui en une seule : la haine.

 

  • Cette transformation de l’adversaire en une méchante bête, cette foule haineuse et ses porte-voix maléfiques, dispense avantageusement les détenteurs du pouvoir d’une théorie politique et philosophique sérieuse, seule capable de juger l’erreur et de sonder les profondeurs de l’ignorance. Les bons sentiments suffisent : amour / haine. Cette régression insensée ne se propose plus de surmonter l’obscurité, comme ce fut le cas au XVIIIe siècle, dans une confrontation philosophique contre les détenteurs d’un pouvoir lui-même obscurantiste au nom de l’oppression des peuples. Quand les nouveaux maîtres sont promus philosophes par la grâce d’une servilité intellectuelle inédite, la philosophie critique n’a plus lieu d’être. Seule triomphe la lumière venue d’en haut. C’est elle qui enseigne désormais aux hommes la profondeur hideuse de leur haine et la beauté messianique de l’amour qu’ils doivent porter à ceux qui les serviront avec amour.

 

  • Nous n’avions pas jusqu’ici, en France, ce rapport au politique. Nombreux sont ceux aujourd’hui qui le refusent et qui refuseront demain de se taire. Le problème, au grand dam des détenteurs du pouvoir, c’est que ces hommes et ces femmes furent aussi formés aux exigences de la pensée des Lumières, une pensée dont ils savent aussi lire les parts d’ombre, une tradition de pensée qui les a fait. En prétendant tendre au peuple révolté le miroir de la haine, Emmanuel Macron, exemplaire à ce titre, se place entre la réflexion politique et ses destinataires. Le discours de la haine, discours qui est le sien et pas celui de la foule qu’il accable pour mieux empêcher le peuple de se nommer, est un miroir qui décide de la qualité des lumières acceptables, une lumière tamisée. D’où l’importance, pour les cyniques potentats, de promouvoir un « président philosophe » afin de donner à ce miroir déformant une légitimité d’emprunt.

 

  • A ce titre, les vœux internétiques du « président philosophe » prolongent les admonestation à la « foule haineuse » des vœux à la nation :  » Je veux avoir un mot pour tous ceux qui au quotidien permettent à notre République d’œuvrer à la plus grande dignité de chacun. Nos militaires, nos pompiers, nos gendarmes, nos policiers, nos personnels soignants, les élus de la République, les engagés bénévoles des associations. » (4) Les Lumières dévoyées, trahies par les nouveaux détenteurs du pouvoir philosophe, se passent sans encombre des éducateurs, de l’instruction publique, des professeurs de la République, de ceux et celles qui peuvent élaborer des surfaces réfléchissantes autres que stratégiques et cyniques. Des militaires aux bénévoles, autrement dit de la violence légitime aux dons du cœur. L’armée et la police contre la haine et un paiement en amour pour ceux qui soutiennent gracieusement ceux que le politique abandonne. (5)

 

  • Il faudra que les français réapprennent à se peindre eux-mêmes, qu’ils créent leurs propres miroirs pour réfléchir la mauvaise image que les détenteurs du pouvoir, cyniques mais paraît-il philosophes, serviles avec les forts, impitoyables avec les faibles, offrent à leurs regards. Cette peinture est aujourd’hui effacée, non par la raison des Lumières, mais par la gomme des flash-ball. Cette ombre portée nous concerne tous et nous affecte profondément. Mais contrairement aux fleurs de la haine d’André Glucksmann, ces affects ne naissent pas de rien. Ils s’enracinent dans notre réflexion et notre culture. Non pas une culture générale, bien souvent indifférente par généralité à la singularité de ses objets, mais une culture politique, celle justement que voudraient effacer les discoureurs de la haine. L’élection d’Emmanuel Macron fut un putsch sur la vie démocratique française qui révèle aujourd’hui sa vraie nature.

 

Quand un gouvernement, cynique et sans états d’âme, éborgne au nom des Lumières, il n’est que temps de briser ses mauvais miroirs.

 

 

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(1) Frédéric Mitterand, « La France va être amoureuse de Macron », propos recueillis  par Anne Fulda pour le Figaro, 9 mai 2017. Cité par Pierre-André Taguieff, in Macron  : miracle ou mirage ? qui ajoute à ce propos : « Contre la haine et les « discours de haine », selon le slogan, le front éthique se formait spontanément. Mais l’on n’avait jamais essayé, lors d’un meeting, de prôner tout simplement l’amour ni de faire des déclarations d’amour à la cantonade. »

(2) André Glucksmann, Le discours de la haine, Paris, Plon, 2004.

(3) « Le choix de notre génération, c’est de poursuivre le rêve des Lumières parce qu’il est menacé. » Emmanuel Macron, 19 avril 2017, Nantes.

(4) Emmanuel Macron, @EmmanuelMacron, 22h20, 31 décembre 2018.

(5) Tout en supprimant, en début de mandat, des subventions aux associations. Le cynisme militarisé n’est pas regardant sur la cohérence. Sa politique est à ce prix.

 

 

La ZAD républicaine

La ZAD républicaine

 

Dessin : Lucide

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  • Les manifestations du mois de décembre nous ont montré une chose : la résistance contre un pouvoir politique qui tend progressivement à phagocyter tous les contre-pouvoirs se rapproche, quant à la forme, des mouvements zadistes. Il faut comprendre que ce rapprochement est structurel. A partir du moment où un Etat décide d’user de la violence pour dissuader un mouvement politique de masse sans apporter de réponses politiques, augmentant semaines après semaines la brutalité de sa répression, il trouvera en face de lui des hommes et des femmes prêts à mettre leur peau sur le tapis.

 

  • Ce que d’aucuns présentent, sans plus de réflexion, comme la « zadification » du mouvement des gilets jaunes est le résultat d’une stratégie gouvernementale : réduire, par l’effet induit de la violence policière, le nombre de manifestants à une petite minorité très active mais aisément dissociable du corps collectif. Une minorité plutôt jeune, contestataire, marginale – je n’attache évidemment aucune négativité à ce terme étant entendu qu’un professeur de philosophie, dans nos démocraties de marché et de communication débilitante, participe d’office de cette marginalité.

 

  • La peur est ici un facteur décisif. L’usage massif du gaz lacrymogène, des grenades et du flash-ball permet de faire le tri entre ceux qui ne veulent pas se faire interpeller violemment, perdre un œil ou risquer leur vie et ceux qui, plus « raisonnables », resteront chez eux tout en soutenant le mouvement en idées. Un soutien invisible qui, à défaut de manifestation sur la voie publique, n’existera plus médiatiquement, la seule existence qui compte. Cet usage de la violence, doublé d’une omerta sur les conditions réelles de l’usage de la force dite « publique », est un travail au corps de l’opinion.

 

  • Le sophisme se présente ainsi : puisque nous devons utiliser des armes  « semi-létales » (1) contre les manifestants, c’est la preuve que ceux-ci sont des ennemis de la République. Inutile de convoquer Georges Orwell pour saisir toute la perversité de ce raisonnement. L’usage possible et réel de telles armes « semi-létales » transforme en effet la nature des manifestions car il modifie fondamentalement l’identité de ceux qui manifestent avec ou sans la présence de telles armes. Ceux qui viennent encore manifester sont prévenus : par leur seule présence, ils s’identifient à des émeutiers urbains. Equipés, outillés de lunettes, de casques et de masques à gaz, les manifestants changent ainsi d’apparence. Aux yeux d’un public captif des images que l’on choisit pour lui, un public qui n’aura pas l’occasion de voir réellement la brutalité d’une répression rendue invisible à ses yeux, ce changement correspond bien à une « zadification » du mouvement. Cette transformation fera accepter demain l’usage d’armes « semi-létales » en face de manifestations qui ne jouent pas le jeu de la mise au pas et de l’invisibilité médiatique.

 

  • Dans La démocratie aux marges, David Graeber écrit : « L’expérience qui est aujourd’hui la nôtre n’est pas celle d’une crise de la démocratie mais plutôt celle d’une crise de l’Etat. » Il ajoute : « Si l’on a pu assister ces dernières années, au sein des mouvements altermondialistes, à un regain d’intérêt pour les pratiques et les procédures démocratiques, cela s’est opéré presque entièrement hors des cadres étatiques. L’avenir de la démocratie se joue précisément dans ces espaces. » (2) Que les Etats, dominés par des forces économiques qui voient la démocratie comme un problème pour leurs intérêts, s’éloignent des idéaux démocratiques ne signifie pas pour autant que l’avenir de la démocratie se joue désormais hors des cadres étatiques.

 

Ma participation samedi 29 décembre à la manifestation durement réprimée à Bordeaux n’était pas motivée par une aspiration à une démocratie des marges. Il s’agit, bien au contraire, de protester contre un dévoiement de la République française.

 

  • Cette protestation dénonce une profonde trahison des idéaux républicains par ce que l’on présente comme une « élite » mais qui ne correspond plus du tout aux critères d’excellence intellectuelle ou morale que l’on aura encore tendance à associer à ce terme. Par élite, entendons aujourd’hui ceux et celles qui ont réussi, par d’innombrables manœuvres, à accéder à des postes de pouvoir. Considérez un à un les membres du parti qui gouverne la France et demandez-vous sérieusement si cette « élite » a une quelconque valeur. Cette trahison, y compris nominale (La République en marche), nous fait basculer vers une confrontation insoluble entre ceux qui réclameront demain une démocratie dans les marges de l’Etat et ceux qui se présenteront comme les garants des institutions républicaines. D’un côté une « zadification », de l’autre une répression militarisée au nom de la République. C’est ce chantage qu’il nous faut absolument subvertir.

 

  • J’ai appris à me méfier de ce spontanéisme démocratique qui consiste à croire que l’ennemi reste l’Etat alors que celui-ci est de plus en plus faible. Il ne faut pas avoir d’autre rapport à l’Etat que celui de l’impôt pour ne pas prendre la mesure de cet affaiblissement. Là encore, l’économisme ambiant, omniprésent dans les discours dépolitisés, nous joue de vilains tours. Quand nous parlons de l’Etat, nous faisons essentiellement référence à l’impôt, aux taxes, aux prélèvements obligatoires, à l’Etat providence. Rarement aux fondements de la légitimité de ses institutions, comme si ses institutions pouvaient fonctionner avec n’importe quel type d’homme, comme si remplacer des hommes politiques authentiques par des spécialistes de la communication, des arrivistes sans grandeur aux mains d’intérêts contraires à l’intérêt général n’affectait pas la nature de l’Etat, ne l’affaiblissait pas fatalement.

 

  • Le drapeau français hissé en haut des fontaines, la Marseillaise chantée dans les rues ou le drapeau européen arraché ponctuellement sont autant de symboles d’une réaffirmation populaire de l’Etat français contre des forces économiques qui le démembrent en ayant intérêt de promouvoir à sa tête une pseudo élite sans grandeur, idéologiquement anti-républicaine. Contre cette logique implacable d’une main mise sur l’Etat par des réseaux d’intérêts qui n’ont jamais été aussi puissants et homogènes, l’affirmation d’une démocratie à la marge est un contresens historique. Elle correspond exactement à ce que cherche à faire un gouvernement anti-républicain par l’usage tactique de la violence : faire basculer la contestation vers l’extrémisme.

 

  • C’est ici que le piège se referme sur l’idéal républicain. Un piège à triple bande : du côté de l’Etat, en faisant passer des forces anti-républicaines pour les derniers remparts de la République ; du côté des manifestants, en créant les conditions et la narration d’une révolte anti-étatique ; du côté des consommateurs, en mettant en avant l’Etat comme un poids mort à dégraisser pour vivifier le sacro saint marché sans interroger les finalités politiques des hommes garants de ces opérations d’équarrissage. Le problème serait encore et toujours, quoiqu’il se passe dans la rue, l’Etat providence jusqu’à affirmer, dans un cynisme abouti, que les manifestants et le gouvernement veulent la même chose : moins d’Etat sans que l’on sache ce que recouvre politiquement ce moins.

 

  • Nous l’écrirons sans cesse : la liberté de l’esprit n’est pas celle du marché, la formation d’un homme est diamétralement opposée à son exploitation économique, l’émancipation des citoyens est incompatible enfin avec les logiques d’asservissement des sujets par une alternance schizophrénique de ludique et de policier. Notre républicanisme n’est pas celui de la répression étatique, il n’est pas non plus celui de la soumission aux puissants. Il ne réduit pas le peuple à être une foule mais il ne croit pas non plus à sa spontanéité magique. Il faut un cadre pour former un homme capable de repousser les limites du cadre qui l’a formé. La question politiquement sérieuse reste toujours celle-ci : que mettons-nous en face du marché, de l’exploitation économique et des logiques d’asservissement ludo-policières ?

 

Face à un pouvoir qui lance des grenades pour défendre les intérêts de Vinci & co, prêt à tuer de jeunes idéalistes pour engraisser des vieux cyniques, nous sommes bien zadistes. Face aux illusions d’une démocratie qui pousserait spontanément dans la rue, au renoncement des institutions pour instaurer une démocratie spontanéiste, nous sommes bien républicains.

 

  • C’est justement cette ligne cohérente que l’on veut nous empêcher de penser et qui ne trouve plus guère de représentants sérieux dans le champ politique. Soit nous jouons les économistes de salons avec trois pourcentages, soit nous criminalisons l’opposition aux traîtres de la République en bombant le torse et en défendant la liberté des marchands, soit nous sombrons dans la fascination pour le bruit des bottes et de la schlague. Car ne nous trompons pas, la liberté est toujours politique. Le reste n’est qu’une succursale du commerce. Renoncer à cette dernière, c’est renoncer à notre qualité d’homme. La liberté politique ne se trouve pas au pied du sapin de Noël dans un beau paquet cadeau. Elle n’est pas octroyée par quelques causeurs télévisés. Elle est indissociable d’une émancipation de l’esprit et de la défense réelle de ses conditions d’exercice. En ce sens, radicalement et en toute cohérence, philosopher est un acte authentiquement politique. Cet acte, tout autant que le reste, est aujourd’hui détourné de son sens premier par les animateurs du spectacle que nous devons combattre sans relâche. Nous les combattrons encore demain, non pas au nom de la philosophie mais au nom de l’exigence critique formée à l’école de la République.

 

  • Nous sommes aujourd’hui destitués du politique et de cette exigence critique, empêchés, censurés, rendus invisibles sous prétexte que tout est publié, distribué, que le pluralisme est partout. C’est faux, c’est un mensonge. Notre démocratie est malade car nous ne parvenons plus à faire le tri, à discerner (krinein) ce qui mérite d’être vu et ce qui ne le mérite pas. Quant à ceux qui y parviennent péniblement, ils n’auront pas droit au chapitre. Trop illisibles, trop exigeants. Reste le grand mélange, la bouillie : l’excellent, le bon, le mauvais, le médiocre, le débile dans une même bassine. Tout à hauteur de spectacle. La République ne peut supporter un tel nivellement, une telle complaisance avec la sottise et la vacuité érigées en principe de gouvernement des hommes, sans se trahir. Cette vacuité n’est pas une fatalité mais une stratégie, un pouvoir par le vide. Dans ces conditions, le néant politique se militarise, il ne lui reste d’ailleurs rien d’autre à faire.

 

Dans les rues de Bordeaux, samedi 29 décembre, nous sentions bien, dans le gaz, que le sérieux politique réclamait une nouvelle alliance, que la République française était devenue une zone à défendre.

 

…………..

(1) C’est le terme retenu par les fabricants de la toute dernière arme, le fusil Penn Arms du fabricant américain Combined Systems. Une arme fabriquée pour pouvoir tirer 6 grenades de lacrymogène en quatre secondes, y compris à hauteur d’homme. Le PGL65-40 est une amélioration du LBD40 et fonctionne comme un fusil à pompes. Il correspond à un militarisation sans précédent des opérations de maintien de l’ordre.

(2) David Graeber, La démocratie aux marges, Le bord de l’eau, 2014.

 

 

 

 

 

Les pseudo-éclaireurs du complotisme

Les pseudo-éclaireurs du complotisme

  • Quelques abrutis délirent sur le grand complot et ils font aussitôt la une des chaînes d’information à abrutir. Circularité parfaite. Par contre, produisez de la pensée, analysez les stratégies perverses de dissuasions médiatiques et vous n’y passerez jamais. L’obscurantisme est là.

En guise de mise à disposition de l’information vous ne serez jamais déçu : le plus obscur est bien souvent le plus visible.

 

  • Pour quelle raison le complotisme est un sujet sans objet, autrement dit un sujet pour pseudo-éclaireurs ? Comme il n’existe pas de complots en général, il n’existe pas non plus de théorie du complot en général. Chaque situation, distincte d’une autre, se doit d’être analysée pour ce qu’elle est, singulièrement, au cas par cas. On ne réfute pas un discours en affirmant qu’il relève d’une théorie du complot ou du conspirationnisme. On ne réfute rien en collant des étiquettes sauf dans  univers mental qui procède par anathèmes pour s’éviter de penser, sauf à réinventer les procès en sorcellerie.

 

Le « complotisme » est l’autre nom de la paresse intellectuelle de celui qui veut réfuter à peu de frais. Cette paresse prolifère quand le temps de la pensée est un obstacle à la rentabilisation marchande des flux d’images et de paroles.

 

  • Les polices politiques connaissent cela très bien : ne pas réfuter, salir. « C’est la théorie du complot », sorte d’équivalent du « c’est un gauchiste » ou c’est un « facho ». Au second degré, de pseudo-éclaireurs de rien du tout empilent des poncifs pour essayer de cerner les contours d’un objet qu’ils créent de toutes pièces pour les besoins de leur causerie. Les antinomies de la paresse ont de beaux jours devant elles. Il se trouve que pour démasquer la stupidité, faire ressortir un grand délire, nous n’avons aucun besoin de ces concepts : complot, complotisme, conspirationnisme, théorie du complot. Il suffit de réfuter, de faire, avec Platon, dans le genre anatréptique. Il arrive même, économie de moyens, que le propos tenu soit à ce point stupide et dérisoire qu’il se réfute tout seul, qu’il s’effondre sous son propre poids. Mais il se peut aussi que derrière l’apparente sottise se cachent des analyses qui ne soient finalement pas si simples que cela à réfuter. Bref, tous les cas de figures peuvent se présenter. Une diversité qui tranche forcément avec le radotage des pseudo-éclaireurs de l’anti-conspirationnisme.

 

  • Qui a intérêt, au fond, à nous faire croire que le complotisme est partout hormis celui qui a quelque chose à cacher ? C’est du bon sens, Descartes commence son Discours de la méthode par cette formule évidente et profonde. Pourquoi se défendre contre des discours singuliers et des opinions particulières en faisant jouer un gros concept : le complotisme ? Ai-je besoin de mettre en avant un quelconque complot quand j’ai les moyens, parfois difficile à établir, de réfuter un discours. Soit je suis capable de le faire et je le fais. Soit j’en suis réellement incapable et je me tais. Le complotisme est en cela le discours par excellence du demi-habile qui ne peut ni réfuter ni se taire. Un beau discours pour notre temps, sans objets réels puisqu’il prétend les penser tous sans en penser aucun réellement. Ne pas prendre le risque de la réfutation, le risque et le labeur afférent, tout en passant pour une conscience qui n’est pas dupe. Double profit.

 

  • Le complotisme est en cela une idéalité qui se veut réaliste, une idée vague qui se donne le sérieux de l’analyse. C’est une idéalité inutile qui empêche de discerner (krino), de faire le tri. Elle convient parfaitement à cette pensée-minute qui a besoin en quelques secondes, minutes sur France culture je vous l’accorde, de savoir où est le bien, où est le mal, où est le mesuré, où est le démoniaque. Cette idéalité résume à elle seule l’état de la critique aujourd’hui qui bien souvent, à défaut de démasquer quoique ce soit, masque sa paresse. Assez mal d’ailleurs.

Qui sera « séditieux » demain ?

Qui sera « séditieux » demain ?

(J.J. Grandville, L’Aspic, dessin, 1846)

  • A ce rythme, après demain, demain peut-être, la critique un peu sérieuse et qui n’a pas l’intention de se satisfaire de saupoudrer le plat partout servi, sera traquée, suivie, limitée, jugée comme séditieuse et condamnable à ce titre. Non pas parce qu’elle appelle à l’insurrection qui vient ou à la lutte armée confortablement posée dans son salon, comme le laisse accroire le démocrate raffiné qui cherche à en être. Non, pour la simple raison qu’elle existe encore, qu’elle porte une autre parole, une parole irréductible qui ne trouve pas place dans l’immense simulation de pensée et de politique qui dissuade aujourd’hui aussi bien l’une que l’autre.

 

  • Si j’écris aujourd’hui, avec d’autres, sur un site internet, ce n’est pas par goût. Je préfère le papier à cet écran qui me fait mal aux yeux. C’est tout simplement qu’ailleurs, il n’y a plus de place pour être un peu visible par ceux qui n’ont pas intérêt à rendre visibles leurs adversaires. Si je fournis, par exemple, la copie de la lettre que Maxime Catroux, éditrice chez Flammarion, m’a adressé pour retoquer un texte sur le cynisme médiatique, il y  a de cela des années,  un texte dans lequel je nomme explicitement ceux que je vise, un texte que nous avions réfléchi ensemble dans ses grandes lignes, suis-je séditieux ? Si je mets à jour la raison avancée (« les médias ne feront aucune place à votre critique ») suis-je complotiste ? Suis-je, bandes de gros zouaves que vous êtes, un agent russe infiltré ? Si, enfin, je fais les derniers liens, cherry on the liberal cake, entre cette situation de lâcheté intellectuelle en France et l’élection d’un homme, Emmanuel Macron, suis-je une menace pour l’ordre public ? Si tel est le cas, en conclusion, c’est tout simplement que cet ordre est à ce point fragile qu’il ne peut plus tirer de sa très faible légitimité démocratique par voie élective les seules raisons de sa survie. Il lui faut désormais la police, non pas pour garantir la paix mais pour faire la guerre à ceux qui la veulent. Demain, à la télévision, l’homme de paille jettera trois miettes et caressera le public de ses yeux doux pour enrober cette évidence et éteindre la révolte.

 

  • Nous en revenons toujours au même problème. Le seul, en France, à l’avoir pensé jusqu’au bout reste Jean Baudrillard. Un penseur de premier plan, mort en 2007, qui n’est plus aujourd’hui convoqué que par des non-pensants qui lui font dire en trois minutes l’inverse de ce qu’il a réellement pensé dans une oeuvre. Il avait parfaitement compris que l’introduction du négatif dans de tels systèmes hégémoniques ne pourrait se faire désormais que sous la forme d’une part maudite, une part irrécupérable. C’est lui que j’ai convoqué à la fin de mon étude sur Emmanuel Macron, Le Néant et le politique,  pour expliquer ce que ce modèle de simulation du politique, représenté aujourd’hui par Emmanuel Macron et son mouvement, fera demain à ceux qui le contestent. Ce modèle, qui sans résistance se généralisera après demain à tous les pays européens, est incapable d’accepter la critique car il s’est construit contre le négatif.

 

  • Souvenez-vous de cette phrase emblématique d’Emmanuel Macron dans ses meetings : « Ne les sifflez pas, cela ne vous ressemble pas. » Je ne vais pas refaire ici la démonstration que j’ai pu faire ailleurs. Les curieux fouilleront. Mais il est certain que cette phrase porte en elle une nouvelle violence politique, une violence inédite par réversion totale du négatif. Tout ce qui siffle doit disparaître car cela ne nous ressemble pas. Pourquoi ? Parce que le système de simulation politique, qui n’est justement plus politique (il ne fait que défendre un ordre économique qui ne l’est plus lui-même depuis longtemps) nous a déjà pensé. Nous sommes déjà linéarisés, nous sommes déjà encodés par les Macron du nouveau monde, tous autant que vous êtes, dans une marche en avant qui n’est plus discutable. Que cherchez-vous à faire exactement avec votre critique ? La réponse est déjà en place : créer le chaos, déstabiliser la République, nuire aux intérêts bien compris de chacun, mettre en danger la liberté.

 

  • Longtemps, la critique est venue du dehors de la société, de ses marges les plus marginales. Le problème c’est que ces marges s’étendent, elles gagnent des corps de métiers qui jusque là se tenaient au centre du dispositif politique. Cette expulsion, qui correspond à un affaiblissement de l’idée républicaine dans l’hyper marché mondialisé, qui n’en a d’ailleurs aucun besoin, produit une situation nouvelle. Des hommes et des femmes deviennent dangereux pour l’ordre car ils veulent la paix, ils veulent que cesse le harcèlement du pouvoir, ils veulent vivre décemment. Mais cette volonté prend la forme d’une hyper négativité car elle n’a plus de place. Elle échappe à la précession des simulacres, c’est-à-dire aux dispositifs de simulation et de contrôle qui dissuadent à l’avance toute action possible. Ce sont ces modèles qui distribuent les places aujourd’hui, qui décident ce qui doit être visible ou pas.

 

  • Une résistance critique qui n’a pas une place préétablie doit ainsi disparaître. Il n’y a pas d’issue dans ces modèles, il y a pas de dialogues. Les simulateurs du politique nous accusent à la fin de l’histoire de ne pas vouloir le dialogue ? Ils ont bien raison, nous ne voulons pas de leur dialogue, qui n’est pas une manière de dialoguer mais bien d’augmenter le gigantesque monologue de tous les processus de dissuasion.

 

Vous ne nous dissuaderez pas, vous, les séditieux de l’homme.

 

Les flottants

Les flottants

  • Au fond, si tous les français pouvaient payer leur voiture électrique en se faisant plaisir comme dans les publicités de l’Obs, partir travailler le matin en écoutant les éditos radiophoniques d’Europe 1 ou d’Inter, le sourire aux lèvres, avec cette petite dose de cynisme qui rend la médiocrité supportable, s’ils avaient tous accès aux délices du bon marché, aux voyages dépaysants, à la bonne culture, s’ils achetaient responsable et éco-citoyen en se détournant de la grande distribution et des sacs plastiques, s’ils pouvaient enfin trouver de bons stages pour leurs enfants et compléter les cours par quelques suppléments malins, nous aurions peu de chance de voir des gilets jaunes sur le bord des ronds-points

 

  • Le drame – mais peut-être parviendrons-nous à cette belle résolution un jour et sans violence – c’est que tous les hommes ne sont pas des rentiers du spectacle. Tous ne flottent pas. Plus précisément, tous ceux qui ont un rapport à la résistance du monde matériel et social, du bucheron au professeur de collège, du pompier à l’interne au CHU, en passant par le chauffeur de bus, le vigile de grande surface, le policier et l’ouvrier du bâtiment. Tous ont une résistance à vaincre, une matière revêche à former ou à discipliner. La qualité de cette victoire sur la matière a directement une incidence sur le monde qu’ils habitent. Contrairement aux flottants, ils sont au contact des effets de leur discipline.

 

  • Les revenus du flottant, l’être en survol du tas,  sont très souvent aussi flottants que lui. Prélevés sur des flux abstraits, des échanges monétaires et spéculatifs qui donnent droit à des pourcentages de gain, ils ne travaillent pas au sens d’une œuvre, de la transformation d’une matière revêche pour lui donner une meilleure forme. Nous dirons que le flottant ne forme pas, il fait circuler à distance, ce qui est très différent. Des flux de paroles, de marques, de monnaies. Il échappe ainsi à la résistance du monde matériel et social, cette résistance qui tout à la fois brime l’esprit et le forme.

 

  • Il se trouve que les flottants, les rentiers du spectacle, ont réussi à prendre le pouvoir en valorisant le détachement au monde matériel et social, en faisant de leur situation une sorte de sommet de l’existence humaine, une image parfaite de l’homme. Flotter au-dessus des résistances et de la matière revêche en prenant un bon pourcentage, tel est le must, le raffinement exquis, l’excellence du bon goût. Flotter au-dessus des contraintes serviles, communiquer d’en-haut, piloter de très loin, manager depuis les nuages du cloud, délivrer des leçons de savoir-vivre aux gueulants, admonester les bassesses du monde, faire appel à la paix et à la responsabilité de tous. Baigner dans une douce ambiance de termes anglais feutrés et agréables aux oreilles

Flotter et exploser en vol.

Disruption.