Le « 0 »orwellien. Entre cynisme et simulacre

Le « 0 » orwellien

Entre cynisme et simulacre

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(Lycée Max Linder, Libourne, 5 février 2020)

  • Jamais la menace de la note (« 0 » aux épreuves dites « E3C » du baccalauréat) n’aura mieux signifié la dimension policière d’une évaluation. La note comme amende, sanction. La note comme embrigadement. Qui s’intéresse encore aux contenus ? Au sens des formations intellectuelles ? A ce que devient un examen national quand les sujets sont parfois connus à l’avance ? La mise en concurrence des disciplines, le clientélisme pour remplir les classes de certaines « spécialités » finiront d’achever le peu qu’il restait d’égalité et de justice. Le système (scolaire est un attribut désuet)  et ses algorithmes opaques décideront désormais  de l’avenir des lycéens en fonction de leur lycée d’origine, de leur origine tout court.

 

  • La peur du « 0 » c’est l’équivalent de l’amende de 135 euros pour manifestation non déclarée, un pouvoir de dissuasion purement formel, indifférent à toutes interrogations sur la légitimité, un pouvoir qui échappe d’ailleurs aux professeurs qui seront absents des commissions d’harmonisation. Une machine autistique à produire du classement, de l’évaluation afin de confirmer et de survalider un ordre social d’airain dissimulé derrière des algorithmes. Le pouvoir de classe, d’autant plus cynique qu’il fait de la vacuité son carburant, ne croit plus à ces diplômes nationaux ringards, à ces idéaux d’égalité et de justice sociale. Il ne jure que par des dispositifs de contrôle qui ne peuvent (ils sont construits pour cela) que le confirmer. Le contrôle continu a pour seul horizon l’auto-validation continue. Il s’agit d’entériner certainement pas de former, mieux de transformer. Pouvoir tautologique qui nasse le social en lui faisant miroiter une bonne note qui, in fine, ne servira à rien. Le tri se joue sur une toute autre scène.

 

  • La police est là pour que les choses se passent bien quand le bien n’est plus qu’une dépendance de l’ordre. En face des professeurs, des élèves. Le renversement est complet. Spectacle fascinant du pourrissement. Ne reste que le défi, celui adressé à un pouvoir qui se fantasme progressiste dans une dernière lubie mais qui fait régresser l’école à sa seule fonction d’embrigadement, quitte à fermer les issues de secours. Défi fatal duquel peut naître une critique radicale, sérieuse celle-ci. Noter de force, marquer les esprits à défaut de pouvoir marquer tous les corps. Évaluer le plus vite possible ce que charrient les pires inégalités sociales. Classer, sanctionner, le reste est sans objet.

 

  • Alors que faire ? Ce que nous observons relève bien du pourrissement, d’une décomposition terminale, fascinante à de nombreux égards. Fascinant en effet d’observer la panique d’un ministère qui veut de la note pour ne pas perdre la face. Fascinant d’observer la docilité avec laquelle nous intériorisons le simulacre. Épreuves passées dans des conditions délirantes, fuites de sujets, impréparation, tricheries, malversations, peu importe. Ce qui compte désormais, c’est la pérennité du simulacre dans une pure forme policière. C’est donc cette forme que nous devons interroger, comprendre. Si le baccalauréat ne sert à rien, si tout est joué sur une autre scène, pourquoi une telle démesure de moyens, un tel rapport de forces ? Qu’est-ce qui est en train de se jouer exactement ?

 

  • Évidemment, tout cela n’a rien à voir avec le baccalauréat que les précédents ministères ont réduit à néant, le dispositif de sélection parcours sup venant définitivement anéantir la valeur de ce diplôme. Non, il s’agit d’autre chose. Une crainte hante tous les systèmes de contrôle : la dérision. La hantise d’un pouvoir qui carbure au vide ? Ne plus être pris au sérieux. Vous ne pouvez pas nous mettre « 0 » car cela ferait chuter des statistiques qui n’ont pour seule fonction que de masquer formellement les inégalités réelles. Mettre « 0 » à qui d’ailleurs ? Aux élèves les plus défavorisés du système, les plus indociles, ceux qui savent pertinemment que cette note ne changera rien à leur affaire ? Entériner publiquement  le cynisme ou montrer toujours publiquement l’étendue du simulacre ? C’est ici que nous touchons le point de réversion du pouvoir par la pure forme. Il faut mettre « 0 » (pouvoir du simulacre) mais le « 0 » est impossible à mettre (simulacre du pouvoir).

 

  • Celui qui gouverne par la vacuité périra par la vacuité. C’est ainsi qu’il faut comprendre la nécessité du rapport de force et du déploiement policier : les E3C c’est sérieux, la preuve, nous envoyons la police. Quand le sérieux ne peut plus se prévaloir de la réalité (réalité d’un diplôme équitable, réalité d’une formation, réalité d’une valeur), il doit s’équiper de tous les attributs de l’ordre policier. Non pas cela a une valeur donc il y a la police mais il y a la police donc cela a une valeur. C’est justement ici que nous quittons les exigences d’un régime démocratique (la démocratie doit être défendue car elle promeut la justice comme réalité) pour épouser les traits des régimes liberticides en carton pâte, les autocraties de pacotille qui sont incapables d’instituer des valeurs autrement que par la force de leur police.

De l’importance des lieux pour les assemblées générales.

De l’importance des lieux pour les assemblées générales

(réflexions sur l’occupation de l’Université de la Victoire à Bordeaux)

 

  • Rien ne peut remplacer la rencontre directe, la présence des corps pour fédérer les esprits. La démocratie, depuis la Grèce antique, suppose la délibération (bouleusis) mais il n’y a pas d’assemblée délibérative (boulè) sans un lieu pour la tenir. La privatisation grandissante de l’espace public pour des manifestations commerciales a meilleure presse que l’occupation des espaces publics pour délibérer ensemble. A Bordeaux, l’immense place des Quinconces, en permanence louée à des entreprises privées, n’a de politique que son monument aux Girondins. Le reste appartient aux marchands du temple. Nous mesurons à quel point il est aujourd’hui difficile de nous retrouver pour penser ensemble le commun, réfléchir à la nature des forces qui démembrent la souveraineté du peuple et atomisent les consciences, nous renvoient à nos écrans et à nos solitudes connectées. Que reste-t-il, dans ces conditions, de la question politique, sans unité de lieu, sans unité de temps pour la reposer ?

 

  • Ainsi à Bordeaux, depuis le 5 décembre 2019, la faculté de sciences humaines de la Victoire fut occupée par des étudiants. Une intervention policière, stratégique dans une période creuse,  a mis un terme à cette occupation le 27 décembre à 8h30 du matin. Durant ce laps de temps, de très nombreuses assemblées générales se sont tenues, certaines très calmes d’autres plus houleuses. C’est aussi cela l’activité politique, l’institution et l’apprentissage de la conflictualité sans LBD40 pour régler les problèmes. Un soir, nous étions plus de 400.

 

  • Il s’agit bien de politique, cette activité qui ne doit avoir lieu que sous la forme promue et aseptisée d’un spectacle à bonne distance. L’activité politique des citoyens dans la cité devrait, dans ces conditions, se réduire à une participation électorale sagement codifiée entre des têtes de gondoles. Le « grand débat » national aura été, à ce titre, l’acmé d’un spectacle politique navrant qui ne prend plus car il ne correspond à rien de réel. Scénarisé,  il relève de ces appareils de dissuasion du politique, de ces très nombreux simulacres qui donnent l’illusion d’une activité politique tout en prenant bien soin, par des dispositifs maîtrisés, de rendre cette activité réellement impossible.

 

  • Historiquement, les universités ont très souvent permis la tenue de telles assemblées dans les mouvements sociaux. Leur rôle est en cela capital. Il est certain que l’occupation d’une université, en particulier au centre d’une grande ville, donc son blocage, facilite l’organisation de telles assemblées. Pour autant, ces occupations sont souvent perçues, par les étudiants les moins impliqués ou ceux qui ne trouvent rien à redire aux politiques en cours, cela peut se comprendre, comme une privation de liberté. Elles clivent les étudiants, les personnels enseignants et isolent en retour les plus impliqués. A ce titre, la mise à disposition de lieux centralisés par la direction d’une université peut permettre de rallier au mouvement des étudiants qui voudraient simplement voir de quoi il s’agit. La curiosité peut-être aussi politique. Paradoxalement, cette solution de compromis peut s’avérer aussi plus menaçante pour une gestion des masses qui préfèrera toujours avoir affaire à une minorité agissante identifiable qu’à un mouvement de politisation de fond qui, en la circonstance, risque de mettre à jour la réalité des stratégies de dépolitisation d’un gouvernement qui n’a aucun intérêt à rendre possible la croissance de la lucidité collective sans laquelle la démocratie reste un vain mot.

 

  • Ainsi, depuis l’évacuation du 27 décembre 2019, la faculté de la Victoire à Bordeaux est toujours fermée. Cette situation empêche de fait les étudiants d’accéder à la bibliothèque universitaire. La présidence fait valoir des dégradations et par conséquent des travaux pour « sécuriser » le lieu (1). Les étudiants, les universitaires, les citoyens curieux qui prirent le temps de rentrer pour discuter avec les étudiants mobilisés, assister à des assemblées générales ou à des conférences, pourront tous témoigner que la nature des dégradations (quelques tags dont certains furent nettoyés par les étudiants eux-mêmes) ne justifient en rien une fermeture qui s’étendrait sur des semaines. Il s’agit donc d’un acte politique en face d’une situation qui devenait elle-même politique à partir du moment où elle ne pouvait plus être réduite aux débordements incohérents d’une minorité qui existe aussi mais dont la proportion est infime. Comme pour les correcteurs grévistes du baccalauréat, la stratégie est invariablement la même : isoler et mater avant que les braises de la politisation lucide ne relance une flamme collective qui, en France, ne s’éteindra jamais.

 

  • Au fond, et en quelques mots, qu’est-ce que la dépolitisation ? Une logique construite qui consiste à soustraire à l’intelligence collective les décisions fondamentales qui engagent le devenir de la société tout en déportant ces décisions sur des dispositifs électoraux cadenassés. Tout un travail technique sur les masses est nécessaire, une ingénierie de l’opinion publique, une véritable fabrique du consentement qui doit donner aux hommes dominés l’amour de leur chaînes mentales.

 

  • Non pas que les citoyens, flattés dans des discours formels, ne puissent pas voter pour le candidat de leur choix. Après tout, Philippe Poutou, le local de la dernière présidentielle, aurait pu être en droit élu à la présidence de la République.  Poser le problème en ces termes, à ce niveau de comique, revient à affirmer une chose : la démocratie est un état social qui peut, hélas, subsister formellement dans des dispositifs qui n’ont plus rien à voir avec de la démocratie. Des dispositifs qui feront tout ce qui est en leur pouvoir pour interdire aux citoyens de se regrouper, pour empêcher des assemblées du peuple de se former, pour limiter au maximum les prises de paroles publiques qui ne feraient pas partie du grand show insignifiant et mensonger. Faire en sorte que le politique n’ait plus lieu car il n’a plus de lieux. Des dispositifs enfin qui veulent et nourrissent la violence car ils ont substitué la violence physique à la résolution politique des problèmes posés. Ils se cachent, encore ici, sous des arguments économiques et sécuritaires pour faire en sorte que le politique n’est plus lieu. Ils affectionnent par-dessus tout les discours confus quand ceux-ci ne sont pas associés à une pratique. Des étudiants structurés qui organisent un barbecue de soutien pour des cheminots en grève tout en étant capables d’affiner un discours critique offensif, tout cela n’est pas bon pour cette fausse élite.

 

  • Une résistance puissante, profonde et déterminée s’organise en France. Elle tisse des liens, invisibles pour les drogués du spectacle, ceux qui veulent l’affiche quitte à s’accomoder de la défaite, des liens que ne pourront pas défaire les tirs de LBD40. Terroriser des citoyens ?  Si là est néanmoins la solution choisie, ce gouvernement corrompu, avec sa violence réelle, s’effondrera sous son propre poids, obèse de vide et de mépris, cette morgue que le peuple de France lui renvoie à la face avec une inventivité et une malice que ces rhinocéros, déjà ringards et à contre-courant de l’histoire, n’auront jamais.

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(1) https://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/carriere/vie-professionnelle/retraite/bordeaux-la-fac-de-la-victoire-restera-fermee-pendant-plusieurs-semaines-a-cause-de-degradations-importantes_3771021.html#xtor=CS2-765-[twitter]-

La clique LREM ou la déséducation politique nationale

La clique LREM ou la déséducation politique nationale

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  • Le meilleur allié du « macronisme » reste de loin l’abrutissement collectif et la dépolitisation de masse. L’inverse du faux projet du pseudo « président philosophe ». C’est sur cela que parie le gouvernement, les majorités silencieuses, inertes car assommées. Une anti-éducation politique en somme. Les 2000 n’ont plus aucune éducation critique et politique. Certains ont la rage. Ils servent, durant leurs études incertaines, les intérêts de Domino’s Pizza ou de Starbucks, tout en développant des formes de résistance inédites pendant que des croutons leur parlent à la TV.

 

  • Si j’étais Macron, mon cauchemar, j’augmenterais très vite le niveau d’abrutissement collectif. Nous assistons à une sorte de course de vitesse entre la démolition de la République sociale, l’abrutissement des masses et la prise de conscience. L’ochlocratie hanounesque Macron doit faire vite. Elle est en train de lambiner. Qui éduque le peuple ? Le éducateurs justement, ceux de la République que l’on maltraite (ce qui est parfaitement cohérent avec le projet d’ensemble) et la misère sociale. L’éducation hors sol forme la bourgeoisie ; la misère sociale met la rage. L’alliance des deux est révolutionnaire.

 

  • La question de l’éducation est centrale, elle l’a certainement toujours été. L’acte d’éduquer est politique. Le néo-libéralisme organise la destruction de l’éducation politique. C’est une stratégie de fond bien connue. La violence doit rester désarticulée, muette, anti-sociale. E. Philippe associe le conseil national de la résistance (CNR) à cette réforme odieuse, qui détruit la solidarité au profit de la misère individuelle car il sait que les médias de ses maîtres ne feront pas le travail critique qu’ils seraient supposés faire, que d’autres font, dans l’ombre des masses abruties.

 

  • Il s’agit bien d’un pari sur l’abrutissement qui se donne des airs pédagogiques, d’un renversement orwellien des mots, d’un viol intellectuel anti-éducatif. La communication sans contenu est d’une violence inouïe. C’est aussi pour répondre à cette violence que la grève s’installe. Personne ne peut accepter, dans un pays qui a une histoire politique profonde, un tel niveau de malversation intellectuelle au plus haut sommet de l’État. C’est tout simplement impossible. Il ne s’agit même plus d’un problème « politique » mais d’une question civilisationnelle.

 

  • Ceux qui ont encore une conscience critique et politique ne peuvent se coucher devant des gens qui déforment l’histoire (CNR), qui plient le langage dans un odieux cynisme. Il ne s’agit plus d’ironiser sur ces malversations, mais d’engager un redoutable combat politique. Le combat est d’autant plus redoutable qu’il n’est pas exclusivement « politique ». C’est aussi pour cela que nous avons tant de mal. Il engage nos forces mentales. C’est une épreuve de la volonté qui réclame une force d’âme pour résister à ceux qui veulent abrutir pour régner.

 

  • Pour mener un tel combat, le matérialisme vulgaire ne suffit pas. Qu’importe de savoir si je suis né en 1975, en 1974, en 1973 ou un jour de décembre. Cette sucrette n’est d’aucun effet. Nous la pulvérisons avec les dents. Les enjeux sont ailleurs. Le piège tendu par le capital à la République sociale n’est pas fatal. L’issue du combat, par contre,  le sera.

 

Le chiffon rouge Zemmour

Le chiffon rouge Zemmour

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Le chiffon rouge Zemmour (PDF)

  • Le diable en personne, l’ennemi absolu, le retour de la bête immonde. Voilà pour le plat de résistance. Ce matin, sur France Inter, Jean-Marie Le Pen apporte tout son soutien au courageux polémiste (c’est le terme officiel, il en faut toujours un). Il y a deux jours LCI offrait une tribune de 30 minutes à l’infâme quand BFMTV nous offrait le mauvais discours de Marion Maréchal Le Pen. Demain le procès de l’ordure sera sur toutes les chaînes. L’union sacrée. Contre la politique gouvernementale ? Contre la casse du service public ? Contre la liquidation de l’école républicaine ? Contre les innombrables ruptures du pacte d’égalité entre les citoyens français ? Contre le clientélisme communautaire ? Contre la démagogie des « citoyens du monde » qui, heureux d’en être, ne font plus de politique ? Non, contre Eric Zemmour, le « venin de la République ».
  • Vous ne nous convaincrez pas. Le venin véritable n’est pas dans la République, il est devenu la République ou plutôt ce que les traîtres en ont fait et ce que d’autres traîtres taisent. Une pseudo République, soi-disant en marche, qui a aujourd’hui un besoin vital du chiffon rouge Zemmour. Les délires névrotiques d’un homme peuvent parfaitement servir les desseins de tous ceux qui n ‘ont aucun intérêt à ce que l’on regarde leur compromission avec l’ordo-libéralisme de trop près. Ce petit monde de la culture qui ne parle politique que pour se donner bonne conscience a aujourd’hui grand besoin de Zemmour comme il avait hier et encore aujourd’hui besoin de Jean-Marie Le Pen, de sa fille, de sa petite-fille et de ses chiens. Mais cette stratégie se brise désormais sur une contestation sociale qui ne croit ni au diables ni au bons dieux. Une contestation sur fond de collapse économique, de déclassement, de mépris vécu, de morgue gouvernementale et de trahisons au sommet de l’État.
  • Zemmour est un être de papier, une marotte qu’il est bon de gonfler afin de masquer l’incurie du politique. Car c’est à une liquidation sans précédent sous la cinquième à laquelle nous assistons, stratégique et concertée, voulue et planifiée : celle de la République et de ses valeurs. Ici, Zemmour rivalise avec Attali. Les deux forment le rotor et le stator idéologiques de la démolition contrôlée. L’équilibre passera d’ailleurs entre les deux.
  • A côté, dans les marges de cette grande logique qui aimante les cœurs sensibles et les marchands du temple, Raphaël Glucksmann et Yannick Jadot, faux nez du politique, finiront pas siphonner le peu qui reste en poussant des hauts cris contre la République et sa souveraineté, contre les réactionnaires, les esprits étroits et les frontières qui divisent les hommes. En face du prurit Zemmour, les niaiseries d’une gauche (elle se fantasme encore ainsi) qui ne parle que pour nous distraire de la conflictualité politique réelle. Elle a d’ailleurs substitué la culture au politique, la morale de l’info à sa critique radicale et lucide. La créature médiatique Zemmour donne l’occasion aux néo-sophistes de faire des effets de tribune sur le retour de la bête en passant sous silence le discours d’autres intellectuels, d’autres politiques. Michel Onfray joua aussi ce rôle, un causeur confus sans aucune ossature, un bavard qui participa pleinement à l’enfumage collectif et au fond de l’air anti-républicain depuis dix ans. Quid de Michéa, de Dufour ? Hier Lefebvre ou Clouscard.
  • Le tautisme médiatique veut ses baudruches, il les gonfle jusqu’à explosion, soit pour défendre les « blancs », soit pour défendre les « noirs ». Le divertissement doit être maximal, binaire et accessible aux indignations de l’épiderme. Des pseudo critiques, de fausses consciences éclairées, reprennent tout cela pour achever la dépolitisation en parlant d’une société du scandale, du spectacle permanent et de la post-critique tout en prenant bien soin de ne pas nommer les copains qui les font vivre loin des salles de cours d’une République qui agonise. Le chiffon Zemmour n’est pas Zemmour, il est autrement plus vicieux, autrement plus effectif. Le premier finira sa vie dans un enfermement mental auquel ont participé, avec cynisme et intérêts calculés, ceux qui ont pour unique vocation d’exploiter la crédulité des hommes ; le second est l’assurance vie de l’exploitation économique et de l’ordo-libéralisme, faible avec les forts et fort avec les faibles. Zemmour ira visiter la 17eme chambre correctionnelle sous le crépitement des caméras dans une forêt de micros et de journalistes outrés par ses propos inacceptables afin de faire du clic pendant que des travailleurs, des hospitaliers, des professeurs, des pompiers et j’en passe seront gazés de lacrymo pour oser faire encore de la politique en France. Les responsables, si prompts à agiter des chiffons rouges pour mieux se gaver sur le dos de la bête, et celle-là n’est pas en papier, savent tout cela très bien.

 

  • Nous le savons aussi.

Grand débat, scène de haute comédie

Grand débat national, scène de haute comédie

  • Il est fini le débat ? Oui, non, encore ? Pardonnez-moi, je dormais en fond de salle. Une dernière lichette ? Avec les intellectuels peut-être, mon débat préféré dans la série. Ah, du grand art Madame. A la hauteur du moraliste de l’info à Saint Emilion, pinard, culture et grand oral. Le décor en sus, tapis de sol et moquette. Gobelets à bouche pour chacun. Un rappel ?

 

  • Le Phénix de Bourghteroulde n’a pas été si mauvais au fond pour un acteur de seconde zone. Personne d’ailleurs ne lui a demandé de rivaliser avec la comédie française. La tournée a eu son petit effet, c’est pas mal pour un débutant. A quand le stade de France ? Il paraît même que les contributions au grand débat national se comptent en millions. Les chiffres, les amis, toujours. Les gazettes s’affolent : « brillant », « sublime »« un pur talent », « quel homme ! » Est-ce un succès populaire ou une pièce montée par quelques courtisans ? Ici, il est vrai, les avis divergent. Certains parlent d’un exercice inédit sous la Ve République, d’autres crient au scandale et à l’imposture. Avec l’argent du contribuable, les restes de l’exception culturelle à la française, soutenir sur fonds public un théâtre de boulevards aux goûts parfois douteux. Ne nous a-t-il pas diverti tout de même le théâtreux avec ses effets de manche et son rictus de clown ? Il nous a au moins donnél’occasion de commettre quelques traits d’esprit. On a suivi le voyage. Un tour de France de la parlotte au milieu des grisonnants et des cordons de CRS. Un jouvenceaux lui a même offert une brioche.

 

  • Les premières manifestations en novembre, l’inventivité de cette révolte, ne laissaient pas forcément présager que nous allions revisiter les grands classiques de l’opéra-bouffe. Ou peut-être s’agit-il d’une performance d’avant-garde, plus proche du situationnisme, de la dérive expérimentale, que de l’opera buffa. Cela dit, le duo Schiappa-Hanouna, intermezzo et mascarades, marqua les esprits. Entre deux séances de gaz lacrymogène, le pur grotesque trouva sa place pour offrir à l’ensemble un équilibre qui put plaire aux esthètes. Ce trait de la bouffonne marquera les mémoires : « je trolle le système ! » Pour le prochain grand débat national, je suggère que ce syntagme fonctionne comme un rituel. La bouffonne Schiappa, chapeau à clochettes et hautes bottes, passerait devant le théâtreux de province en gloussant : je trolle le système, je trolle le système ! Le public à coup sûr rirait plutôt que d’enfiler, le samedi, son gilet. Que toute cette mascarade de débat serve au moins à cela, à divertir le peuple, comme jadis il l’était. Le peuple, les amis, n’est pas bien regardant. Il veut du bon spectacle pas des faux enseignants, des pseudo philosophes ou des cuistres rampants. Peut mieux faire je dirais.
  • Je lis ici ou là d’étonnants journalistes. Ils se demandent gravement ce qu’il peut en sortir. Les conclusions de la chose arriveraient bientôt ? C’est à se demander si eux aussi, ma foi, ne font pas tous partie de ce piètre opéra. Le rappel peut-être, est-ce encore dans la pièce ? Etes-vous donc sincères en pensant qu’il pourrait sortir de tout cela autre chose que des pets ? Non, quand on joue une pièce en plaçant sur la scène des bouffons déguisés en hommes politiques, menteurs impénitents d’un pouvoir qui pourrit, il est bon d’assumer de jouer la comédie. A ce prix, je l’accorde, l’entreprise est jolie. Elle se gâte quand les torses se bombent en rappelant la loi sans enlever la clochette, en prenant la bouffonnerie au sérieux et le public pour un parterre de gueux dépourvu des vertus que l’on s’accorde à soi.

 

  • La bouffonne et sa cloche n’a rien à dire au peuple. Personne ne lui demande d’éclairer le parvis ou de faire la synthèse dans son petit esprit. Puisqu’ils sont là pour ça, pour jouer la comédie, Hanouna, Macron, Schiappa et compagnie, en masquant le cynisme de leur économie, qu’ils saluent le public et qu’ils quittent la scène. Lumière, rideau, la comédie s’achève. Des coulisses on entend d’un son déjà lointain : je trolle le système, je trolle le système. Et puis plus rien.

La déséducation nationale : entre la rage et l’abattement

La déséducation nationale : entre la rage et l’abattement.

(Bourse du travail, 19 mars 2019, journée de grève)

  • Hier soir, après une importante manifestation à Bordeaux portée par les enseignants du primaire (253 écoles fermées en Gironde), une réunion était organisée à la Bourse du travail. Entrés par une porte latérale rue Jean Barguet (salle 305, un numéro de téléphone sur une feuille A4 scotchée sur la porte « si porte fermée »), nous nous sommes retrouvés dans une immense salle déserte. Après avoir déambulé quelques minutes, nous finîmes par trouver le bon escalier. Nous étions trois à cet instant précis. Certainement pas celui qui donnait accès au grand amphi cadenassé (photo ci-dessus) mais un escalier latéral. Quelques sacs de ciments étaient posés au sol, des tracts, quatre chaises dépareillées. Le temps d’une déambulation esthétique et mélancolique dans un lieu relégué aux journées du patrimoine et aux conciliabules. Alors que plusieurs milliers d’enseignants venaient d’arpenter Bordeaux, nous nous retrouvions, une petite vingtaine, pour essayer de donner sens à cette journée de grève.

 

  • Une petite vingtaine oui. Des représentations de l’école primaire, du collège, du lycée. Ce qui devrait être un débat public, ouvert aux citoyens, très au-delà des professions de l’éducation, prend ainsi la forme d’un tour de table au troisième étage d’une bourse du travail déserte. La disproportion entre le nombre de manifestants l’après-midi et le petit groupe réuni à 18h est à l’image de ce qu’est devenu le débat public quand il n’est pas enrégimenté par les faiseurs de spectacle. Autrement plus porteur pour les egos bouffis de vociférer sur un plateau que de prendre la mesure exacte de ce que nous vivons in situ lorsqu’il s’agit de donner une forme à une contestation politique qui a pourtant tout du salut public.

 

  • La question est tenace : comment nous faire entendre ? La grève ? S’il s’agit de battre le pavé en prenant bien soin de n’en jeter aucun avant de reprendre le lendemain comme si rien ne s’était passé, il est légitime de douter de son efficacité. Mettre 20/20 jusqu’à la fin de l’année ? Comment assumer cette position jusqu’au bout sans pénaliser les élèves, créer des formes d’injustice en contradiction avec les valeurs de la République auxquelles les professeurs sont autrement plus attachés que les merdeux communicants, les poulbots du vide et les marchands de bouillie qui prennent des décisions dont ils n’auront jamais à subir directement les effets. Démissionner de la fonction de professeur principal ? Pour quels effets politiques ? Objectivement, l’écrasante majorité des enseignants du primaire, du collège, du secondaire ont l’intime conviction et les preuves certaines d’être pris pour des demeurés par un gouvernement qui n’a qu’un seul objectif : économique. Derrière cet objectif, un vaste mouvement historique qui consiste à privatiser le marché éducatif, ce que veulent les lobbyistes de l’Union européenne. Les dossiers sont connus, disponibles à qui veut se donner la peine : cours à distance, logiciels de formation, plateformes de contenus, coaching etc.

 

  • La question est simple et doit être simplement posée : avons-nous les moyens de lutter contre la privatisation du « marché éducatif » ? J’ai des doutes. Pas plus que nous avons les moyens d’imposer une critique sérieuse et instruite à des hommes capables d’affirmer sans ciller que la suppression des directeurs et directrices d’école augmentera leur rôle ou que la fin des mathématiques dans le tronc commun renforcera l’enseignement des mathématiques. En face d’individus qui n’ont que faire de la réalité, de la vérité, qui vous vendent de la merde en la présentant comme une épice rare et fine, les conditions de la lutte politique sont faussées. C’est ainsi qu’une majorité d’instituteurs, de professeurs, d’universitaires (ceux qui ont encore un reste de dignité) finit par baisser les bras. A quoi bon ? A quoi bon se réunir dans une salle du patrimoine pour faire des constats aussi désespérants ? A quoi bon perdre une journée de salaire pour s’entendre dire par des laquais médiatiques que les professeurs prennent « le public en otage ».

 

  • Alors oui, nous oscillons entre la rage et l’abattement. La rage qui donne encore la force de se battre pour un idéal d’instruction dévoyé, la rage en face de ceux qui se croient plus malins que les autres, les cyniques du nouveau monde, les crétins aussi, tous ceux qui confondent leur petite malice avec les intérêts supérieurs d’une nation. L’abattement de se dire que la bourse du travail sera bientôt une galerie marchande, une énième succursale à fripes, dans trois mois, dans trois ans. Peu importe, c’est le sens de la grande marche en avant. L’abattement quand on constate que l’intérêt général ne vaut pas la peine de bouger son cul mou de démocrate, à 18h, l’heure de l’happy hour.

 

  • Le policier avec qui j’ai discuté longuement vendredi soir alors que le ministre de l’éducation nationale derrière la porte venait animer une causerie sur le climat a sûrement raison : notre génération va fermer la boutique avec l’assentiment de sa frange la plus adaptée. Les Enthoven and co, les Van Reeth et consort, les Couturier bis et les Barbier stériles (un panel, j’en ai bien d’autres) qui font les beaux sur les planches du grand théâtre de la vanité. Que tout disparaisse les amis, que l’éducation nationale devienne l’Acadomia publique côté en bourse (pas celle du travail) quand les intellectuels font tapis en écoutant comme des oies pleines les directives du poulbot en toc. Mais n’oubliez pas une chose mais bons amis : la caste des préservés ne pourra pas vivre sur la lune ou sur mars. Ce que vous n’avez pas fait aujourd’hui pour défendre ce qui peut l’être encore fera partie de l’addition à payer par vos enfants demain.

L’hubris de Macron et de ses mainates

L’hubris de Macron et de ses mainates

  • L’argent n’est le nerf de la guerre que pour ceux qui déclarent la guerre à ceux qui en manquent. Le discours économique triomphe à partir du moment où l’on croit faussement que tous les problèmes posés par le gouvernement des hommes peuvent s’y résoudre. Ce qui est faux. Une vie d’homme ne sera jamais la somme de ses comptes, de ses dettes ou de ses crédits. Autant il est possible, et peut-être souhaitable, de ne pas être multi millionnaire pour avoir une vie digne, autant il est impossible de s’adresser aux hommes que l’on gouverne dans les seuls termes de l’économie, sans s’adresser aussi à leur dignité.

 

  • Dire d’un homme qu’il ne parle pas comme un gitan, utiliser le sobriquet « jojo » pour qualifier ce que l’on croit être le bas peuple, laisser entendre que des centaines de milliers de citoyens français sont manipulés par quelques puissances occultes, voilà pour l’indigne. L’économie vient après, bien après. Emmanuel Macron représente à lui seul, en partie à son corps défendant, une forme évidente de mépris, une morgue certainement inédite à ce niveau de responsabilité politique. Mais il serait injuste de ne pas voir dans ce mépris la signature d’une époque. A partir du moment où toute alternative est exclue, où le mot « révolution » accompagne la campagne publicitaire d’un nouveau shampoing, du dernier téléphone portable ou le livre de campagne d’un candidat, la réussite sonnante et trébuchante, celle des places et de la visibilité sociale ne peut plus être contestée par d’autres critères que ceux de la réussite. Circularité.

 

  • « C’est trop ». Si je devais trouver une formule pour résumer ce qui vient de la rue les samedi après-midi, ce serait celle-ci. Trop de privilèges, trop d’arrogance, trop de répression, trop de passe-droits, trop d’impunité, trop d’exploitation, trop de mépris. Ceux que le commérage caniche présente comme des extrémistes sont aussi ceux qui en appellent à une limitation des excès de l’homme. En face ? « Sky is the limit ». Une phrase démente prononcée par un dément aujourd’hui président de la république française. Un dément soutenu par une kyrielle de déments qui ne trouvent pas à redire à ces slogans de la démesure humaine, cette hubris dont les grecs savaient qu’elle était la cause de tous les maux. Otos et Ephialtès, ces géants qui entreprirent d’escalader le ciel, en subirent les conséquences, attachés à jamais à une colonne entourée de serpents. Ajoutons la chouette qui hulule au-dessus de la tête de ces démesurés.

 

  • Cette morgue, cette hubris contemporaine, n’entreprendra aucune escalade héroïque, n’ayez crainte. La mythologie agrémente la culture et il serait discourtois d’y faire référence pour autre chose que l’assaisonnement insignifiant d’une causerie lettrée. L’hubris moderniste est stérile, rabougrie, minable. Ces petites phrases lancées à la volée, reprises en écho par les nouveaux mainates du vide, éditorialistes pour l’espèce, n’expriment au fond que la démesure du moi. Emmanuel Macron est le fils de son temps, du fric et de la frime et il est vain d’aller chercher quelque chose de consistant derrière une vacuité qu’il ne peut pas, hélas pour lui, toujours étouffer.

 

  • Un peu de tenu lui hurle le peuple les samedi après-midi, un peu de décence. Mais au nom de quoi les vainqueurs de la lutte des places devraient-ils entendre cette adresse ? Qu’est-ce qui les oblige ? Regardez l’anti-barbare philosophe de Marrakech, pour quelles raisons se limiterait-il ? De serviles animateurs lui tendent encore le micro quarante ans après ses premières pitreries anti-totalitaires. Regardez cette animatrice d’un talk-show politique qui agrémente d’un « bam » buccal et d’un rictus débile les propos méprisants d’une chargée de communication, secrétaire d’Etat n’ayons peur de rien, à l’adresse d’un homme politique qui a recueilli plus de deux millions de suffrages dans une élection présidentielle. Qu’est-ce qui autorise cette petite femme à se comporter de la sorte ? Si des speakerines peuvent se permettre de telles sorties, pour quelle raison se plaindre d’un président de la République que affirme que les « gitans ne parlent pas comme ça » ?

 

  • Nous sombrons de moins en moins lentement mais sûrement. Nous sombrons pour être incapables de faire valoir un autre ordre de mesure que celui de l’argent. Nous mesurons tout ou presque en termes quantitatifs, incapables de faire encore valoir un ordre limitatif de la qualité. C’est aussi pour cette raison, comme un acte politique de première urgence, qu’il faut rappeler les cuistres à la réalité de leur cuistrerie. Emmanuel Macron occupe une fonction respectable mais l’homme est tout petit. Dans un paradoxe qui révulse les encore plus petits que lui, la défense de la dignité de la fonction vient moins de l’Elysée que de la rue. Les citoyens français attendent autre chose qu’une clique de baudruches qui se prennent pour Otos et Ephialtès mais qui n’auront droit, à la fin de cette sinistre farce, ni aux serpents ni à la chouette. L’Hadès des sans-noms leur ira très bien.

Le gilet jaune en singe

Le gilet jaune en singe

  • Samedi après-midi, dans la rue de la consommation par excellence, la rue Sainte-Catherine à Bordeaux, entre la place de la comédie et la place de la victoire, le défilé a pris une étrange allure. Au centre de la rue, des hommes et des femmes en jaune en train d’interpeller tous ceux qui les regardent comme des bêtes curieuses sur les côtés. Un slogan : « Rejoignez nous, ne nous regardez pas ». Sur les côtés, de part et d’autre de la rue, les badauds filment les manifestants. Le ténia fluorescent perturbe l’ordre de la consommation et offre aux passants le spectacle improbable d’une contestation politique à l’heure du péristaltisme mou de la conso somnambulique. Les commerces baissent leurs vitrines, un apeurement loufoque se donne lui aussi en spectacle derrière les grilles. Qui est au zoo ? Qu’est-ce qu’enfiler un gilet jaune dans un contexte où la pulsion scopique domine toutes les autres ?

 

  • Accepter le stigmate. Se présenter volontairement aux autres comme un « perdant » dans une société de « gagnants ». Pour une majorité d’entre eux, les spectateurs sur le côté, sourires aux lèvres, portable à la main, ne sont pas mieux lotis que ceux qui défilent. Une manifestante à gilet, plus excitée que les autres, adresse un « vous êtes ridicule » à une femme qui l’a filme, saute sur place, la filme en train de filmer, imite un singe en cage. Ionesco n’est jamais très loin.

 

  • Le tour de force des Macron and co est d’escamoter les conditions réelles d’existence au profit d’un ordre fantasmatique de réussite ou d’échec. Quand un président de la République peut affirmer, dans un tel contexte, soliloque devant un parterre de maires, que « la mise en capacité de chacun est une part de la solution pour lui-même » (1), le port d’un gilet jaune s’apparente à une mise en incapacité provocante. Dans une société où il est de plus en plus difficile de se situer, enfiler un gilet jaune revient à dire : « je suis là les amis. Excusez ce peu que je suis mais je suis ce peu ». L’exact opposé du fantasme irréaliste de se croire libre dans un état d’aliénation consommé. L’expression d’une prise de conscience individuelle qui permet à des catégories socio-professionnelles de marcher ensemble sans contradiction.

 

  • Les chroniqueurs sans idées mettent en avant le caractère disparate de ces marches mais omettent, par sottise et impuissance imaginaire, de préciser l’acte commun de conscience qui consiste à accepter, dans l’espace public, une forme d’échec. Les slogans sexualisés ici sont symptomatiques : « tu ne nous baiseras plus Macron ». Encore faut-il reconnaître s’être fait « baiser » au moins une fois dans le dit jargon. A côté du courage réel, accepter d’endosser ce qui peut être visé par « les armes administratives » (Nunez, Castaner), le courage symbolique de s’énoncer sur une modalité négative est évident. Rappel, au milieu des consommateurs étonnés, de l’ordre du travail dans une société qui le refoule. Les badauds de la rue Sainte-Catherine travaillent aussi mais d’un travail à ce point frappé d’indignité qu’il est préférable de le cacher. Plutôt s’afficher, sourire narquois aux lèvres, avec des gros sacs de courses un jour de soldes pour feindre d’en être.

 

  • Suis-je légitime en enfilant le fameux gilet ? Ceux qui ne se posent pas la question sont aussi ceux qui posent le plus de problèmes à l’ordre des simulacres. Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas aussi consommateurs. Cette grille de lecture exclusive (la revendication d’un droit à consommer) arrange les pseudo analystes divertisseurs de la déréalisation ambiante. Si la contestation des gilets jaunes est une contestation de consommateurs, que demande le peuple ? Plus profondément, comme en témoigne cette saynète du zoo humain, le gilet jaune en singe renvoie le négatif à cette société des « gagnants » (qui n’est d’ailleurs plus une société mais un modèle d’individualisation de la réussite).   Il lui rappelle que nous sommes tous situés dans une société déterminée, que l’on ne flotte pas, que le fake de la « startup nation » a duré.

Le gilet jaune en singe est un situationniste qui refuse de se laisser dériver au gré des simulacres de réussite des nouveaux maîtres du temps.

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Macron, Souillac, 18/01/19. Insondable comique circulaire de cette formule.

Réponse à la lettre du président Emmanuel Macron

Réponse à la lettre du président Emmanuel Macron

« Pour moi, il n’y a pas de questions interdites. Nous ne serons pas d’accord sur tout, c’est normal, c’est la démocratie. Mais au moins montrerons-nous que nous sommes un peuple qui n’a pas peur de parler, d’échanger, de débattre. »

Emmanuel Macron, Président de la république, le 13 janvier 2019.

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  • Où en sommes-nous ? Depuis deux mois, tous les samedi, des dizaines de milliers de français enfilent un gilet jaune et défilent dans la rue. Ils continueront samedi prochain. Ce mouvement populaire n’a pas de précédent dans l’histoire récente, le soutien qu’il reçoit est massif, les problèmes qu’il pose fondamentaux.  Ce soir, après lecture de cette lettre aux français, nous savons pourtant que ce mouvement finira mal. La raison est simple :

la gravité de ce qui est en train de se passer en France échappe totalement aux dirigeants de ce pays.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, en pleine journée, des centres-villes, des places publiques, des ruelles bondées, des lieux de passage sont aspergés de gaz lacrymogène pendant des heures. Des grenades sont lancées, de violentes détonations retentissent, des groupes de policiers équipés d’armes « semi-létales » arpentent les rues en courant, des cars de CRS se massent ici ou là, bloquent des quartiers entiers. Tout cela au milieu d’une foule hagarde.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des citoyens français se retrouvent mutilés, gravement blessés dans des ruelles commerçantes transformées en zone de guérillas urbaines. Certains perdent un œil, une main, d’autres auront des séquelles pendant des mois, d’autres encore à vie. Des balafres au visage, des plaies de guerre aux jambes, à la tête. Hier encore, un jeune homme de quinze ans, équipé d’un sac de courses, recevait au visage un tir de flashball. Six heures d’opération, la mâchoire en bouillie, des cicatrices à vie. Au mauvais endroit, au mauvais moment.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des fonctionnaires de police sont pris à partie, caillassés, sommés de gérer l’ingérable, de canaliser des fins de manifestations compliquées, dans des conditions souvent périlleuses, au milieu de la population. Ils obéissent à des ordres et doivent y répondre tout en étant priés de ne pas trop compter les heures supplémentaires. Pour une écrasante majorité d’entre eux, ces hommes et ces femmes n’éprouvent aucun plaisir à être là tous les week-ends en face d’une situation inextricable. Les exactions manifestes d’une minorité d’entre eux les accusent tous. Ils doivent aussi faire face à l’indignité morale.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des journalistes de terrain, souvent mal payés, aux emplois précaires, sont pris à partie par des individus excédés. Certains sont molestés publiquement obligés de fuir, de se cacher, de dissimuler les logos de leurs caméras. Les images qu’ils prennent sont pourtant prises cent fois, les téléphones portables sont partout. Certains prennent des risques, reçoivent des grenades dans les jambes ou subissent des violences verbales de la part des forces de l’ordre. Ils ne sont pas sur les plateaux de télévision des cuistres poudrés, ils n’écrivent pas non plus les éditos de la presse quotidienne ou hebdomadaire mais ils deviennent « le système ».

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des bénévoles prennent des risques pour soigner les blessés. Casqués, en blanc, ils n’échappent ni aux gaz ni aux grenades. Ils extraient, parfois difficilement, des individus choqués, le visage en sang, pratiquent les premiers soins, s’enquièrent de l’état de santé des personnes à défaut d’une autre forme d’assistance, celle des fonctionnaires de l’Etat, pourtant encadrée par la loi.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des dégradations urbaines, des poubelles brûlées, des vitrines brisées. Qui ne se préoccupe pas de l’endroit où il a laissé son scooter ou son vélo ? Les transports en commun sont perturbés, arrêtés. Certains commerces baissent leur rideau à 17 heures, d’autres ferment toute l’après-midi.

En réponse à cette situation catastrophique, les français auront donc droit à une lettre les invitant à participer à un « débat ».

 

  • A quel point d’effondrement du politique en est-on arrivé pour croire qu’une telle situation pourra se régler de la sorte, avec un débat ? Les raisons qui ont conduit à cette situation inédite sont les mêmes qui conduiront à rejeter massivement cette lettre du président de la République. De quel degré de cynisme ou de naïveté faut-il être habité pour croire qu’une telle sauce peut éteindre un tel feu ?

 

  • On me dira que les hommes de bonne volonté veulent l’apaisement et qu’une telle réponse à la lettre du président de la République est le contraire d’un apaisement, plutôt une invitation à la poursuite irresponsable de cette situation dramatique. Disons que ce sera ma participation au débat national, ma contribution puisque, paraît-il, toutes sont bonnes à prendre.

 

  • Etant entendu « qu’il n’y a pas de question interdite », voici donc les miennes. Pourquoi, en face d’une responsabilité historique, un président de la République élu au suffrage universel dans une soi-disant grande démocratie européenne est incapable d’être à la hauteur ? Comment se fait-il que notre système politique, celui qui promeut les dirigeants de notre pays, accouche d’une telle faiblesse ? Combien de temps encore allons-nous supporter des institutions, celles de la cinquième République, capables de concentrer un tel pouvoir dans d’aussi petites mains ?

 

  • Il n’y a pas lieu de faire le malin ou quelques bons mots sur cette lettre quand la tristesse domine, celle de voir un grand pays sombrer dans une telle médiocrité. Nous payons aujourd’hui très chère une forme de démission collective. Emmanuel Macron signe cette lettre mais nous en sommes tous les co-auteurs. Cette médiocrité est aussi la nôtre individuellement. Que s’est-il passé en France pour que nous en soyons là, à lire cette prose irréelle, ce tract de campagne électorale, dans une telle situation historique ?

 

  • Il n’est que temps de se ressaisir  politiquement, de réfléchir à qui nous accordons nos suffrages et pourquoi, de retrouver une exigence intellectuelle, une forme de probité républicaine quand il s’agit de penser le bien commun. Aucun homme politique ne peut le faire à la place des citoyens. Aucun.