Jean-Luc Mélenchon et les nantis Lumières

Jean-Luc Mélenchon et les nantis Lumières

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« Le choix de notre génération, c’est de poursuivre le rêve des Lumières parce qu’il est menacé. »

Macron, 19 avril 2017, Nantes

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  • Sur le bureau, le hors-série de Philosophie magazine – 7,90 euros, le prix d’une pinte de bière en terrasse au soleil. Dans le jargon, du matériel pour la critique de la critique. Le titre est alléchant : « Les anti-lumières. Ils ne croient pas au progrès. Ils méprisent la démocratie. Ils sont de retour. » Les noms : « Barrès. Baudelaire. Chateaubriand. Heidegger. De Maistre. Maurras. Nietzsche. Sade. Carl Schmitt. » L’illustration : Le voyageur contemplant une mer de nuage de Friedrich Caspar David, un classique. Page 3, dans la préface du magazine en question intitulée « Avis de tempête », le rédacteur en chef, Sven Ortoli conclut : « C’est la peur du vide qui lie l’abîme au sommet. Et si les anti-Lumières ont encore tant d’échos aujourd’hui c’est parce qu’ils disent cette peur de la fragmentation et du déracinement ; cette peur d’êtres devenus, selon le mot de Lukacs, des sans-abri transcendantaux. Entendre cette peur, c’est défendre les Lumières. Et la démocratie. »  La messe est (déjà) dite : il s’agit donc d’entendre les anti-Lumières qui méprisent la démocratie pour défendre les Lumières et la démocratie. Je regrette déjà ma pinte au soleil.

 

  • Samedi 16 avril, Jean-Luc Mélenchon réunissait, autour de son nom et de son verbe, soixante-dix mille personnes à la prairie des filtres à Toulouse. Des gens. J’y étais avec un ami. D’abord par nostalgie, par goût de la critique ensuite. C’est en effet dans l’herbe de la prairie des filtres à Toulouse que j’ai découvert l’Ethique de Spinoza, lu L’essence du christianisme de Feuerbach, annoté, sur un banc, à quelques mètres de la Garonne, de nombreux dialogues de Platon. Magnifiques souvenirs d’une licence de philosophie à l’Université du Mirail, de ce temps libre entre deux cours, de ces plages vides que la lecture remplissait si bien. Je découvrais, volontairement seul, la puissance de l’esprit. Les professeurs de philosophie que j’ai pu rencontrer depuis m’ont tous fait part, avec une certaine nostalgie, du charme évanoui de leurs premières découvertes philosophiques. A la prairie des filtres, non loin du Pont neuf – le pont le plus ancien de la ville – j’ai compris que la nouveauté du jour était déjà en ruine à côté des textes de Platon ou de Nietzsche. C’est là aussi que j’ai su clairement que j’enseignerais la philosophie afin de transmettre à d’autres ces trésors de puissance imprimée.

 

  • Vingt ans après, dont dix-sept à enseigner la philosophie, le meeting de Jean-Luc Mélenchon avait pour moi des allures de pèlerinage. Un pèlerinage à rebours. Inutile de chercher ce jour-là un banc libre et isolé. « Un seul troupeau, tous sont égaux » – Nietzsche. Curieux troupeau tout de même. Qu’aurait pensé Platon de tous ces φ ? Affiches, autocollants, boudins gonflables, drapeaux, jusqu’au φ géant projeté sur la scène de l’orateur comme les objets artificiels le sont dans la caverne du Livre VII de la République ? Du discours ensuite, de cette référence à la philosophie grecque, aux origines de la démocratie sur un grand écran à simulacres. Tous ces yeux tournés vers la scène. Tous ces bras portant des φ multicolores. Toutes ces oreilles attentives qui apprennent que Giordano Bruno fut brulé il y a quatre siècles, à Toulouse, pour des histoires de scarabées et d’univers infini. Pas un bruit, aucun chahut pendant la leçon dans cette classe surchargée. Il m’a suffit pourtant d’un petit effort d’imagination pour repenser à ma lecture de Platon, il y a vingt ans, à deux pas de cette scène politique. Non pas pour me demander sottement si Mélenchon était un sophiste ou un philosophe mais pour me rappeler, en pratique, qu’il n’y avait jamais eu hier de politique sans éducation et qu’il n’y aura pas demain d’éducation sans une forme de transcendance. Un air de Platon et de Gorgias chez Jean-Luc Mélenchon. Un mélange peut-être. Le φ de sa campagne électorale n’est pas simplement un logo facile à dupliquer qui évoquerait, en clin d’œil,  les origines grecques de la démocratie mais une contestation par le signe de la prétention révolutionnaire de faire table rase. Quoi de plus conservateur que d’en appeler aux grecs anciens ?

 

  • Le discours de Jean-Luc Mélenchon n’est justement pas révolutionnaire mais romantique utopiste. Révolution ! – dois-je le rappeler ? – c’est Emmanuel Macron. Contrairement à ceux qui sont en marche vers leur propre néant, il met en avant les ruines du passé, un autre lieu, il s’accroche à la possibilité utopique d’élaborer encore, depuis notre fond gréco-occidental, une transmission qui ne soit pas simplement une soumission au présent. En ce sens, son discours touche nécessairement tous ceux qui ont encore suffisamment de jugeote pour comprendre que les progressistes du jour font désormais commerce de l’uniformatisation et de la désintégration du monde commun sous couvert d’un jugement éclairé pour rembourser la dette. Ce en quoi Emmanuel Macron, la fausse queue,  devrait être ciblé comme le véritable ennemi de la démocratie. Au lieu de cela, il en devient le héros, sous les coups répétés d’une mise en spectacle médiatique devenue l’ennemi mortel de la pensée.

 

  • Jean-Luc Mélenchon – bien trop rond sur le sujet – s’il a retenu la leçon des grecs, devrait être ici beaucoup plus critique. Il reste un politique dont le discours n’échappe pas complètement au clientélisme. Son φ serait plus signifiant s’il n’était pas simplement une évocation facile de la démocratie grecque mais un rappel des exigences de la philosophie dans la cité. C’est philosophiquement que Macron, et sa suite de fossoyeurs de la transcendance politique, doit être ridiculisé – comme le divin Socrate a pu le faire en son temps face aux ennemis démagogues de la justice dans la cité. C’est encore philosophiquement que les outres vides de la communication d’ambiance doivent être humiliées – car les anguilles sont de plus en plus difficiles à réfuter avec les armes conventionnelles de la raison critique. C’est toujours philosophiquement qu’il faut comprendre pourquoi celui qui introduit un écart entre l’être et le devoir être fait figure aujourd’hui, sous le nom d’extrême, de dangereux ennemi de la démocratie.

 

  • Peter Sloterdijk, dans le même magazine, donne un début de réponse à ce renversement complet : celui qui s’efforce de penser encore à partir d’une tradition passe pour un dangereux extrémiste quand les plus creux promoteurs de la soumission au service d’eux-mêmes font figures de démocrates tempérés. A la question (douteuse) de savoir si nous assistons à « un retour au sommeil de la raison », Sloterdijk répond : « Je crois que le grand problème aujourd’hui n’est pas cette fausse conscience dont parlait Adorno, mais plutôt la fatigue, la paresse et la résignation : tous les outils critiques sont à notre portée, mais on ne s’en sert plus. » S’en servir, c’est prendre le risque de l’isolement, le risque (dérisoire cela dit en passant) de ne pas avoir de « critique médiatique », comme me le rappelait Maxime Catroux responsable sciences humaines chez Flammarion. Ceux qui pourraient s’en servir – car il faut tout de même quelques compétences – préfèrent de loin occuper des postes subventionnés d’animateurs médiatiques critiques ou faire fructifier une spécialisation universitaire chèrement acquise. Ce sont les nantis Lumières. Pour eux, Sloterdijk ajoute : « On reste dans une pénombre intellectuelle. On se nourrit de rumeurs, d’opinions vagues. Cette démoralisation me paraît le véritable ennemi. C’est un fatalisme post-historique qui s’appuie sur la conviction qu’on a tout essayé, que rien n’a abouti, et qu’on doit désormais laisser faire. »  Le progressisme est aujourd’hui l’autre nom de ce laisser faire. Le progressisme est notre nouveau fatalisme.

 

  • Les nantis Lumières sont les impuissants malins du nouveau monde. Ils n’ont plus aucune force. S’ils bavardent encore dans le micro, aucun souffle ne sort de leur voix. Ils observent le tribun utopiste et jugent sa faconde comme une déviance suspecte. Une menace. Quant au φ, il représenterait pour eux un snobisme hermétique. Leur raison critique, usée jusqu’à la corde, décèle les germes d’un autoritarisme latent. Ils préfèrent de loin un angelot asexué qu’une parole incarnée. Beaucoup moins inquiétant. Fins connaisseurs des échecs du passé, ils vous rappellent 1983, 1968, 1917. Les nantis Lumières sont revenus de tout. Ils sont les grands comparants et vous proposent d’entendre la peur des anti-Lumières pour aller de l’avant, de mettre un peu de noir dans le blanc et « en même temps » (Emmanuel Macron) du blanc dans le noir. Les fantaisies platoniciennes de Jean-Luc Mélenchon, avec son φ et son scarabée, sont autrement plus réjouissantes politiquement que le barbouillage marketing et les mises en dette de ces âmes grises.

 

« L’enjeu est donc d’inventer un récit qui incorpore la raison critique et qui soit vraiment habitable. »

Peter Sloterdijk, avril 2017

 

 

 

 

Hitler, Staline ou Macron

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  • Je m’inquiète. L’univers moral d’une large majorité de bacheliers se divise déjà en deux camps : d’un côté la DDHC (déclaration des droits de l’homme et du citoyen version logo et tee-shirt) ; de l’autre Hitler. Cette partition est claire, entérinée par l’institution et fait partie de portefeuille de compétences bachelier souhaité par le ministère. La soudaine percée de Jean-Luc Mélenchon risque pourtant de perturber ce bel ordre. En effet, l’élève devra désormais s’orienter entre Hitler, Staline et un troisième, le représentant officiel de la DDHC. Cette élévation brutale du niveau général nous fait courir le risque d’une désorientation des repères. Combien de directives, de B.O., de lettres de cadrage ont été nécessaires pour mettre de l’ordre dans l’univers moral de cette jeunesse à la dérive ? Je dois l’admettre,  les résultats sont à la hauteur : la DDHC, oui ; Hitler, non. Combien faudra-t-il demain de plans de formation, de lettres de mission, d’audits sur l’évaluation pour arriver à atteindre cet objectif humaniste de premier ordre : Hitler, non ; Staline, non ; la DDHC, oui ? Sans moyens supplémentaires, sans un effort colossal pour l’école de l’égalité citoyenne humaniste, je crains que ce nouvel objectif soit inaccessible.

Le vote utile

Le vote utile

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  • Il ne suffit pas de voter encore faut-il voter utile. Tactical voting diront les plus malins. Pour les paumés en revanche, les dernières sondées indiqueront comment voter utile pour faire barrage aux extrêmes. A contrario, le vote inutile, dit aussi vote de plaisir ou d’agrément, ne fait barrage à rien et assure même la victoire du camp honni. Vote de collabo qui s’ignore, vote imbécile et coupable quand la menace gronde. Le chantage à l’utilité n’est pas propre à la démocratie médiatique spectaculaire marchande mais se retrouve dans de nombreux secteurs de la vie publique. Vous repérerez ainsi au premier coup d’œil les bureaux de postes inutiles dans les campagnes, les aides soignants inutiles dans les hôpitaux, les matières inutiles à l’école, les services inutiles un peu partout. « La philosophie, est-ce utile ? » Cette phrase rituelle, tenue pour profonde par l’élève qui la pose en début d’année,  fait de l’utilité le juge absolu de tout effort de pensée. Utile, on prend ; inutile, on zappe.

 

  • L’utilité se présente toujours comme une fonctionnalité neutre, désintéressée. Voter utile, c’est se placer ainsi au-dessus des conflits partisans, accepter de mettre ses convictions de côté pour servir une cause supérieure. Faire de nécessité vertu. Renversement dans lequel la fonctionnalité pratique prend le dessus sur toute considération de valeur. L’efficacité d’abord. Voter utile, c’est devenir enfin adulte en sachant classer les priorités. Ce qui fait du vote utile une étape transitoire vers la remise en question de l’utilité du vote. En effet, ne plus voter, autrement dit faire en sorte que des institutions modérées démocratiques citoyennes sociales et libérales se perpétuent sereinement, reste la meilleure façon de ne pas prendre le risque des conséquences néfastes d’un excès de votes inutiles. C’est bien fait, les sondées sont justement là pour cela. Contrairement à ce que répètent quotidiennement les cacatoès fraîchement sortis des écoles de journalisme de l’information utile, les sondées ont pour première fonction de rendre le vote inutile. Le matraquage opère. Jusqu’à abrutissement des masses indécises, les sondées dessinent les limites de l’utile et de l’inutile, cartographient le territoire politique de l’utile et du dérisoire.

 

  • Dieu est unique ; le diable est légion. Vote utile d’un côté ; vote utopique, romantique, de contestation, de rejet, de colère, de refus, de protestation, vote avertissement, vote sanction, vote en caoutchouc de l’autre. Le vote utile entérine l’existant. C’est un vote de validation qui paraphe la soumission à l’ordre des choses et des rapports de force en présence. Un oui franc et massif aux pourcentages et aux sondées du peuple. Vote de résignation malicieuse et d’acceptation rusée aux diverses  techniques de scénarisation du corps politique et de mise en spectacle du peuple. L’élection n’est un piège à con que pour celui qui croit que le vote changera quelque chose. Alors autant voter pour celui qui va gagner. Non?

 

  • Le vote utile sait à quoi s’attendre, il est déjà au-delà. Le dernier homme de Nietzsche et le vote utile ne font qu’un. Une définition s’impose : le dernier homme est celui qui votera utile le plus longtemps. Que le vote utile ne soit qu’une construction médiatique, qu’un consensus factice d’information-production de l’opinion publique, ne semble pas déranger outre mesure. Peu importe les généalogies et les pensées de derrière, les critiques maussades et les constats alarmants sur l’anéantissement du jugement. Le vote utile a pour lui la force de l’évidence et du bon sens. Les débats télévisés sont massivement suivis, les tweets tombent en cascade, la démocratie est bien vivante. Votons donc utile pour que tout cela dure encore longtemps.

Election de Mister France

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  • Le psychodrame électoral bat son plein. Un défilé de gueules, de tronches et de costards agrémenté de gros chiffres, de quantification budgétaire, d’économies, de dépenses, de chiffrages pour le sérieux.  Casting présidentiel – la formule tourne sur les chaînes infos – sur fond d’éléments de langage, de formules-chocs, de propositions repères : nouveau logiciel, présidentiabilité, sortie de crise, rassemblement, calendrier juridique. Millions et milliards d’euros sont de sortie. Bouillasse d’avocats, guacamole éditoriale, minestrone en débats et  analyses en gratins. Une foire aux egos qui sert au mieux la mise en spectacle quotidienne du grand show quinquennal. Une armée de cacatoès délavés communiquent en boucle sur la chose. Menace du chômage, des extrêmes, de la dette, du déclassement, de la perte d’identité, du terrorisme. Menaces au programme. L’élection de Mister France et son décor glauque.

 

  • Bobos parisiens contre hobereaux de province, le peuple, oh bon peuple, va faire son choix. Drapeaux tricolores dans les deux camps. Les prolos cracheraient-ils dans la soupe préparée par les maîtres queue du spectacle politique ? L’heure est grave, les extrêmes sont aux portes de Paris. Le philosophe du mois éclaire heureusement la question dans le Magazine Philo Plus. L’orgie bat son plein juste avant la descente, les cent jours de grâce qui n’en feront plus qu’un. Actu oblige. Mister France portera tout : le redressement du pays, l’arthrose des seniors, l’urgence climatique, l’essorage de la dette, la purification de l’air, l’inversion de la courbe du chômage, l’espoir de la jeunesse, le travail, le loisir et le droit à l’orgasme.

 

  • Qui sera l’élu de votre cœur ? Le diarrhéique jeune péteux mégalo et ses flux d’outsiders translucides  décérébrés ? Le terrien constipé et son fief historique en cathédrales de bouses juridiques ? La flatuleuse héritière et son rictus de hyène pelée ? Le tribun ventriloque et son inutile talent oratoire météoritique ? Le spectre coprophage et sa vision brumeuse d’apparatchik frondeur ami des hommes ?  J’hésite. Non, j’ouvrirai l’annuaire le jour du choix et glisserai dans l’urne le nom d’un inconnu : Yvette Damnon, Karim Marty, Kevin Landi, Jean-Claude Pilorget.

 

  • La politique réalité surclasse définitivement  la télé réalité. Qui restera en deuxième semaine ? Dindes et dindons déchiffrent pour vous les ébats du jour, les derniers soubresauts dans le bocal. Qui reste ? Qui se retire ? Les fidèles de la première heure, les frondeurs de la dernière, vous les verrez tous, petits organigrammes animés pour mieux comprendre. La pédagogie n’est jamais très loin. Les alliances, les reniements, les confessions en off et les déclarations en prime avant de repartir à la conquête de l’électeur, dans les fiefs, sur les terres historiques.  Electeur-spectateur doublement sondé, audimat et intention de vote. Urine et selle. Avant, après, pendant. Le matin et le soir. A toutes heures. Flux quotidien de pourcentages, de courbes sur le modèle des courbes du chômage ou des indices de pollution de l’air. Météo politique ? Plutôt, lobotomie de masse, soft, design, démocratique, française. A voté.

 

 

 

 

 

L’accouchement du philosophe

L’accouchement du philosophe

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  • On appelle cela l’oseille, les pépettes, la maille. Critiquer la maille ? Eux tiquent. Socrate parlait lui du comptoir des banquiers. Un endroit peu propice, il est vrai, pour pratiquer l’art d’accoucher les esprits. La maïeutique dans le jargon. Ce quelque chose dont tu me parles, mon cher Hippias d’Europe 1, est en toi. Je ne peux, hélas, te le transmettre. Mon savoir n’est pas un fluide qui pourrait couler de mon bocal dans le tien. Souviens-toi de la réponse de Socrate à la demande d’Agathon dans le Banquet : le savoir ne se transmet pas par osmose et diffusion capillaire. On ne remplit pas des vases, mon cher Hippias d’Europe 1. Ce n’est pas comme cela que ça marche. Non, il te faut pousser. L’accouchement de ta vérité sera un tantinet plus violent. Elle sortira de ta tête comme Athéna sort de celle de Zeus. Je ne peux, tel Héphaïstos, le fils difforme et forgeron, que te fendre le crâne à coups de hache pour provoquer la chose. Il te faudra malgré tout pousser fort, aller chercher loin dans ton esprit, te défaire de ton image. Tu peux le faire, cher Hippias d’Europe 1, tu en as les capacités. Il est possible que les flatteries du monde aient légèrement ramolli ton esprit mais il serait dogmatique de préjuger de ta force. Ce jour-là, le jour de ton propre accouchement en direct, nous pratiquerons l’amphidromie. Dans une messe païenne et joyeuse, forcément critique, nous chanterons ta valeur. Jamais plus tu ne demanderas que l’on t’apprenne quoi que ce soit avant de répondre. Tu répondras de toi-même. Tu auras enfin vaincu la maille dans les douleurs de l’enfantement. Tu seras philosophe. En attendant ce jour béni, je t’en conjure, pour le soin de ton esprit et le bien de la cité, pousse encore.

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Nathan Epherlove est-il Fidel ?

Nathan Epherlove est-il Fidel ?

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  • En l’état, il ne se passera plus rien – à l’exception de notre propre disparition, bien sûr. Cette disparition intellectuelle finira d’ailleurs elle aussi par passer inaperçue. L’océan publicitaire tautologique s’étend désormais à perte de vue. Sa capacité à engloutir est sans limite. D’aucuns ont pu me reprocher de ne plus faire de la Philosophie (majuscule oblige), de privilégier la polémique ou de viser directement le bonhomme. Creusons.
  • La philosophie de notre temps ne peut être qu’une critique tant les manies du présent, le jeu des rapports de force médiatiques, de connivence et de clin d’œil conspirent intégralement contre toute forme de pensée radicale, à savoir une pensée qui prendrait encore les idées à la racine. De ce point de vue – plutôt du point de vue de la tentative de constituer un point de vue dans ce vide – la critique s’impose, non comme une option parmi d’autres, mais comme la fatalité de notre condition de super-modernes modernisant dans le postmodernisme.
  • Polémique plutôt qu’analyse, dis-tu ? Disons lutte plutôt que contemplation. Encore faut-il s’entendre sur l’objet de la lutte. L’adversaire reste le système. Mais qu’est-ce que le système ? Les fétichistes du concept s’empresseront de ressaisir le mot ou de l’affubler d’une majuscule. Triomphe du signifiant. La sottise serait de penser que le système de visibilité intégrale – communément appelé publicité – peut être critiquer à coups de signifiants creux. A côté de la puissance de totalisation que constitue ce système, les totalitarismes à l’ancienne font aujourd’hui figure de piètres esquisses  – et leur critique avec. Des essais avortés en quelque sorte et cela pour une raison simple : la totalisation y procède toujours par exclusion idéologique d’un tiers. Totalisation par exclusion d’une race, d’une couleur, d’un idéal, d’une culture – si bien que nous pourrions parler de totalitarisme exclusif. L’autre à exclure, subjectivité parasitaire, ne faisant pas totalité, doit être détruit par tous les moyens, nié en tant qu’autre. Ces processus créent des lignes de fracture et des zones de résistance vis-à-vis desquels il est encore possible de se situer radicalement. Il y a de la résistance, une logique de la révolte, encore un peu de sens critique

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  • Nous n’en sommes plus là dans nos régions tempérées. Le système de la visibilité intégrale a en effet sapé la possibilité de se situer radicalement en réalisant, par l’hégémonie de la forme publicitaire, la totalisation inclusive de l’autre. Dans la perspective désidéologisée – celle de la paix des commerces, des services, des biens et du blabla philosophe – l’autre n’est plus qu’une variété du même ou le deviendra en droit. C’est ce que Philippe Muray nommait judicieusement l’Empire du Bien et Jean Baudrillard la transparence du mal, en droit et endroit d’une même liquidation : l’envers du décor. Système inclusif d’autant plus efficace qu’il se maintient durablement à l’occasion d’un chantage perpétuel : soit la totalisation inclusive de l’autre, bonne garantie de la paix des commerces ; soit le retour à la totalisation exclusive de l’autre et aux tristes leçons de l’histoire. Entre l’exclusion et l’inclusion, sommée de choisir entre deux chantages à la totalisation, la démarche critique n’a plus qu’à s’acclimater à toutes les morales provisoires et à renoncer définitivement à prendre les idées à la racine. C’est ainsi que le non choix imposé prend la forme d’un credo : tout revient au même, à condition bien sûr de se laisser réduire à une des innombrables, tolérantes et syncrétiques variétés du même. Si tout revient au même : – il faut bien vivre (Luc Ferry) ; – il faut bien jouir (Michel Onfray…) ; – il faut bien vivre, jouir et vendre (Frédéric Beigbeder) ; – il faut bien vivre, jouir, vendre et faire la morale de l’info (Raphaël Enthoven).
  • La critique affirme en creux affirmation qui passe souvent inaperçue aux yeux des imbéciles qui confondent par impuissance moutonnière ressentiment et refus – que tout ne revient pas au même, que tout n’est pas indifférent, que tout ne se vaut pas. La totalisation inclusive de l’autre, forcément philosophe, en régime de publicité intégrale, fait aujourd’hui système. C’est l’endroit du même, cette gigantesque promotion de soi que les nouveaux tauliers antitotalitaires, philosophes, écrivains, journalistes, défendront à grandes envolées de Liberté. La puissance de ce néo-totalitarisme se mesure à l’incapacité que nous avons de le briser.

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Publicité gratieusement offerte aux éditions Gallimard, à Raphaël Enthoven et à tous les amis de la Liberté. 

Amélie Nothomb, le gros dindon de l’édition

Amélie Nothomb –

Le gros dindon et le pigeon

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« Si vous avez résisté à Maurice Carême c’est que vous aimez vraiment la littérature. »

Amélie Nothomb, Les Livres de la 8, Direct8, 28 mai 2008

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Maurice Carême,

Je les aimais, moi, tes poèmes

Ils tenaient toujours sur la page

Des beaux cahiers des enfants sages

Devant papa, devant maman

Je récitais jusqu’à pigeon

Devant tata, devant tonton

Je la savais, moi, la leçon.

Je refermais bien le cahier

Et j’avais droit à un bisou

Ça voulait dire tu peux jouer

Mon tendre enfant, mon gros doudou

Alors quand j’entends un dindon

Qui paraît-il s’appelle Nothomb

Fardé comme au premier janvier

Cracher sur tes petits cahiers

J’attends la venue du pigeon

A bonne hauteur, tout à l’aplomb.

Le bel oiseau de la dictée

Qui tout petit faisait rêver

De son étron toujours très frais

De son caca bien présenté

Il couvrira le gros melon

Du gros dindon de l’édition.

Généalogie du foutage de gueule philosophico-médiatique

Généalogie du foutage de gueule philosophico-médiatique

medium_anatole_ferry_luc1(31 janvier 2008, reprise)

« On connaît le mot de Hugo selon lequel «la foule trahit parfois le peuple ».

Luc Ferry, à propos de la belle victoire de François Fillon, novembre 2016.

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  • « La première philosophie à anéantir la notion d’idéal en tant que telle et à préparer ainsi sans le savoir les esprits aux conséquences intellectuelles et morales de la mondialisation, est la « généalogie » nietzschéenne. » (1) Ce moignon extrait de Familles, je vous aime, de l’incontournable Luc Ferry, nous apprend que la généalogie nietzschéenne a préparé les esprits aux conséquences de la mondialisation. Par contre, l’accumulation de formules dénuées de sens depuis un bon quart de siècles, la campagne promotionnelle ininterrompue de stupidités massivement communicables, pour ne pas dire le foutage de gueule philosophico-étatique, à moins que ce ne soit la crétinerie pseudo-kantienne, n’y sont strictement pour rien.

 

  • En 1977, François Aubral et Xavier Delcourt signaient un texte d’analyse – et non un pamphlet au sens où l’entendrait le premier bousilleur cathodique – intitulé Contre la nouvelle philosophie. Il se trouve que Luc Ferry n’est pas directement apparenté à cette nouvelle philosophie. On pourrait pourtant, quarante ans après, faire subir à son texte le même traitement. Pourquoi ? La réponse de François Aubral et Xavier Delcourt, en 1977, est limpide : « La « nouvelle philosophie » a toutes les apparences d’un spectacle tapageur et grossier. La nouveauté, c’est que parmi les bonimenteurs de la foire, certains, aujourd’hui, choisissent de se réclamer de la philosophie. Une mode ? Sûrement, mais si bruyante qu’elle éveille notre stupeur. Ce livre est né du sentiment de dégoût que nous inspire cette mascarade de professionnels de la philosophie qui se vautrent dans la mare aux balivernes, avec les mystificateurs. Quand les impostures se font philosophiques, on ne doit pas hésiter à recourir aux concepts pour combattre leurs prétentions. Mais la présence des « nouveaux philosophes » dans cette « société du spectacle » dont ils partagent avec ardeur les méthodes indiquent que le phénomène déborde le seul champ philosophique. Nous devions prendre en compte le battage publicitaire orchestré avec la participation des auteurs eux-mêmes. Que les idées agissent surtout par le bruit dont on les entoure, le fait est connu : mais cette conception spectaculaire avait jusqu’ici épargné la philosophie. Mettre en rapport une analyse critique des doctrines à la mode et une évocation de leurs méthodes promotionnelles pouvait, nous semblait-il, donner à penser : au point de rencontre de ces deux démarches, on ne s’étonnera pas de rencontrer la politique. » (2)

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  • Il se trouve que le travail de François Aubral et Xavier Delcourt, auquel Gilles Deleuze fait référence dans son texte de 1977 « A propos des nouveaux philosophes et d’un problème plus général » (3), n’a pas fait le poids. Qui s’en étonnera ? Il dessinait pourtant, bien au-delà de la charge, les grandes lignes d’un travail dont je me reconnais sans hésitation. Quarante ans après la publication du texte de François Aubral et Xavier Delcourt, alors que le processus de promotion de la philosophie marchande a atteint un stade que ces deux là n’auraient certainement pas pu imaginer même dans leurs pires cauchemars, le travail critique est devenu une nécessité. Face aux flux de conneries (4) que ceux qui se sentent armés prennent la parole et que les autres aillent chercher des armes.

 

  • Relisons Deleuze. « Ce qui a changé la situation pour moi, c’est le livre d’Aubral et Delcourt, Contre la nouvelle philosophie. Aubral et Delcourt essaient vraiment d’analyser cette pensée, et ils arrivent à des résultats très comiques. Ils ont fait un beau livre tonique, ils ont été les premiers à protester. Ils ont même affronté les nouveaux philosophes à la télé, dans l’émission « Apostrophes ». Alors, pour parler comme l’ennemi, un Dieu m’a dit qu’il fallait que je suive Aubral et Delcourt, que j’aie ce courage lucide et pessimiste » (5). Quel courage en définitive ? Celui de s’engager dans une voie des plus minoritaires. Non pas la voie prétendument minoritaire des adjudants chefs de l’animation collective mais celle inaudible aux oreilles du plus grand nombre. Et les quarante années passées donnent toute raison à la raison marchande. Qui se souvient d’ailleurs de l’essai critique de François Aubral et de Xavier Delcourt ? Fatalité de l’histoire ?

 

  • La généalogie nietzschéenne complice de la mondialisation ? Qui dit mieux ? S’agit-il d’un mauvais journalisme ? Non point. Nous trouvons dans le texte de Luc Ferry les fameux repères philosophiques : « généalogie nietzschéenne », « notion d’idéal », « conséquences intellectuelles ». Plutôt monstre hybride entre idiotie, culture, philosophie et prétention. Qu’est-ce que la généalogie nietzschéenne pour le nigausophe national anti-populiste en Jaguar ? « La matrice ultime de toutes les avant-gardes, de toutes les philosophies du soupçon dont la tâche est de faire voler en éclats la double illusion du sens et de la transcendance ». Proposition creuse. Le rôle des avant-gardes est de créer des lignes de faille dans l’engourdissement consensuel de chaque période. Que vient faire la transcendance ou sa critique dans cette exigence ?
  • Qu’est-ce que d’ailleurs la transcendance pour Luc Ferry ? Tout et rien. Ornée de quelques majuscules cela peut être : le Sens, les Valeurs, la République, l’Homme, l’Humanité, la Famille… Tout mais surtout n’importe quoi. Il faut que les délimitations restent flexibles, ajustables en fonction du papier presse, accommodables à toutes les sauces. Un faible taux de participation et ce sera la transcendance républicaine en danger. Un acte terroriste et la nécessité des valeurs frappe à la porte des maisons d’édition. Tout cela me ramène au livre perdu pour la science de François Aubral et Xavier Delcourt : « « L’air du temps » trouvant plaisir à rencontrer dans la « nouvelle philosophie » quelques-unes de ses ritournelles, la mode accroche. Son goût du spectacle, « la nouvelle philosophie » le partage d’ailleurs avec les mœurs politiques actuelles. Réformes-gadjets, poudre aux yeux, lancement de bulles de savon : on gouverne aujourd’hui à grands jets de fumée publicitaire avec les méthodes du marketinget du traitement de l’information » (…) « Grimée à traits appuyés, jouant miroirs et séductions, tel un objet à vendre, elle arpente le trottoir des opinions. Elle lance ses œillades, toute à son déhanchement, pour nos plaisirs vénaux. Elle se prostitue.» (6) Cette végétation intellectuelle appelle comme son double la mise en accusation de tout ce qui pourrait soupçonner ses intentions. Appelons cela « philosophie du soupçon », « déconstruction », « généalogie nietzschéenne ». Tout ce qui ponctuellement aurait quelque force pour faire obstacle à son commerce doit être lu comme alliance objective avec ce qui exploite l’homme. Staline s’y retrouverait.
  • « La déconstruction des idoles, selon une logique qui confine à la tautologie, conduit au final à un monde sans idéaux dont les processus anonymes et aveugles auxquels donne lieu en permanence la mondialisation constituent les illustrations les plus parfaites . Encore une fois, que l’intention de Nietzsche et de ses disciples « de gauche » ne soit pas celle-là est une évidence… qui n’empêche nullement la vérité objective de ses effets. » (7) Moi, Luc Ferry, je sais les effets de celui qui ne les sait pas. Moi, Luc Ferry, je sais objectivement ce qui résulte de l’intention… puisque les effets sont là. Voyons pour les effets. Du livre savonnette vendu à la palette aux éditions XO ? Une succession de slogans cautionnés « écrivain et philosophe » ? Du Nietzsche en trois lignes et deux lippées ? Quelques complaisances télévisuelles, deux trois boîtes de cirage, une belle carrière ? Finalement, en toute logique, Luc Ferry devrait se réjouir de la déconstruction car c’est elle qui lui assure son fonds de commerce. La mondialisation de ce n’importe quoi qui n’est jamais un n’importe quoi conditionne en effet l’existence médiatique des Luc Ferry and co. Sans cette déconstruction des valeurs Luc Ferry n’aurait jamais pu passer pour un philosophe. Il a fallu pour cela, depuis quarante ans, que le public soit dressé. Il a fallu que la redondance se fasse sentir, qu’elle écrase toute initiative individuelle, qu’elle empêche au travail de la critique de faire son œuvre. Il a fallu que les voix discordantes soient cantonnées à quelques maisons d’éditions courageuses. Non pas qu’il y ait quelques censures d’Etat, je veux dire financièrement courageuses. Aujourd’hui la censure, c’est le manque d’argent. Il a fallu encore que les résistances baissent pavillon face à autant de sottises, qu’un nombre indéterminé de journalistes crachent au bassinet. Et on engage trois lignes sur Nietzsche afin de valider l’idée que son œuvre accompagne par sa critique la mondialisation ? En un mot, on se fout de la gueule du monde.

 

  • Il va sans dire que Luc Ferry, depuis approximativement trente ans, ne pense pas Nietzsche, incapable d’affronter le texte sans y plaquer sa mauvaise tisane. Je passe le charabia sur les avant-gardes de la page 36… pour en venir, fin de page, à ceci : « C’est ainsi que l’un des derniers en date, le joyeux mois de Mai, dont certains leaders se réclamaient volontiers des philosophes du soupçon et de leurs héritiers (de la « Pensée 68 »), va incarner dans la réalité une deuxième contestation des normes « bourgeoises » et républicaines, notamment dans la sphère de l’université et de l’école, qui aura elle aussi pour effet de désacraliser les « idéaux supérieurs » qui les animaient tant bien que mal jusqu’alors. Rien n’est plus significatif à cet égard que le discours critique déployé tous azimuts à l’encontre de l’ennemi par excellence rebaptisé pour l’occasion « aliénation » ». (8) Tout mouvement critique qui ne se paye pas de mots ne désacralise pas l’idéal, comme le radote Luc Ferry, mais révèle le pouvoir sous son drapé d’idéalité à l’endroit où il s’énonce. Le propre de l’instrumentalisation de l’idéal est de détourner en aliénant n’en déplaise à Luc Ferry, « écrivain, philosophe » de son état. La question n’est plus « que sont les idéaux ? » mais plutôt « à quel type d’instrumentalisation sert telle ou telle forme d’idéalité ? »

 

  • Le vide fait partie du produit, il en conditionne l’usage et la réception. Le pouvoir se donne à celui qui manipule au mieux un capital d’opinions et il n’est assurément pas dans l’intérêt de ceux qui le prennent de démonter ses mécanismes. François Aubral et Xavier Delcourt en 1977 se risquaient à un constat que je partage. « Pourquoi les intellectuels devraient-ils s’en tenir aux sourire narquois, aux haussement d’épaules fatalistes, devant les galipettes dont les effets sont publics, lorsque celles-ci affectent de les représenter ? Quelle vision élitiste de la culture permet-elle de poser la non-intervention en règle de savoir-vivre, lorsque les arguments de l’ennemi sont dérisoires ? Croirait-on naïvement, du côté des penseurs, que l’histoire jugera, sans se préoccuper de l’impact immédiat des manœuvres ? Quel béat optimisme peut faire imaginer que ce ne sont pas les idées les plus bêtes qui mènent le monde? Devant l’imposture, où se situe la limite entre le silence nécessaire et l’obligation de parler ? Si les « nouveaux  » thaumaturges ne prétendaient se poser en politiques, nous les aurions volontiers laissés, comme allumeur de réverbère, à l’entretien de leurs trente-six chandelles » (9)

 

  • Ont-ils eu politiquement d’autres réponses que leur propre écho ?

…………………

(1) L. Ferry, Familles je vous aime, Politique et vie privée à l’âge de la mondialisation, Paris, Edition XO, 2007, p. 32.

(2) F. Aubral, X. Delcourt, Contre la nouvelle philosophie, Paris, Gallimard, 1977, pp. 35-36.

(3) G. Deleuze, Le Monde, 19-20 juin 1977.

(4) Une remarque en passant. On trouvera l’expression « flux équivalent de conneries » à la page 280 de l’Anti-Œdipe de Gilles Deleuze et Félix Guattari. Il ne s’agissait pas, pour Deleuze et Guattari, de faire de la critique à bas prix  comme le soutient Henri Lefebvre à partir d’une « hypothèse bergsonienne » ou d’une «théorisation tardive d’un « gauchisme » qui a échoué dans la politisation de telle ou telle question réelle mais périphérique (les prisons, la drogue, la folie, etc.) et retombe sur la négation du politique. (Henri Lefebvre, La survie du capitalisme, Paris, Anthropos, 1972, p. 45). La question est plutôt de savoir quelles sont nos armes face aux flux de connerie ? Connerie orchestrée aussi bien par l’Etat instructeur que par le commerce cathodique des plus sombres débilités. Le couplage « flux » et « conneries » répond bien à cette transversalité.

(5) G. Deleuze, Le Monde, 19-20 juin 1977.

(6) F. Aubral, X. Delcourt, Contre la nouvelle philosophie, op. cit., p. 241.

(7) L. Ferry, Familles je vous aime, Politique et vie privée à l’âge de la mondialisation, op. cit., p. 37.

(8) L. Ferry, A. Renaut, 68-86, Itinéraires de l’individu, Paris, Gallimard, 1987

(9) F. Aubral, X. Delcourt, Contre la nouvelle philosophie, op. cit., pp. 325-326.

Vote au-dessus d’un nid de coucous

Vote au-dessus d’un nid de coucous

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  • Fillon, le néoconservateur à la sauce française, ancien premier ministre de Sarkozy, plébiscité, contre Sarkozy, au nom du renouvellement du « personnel politique ». Juppé et sa ligne néolibérale dure, associé par le chaos internétique aux frères musulmans et à Prisunic, qui fait se lever l’électorat de gauche. Sarkozy enfin qui provoque, en direct live, l’émotion des chroniqueurs météorologistes de BFMtv : « Nous avons écouté religieusement Sarkozy (…) Pas de doute, il sait trousser les discours de défaite ». Une seule question reste en suspend : pouvons-nous nous élever analytiquement à un tel niveau de déficience mentale ? N’oublions pas Macron qui passe bien, produit médiatique rajeuni mais recuis, la dynastie Le Pen, anti-système dans le système contre le système avec le système, sans oublier Najat-Vallaud Belkacem – pour faire une gueule à ce qui reste du jack-mitterrandisme en état de coma festif dépassé – qui barbouille les slogans de l’école qui vient sur des tablettes numériques au salon de l’éduc’solidaire et citoyenne. Reste Mélenchon qui a au moins pour lui le mérite d’appeler Vinci, Apple et Bouygues par leur nom.
  • Le spectacle des primaires, voulu et orchestré par des médias cathodiques aux ordres de ceux qui paient les organes de la représentation de masse pour la tranquillité de leur commerce naturellement mondialisé, aura réussi à transformer l’affrontement politique en une bouffonnerie marketing. Tout cela au nom du succès populaire et d’une soif intarissable de démocratie. « La primaire de la droite et du centre », ce mantra idiot ânonné depuis des semaines sur toutes les ondes, va laisser place aux primaires de la gauche (et du centre?). Choisissez votre champion. Avant le grand cirque final, l’apparition du monstre à cent têtes, l’Adversaire ultime, le boss de fin des jeux vidéos : Marine le Pen.
  • Qu’avons-nous en guise « d’élargissement », « d’approfondissement » de la démocratie ? Une extension tératologique d’une saturation prétendument politique, un show qui commence à mi mandat. Les contenus politiques – qui les regarde dans le détail ? –  sont à peu près indifférents. A tel point que Fillion passe aujourd’hui pour une alternative à Sarkozy ou que Juppé fait figure, vingt ans après les affrontements sociaux de 95,  de centriste sympathique et modéré. Le burkini, Prisunic et l’identité heureuse, malheureuse ou arc-en-ciel sont autrement plus faciles à cliquer. La soi-disant « soif de démocratie » (le somnambulisme intellectuel se ressource) est entièrement vampirisée par les flux abrutissants des réseaux anti-sociaux et anti-politiques. Smartphones aux poings, nous entrons gaiement dans un processus de destruction de la logique – Donald Trump, Hillary Clinton, les Etats-Unis, une fois n’est pas coutume, ayant fini d’ouvrir la voie. Dans un tel contexte, l’idée même de souveraineté populaire n’a plus aucun sens car le sujet politique s’évapore. Si l’on peut s’entendre sur une définition a minima de la politique comme l’institution lucide de la société, l’institution techno-buzzive de la société est en marche. Je vous laisse deviner ce qu’il reste là-dedans de politique.
  • Saturés de stimulations obscènes, nous barbotons dans un univers mental qui n’a rien à envier aux défuntes idéologies totalitaires en matière d’aliénation. Le totalitarisme ne souffre pas la contradiction tout en créant une sémantique et une syntaxe qui empêchent aux hommes de se penser, de se situer. Mais il y a plus efficace en matière de domestication et de dressage du parc humain qu’une idéologie unifiée qui repose sur des bases intangibles. La création d’un chaos mental traversé de flux contradictoires, de stimulations inchoatives, retire aux hommes jusqu’à la capacité de se former un jugement, c’est-à-dire une comparaison entre ce qu’ils pensent et ce qui se tient face à eux, entre un dedans et un dehors. Il y a peu, à peine mon cours sur l’anthropologie de Hobbes achevé, un élève, dégainant son IPhone (la marque de l’excellence), me met sous le nez la photographie porno de la femme du président des Etats-Unis à peine élu. « Monsieur, Joey Star a retweeté ça ». Je n’ai pas là sous les yeux une opinion, un stupide préjugé qu’il est toujours possible de critiquer, encore moins un admirateur de Horst Wessel qui aurait emprunté sous le manteau une traduction de Leben und Sterben. Non, ce matin le flux a charrié le cul de la femme de Donald Trump, entre le Burkini et le jambon frites laïque. C’est un état de fait qui traverse l’esprit de ce jeune bachelier non pas une représentation erronée du monde. En face de moi, je n’ai pas un objecteur de conscience, un idéologue, un sujet libre de se situer face au discours qu’il vient d’entendre mais un drogué, un malade incapable de se situer. Le mélange est total : philo, Trump, cul, flux, virtuel, professeur, porno. Statiquement, les malades sont aujourd’hui majoritaires.
  • Mesurer le politique au nombre de clics, de tweets et de followers – Donald Trump, l’avant-gardiste, se vente d’en avoir des dizaines de millions – c’est promouvoir le pathologique en norme de la vie commune. Déambulez quelques minutes dans un magasin Apple, tendez l’oreille, notez, enregistrez. Observez les hommes. Oubliez les choses plastifiées reliées aux tables minimalistes par des cordons de sureté. Observez-les biens. Faites, comme j’ai pu le faire, une petite expérience mentale. Il ne vous en coutera pas un centime. Déambulez, passez de l’un à l’autre. Regardez leurs yeux, leur bouches, leur langue. Descellez, non pas leur idéologie totalitaire, mais leur désir totalisé. La fusion de la libido et de l’écran. Vous êtes dans un asile translucide qui ne souffre aucune contestation. A droite, à gauche, au centre et sur les côtes.
  • Les délires des grandes idéologies totalitaires reposaient sur une volonté d’unifier l’homme à partir d’une doctrine. Ces idéologies sont rassurantes dans des livres d’histoire et de philosophie. Nous en avons fait le tour, plus jamais ça. Le mélange philo, Trump, cul, flux, virtuel, professeur, porno fonctionne à l’envers. Il fragmente, dissémine, liquéfie, pulvérise toute logique.  Il retire les capacités mentales de résistance par sidération sans retour. Il est la bombe atomique miniaturisée et portative que chaque homoncule fait péter des centaines de fois par jour dans son esprit perturbé. Dans cet état de fait, parler d’une soif de démocratie avec les zombies de l’information en continu est aussi délirant que de disserter sur la liberté du désir nomade dans un magasin Apple. Il ne viendrait à l’idée de personne, conscient d’une maladie dégénérescente et incurable, d’appeler la permanence téléphonique du parti Les Républicains. A moins qu’il ne soit déjà entré en phase terminale. Les grands délirants ont souvent tendance, il est vrai, à parler des politiques en boucles. A défaut de gueuler dans la rue avec les schizos de Deleuze sur les rayons de soleil que le président Schreiber aurait dans le cul, déplaçons les sur Internet, dans le Fillon.  Oui, mon ami, nous sommes connectés, démocrates et malades.

François Fillon, discours de La Baule sur la loi travail

François Fillon, discours de La Baule sur la loi travail

a-la-baule-fillon-s-en-prend-a-hollande-et-a-sarkozy1Extrait du discours de la Baule

  • « Un ouvrier vit en moyenne 6 ans de moins qu’un cadre – à cet écart il convient d’ajouter la durée de vie valide. Autrement dit, avec un âge de départ à la retraite à 62 ans, un cadre profitera de sa retraite pendant 20 ans contre 14 pour un ouvrier, et il en profitera mieux.

  • Afin de répondre à cette injustice manifeste, je propose qu’un cadre soit contraint par la loi, un jour par semaine, d’effectuer le travail d’un ouvrier pendant que ce dernier se repose. En un an, il travaillera  en tant qu’ouvrier un mois et demi. Sur une carrière complète cela représentera approximativement cinq ans de travail. Les six ans d’écart seront ainsi réduits : cinq ans de repos pour l’ouvrier, cinq ans de travail ouvrier pour le cadre.
  • En début de carrière, chaque cadre pourra choisir son travail complémentaire hebdomadaire ouvrier afin de se spécialiser. J’envisage un système de formation par parrainage : chaque ouvrier parrainera un cadre pour sa formation. Prenons un professeur. Une fois par semaine, il sera caissier pendant que le caissier se reposera. Afin de ne pas augmenter sa charge totale de travail, il aura moins d’élèves. Une fois par semaine en effet, les lycéens auront l’occasion de participer à divers travaux d’intérêt général, ce qui décuplera en retour leur volonté d’apprendre quelque chose les quatre jours restants. Ce surcroît de motivation compassera largement la perte d’une journée de classe par semaine. Le cadre dirigeant, organisateur, manageur etc. se verra allégé des tâches qui ne demandent aucune compétence spécifique et qui, cumulées sur une semaine ouvrable, excèdent très largement une journée de présence. Ces tâches dites de « représentation » pourront être confiées à des chômeurs longue durée ou à des étudiants précaires. 
  • La cadre-éboueur verra sûrement le problème des retraites d’un autre œil, tout comme le cadre-caissier ou le cadre-maçon. Il va de soi que cette réforme touchera aussi les parlementaires. Le parlementaire fraiseur aura ainsi l’occasion de préciser en situation ce qu’il convient d’entendre en droit par la formule « pénibilité du travail. » Notons qu’en dépit de la diminution annoncée du nombre de fraiseurs, il en restera toujours plus que des parlementaires ce qui pérennisera la possibilité d’un parrainage durable. Etant donné que dans un Etat de droit nul n’est au-dessus des lois, le président aura lui aussi à choisir la nature de sa spécialité hebdomadaire. Je serai moi-même président-standardiste à la CAF pour plus de discrétion.
  • Il est vrai, ma réforme est ambitieuse. Mais ne mesure-t-on pas la force et le courage d’un gouvernement à l’ambition de ses réformes ? N’en doutons pas, les objections seront nombreuses. D’aucuns crieront au scandale, à la non concertation des partenaires économiques, au mépris du patronat, à la négation de la liberté individuelle d’entrependre. En cas de difficultés, le recours au 49.3 me permettra de faire passer la loi sans autres discussions. Les blocages de cadres derrière un tas de machines à café ou un stock d’Iphone déversé sur la voie publique n’arrêteront pas une réforme juste. Et que ceux qui refusent leur service ouvrier hebdomadaire ne viennent pas se plaindre. La justice et l’équité sociale sont aussi à ce prix.
  • Comment accepter en effet plus longtemps que des minorités de cadres empêchent l’avènement d’une société plus juste, pénalisent durablement les générations futures de caissiers et de standardistes en faisant passer leurs intérêts corporatistes avant l’intérêt supérieur de la nation ? Comment accepter que des ouvriers invalides cotisent plus longtemps pour des cadres en bonne santé ? Comment accepter enfin de vivre dans un Etat au sein duquel des hommes et des femmes pensent qu’il est légitime que ceux qui ramassent leur merde aient aussi une retraite plus courte ? Désormais, la Baule est dans votre camp. »