Note additive au maître causeur

Note additive au maître causeur

A mon ami @Mitchum que l’on prend pour un autre,

  • Le ressentiment de voir sa vie s’écouler loin des projecteurs reste un mobile d’action chez ceux qui, de longue date, ont renoncé à la vie. Fantômes en face de ces morts qui nous prennent pour l’un d’eux, nous hantons les chapiteaux de la vanité mondaine (j’entends par « mondain » le petit monde qui « compte », à tous les sens du terme). Dans ces Commentaires sur la société du spectacle, en bout de course, Guy Debord fit savoir que le temps n’était plus à vouloir améliorer « le souhaitable ou simplement le préférable ». L’ambition était désormais autrement plus modeste : « révéler ce qui existe ». J’ajoute : ce qui nous arrive. 

 

  • Des pans entiers de l’existant, certes moins visibles que les colonnes de soutènement de Notre-Dame, échappent à ce relevé pour échapper à la production ininterrompue de simulacres. Celui qui décide tout de même de braquer son œil sur cette zone de l’être que l’on avait coutume d’appeler réalité aura l’étrange impression de parcourir un pays inconnu. Jadis encore, il y a peu, des dessinateurs, des satiristes, des hommes de croquis, de méchants pamphlétaires auraient trouvé, dans ces salons feutrés de la culture qui se pâme et qui glousse, les motifs d’une saine création. Quel Daumier, quel Labiche, pour révéler ce que nous vivons exactement, pour être les témoins de la farce ? Il n’est pas donné à tous de se nourrir de simulacres. Il est en effet des hommes et des femmes de plus grand appétit. Avec d’autres, je suis toujours à table.

 

  • Que signifie exactement faire échec au système en pleine lumière ? Ne voyez pas dans ce programme un vaste projet politique de refondation. Chacun doit pouvoir trouver sa place. Il y a des hommes d’action, des femmes d’entreprise, des esprits agiles pour mettre en branle le monde dans une direction qu’ils estiment meilleure que la précédente. Alors précisons, dans ce tumulte, une fois encore la démarche. La critique est avant tout discernement, capacité de voir et de faire voir. Mais faire voir quoi ?  Ce que les femmes d’action, les hommes d’entreprise et les esprits agiles ne voient pas toujours, ce qu’ils voient de moins en moins quand tout est entrepris pour substituer à la réalité, dans une accélération constante, un système de signes qui la recouvre.

 

  • Faire échec au système, c’est donc faire échec aux logiques qui voudraient nous empêcher de voir ce que nous voyons tout en nous privant des moyens de le signifier. Nous devrions tous gober les faux signes qui prétendent avoir enterrés le vieux monde, trop réel celui-là. Quand je vois, par exemple, une rombière alanguie qui glougloute dans un salon feutré devant un philosophe sans pensée, je veux dire un homme pour qui la pensée est un louvoiement sans nécessité interne dans les manies du temps tout en flattant ceux qui le confortent, l’envie me prend de décrire la scène, de faire connaître à d’autres cette réalité, de la donner à voir à l’œil de mon prochain. Je n’ai pas le crayon, la voie royale ; il me reste le clavier. Peut-être pourrons-nous tirer ensemble de cet effort d’écriture quelques enseignements intéressants sur la place de la pensée dans le marché des friandises ou le désir de culture des dames qui se piquent. Je fais là l’hypothèse d’un travail qui pourrait servir à d’autres.

 

  • Evidemment, le trait est parfois cruel. En suis-je pourtant l’unique responsable ? Faut-il mettre cette cruauté sur la note salée du ressentiment, rebaptisé jalousie pour les profanes, appeler à la rescousse le Nietzsche de la première dissertation de La généalogie de la morale ? Faire dans la psychologie pour s’éviter de regarder la laideur du tableau ? Pour se sauver de quoi d’ailleurs ? Des gloussements de la rombière qui se pâme ? De ce que devient la pensée dans ces succursales du commerce de livres ? De la stérilité d’un temps qui nous contraint à souffrir quotidiennement son étroitesse de vue ? De cette mauvaise séduction avec pour seul horizon la thune, le fric, l’oseille ? Croyez-moi, nous aurions préféré, en nombre, ne pas être contemporains de cette époque, ne pas avoir à batailler durement pour exprimer ce qui nous arrive, forcés de gober des dauberies présentées sous des sourires figés. Nous y sommes et nous faisons avec.

 

  • Mais nous faisons aussi contre. Car non contents de saturer les étals d’une insignifiance normative, les maîtres causeurs, comme les maîtres penseurs d’hier, dans un autre registre, tiennent aujourd’hui la place. Ce sont eux qui donnent le ton, ce sont eux qui font les « philosophes en politique« , ce sont eux qui censurent, par la voie du marché, ce qui résiste à la grande pâmoison. Un grand oral viendra ainsi couronner demain le baccalauréat national, un tout dernier baratin sur le modèle roué des maîtres causeurs visibles partout et à toute heure. N’attendez pas d’eux qu’ils dénoncent la forfaiture, ils en sont les maîtres d’oeuvre. L’art oratoire ou comment tirer de bons subsides en barbotant sans trop d’exigences dans les signes de la réalité une fois celle-ci évanouie. Tout un dressage à la séduction du verbe une fois délivré des efforts de l’écriture, de la besogne qui consiste à donner à une pensée une substance, un contenu, autant dire une réalité. Double, triple profit, de la chroniquette radio, au livre, du livre au coffret cadeau. Tout fait ventre depuis la grande bouche.

 

  • Nous pouvons, il existe d’ailleurs de gros volumes à ce sujet, produire de savantes analyses de ce marché, dépeindre autrement, avec une précieuse distance académique, ce désastre qui couronne des cuistres. J’ai fait un autre choix, plus direct, je dois dire plus frontal. Plus grec en somme. Les cultivés connaissent les harangues dans les livres jaunes, les Budé, avec le grec à droite. Ils inscrivent Démosthène au programme, dans les livres d’école. Humanité, littérature, philosophie, la dernière breloque réformiste. Un clin d’œil, rassurez-vous. L’art oratoire au XXIe siècle ne s’appesantit jamais. Ces communicants de rien se croient les héritiers d’une glorieuse tradition qu’ils ne font que singer. Derrière Les Philippiques, il y a l’exhortation d’un sentiment politique puissant, patriotique, une qualité morale qui va chercher les hommes là où ils sont, qui regarde en face la rombière alanguie et le poulebot en marche avant de leur taper dans le bide avec le verbe. On ne lustre pas, on frappe. Nous sommes dans l’ordre de la valeur les amis, de la probité, pas au pays des faux et des maîtres causeurs.

Raphael Enthoven, le maître causeur

Raphael Enthoven, Le maître causeur

(ou l’œuf mi Mollat)

« Mais il est toujours amusant à Paris, de voir naître un nouveau snobisme »

François Nourissier, « Les philosophes à Rolland-Garros », 5 juin 1977.

 

  • 18 heures, hier soir, chez le marchand de livres Denis Mollat qui viendra en personne recevoir le causeur avant la causerie. Une majorité de femmes dans ce parterre poivre et sel. Un rang derrière : « le voilà, en plus il est beau, il a tout pour lui. » Les dames se pâment, elles glougloutent, c’est qu’elles sont venues voir le médiatique. Celle qui lui tend le micro sur l’estrade commence par rappeler que le livre (lequel ? aucune importance, mon ami, profite d’abord du spectacle le reste va venir) est étonnement drôle. Le causeur tout sourire : « je ne pensais pas que mon livre puisse être drôle ». La salle glousse, l’ambiance est bonne, offerte à la pénétration du verbe. Oignons donc ensemble ces toutes dernières « morales provisoires ». 

 

  • La speakerine, mal formée comme elles le sont toutes, condition du métier, surabonde en obséquiosités ; ça dégouline un peu au-delà de l’estrade. Épongez mesdames, on patauge. La mauvaise messe commence comme la venue de l’ange, tombé du ciel. Pourquoi, justement aujourd’hui, écrire des « morales provisoires » ? Faire référence à cette formule qui était aussi celle, en 1977, d’un dénommé Bernard-Henri ? Que vaut un livre qui n’est autre que le compactage de chroniques radiophoniques ? Quel est le statut de ce discours, supposé philosophique, qui active plus les glandes que la jugeote ? Y a-t-il un problème d’ensemble ? Un système de pensée ? Des objets réels soumis aux jugements sur lesquels nous pourrions confronter nos évaluations ? Ces bonnes questions ne font pas sens dans un tel contexte promotionnel. Elles introduiraient de fait un décentrement vis-à-vis du causeur, une relativisation de l’immaculée conceptualisation, un effort de pensée peu propice au commerce de l’ange un peu passé, la seule finalité de ce dispositif en carton pâte.

 

  • Pour un esprit formé et au travail, écouter le maître causeur à 18h chez Mollat est une épreuve stoïcienne. Il y a une dizaine d’années, j’aurais provoqué le petit scandale, jouant dans ce théâtre des vanités le rôle du bouffon agitateur que le public aime détester. Sans lui, hélas, la soupe est forcément plus tiède. Elle le fut. Quelques minutes avant l’épreuve, j’ai pourtant feuilleté le dernier volume, celui à vingt-et-un euros aux Presses de l’observatoire, une maison d’édition machine de guerre récente qui fait dans le people. Impossible de retenir quoi que ce soit de cette succession de petits chapitres, de moignons. Le plaisir de faire des phrases l’emporte trop souvent sur l’ordre des raisons.

 

  • Au fond, peu importe l’objet, ce n’est pas à cela que sert le maître causeur. Sa réussite est de nous inviter, par une séduction assez sale pour celui qui ne perd pas de vue la logique du propos, à penser à côté. Les thèmes, des marottes médiatiques, sont l’occasion d’un discours convenu, trémolos et grands gestes, sur l’anti-racisme, le féminisme, la démocratie etc. Un propos suffisamment général pour ne pas se risquer sur l’écueil du réel. Une causerie qui raffole des pseudo-contradicteurs, des invectives confuses que le hâbleur compile pour faire valoir sur elles et à peu de frais l’ampleur de sa lucidité. On s’accorde ici ou là sur quelques évidences. La superdoxa n’est pas toujours à jeter. Elle remplit son office quand le temps manque pour en faire la genèse.

 

Le maître causeur ne pense pas des problèmes, il dit ce qu’il faut penser de ceux qui font problème.

 

  • Il se veut maître des consciences tout en se retirant le droit de prescrire aux autres les fruits mûrs de son « intranquillité ». Il est maître de sagesse, juge des bons points et des arguments vicieux. Il capitalise sur le sens commun qu’il auréole d’un supplément de culture (Proust, Céline, mais le bon) comme on dépose un coulis frais sur une génoise encore tiède. « Soral est une bête », le propos glisse comme une pelle à tarte. Qui en veut encore ? Les dames hochent la tête. L’une d’elle, émue, tient enfin son micro. « Vous êtes beau et vous avez quelque chose à dire aux femmes. Que doivent-elles faire ? » Le mondain est une éducation et un dressage, le maintien par ceux qui veulent en être de ceux qui comptent. Quand il s’associe au marché du désir et de la pseudo-transgression, il soutient le consensus économique. Prendre le micro à son tour ? Invectiver le maître causeur ? Casser l’ambiance ? C’est une option qui n’est jamais à exclure a priori, pourvu que l’action ne soit pas sans gaieté.

 

  • Pourtant, hier en fin d’après-midi, le cœur n’était pas à l’ouvrage. Nous avions (à deux le pensum est tout de même plus léger) le sentiment d’être au chevet d’un grand malade. Je ne parle pas ici du maître causeur, dont la névrose de séduction en vaut peut-être une autre, mais de l’esprit critique, exténué, dévitalisé, sans puissance. Une immense dépression de l’être au service d’un marché de pacotille, une usure terminale qu’entrevoyait déjà son père, Jean-Paul Enthoven en 1977.

 

  • Il aurait fallu rappeler (mais l’affligeant spectacle faisait à lui seule une totalité harmonieuse) ses propos pour expliquer clairement où nous en étions en 2019. Jean-Paul Enthoven fut en effet un des premiers, dans les colonnes du Nouvel Observateur, à soutenir le livre de Bernard-Henri, La barbarie à visage humain, et sa morale provisoireUn soutien qui prit la forme d’un appel à la sagesse et à la lucidité : « le plus sage est de hâter la lucidité publique et de ne plus se payer les uns les autres avec de la monnaie de singe. » La monnaie dont il est question se sont évidemment les idéologies politiques, marxistes en premier chef, mais pas seulement. « Cela passe peut-être, ajoute le père du maître causeur, « par une critique de ce socialisme porteur d’espérance et de foi, et qui, à force de se heurter à l’histoire, s’est confondu avec la somme des illusions que ce livre dénonce. » Dénoncer ne veut surtout pas dire opposer une idéologie à une autre. Le causeur médiatique, fils du père, est beaucoup trop « intranquille » pour se satisfaire d’une telle rigidité dogmatique. Ce sera donc, comme il y a quarante ans,« morales provisoires ». Reste la chute : « la critique devient un genre recommandé. Ce livre a le mérite de nous attendre là où nous risquons bien d’arriver. Essoufflés. » Quarante-deux ans après, nous ne sommes pas simplement essoufflés mais exténués.

 

  • La ligne d’arrivée déjà loin, nous nous retournons pour mesurer l’ampleur du piétinement et de la stérilité. Sous couvert de lucidité, les fils et filles de la génération du père Enthoven, revenue d’elle-même, servent depuis longtemps déjà une soupe insipide à des oreilles encirées. Quelle révolte de l’esprit peut naître d’une telle sauce ? Aucune. C’est aussi à cela que servent les maîtres causeurs : ils sont, sous couvert d’animation culturelle bon ton, les thanatopracteurs d’un ordre social qui ne saurait les desservir. Le public ébahi apprend d’ailleurs que le causeur a quitté France culture pour Europe 1 pour des raisons de pension alimentaire, « mieux payé » dit-il. Rire dans la salle, on est bien.

 

  • La seule question à poser serait celle-ci : qu’est-ce qui peut mouvoir encore le maître causeur dans ce bouillon qu’il qualifie lui-même de « démocratie fatiguée », sans réfléchir d’ailleurs sérieusement à la raison de cette supposée « fatigue ». Bernard-Henri, Jean-Paul, André avaient pour eux, à la fin des années 70, la volonté, non dénuée de visée publicitaire, de révoquer les maîtres penseurs tenus pour « les vrais fourriers de la thanatocratie ». Mais le maître causeur ? Que révoque-t-il lui qui accepte tout pour une pension, pour un dîner en ville avec Denis et une bonne place à Roland-Garros (allusion au texte drolatique de François Nourissier publié dans le Figaro-Dimanche, le 5 juin 1977, « Les philosophes à Roland-Garros »). Peut-être le sentiment d’en être, de participer aux bruits du monde tout en préservant sa belle âme des jugements vulgaires. Peut-être.

 

  • Le maître causeur confia à l’assemblée que sa réussite était toujours de serrer la main d’un adversaire après un débat cordial, de transformer l’animosité en respect mutuel : finalement, nous ne sommes pas si différents. Peut-être est-ce cela qu’il manque pour assurer à tous une place au paradis de la causerie, à cette eschatologie de la liberté « au-dessus de tout » dans les succursales feutrées et demi-molles du marché tempéré : une poignée de main collective et un clignement d’oeil. C’est peut-être pour cette raison aussi que nous nous sommes refusés le petit scandale hier soir, comme l’on se tait en face d’un malade à son chevet.

 

  • Nous voilà, mes amis, gouvernés par cette faiblesse terminale, cet épuisement qui faisait passer hier Emmanuel Macron pour un philosophe et Raphael Enthoven pour un maître à qui l’on demande la vérité de son petit monde. Nous sommes en face de spectres adulés par un public amnésique de demi-instruits et de rombières alanguies. Ce petit monde trafique le langage, glisse d’une allusion à l’autre, se paye le discours de sa confirmation. Il est pénible de devoir cartographier de telles ombres insaisissables. Ce problème est pourtant essentiel dans la cité. Réellement politique.

 

  • Parce qu’il prétend à tout et à n’importe quoi, le maître causeur prétend aussi juger en échappant aux jugements. Quel discours lui adresser encore ? Quelle forme de verticalité peut-on encore lui opposer lui qui excelle dans l’art de cirer les sols et de se fondre dans la tapisserie ? De toute évidence, les soixante-cinq « intellectuels » (il faudrait faire le tri) se sont laissés duper par un autre maître causeur il y a peu. Les maîtres causeurs, philosophes, un must en France, n’ont, en dépit de leurs faiblesses, de cette grande maladie du temps qu’ils traînent de salle en salle, aucune force en face. C’est cette puissance d’opposition à restaurer qui conditionnera en retour un sursaut politique. Ou pas.

Grand débat, scène de haute comédie

Grand débat national, scène de haute comédie

  • Il est fini le débat ? Oui, non, encore ? Pardonnez-moi, je dormais en fond de salle. Une dernière lichette ? Avec les intellectuels peut-être, mon débat préféré dans la série. Ah, du grand art Madame. A la hauteur du moraliste de l’info à Saint Emilion, pinard, culture et grand oral. Le décor en sus, tapis de sol et moquette. Gobelets à bouche pour chacun. Un rappel ?

 

  • Le Phénix de Bourghteroulde n’a pas été si mauvais au fond pour un acteur de seconde zone. Personne d’ailleurs ne lui a demandé de rivaliser avec la comédie française. La tournée a eu son petit effet, c’est pas mal pour un débutant. A quand le stade de France ? Il paraît même que les contributions au grand débat national se comptent en millions. Les chiffres, les amis, toujours. Les gazettes s’affolent : « brillant », « sublime »« un pur talent », « quel homme ! » Est-ce un succès populaire ou une pièce montée par quelques courtisans ? Ici, il est vrai, les avis divergent. Certains parlent d’un exercice inédit sous la Ve République, d’autres crient au scandale et à l’imposture. Avec l’argent du contribuable, les restes de l’exception culturelle à la française, soutenir sur fonds public un théâtre de boulevards aux goûts parfois douteux. Ne nous a-t-il pas diverti tout de même le théâtreux avec ses effets de manche et son rictus de clown ? Il nous a au moins donnél’occasion de commettre quelques traits d’esprit. On a suivi le voyage. Un tour de France de la parlotte au milieu des grisonnants et des cordons de CRS. Un jouvenceaux lui a même offert une brioche.

 

  • Les premières manifestations en novembre, l’inventivité de cette révolte, ne laissaient pas forcément présager que nous allions revisiter les grands classiques de l’opéra-bouffe. Ou peut-être s’agit-il d’une performance d’avant-garde, plus proche du situationnisme, de la dérive expérimentale, que de l’opera buffa. Cela dit, le duo Schiappa-Hanouna, intermezzo et mascarades, marqua les esprits. Entre deux séances de gaz lacrymogène, le pur grotesque trouva sa place pour offrir à l’ensemble un équilibre qui put plaire aux esthètes. Ce trait de la bouffonne marquera les mémoires : « je trolle le système ! » Pour le prochain grand débat national, je suggère que ce syntagme fonctionne comme un rituel. La bouffonne Schiappa, chapeau à clochettes et hautes bottes, passerait devant le théâtreux de province en gloussant : je trolle le système, je trolle le système ! Le public à coup sûr rirait plutôt que d’enfiler, le samedi, son gilet. Que toute cette mascarade de débat serve au moins à cela, à divertir le peuple, comme jadis il l’était. Le peuple, les amis, n’est pas bien regardant. Il veut du bon spectacle pas des faux enseignants, des pseudo philosophes ou des cuistres rampants. Peut mieux faire je dirais.
  • Je lis ici ou là d’étonnants journalistes. Ils se demandent gravement ce qu’il peut en sortir. Les conclusions de la chose arriveraient bientôt ? C’est à se demander si eux aussi, ma foi, ne font pas tous partie de ce piètre opéra. Le rappel peut-être, est-ce encore dans la pièce ? Etes-vous donc sincères en pensant qu’il pourrait sortir de tout cela autre chose que des pets ? Non, quand on joue une pièce en plaçant sur la scène des bouffons déguisés en hommes politiques, menteurs impénitents d’un pouvoir qui pourrit, il est bon d’assumer de jouer la comédie. A ce prix, je l’accorde, l’entreprise est jolie. Elle se gâte quand les torses se bombent en rappelant la loi sans enlever la clochette, en prenant la bouffonnerie au sérieux et le public pour un parterre de gueux dépourvu des vertus que l’on s’accorde à soi.

 

  • La bouffonne et sa cloche n’a rien à dire au peuple. Personne ne lui demande d’éclairer le parvis ou de faire la synthèse dans son petit esprit. Puisqu’ils sont là pour ça, pour jouer la comédie, Hanouna, Macron, Schiappa et compagnie, en masquant le cynisme de leur économie, qu’ils saluent le public et qu’ils quittent la scène. Lumière, rideau, la comédie s’achève. Des coulisses on entend d’un son déjà lointain : je trolle le système, je trolle le système. Et puis plus rien.

Lacrymocratie et légitimité

Lacrymocratie et légitimité

(Bordeaux, Pey Berland, 19 janvier 2019, 17H30)

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  • Imaginez un professeur, de philosophie par exemple, qui face à une classe agitée, dûment équipé d’un masque à gaz et de quelques grenades, l’enfume à défaut de pouvoir l’enfumer. Ce professeur voudrait par exemple imposer ses idées à tous, reléguer les avis contraires aux extrémités de la classe, au nom de la République bien sûr. Un petit groupe d’élèves, les moins endormis, ont compris depuis la première heure que ce faux nez de la philosophie, ce professeur autoritaire et mégalomane, n’aspirait qu’à faire valoir ses références en rejetant toute critique. Incapable de se remettre en question, de comprendre l’origine du problème, le voilà qui use désormais de la force contre le groupe réfractaire. Lui seul est légitime. Flattant les plus dociles à grands coups de bonnes notes, valorisant les plus serviles, ceux qui recopient sa prose dogmatique à la virgule près, il n’hésite pas à exercer toutes sortes de chantages. Acculé par l’incontrôlable brouhaha, il décide enfin de ne plus s’adresser qu’aux délégués de classe après avoir collé les autres le samedi.

 

  • Derrière l’image, une question simple : peut-on gouverner un pays avec des grenades lacrymogènes ? Combien de professeurs  aimeraient pouvoir se dispenser de s’adresser à une partie de leur auditoire, faire passer en douce leur potage sans avoir trop de comptes à rendre. Isoler en somme une partie de la classe, mieux, ne s’adresser qu’à ses dociles représentants. Autrement plus sérieusement qu’en lisant des livres dans les ambiances feutrées des bibliothèques, là où déranger l’autre est une inconvenance, j’ai compris progressivement ce qu’était le politique dans les classes de la République. Trop autoritaire à mes débuts, trop séducteur ensuite, il m’a fallu un peu de temps pour comprendre que ces deux ressorts de la domination, très proches au demeurant (on est souvent autoritaire avec ceux que l’on ne peut séduire) ne valaient rien sans la preuve effective d’une légitimité.

 

  • C’est ici évidemment que les problèmes commencent. En tant que fonctionnaire de l’Etat français, le professeur peut faire jouer une sorte de légitimité abstraite, celle de l’Etat justement, celle derrière laquelle se cache aujourd’hui Emmanuel Macron. Elle peut se réduire très simplement à ceci : vos gueules, je suis agrégé de philosophie ; écrasez, je suis élu au suffrage universel. Pour le reste, heures de colles et grenades lacrymogènes, forcément légitimes.

 

  • A la différence de Frédéric Lordon, je ne pense pas que la légitimité soit une aporie. Pour lui, « si nous consentons aux verdicts de l’Etat, c’est parce qu’en plus d’être « légal » il est « légitime » ». Thèse classique à réfuter selon lui car celle-ci nous renverrait à « une qualité occulte ». Qui peut dire ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas ? L’accord à l’unanimité ? Impossible. A la majorité absolue, relative ? Pour quelle raison une quelconque majorité serait-elle plus légitime qu’une minorité ? Le nombre ? Critère qui peut justifier tous les despotismes. « L’ancrage par la valeur morale. Mais chacun a les siennes ». Sans un critère de légitimité, il ne resterait que les effets de puissance. La déférence que nous avons vis-à-vis de l’Etat ne serait donc pas liée à une quelconque légitimité mais à un strict rapport de puissance à puissance. Ce rapport renvoie, en définitive, à la question des affects, au pouvoir d’affecter. Il serait donc vain et illusoire de mettre en avant la légitimité quand nous n’avons affaire qu’à des rapports de puissance affective. « Ainsi, conclut Lordon, les institutions en général, l’Etat en particulier, ne règnent sur leurs sujets que par l’effet d’un certain rapport de puissance ». (1)

 

  • La séduction est une puissance d’affecter, la menace autoritaire aussi. Emmanuel Macron est un grand pourvoyeur d’affects, il n’est même que cela. Se passer de la notion de légitimité, c’est se condamner à ne plus avoir affaire qu’à des types d’affects quand il s’agit de comprendre comment s’y prendre pour que les institutions ne fassent pas que « régner sur les sujets ». Nous ne pouvons comprendre cela en faisant l’économie d’une réflexion sur le fondement de la légitimité, question essentielle pour un professeur ou un élu de la République.

La seule preuve effective de cette légitimité me paraît être l’exemplarité de l’exigence envers soi-même.

 

  • C’est cela qu’un Etat républicain (la notion d’Etat manipulée par Frédéric Lordon ici est bien trop floue) doit à ses sujets si elle ne veut pas simplement régner sur eux. C’est cela qu’un professeur doit à ses élèves, qu’une administration doit à ses administrés, que la fonction publique doit à ses contribuables, que les élus de la République doivent à leurs citoyens, qu’un président de la République doit à la République. Sans cela, il ne reste rien que des affects justement, de soumission ou de violence, d’abrutissement ou d’insurrection. La lacrymocratie est pourvoyeuse d’affects non de légitimité. Elle signe l’échec de la République à faire valoir un ordre juste. Aux yeux des manifestants en gilets jaunes et d’une majorité de ceux qui les soutiennent, le baratin ne saurait être pourvoyeur de légitimité et le grand débat national est une dépendance du baratin quand ce n’est pas une mise en scène grotesque de l’ego bouffi d’un homme. Un nombre significatif de citoyens français se mettent à demander des comptes à un ordre qui ne repose plus que sur le règne des affects. Opposer un type d’affect à un autre, c’est donc se condamner à ne plus jamais sortir la tête du gaz.

 

  • Ressentiment, haine, rancœur, jalousie, la liste des affects est longue pour disqualifier un mouvement qui n’en veut plus. Les hommes et les femmes qui ne peuvent pas faire la preuve d’une exemplarité cherchent alors à rabattre la contestation politique sur les affects, dans une zone opaque où toutes les divagations sont possibles. Pour qu’une telle opération fonctionne, il est nécessaire que tout un peuple soit dressé au partage des affects plutôt qu’à celui de la raison. Le bouffon malin Hanouna (entre autres), avec ses cœurs et ses régressions de débile mental, participe pleinement de ce dressage. Il faut croire que cette entreprise massive d’affectivisation du politique trouve aujourd’hui ses limites.

Soit nous reposons la question de la légitimité dans son cadre institutionnel, soit la République ne sera plus qu’un logo aux mains des faiseurs d’affects, les enfumeurs de la lacrymocratie.

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Frédéric Lordon, Les affects de la politique, Editions Seuil, 2016, Les apories de la « légitimité ».

Réponse à la lettre du président Emmanuel Macron

Réponse à la lettre du président Emmanuel Macron

« Pour moi, il n’y a pas de questions interdites. Nous ne serons pas d’accord sur tout, c’est normal, c’est la démocratie. Mais au moins montrerons-nous que nous sommes un peuple qui n’a pas peur de parler, d’échanger, de débattre. »

Emmanuel Macron, Président de la république, le 13 janvier 2019.

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  • Où en sommes-nous ? Depuis deux mois, tous les samedi, des dizaines de milliers de français enfilent un gilet jaune et défilent dans la rue. Ils continueront samedi prochain. Ce mouvement populaire n’a pas de précédent dans l’histoire récente, le soutien qu’il reçoit est massif, les problèmes qu’il pose fondamentaux.  Ce soir, après lecture de cette lettre aux français, nous savons pourtant que ce mouvement finira mal. La raison est simple :

la gravité de ce qui est en train de se passer en France échappe totalement aux dirigeants de ce pays.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, en pleine journée, des centres-villes, des places publiques, des ruelles bondées, des lieux de passage sont aspergés de gaz lacrymogène pendant des heures. Des grenades sont lancées, de violentes détonations retentissent, des groupes de policiers équipés d’armes « semi-létales » arpentent les rues en courant, des cars de CRS se massent ici ou là, bloquent des quartiers entiers. Tout cela au milieu d’une foule hagarde.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des citoyens français se retrouvent mutilés, gravement blessés dans des ruelles commerçantes transformées en zone de guérillas urbaines. Certains perdent un œil, une main, d’autres auront des séquelles pendant des mois, d’autres encore à vie. Des balafres au visage, des plaies de guerre aux jambes, à la tête. Hier encore, un jeune homme de quinze ans, équipé d’un sac de courses, recevait au visage un tir de flashball. Six heures d’opération, la mâchoire en bouillie, des cicatrices à vie. Au mauvais endroit, au mauvais moment.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des fonctionnaires de police sont pris à partie, caillassés, sommés de gérer l’ingérable, de canaliser des fins de manifestations compliquées, dans des conditions souvent périlleuses, au milieu de la population. Ils obéissent à des ordres et doivent y répondre tout en étant priés de ne pas trop compter les heures supplémentaires. Pour une écrasante majorité d’entre eux, ces hommes et ces femmes n’éprouvent aucun plaisir à être là tous les week-ends en face d’une situation inextricable. Les exactions manifestes d’une minorité d’entre eux les accusent tous. Ils doivent aussi faire face à l’indignité morale.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des journalistes de terrain, souvent mal payés, aux emplois précaires, sont pris à partie par des individus excédés. Certains sont molestés publiquement obligés de fuir, de se cacher, de dissimuler les logos de leurs caméras. Les images qu’ils prennent sont pourtant prises cent fois, les téléphones portables sont partout. Certains prennent des risques, reçoivent des grenades dans les jambes ou subissent des violences verbales de la part des forces de l’ordre. Ils ne sont pas sur les plateaux de télévision des cuistres poudrés, ils n’écrivent pas non plus les éditos de la presse quotidienne ou hebdomadaire mais ils deviennent « le système ».

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des bénévoles prennent des risques pour soigner les blessés. Casqués, en blanc, ils n’échappent ni aux gaz ni aux grenades. Ils extraient, parfois difficilement, des individus choqués, le visage en sang, pratiquent les premiers soins, s’enquièrent de l’état de santé des personnes à défaut d’une autre forme d’assistance, celle des fonctionnaires de l’Etat, pourtant encadrée par la loi.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des dégradations urbaines, des poubelles brûlées, des vitrines brisées. Qui ne se préoccupe pas de l’endroit où il a laissé son scooter ou son vélo ? Les transports en commun sont perturbés, arrêtés. Certains commerces baissent leur rideau à 17 heures, d’autres ferment toute l’après-midi.

En réponse à cette situation catastrophique, les français auront donc droit à une lettre les invitant à participer à un « débat ».

 

  • A quel point d’effondrement du politique en est-on arrivé pour croire qu’une telle situation pourra se régler de la sorte, avec un débat ? Les raisons qui ont conduit à cette situation inédite sont les mêmes qui conduiront à rejeter massivement cette lettre du président de la République. De quel degré de cynisme ou de naïveté faut-il être habité pour croire qu’une telle sauce peut éteindre un tel feu ?

 

  • On me dira que les hommes de bonne volonté veulent l’apaisement et qu’une telle réponse à la lettre du président de la République est le contraire d’un apaisement, plutôt une invitation à la poursuite irresponsable de cette situation dramatique. Disons que ce sera ma participation au débat national, ma contribution puisque, paraît-il, toutes sont bonnes à prendre.

 

  • Etant entendu « qu’il n’y a pas de question interdite », voici donc les miennes. Pourquoi, en face d’une responsabilité historique, un président de la République élu au suffrage universel dans une soi-disant grande démocratie européenne est incapable d’être à la hauteur ? Comment se fait-il que notre système politique, celui qui promeut les dirigeants de notre pays, accouche d’une telle faiblesse ? Combien de temps encore allons-nous supporter des institutions, celles de la cinquième République, capables de concentrer un tel pouvoir dans d’aussi petites mains ?

 

  • Il n’y a pas lieu de faire le malin ou quelques bons mots sur cette lettre quand la tristesse domine, celle de voir un grand pays sombrer dans une telle médiocrité. Nous payons aujourd’hui très chère une forme de démission collective. Emmanuel Macron signe cette lettre mais nous en sommes tous les co-auteurs. Cette médiocrité est aussi la nôtre individuellement. Que s’est-il passé en France pour que nous en soyons là, à lire cette prose irréelle, ce tract de campagne électorale, dans une telle situation historique ?

 

  • Il n’est que temps de se ressaisir  politiquement, de réfléchir à qui nous accordons nos suffrages et pourquoi, de retrouver une exigence intellectuelle, une forme de probité républicaine quand il s’agit de penser le bien commun. Aucun homme politique ne peut le faire à la place des citoyens. Aucun.

Les arrivistes

Les arrivistes

 

 

  • Ils sont sûr vos écrans et certains sont ministres
  • La plupart  diplômés, ils bousillent l’Etat
  • Faut croire qu’à l’ENA, cela ne pense pas
  • Les arrivistes

 

  • Ils ont tout ramassé
  • Des primes et des cachets
  • Ils ont sucé si fort
  • Qu’ils susurrent encore
  • Aux oreilles des puissants
  • Qui font verser le sang
  • De ces hommes qu’ils trahissent
  • derrière leur police

 

  • Ils sont sûr vos écrans et certains sont ministres
  • La plupart des merdeux au service de l’argent
  • Tous les jours acclamés par les plus gros faisans
  • Les arrivistes

 

  • Ils mentent cent dix fois
  • Pour que dale et pour quoi ?
  • Moins il y a de valeur
  • Plus ils vous feront peur
  • Cyniques, petits et vils
  • Mais des armes qui mutilent
  • Ils ont trahi si fort
  • Qu’ils trahiront encore

 

  • Ils sont sûr vos écrans et certains sont ministres
  • Ils se disent démocrates mais insultent les gens
  • Toujours moins de vertu, toujours plus d’entregent
  • Les arrivistes

 

  • Ils n’ont pas de drapeau
  • C’est bon pour les fachos
  • Vous parlent liberté
  • mais vous veulent enchaînés
  • Vous prennent pour des cons
  • Entre deux élections
  • Vous trahiront demain
  • Toujours au nom du bien

 

  • Ils sont sûr vos écrans et certains sont ministres
  • La révolte a sonné contre ces malfaisants
  • Derrière leur sourire ce sont les vrais violents
  • Les arrivistes

(Sur la musique Les anarchistes, Léo Ferré)

 

 

Le doigté des sceptiques – Réponse à Frédéric Schiffter à propos du « peuple »

Le doigté des sceptiques

Réponse  à Frédéric Schiffter à propos du « peuple »

 

En-tête du numéro 124 du 23 mars 1849 (doc. CIRA de Lausanne

La bandaison des clercs

 

  • Difficile de faire moins dialectique et plus balnéaire que la pensée de Frédéric Schiffter. Je dis pensée car pensée il y a. Evidemment, question d’affects, les questions les plus sérieuses, j’ai du mal à saisir « le scepticisme tranquille » de l’homme. Je suis incapable, pour l’heure, d’éprouver ce qui, je n’exclus rien, pourrait être une forme de salut à ma désespérante critique. J’ai trop de violence en moi, trop de forces inutiles, trop de trop pour me contenter, une fois le mois, de quelques pétales de conscience lucide sur le bain tiède du monde et de ses vaines turpitudes. C’est en-dessous de mes forces. Pourtant, il faut prêter l’oreille comme nous l’enseigne le moustachu au tout début de sa généalogie. Car Frédéric Schiffter pose une question irréductible. Une question qui, dans sa pénible simplicité, peut faire, à elle seule, vaciller tous les dogmes. Il pose la question : qui ? 

 

  • Le billet du mois concerne La bandaison des clercs (lien ci-dessus). Frédéric Schiffter expose, avec sarcasme et doigté, une antinomie de la bandaison d’ailleurs, l’empressement de certains professeurs, universitaires et chercheurs à épouser la cause du peuple quand celui-ci s’échauffe. Ce réveil laisse poindre l’espoir d’une articulation enfin possible entre les effets de langage au salon et l’action décisive au rond-point. Pour un philosophe qui ne croit pas à ce curieux attelage, les théorisations révolutionnaires, critiques et para critiques sonnent creux. En particulier quand celles-ci font référence au peuple. Non pas que Frédéric Schiffter voit d’un mauvais œil les tribunes offertes à des « sans-grades péri-urbains ». Bien au contraire. Le problème posé est plus profond : qui est le peuple ? Est-ce les chauffeurs routiers, les petits patrons, les retraités, les chômeurs, les artisans, les commerçants, les paumés, chaque catégorie se divisant encore et encore pour échouer, à la fin de toutes les dichotomies, sur le seul, l’unique : l’individu.

 

  • Le peuple est une idée, « un vent de boucle ». Il n’est rien de réel, rien de consistant, flatus vocis pour Frédéric Schiffter. Tout au plus une besace fictionnelle que l’on convoque hardiment pour les besoins de la cause sans trop regarder le contenu du sac. A cette échelle, « les détestations réciproques » réapparaissent. Le gilet jaune servait juste à cela, les faire taire le temps d’une alliance stratégique aussitôt rompue après la bataille contre un méchant pouvoir. Lesquels, de ces hommes et de ces femmes en gilet jaune, s’intéressent aux échauffement conceptuels de tous ces doctes théoriciens de la cause du peuple ?

 

  • La question de savoir qui lit quoi est indécidable. Je l’écarte donc. Mon métier m’a rendu sceptique à ce sujet. Le lecteur peut être étonnement éloigné de celui qui écrit. Mais la question autrement plus sérieuse de la nature du peuple doit être tranchée et pas seulement en renvoyant à la logique de classe de celui qui ne croit pas au peuple. Est-il exact de dire que le peuple est une idée ? Oui, si l’on accepte les prémisses irréfutables d’un idéalisme absolu qui déverse dans l’esprit tout ce qui traîne aux pieds des corps. Non, si l’on revient aux questions d’affects dont je parlais plus haut. Si l’on écarte les théories du contrat et les divisions de classes exclusivement liées aux modes de production, si l’on met de côté les versions nationalistes et mythiques, que reste-t-il ? Des individus pouvant s’agréger en essaims en fonction d’intérêts bien compris avant de retourner à leur irréductible atomicité ? Je pose cette question avec d’autant plus de sérieux que j’ai moi-même donné dans l’individualisme critique radical, et plus que de raison. Il me semble que le peuple, en terme d’affects, doit être pensé comme une forme collective et parfois géniale de résistance au pouvoir.

 

  •  La jeunesse de l’esprit croit à la libre spontanéité de sa créativité et de son irrévérence.  Elle croit être individuellement dépositaire d’une force de résistance qu’elle ne tirerait que d’elle-même. Elle se veut causa sui. Evidemment, pour elle, le peuple n’existe pas car tout exister est une dépendance de son pouvoir de statuer sur ce qui est ou n’est pas. Il s’agit moins d’un problème de classe sociale que d’un rapport à soi. Si le peuple existe, ne suis-je pas diminué ? Je définis donc le peuple ainsi : relève du peuple tout ce qui existe collectivement en résistance au pouvoir de statuer. Cette résistance est avant tout d’ordre affectif. En traversant plusieurs barrages de gilets jaunes j’ai ressenti, en étant attentif affectivement, une résistance qui ne peut naître que collectivement, une nature collective de l’affect. Le peuple est donc moins une idée (il peut l’être bien sûr) qu’un mode de résistance affectif. Cette plèbe agéométrique a son génie, sa force et ses modalités propre. Elle n’est pas seulement une dépendance de l’esprit qui statue – illusion bien philosophique d’ailleurs – mais une résistance au pouvoir de statuer. La plèbe, par nature, résiste. La plèbe n’en veut pas.

 

  • C’est aussi pour cette raison que le peuple fascine et inquiète le penseur. Il le fascine car, dans son solipsisme égoïque, le professeur, l’universitaire, le chercheur ne peuvent pas créer ce type d’affect. Leur résistance au pouvoir de statuer, toute théorique, n’a pas de corps. Il l’inquiète car à y regarder de près la chose paraît bien filandreuse et fort peu ragoutante pour son fin palais. Là où Frédéric Schiffter pense bandaison, je vois plutôt un problème d’incarnation. Evidemment, si l’on en reste à l’idée, le peuple n’existe pas, c’est entendu. Il reste à la fin des demi moignons et des quarts de dichotomies nimbées de soleil propices au bronzage de fesses en face du Dodin. Pour autant, l’appréhension affective d’une résistance commune me paraît riche de sens. Elle n’est pas seulement un « vent de boucle ».

 

Que l’on ne puisse pas, en fin de compte, statuer sur le peuple me paraît être une raison suffisante et sage de s’en méfier quand les affects, comme le vent, tournent.

 

 

 

Qui sera « séditieux » demain ?

Qui sera « séditieux » demain ?

(J.J. Grandville, L’Aspic, dessin, 1846)

  • A ce rythme, après demain, demain peut-être, la critique un peu sérieuse et qui n’a pas l’intention de se satisfaire de saupoudrer le plat partout servi, sera traquée, suivie, limitée, jugée comme séditieuse et condamnable à ce titre. Non pas parce qu’elle appelle à l’insurrection qui vient ou à la lutte armée confortablement posée dans son salon, comme le laisse accroire le démocrate raffiné qui cherche à en être. Non, pour la simple raison qu’elle existe encore, qu’elle porte une autre parole, une parole irréductible qui ne trouve pas place dans l’immense simulation de pensée et de politique qui dissuade aujourd’hui aussi bien l’une que l’autre.

 

  • Si j’écris aujourd’hui, avec d’autres, sur un site internet, ce n’est pas par goût. Je préfère le papier à cet écran qui me fait mal aux yeux. C’est tout simplement qu’ailleurs, il n’y a plus de place pour être un peu visible par ceux qui n’ont pas intérêt à rendre visibles leurs adversaires. Si je fournis, par exemple, la copie de la lettre que Maxime Catroux, éditrice chez Flammarion, m’a adressé pour retoquer un texte sur le cynisme médiatique, il y  a de cela des années,  un texte dans lequel je nomme explicitement ceux que je vise, un texte que nous avions réfléchi ensemble dans ses grandes lignes, suis-je séditieux ? Si je mets à jour la raison avancée (« les médias ne feront aucune place à votre critique ») suis-je complotiste ? Suis-je, bandes de gros zouaves que vous êtes, un agent russe infiltré ? Si, enfin, je fais les derniers liens, cherry on the liberal cake, entre cette situation de lâcheté intellectuelle en France et l’élection d’un homme, Emmanuel Macron, suis-je une menace pour l’ordre public ? Si tel est le cas, en conclusion, c’est tout simplement que cet ordre est à ce point fragile qu’il ne peut plus tirer de sa très faible légitimité démocratique par voie élective les seules raisons de sa survie. Il lui faut désormais la police, non pas pour garantir la paix mais pour faire la guerre à ceux qui la veulent. Demain, à la télévision, l’homme de paille jettera trois miettes et caressera le public de ses yeux doux pour enrober cette évidence et éteindre la révolte.

 

  • Nous en revenons toujours au même problème. Le seul, en France, à l’avoir pensé jusqu’au bout reste Jean Baudrillard. Un penseur de premier plan, mort en 2007, qui n’est plus aujourd’hui convoqué que par des non-pensants qui lui font dire en trois minutes l’inverse de ce qu’il a réellement pensé dans une oeuvre. Il avait parfaitement compris que l’introduction du négatif dans de tels systèmes hégémoniques ne pourrait se faire désormais que sous la forme d’une part maudite, une part irrécupérable. C’est lui que j’ai convoqué à la fin de mon étude sur Emmanuel Macron, Le Néant et le politique,  pour expliquer ce que ce modèle de simulation du politique, représenté aujourd’hui par Emmanuel Macron et son mouvement, fera demain à ceux qui le contestent. Ce modèle, qui sans résistance se généralisera après demain à tous les pays européens, est incapable d’accepter la critique car il s’est construit contre le négatif.

 

  • Souvenez-vous de cette phrase emblématique d’Emmanuel Macron dans ses meetings : « Ne les sifflez pas, cela ne vous ressemble pas. » Je ne vais pas refaire ici la démonstration que j’ai pu faire ailleurs. Les curieux fouilleront. Mais il est certain que cette phrase porte en elle une nouvelle violence politique, une violence inédite par réversion totale du négatif. Tout ce qui siffle doit disparaître car cela ne nous ressemble pas. Pourquoi ? Parce que le système de simulation politique, qui n’est justement plus politique (il ne fait que défendre un ordre économique qui ne l’est plus lui-même depuis longtemps) nous a déjà pensé. Nous sommes déjà linéarisés, nous sommes déjà encodés par les Macron du nouveau monde, tous autant que vous êtes, dans une marche en avant qui n’est plus discutable. Que cherchez-vous à faire exactement avec votre critique ? La réponse est déjà en place : créer le chaos, déstabiliser la République, nuire aux intérêts bien compris de chacun, mettre en danger la liberté.

 

  • Longtemps, la critique est venue du dehors de la société, de ses marges les plus marginales. Le problème c’est que ces marges s’étendent, elles gagnent des corps de métiers qui jusque là se tenaient au centre du dispositif politique. Cette expulsion, qui correspond à un affaiblissement de l’idée républicaine dans l’hyper marché mondialisé, qui n’en a d’ailleurs aucun besoin, produit une situation nouvelle. Des hommes et des femmes deviennent dangereux pour l’ordre car ils veulent la paix, ils veulent que cesse le harcèlement du pouvoir, ils veulent vivre décemment. Mais cette volonté prend la forme d’une hyper négativité car elle n’a plus de place. Elle échappe à la précession des simulacres, c’est-à-dire aux dispositifs de simulation et de contrôle qui dissuadent à l’avance toute action possible. Ce sont ces modèles qui distribuent les places aujourd’hui, qui décident ce qui doit être visible ou pas.

 

  • Une résistance critique qui n’a pas une place préétablie doit ainsi disparaître. Il n’y a pas d’issue dans ces modèles, il y a pas de dialogues. Les simulateurs du politique nous accusent à la fin de l’histoire de ne pas vouloir le dialogue ? Ils ont bien raison, nous ne voulons pas de leur dialogue, qui n’est pas une manière de dialoguer mais bien d’augmenter le gigantesque monologue de tous les processus de dissuasion.

 

Vous ne nous dissuaderez pas, vous, les séditieux de l’homme.

 

La profondeur de la révolte – III – Les critiques

La profondeur de la révolte – III – Les critiques

(Victor Hugo, Dessin)

  • En 1999 sortait à la NRF Le nouvel esprit du capitalisme, un fort livre de 900 pages : la force de la critique, le rôle de la critique, la logique de la critique, la critique sociale, la critique artiste, l’empêchement de la critique, le renouveau de la critique etc. Mon coude droit est actuellement posé sur cette somme (1). Depuis, on ne compte plus les productions critiques, les textes critiques, les sommes critiques. Ma bibliothèque en est remplie. Le dernier volume en date : Le désert de la critique, déconstruction et politique (2). Par déformation intellectuelle, je m’empresse de consulter ces textes dès leur sortie mais je les achète de moins en moins car ma question est toujours la même : qui dérangent-ils ?

 

  • J’ai eu un temps le projet de rédiger une thèse à ce sujet à l’EHESS : dialectique de la critique, un titre de ce genre. Je me suis ravisé après deux années d’écriture. J’étais en train d’ajouter ma glose à une glose déjà fort conséquente. Les rapports contrariés que j’ai eu avec ce qu’on appelle le monde de l’édition ont eu raison de mes dernières velléités dans ce domaine. L’idée est simple : vous pouvez publier et diffuser toute la critique théorique que vous voulez à condition de ne déranger aucun pouvoir, de ne viser personne en propre, de laisser le monde à la sortie de votre critique dans le même état que vous l’avez trouvé en y entrant. La critique s’adresse ainsi à une petite frange de la population, formée à l’école, capable de comprendre des distinctions structurelles (critique artistique, critique sociale) car elle a les moyens d’attacher un contenu à ces concepts mais qui n’a aucun intérêt objectif à remettre en question sa raison sociale à partir d’eux. C’est évidemment le cas de France culture.  

 

  • Longtemps, je me suis dit (qui ignore la naïveté des esprits formés au contact des textes philosophiques ?) que l’empilement d’arguments et d’analyses aurait raison de cet état de fait. Qu’il suffisait de démonter quelques logiques élémentaires pour lever ce gros lièvre. Hélas, je sous-estimais la puissance de la dénégation et la force d’une raison fort peu raisonnable :  la raison sociale.

 

  • Celui qui tient un magistère ou un micro (le second s’étant progressivement substitué au premier) a des intérêts objectifs particuliers à défendre. J’ai moi-même des intérêts objectifs particuliers à défendre lorsque je me bats contre le massacre programmé de la réflexion critique à l’école. La question est de savoir si ces intérêts objectifs particuliers vont dans le sens de l’intérêt général, autrement dit si ce que je défends vaut au-delà de moi-même. Là encore, sur ce seul critère déterminant, j’ai compris (j’avoue qu’il m’a fallu un peu de temps tout de même) que les éditeurs de cette fameuse culture (critique pourquoi pas) ne raisonnaient pas du tout de cette façon. Pour eux, la critique est un objet d’édition, de publication, un objet culturel qui doit rencontrer un marché. Avant de faire œuvre critique, il est donc essentiel d’identifier le marché. L’intérêt particulier objectif doit s’accorder avec d’autres intérêts particuliers. L’intérêt général ? Mais de quoi parlez-vous ?

 

  • Critiquer la dépolitisation des discours sur la politique à France culture, à la suite de ce qu’a pu faire Pierre Bourdieu, ce n’est pas simplement émettre une critique, c’est déranger des intérêts objectifs particuliers qui n’ont que faire de l’intérêt général. C’est ici que vous retrouvez pleinement le sens de la très belle phrase de Bakounine mise en avant par Pierre Bourdieu dont il ne faut pas tout de même sous-estimer la dimension anarchiste : « Les aristocrates de l’intelligence trouvent qu’il est des vérités qu’il n’est pas bon de dire au peuple. » Je pense, vous l’avez compris, l’inverse : toutes les vérités sont bonnes à dire au peuple.

 

  • Evidemment, chère Adèle Van Reeth, cher Nicolas Truong, les fines manœuvres de France culture ou du Monde pour exclure du débat public des intellectuels qui ne cirent pas les pompes du pouvoir sont invisibles pour les désormais fameux gilets jaunes.  Invisibles mais pas inaudibles, c’est cela que vous devez comprendre désormais, vous et toutes les fausses queues de la culture mondaine qui œuvrent à placer au pouvoir des hommes qui n’ont que faire de l’intérêt général et qui fracturent profondément la République. Bien sûr, vous pouvez marginaliser l’affaire, la minorer, l’exclure du champ des débats. Bref, nous prendre pour des cons. Je le comprends, c’est de bonne guerre. A votre place d’ailleurs, avec la même raison sociale, je ferais peut-être de même. L’homme est aussi faible et facilement corruptible. Cela ne signifie pas pour autant que le mobile de l’action critique soit le ressentiment ou la jalousie. Cette psychologisation n’honore personne et ne grandit pas la pensée, encore moins la politique. Il se trouve que certaines positions sociales nous rendent plus attentifs à la question de l’intérêt général que d’autres. Enseigner toute une vie dans l’école publique – et pas seulement deux ans en ZEP pour avoir la médaille Télérama –  vous rend forcément plus sensible aux questions républicaines. Soigner à l’hôpital, déplacer des hommes et des femmes au quotidien, nourrir en cultivant sainement la terre etc. Si cette sensibilité s’accompagne, en outre, d’une affinité pour l’anarchie et la liberté radicale, vous vous orientez logiquement vers une forme de critique qui dérange un peu plus que celle de L’Obs, de Libé, de France culture, du Monde, de Télérama.

 

  • Tout cela a-t-il un coût ? Oui, si l’on raisonne dans les cadres du mondain et de l’arrivisme qui tiennent lieu aujourd’hui de mesure de la créativité et de la réussite ou de la soumission, c’est tout un.  Cela dit, que tout le monde se rassure, rien de très nouveau sous le soleil. Vous n’aurez jamais la gloriole facile au festival d’Avignon. Jamais on dira de vous, entre deux petits- fours  sous un bon soleil : ah Madame, quel auteur iconoclaste, subversif, impertinent. Quel homme entier peut se satisfaire de cela, je vous le demande ? Quelle femme libre peut accepter de pareilles miettes ? (3) Au fond, c’est un vieux problème que je pose là, un problème décisif pour qui va au-delà.

 

  • Je n’ai pas brûlé de pneus hier, je n’ai pas non plus hurlé « Macron démission » mais le cœur y est. J’ai un vieux diesel (350000 km, Ford Focus, 2003), je suis propriétaire, un crédit sur le dos et pour 25 ans, professeur agrégé de philosophie dans l’école publique. Je gagne 3000 euros net par mois en moyenne, je suis à l’échelon 9. Les grilles sont publiques contrairement aux salaires de ceux qui font la morale au peuple à la télévision ou à la radio. J’aime la réflexion et les idées. Ma critique est située, limitée, incarnée. J’ai eu la chance de naître dans un milieu formé, de trouver ma voie dans le labyrinthe des études supérieurs. Pour une raison qui m’échappe encore, je hais les faisans qui oppriment l’esprit en toute bonne conscience, les faquins, les fausses queues, les demi habiles. Emmanuel Macron représente pour moi, et je ne suis pas le seul, une sorte d’anti-monde, une réalité qui à la fois m’échappe complétement (je ne comprends pas que l’on puisse se satisfaire de sa vie) et me dégoûte en tant qu’elle oppresse les autres. J’ai les moyens de structurer ce dégoût, d’en faire quelque chose, de le penser et par conséquent de m’en libérer.

C’est cela qu’il faut donner aux enfants de la République : les moyens effectifs de se libérer du dégoût que suscite un monde sans âme à la liberté factice.

 

 

(1) Pratiquement, pour un droitier, il est utile de surélever le coude gauche pour taper sur le clavier.

(2) Editions Echappée, 2015. Un livre intelligent et fin, théorique, mais de mon point de vue inefficient. Qui dérange-t-il ?

(3) Voici exposé en une ligne mon féminisme, Eugénie Bastié. (#metoo)

Où est le problème ?

Où est le problème ?

  • Entre le combat des idées et le procès d’intention, la mise à jour de logiques inapparentes et la paranoïa délirante, la différence est de taille. Hélas, cette différence s’amenuise avec la grossièreté de l’époque, grossièreté entretenue par ceux qui prétendent lui échapper. Le problème posé ici est aussi fin que fondamental pour l’avenir de la pensée critique – si avenir il y a. Fin donc inaudible quand les grossiers bateleurs télégéniques imposent leurs dualismes sommaires à grands coups de formules faussement provocatrices. Nous sommes très loin d’une lubie pour intellectuels mais au cœur de ce qui érode lentement les démocraties européennes. La République française en particulier.

 

  • Cette érosion laisse la place à des discours d’une violence extrême que ne pourront bientôt plus endiguer les fins amis de la culture et de l’entre-soi. Une partie non négligeable de la « gauche » française, celle qui se pique d’humanité et d’empathie avec le peuple qui souffre, ne comprend rien à cette logique mortifère. Pire, en prétextant lutter, par ses discours moralisants, contre le retour de la barbarie, elle reste sourde à la barbarie qu’elle crée indirectement en étouffant des critiques qui ne correspondent pas aux canons de la bienséance qu’elle délimite à huit clos. Un nouveau commerce de la révolte voit ainsi le jour touchant une frange de la population qui a suffisamment de colère en elle pour contester la domination inique qu’elle subit, trop peu de formation pour ne pas se laisser abuser par les vrais salopards et les authentiques gourous. Cette formation à la pensée critique doit se faire dans la République, à l’école. Elle ne correspond en rien à une accumulation de culture générale, cette culture de légitimation qui ne peut que renforcer des inégalités déjà existantes.

 

  • Il se trouve, c’est le sens du combat que je mène avec d’autres, que cette formation est aujourd’hui mise à mal à l’intérieur de l’Etat français par des hommes au service d’intérêts incompatibles avec le problème soulevé ici. Ces hommes, je le dis sans détour, trahissent les intérêts de la République. Après tout, que la formation de l’esprit d’une population économiquement et culturellement défavorisée soit laissée à des gourous internétiques sur les ruines de l’école publique n’a pas de quoi les inquiéter. Une population sous-formée, qui éructe une haine cyniquement entretenue en hurlant sur le « Système » et la « Shoah », sert les intérêts objectifs de la classe qui domine. En affaiblissant les structures institutionnelles qui renforcent les défenses intellectuelles d’une jeunesse à la dérive, les managers de l’éducation et de la culture créent les conditions objectives d’un désastre.

 

  • De ce point de vue, les soutiens imbéciles mais cohérents d’une partie non négligeable des élites culturelles françaises au « président philosophe » (une fumisterie sans nom qui fera date) ont renforcé une défiance globale envers tout ce qui ressemble à un travail critique effectif. Qu’il faille des élites, pour structurer et s’efforcer de donner une voix au sans voix, est une chose. Jaurès en faisait partie. Que ces élites ne soient plus que des demi hommes, des marchands de rien qui clignent de l’œil, indifférents au bien public, en est une autre.

 

  • J’accuse évidemment les faiseurs de culture de ne pas vouloir regarder cette réalité en face, de se pâmer comme des oies dans des colloques et des conférences ridicules, très loin des enjeux fondamentaux qui décideront demain de nos libertés publiques en France. J’accuse bien sûr une partie de la classe médiatique de lâcheté, ces éditorialistes obscènes, ces causeurs inconséquents qui n’auront jamais le courage d’affronter réellement les populations qu’ils insultent. Les intellectuels – un groupe fort hétérogène d’ailleurs – ont du mal avec le ton, avec le style ? Ils voient là de la violence ? En un mot, ils ne comprennent rien. Ils ne lisent pas, ils survolent ; il ne pensent pas, ils émettent des jugements de goût. Au plus haut point, ils sont inconséquents. Ils n’ont aucune conscience de ce qui est en train de se jouer en France, une fracture peut-être irréductible, entretenue par ceux qui croient pouvoir s’en sortir à bon compte. Hélas, les retours de bâtons seront de plus en violents, la répression toujours plus inique, la moraline toujours plus épaisse. A terme, nous y perdrons tous.

 

  • Non, toute critique caustique et virulente n’est pas nécessairement émise par des « haineux » (1). Non , il est possible de cibler le discours et les pratiques publiques d’un homme sans faire un procès d’intention. Non, ai-je besoin de le préciser, le ressentiment n’est pas l’explication ultime, le pot aux roses psychologique de toutes les manœuvres de la pensée réfractaire. Nietzsche pour les nuls, c’est la catastrophe assurée. Alors oui, il faudra percer la baudruche en faisant valoir des arguments. Un travail colossal adressé à des hommes et des femmes dont il faudra aussi briser les réflexes paresseux. L’abrutissement est massif, personne ne peut y échapper totalement. Je l’ai déjà écrit, la lutte est avant tout lutte contre soi-même, guérilla intime, résistance de soi à soi. Rien à voir, vous l’avez compris, avec de la culture générale ou de la philosophie à l’Istana Hôtel de Kuala Lumpur ou d’ailleurs sous l’égide de l’UNESCO.

 

  • S’il ne s’agissait que d’un procès d’intention, d’une querelle d’ego ou d’un débat mondain à Saint-Emilion, Adèle Van Reeth, je pourrais dormir tranquille. Ce n’est pas le cas.

…..

(1) Haters. En anglais, puisqu’il paraît qu’on ne peut émettre un jugement sans en passer par là. Sorte d’excommunication pré-logique paresseuse qui s’évite de penser le problème dont il est question. Courante dans les milieux de la communication.