Lacrymocratie et légitimité

Lacrymocratie et légitimité

(Bordeaux, Pey Berland, 19 janvier 2019, 17H30)

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  • Imaginez un professeur, de philosophie par exemple, qui face à une classe agitée, dûment équipé d’un masque à gaz et de quelques grenades, l’enfume à défaut de pouvoir l’enfumer. Ce professeur voudrait par exemple imposer ses idées à tous, reléguer les avis contraires aux extrémités de la classe, au nom de la République bien sûr. Un petit groupe d’élèves, les moins endormis, ont compris depuis la première heure que ce faux nez de la philosophie, ce professeur autoritaire et mégalomane, n’aspirait qu’à faire valoir ses références en rejetant toute critique. Incapable de se remettre en question, de comprendre l’origine du problème, le voilà qui use désormais de la force contre le groupe réfractaire. Lui seul est légitime. Flattant les plus dociles à grands coups de bonnes notes, valorisant les plus serviles, ceux qui recopient sa prose dogmatique à la virgule près, il n’hésite pas à exercer toutes sortes de chantages. Acculé par l’incontrôlable brouhaha, il décide enfin de ne plus s’adresser qu’aux délégués de classe après avoir collé les autres le samedi.

 

  • Derrière l’image, une question simple : peut-on gouverner un pays avec des grenades lacrymogènes ? Combien de professeurs  aimeraient pouvoir se dispenser de s’adresser à une partie de leur auditoire, faire passer en douce leur potage sans avoir trop de comptes à rendre. Isoler en somme une partie de la classe, mieux, ne s’adresser qu’à ses dociles représentants. Autrement plus sérieusement qu’en lisant des livres dans les ambiances feutrées des bibliothèques, là où déranger l’autre est une inconvenance, j’ai compris progressivement ce qu’était le politique dans les classes de la République. Trop autoritaire à mes débuts, trop séducteur ensuite, il m’a fallu un peu de temps pour comprendre que ces deux ressorts de la domination, très proches au demeurant (on est souvent autoritaire avec ceux que l’on ne peut séduire) ne valaient rien sans la preuve effective d’une légitimité.

 

  • C’est ici évidemment que les problèmes commencent. En tant que fonctionnaire de l’Etat français, le professeur peut faire jouer une sorte de légitimité abstraite, celle de l’Etat justement, celle derrière laquelle se cache aujourd’hui Emmanuel Macron. Elle peut se réduire très simplement à ceci : vos gueules, je suis agrégé de philosophie ; écrasez, je suis élu au suffrage universel. Pour le reste, heures de colles et grenades lacrymogènes, forcément légitimes.

 

  • A la différence de Frédéric Lordon, je ne pense pas que la légitimité soit une aporie. Pour lui, « si nous consentons aux verdicts de l’Etat, c’est parce qu’en plus d’être « légal » il est « légitime » ». Thèse classique à réfuter selon lui car celle-ci nous renverrait à « une qualité occulte ». Qui peut dire ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas ? L’accord à l’unanimité ? Impossible. A la majorité absolue, relative ? Pour quelle raison une quelconque majorité serait-elle plus légitime qu’une minorité ? Le nombre ? Critère qui peut justifier tous les despotismes. « L’ancrage par la valeur morale. Mais chacun a les siennes ». Sans un critère de légitimité, il ne resterait que les effets de puissance. La déférence que nous avons vis-à-vis de l’Etat ne serait donc pas liée à une quelconque légitimité mais à un strict rapport de puissance à puissance. Ce rapport renvoie, en définitive, à la question des affects, au pouvoir d’affecter. Il serait donc vain et illusoire de mettre en avant la légitimité quand nous n’avons affaire qu’à des rapports de puissance affective. « Ainsi, conclut Lordon, les institutions en général, l’Etat en particulier, ne règnent sur leurs sujets que par l’effet d’un certain rapport de puissance ». (1)

 

  • La séduction est une puissance d’affecter, la menace autoritaire aussi. Emmanuel Macron est un grand pourvoyeur d’affects, il n’est même que cela. Se passer de la notion de légitimité, c’est se condamner à ne plus avoir affaire qu’à des types d’affects quand il s’agit de comprendre comment s’y prendre pour que les institutions ne fassent pas que « régner sur les sujets ». Nous ne pouvons comprendre cela en faisant l’économie d’une réflexion sur le fondement de la légitimité, question essentielle pour un professeur ou un élu de la République.

La seule preuve effective de cette légitimité me paraît être l’exemplarité de l’exigence envers soi-même.

 

  • C’est cela qu’un Etat républicain (la notion d’Etat manipulée par Frédéric Lordon ici est bien trop floue) doit à ses sujets si elle ne veut pas simplement régner sur eux. C’est cela qu’un professeur doit à ses élèves, qu’une administration doit à ses administrés, que la fonction publique doit à ses contribuables, que les élus de la République doivent à leurs citoyens, qu’un président de la République doit à la République. Sans cela, il ne reste rien que des affects justement, de soumission ou de violence, d’abrutissement ou d’insurrection. La lacrymocratie est pourvoyeuse d’affects non de légitimité. Elle signe l’échec de la République à faire valoir un ordre juste. Aux yeux des manifestants en gilets jaunes et d’une majorité de ceux qui les soutiennent, le baratin ne saurait être pourvoyeur de légitimité et le grand débat national est une dépendance du baratin quand ce n’est pas une mise en scène grotesque de l’ego bouffi d’un homme. Un nombre significatif de citoyens français se mettent à demander des comptes à un ordre qui ne repose plus que sur le règne des affects. Opposer un type d’affect à un autre, c’est donc se condamner à ne plus jamais sortir la tête du gaz.

 

  • Ressentiment, haine, rancœur, jalousie, la liste des affects est longue pour disqualifier un mouvement qui n’en veut plus. Les hommes et les femmes qui ne peuvent pas faire la preuve d’une exemplarité cherchent alors à rabattre la contestation politique sur les affects, dans une zone opaque où toutes les divagations sont possibles. Pour qu’une telle opération fonctionne, il est nécessaire que tout un peuple soit dressé au partage des affects plutôt qu’à celui de la raison. Le bouffon malin Hanouna (entre autres), avec ses cœurs et ses régressions de débile mental, participe pleinement de ce dressage. Il faut croire que cette entreprise massive d’affectivisation du politique trouve aujourd’hui ses limites.

Soit nous reposons la question de la légitimité dans son cadre institutionnel, soit la République ne sera plus qu’un logo aux mains des faiseurs d’affects, les enfumeurs de la lacrymocratie.

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Frédéric Lordon, Les affects de la politique, Editions Seuil, 2016, Les apories de la « légitimité ».

Réponse à la lettre du président Emmanuel Macron

Réponse à la lettre du président Emmanuel Macron

« Pour moi, il n’y a pas de questions interdites. Nous ne serons pas d’accord sur tout, c’est normal, c’est la démocratie. Mais au moins montrerons-nous que nous sommes un peuple qui n’a pas peur de parler, d’échanger, de débattre. »

Emmanuel Macron, Président de la république, le 13 janvier 2019.

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  • Où en sommes-nous ? Depuis deux mois, tous les samedi, des dizaines de milliers de français enfilent un gilet jaune et défilent dans la rue. Ils continueront samedi prochain. Ce mouvement populaire n’a pas de précédent dans l’histoire récente, le soutien qu’il reçoit est massif, les problèmes qu’il pose fondamentaux.  Ce soir, après lecture de cette lettre aux français, nous savons pourtant que ce mouvement finira mal. La raison est simple :

la gravité de ce qui est en train de se passer en France échappe totalement aux dirigeants de ce pays.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, en pleine journée, des centres-villes, des places publiques, des ruelles bondées, des lieux de passage sont aspergés de gaz lacrymogène pendant des heures. Des grenades sont lancées, de violentes détonations retentissent, des groupes de policiers équipés d’armes « semi-létales » arpentent les rues en courant, des cars de CRS se massent ici ou là, bloquent des quartiers entiers. Tout cela au milieu d’une foule hagarde.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des citoyens français se retrouvent mutilés, gravement blessés dans des ruelles commerçantes transformées en zone de guérillas urbaines. Certains perdent un œil, une main, d’autres auront des séquelles pendant des mois, d’autres encore à vie. Des balafres au visage, des plaies de guerre aux jambes, à la tête. Hier encore, un jeune homme de quinze ans, équipé d’un sac de courses, recevait au visage un tir de flashball. Six heures d’opération, la mâchoire en bouillie, des cicatrices à vie. Au mauvais endroit, au mauvais moment.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des fonctionnaires de police sont pris à partie, caillassés, sommés de gérer l’ingérable, de canaliser des fins de manifestations compliquées, dans des conditions souvent périlleuses, au milieu de la population. Ils obéissent à des ordres et doivent y répondre tout en étant priés de ne pas trop compter les heures supplémentaires. Pour une écrasante majorité d’entre eux, ces hommes et ces femmes n’éprouvent aucun plaisir à être là tous les week-ends en face d’une situation inextricable. Les exactions manifestes d’une minorité d’entre eux les accusent tous. Ils doivent aussi faire face à l’indignité morale.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des journalistes de terrain, souvent mal payés, aux emplois précaires, sont pris à partie par des individus excédés. Certains sont molestés publiquement obligés de fuir, de se cacher, de dissimuler les logos de leurs caméras. Les images qu’ils prennent sont pourtant prises cent fois, les téléphones portables sont partout. Certains prennent des risques, reçoivent des grenades dans les jambes ou subissent des violences verbales de la part des forces de l’ordre. Ils ne sont pas sur les plateaux de télévision des cuistres poudrés, ils n’écrivent pas non plus les éditos de la presse quotidienne ou hebdomadaire mais ils deviennent « le système ».

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des bénévoles prennent des risques pour soigner les blessés. Casqués, en blanc, ils n’échappent ni aux gaz ni aux grenades. Ils extraient, parfois difficilement, des individus choqués, le visage en sang, pratiquent les premiers soins, s’enquièrent de l’état de santé des personnes à défaut d’une autre forme d’assistance, celle des fonctionnaires de l’Etat, pourtant encadrée par la loi.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des dégradations urbaines, des poubelles brûlées, des vitrines brisées. Qui ne se préoccupe pas de l’endroit où il a laissé son scooter ou son vélo ? Les transports en commun sont perturbés, arrêtés. Certains commerces baissent leur rideau à 17 heures, d’autres ferment toute l’après-midi.

En réponse à cette situation catastrophique, les français auront donc droit à une lettre les invitant à participer à un « débat ».

 

  • A quel point d’effondrement du politique en est-on arrivé pour croire qu’une telle situation pourra se régler de la sorte, avec un débat ? Les raisons qui ont conduit à cette situation inédite sont les mêmes qui conduiront à rejeter massivement cette lettre du président de la République. De quel degré de cynisme ou de naïveté faut-il être habité pour croire qu’une telle sauce peut éteindre un tel feu ?

 

  • On me dira que les hommes de bonne volonté veulent l’apaisement et qu’une telle réponse à la lettre du président de la République est le contraire d’un apaisement, plutôt une invitation à la poursuite irresponsable de cette situation dramatique. Disons que ce sera ma participation au débat national, ma contribution puisque, paraît-il, toutes sont bonnes à prendre.

 

  • Etant entendu « qu’il n’y a pas de question interdite », voici donc les miennes. Pourquoi, en face d’une responsabilité historique, un président de la République élu au suffrage universel dans une soi-disant grande démocratie européenne est incapable d’être à la hauteur ? Comment se fait-il que notre système politique, celui qui promeut les dirigeants de notre pays, accouche d’une telle faiblesse ? Combien de temps encore allons-nous supporter des institutions, celles de la cinquième République, capables de concentrer un tel pouvoir dans d’aussi petites mains ?

 

  • Il n’y a pas lieu de faire le malin ou quelques bons mots sur cette lettre quand la tristesse domine, celle de voir un grand pays sombrer dans une telle médiocrité. Nous payons aujourd’hui très chère une forme de démission collective. Emmanuel Macron signe cette lettre mais nous en sommes tous les co-auteurs. Cette médiocrité est aussi la nôtre individuellement. Que s’est-il passé en France pour que nous en soyons là, à lire cette prose irréelle, ce tract de campagne électorale, dans une telle situation historique ?

 

  • Il n’est que temps de se ressaisir  politiquement, de réfléchir à qui nous accordons nos suffrages et pourquoi, de retrouver une exigence intellectuelle, une forme de probité républicaine quand il s’agit de penser le bien commun. Aucun homme politique ne peut le faire à la place des citoyens. Aucun.

Les arrivistes

Les arrivistes

 

 

  • Ils sont sûr vos écrans et certains sont ministres
  • La plupart  diplômés, ils bousillent l’Etat
  • Faut croire qu’à l’ENA, cela ne pense pas
  • Les arrivistes

 

  • Ils ont tout ramassé
  • Des primes et des cachets
  • Ils ont sucé si fort
  • Qu’ils susurrent encore
  • Aux oreilles des puissants
  • Qui font verser le sang
  • De ces hommes qu’ils trahissent
  • derrière leur police

 

  • Ils sont sûr vos écrans et certains sont ministres
  • La plupart des merdeux au service de l’argent
  • Tous les jours acclamés par les plus gros faisans
  • Les arrivistes

 

  • Ils mentent cent dix fois
  • Pour que dale et pour quoi ?
  • Moins il y a de valeur
  • Plus ils vous feront peur
  • Cyniques, petits et vils
  • Mais des armes qui mutilent
  • Ils ont trahi si fort
  • Qu’ils trahiront encore

 

  • Ils sont sûr vos écrans et certains sont ministres
  • Ils se disent démocrates mais insultent les gens
  • Toujours moins de vertu, toujours plus d’entregent
  • Les arrivistes

 

  • Ils n’ont pas de drapeau
  • C’est bon pour les fachos
  • Vous parlent liberté
  • mais vous veulent enchaînés
  • Vous prennent pour des cons
  • Entre deux élections
  • Vous trahiront demain
  • Toujours au nom du bien

 

  • Ils sont sûr vos écrans et certains sont ministres
  • La révolte a sonné contre ces malfaisants
  • Derrière leur sourire ce sont les vrais violents
  • Les arrivistes

(Sur la musique Les anarchistes, Léo Ferré)

 

 

Le doigté des sceptiques – Réponse à Frédéric Schiffter à propos du « peuple »

Le doigté des sceptiques

Réponse  à Frédéric Schiffter à propos du « peuple »

 

En-tête du numéro 124 du 23 mars 1849 (doc. CIRA de Lausanne

La bandaison des clercs

 

  • Difficile de faire moins dialectique et plus balnéaire que la pensée de Frédéric Schiffter. Je dis pensée car pensée il y a. Evidemment, question d’affects, les questions les plus sérieuses, j’ai du mal à saisir « le scepticisme tranquille » de l’homme. Je suis incapable, pour l’heure, d’éprouver ce qui, je n’exclus rien, pourrait être une forme de salut à ma désespérante critique. J’ai trop de violence en moi, trop de forces inutiles, trop de trop pour me contenter, une fois le mois, de quelques pétales de conscience lucide sur le bain tiède du monde et de ses vaines turpitudes. C’est en-dessous de mes forces. Pourtant, il faut prêter l’oreille comme nous l’enseigne le moustachu au tout début de sa généalogie. Car Frédéric Schiffter pose une question irréductible. Une question qui, dans sa pénible simplicité, peut faire, à elle seule, vaciller tous les dogmes. Il pose la question : qui ? 

 

  • Le billet du mois concerne La bandaison des clercs (lien ci-dessus). Frédéric Schiffter expose, avec sarcasme et doigté, une antinomie de la bandaison d’ailleurs, l’empressement de certains professeurs, universitaires et chercheurs à épouser la cause du peuple quand celui-ci s’échauffe. Ce réveil laisse poindre l’espoir d’une articulation enfin possible entre les effets de langage au salon et l’action décisive au rond-point. Pour un philosophe qui ne croit pas à ce curieux attelage, les théorisations révolutionnaires, critiques et para critiques sonnent creux. En particulier quand celles-ci font référence au peuple. Non pas que Frédéric Schiffter voit d’un mauvais œil les tribunes offertes à des « sans-grades péri-urbains ». Bien au contraire. Le problème posé est plus profond : qui est le peuple ? Est-ce les chauffeurs routiers, les petits patrons, les retraités, les chômeurs, les artisans, les commerçants, les paumés, chaque catégorie se divisant encore et encore pour échouer, à la fin de toutes les dichotomies, sur le seul, l’unique : l’individu.

 

  • Le peuple est une idée, « un vent de boucle ». Il n’est rien de réel, rien de consistant, flatus vocis pour Frédéric Schiffter. Tout au plus une besace fictionnelle que l’on convoque hardiment pour les besoins de la cause sans trop regarder le contenu du sac. A cette échelle, « les détestations réciproques » réapparaissent. Le gilet jaune servait juste à cela, les faire taire le temps d’une alliance stratégique aussitôt rompue après la bataille contre un méchant pouvoir. Lesquels, de ces hommes et de ces femmes en gilet jaune, s’intéressent aux échauffement conceptuels de tous ces doctes théoriciens de la cause du peuple ?

 

  • La question de savoir qui lit quoi est indécidable. Je l’écarte donc. Mon métier m’a rendu sceptique à ce sujet. Le lecteur peut être étonnement éloigné de celui qui écrit. Mais la question autrement plus sérieuse de la nature du peuple doit être tranchée et pas seulement en renvoyant à la logique de classe de celui qui ne croit pas au peuple. Est-il exact de dire que le peuple est une idée ? Oui, si l’on accepte les prémisses irréfutables d’un idéalisme absolu qui déverse dans l’esprit tout ce qui traîne aux pieds des corps. Non, si l’on revient aux questions d’affects dont je parlais plus haut. Si l’on écarte les théories du contrat et les divisions de classes exclusivement liées aux modes de production, si l’on met de côté les versions nationalistes et mythiques, que reste-t-il ? Des individus pouvant s’agréger en essaims en fonction d’intérêts bien compris avant de retourner à leur irréductible atomicité ? Je pose cette question avec d’autant plus de sérieux que j’ai moi-même donné dans l’individualisme critique radical, et plus que de raison. Il me semble que le peuple, en terme d’affects, doit être pensé comme une forme collective et parfois géniale de résistance au pouvoir.

 

  •  La jeunesse de l’esprit croit à la libre spontanéité de sa créativité et de son irrévérence.  Elle croit être individuellement dépositaire d’une force de résistance qu’elle ne tirerait que d’elle-même. Elle se veut causa sui. Evidemment, pour elle, le peuple n’existe pas car tout exister est une dépendance de son pouvoir de statuer sur ce qui est ou n’est pas. Il s’agit moins d’un problème de classe sociale que d’un rapport à soi. Si le peuple existe, ne suis-je pas diminué ? Je définis donc le peuple ainsi : relève du peuple tout ce qui existe collectivement en résistance au pouvoir de statuer. Cette résistance est avant tout d’ordre affectif. En traversant plusieurs barrages de gilets jaunes j’ai ressenti, en étant attentif affectivement, une résistance qui ne peut naître que collectivement, une nature collective de l’affect. Le peuple est donc moins une idée (il peut l’être bien sûr) qu’un mode de résistance affectif. Cette plèbe agéométrique a son génie, sa force et ses modalités propre. Elle n’est pas seulement une dépendance de l’esprit qui statue – illusion bien philosophique d’ailleurs – mais une résistance au pouvoir de statuer. La plèbe, par nature, résiste. La plèbe n’en veut pas.

 

  • C’est aussi pour cette raison que le peuple fascine et inquiète le penseur. Il le fascine car, dans son solipsisme égoïque, le professeur, l’universitaire, le chercheur ne peuvent pas créer ce type d’affect. Leur résistance au pouvoir de statuer, toute théorique, n’a pas de corps. Il l’inquiète car à y regarder de près la chose paraît bien filandreuse et fort peu ragoutante pour son fin palais. Là où Frédéric Schiffter pense bandaison, je vois plutôt un problème d’incarnation. Evidemment, si l’on en reste à l’idée, le peuple n’existe pas, c’est entendu. Il reste à la fin des demi moignons et des quarts de dichotomies nimbées de soleil propices au bronzage de fesses en face du Dodin. Pour autant, l’appréhension affective d’une résistance commune me paraît riche de sens. Elle n’est pas seulement un « vent de boucle ».

 

Que l’on ne puisse pas, en fin de compte, statuer sur le peuple me paraît être une raison suffisante et sage de s’en méfier quand les affects, comme le vent, tournent.

 

 

 

Qui sera « séditieux » demain ?

Qui sera « séditieux » demain ?

(J.J. Grandville, L’Aspic, dessin, 1846)

  • A ce rythme, après demain, demain peut-être, la critique un peu sérieuse et qui n’a pas l’intention de se satisfaire de saupoudrer le plat partout servi, sera traquée, suivie, limitée, jugée comme séditieuse et condamnable à ce titre. Non pas parce qu’elle appelle à l’insurrection qui vient ou à la lutte armée confortablement posée dans son salon, comme le laisse accroire le démocrate raffiné qui cherche à en être. Non, pour la simple raison qu’elle existe encore, qu’elle porte une autre parole, une parole irréductible qui ne trouve pas place dans l’immense simulation de pensée et de politique qui dissuade aujourd’hui aussi bien l’une que l’autre.

 

  • Si j’écris aujourd’hui, avec d’autres, sur un site internet, ce n’est pas par goût. Je préfère le papier à cet écran qui me fait mal aux yeux. C’est tout simplement qu’ailleurs, il n’y a plus de place pour être un peu visible par ceux qui n’ont pas intérêt à rendre visibles leurs adversaires. Si je fournis, par exemple, la copie de la lettre que Maxime Catroux, éditrice chez Flammarion, m’a adressé pour retoquer un texte sur le cynisme médiatique, il y  a de cela des années,  un texte dans lequel je nomme explicitement ceux que je vise, un texte que nous avions réfléchi ensemble dans ses grandes lignes, suis-je séditieux ? Si je mets à jour la raison avancée (« les médias ne feront aucune place à votre critique ») suis-je complotiste ? Suis-je, bandes de gros zouaves que vous êtes, un agent russe infiltré ? Si, enfin, je fais les derniers liens, cherry on the liberal cake, entre cette situation de lâcheté intellectuelle en France et l’élection d’un homme, Emmanuel Macron, suis-je une menace pour l’ordre public ? Si tel est le cas, en conclusion, c’est tout simplement que cet ordre est à ce point fragile qu’il ne peut plus tirer de sa très faible légitimité démocratique par voie élective les seules raisons de sa survie. Il lui faut désormais la police, non pas pour garantir la paix mais pour faire la guerre à ceux qui la veulent. Demain, à la télévision, l’homme de paille jettera trois miettes et caressera le public de ses yeux doux pour enrober cette évidence et éteindre la révolte.

 

  • Nous en revenons toujours au même problème. Le seul, en France, à l’avoir pensé jusqu’au bout reste Jean Baudrillard. Un penseur de premier plan, mort en 2007, qui n’est plus aujourd’hui convoqué que par des non-pensants qui lui font dire en trois minutes l’inverse de ce qu’il a réellement pensé dans une oeuvre. Il avait parfaitement compris que l’introduction du négatif dans de tels systèmes hégémoniques ne pourrait se faire désormais que sous la forme d’une part maudite, une part irrécupérable. C’est lui que j’ai convoqué à la fin de mon étude sur Emmanuel Macron, Le Néant et le politique,  pour expliquer ce que ce modèle de simulation du politique, représenté aujourd’hui par Emmanuel Macron et son mouvement, fera demain à ceux qui le contestent. Ce modèle, qui sans résistance se généralisera après demain à tous les pays européens, est incapable d’accepter la critique car il s’est construit contre le négatif.

 

  • Souvenez-vous de cette phrase emblématique d’Emmanuel Macron dans ses meetings : « Ne les sifflez pas, cela ne vous ressemble pas. » Je ne vais pas refaire ici la démonstration que j’ai pu faire ailleurs. Les curieux fouilleront. Mais il est certain que cette phrase porte en elle une nouvelle violence politique, une violence inédite par réversion totale du négatif. Tout ce qui siffle doit disparaître car cela ne nous ressemble pas. Pourquoi ? Parce que le système de simulation politique, qui n’est justement plus politique (il ne fait que défendre un ordre économique qui ne l’est plus lui-même depuis longtemps) nous a déjà pensé. Nous sommes déjà linéarisés, nous sommes déjà encodés par les Macron du nouveau monde, tous autant que vous êtes, dans une marche en avant qui n’est plus discutable. Que cherchez-vous à faire exactement avec votre critique ? La réponse est déjà en place : créer le chaos, déstabiliser la République, nuire aux intérêts bien compris de chacun, mettre en danger la liberté.

 

  • Longtemps, la critique est venue du dehors de la société, de ses marges les plus marginales. Le problème c’est que ces marges s’étendent, elles gagnent des corps de métiers qui jusque là se tenaient au centre du dispositif politique. Cette expulsion, qui correspond à un affaiblissement de l’idée républicaine dans l’hyper marché mondialisé, qui n’en a d’ailleurs aucun besoin, produit une situation nouvelle. Des hommes et des femmes deviennent dangereux pour l’ordre car ils veulent la paix, ils veulent que cesse le harcèlement du pouvoir, ils veulent vivre décemment. Mais cette volonté prend la forme d’une hyper négativité car elle n’a plus de place. Elle échappe à la précession des simulacres, c’est-à-dire aux dispositifs de simulation et de contrôle qui dissuadent à l’avance toute action possible. Ce sont ces modèles qui distribuent les places aujourd’hui, qui décident ce qui doit être visible ou pas.

 

  • Une résistance critique qui n’a pas une place préétablie doit ainsi disparaître. Il n’y a pas d’issue dans ces modèles, il y a pas de dialogues. Les simulateurs du politique nous accusent à la fin de l’histoire de ne pas vouloir le dialogue ? Ils ont bien raison, nous ne voulons pas de leur dialogue, qui n’est pas une manière de dialoguer mais bien d’augmenter le gigantesque monologue de tous les processus de dissuasion.

 

Vous ne nous dissuaderez pas, vous, les séditieux de l’homme.

 

La profondeur de la révolte – III – Les critiques

La profondeur de la révolte – III – Les critiques

(Victor Hugo, Dessin)

  • En 1999 sortait à la NRF Le nouvel esprit du capitalisme, un fort livre de 900 pages : la force de la critique, le rôle de la critique, la logique de la critique, la critique sociale, la critique artiste, l’empêchement de la critique, le renouveau de la critique etc. Mon coude droit est actuellement posé sur cette somme (1). Depuis, on ne compte plus les productions critiques, les textes critiques, les sommes critiques. Ma bibliothèque en est remplie. Le dernier volume en date : Le désert de la critique, déconstruction et politique (2). Par déformation intellectuelle, je m’empresse de consulter ces textes dès leur sortie mais je les achète de moins en moins car ma question est toujours la même : qui dérangent-ils ?

 

  • J’ai eu un temps le projet de rédiger une thèse à ce sujet à l’EHESS : dialectique de la critique, un titre de ce genre. Je me suis ravisé après deux années d’écriture. J’étais en train d’ajouter ma glose à une glose déjà fort conséquente. Les rapports contrariés que j’ai eu avec ce qu’on appelle le monde de l’édition ont eu raison de mes dernières velléités dans ce domaine. L’idée est simple : vous pouvez publier et diffuser toute la critique théorique que vous voulez à condition de ne déranger aucun pouvoir, de ne viser personne en propre, de laisser le monde à la sortie de votre critique dans le même état que vous l’avez trouvé en y entrant. La critique s’adresse ainsi à une petite frange de la population, formée à l’école, capable de comprendre des distinctions structurelles (critique artistique, critique sociale) car elle a les moyens d’attacher un contenu à ces concepts mais qui n’a aucun intérêt objectif à remettre en question sa raison sociale à partir d’eux. C’est évidemment le cas de France culture.  

 

  • Longtemps, je me suis dit (qui ignore la naïveté des esprits formés au contact des textes philosophiques ?) que l’empilement d’arguments et d’analyses aurait raison de cet état de fait. Qu’il suffisait de démonter quelques logiques élémentaires pour lever ce gros lièvre. Hélas, je sous-estimais la puissance de la dénégation et la force d’une raison fort peu raisonnable :  la raison sociale.

 

  • Celui qui tient un magistère ou un micro (le second s’étant progressivement substitué au premier) a des intérêts objectifs particuliers à défendre. J’ai moi-même des intérêts objectifs particuliers à défendre lorsque je me bats contre le massacre programmé de la réflexion critique à l’école. La question est de savoir si ces intérêts objectifs particuliers vont dans le sens de l’intérêt général, autrement dit si ce que je défends vaut au-delà de moi-même. Là encore, sur ce seul critère déterminant, j’ai compris (j’avoue qu’il m’a fallu un peu de temps tout de même) que les éditeurs de cette fameuse culture (critique pourquoi pas) ne raisonnaient pas du tout de cette façon. Pour eux, la critique est un objet d’édition, de publication, un objet culturel qui doit rencontrer un marché. Avant de faire œuvre critique, il est donc essentiel d’identifier le marché. L’intérêt particulier objectif doit s’accorder avec d’autres intérêts particuliers. L’intérêt général ? Mais de quoi parlez-vous ?

 

  • Critiquer la dépolitisation des discours sur la politique à France culture, à la suite de ce qu’a pu faire Pierre Bourdieu, ce n’est pas simplement émettre une critique, c’est déranger des intérêts objectifs particuliers qui n’ont que faire de l’intérêt général. C’est ici que vous retrouvez pleinement le sens de la très belle phrase de Bakounine mise en avant par Pierre Bourdieu dont il ne faut pas tout de même sous-estimer la dimension anarchiste : « Les aristocrates de l’intelligence trouvent qu’il est des vérités qu’il n’est pas bon de dire au peuple. » Je pense, vous l’avez compris, l’inverse : toutes les vérités sont bonnes à dire au peuple.

 

  • Evidemment, chère Adèle Van Reeth, cher Nicolas Truong, les fines manœuvres de France culture ou du Monde pour exclure du débat public des intellectuels qui ne cirent pas les pompes du pouvoir sont invisibles pour les désormais fameux gilets jaunes.  Invisibles mais pas inaudibles, c’est cela que vous devez comprendre désormais, vous et toutes les fausses queues de la culture mondaine qui œuvrent à placer au pouvoir des hommes qui n’ont que faire de l’intérêt général et qui fracturent profondément la République. Bien sûr, vous pouvez marginaliser l’affaire, la minorer, l’exclure du champ des débats. Bref, nous prendre pour des cons. Je le comprends, c’est de bonne guerre. A votre place d’ailleurs, avec la même raison sociale, je ferais peut-être de même. L’homme est aussi faible et facilement corruptible. Cela ne signifie pas pour autant que le mobile de l’action critique soit le ressentiment ou la jalousie. Cette psychologisation n’honore personne et ne grandit pas la pensée, encore moins la politique. Il se trouve que certaines positions sociales nous rendent plus attentifs à la question de l’intérêt général que d’autres. Enseigner toute une vie dans l’école publique – et pas seulement deux ans en ZEP pour avoir la médaille Télérama –  vous rend forcément plus sensible aux questions républicaines. Soigner à l’hôpital, déplacer des hommes et des femmes au quotidien, nourrir en cultivant sainement la terre etc. Si cette sensibilité s’accompagne, en outre, d’une affinité pour l’anarchie et la liberté radicale, vous vous orientez logiquement vers une forme de critique qui dérange un peu plus que celle de L’Obs, de Libé, de France culture, du Monde, de Télérama.

 

  • Tout cela a-t-il un coût ? Oui, si l’on raisonne dans les cadres du mondain et de l’arrivisme qui tiennent lieu aujourd’hui de mesure de la créativité et de la réussite ou de la soumission, c’est tout un.  Cela dit, que tout le monde se rassure, rien de très nouveau sous le soleil. Vous n’aurez jamais la gloriole facile au festival d’Avignon. Jamais on dira de vous, entre deux petits- fours  sous un bon soleil : ah Madame, quel auteur iconoclaste, subversif, impertinent. Quel homme entier peut se satisfaire de cela, je vous le demande ? Quelle femme libre peut accepter de pareilles miettes ? (3) Au fond, c’est un vieux problème que je pose là, un problème décisif pour qui va au-delà.

 

  • Je n’ai pas brûlé de pneus hier, je n’ai pas non plus hurlé « Macron démission » mais le cœur y est. J’ai un vieux diesel (350000 km, Ford Focus, 2003), je suis propriétaire, un crédit sur le dos et pour 25 ans, professeur agrégé de philosophie dans l’école publique. Je gagne 3000 euros net par mois en moyenne, je suis à l’échelon 9. Les grilles sont publiques contrairement aux salaires de ceux qui font la morale au peuple à la télévision ou à la radio. J’aime la réflexion et les idées. Ma critique est située, limitée, incarnée. J’ai eu la chance de naître dans un milieu formé, de trouver ma voie dans le labyrinthe des études supérieurs. Pour une raison qui m’échappe encore, je hais les faisans qui oppriment l’esprit en toute bonne conscience, les faquins, les fausses queues, les demi habiles. Emmanuel Macron représente pour moi, et je ne suis pas le seul, une sorte d’anti-monde, une réalité qui à la fois m’échappe complétement (je ne comprends pas que l’on puisse se satisfaire de sa vie) et me dégoûte en tant qu’elle oppresse les autres. J’ai les moyens de structurer ce dégoût, d’en faire quelque chose, de le penser et par conséquent de m’en libérer.

C’est cela qu’il faut donner aux enfants de la République : les moyens effectifs de se libérer du dégoût que suscite un monde sans âme à la liberté factice.

 

 

(1) Pratiquement, pour un droitier, il est utile de surélever le coude gauche pour taper sur le clavier.

(2) Editions Echappée, 2015. Un livre intelligent et fin, théorique, mais de mon point de vue inefficient. Qui dérange-t-il ?

(3) Voici exposé en une ligne mon féminisme, Eugénie Bastié. (#metoo)

Où est le problème ?

Où est le problème ?

  • Entre le combat des idées et le procès d’intention, la mise à jour de logiques inapparentes et la paranoïa délirante, la différence est de taille. Hélas, cette différence s’amenuise avec la grossièreté de l’époque, grossièreté entretenue par ceux qui prétendent lui échapper. Le problème posé ici est aussi fin que fondamental pour l’avenir de la pensée critique – si avenir il y a. Fin donc inaudible quand les grossiers bateleurs télégéniques imposent leurs dualismes sommaires à grands coups de formules faussement provocatrices. Nous sommes très loin d’une lubie pour intellectuels mais au cœur de ce qui érode lentement les démocraties européennes. La République française en particulier.

 

  • Cette érosion laisse la place à des discours d’une violence extrême que ne pourront bientôt plus endiguer les fins amis de la culture et de l’entre-soi. Une partie non négligeable de la « gauche » française, celle qui se pique d’humanité et d’empathie avec le peuple qui souffre, ne comprend rien à cette logique mortifère. Pire, en prétextant lutter, par ses discours moralisants, contre le retour de la barbarie, elle reste sourde à la barbarie qu’elle crée indirectement en étouffant des critiques qui ne correspondent pas aux canons de la bienséance qu’elle délimite à huit clos. Un nouveau commerce de la révolte voit ainsi le jour touchant une frange de la population qui a suffisamment de colère en elle pour contester la domination inique qu’elle subit, trop peu de formation pour ne pas se laisser abuser par les vrais salopards et les authentiques gourous. Cette formation à la pensée critique doit se faire dans la République, à l’école. Elle ne correspond en rien à une accumulation de culture générale, cette culture de légitimation qui ne peut que renforcer des inégalités déjà existantes.

 

  • Il se trouve, c’est le sens du combat que je mène avec d’autres, que cette formation est aujourd’hui mise à mal à l’intérieur de l’Etat français par des hommes au service d’intérêts incompatibles avec le problème soulevé ici. Ces hommes, je le dis sans détour, trahissent les intérêts de la République. Après tout, que la formation de l’esprit d’une population économiquement et culturellement défavorisée soit laissée à des gourous internétiques sur les ruines de l’école publique n’a pas de quoi les inquiéter. Une population sous-formée, qui éructe une haine cyniquement entretenue en hurlant sur le « Système » et la « Shoah », sert les intérêts objectifs de la classe qui domine. En affaiblissant les structures institutionnelles qui renforcent les défenses intellectuelles d’une jeunesse à la dérive, les managers de l’éducation et de la culture créent les conditions objectives d’un désastre.

 

  • De ce point de vue, les soutiens imbéciles mais cohérents d’une partie non négligeable des élites culturelles françaises au « président philosophe » (une fumisterie sans nom qui fera date) ont renforcé une défiance globale envers tout ce qui ressemble à un travail critique effectif. Qu’il faille des élites, pour structurer et s’efforcer de donner une voix au sans voix, est une chose. Jaurès en faisait partie. Que ces élites ne soient plus que des demi hommes, des marchands de rien qui clignent de l’œil, indifférents au bien public, en est une autre.

 

  • J’accuse évidemment les faiseurs de culture de ne pas vouloir regarder cette réalité en face, de se pâmer comme des oies dans des colloques et des conférences ridicules, très loin des enjeux fondamentaux qui décideront demain de nos libertés publiques en France. J’accuse bien sûr une partie de la classe médiatique de lâcheté, ces éditorialistes obscènes, ces causeurs inconséquents qui n’auront jamais le courage d’affronter réellement les populations qu’ils insultent. Les intellectuels – un groupe fort hétérogène d’ailleurs – ont du mal avec le ton, avec le style ? Ils voient là de la violence ? En un mot, ils ne comprennent rien. Ils ne lisent pas, ils survolent ; il ne pensent pas, ils émettent des jugements de goût. Au plus haut point, ils sont inconséquents. Ils n’ont aucune conscience de ce qui est en train de se jouer en France, une fracture peut-être irréductible, entretenue par ceux qui croient pouvoir s’en sortir à bon compte. Hélas, les retours de bâtons seront de plus en violents, la répression toujours plus inique, la moraline toujours plus épaisse. A terme, nous y perdrons tous.

 

  • Non, toute critique caustique et virulente n’est pas nécessairement émise par des « haineux » (1). Non , il est possible de cibler le discours et les pratiques publiques d’un homme sans faire un procès d’intention. Non, ai-je besoin de le préciser, le ressentiment n’est pas l’explication ultime, le pot aux roses psychologique de toutes les manœuvres de la pensée réfractaire. Nietzsche pour les nuls, c’est la catastrophe assurée. Alors oui, il faudra percer la baudruche en faisant valoir des arguments. Un travail colossal adressé à des hommes et des femmes dont il faudra aussi briser les réflexes paresseux. L’abrutissement est massif, personne ne peut y échapper totalement. Je l’ai déjà écrit, la lutte est avant tout lutte contre soi-même, guérilla intime, résistance de soi à soi. Rien à voir, vous l’avez compris, avec de la culture générale ou de la philosophie à l’Istana Hôtel de Kuala Lumpur ou d’ailleurs sous l’égide de l’UNESCO.

 

  • S’il ne s’agissait que d’un procès d’intention, d’une querelle d’ego ou d’un débat mondain à Saint-Emilion, Adèle Van Reeth, je pourrais dormir tranquille. Ce n’est pas le cas.

…..

(1) Haters. En anglais, puisqu’il paraît qu’on ne peut émettre un jugement sans en passer par là. Sorte d’excommunication pré-logique paresseuse qui s’évite de penser le problème dont il est question. Courante dans les milieux de la communication.

Harangue d’Ikeaosthène à propos de l’enseignement de spécialité

   Harangue d’Ikéaosthène à propos de l’enseignement de spécialité

(Semestre 1 : les pouvoirs de la parole)

 

« A Bordeaux, on adore philosopher autour d’un cognac.

On aime s’entourer de bons bouquins porteurs d’histoire, de réflexion et d’évasion. je voulais créer un lieu très personnel pour un couple qui a besoin de se déconnecter du rythme effréné de la vie soumise aux médias envahissants. Offrir une espace dédié aux valeurs fortes et pérennes comme la culture et la qualité, un endroit intemporel porteur des témoins de leur histoire et de leur style de vie. »

….……

  • Etonnant, non ? En deux décennies, la quantité de discours qui se revendiquent de cette discipline de pensée a littéralement explosé. La philosophie est partout, en colloques et en coliques, même et surtout chez IKEA. Pour quelle raison ne serait-elle pas aussi dans le nouveau programme de spécialité « Humanités, littérature, philosophie » ? Après tout, si tout est dans tout et si tout revient au même, autant dire au marché, de quel droit, je vous le dis, au nom de quels privilèges hérités exigerions-nous une forme d’exception ? Ikéaosthène, vous l’affirme dans sa salle à manger fülssi : grand est le pouvoir de la parole.

 

  • Oui, nous déclinons, c’est vrai. Et alors ? Toutes les époques déclinent. La nôtre décline philosophiquement. C’est déjà pas mal. Une dégringolade universelle et philosophique, c’est tout de même quelque chose non ? Bien sûr, je vous entends, caché derrière un fauteuil ülmo et un coussin trinkdal : il reste la culture G. Ah la culture G, quelle belle chose que voilà, quel beau point ! La dernière bouée, le kit de survie élémentaire pour pouvoir vendre avec un peu de style des tringles à rideau ülvi et des couvercles de toilettes zükmu. On ne peut tout de même pas prétendre être « interior designer » chez Ikea sans connaître les mots « philosophie », « réflexion » et « valeurs pérennes ». Faut pas déconner non plus.

 

  • Evidemment, à côté de ce déclin là, de cet état de fait, les subtiles nuances entre un programme de thèmes ou de problèmes, de concepts ou de culture G en première au lycée, tout le monde s’en tamponne le coquillard. Bien sûr, à l’exception de quelques moines ayant choisi de regarder leur déclin en face, d’affronter la liquéfaction les yeux dans les yeux assis, stoïques, sur leur fauteuil bülmö. J’en suis.

 

  • Comprenons, chers amis résistants de la dernière heure, le tragi-comique de ce qui  se joue là. Tragique car nous savons, au plus profond de nous, que les marchands ont gagné et que cette victoire, médiocre au demeurant, reléguera très bientôt nos scrupules dans des culs-de-basse-fosse. Comique, car ne négligeons pas, tout de même, le potentiel humoristique de la période,  la nôtre hélas, qui soumet, à des élèves de quinze ans gavés d’images You tube, le Metalogicon (Eloge de l’éloquence, de Jean de Salisbury (1148)) en guise de recommandations ministérielles avant même de leur apprendre à construire un raisonnement de trois lignes dans une langue acceptable. Acclamons, s’il vous plaît, le potentiel zygomatique inégalable d’une époque qui étend la philosophie de la couche culotte au pot de chambre, de la maternelle à la gériatrie. Oui, tous les philosophes des manuels scolaires n’ont pas eu la chance de vivre dans un temps où la bouillie était aussi philosophe.

 

  • Alors que faire ? Accueillir le pouvoir  de la parole, mes amis, la recevoir dans la grande bassine des mérites de tous à causer gaiement dans le brouet du siècle. Rejouons l’aède, les disputes médiévales et les querelles du Sénat à poil sous nos toges de 14 à 16 en salle 212. Ne refusons rien, embrassons tout, validons. Rendons ainsi à la France sa culture générale de spécialité. Plaire, plaire et émouvoir, séduire, ses nouvelles mamelles pleines de bon lait tiède vous tendent leur pies, de la salle 212 à France Culture. Ou à Bordeaux, avec un bon cognac.  A défaut de raison, que la parole, dans un sens ou dans l’autre, soit avec vous ! Santé !

 

Les arides

Les arides

 

  • Les arides : Brel, Jankélévitch, Terzieff… Sans bâton de coudrier, simplement avec leurs os, les arides partagent le même art de la disparition. A mesure qu’ils s’effilent, leur secret grandit et ce secret est incurable : il se confond avec la vie. A quel principe de dévoration répondent-ils ? A quelle fatalité sont-ils soumis ? Les arides se creusent. Les sillons de leur corps ou les stigmates de leurs coups de pioche. Leurs rides ? Des découvertes à ciel ouvert. L’obscène veut la maigreur, mais une maigreur obèse, une maigreur sans ride, une maigreur bouffée par le plein. Le contraire de l’aridité, la saturation. L’envers de la découverte, l’ensevelissement.

 

  • Habillés, sous cape, les arides sont toujours nus. Leurs habits, comme soufflés par un vide avide, cette conscience d’être, se froissent. Aspiré de l’intérieur, leur costume se découvre ridé. C’est cela une scène : une crevasse qui conteste le plein et la saturation. A eux seuls, Jacques Brel et Laurent Terzieff étaient une scène. Le réalisme est à ce prix : montrer la réalité, faire scène. Il faudra bien finir par admettre que la mise en scène peut seule nous sauver d’une forme inédite de terreur, la terreur d’un monde où plus personne ne pourra signifier à d’autres ce qui nous arrive. Je ne parle pas ici de culture. On sait l’usage obscène que le règne de la terreur et de l’intimidation a pu faire de ce nouveau diktat. La culture partout ou l’autre façon de proclamer le règne de l’obscène.

 

  • Regardez la réalité en face, nous ne sommes pas au théâtre ! La mortelle injonction devra être traduite en ces termes : nous allons tout vous montrer, vous ne manquerez plus rien. Et à la fin de l’histoire, vous verrez tout, vous serez la scène, l’orchestre et les coulisses mais vous ne comprendrez plus rien. Vous n’en crèverez même plus car vous aurez vaincu la mort en ayant fait disparaître la disparition. Il n’y aura plus de secret car l’apparence sera parfaite, sans rides, couvertes par votre assurance. Vous apprendrez le grand secret : il n’y a jamais eu de secret et vous serez enfin libre.

 

  • Je n’entends pas les sirènes et pourtant nous sommes sous les bombes. Des bombes virtuels dévastent les scènes du monde. Des bombes de transparence, de lisibilité, de clarification. Des bombes qui pulvérisent au quotidien les fragiles sillons de l’esprit. Des bombes à retardement qui, pour tromper notre vigilance, prennent temporairement la forme de l’information, de la mise à disposition immédiate. Des bombes insignifiantes enfin, des bombes communes, des bombes de tous les jours qui tombent sur nos âmes comme une pluie d’acier. « Bombardez, bombardez, détruisez, mais sachez que chacune de mes paroles sera un bouclier contre votre barbarie, chacune de mes répliques un rempart contre votre règne de terreur… » (1)

……………

(1) L’habilleur de Ronald Harwood, mise en scène Laurent Terzieff.