L’Inouï

L’inouï

par Arnaud Gendron-Laville

 

« Nous voudrions partir en vacances, aimer nos proches, goûter au plaisir de l’oisiveté et pourtant, nous n’y arrivons pas tout à fait.

Tout est fini en un sens, l’agenda de la grève et des Assemblées Générales semble vierge de tout rendez-vous et pourtant, tout recommencera à la rentrée. Parmi celles et ceux qui ont participé à la grève, qui se sont rendus aux AG, qui ont adopté -ou pas- les positions majoritairement exprimées et votées, il y a comme une manière d’inachèvement en forme de vide après les moments d’effusions collectives, de débats, de mésentente aussi comme autant de preuves d’une démocratie vivante. Pouvons-nous en rester là et attendre la rentrée comme si de rien n’était ? Comme si rien n’avait eu lieu ? Le propre de l’inouï tient précisément à l’état de sidération qu’il produit et la prostration qu’il entraîne. Or, ce qui s’est passé tient de l’inouï : un ministre dont la charge est de s’assurer que la Loi est appliquée s’autorise seul à la dévoyer en changeant les règles d’un examen en cours d’exercice.

Lorsque mercredi 3 juillet, nous nous sommes réunis à la bourse du travail de Bordeaux et que nous avons appris en direct la décision du ministre de ne pas tenir compte des copies non remises aux jurys et d’enjoindre de prendre en compte les notes du livret scolaire, avons-nous alors bien mesuré ce que cette torsion du droit impliquait ? Certes, nous nous sommes révoltés, nous avons exprimés immédiatement notre réprobation -à juste titre- mais le franchissement politique que cette décision implique était révélateur. Cette décision change la donne des luttes scolaires en rendant visible à tous les acteurs du monde éducatif et au-delà le caractère arbitraire, anti-démocratique, et finalement totalement illégal de la décision elle-même.

Nous avons assisté « en direct » à la rupture consommée du lien entre les membres du gouvernement et le peuple, seul dépositaire de la souveraineté en République, dès lors que la Loi est bafouée par ceux-là même qui sont chargés de la servir en la rendant effective au service de tous. Avons-nous pris la mesure de ce que ce manquement à la Loi annonce ? La sidération n’a-t-elle pas figé provisoirement l’analyse et la suite à donner ? Resterons-nous sans voix face à cette violation ?

Ceux-là même qui s’autorisent hier à nier le principe d’égalité entre les candidats, (Cf. l’article L331-1 du code de l’éducation), comme rappelé par les très nombreuses motions que nous avons adoptées lors de la tenue des jurys de baccalauréat en soutien aux grévistes jeudi dernier, sont ceux qui nous font la leçon aujourd’hui, en nous rappelant à nos obligations de service public. C’est un comble ! Au plus haut niveau de l’Etat, c’est de prise d’otages dont on nous parle -il fallait s’y attendre- alors même que la légalité des textes est tenue pour négligeable après violation. Il y a là comme une manière très convenue d’inversion de la charge de la preuve : ceux qui nous gouvernent dans le mépris de la Loi nous accusent en pointant l’illégalité de la rétention des notes. Nous hésitons entre le rire salvateur et la franche consternation.

Qui a jamais dit que les copies corrigées ne seraient jamais rendues à son propriétaire, c’est à dire le ministère ? Qui a jamais soutenu que nous voulions détruire cette institution, le baccalauréat, auquel nous avons préparé avec conscience nos élèves durant toute une année ? Qui aura l’outrecuidance de soutenir que nous sommes opposés à l’idée même de service public, au même titre que les gilets jaunes qui se sont battus héroïquement pour des demandes plus que recevables, les urgentistes en grève ou les postiers du 92 ? C’est le même souci qui nous anime, le même soin, la même obligation de rendre à tous, quelque soit la nationalité, le sexe, l’appartenance sociale, l’accès à un service public universel. Parmi les moments forts, nous en retiendrons un qui rend manifeste cette unité lorsqu’à la fin de la manifestation des professeurs-surveillants en grève le 17 juin dernier, nous nous sommes rendus joyeusement devant l’hôpital Saint-André,  soutenir nos amis urgentistes .

Nous voudrions encourager cet effort d’unité en nous rappelant le nécessaire rendez-vous de rentrée. Non pas le énième mot d’ordre d’une grève pour le principe, dans la désunion et l’indifférence mais plutôt la nouvelle donne d’un événement inouï et sans précédent qui impose de l’analyser pour ce qu’il est et ce qu’il annonce.

Savoir que certains d’entre nous partiront en vacances menacés de sanctions disciplinaires, d’autant plus injustes qu’elles relèvent de menaces sans qualification, nous impose non seulement moralement de trouver pour eux et pour nous tous les moyens réels et matériels de les soutenir jusqu’au bout, mais aussi de dire combien nous sommes solidaires de leur résolution, quand bien même elle ne fut pas celle de tous. Sans cette franche résolution à soutenir qu’entre deux choix, il valait mieux choisir l’action jusqu’à son terme plutôt que de s’arrêter en chemin, à considérer le gain en supplément, rien n’aurait été, sans doute, rendu aussi visible à l’appréciation de tous . Le mérite considérable de retenir les copies par devers soi (1), comme effet de la grève et non comme cause initiale, aura permis de révéler à nombre de professeurs présents en jury et aux autres aussi, le vrai visage du pouvoir politique en place quand il s’assoit sur le principe même qu’il est censé protéger, à savoir l’égalité entre tous les élèves.

Il conviendrait aussi de tirer avantage de cette prise de conscience massive qui aura vu un très nombre de collègues non-grévistes soutenir les collègues grévistes. Il y a là un point de basculement de l’opinion des professeurs qu’il faut ne pas laisser sur ce constat désabusé, mais accompagner et informer en prévision des luttes à venir.

Réunissons-nous dès la rentrée afin de trouver une solidarité réconfortante et surtout assurer tous les collègues qui ont déposé leurs copies vendredi matin au rectorat qu’ils ne resteront pas seuls face aux menaces proférées. Une chaîne de solidarité qui consisterait à dire -j’en suis, faites-moi aussi ce que vous ferez à mes collègues- semble le minimum que l’on puisse faire. C’est pourquoi nous demandons et invitons nos collègues représentants des syndicats de l’éducation nationale à nous aider à mettre en œuvre une caisse de soutien, à inventer avec nous cette solidarité nouvelle étendue au plus grand nombre et à apporter aux grévistes l’aide juridique inconditionnelle dont ils doivent pouvoir bénéficier.

En un autre sens, rien n’est fini, tout commence. Il ne s’agit pas de terminer une grève, mais plus sûrement d’ouvrir d’autres brèches, d’autres espérances, comme si les grévistes de la dernière heure faisaient résonner aux oreilles du gouvernement  le bruit sourd de la première heure de leur cauchemar.

Arnaud Gendron-Laville.

Note 1 : Le rédacteur de ces lignes n’a pas été de ceux qui ont soutenu le choix politique d’aller au terme de la grève mais il s’aperçoit après-coup combien il était le seul rationnellement le plus efficace à obtenir le gain supplémentaire qui allait faire basculer la grève dans l’inouï. Il fallait beaucoup d’intelligence collective pour que cet avis exprimé individuellement soit adopté à la majorité. »

 

L’heure du choix – Grève du 4 juillet 2019

L’heure du choix –

Grève du 4 juillet 2019

 

  • Aujourd’hui, 4 juillet 2019, jour des délibérations des jury du baccalauréat, correcteur d’un lot de copies corrigées (j’ai d’ailleurs mis un 20/20 pour la première fois de ma carrière) je suis en grève reconductible pour le troisième jour consécutif. C’est la première fois de ma vie. C’est une décision grave que j’ai prise en toute conscience dans une AG exceptionnelle qui s’est tenue hier à la Bourse du travail à Bordeaux avec mes autres collègues (de philosophie, en majorité, mais pas seulement). Dans cette académie, nous sommes 27 correcteurs à nous être déclarés en grève lors de cette AG. Il est possible que d’autres correcteurs soient grévistes dans l’académie ce matin sans qu’ils aient pu être présents et comptés à l’AG exceptionnelle d’hier soir à la Bourse du travail

 

  • Depuis hier, dans une rhétorique obscène et délirante, un travail de sape est entrepris par certains faiseurs d’opinion. Nous les connaissons très bien : « intérêt de l’élève », « prise en otage », « sadisme » etc. Ces différents cacatoès dont le grand public connait la variété sans toujours mesurer les dégâts occasionnés par leurs discours, ne s’adressent pas à une opinion éclairée ou plutôt ils ont pour fonction d’enténébrer une opinion qui pourrait être attentive à d’autres discours. Il m’est impossible de répondre  ici dans le détail, ce n’est pas le moment. Nous le ferons le temps venu.

 

  • La représentation médiatique de ce qu’est réellement le service public, la mise en cause systématique de ses agents, les doutes constants qui planent sur eux, m’a décidé, avec d’autres, à aller au bout de cette grève en toute conscience. Je ne parle pas ici des professeurs, lycée, collège, primaire mais de l’ensemble de la fonction publique qui est attaquée comme jamais sous la Vème République dans un traitement malsain de l’information. Ce sont là des problèmes très complexes, fondamentaux pour l’avenir de la République française mais écrasés par des discours qui empêchent toute autre alternative que la marche forcée que nous subissons au quotidien ? Vers quoi d’ailleurs ? Une plus grande qualité du service public ? Certainement pas. Dans l’éducation nationale, mon domaine, un véritable plan social est à l’œuvre. Il va profondément affecter la qualité du service devant les élèves, les principaux intéressés et cela sans réelles concertations.

 

  • Alors pourquoi la grève dure. Parce qu’il est impossible de se faire entendre autrement. Nos revendications sont fondées et légitimes. Je suis fonctionnaire de l’Etat français, il est 6h04 et dans 2h je dois être dans mon jury. Je n’ai jamais manqué à un tel devoir, mon devoir. Dans l’année nous formons les élèves, les accompagnons, jusqu’à l’obtention du diplôme et ce qui se passe aujourd’hui me fait mal au cœur, nous fait mal au cœur mais il faut le faire pour nos élèves. Nous nous le devons. De très nombreux agents de la fonction publique ont fait grève cette année. Pour quels résultats ? Pour quelle écoute ? Dans quel climat répressif ? Pour quelles négociations, avec les syndicats, avec les collectifs d’usagers du service public ? Maintenant, ça suffit.

 

  • Nous sommes déterminés et ce n’est pas les menaces délirantes, les admonestations ridicules des grandes gueules de rien du tout qui nous feront taire. Ce gouvernement, légitime par les urnes, est allé trop loin dans le déni de légitimité qu’il doit aussi à ses fonctionnaires. Le service public doit être défendu contre les margoulins, les aventuriers de la disruption sans tête et les communicants de rien. Dans quelques semaines la loi de confiance pour l’école menacera ma parole, notre parole, menaçant en retour les usagers du service public que nous sommes tous. Il n’était que temps que nous la libérions en partant d’un acte symbolique mais très fort. Nous savons que des collectifs de parents se sont formés, des élèves en nombre nous soutiennent. C’est aussi cela le jeu de la démocratie Monsieur Jean-Michel Blanquer.

……….

Le paradoxe, c’est que les professeurs en grève aujourd’hui défendent ce qu’on leur reproche d’empêcher et qui, sous sa forme actuelle, disparaîtra.

 

Lettre ouverte à Jean-Michel Blanquer

Lettre ouverte à Jean-Michel Blanquer d’un professeur de philosophie en grève

 

  • Les professeurs du secondaire actuellement en grève réclament depuis des mois une attention qui devrait leur être due. En terme de confort, à la fois moral et financier, il est autrement plus simple de ne rien faire, de ne rien dire. En 2017, je commençais Le néant et le politique, Critique de l’avènement Macron par ce sentiment, « l’angoisse devant la disparition du politique ». Cette angoisse ce matin est concrètement présente pour de très nombreux collègues, stupéfaits de constater que la seule réponse du politique à leurs justes revendications est la menace disciplinaire.

 

  • Qu’est-ce qui peut pousser au fond un enseignant responsable ayant achevé la correction de ses copies dans les temps, ce qui est évidemment mon cas, le nôtre, concerné par la réussite de ses élèves, ayant fait du soutien aux élèves les plus en difficulté tout au long de l’année pour qu’ils aient leur diplôme, à se mettre en grève ? Dans une académie, les correcteurs qui se réunissent en commission d’entente et d’harmonisation ont la charge des copies de leurs collègues. Ils sont donc mutuellement liés  par une responsabilité collective. C’est d’ailleurs à cela que servent a priori ces commissions. Ils échangent à ce propos sur les sujets.

 

  • Cette année par exemple, les professeurs de philosophie ont collégialement reconnu que le texte de Leibniz donné aux élèves était trop difficile en série économique. Ont-ils pour autant les moyens de faire remonter ce constat, de faire état de leur expérience de correcteur ? Non. Tout vient d’en haut dans une forme d’opacité qui rend au fond impossible les retours d’expérience. Suis-je comptable devant l’article 1er de « la loi de confiance » lorsque je constate, avec un très grand nombre de mes collègues, que l’exercice pour évaluer la nouvelle spécialité HLP  est particulièrement confus et qu’il mettra demain les élèves dans de très grandes difficultés ? Suis-je un professeur irresponsable quand je m’interroge sur le sens d’une évaluation de deux heures pour une spécialité qui mêle la littérature et la philosophie ? Suis-je un séditieux lorsque je me m’interroge sur la précipitation hystérique qui nous empêche d’être consultés sérieusement et sereinement sur l’élaboration d’un programme qui vaudra pendant quinze ans ? Suis-je un mauvais fonctionnaire lorsque j’affirme que la mise en concurrence des enseignements de spécialité conduira inéluctablement à des pratiques démagogiques et à un mensonge sur le niveau réel des élèves afin de préserver des heures de cours ? Des questions de ce type, nous en avons des dizaines. Il nous est impossible aujourd’hui de les poser sereinement et publiquement.

 

  • Le problème, c’est qu’en l’état, aucune discussion sérieuse n’a été ouverte pour répondre à ces interrogations. Consultés sur un programme de spécialité, nous apprenions dans un même temps que les manuels étaient déjà sous presse. Comment voulez-vous que les professeurs ne se sentent pas dévalorisés et méprisés lorsqu’on les consulte formellement sur des questions aussi fondamentales que l’application des programmes sans tenir compte de leur avis ? Il existe aujourd’hui en France un décalage catastrophique entre les prises de décisions verticales et les agents de la fonction publique. Alors qu’Emmanuel Macron avait fait du pragmatisme un de ses arguments de campagne, nous assistons à une surenchère de bureaucratisation et de verticalité sur fond d’autoritarisme. Est-ce cela le macronisme ? Un dirigisme à pas forcés ? Une incapacité idéologique d’établir un lien de confiance entre le pouvoir politique et les citoyens français ? Une défiance perpétuelle ?

 

  • Quand il est impossible de s’entendre entre gens raisonnables, tout se joue paraît-il sur le terrain de l’opinion. Ce qu’on appelle aujourd’hui la guerre de la communication, dans un lexique aussi violent que stupide. Est-ce cela que nous voulons pour l’Ecole, une guerre de tranchées avec pour juge de paix l’opinion ? Chaque année, les professeurs de philosophie mettent en garde leurs élèves sur les dangers de l’opinion justement ? Peut-on, en même temps monsieur le ministre, faire ce travail de salut public (faire en sorte que les élèves aiguisent leur sens critique) et accepter que l’opinion et la rumeur soient les seuls juges sur des questions aussi fondamentales. Quand je lis sur des réseaux sociaux qu’ils faut « mâter » les professeurs, les « mettre au pas », les « punir » je m’interroge sur l’avenir de notre démocratie. On ne peut pas d’un côté faire la leçon au peuple quand il vote mal et flatter des opinions aussi haineuses envers ceux qui ont la charge de l’éduquer.

 

  • Il est vrai que ce mouvement est minoritaire mais qu’est-ce que cela preuve monsieur le ministre ? Qu’il est difficile d’agir peut-être quand on sait le soutien que nous recevons de la part de nos collègues qui ne sont pas grévistes. Que la minorité a tort de faire entendre sa voix ? Que la qualité de nos raisons se mesure quantitativement, avec des pourcentages sur les chaînes d’information en continu ? Qu’il faut vouer l’école aux insultes démagogiques de certains chroniqueurs qui redoublent d’obscénité pour vendre ? C’est cela le projet ? Que les professeurs soucieux et inquiets doivent être humiliés pour que le pouvoir ne perde pas la face ? Laquelle d’ailleurs ? Est-ce de cela dont il s’agit ? Ce que nous sommes nombreux à demander, c’est un moratoire. L’argument qui consiste à mettre systématiquement en avant la question des statuts nous a fait oublier une chose  : on ne peut pas faire de l’école une dépendance du marché concurrentiel sans en payer le prix et il sera élevé.

 

  • Il y a de cela quelques jours, je recevais un courriel d’un élève d’une de mes classes. En voici un extrait, je ne corrige ni le style ni la forme.

« J’aimerais exprimé mon REMERCIEMENT de nous avoir nous , élèves de Terminale 05ES , proposés des cours intéressants, agréables , avec une grande importance donnée à nos avis et nos pensées. Tout ceci est complété par  l’empathie que vous avez fait ressentir à tout les élèves selon moi, y compris même les « je m’en foutiste »  de la philosophie , car vous avez été un professeur proche de ses élèves et dont la réussite de vos p’tits fut primordiale pour votre part. 
Je repense au tutorat proposé au début d’année , parfois regretté pour ma part , par exemple. 
Vous m’avez permis pour ma part, d’engendrer une plus vaste culture, sachant que je m’intéressais déjà à pas mal de choses. Mais aussi un bien-être, un intérêt pour LA matière pas très appréciée de nombreux jeunes de terminale »

  • Cette lettre touchante, sensible, est la raison de mon métier et de mon attachement à la fonction que j’exerce avec passion depuis 20 ans. Nous en recevons tous dans une carrière. Oui, vous avez le pouvoir disciplinaire dans les limites d’un Etat de droit mais que vaut ce pouvoir en face des millions de Selmi, c’est son prénom, que nous avons la charge d’instruire. En nous coupant la tête, en décourageant des vocations, en nous bâillonnant, c’est eux que vous condamnez aussi. Monsieur le ministre, on ne peut pas mettre la République en marche en détruisant le lien de confiance qui la lie à son école.

Collectif Aquitaine Philosophie

Collectif aquitaine philosophie

  • Le Collectif insiste sur l’importance de la réunion du mardi 3 juillet à 18h à la Bourse du travail (certains seront peut-être venus au café philosophique à la petite librairie à 14h).
  • Les collègues présents à cette réunion, correcteurs du bac pour une majorité d’entre eux, dans différentes disciplines, seront à cette heure du jour en grève. Il sera question de la suite à donner au mouvement et d’un premier bilan en lien très étroit, heure par heure, avec les autres académies. Les réactions du ministère seront elles aussi déterminantes.
  • Il est évident que cette réunion aura aussi, pour notre discipline, une vertu fondatrice. Nous nous devons désormais, face aux menaces réelles qui pèsent sur notre enseignement et sur notre santé mentale, de construire une force qui aura une visibilité dans l’espace public.
  • Trop longtemps dépolitisés, nous redécouvrons brutalement cette évidence : nous enseignons dans la cité et pas dans un désert solipsistique avec le ciel étoilé au-dessus de nos têtes. Aujourd’hui, notre place n’est plus acquise, elle est disputée, elle le sera encore plus demain. Certains affirment même, haut et fort, que la philosophie est aujourd’hui partout, sur You Tube, dans les podcasts de France culture, dans les séminaires d’entreprise, partout, sauf dans nos salles de cours. Nous devons aussi nous situer sérieusement et collectivement face à cette menace mortelle. C’est le discours dominant. Si c’est bien le cas, si tout est dans tout, alors que nous reste-il ? Qui devenons-nous exactement ? Et qu’avons nous à répondre à ceux qui nous feront faire demain n’importe quoi ?
  • D’aucuns parlent de corporatisme. Cela n’a strictement aucun sens. Si corporatisme il peut y avoir, il faudrait plutôt le chercher dans la défense sans nuance des statuts plutôt que dans celle des disciplines. Nous avons trop vite oublié que les statuts furent constituées historiquement dans la République française pour protéger les contenus disciplinaires de la pression politique, de la valse des ministères. Ils étaient un moyen au service d’une cause non pas une fin en soi. Pour cette raison, il est essentiel de partir de notre corps de métier, non pas pour le défendre aveuglement mais pour fonder en idées  l’importance de nos statuts. C’est à partir de cette réflexion située que nous devenons crédibles pour l’opinion, cette reine du monde, crédible pour penser la réforme « accélérée » de la fonction publique.
  • Si la fonction du professeur de philosophie est d’enseigner l’art de l’éloquence pour l’exemple, il peut être remplacé sans mal par un professeur « d’art oratoire » (Cyril Delhay, responsable du rapport fumeux et hautement grotesque sur le grand oral et multi-casquettes). Pour quelle raison devrait-il alors conserver un statut quand le second se déplace dans un champ de concurrence ouvert ? Cette question fondamentale doit être posée et elle n’est pas corporatiste au mauvais sens du terme. Elle interroge, pour nous défendre des attaques brutales qui nous frappent aujourd’hui, la nature de notre métier, sa spécificité.
  • Bien  sûr, cette réflexion paraîtra peut-être dilatoire pour les révolutionnaires théoriques qui veulent tout et tout de suite. Vouloir tout et tout de suite, mélanger tout et n’importe quoi, c’est à la fin ne rien vouloir du tout et préserver sa belle âme en se souvenant des héroïsmes passés. Le bon vieux temps de la vraie lutte. Voilà le ridicule. La radicalité et l’exigence sont, aux antipodes de ces postures convenues, d’une autre nature.
  •  Certains collègues ne feront pas grève mardi mais réaliseront peut-être l’année prochaine que les bougonnements de vestibules ne sont pas la panacée, d’autres seront en grève mercredi, d’autres encore arriveront avec les copies sous le bras au centre d’examen jeudi, d’autres enfin seront en grève le 4 juillet. Tout est possible mais tous auront corrigé le baccalauréat consciencieusement. Mais une chose est sûre, seule la politique de la nuance et des petits pas, déterminée et confiante dans sa force et dans sa probité, pèsera demain sur les décisions publiques. Tout cela se construit et nous sommes enfin en train de le faire avec sérieux et un sens collectif des responsabilités qui dégonflera demain les menaces de ceux qui se dédouanent des leurs.
Collectif Aquitaine Philosophie

Un collègue professeur de philosophie, le 29 juin 2019

Message envoyé par un professeur de philosophie, le 29 juin 2019

 

  • « A une majorité, nous avons pris la décision de faire grève le jour de la remise des notes. Cette action est purement symbolique puisque les délibérations se dérouleront comme prévu ou avec un jour de retard. Mais l’essentiel est de frapper les esprits quand on ne peut frapper rien d’autre. Notre métier est en train de changer dans des proportions vertigineuses : flicage, tâches administratives, contenus d’enseignement  pitoyables, autorité et liberté pédagogique bafouées, choix du profil d’enseignement par le chef d’établissement (place au copinage, au népotisme et au clientélisme), recrutement par contrat d’étudiants sous formés et corvéables, classes surchargées et indifférenciées et j’en passe. C’est l’effondrement de l’école de la République, méritocratique, exigeante et égalitaire. C’est l’intrusion brutale des méthodes de management néo-libérales dans une machine bureaucratique qui, historiquement et culturellement, voue une méfiance crasse à l’égard de toute expression de singularité et d’originalité en son sein. Les têtes creuses du formalisme pédagogique et du flicage administratif ont gagné la bataille. Nous voilà déconsidérés et marginalisés au sein même de l’institution que l’on sert et que l’on fait perdurer dans le même temps. »

J’ajoute que nous y perdrons tous, y compris les malins qui devront vivre dans une société où la bêtise collective nuira aussi à la jouissance stérile de leur indifférence individuelle.

 

 

Défense de l’Etat français contre ses faussaires

Défense de l’Etat français contre ses faussaires

Gaston Bachelard, un philosophe

  • Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Ce qui se joue pour l’avenir de l’enseignement de la philosophie dans les jours à venir, à la pointe de la contestation des réformes Blanquer, est décisif pour l’avenir de cette discipline dans le secondaire. Mais derrière cette discipline, qui ne donne aucun privilège mais qui peut donner à l’esprit les moyens de les penser tous, ne nous trompons pas d’objet : c’est d’une conception de l’homme dont il est réellement question. C’est cela que nous allons chercher à faire valoir dans l’académie de Bordeaux ce matin en commission d’harmonisation. Harmoniser quoi d’ailleurs ? Des moyennes, des médianes, des petits bâtonnets ? Quand les professeurs trichent, inventent vaguement une moyenne pour se conformer, sans aucune conviction, aux attentes du ministère dans un mensonge éhonté, qui sont les faussaires ? Il a été demandé, sous couvert d’exemplarité, de ne pas délivrer des 20/20 cette année mais ce mensonge là, qui en parle ? Le mensonge qui consiste à créer une réussite sans réalité, des succès sans contenus, un saupoudrage culturel dans ce qu’il faudra désormais renommer le ministère de l’animation nationale. Que doit-on penser quand une inspectrice de lettre demande aux enseignants dans une formation d’être « férocement bienveillants » et d’être « sexy » pour faire « vivre un enseignement de spécialité menacé par la concurrence des autres spécialités » (et elle a raison sur ce point) quand une collègue de philosophie, sérieuse, nous explique en formation qu’il faudra faire des ateliers en fin d’année pour tenir les élèves qui abandonneront cette fameuse spécialité de rien du tout (et elle a raison aussi).

 

  • C’est d’ailleurs ici que le sort de la philosophie est sans égal avec celui des autres disciplines. Pour preuve, il n’y a pas de « spécialité philosophie » dans la réforme Blanquer car cet enseignement est d’une autre nature. Bachelard a mille fois raison : « la philosophie ça sert à penser, alors si vous voulez vous priver de pensées originales, vous pouvez vous passer de philosophie ». (INA) Tout est dit, en deux phrases. A côté de cette vérité là, l’ignoble baratin communicant des hommes de paille du grand marché éducatif, cette pompe à merde et à fric, peuvent aller se faire foutre. Qu’ils nous marchent dessus honnêtement, martialement, avec la franchise au combat de celui qui veut notre mort. Voilà ce qui serait, au moins, honnête. Qu’ils arrêtent de nous vendre leur soupe infecte, leur démagogie de bazar, sexy, bienveillante, pour les élèves alors que les élèves et leurs fameux « intérêts » sont les premiers, et ils le savent en remplissant parcours sup chaque année, à être pris pour des imbéciles par un Etat de moins en moins soucieux de ce qu’ils vivent dans la cité. La preuve, il leur tire dessus.

 

  • Soyons clairs : plus de République, plus de philosophie. Les deux se tiennent. L’une ne peut pas vivre sans l’autre. L’une mourra avec l’autre. Rien de corporatiste dans tout ceci, Bachelard était aussi et surtout un grand épistémologue, un homme probe, un esprit puissant pas une girouette « philosophe écrivain » adoubée par des lâches et des cuistres, par les faussaires qui font aujourd’hui, en France, le beau temps et le beau temps de cette culture inoffensive supposée éduquer. Ce que je dis là depuis la philosophie vaut bien sûr au-delà d’elle-même. En détruisant la logique des disciplines, c’est-à-dire la formation de l’esprit dans toutes ses dimensions, l’Etat prépare les conditions d’une citoyenneté au rabais et c’est justement cela que veulent les petits hommes de paille du grand marché sans tête, un citoyen unijambiste, cul de jatte, éborgné, aveugle, des moignons d’homme, des bouts de ficelle d’humanité. C’est contre cela que nous allons nous battre, certainement pas contre l’Etat (laissons cela aux crétineries libertaires à la Onfray ami des marchants de papier et aux libertaires anti-Etat en carton pâte qui n’ont toujours rien compris) mais depuis l’Etat, à l’intérieur de l’Etat, dans l’Etat républicain, pour la République.

 

  • Alors oui mes amis, le propos est emphatique pour les nihilistes malins qui ne croient plus à rien et encore moins à eux-mêmes, pour les marchands de niaiseries pédagogiques sexy et bienveillantes, je vous l’accorde, il pose un ordre de valeur et une hiérarchie. Il est raide. Il désigne des adversaires idéologiques, il est essentiellement politique. C’est cela que je sentais encore confusément en 2017. C’est cela qu’il faut clarifier aujourd’hui. Ce mouvement de révolte des professeurs de philosophie n’est pas une défense de La philosophie (propos ridicule) mais une défense des conditions républicaines de la formation d’un homme qui pourra comprendre encore demain ce que le mot « politique » signifie et avec lui le mot « liberté ».

 

  • Nous avons les raisons, ils ont les armes ; nous avons les idées, ils nous répondent avec un clin d’œil et des pets de bouche. Je suis fonctionnaire de l’Etat français, je suis chargé d’une mission éducative, une très vieille mission à laquelle le philosophe Platon (aujourd’hui placé à côté du pubard Beigbeder –  ce salaud sartrien qui pose avec un livre de Baudrillard un an après la mort du sociologue critique dans une publicité pour les Galeries Lafayette – dans les manuels relativistes HLP) a consacré ses plus puissantes pensées. Aujourd’hui l’Etat  français, dévoyé par des faussaires qui se servent de la force publique au lieu de la servir, est en train de nous rendre cette mission impossible, de conspirer contre lui-même. Mardi, certains professeurs de philosophie, seront grévistes pour une cause qui les dépasse tous. Que ceux qui pensent le contraire retourne à l’école. Nous nous y sommes.

 

Ossature intellectuelle à l’adresse des professeurs de philosophie et des curieux pour que le cours « Humanités, Littérature et Philosophie » ne se transforme pas en bouillie, ce qui sera évidemment le cas sans un réel travail critique.

Ossature intellectuelle à l’adresse des professeurs de philosophie et des curieux pour que le cours « Humanités, Littérature et Philosophie » ne se transforme pas en bouillie, ce qui sera évidemment le cas sans un réel travail critique.

(Rentrée 2019, première partie)

Cours HLP (première partie)