Le Phénix de Bourgtheroulde

Le Phénix de Bourgtheroulde

  • Le papotage sur la renaissance d’Emmanuel Macron bat son plein. Il aura suffit d’un parterre de maires dûment choisis, d’un micro et d’une performance oratoire (epideixis, en Grèce antique, aux heures glorieuses de la grande rhétorique) pour que le Phénix refasse causer de ses talents. Quel homme ! Quelle connaissance des dossiers ! Quel artiste ! Quelle chance pour la France ! Oubliés la grande braderie des fleurons de l’industrie française, le calendrier des privatisations de ce qu’il reste encore à privatiser, l’arrosage automatique de Ford ou de Nokia soldé en licenciements, les mensonges sur le SMIC ou les retraites, les barbouzeries, le travail de sape des institutions républicaines par les lobbyistes amis, les niches fiscales ou le tourisme du même nom, sans parler des multiples bavures policières depuis deux mois. Raccourcissons la liste pour en venir à l’essentiel : notre sensibilité, toute française, au baratin.

 

  • Quelle avancée politique au sortir de cette grande messe de l’ego ? Aucune. Quel rapport entre cette performance et la réalité de ces hommes et femmes qui vont gribouiller demain, en allumant un cierge, leurs doléances sur un coin de site internet ? Aucun. Retour à la campagne électorale de 2017, aux opérations de séduction collective du gourou télé-évangéliste, promu « philosophe en politique » par la grâce de la médiocrité ambiante. N’est-ce pas d’ailleurs cela aujourd’hui le politique, une campagne ininterrompue de soi, une mise en scène des egos sous la tutelle du plus grand d’entre eux. La tête dans le potin, les éditorialistes, une variante du commérage, reprennent du poil de la bête avec leur Phénix. Phénix potin.

 

  • Alors qu’une ancienne marchande de yaourts pour 450000 euros l’an, un temps à la tête de Teach for France, entreprise de démolition de l’école républicaine (1), s’apprête à administrer la grande bouillasse du débat national, le Phénix de Bourgtheroulde, un joli nom tout de même, a repris la main. Ce Frank Abagnale à la française, grand séducteur des demi-habiles et des propriétaires poivre et sel, mais loin des extrêmes, choisi par quelques mentors, encore plus faussaires que lui, pour ses charmes et ses qualités de faussaire, aurait « réussi son opération de communication », nous dit-on sur toutes les chaînes. N’oublions pas tout de même qu’un homme capable de mentir ouvertement aux français sur la hausse du SMIC, un sujet des plus sérieux, après de telles émeutes, est capable de tout.

 

  • Qui ne voit pas l’absurde d’un tel régime politique ? Le show d’un seul devant un parterre docile comme réponse à une volonté collective de peser sur les décisions politiques. Que peut-il rester de cette performance oratoire : rien. Ou plutôt un immense détournement de la démocratie représentative qui ne peut, dans une situation d’effondrement, se relégitimer que par la souveraineté populaire. Cette singerie de démocratie, ce simulacre de vie politique intense, cette bouffonnerie maitrisée est reprise aujourd’hui en échos d’échos par des animateurs peu regardant sur la probité quand il s’agit de remplir leur assiette. Ce numéro de cirque n’exclut en aucune façon « la connaissance des dossiers » comme il est dit sur toutes les chaînes. De quelle naïveté faut-il faire preuve pour ignorer que les formations des dites élites servent aujourd’hui à cela : trier très rapidement de l’information et faire semblant de passer, avec virtuosité, pour ce que l’on est pas. A ce jeu-là, le Phénix de Bourgtheroulde est un expert indiscutable.

 

  • Nous oscillons évidemment entre la consternation et le rire salvateur. Brillant, c’est le mot, comme ses pompes, le Phénix de Bourgtheroulde fut accompagné, pour cette délicate mission, par Madame Yaourt, la dénommée Wargon, qui reçut, dans une modeste pièce, une poignée de gilets jaunes eux-mêmes sifflés par quelques autres. Cette scène cocasse nous fait mesurer à quel point le sus nommé Houellebecq est très largement dépassé par une réalité au-delà de toute satire. Tout ce petit monde va donc piloter le « grand débat national ». C’est à pleurer de rire.

 

  • Comment jouer encore le jeu ? Le grotesque est à ce point consommé que la seule question à se poser est de savoir pourquoi nous ne sommes pas tous dans la rue. Si ce n’est pas pour demander le RIC et le retour de l’ISF que ce soit au moins pour exiger le déplacement de cette petite troupe de saltimbanques et son chef d’orchestre, le Phénix de Bourgtheroulde, dans toute la France car les français, amis du baratin, peuvent, à la différence d’autres peuples, rire de tout.

….

(1) Un billet sera ultérieurement consacré à cette saleté.

 

Lettre ouverte à Monsieur Denis Kambouchner à propos de la réforme HLP et de la réforme Blanquer en général.

Lettre ouverte à Monsieur Denis Kambouchner à propos de la réforme HLP et de la réforme Blanquer en général.

Monsieur,

  • Il aura donc fallu plusieurs lettres ouvertes, des pétitions en ligne et une importante mobilisation des professeurs de philosophie du secondaire pour qu’une communication, autre que formelle, nous soit enfin adressée. Votre réponse, celle de Monsieur Macé, commence par donner la liste exhaustive des membres de la commission. Une liste de noms, aussi prestigieux pour notre discipline, ne garantit, hélas, rien. La légitimité se situe ailleurs, du côté des principes et non du côté des patronymes ou des titres. La suite de votre courrier, qui ne discute en aucune façon la valeur et les conséquences de ce projet pour l’enseignement de la philosophie, ressemble plus, Monsieur Kambouchner, à un rapport de jury qu’à une réponse à hauteur.

 

  • Les professeurs de philosophie attendent moins une clarification d’un programme qu’ils ont bien lu, soyez en sûr, qu’une exposition honnête et probe des mobiles qui ont initié cette réforme. Vous nous répondrez peut-être que là n’est pas le propos, que votre mission consiste à mettre en œuvre une réforme non à la discuter. C’est d’ailleurs ce que laisse entendre votre formule liminaire une fois la liste des patronymes passée  : « la distinction (entre littérature et philosophie) aurait ôté son sens au projet de spécialité ».

 

  • Ce qui est aujourd’hui en jeu, Monsieur Kambouchner, est autrement plus préoccupant que de savoir si « l’esprit critique » est contenu historiquement dans l’enseignement des humanités. Le projet dont vous faites état est une transformation profonde de notre métier. Ce qui est derrière ce projet, de l’aveu même de Pierre Mathiot, la tête pensante missionnée, ce sont deux choses : la bivalence et l’enseignement de la culture générale. Il fut parfaitement clair sur ce point lors de l’émission du 24 octobre 2018, Du grain à moudre (France culture). Ces deux points essentiels sont d’ailleurs intimement liés : demain, les professeurs de philosophie seront sommés d’enseigner autre chose que de la philosophie, autre chose que la discipline dans laquelle ils furent formés. Libre à vous de penser qu’il n’y a pas là outrage, qu’il s’agit du sens de l’histoire ou de la marche du progrès. Un très grand nombre de professeurs de philosophie du secondaire et du supérieur sont d’un autre avis, un avis structuré, réfléchi et argumenté. Une explication de texte du programme en forme de rapport de jury ne peut, vous le comprendrez, les satisfaire pleinement.

 

  • Votre lettre se termine par une allusion au néo-libéralisme avant de faire valoir des procès d’intention. Très nombreux sont les professeurs qui pensent l’inverse. La liste des critiques précises adressées à ce projet de programme HLP, aux conséquences concrètes pour notre métier et nos services, ne trouve, pour l’heure, aucune réponse. Pire, les professeurs de philosophie, formés aux exigences de la raison, ne reçoivent, en fin de compte, que des arguments d’autorité, quand ce n’est pas des admonestations infantilisantes. Ils auraient, paraît-il, de mauvaises intentions.

 

  • Comment voulez-vous, Monsieur Denis Kambouchner, établir un dialogue sérieux sans prendre au sérieux ceux qui demandent à être entendus sur le fond de cette réforme actuellement bâclée et pourtant fondamentale. Il est évident, hors de toute pression, qu’un nouveau groupe de travail doit être formé afin de faire réellement droit à des critiques qui n’ont pour seules ambitions que de défendre la qualité des enseignements reçus par les élèves dans le secondaire en philosophie. Le reste nous paraît totalement hors sujet.

 

  • Les professeurs de philosophie n’ont pas vocation, dans la République, à être de simples exécutants d’une ligne politique à moins que l’on décrète qu’une ligne de pensée partisane, libre à vous de l’appeler néo-libérale, se confonde aujourd’hui avec l’intérêt général. Je doute, Monsieur Denis Kambouchner, que beaucoup de professeurs de philosophie, d’élèves ou de parents d’élèves accueillent, avec autant de docte enthousiasme que vous, cette révolution.

Philosophiquement Monsieur.

 

 

 

 

La profondeur de la révolte – III – Les critiques

La profondeur de la révolte – III – Les critiques

(Victor Hugo, Dessin)

  • En 1999 sortait à la NRF Le nouvel esprit du capitalisme, un fort livre de 900 pages : la force de la critique, le rôle de la critique, la logique de la critique, la critique sociale, la critique artiste, l’empêchement de la critique, le renouveau de la critique etc. Mon coude droit est actuellement posé sur cette somme (1). Depuis, on ne compte plus les productions critiques, les textes critiques, les sommes critiques. Ma bibliothèque en est remplie. Le dernier volume en date : Le désert de la critique, déconstruction et politique (2). Par déformation intellectuelle, je m’empresse de consulter ces textes dès leur sortie mais je les achète de moins en moins car ma question est toujours la même : qui dérangent-ils ?

 

  • J’ai eu un temps le projet de rédiger une thèse à ce sujet à l’EHESS : dialectique de la critique, un titre de ce genre. Je me suis ravisé après deux années d’écriture. J’étais en train d’ajouter ma glose à une glose déjà fort conséquente. Les rapports contrariés que j’ai eu avec ce qu’on appelle le monde de l’édition ont eu raison de mes dernières velléités dans ce domaine. L’idée est simple : vous pouvez publier et diffuser toute la critique théorique que vous voulez à condition de ne déranger aucun pouvoir, de ne viser personne en propre, de laisser le monde à la sortie de votre critique dans le même état que vous l’avez trouvé en y entrant. La critique s’adresse ainsi à une petite frange de la population, formée à l’école, capable de comprendre des distinctions structurelles (critique artistique, critique sociale) car elle a les moyens d’attacher un contenu à ces concepts mais qui n’a aucun intérêt objectif à remettre en question sa raison sociale à partir d’eux. C’est évidemment le cas de France culture.  

 

  • Longtemps, je me suis dit (qui ignore la naïveté des esprits formés au contact des textes philosophiques ?) que l’empilement d’arguments et d’analyses aurait raison de cet état de fait. Qu’il suffisait de démonter quelques logiques élémentaires pour lever ce gros lièvre. Hélas, je sous-estimais la puissance de la dénégation et la force d’une raison fort peu raisonnable :  la raison sociale.

 

  • Celui qui tient un magistère ou un micro (le second s’étant progressivement substitué au premier) a des intérêts objectifs particuliers à défendre. J’ai moi-même des intérêts objectifs particuliers à défendre lorsque je me bats contre le massacre programmé de la réflexion critique à l’école. La question est de savoir si ces intérêts objectifs particuliers vont dans le sens de l’intérêt général, autrement dit si ce que je défends vaut au-delà de moi-même. Là encore, sur ce seul critère déterminant, j’ai compris (j’avoue qu’il m’a fallu un peu de temps tout de même) que les éditeurs de cette fameuse culture (critique pourquoi pas) ne raisonnaient pas du tout de cette façon. Pour eux, la critique est un objet d’édition, de publication, un objet culturel qui doit rencontrer un marché. Avant de faire œuvre critique, il est donc essentiel d’identifier le marché. L’intérêt particulier objectif doit s’accorder avec d’autres intérêts particuliers. L’intérêt général ? Mais de quoi parlez-vous ?

 

  • Critiquer la dépolitisation des discours sur la politique à France culture, à la suite de ce qu’a pu faire Pierre Bourdieu, ce n’est pas simplement émettre une critique, c’est déranger des intérêts objectifs particuliers qui n’ont que faire de l’intérêt général. C’est ici que vous retrouvez pleinement le sens de la très belle phrase de Bakounine mise en avant par Pierre Bourdieu dont il ne faut pas tout de même sous-estimer la dimension anarchiste : « Les aristocrates de l’intelligence trouvent qu’il est des vérités qu’il n’est pas bon de dire au peuple. » Je pense, vous l’avez compris, l’inverse : toutes les vérités sont bonnes à dire au peuple.

 

  • Evidemment, chère Adèle Van Reeth, cher Nicolas Truong, les fines manœuvres de France culture ou du Monde pour exclure du débat public des intellectuels qui ne cirent pas les pompes du pouvoir sont invisibles pour les désormais fameux gilets jaunes.  Invisibles mais pas inaudibles, c’est cela que vous devez comprendre désormais, vous et toutes les fausses queues de la culture mondaine qui œuvrent à placer au pouvoir des hommes qui n’ont que faire de l’intérêt général et qui fracturent profondément la République. Bien sûr, vous pouvez marginaliser l’affaire, la minorer, l’exclure du champ des débats. Bref, nous prendre pour des cons. Je le comprends, c’est de bonne guerre. A votre place d’ailleurs, avec la même raison sociale, je ferais peut-être de même. L’homme est aussi faible et facilement corruptible. Cela ne signifie pas pour autant que le mobile de l’action critique soit le ressentiment ou la jalousie. Cette psychologisation n’honore personne et ne grandit pas la pensée, encore moins la politique. Il se trouve que certaines positions sociales nous rendent plus attentifs à la question de l’intérêt général que d’autres. Enseigner toute une vie dans l’école publique – et pas seulement deux ans en ZEP pour avoir la médaille Télérama –  vous rend forcément plus sensible aux questions républicaines. Soigner à l’hôpital, déplacer des hommes et des femmes au quotidien, nourrir en cultivant sainement la terre etc. Si cette sensibilité s’accompagne, en outre, d’une affinité pour l’anarchie et la liberté radicale, vous vous orientez logiquement vers une forme de critique qui dérange un peu plus que celle de L’Obs, de Libé, de France culture, du Monde, de Télérama.

 

  • Tout cela a-t-il un coût ? Oui, si l’on raisonne dans les cadres du mondain et de l’arrivisme qui tiennent lieu aujourd’hui de mesure de la créativité et de la réussite ou de la soumission, c’est tout un.  Cela dit, que tout le monde se rassure, rien de très nouveau sous le soleil. Vous n’aurez jamais la gloriole facile au festival d’Avignon. Jamais on dira de vous, entre deux petits- fours  sous un bon soleil : ah Madame, quel auteur iconoclaste, subversif, impertinent. Quel homme entier peut se satisfaire de cela, je vous le demande ? Quelle femme libre peut accepter de pareilles miettes ? (3) Au fond, c’est un vieux problème que je pose là, un problème décisif pour qui va au-delà.

 

  • Je n’ai pas brûlé de pneus hier, je n’ai pas non plus hurlé « Macron démission » mais le cœur y est. J’ai un vieux diesel (350000 km, Ford Focus, 2003), je suis propriétaire, un crédit sur le dos et pour 25 ans, professeur agrégé de philosophie dans l’école publique. Je gagne 3000 euros net par mois en moyenne, je suis à l’échelon 9. Les grilles sont publiques contrairement aux salaires de ceux qui font la morale au peuple à la télévision ou à la radio. J’aime la réflexion et les idées. Ma critique est située, limitée, incarnée. J’ai eu la chance de naître dans un milieu formé, de trouver ma voie dans le labyrinthe des études supérieurs. Pour une raison qui m’échappe encore, je hais les faisans qui oppriment l’esprit en toute bonne conscience, les faquins, les fausses queues, les demi habiles. Emmanuel Macron représente pour moi, et je ne suis pas le seul, une sorte d’anti-monde, une réalité qui à la fois m’échappe complétement (je ne comprends pas que l’on puisse se satisfaire de sa vie) et me dégoûte en tant qu’elle oppresse les autres. J’ai les moyens de structurer ce dégoût, d’en faire quelque chose, de le penser et par conséquent de m’en libérer.

C’est cela qu’il faut donner aux enfants de la République : les moyens effectifs de se libérer du dégoût que suscite un monde sans âme à la liberté factice.

 

 

(1) Pratiquement, pour un droitier, il est utile de surélever le coude gauche pour taper sur le clavier.

(2) Editions Echappée, 2015. Un livre intelligent et fin, théorique, mais de mon point de vue inefficient. Qui dérange-t-il ?

(3) Voici exposé en une ligne mon féminisme, Eugénie Bastié. (#metoo)

Lettre ouverte à Nicolas Truong, responsable des pages débats et opinions du Monde

Lettre ouverte à Nicolas Truong, responsable des pages débats et opinions du Monde

  • Monsieur,
    L’équipe des pages Débats a bien reçu votre point de vue. Nous l’avons lu attentivement et nous vous remercions de l’intérêt que vous portez au journal Le Monde.
    Malheureusement, il ne nous sera pas possible de le publier compte tenu de l’afflux de propositions que nous recevons pour un espace limité.

    Recevez, Monsieur, l’assurance de toute notre considération.

    L’équipe des Débats

Cher Nicolas Truong,

  • Le texte que vous voyez ci-dessus est la réponse envoyée ce jour par l’équipe des débats du Monde dont vous avez la responsabilité. Quelle est la nature du « point de vue » en question ? Une tribune (1) signée par le département de philosophie de l’université de Bordeaux-Montaigne, par l’ESPE-Bordeaux, par l’APPEP (association des professeurs de philosophie de Gironde) et par l’association des étudiants de la faculté de Bordeaux-Montaigne. D’autres signataires (373 à ce jour en ligne) dont Monsieur Fichant, universitaire faisant autorité dans notre discipline, qui donna d’ailleurs son nom au programme actuel de philosophie des classes terminales, ont paraphé le texte. La formule « point de vue » par conséquent Monsieur Truong, employée dans la réponse de votre équipe, vous en conviendrez certainement, ne me paraît pas à la hauteur exacte de la demande formulée.

 

  • Je me suis permis, n’y voyez pas ombrage, de mettre en lumière une de vos productions. Les lecteurs auxquels je m’adresse connaissent certainement mieux les travaux de Monsieur Fichant sur Leibniz que vos interviews. Ils pourront ainsi mieux connaître votre œuvre et mettre un visage derrière votre nom. Un débat, Monsieur Truong, démocratique comme vous les aimez certainement avec moi, devrait avoir lieu en France relativement à l’avenir de la philosophie au lycée. Ce débat doit être contradictoire et contradictoirement mené. Certains, rarement professeurs dans le secondaire, pensent que cette réforme préserve la philosophie au lycée ; d’autres, le plus souvent professeurs dans le secondaire, c’est étonnant, pensent le contraire.

 

  • Il se trouve, Monsieur Truong, que ce débat n’a pas encore lieu. Le Monde a déjà commencé à parler des programmes (2) mais pas de ceux de philosophie, ou plutôt, devrais-je dire, de celui de « culture générale » en première (HLP), le reste nous étant encore inconnu. C’est le sens de la tribune sérieuse et informée soumise à votre équipe. Le Monde étant un phare Monsieur, j’imagine, évidemment, que l’afflux de tribunes signées par des universitaires, dont certains, c’est le cas de Monsieur Fichant, ont rédigé les anciens programmes, embouteille vos colonnes. Je comprends, étant donné la qualité et le sérieux des débats intellectuels animés par la presse française sur la réforme de Monsieur le Ministre Blanquer, que vous soyez affairé. C’est ainsi que je comprends encore et mieux votre « afflux de propositions ». Curieux, comme il se doit – ne sommes-nous pas un peu philosophes ? – je vais m’efforcer bien sûr de comprendre la nature de votre refus en comparant la tribune soumise à celles privilégiées par votre équipe. « L’afflux de propositions » et « l’espace limite » ne font pas un choix. Au grand marché par exemple, avec mon petit sac Monsieur Truong, je m’efforce de choisir les meilleurs fruits. Je me vois mal glisser une pomme pourrie dans le cabas sous prétexte d’afflux et de place limitée. Vous me comprenez sûrement.

 

  • Heureusement, France culture, le phare des phares, le Créach de la France, a programmé une émission sur le sujet. Nous avons eu confirmation par Adèle Van Reeth. La chose est dite et sera suivie.  Peut-être aurons-nous, à cette occasion, la chance de faire connaître aux auditeurs nos « points de vue » Monsieur Truong.

Recevez, Monsieur, l’assurance de toute ma considération.

HB

 

….….

(1) https://www.change.org/p/mi-hlp-chronique-d-une-mort-annonc%C3%A9e-de-la-philosophie

(2) https://www.lemonde.fr/education/article/2018/11/21/programmes-du-lycee-ce-que-disent-les-professeurs-des-projets-presentes_5386454_1473685.html

 

 

Où est le problème ?

Où est le problème ?

  • Entre le combat des idées et le procès d’intention, la mise à jour de logiques inapparentes et la paranoïa délirante, la différence est de taille. Hélas, cette différence s’amenuise avec la grossièreté de l’époque, grossièreté entretenue par ceux qui prétendent lui échapper. Le problème posé ici est aussi fin que fondamental pour l’avenir de la pensée critique – si avenir il y a. Fin donc inaudible quand les grossiers bateleurs télégéniques imposent leurs dualismes sommaires à grands coups de formules faussement provocatrices. Nous sommes très loin d’une lubie pour intellectuels mais au cœur de ce qui érode lentement les démocraties européennes. La République française en particulier.

 

  • Cette érosion laisse la place à des discours d’une violence extrême que ne pourront bientôt plus endiguer les fins amis de la culture et de l’entre-soi. Une partie non négligeable de la « gauche » française, celle qui se pique d’humanité et d’empathie avec le peuple qui souffre, ne comprend rien à cette logique mortifère. Pire, en prétextant lutter, par ses discours moralisants, contre le retour de la barbarie, elle reste sourde à la barbarie qu’elle crée indirectement en étouffant des critiques qui ne correspondent pas aux canons de la bienséance qu’elle délimite à huit clos. Un nouveau commerce de la révolte voit ainsi le jour touchant une frange de la population qui a suffisamment de colère en elle pour contester la domination inique qu’elle subit, trop peu de formation pour ne pas se laisser abuser par les vrais salopards et les authentiques gourous. Cette formation à la pensée critique doit se faire dans la République, à l’école. Elle ne correspond en rien à une accumulation de culture générale, cette culture de légitimation qui ne peut que renforcer des inégalités déjà existantes.

 

  • Il se trouve, c’est le sens du combat que je mène avec d’autres, que cette formation est aujourd’hui mise à mal à l’intérieur de l’Etat français par des hommes au service d’intérêts incompatibles avec le problème soulevé ici. Ces hommes, je le dis sans détour, trahissent les intérêts de la République. Après tout, que la formation de l’esprit d’une population économiquement et culturellement défavorisée soit laissée à des gourous internétiques sur les ruines de l’école publique n’a pas de quoi les inquiéter. Une population sous-formée, qui éructe une haine cyniquement entretenue en hurlant sur le « Système » et la « Shoah », sert les intérêts objectifs de la classe qui domine. En affaiblissant les structures institutionnelles qui renforcent les défenses intellectuelles d’une jeunesse à la dérive, les managers de l’éducation et de la culture créent les conditions objectives d’un désastre.

 

  • De ce point de vue, les soutiens imbéciles mais cohérents d’une partie non négligeable des élites culturelles françaises au « président philosophe » (une fumisterie sans nom qui fera date) ont renforcé une défiance globale envers tout ce qui ressemble à un travail critique effectif. Qu’il faille des élites, pour structurer et s’efforcer de donner une voix au sans voix, est une chose. Jaurès en faisait partie. Que ces élites ne soient plus que des demi hommes, des marchands de rien qui clignent de l’œil, indifférents au bien public, en est une autre.

 

  • J’accuse évidemment les faiseurs de culture de ne pas vouloir regarder cette réalité en face, de se pâmer comme des oies dans des colloques et des conférences ridicules, très loin des enjeux fondamentaux qui décideront demain de nos libertés publiques en France. J’accuse bien sûr une partie de la classe médiatique de lâcheté, ces éditorialistes obscènes, ces causeurs inconséquents qui n’auront jamais le courage d’affronter réellement les populations qu’ils insultent. Les intellectuels – un groupe fort hétérogène d’ailleurs – ont du mal avec le ton, avec le style ? Ils voient là de la violence ? En un mot, ils ne comprennent rien. Ils ne lisent pas, ils survolent ; il ne pensent pas, ils émettent des jugements de goût. Au plus haut point, ils sont inconséquents. Ils n’ont aucune conscience de ce qui est en train de se jouer en France, une fracture peut-être irréductible, entretenue par ceux qui croient pouvoir s’en sortir à bon compte. Hélas, les retours de bâtons seront de plus en violents, la répression toujours plus inique, la moraline toujours plus épaisse. A terme, nous y perdrons tous.

 

  • Non, toute critique caustique et virulente n’est pas nécessairement émise par des « haineux » (1). Non , il est possible de cibler le discours et les pratiques publiques d’un homme sans faire un procès d’intention. Non, ai-je besoin de le préciser, le ressentiment n’est pas l’explication ultime, le pot aux roses psychologique de toutes les manœuvres de la pensée réfractaire. Nietzsche pour les nuls, c’est la catastrophe assurée. Alors oui, il faudra percer la baudruche en faisant valoir des arguments. Un travail colossal adressé à des hommes et des femmes dont il faudra aussi briser les réflexes paresseux. L’abrutissement est massif, personne ne peut y échapper totalement. Je l’ai déjà écrit, la lutte est avant tout lutte contre soi-même, guérilla intime, résistance de soi à soi. Rien à voir, vous l’avez compris, avec de la culture générale ou de la philosophie à l’Istana Hôtel de Kuala Lumpur ou d’ailleurs sous l’égide de l’UNESCO.

 

  • S’il ne s’agissait que d’un procès d’intention, d’une querelle d’ego ou d’un débat mondain à Saint-Emilion, Adèle Van Reeth, je pourrais dormir tranquille. Ce n’est pas le cas.

…..

(1) Haters. En anglais, puisqu’il paraît qu’on ne peut émettre un jugement sans en passer par là. Sorte d’excommunication pré-logique paresseuse qui s’évite de penser le problème dont il est question. Courante dans les milieux de la communication.

Les fossoyeurs de la réflexion

Les fossoyeurs de la réflexion

(Pierre Mathiot, ex-directeur de science po Lille, communicant et idéologue de l’adaptation)

  • La question à se poser est de savoir si nous pouvons laisser la formation des esprits à de tels fossoyeurs. Une première évidence : la culture générale science po n’est qu’un critère de différenciation mondain en rien une formation de l’esprit. L’enseignement de la philosophie, et cela ne date pas d’hier soir, s’est fait laminer en quelques décennies – avec une accélération évidente ces dernières années. Le paradoxe d’une omniprésence de la philosophie dans les médias, du causeur professionnel au critique de salons, en passant par le designer des magazines Philo plus et le promoteur de théâtralité saupoudrée de Nietzsche entre deux verres de rouge, ne doit pas étonner. Il s’agit bien des deux faces d’une même pièce.

 

  • Les malins ont assez vite compris, sur les ruines de l’école républicaine, que ce qu’ils faisaient entre les murs, avec les contraintes structurelles inhérentes au métier, pouvait être fait hors les murs avec de biens meilleurs subsides et une toute autre reconnaissance. En philosophie, la démission hautement médiatisée du cuistre hédoniste, aujourd’hui définitivement englouti dans la purée de papier qu’il imprime fiévreusement tous les mois aux frais de maisons d’édition publicitaires, est une des manifestations en France de ce mouvement. Les demi-habiles médiatiques étaient fiers d’inviter sur leurs plateaux un professeur du secondaire qui leur révélait enfin le grand secret : on ne peut plus philosopher dans l’école publique (il appelait cela, sottement comme le reste, l’administration platonicienne). Mieux, les agrégés sont des cons, des « sorbonnagres ». Un propos heureux enfin pour un public flatté  n’ayant pas la formation pour étalonner la densité du jus chaussettes anti-philosophique proposé à son entendement méprisé. Centrale, la critique de l’institution, farcie de retentissement, restera le fil directeur de cette errance intellectuelle subventionnée. Naïf d’ignorer les effets politiques d’une telle caisse de résonance, effets qui ne seront jamais pensés. Quel philosophe médiatique en vue avait intérêt à instruire cette question fondamentale pour l’école républicaine, quel journaliste, quel éditeur ? Il s’agit bien d’un affrontement larvé entre la République et le marché. Le reste, la quincaillerie libertaire, hédoniste, anti-philosophique ne sont que des amuse-bouches, des sottises. Par contre, à défaut d’école républicaine, on peut philosopher ailleurs, à la télévision, devant des parterres de retraités endormis, dans les centres culturels et des amphis bondés en partenariat avec France culture qui le lâche aujourd’hui. La médiocrité des productions ne dérangea personne. « On ne tire pas sur la vache à lait », je l’ai entendu dire. Il serait pourtant injuste de faire reposer sur le seul poujadiste lettré national la responsabilité de ce vaste mouvement historique.

 

  • Un magazine de philosophie emboîta le pas, lénifiant, accueillant tout à condition de préserver la paix des commerces afférents à cette nouvelle manne. La philosophie comme jeu d’enfant et art de vendre. Un emperruque, un temps ministre, fit fructifier la chose en croisières philo. Un autre, plus médiocre encore, se recycla dans le rap et le tapin générationnel. Qui n’a pas eu l’occasion d’écouter l’un ou l’autre de ces vaniteux ? Qui ne s’est pas demandé alors avec un reste de jugeote : c’est ça la philosophie ? Science po enfin et la ringardisation des études de lettres qui trouve son couronnement dans la destruction sans appel de la série littéraire.

 

  • En général, les professeurs de philosophie sont restés insensibles à cette vague de fond qui montait des profondeurs du médiocre, ce nivellement par la communication philosophique qui accueille tout et n’importe quoi pourvu que l’on passe une bonne soirée. Certains par adhésion (quelle formidable offre démocratique), d’autres par snobisme (ce n’est pas de la philosophie sans pour autant justifier réflexivement les fondements de ce rejet hautain) ont laissé faire, se repliant dans leur salle de cours, le dernier espace de leur liberté. Il y avait pourtant là matière à penser. Pour moins que ça, à d’autres périodes de l’histoire, des philosophes prirent la plume pour se battre et défendre cette pensée qui n’était pas seulement un mot décoratif mais l’engagement d’une vie.

 

  • Celui qui attend la liberté d’un autre ne restera pas libre longtemps. Il est vrai que les forces en présence sont colossales et que les bénéfices mondains ne sont pas sans attraits. S’il n’y avait eu les élèves, j’aurais certainement sombré dans ce marasme, baratinant mon Nietzsche à la radio sans aucune probité. A la fin de l’histoire, à coups de stratégies perverses (dissertation universelle et grand oral bidon à part égale), des roquets imbus, par la place surfaite que leur offre ces temps médiocres, achèvent le travail.

 

  • Curieusement, c’est un constat empirique, les professeurs qui arrivent encore un peu à intéresser leurs classes ne font ni de la culture générale (personne ne s’intéresse aux amas informes), ni de la communication (les élèves ont vu trop de publicistes pour les accueillir favorablement ), ni des cuistreries mondaines (celles-ci ne passeraient pas l’année). Ils s’efforcent de penser dans des conditions parfois ubuesques, devant et avec leurs élèves. Cet effort n’a pas de prix car il échappe au marché. Mais comme l’écrit à juste titre Annie Le Brun dans Ce qui n’a pas de prix, « c’est la guerre, une guerre qui se déroule sur tous les fronts et qui s’intensifie depuis qu’elle est désormais menée contre tout ce dont il paraissait impossible d’extraire de la valeur.  » Il est logique que cette guerre soit aussi menée contre l’école. Cette guerre est cohérente, structurée. Elle a des objectifs définis. Que ces objectifs ne soient pas apparents ne surprendra que ceux qui ignorent l’art de la guerre, les somnolants.

 

  • L’alternative est simple et doit être posée simplement. Soit nous abdiquons et nous sombrons dans une mélancolie glauque. Soit nous menons cette guerre avec quelques outils critiques efficients. Au-delà du narcissisme des petites différences, heureuse trouvaille de Freud, il est dés lors cohérent en retour de cette agression de créer une RESISTANCE CRITIQUE structurée et efficiente, située. Nos élèves, nombreux, leurs parents aussi, peuvent témoigner des mensonges de ces gestionnaires de rien. Cette résistance est celle du bien commun, de l’Etat, d’une certaine idée de la République. Que cette guerre soit menée par une kyrielle de singularités doit nous avertir que les forces sont en train de se disperser. Il faut les regrouper, montrer la cohérence de ce combat. A défaut, sans la lutte implacable contre les fossoyeurs de la réflexion, nous ne serons plus, à courts termes, dans la même France.

 

 

« Un petit air narquois » ou la vraie nature du mépris

« Un petit air narquois » ou la vraie nature du mépris

(Photo @LucieSoullier, le Monde)

« Macron, il ne comprend pas les gens qui n’ont pas de fric, j’en peux plus de son petit air narquois. »

  • Le « petit air » dont il est ici question, perçu par des hommes et des femmes qui ne partagent pas les codes du cynisme mondain, relève de la violence symbolique. Dans les marges, pourtant essentielles, de la violence économique, des questions de salaires et de pensions, de taxes et de dégradation des conditions de vie matérielles, un autre combat se joue. Ce « petit air » ne date pas d’hier soir, cette morgue, cette façon condescendante de se situer face à l’autre étaient là dès le début et accompagneront jusqu’à la fin le mandat présidentiel d’Emmanuel Macron.

 

  • Autant l’irascibilité de Jean-Luc Mélenchon agace les laborieux faiseurs d’opinion collective, trop incarnée, autant « ce petit air » ne fait pas problème pour eux. Ils en sont aussi et flottent comme lui, rictus au coin des lèvres, au-dessus d’une société qu’ils n’habitent qu’à la marge. Pour une large part de la médiasphère française, l’arrogance est de droit, ce « petit air » commun. Editorialistes surpayés, experts paternalistes, journalistes culturels qui usurpent des titres surfaits relativement à la valeur réelle de ce qu’ils produisent.

 

  • Ce « petit air narquois » c’est celui d’un système de domination symbolique qui n’est plus pensé. Il vient couronner l’obscénité d’une caste qui s’octroie tous les titres et qui cligne de l’œil. Il est le rictus facial d’un ordre unique qui a érigé la fausseté et le simulacre en principe de pouvoir. L’ordre des plus malins qui ignorent la profondeur des valeurs qu’ils singent et qu’ils pastichent. En une formule simple, cette manifestante en gilet jaune résume l’ampleur du problème.

 

  • Comment faire comprendre à une clique pétrie d’habitus de classe qu’elle ne représente qu’elle ? Nous avons oublié la puissance des effets de la violence symbolique du pouvoir. Il suffit d’un rictus pour éliminer les vaincus, d’un sourire condescendant pour effacer un homme. Pour percevoir cela, y être sensible, il est nécessaire de quitter la bouillie mondialiste, la globalglose délirante des économistes planétaires, les analyses bouffonnes des experts de la soumission qui justifient la spoliation des peuples au profit d’intérêts qui leur échappent totalement. Il faut regarder l’homme en face, le jauger dans les yeux. En face, qui y a-t-il au juste ? Quelle est la valeur humaine, la profondeur sensible, de ce parti fantoche exclusivement structuré par l’arrivisme mondain ?

La populace qui gueule a ses défauts et ses grossièretés mais elle perçoit parfaitement ce que les laquais du pouvoir ne percevront jamais : la vraie nature du mépris.

 

 

 

 

 

La philosophie n’est pas soluble dans la culture générale

La philosophie n’est pas soluble dans la culture générale

Lettre ouverte aux associations de philosophie qui pensent mal ce qu’elles prétendent défendre

  • Premier bilan de ce que l’on sait, à ce jour, des conséquences de la réforme Blanquer sur l’enseignement de la philosophie dans le secondaire. Je ne parle pas ici des conditions d’enseignement (dédoublement des classes par exemple). La philosophie serait donc maintenue dans le tronc commun avec un horaire élève de quatre heures. Les professeurs de philosophie ne connaissent pas, pour l’heure, le contenu de ce programme. Ils ne sont consultés actuellement que sur le programme dit de « spécialité » en première. Le seul changement concerne par conséquent les anciens élèves de la série « S ». Il ne s’agit en rien d’un gain exceptionnel d’une heure mais du retour au volume initial de quatre heures pour ces élèves. La principale transformation touche le volume horaire d’enseignement pour les anciens élèves de la série « L ». Il est divisé par deux puisqu’il est entendu que le complément de spécialité, de l’aveu même de ses concepteurs, est un enseignement de « culture générale ». Aucune information officielle n’est donnée sur le partage des heures dans cet enseignement ou sur la garantie que cet enseignement se retrouve dans tous les établissements français. Je laisserai de côté le terme « humanité » qui n’est qu’un effet de communication. Il n’y aura donc plus d’initiation à la philosophie en première comme c’est aujourd’hui le cas dans certains établissements. En ce qui concerne les évaluations, une dissertation « universelle » de philosophie sera proposée aux élèves en fin d ‘année. Je laisse de côté, une fois n’est pas coutume, le terme « universelle » qui n’est ici qu’un effet de communication. Tous les élèves actuellement passent cette épreuve. Pour l’épreuve de spécialité, aucune information officielle n’est communiquée aux professeurs de philosophie quant à la nature exacte de l’épreuve. Voilà pour le bilan globale de l’heure.

….………

  • Sous l’écume, que devons-nous retenir ? Ceci : nous avons changé de paradigme au sens où l’enseignement de la philosophie dans le secondaire n’est plus une discipline ayant ses objets de pensée propres et une façon bien à elle de les interroger mais une compétence pouvant être exploitée dans d’autres domaines. Il s’agit là d’une transformation inédite et qui fera date. Il est officiellement affirmé, dans le texte officiel, que le professeur de philosophie peut enseigner autre chose que de la philosophie. Il est bon de prendre la mesure inédite de cette transformation. Comme d’innombrables collègues dans l’éducation nationale, les professeurs de philosophie deviennent bivalents. Bien naïfs ceux qui croient que cette rupture inédite ne changera pas grand chose à leur statut, bien peu « philosophes » au fond. A moins que les quelques années qui les séparent de la retraite suffisent à leur contentement intellectuel. Elle est au contraire fondamentale pour les autres. Demain, le professeur de philosophie enseignera la philosophie et la culture générale. La question du nombre d’heures de la spécialité est superficielle. Ce qui est essentiel est ailleurs et mérite, à ce titre, d’être correctement pensé.

 

  • Et alors ? – s’interrogent pèle-mêle le technocrate et le marchand général de culture ou le marchand de culture générale, au choix. Où est le problème ? Il va de soi que si l’on avait dit aux professeurs de philosophie qu’ils devraient désormais enseigner la philosophie et les mathématiques, il y aurait eu un problème réel de compétence. Mais la culture générale, vraiment…

 

  • Pour répondre à cette épineuse question (qui aurait pu être instruite par les associations de philosophie), il faut faire, ce que font les philosophes sérieux, à savoir définir l’objet. Tout le contraire d’une causerie. Qu’est-ce que la culture générale puisque la bivalence se situera demain à ce niveau là ? Derrière elle, cette autre question : qu’est-ce que la culture ? Il va de soi, mais il est bon de le préciser, à l’heure du confusionnisme ambiant, que cette question n’est pas de la culture générale mais une attitude réflexive face au savoir et à ceux qui prétendent savoir : qu’entendons-nous par culture générale quand nous parlons de culture générale, quand nous parlons de culture ? Existe-t-il une différence essentielle entre la culture et la culture générale ?

 

  • Vous constaterez que nous sommes d’emblée, en suivant l’ordre des raisons, confrontés à des questions essentielles, à des questions de définition. Nous devons faire le tri et nous risquer à le faire. Nous allons devoir trancher pour savoir exactement de quoi nous parlons quand nous parlons. Il ne s’agit pas d’un art de la parole mais d’une interrogation sur la vérité de la parole (je dirais plutôt vérité du discours mais c’est un autre sujet de réflexion). Si j’écris  « la culture c’est de la culture générale », j’énonce ce que je tiens pour une vérité. Je prétends dire le vrai (cela ne veut pas dire évidemment que j’y parvienne). Je prétends et j’assume publiquement cette prétention en prenant le risque d’être réfuté par celui qui aura des raisons valables de le faire. Ce risque est politique.

 

  • Voici donc ma définition essentielle en trois temps de la culture générale – 1) La culture générale est ce qu’il reste de la culture dans une société qui se généralise, c’est-à-dire qui s’indifférencie. Comme le rappelle magistralement Hannah Arendt dans le texte La crise de la culture, « ce fut au milieu d’un peuple essentiellement agricole que le concept de culture fit son apparition. » La culture (du latin colere, cultiver, prendre soin) est avant tout travail situé, labeur singulier, artisanat de l’esprit et du corps. Ce travail ne peut pas être général car il n’y a pas de labour en général, d’artisanat en général, d’attention à soi en général. Cela n’existe pas. On ne saurait être professeur en général ou mécanicien en général et il existe bien une culture de la mécanique au même titre qu’une culture philosophique. Ouvrier mécanicien, mon grand-père avait de la culture : il prenait soin de ses outils, ils les entretenait, les préservait. De la même façon qu’Hannah Arendt prend soin des distinctions qu’elle pense. Elle est attentive. Une attention qui commence dès le sous-titre de son texte, un sous-titre auquel, justement par inattention, on ne prête pas suffisamment de sens : « La crise de la culture, sa portée sociale et politique. » L’attention, les soins apportés au travail de la terre, des outils ou de la pensée ne sont pas naturels. Ils relèvent en effet d’un ordre social et politique. Dire que la culture générale est ce qu’il reste de la culture dans une société qui se généralise, revient à prendre en compte cette double dimension sociale et politique. Ne pas le faire, c’est poser artificiellement une culture hors sol, ce qu’est justement la culture générale. La culture générale est une culture hors sol qui ne cultive plus rien.

 

  • 2) En tant que culture hors sol d’une société qui se généralise, la culture générale (qui peut être de masse ou raffinée en fonction de la qualité des rideaux du salon) exprime un rapport au monde et à soi-même de moins en moins situé. Elle prend donc la place de la culture au sens défini précédemment. Là encore, il ne s’agit pas d’opposer la culture générale à une haute culture. Cette opposition est voulue par ceux qui ne veulent pas penser le problème ou n’en ont pas les moyens. Elle relève du divertissement. Basses et hautes cultures, légitimes ou illégitimes, sont des catégories mondaines, sociales, qui ne disent strictement rien de notre rapport singulier à la culture, de ce que la culture fait singulièrement de nous.

 

  • Les habitants des îles Trobriand magnifiquement décrits en 1922 dans le chef d’œuvre de Malinowski, Les argonautes du Pacifique occidental, ont une culture mais pas de culture générale. La culture générale apparaît justement au moment où les hommes perdent leur situation. Exactement ce qu’il est en train d’arriver aux professeurs de philosophie du secondaire et à la suite du supérieur – ces distinctions tribales sont d’ailleurs dérisoires en face du problème que nous affrontons tous ensemble.  Leur singularité inacceptable, comme pouvait l’être celle des habitants de ces îles, doit être généralisée. Une société qui se généralise, qui se désingularise par conséquent, ne peut souffrir la survivance en son sein de singularités situées. Et la philosophie dans l’institution scolaire était, jusqu’à présent, une singularité située. Demain, ce ne sera plus le cas.

 

  • 3) Reste bien sûr la question politique, essentielle et masquée. La culture générale comme impératif indiscutable est une fonction idéologique qui nous enseigne l’indifférence à nous-même, l’inattention aux dimensions finies et situées de notre courte vie, pour finir par imposer, à moindre résistance, un ordre dominant de pensées et d’actions. Il s’agit d’un opérateur qui détruit, en rien d’un savoir qui sauve. Faire enseigner de la culture générale à des professeurs de philosophie consiste à les soumettre, en les déplaçant de la culture située à la culture indifférente. C’est un rapport de force entre ceux qui cherchent à cultiver, au sens précédemment défini, et ceux qui vendent, au sens commun du terme, qui échangent une farine contre une autre. Ce déplacement est le résultat d’un long processus historique doublé d’une cascade de démissions et de lâchetés. Les tours de mains de ceux qui cherchent à cultiver encore sont archaïques mais qu’ils se rassurent,  le grand marché des camelots philosophes est devant eux.

 

  • Non, la philosophie ne disparaîtra pas, c’est exact. Elle sera même partout pour être nulle part. Elle sera, elle l’est déjà, un objet de consommation indifférencié, un élément de culture générale parmi d’autres. Evidemment, le prix à payer sera lourd : encore plus rares seront demain ceux qui pourront apprécier le texte d’Hannah Arendt ou de Bronislaw Malinowski. Il faudra pour cela qu’ils aient la chance d’avoir une famille cultivée par autre chose que des fichettes science po, cette culture des mondains, des Macron, des demi-habiles, des frimeurs mimétiques. Cette chance, vous l’aurez compris, est peu compatible avec l’idée que se font de nombreux professeurs de philosophie du secondaire et du supérieur de leur mission éducative. C’est pour cette raison que tous n’acceptent pas, avec quelques idées, la disparition de leur discipline, la dissolution de leur enseignement  dans cette culture générale qui est l’autre nom de la défaite de la pensée.

 

  • Nous sommes bien en présence d’une guerre symbolique (guerre symbolique aux conséquences évidemment bien réelles), une guerre de civilisation non pas contre une autre civilisation (culture générale science po) mais intestine, à l’intérieur de notre culture. Nous sommes en guerre contre nous-mêmes ce qui explique les lignes de fractures à l’intérieur même de notre discipline et des associations qui la représentent. Cette guerre fondamentale est quasiment invisible dans un espace public tenu par des marchands. Qui peut écrire quoi ? Qui décide de publier qui ? Il y a là un procès à instruire. Nous le ferons. Sommes-nous pessimistes, sommes nous optimistes sur les chances de succès ? Questions mondaines qui trouvent d’assez bonnes réponses dans l’Apologie de Socrate du philosophe Platon.

 

Harangue d’Ikeaosthène à propos de l’enseignement de spécialité

   Harangue d’Ikéaosthène à propos de l’enseignement de spécialité

(Semestre 1 : les pouvoirs de la parole)

 

« A Bordeaux, on adore philosopher autour d’un cognac.

On aime s’entourer de bons bouquins porteurs d’histoire, de réflexion et d’évasion. je voulais créer un lieu très personnel pour un couple qui a besoin de se déconnecter du rythme effréné de la vie soumise aux médias envahissants. Offrir une espace dédié aux valeurs fortes et pérennes comme la culture et la qualité, un endroit intemporel porteur des témoins de leur histoire et de leur style de vie. »

….……

  • Etonnant, non ? En deux décennies, la quantité de discours qui se revendiquent de cette discipline de pensée a littéralement explosé. La philosophie est partout, en colloques et en coliques, même et surtout chez IKEA. Pour quelle raison ne serait-elle pas aussi dans le nouveau programme de spécialité « Humanités, littérature, philosophie » ? Après tout, si tout est dans tout et si tout revient au même, autant dire au marché, de quel droit, je vous le dis, au nom de quels privilèges hérités exigerions-nous une forme d’exception ? Ikéaosthène, vous l’affirme dans sa salle à manger fülssi : grand est le pouvoir de la parole.

 

  • Oui, nous déclinons, c’est vrai. Et alors ? Toutes les époques déclinent. La nôtre décline philosophiquement. C’est déjà pas mal. Une dégringolade universelle et philosophique, c’est tout de même quelque chose non ? Bien sûr, je vous entends, caché derrière un fauteuil ülmo et un coussin trinkdal : il reste la culture G. Ah la culture G, quelle belle chose que voilà, quel beau point ! La dernière bouée, le kit de survie élémentaire pour pouvoir vendre avec un peu de style des tringles à rideau ülvi et des couvercles de toilettes zükmu. On ne peut tout de même pas prétendre être « interior designer » chez Ikea sans connaître les mots « philosophie », « réflexion » et « valeurs pérennes ». Faut pas déconner non plus.

 

  • Evidemment, à côté de ce déclin là, de cet état de fait, les subtiles nuances entre un programme de thèmes ou de problèmes, de concepts ou de culture G en première au lycée, tout le monde s’en tamponne le coquillard. Bien sûr, à l’exception de quelques moines ayant choisi de regarder leur déclin en face, d’affronter la liquéfaction les yeux dans les yeux assis, stoïques, sur leur fauteuil bülmö. J’en suis.

 

  • Comprenons, chers amis résistants de la dernière heure, le tragi-comique de ce qui  se joue là. Tragique car nous savons, au plus profond de nous, que les marchands ont gagné et que cette victoire, médiocre au demeurant, reléguera très bientôt nos scrupules dans des culs-de-basse-fosse. Comique, car ne négligeons pas, tout de même, le potentiel humoristique de la période,  la nôtre hélas, qui soumet, à des élèves de quinze ans gavés d’images You tube, le Metalogicon (Eloge de l’éloquence, de Jean de Salisbury (1148)) en guise de recommandations ministérielles avant même de leur apprendre à construire un raisonnement de trois lignes dans une langue acceptable. Acclamons, s’il vous plaît, le potentiel zygomatique inégalable d’une époque qui étend la philosophie de la couche culotte au pot de chambre, de la maternelle à la gériatrie. Oui, tous les philosophes des manuels scolaires n’ont pas eu la chance de vivre dans un temps où la bouillie était aussi philosophe.

 

  • Alors que faire ? Accueillir le pouvoir  de la parole, mes amis, la recevoir dans la grande bassine des mérites de tous à causer gaiement dans le brouet du siècle. Rejouons l’aède, les disputes médiévales et les querelles du Sénat à poil sous nos toges de 14 à 16 en salle 212. Ne refusons rien, embrassons tout, validons. Rendons ainsi à la France sa culture générale de spécialité. Plaire, plaire et émouvoir, séduire, ses nouvelles mamelles pleines de bon lait tiède vous tendent leur pies, de la salle 212 à France Culture. Ou à Bordeaux, avec un bon cognac.  A défaut de raison, que la parole, dans un sens ou dans l’autre, soit avec vous ! Santé !

 

La furie de destruction des élites du vide

La furie de destruction des élites du vide

(jour de grève)

Jeff Koons, “Play-Doh” (1994–2014)

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  • Nous assistons à un renversement sans précédent du principe de destruction. « Les fanatiques de la destruction », pour reprendre le mot de Hegel dans les Principes de la philosophie du droit, ne sont plus contre l’Etat mais à la gestion des affaires de l’Etat. Ils sont disruptifs, innovants, créatifs etc. Ils marginalisent tous ceux qui veulent préserver quelque chose, éliminent de l’espace public les organisations qui cherchent à s’opposer à leur furie de destruction, à leurs barbouillages. Ils s’opposent systématiquement à l’ordre établi manifestant par-là leur fanatisme.

 

  • Cette situation place la résistance critique dans une situation paradoxale : s’agit-il de combattre  l’Etat républicain ou de le défendre contre ceux qui trahissent ses principes ? Ce qui est en train de se jouer à l’école vaut au-delà de l’école républicaine mais en exprime essentiellement le problème. La formule de Hegel, la « liberté du vide », décrit parfaitement ce mouvement d’ensemble. Des apprentis sorciers, des gribouilles, formés au management et aux techniques de communication, brandissent, toujours  en urgence, la liberté individuelle pour détruire les biens communs. Parcours individualisés, libre choix, orientation à la carte sont autant de formules qui démoliront demain le peu d’ordre symbolique qui reste dans les écoles de la République.

 

  • Ces destructeurs ne veulent rien derrière leur destruction. Ils n’ont pas de projet réel pour l’école, aucune pensée globale, aucune réalité positive au-delà de leur furie. Ils n’ont rien pensé de déterminant. Ils n’en ont pas le temps. Cela se voit, cela se sait. Il faut le dire. Ils n’ont qu’une conscience d’eux-mêmes et ne sont d’ailleurs que cela : des belles âmes narcissiques surfaites que ne rachète aucun talent. N’ayant rien de politique à affirmer, ils réalisent, plus ou moins volontairement, ce que le marché fait à leur place. C’est en cela que leur furie de destruction est le contraire d’une politique. C’est en cela qu’ils ne sont que des êtres abstraits.

 

  • Cette abstraction les empêche structurellement d’envisager les conséquences réelles de ce qu’ils font. D’où les programmes alambiqués, d’où les épreuves byzantines, d’où les directives ubuesques, d’où les consultations bouffonnes, d’où le délire. Ils sont seuls avec eux-mêmes, inconséquents au plus haut point. De là leur formalisme qui nous fait hésiter, en observant leur volonté de réforme, entre la naïveté et l’admiration. Naïfs d’ignorer les conséquences de leur barbouillage ; admirables de sauter par-dessus.

 

  • Ce goût de la destruction est évidemment le résultat terminal d’une longue déformation intellectuelle, le beau parcours des élites de la liberté à la française.  Le discours connu est absorbé aux buvards : vous êtes modernes, innovants, courageux, disruptifs etc. Une formule résume ces sottises : vous n’êtes qu’abstraits. Cette abstraction est en train de tout détruire car elle est le contraire d’une volonté et d’une pratique. Elle n’agit pas contrairement à ce qu’elle croit ; elle laisse faire en simulant l’action. Elle approfondit l’indifférence générale à tout. Elle ne résiste à rien. L’école républicaine, entre autres institutions, va en payer le prix fort.

 

  • Encore faut-il comprendre pratiquement ce qui se joue et ne pas laisser la parole publique à des professionnels de l’abstraction. Détruire les cadres institutionnels d’un ordre ancien sans envisager une réalité positive qui puisse le remplacer, sans déterminer réellement son action, ne peut conduire qu’au désastre. Qu’avons-nous en face ? Des slogans :  « Cette réforme est une cure de vitamine C », « il fallait dépoussiérer le bac », « il faut être innovant ». Les consultations formelles en ligne sont le parfait aboutissement de cette déréalisation. Elles supportent et accomplissent le vide. Ironiquement, elles relèvent d’une pataphysique qui se serait oubliée.

 

  • Reste à défier ce vide, à lui tendre un miroir pour qu’il se voit tel qu’il est : un goût fanatique pour la destruction universelle. Il est dès lors logique, même Hegel l’aurait compris, qu’une plèbe se lève, qu’un instinct populaire de révolte naisse. C’est que la plèbe qui conspue le pouvoir de ces furies chimériques, avec ses gilets jaunes et ses mauvaises manières,  n’a pas le loisir de se pâmer quotidiennement avec des abstractions et d’en vivre bien. Elle se heurte violemment à la pratique, cette même pratique qui peut unir ceux qui refusent la soumission sans politique aux élites du vide.