Le jour où la larve bubonique humiliée refusa l’agenda santé du Conseil Régional de Champagne-Ardenne

Le jour où la larve bubonique humiliée refusa l’agenda santé du Conseil Régional de Champagne-Ardenne

 

A tous les lycéens qui savent que baccalauri signifie baies de laurier,

  • Ne sachant plus que faire pour « ses jeunes » (les autres n’ont qu’à vieillir) – étant convenu, aux plus hauts sommets du n’importe quoi, qu’il est toujours préférable de faire quelque chose – la région Champagne-Ardenne offre gracieusement, cette année encore, à chaque lycéen ou apprenti, un agenda santé pour sa rentrée scolaire. Tiré à des dizaines de milliers d’exemplaires par « Imprim’vert, votre imprimeur qui agit pour l’environnement » (les autres, c’est connu, polluent comme des sagouins), l’agenda 2009-2010  (santé !) consigne, sous formes de fichettes cuisines intercalées entre deux emplois du temps et trois sorties du week-end, tout ce que doit savoir un lycéen ou un apprenti en matière de régression mentale, de jeunisme congénital, je voulais dire bien sûr en matière de développement du crétinisme durable.

 

  • La première double fichette – oui, santé, on a compris – pages 11 et 12 s’intitule « Bouger, c’est bon pour la santé ». Méfiance tout de même : les peines-à-bouger pourraient se sentir discriminés (je suis discriminé, tu es discriminé, il est discriminé, nous sommes discriminés…) par le contenu substantiel d’une telle ordonnance sanitaire délivrée ras les pâquerettes par les gérontes cernés de cons, concernés dans le langage mort né de la responsabilité administrative. Bougeons, bougeons, carillons. Des six astuces pour bouger de la double page, retenons tout de même la troisième : « Tu as un chien ? Emmène le chaque fois faire le tour du pâté de maisons. Pourquoi pas en courant ? » Pourquoi pas en effet. Tu peux aussi, oh jeune, oh désespoir, faire le tour de ta tartine avec du pâté de tête. Emouvant non ?

 

  • La seconde double fichette s’intitule « Bien manger, c’est bon pour la santé ». La suite nous met en effet en bouche : « Si tu vas régulièrement au fast-food, au kebab ou dans un autre moyen de restauration rapide, tu peux varier ton menu selon quelques principes simples ». Puis l’heure des conseils du conseil : « Eviter de manger toujours des hamburgers qui contiennent trop de sauces. Pour les kebabs, privilégier plutôt la sauce ketchup, blanche ou piquante que la mayonnaise qui est plus grasse. » Gracieusement, c’est le mot, dispensé par le conseil culinaire régional, la leçon de manger moins gras pourra être complétée ultérieurement par une université populaire du goût ou un pack conseil cuisine en compagnie de son manager personnalisé sur kebab-sans-grossir.com. L’assistanat de l’homme qui bouge s’immisce dans les plus petits interstices du pain de mie ou de la barquette de frites. Moins digeste que la mayonnaise, l’accompagnement à manger,  cet assistanat pour handicapés du menu diététique, n’en est qu’à ses débuts. Parions sans aucun risque du myocarde que l’indifférente bénédiction des établissements qui distribuent cette sauce ne fera qu’accentuer une tendance déjà lourde : toujours plus de conseils pour toujours plus d’esprit gras.
  • « Avant quand je prenais un joint avec mes potes, j’en avais assez pour me sentir défoncé. En plus c’était super la soirée, on rigolait bien. Maintenant il m’en faut plus et puis souvent, je suis tout fatigué sur le canapé. Et si j’étais devenu accro ? » Nous sommes déjà à la double fichette des pages 34 et 35. Je reproduis ce texte dépourvu de guillemets censé mimer le babille régressif d’un crétin anonyme. L’apprenti ou le lycéen (la cible client du conseil régional) sont supposés pouvoir s’identifier au déposant de ce jus. – Ici Londres, un crétin anonyme s’adresse, par la radio pirate du conseil culinaire régional, à d’autres crétins anonymes. Identifiez-vous dare-dare !
  • On pourrait s’attendre (en toute naïveté) à ce que l’institution favorise l’élévation cognitive de ses ouailles, qu’elle mette les bouchées doubles, avec ou sans sauce blanche, pour rehausser l’assiette intellectuelle du lycéen ou de l’apprenti. Au lieu de ça, à grands renforts de clichés sordides, en faisant s’exprimer des lycéens fictifs comme autant de crétins anonymes un soir de fête de la musique, elle institutionnalise l’idiotie. C’est ainsi que vous parlez et, en dépit de cet obstacle linguistique, grâce aux efforts du conseil culinaire régional nous vous comprenons parfaitement. La preuve : « Ce n’est pas toujours facile de connaître ses limites…Cependant il est quand même utile de savoir que chaque verre d’alcool, 25cl de bière ou 12,5 cl de champagne, contient la même dose d’alcool et entraîne donc les mêmes effets. Lors d’une fête, l’abus d’alcool peut avoir des effets qui peuvent te gâcher la soirée, du simple vomissement qui te donnera une haleine de hyène et t’empêchera de conclure avec Lucie, au coma qui poussera Damien à te conduire aux urgences alors qu’il a lui-même bu une dizaine de bières, qui se fera arrêter en chemin, qui perdra son permis… tu vois bien le scénario catastrophe ! » « Conclure avec Lucie » ? Jean-Paul Bachy, président de la région Champagne-Ardenne et Gérard Berthiot, premier vice-président du conseil régional, auteurs de la double fichette éditoriale pages 4 et 5, ont-il conclu avec Lucie aux derniers apéros du conseil ? Conclure avec Lucie… Allez messieurs, on se réveille et on relie le produit.
  • La double fichette des pages 44-45 commence mal : « On passe quasiment 1/3 de notre vie à dormir ! » Difficile de cerner l’intention du point d’exclamation ponctuant ce roupillon. Faut-il s’extasier sur la quantification ainsi produite ou se réjouir d’être immunisé un tiers du temps contre l’insignifiante poussée des crises aiguës de quantification dénuées de sens ? Mais au fait, le jeune, mon désespoir, pourquoi faut-il bien dormir ? Explication de la région : « Les rêves, quant à eux, permettent de se défouler, d’évacuer les souvenirs désagréables ou de revivre des situations heureuses. » Le conseil culinaire régional, non content de bouger, de bourrer les kebabs de sauce blanche ou de conclure avec Lucie après l’apéro, se risque sur les plus incertains terrains. Les rêves, c’est le conseil culinaire régional qui te le dit, « permettent d’évacuer les souvenirs désagréables ». Pesons ici la vacuité de la phrase pondue par le communiquant de base un pétard au bec. Cette ineptie, dont la réfutation est directement accessible au « jeune » ayant réminiscence de son dernier rêve, n’est pas faite pour être lue. Sa fonction est toute de remplissage. Que cette sottise puisse être lue (tout de même, il s’agit d’une phrase) par des dizaines de milliers de lycéens et d’apprentis ne semble pas chagriner outre mesure les faiseurs de poudre à bébé calendaire. Symptôme d’une période où l’on distribue dans l’institution ce contre quoi l’institution (selon la litanie de vœux pieux mais inconsistants) devrait s’élever de tout son poids institutionnel. Ce que l’éducateur est censé défaire de la main du savoir (ce n’importe quoi qui n’est jamais un n’importe quoi) est réintroduit en contrebande par la main du pouvoir. Hélas, la crasse idiotie de la page 44 ne pèse pas lourd en face des intérêts croisés qui président à la production en chaîne de ce dernier gadget publicitaire du conseil régional qu’est l’agenda santé 2009-2010 des apprentis et des lycéens de Champagne-Ardenne.
  • Filons directement pages 140-141 à la rubrique Eco citoyenneté, la dernière. « Etre un éco citoyen, c’est s’inscrire pleinement dans son temps et dans la vie actuelle ». Jusque-là, je suis, à mon plus grand soulagement, éco citoyen. « C’est agir pour préserver l’environnement, la nature, ses ressources et la biodiversité. » Tout à fait. « Etre un éco citoyen, c’est contribuer au développement durable, c’est-à-dire répondre aux besoins du présent sans compromettre les besoins des générations futures. » J’applaudis des deux mains. « Aujourd’hui, face à la raréfaction des ressources et au changement climatique notamment, il est nécessaire d’adopter de nouveaux comportements. » Alors « mes jeunes » (ceux de 2010-2011, les autres sont déjà trop vieux), avant de jeter pour votre santé mentale l’agenda du conseil régional à la prochaine rentrée, soyez éco citoyens, adopter de nouveaux comportement, refuser poliment le produit, à jeun et sans shit. Motif ? page 100 : « Les boutons, c’est chelou ! Entre les points noirs, les nodules, les kystes, les microkystes, les pustules, les furoncles, les comédons et les abcès, pas facile de s’y retrouver… En tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’aux boutons on leur fera la peau ! »

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Publié le par bernat

La coagulation nationale

La coagulation nationale

 

  • Le ministère de la coagulation nationale (alias ministère de la culture et de la fête) propose, tous les 14 juillet qu’il me reste à vivre, sa grande fête saisonnière, solidaire, anti-raciste, anti-sexiste, anti-homophobe, anti-discrimination, anti-inégalité, anti-injustice et anti-puces (les mouvements saccadés du corps ne sont pas sans évoquer l’agitation somatique de qui veut se déprendre de quelques parasites gênants). Qui veut faire tas ? Qui aspire à se contempler dans une masse ?

  • Les professionnels du cœur et des décibels se sont donnés rendez-vous sur l’esplanade de la liberté, de la joie de vivre, du partage et de la communion. La dimension religieuse de l’affaire n’est plus à démontrer, à condition de transformer les austères lieux de culte, délimités, étroits, étriqués, en esplanades géantes prêtent à accueillir un gros tas qui se lâche pour une cause infiniment bonne et juste. Bref, une cause divine accessible par branchement de câbles, méga sonos, entassement et bouillie.
  • Un effort, poussons, nous ne sommes pas encore assez solidaires, la solidarité finale est toujours devant nous. Sera-ce une grande fête, un signal fort, une émission d’espoir collectif ? Coagulement parlant, est-ce que ça va prendre ? La question, à peine posée, est aussitôt suturée : c’est déjà un succès, le contrat est rempli. Malheur à ceux qui se méprennent.
  • Nous sommes ici dans le registre de la démonstration de force à la manière des musculeux qui bandent leurs muscles sur l’estrade. Chaque professionnel du cœur et des décibels aura sa « session » (et non « cession » puisqu’il est évident que tout cela n’a pas pour vocation de cesser), session solidaire, égalitaire et citoyenne. Les uns feront le clin-d’œil aux autres, les autres embrasseront les uns, formeront avec eux et tous les autres des tas d’amour et de partage. Le micro, objet transactionnel, mandrin cérémoniel, libre et flottant, passera de mains en mains, offrira à chaque professionnel du cœur et des décibels l’occasion de dire haut et fort, à la France entière (en langage coagulant, tout est toujours entier et d’un seul tenant) son indignation et sa révolte, sa colère et sa solidarité. Nous sommes là, il faut compter sur nous, plus inquiétant encore : « la France c’est nous« . Autrement dit, la France c’est ça, ce que vous êtes une fois coagulés dans l’hommage en tas que la solidarité rend à la solidarité, que le social se rend à lui-même.
  • La solidarité n’intéresse personne car personne n’agit par solidarité, pour mettre plus de solidarité dans le monde. Les mobiles d’une action, toujours irréductibles, n’appartiennent pas au social mais à l’individuel, non pas aux molécules mais à l’atome isolé dans son acte. La solidarité n’existe que comme spectacle de la solidarité et c’est pour cela qu’elle fut inventée, en un temps où le spectacle, le show, l’insignifiant barnum se cherchait en urgence un indiscutable mobile, une légitimation supérieure. La solidarité n’est autre que le grand chantage des maîtres chanteurs du social, des professionnels du cœur et des décibels. Le chantage des maîtres chanteurs consiste en ceci : – c’est un moyen comme un autre (sous-entendu meilleur que les autres) pour faire passer un message de paix, d’égalité, de justice etc. Etes-vous à ce point anti-anti-raciste, anti-anti-sexiste, anti-anti-homophobe, anti-anti-discrimination, anti-anti-inégalité, anti-anti-injustice pour tirer sur l’ambulance du cœur ? En un temps où le mépris tient lieu de politique, il faut au contraire se féliciter d’une telle initiative, d’un tel succès populaire, d’une telle ambiance de fête et de partage. Le chantage de la solidarité et du social, de nature tautologique (il faut plus de solidarité et de social parce que nous en manquons cruellement) nous livre benoîtement la vérité d’une oppression inédite, professionnelle, gestionnaire, totalisante : résoudre toutes les contradictions humaines dans une coagulation ultime, un tas fusionnel de corps gesticulants, un monstrueux ganglion qui, dans l’affirmation tautologique de lui-même, s’opposerait à tout ce qui risquerait de le réduire, de le diviser, de l’émietter, de freiner son expansion tératologique et sidérante. Nous serons, nous sommes, les nègres du grand goitre sociétal.
  • Les valeurs scintillent à coups de stroboscopes géants (le gigantisme est aussi une valeur). « La France c’est nous » contre la « France aux français« . Yannick Noya contre Marine Péninsule. « La France c’est nous » submerge déjà « la France aux français », trop insulaire. Le « nous » coagulant est plus global, plus synthétique. Dans ce « nous » il est aussi question des français, des homosexuelles, des gender studies, des branleurs et des peines à jouir. Il y a dans le raciste un solidaire qui s’ignore, dans l’homophobe un homo non émancipé, dans le peine à jouir un multiorgasmique, dans l’autre toujours le même, à perte de vue. Plus rien à réguler là-dedans, plus besoin de normaliser : une gestion cynique, musicale et beuglante de l’expansion sociale, sociétale et solidaire du grand goitre suffit au bonheur collectif qui n’en demandait pas tant. Sans que l’on sache très bien qui veut de cette chose, sa promotion sans limites tiendra lieu de volonté pour tous. C’est cela qu’il faut, il faut ce que nous sommes. « La France c’est nous« , entendons ce n’est surtout pas autre chose que nous. Ce sinistre plébiscite, ce satisfecit de masse, cet applaudissement blafard du même par le même aurait de quoi terrifier s’il restait une once de malveillance et de cruauté.
  • Les politiques savent cela mieux que nous : il est bon de faire croire au grand goitre qu’il lui reste quelque chose à conquérir, qu’il n’est pas tout. Ces champions de la coagulation nationale n’ont d’autre fonction que de maintenir une tension minimale (la droite, la gauche ; le libéral, le socialiste etc.) sans laquelle la mise en scène de l’opposition s’effondrerait sous sa propre masse. Le corps sociétal, social et acéphale par nature et imposition des mains jaunes de SOS (Société Obèse et Solidaire) doit aussi se divertir de sa grisaille et de l’ennui qu’il sécrète comme une traînée de bave entre deux élections.
  • Que veut le tas sur l’esplanade du Champ-de-Mars en ce 14 juillet 2018 ? Rien. Pas plus la droite que la gauche, le centre que le milieu, l’arrière-cour que l’arrière-train, l’avant-garde que l’après. Au pire un bon spectacle, au mieux une bonne cuite. Homo coagulans (plus coagulé encore qu’homo festivus) a cessé de vouloir, c’est-à-dire de vouloir se déterminer dans un vouloir. Vouloir est une chose bien trop risquée, une affaire bien trop dangereuse. Que ferons-nous, nous les solidaires, nous les tolérants, nous la France, de ceux qui ne veulent pas ce que nous voulons ? Seront-ils encore français, seront-ils encore anti-racistes et anti-sexistes, anti-homophobes aussi ? Plutôt ne rien vouloir, c’est-à-dire plutôt vouloir ce que personne ne peut ne pas vouloir avec nous dans un grand tas. Amour, amitié, tolérance, partage, qui n’en veut encore, qui n’en veut pas toujours plus ?  
  • Dans le hall de l’Université de Paris VII, sur un pilier (contrairement à ce que pensent les mauvais langues, il reste encore des piliers à l’Université), une affiche accréditée par son ministère de tutelle (une affiche, un ministère) nous dit ceci : « Voici un garçon qui aime les garçons. Mais ce garçon qui aime les garçons n’aime pas les garçons qui n’aiment pas les garçons qui aiment les garçons. Cette phrase est compliquée mais moins que sa vie d’étudiant homosexuel. » Le plus curieux dans cette histoire d’affiche et de pilier c’est qu’aucun étudiant pratiquant la sodomie (active, passive ou neutre) n’ait arraché ce tract de propagande en signe de résistance et de révolte à son incorporation non concertée sous la bannière de la coagulation nationale de tous ceux qui aiment les garçons qui aiment les garçons qui aiment les filles qui aiment les filles qui aiment les garçons qui aiment les filles (plus compliqué encore). Alors de deux choses l’une : soit il n’y a pas d’étudiants sodomites à l’université de Paris VII ; soit les étudiants sodomites sont aussi solidaires du détournement coagulant de leur sexualité. Dans les deux cas, c’est bien.

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Publié le 13 juillet 2011 par bernat