Le rouge-brun

Le rouge-brun

  • Ne vous trompez pas, le rouge-brun n’est pas la tendance automne-hiver du magazine Elle mais plutôt la mauvaise couleur sur le nuancier Panton des médiocraties de l’hyper-centre. Tout ce qui s’éloigne de la ligne  progressiste, démocrate et européenne relèvera à terme du rouge-brun. Toute critique un peu instruite est très vite accusée aujourd’hui de faire le jeu des extrêmes. En France, extrême gauche et extrême droite. Nous avons ainsi assisté à une profonde recomposition de l’imaginaire politique lors de la dernière élection : de la bipolarité droite-gauche (particulièrement peu claire depuis 1983) à une opposition Lumières contre rouge-brun, parti unique de gouvernement contre extrémistes de tous poils. La stratégie élémentaire du pouvoir consiste ainsi à mettre en avant l’extrémisme, la fameuse violence (tantôt de l’extrême droite, tantôt de l’extrême gauche) pour justifier sa permanence et masquer son vide politique. Même si cette stratégie montre aujourd’hui ses limites, elle reste tout de même encore opérante dans les urnes et dans les imaginaires.

 

  • La perception médiatique globale du mouvement des gilets jaunes s’inscrit évidemment dans cette logique. Soit vous défilez sagement avec des ballons roses (manif pour tous) ou violets (manif contre les violences sexistes), soit vous êtes rouge-brun. Pour comprendre la nature d’une action, il convient de réfléchir à ce que le pouvoir dit d’elle. Jamais un gouvernement ne dira qu’il a honte de la famille ou qu’il est fier des violences sexistes. Par contre, il peut le dire d’un mouvement qui, sans être affilié à un quelconque parti politique, est politique dans son essence. Une fois encore, il faut tordre les mots de ceux qui les tordent. Certains gilets jaunes eux-mêmes, par peur d’être situés donc réduits à un schéma d’interprétation mécanique qu’ils connaissent parfaitement, ont vite fait de dire : nous ne sommes pas politiques ! En réalité, ils sont au plus haut point politiques dans un univers de représentation qui lui ne l’est plus du tout. Le renversement est complet : ceux qui rappellent avec leur gilet jaune le politique dans l’espace public se disent non politiques et ceux qui dépolitisent quotidiennement les discours se présentent comme des experts politiques.

 

  • C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’usage de la formule rouge-brun. Disqualifier le politique en le simulant par un discours sur le politique dont les codes (extrême droite, extrême gauche, rouge-brun, fasciste, anti-fa etc.) permettent de construire une textualité quasiment infinie. Il va de soi, une fois encore, que ces discours dissuasifs ont une double fonction : dépolitiser avant de repolitiser dans un code dont vous resterez à jamais prisonnier. La fameuse alliance impossible entre l’extrême-droite et l’extrême-gauche alors que ces deux groupes sont,  pour une large part, totalement artificiels.

 

  • La surmédiatisation d’une infime partie de ces groupes, groupuscules surmédiatisés en proportion de leur nombre réel, nourrit une mythologie utile aux gouvernements médiocratiques. Les médias en redemandent. Des reporters imbéciles, des gourous internétiques testostéronés et autres publicitaires en mal de gloire attisent le tout en épandant un vocabulaire guerrier (fa-anti-fa), devenant ainsi les alliés objectifs du cynisme au pouvoir qui n’en demandait pas tant. Ces idiots utiles, aussi abstraits et irréels que ce qu’ils sont supposés combattre, entretiennent eux  aussi la dépolitisation ambiante, rendant inaudible la voix des sans voix en gilets jaunes. C’est ainsi que l’on mesure le vide de notre époque, tout autant que le déni du politique (les deux étant d’ailleurs profondément liés).

 

  • Le piège, une fois encore, est symbolique mais il n’est pas pensé puisqu’on ne pense plus le symbolique. Et on ne pense plus le symbolique parce qu’on ne pense plus. C’est pourtant simple à comprendre. Je résume : l’hyper réalité dans laquelle nous baignons, la saturation d’images, de flux de conneries, de bribes de tout, de discours imbéciles, déstructure profondément notre univers mental. Incapable de raisonner en catégories abstraites (symbolique en est une), collés aux écrans comme des mouches à merde, nous passons d’une couleur à l’autre : arc-en-ciel, rose, violet, rouge-brun pour arriver, en fin de course, à prendre les flashs stroboscopiques que nous recevons pour des réalités. Les deux bénéficiaires de cet effondrement, ils se tiennent d’ailleurs la main, sont les médias de masse et les politiques du vide. Les grands perdants : l’intelligence et le bien commun. Tant que nous ne parvenons pas à briser cette sidération, nous sommes condamnés à une montée aux extrêmes, non pas du rouge-brun, mais de la simulation et de la violence.

la profondeur de la révolte – II – Les faux politiques, les faux intellectuels, les faux philosophes etc…

La profondeur de la révolte – II – Les faux politiques, les faux intellectuels, les faux philosophes etc…

#24novembre

  • Sur la question Qu’est-ce que la politique ?, vous trouverez des mètres de rayonnage, des dizaines de causeries généralistes, des fiches sciences po à la tonne. Les questions Qu’est-ce qu’un vrai politique ? Qu’est-ce qu’un vrai philosophe ? Qu’est-ce qu’un vrai intellectuel ? sont nettement plus confidentielles. Un vrai politique par exemple, c’est un homme qui assume publiquement la partialité de ses vues et de ses valeurs. Pour cela, il a des ennemis et des partisans. En face de lui, il a des opposants. Il s’expose en portant une parole devant le peuple. C’est un homme avec des convictions, un homme prêt à les risquer dans l’arène. Contrairement à lui, le faux politique refuse le combat et l’affrontement, c’est une anguille, un malin, une limande de salons. Il est de tous les côtés en même temps, philosophe et banquier pourquoi pas, il est insituable. Ne sachant pas d’où il parle, il est impossible d’attribuer à sa parole une valeur.

 

  • Il y a de moins en moins de politiques, comme il y a de moins en moins de critiques, car les hommes capables de se situer et de tenir un point réel s’effacent, se résignent, renoncent. Tout est fait évidemment pour les décourager. Le travail de l’esprit sérieux, appliqué, informé est marginalisé, relégué dans des replis quasiment invisibles. Une parole critique et politique construite est empêchée ou écrasée par la machine à broyer l’intelligence qu’est l’actu. Pas simplement celle des sans voix, comme les appelait Pierre Bourdieu, mais de tous ceux capables d’articuler politiquement la conflictualité sociale, de faire des liens puissants et effectifs, de comprendre dans le détail par où circulent aujourd’hui les pouvoirs de représentation.

 

  • C’est, il faut le dire, un travail titanesque. Des petits marquis de la culture, improductifs quant au fond, sont devenus en une vingtaine d’années, les roitelets de la forme. Ils ont un réel pouvoir de  nuisance, un pouvoir de sélection, un pouvoir d’exclusion. Nous serons plus malins qu’eux, plus fins, plus rusés, plus vicieux que leurs propres vices s’il le faut. Ce que Jean Baudrillard, un véritable penseur folklorisé dans le seul simulacre,  nommait l’intelligence du mal. Ils sont méchants mais nous sommes beaucoup plus méchants qu’eux. Nous les nommerons, nous ciblerons leurs discours, nous mettrons à jour les réseaux qui les soutiennent, nous séduirons leurs auditeurs. Travail subtil, inaccessible aux entendements bornés des bourrins qui consomment de la vidéo complotiste en grosses quantités. Là encore, cette histoire de complotisme intellectuel est à dénoncer sans pitié. Les stratégies de pouvoir consistent aujourd’hui à isoler la critique authentique en en faisant une dépendance de la paranoïa. Nous allons en conséquence rendre fous nos psychiatres.

 

  • Il faudra faire de cette nouvelle pratique une résistance critique collective. Isolée, la critique est impuissante. La solitude est pourtant le lieu indéfectible de son énonciation. La critique est un acte solitaire qui a une portée collective incomparable. On ne peut pas tenir un pouvoir sur le règne sans partage de la fausseté. On ne peut pas à ce point liquider le rapport philosophiquement essentiel, platonicien (1), entre la réalité et la vérité sans en payer le prix humain. L’indifférence affichée envers le vrai, le juste et le bien ne peut pas durer très longtemps, à moins, ce qui est d’ailleurs en jeu aujourd’hui, de reconfigurer l’homme pour qu’il soit désormais indifférent à ces valeurs fondamentales.

 

  • L’abrutissement fonctionne aussi longtemps que le marché peut anesthésier les masses ; il cesse d’être opérant quand sa marche folle ne fait plus qu’engraisser une élite parfois tout aussi abrutie que les abrutissements qu’elle promeut. Nous en sommes là. Nous retrouvons Platon pour la philosophie ; Karl Schmidt pour la politique. Les problèmes posés par l’un et l’autre sont aujourd’hui refoulés. Il nous faut les exhumer. Bref, après la léthargie insensée des deux dernières décennies, nous pensons et agissons enfin.

 

(1) Contrairement aux sophistes de la, modernité tardive, je m’efforce d’être cohérent dans ma lecture de Platon.

 

La République et l’anarchie

La République et l’anarchie

  • Qu’est-ce que la culture sans le peuple ? Une caste. Qu’est-ce que le peuple sans la République ? Le marché. J’ai longtemps cru que la révolte viendrait de la force individuelle. J’ai compris avec le temps que cette force, pour naître, devait être protégée par des institutions justes et droites. Pour faire des Nietzsche, il faut des Jaurès. Pour faire des artistes, il faut des éducateurs. Pour faire des maîtres, il faut des maîtres. Etre anarchiste et défendre la République, nous en sommes bien là. Relisez Bakounine. L’idée est belle, la réalisation beaucoup moins. La destruction de l’Etat ? Nous y sommes. Est-ce l’intérêt des prolétaires ? Certainement pas. De Macron le petit  ? Beaucoup plus.

 

  • Nous devons repenser l’Etat, l’affranchir des parasites qui usent de la force publique pour aggraver la spoliation des peuples. Nous devons le défendre là où il flanche, là où il s’effondre, là où il est attaqué. De l’intérieur, nous devons l’étayer. L’Etat comme force de contrôle, usant des moyens tératologiques de l’information pour étendre son empire, n’a jamais été aussi fort. L’Etat comme République, visant une justice commune et une défense du peuple, n’a jamais été aussi faible. Dénonçant le premier, nous affaiblissons le second ; soutenant le second, nous affrontons le premier. Big Brother ou le Contrat social, il vous faudra choisir.

 

  • Les totalitarismes du siècle passé nous empêchent encore de poser clairement le problème. Nous fantasmons une révolution libertaire qui n’aura jamais lieu, nous délirons l’émancipation des individus et la liberté de penser alors que les lieux de formation de l’esprit et les pratiques effectives de nos libertés disparaissent uns à uns. Nous sommes hantés par des mythes d’un autre siècle. En un mot, nous nous trompons d’époque. Le marché pulvérisera tout car telle est sa logique, sa pulsion de destruction écrivait le défunt Bernard Maris avant d’être rattrapé par la lucidité de son analyse dans les locaux de Charlie Hebdo, assassiné par les produits déshumanisés d’un marché sans tête. Le marché aujourd’hui pille les symboles de la révolte, les recycle jusqu’à la nausée, abâtardit l’homme en lui volant les mots de sa colère, en contaminant son imaginaire, en le privant des moyens symboliques pour se dire. Il cannibalise tout ce sur quoi il peut extraire de la valeur et fera son dernier billet sur le cadavre de l’homme.

 

  • Nous avons, justement en France, une tradition de pensée puissante et républicaine aujourd’hui attaquée de toute part. Les destructeurs du vide flattent le public en leur vendant une liberté formelle qui n’est que soumission. En marche, émancipez-vous des vieux carcans, telle est leur devise. Devenez des zombies sans âmes, voilà leur réalisation. La République c’est avant tout un espace et une garantie. Espace préservé de la violence du marché, garantie d’un lieu qui s’extrait de la concurrence folle qui ruine les vies des plus faibles et balaye les vaincus.

 

  • Je ne vois plus d’anarchistes mais des hommes dressés par une liberté factice ; je ne vois plus de républicains mais des apologues d’un monde sans limites. Le marché ne forme personne. Il produit des consommateurs car il en a besoin. Les anarchistes naissent dans les petits plis de la République ; les libertaires libéraux dans les grandes surfaces de la consommation. Combien d’ordre, de discipline, d’ascèse, de maîtrise collective pour faire naître un authentique révolté ? Combien de démissions, de sottises, de laxismes imbéciles pour accoucher d’un démocrate de pacotille ?

 

  • Anarchie, République : la contradiction n’est qu’apparente. Le grand naufrage  de la critique libertaire trouve ici ses racines. La République lui fait horreur. « C’est la chine, c’est Mao », s’exclamait il y a peu la vache à lait libertaire chez Mollat, un ami du marchand de sottises. Ce sujet n’est pas porteur chez les anars de posture. La question de l’école est pourtant un nœud. Grande valeur de la gauche républicaine, elle a glissé aux mains des défenseurs de la nation du sang et des thuriféraires de la République. Les maurassiens revisitent Jules Ferry. Sans parler de Houellebecq, un sans force, un anémié de la modernité tardive, pour qui « la République n’est pas un absolu ».  Au fond, tout le monde s’accorde : la liberté est ailleurs. Elle sera donc nulle part. Pour ces hommes indifférents à l’intérêt collectif, l’autorité de l’Etat est un pis-aller qu’il faut limiter hormis dans ses fonctions de contrôle et de police. La liberté en préservant l’essentiel, la paix de leurs commerces.

 

  • Etre anarchiste, c’est être souverain pour soi ; être républicain, c’est vouloir la souveraineté pour tous. Transformer les inspecteurs de l’éducation nationale en gestionnaires des ressources humaines n’est un gain de liberté pour personne. Georges Canguilhem obligeait les professeurs de philosophie qu’il inspectait à donner le meilleur d’eux-mêmes. Il était du côté de l’exigence qui élève. Il protégeait l’école de l’ignorance du maître et rappelait au maître la dignité de sa fonction. C’est cela la République, le contraire du marché qui flatte pour exploiter, qui leurre pour vendre, qui égalise pour anéantir, qui triche pour soumettre, qui ment pour dominer.

 

  • La liquidation programmée des penseurs les plus critiques des cursus scolaires, au lycée, montre à quel point le principe anarchique n’est pas incompatible avec l’école républicaine qui préserve les pensées qui ne préservent rien. Bien au contraire. La liberté de l’esprit est antinomique avec celle du marché. Vous êtes libres, venez comme vous êtes, avec votre religion en bandoulière, vos préjugés indiscutables, vos expériences sacralisées, vos opinions du jour, votre connerie s’il vous plait : voilà ce que veulent les ennemis de la République. Ils ne veulent rien entendre de la formation aux hiérarchies de valeur, de la nature de l’humus qui fait naître les grandes âmes, celles qui aspirent à la souveraineté de tous pour vouloir leur propre souveraineté.

HB pour Résistance critique

Lettre ouverte à Adèle Van Reeth d’un professeur de philosophie de l’Etat français.

Lettre ouverte à Adèle Van Reeth d’un professeur de philosophie de l’Etat français

(Istana Hôtel, Kuala Lumpur)

Chère Adèle Van Reeth,

  • Le 16 novembre 2018, France Culture et vous-même aviez rendez-vous à l’UNESCO Paris pour, je vous cite, « une nuit entière de philosophie! » Point d’exclamation de rigueur. Un rendez-vous parisien pour des parisiens qui n’auront pas à se lever trop tôt le lendemain matin pour aller travailler – ou faire cours à leur classe de philosophie à Dijon ou à Morlaix, qui sait. Un rendez-vous que vous avez largement relayé sur les différents réseaux de communication de France Culture. Le même jour, ou peu s’en faut, le World Philosophy Day (expression planétaire ad hoc) se tenait à Kuala Lumpur à l’Istana Hôtel (photo jointe ci-dessus). La chambre des amoureux certainement. Laissons ces coûteuses frivolités de côté.

 

  • Vous n’êtes pas sans savoir qu’une réforme est en cours dans l’éducation nationale. J’avoue que la chose est moins affriolante que des questions comme Qu’est-ce que la philosophie africaine ? ou Pourquoi philosopher en Inde peut-il conduire à la mort ? Une autre question me vient à l’esprit Pourquoi, en France, l’enseignement de la philosophie (au choix) est menacé de mort dans l’institution scolaire ? A cette question s’en ajoute une autre : Comment se fait-il que cette menace bien réelle ne trouve pas, pour l’heure, dans votre grille des programmes, le quart de la moitié du volume horaire que vous consacrez aux philosophies du monde ? A cette question, je ne vois que trois réponses possibles. Je reste, il va de soi, disposé à en recevoir une quatrième de votre part. Elle sera relayée et lue par des intéressés que vous ne croiserez pas forcément le jour de la World Philosophy Day à Paris ou à Kuala Lumpur, soyez en sûre.

 

  • Première réponse, vous ne voyez pas le problème. La philosophie se porte bien. Podcast, audience, nuit de la philosophie, World Philosophy Day etc. Tout cela est magnifique mais ne concerne en rien la philosophie dans l’institution. Il s’agit d’autre chose, d’un nouveau marché pour être très précis, un marché culturel, une offre qui répond à une demande. D’ailleurs vous parlez rarement du métier de professeur de philosophie, de la réalité de sa condition, de son avenir incertain, de ses dépressions parfois, de son courage souvent. Ce n’est pas un objet de pensée pour vous. Vous lui préférez « le métier de philosophe » ce qui est tout à fait différent Adèle Van Reeth. Ecrivains médiatiques, spécialistes de la communication philosophique, éditeurs, producteurs, universitaires en fin de carrière, mondains. Le philosophe de métier à quelque chose à vendre, il est sur un marché. Ce déplacement, du professeur de philosophie au métier de philosophe, est fondamental.  Vous liquidez ainsi la fonction du professeur de philosophie au sein de l’Etat français en faisant accroire que le lieu de la parole philosophique est indifférent à son contenu. Je pense exactement le contraire. Il y a tout un monde entre un cours de philosophie au lycée et une émission sur France culture, entre un travail sur des textes de 14h à 15h entre un cours d’anglais et un cours d’histoire-géographie et une nuit à l’UNESCO entre amis. Disons qu’entre les deux, tout un monde, celui de l’école, disparaît par magie. Bien sûr, vous êtes, comme moi, un produit de l’école. Elle vous a formé et plutôt bien. Nous sommes de bons élèves. Vous en gardez sûrement de beaux souvenirs, une nostalgie peut-être. Mais la question de savoir qui elle formera demain ne fait pas problème pour vous. La finesse et la force des enjeux vous échappent. A moins, je n’ose l’écrire au féminin, que vous ne soyez comme le salaud de Sartre, de mauvaise foi.

 

  • C’est le sens de ma seconde réponse. Oui, vous voyez le problème, vous n’êtes pas à ce point naïve sur les valeurs de l’époque. Vous savez tout cela très bien. Vous en avez même pleinement conscience mais vous ne pouvez rien y faire. Votre métier d’animatrice, d’écrivain, de philosophe à plein temps ne vous laisse pas le loisir de vous pencher sur ce sujet grisâtre. Après tout, quel rapport existe-t-il entre le World Philosophy Day et la condition réelle du professeur de philosophie en France dans ses classes, en terminale littéraire par exemple, celle qui va disparaître avec la réforme en cours ? Quelle relation peut-on sincèrement établir entre les interventions des philosophes de métier au MEDEF ou à l’UNESCO et un texte de Platon sur les sophistes qui parlent toujours près « des comptoirs des banquiers » (1), un texte étudié pour l’oral du second groupe du baccalauréat bientôt remplacé par une validation automatique et un grand oral bidon par des communicants sans dimension. La mauvaise foi n’est pas qu’un concept sartrien, Adèle Van Reeth, ou une référence à glisser entre deux jingles sympathiques. C’est un comportement humain qui apparaît souvent quand les bénéfices de conformité sont plus forts que tout le reste ou que la culture n’est plus qu’une dépendance du pouvoir.

 

  • C’est évidemment le sens de ma troisième réponse. Il m’a suffit d’observer la construction du « président philosophe » pour comprendre clairement où était aujourd’hui le pouvoir. Financier bien sûr, c’est une banalité de base aurait dit Guy Debord. Mais pas seulement. C’est le milieu culturel français qui produit aujourd’hui les représentations légitimes, qui trace une ligne nette entre le dicible et l’indicible, entre l’acceptable et l’inacceptable. La finance – c’est là une forme de naïveté qui peut émailler les discours insoumis – n’a pas la capacité de former ou de modifier le symbolique. Elle a besoin de l’appui d’une forme nouvelle d’intellectuels. Non pas des idéologues au sens strict (il y en a bien sûr) mais des animateurs capables brillamment de noyer le poisson, de substituer à la virulence de la pensée politique une pâte édulcorée plaisante aux oreilles. Parfois brillante et cultivée, là n’est pas la question. Ce qui est en jeu, c’est l’éviction de la critique politique de la culture. Le drame de la gauche divine, souvenez-vous. C’est pour cette raison que France culture se tient à l’écart des questions de réforme pourtant fondamentales pour l’avenir des professeurs de philosophie dans l’Etat français. (2) La culture sans la France en somme. Non pas simplement pour l’avenir des professeurs d’ailleurs mais pour celui de leurs élèves, du type d’enseignement qu’ils recevront demain, de la formation intellectuelle qu’ils ne recevront plus. Au fond, je sais que vous n’êtes pas libre Adèle Van Reeth, vous n’avez pas la possibilité de vous exprimer comme je le fais ici. C’est impossible. Vous vous tenez au milieu d’un maillage complexe, à la fois culturel et économique, qui a contribué symboliquement à faire élire « le président philosophe » et ses réformistes aux petits pieds.

 

  • Il n’y a plus d’intellectuels critiques de la taille de Pierre Bourdieu pour faire valoir dans la presse un autre son de cloche. De toute façon, les stratégies sont devenues trop fines pour son appareillage conceptuel coûteux. Pierre Bourdieu ne disait-il pas de lui-même avec le sourire de l’intelligence : « Bourdieu n’est pas un artiste ». Alors nous allons créer une force de résistance critique avec une ligne simple : la République et la probité. Jaurès et Nietzsche pour les références. Un mélange à la hauteur de notre époque. Un intellectuel collectif roué aux techniques que maîtrisent les communicants mais avec une toute autre densité intellectuelle. Nous ne pouvons pas décemment, Adèle Van Reeth, nous faire marcher sur les pieds par les mondains, les marchands et les marcheurs sans réagir, sans proposer une forme honnête de combat.

Salutations,

HB

……..

(1) Platon, Hippias Mineur. Faire toute une série d’émissions radiophoniques sur Platon, oui. Penser l’inactualité des magnifiques analyses de Platon sur les rapports de force dans la cité, non.

(2) Je laisse de côté l’émission du grain à moudre qui porte parfaitement son nom. A aucun moment, dans cette émission du 24 octobre 2018, le problème de fond fut posé. Regrettable. Pouvait-il en être autrement en face du communicant Pierre Mathiot et de sa liqueur ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Résistance critique

Résistance critique

  • 1er : Une critique n’ a pas à rendre raison du lieu qu’elle occupe. Elle sera jugée et éprouvée par ceux qui la reçoivent. La course au fondement n’est qu’un leurre qui inhibe la résistance critique.

 

  • 2eme : La résistance s’éprouve. Ce n’est pas simplement un objet de pensée. Cette épreuve est d’ordre pratique. Un discours qui se retrouve partout, fût-il estampillé « critique » ne résiste à rien. Il est une des formes pratiques de l’opinion ambiante.

 

  • 3eme : La résistance critique ne ressort exclusivement ni de la science, ni de la philosophie, ni de la morale, ni du droit, ni de la littérature, ni de l’art. Elle est informe.

 

  • 4eme : Elle n’a pas pour objets des dispositifs de pouvoir. Depuis deux décennies, fleurissent les discours sur le pouvoir. La résistance critique rend quelque chose au pouvoir. Elle n’a rien à lui prendre.

 

  • 5eme : Le drame de notre temps est que nous ne pouvons plus rendre, nous ne pouvons plus tendre un miroir. Nous ne pouvons plus piéger l’offre. Nous n’arrivons pas à faire le vide, à résister à la saturation autrement qu’en la redoublant.

 

  • 6eme : La résistance critique n’oppose pas des valeurs contraires. Elle n’oppose rien à rien, elle lance un défi auquel il ne peut être répondu que par un défi plus grand. Elle est une forme de divergence inéluctable et ne respecte rien a priori.

 

  • 7 eme : La critique ne s’exerce pas contre l’illusion, l’obscurité ou l’erreur. Elle ne décode rien. Elle ne peut que résister au délire, à l’exorbitant, à l’extrémisation de toutes les potentialités de l’homme.

 

  • 8eme : La réalisation de toutes les idées qui fonctionnaient jadis comme critiques de la réalité (le progrès, l’égalité, les droits, l’émancipation, la liberté etc.) s’achève. C’est à cette réalisation qu’il faut résister. Ce qui transforme radicalement le concept de critique. Non plus dépassement (tout est dépassé) mais résistance à la réalisation, sabotage.

 

  • 9eme : Sabotage qui ne s’inscrit plus dans l’horizon du progrès de la réalisation. A terme, tout devient indifférent. La résistance n’a plus d’objet et rentre en phase critique. Que reste-t-il ? Une critique sans espoir dans une forme affirmative. Une résistance heureuse par sa forme, sans illusion sur le fond.

 

  • 10 eme : Qui n’est pas critique ? Personne. La difficulté est ailleurs. Trouver une forme de résistance qui s’excentre. Aucune solution, aucun salut à attendre de la critique. Rien. A la fin, il ne doit rien rester. Nous aurons tout rendu. Le nihilisme de notre temps nous empêche de faire le vide. C’est certainement à cela qu’il faut résister pour connaître encore la joie.

 

  • 11 eme : Jusqu’à présent le monde s’est transformé tout seul ; ce qu’il faut maintenant, c’est le défier en lui résistant.

 

 

Survivre au survivalisme

Survivre au survivalisme

  • La bouffonnerie la plus moderne, disons post modernissime, consiste à se pâmer en annonçant la fin du monde. De très nombreux ouvrages s’esbaudissent sur la collapsologie ou le survivalisme. Dans un style affligeant de pauvreté spirituelle, accumulant les preuves du désastre comme l’avare compte ses pièces d’or, les Nostradamus de la pâte à papier nous aurons prévenu : demain, le désastre. Préparez-vous. Etant donné que ces courageux prophètes ne s’en prennent pas, dans leurs harangues planétoïdes, à la faiblesse vitale de leur propre société mais à l’annihilation qui vient sous toutes les latitudes, ils échappent forcément à l’anathème « réac » ou à ses dérivés. Tu penses avec tes pieds ! On s’en fout, bientôt la fin du monde.

 

  • Survivre, voilà l’objectif annoncé. Survivre à tout prix, n’importe comment, à la sauvette, comme des cochenilles s’il le faut. Préparez sans tarder votre longue vie de zombies dépressifs en feuilletant des missels sur la collapsologie. Achetez, cols blancs et bourricots péri urbains, le dernier opus de survivalisme. Apprenez à bricoler à Rueil-Malmaison  une cahute en liège pour protéger le petit dernier au fin fond de l’Amazonie. Quel beau projet d’autonomie politique que voilà ! Le mot, en lui-même est déjà inquiétant : survivalisme. En un siècle, nous serons donc passés du vitalisme ou survivalisme. Curieux. Moderne, postmoderne. Vitaminé, survitaminé. Marché, hypermarché. Soldé, hypersoldé. Humain, post humain. La logique est évidente. Ce qui pourrait être en soi une définition de la modernité : les anciens bandaient, les modernes surbandent.

 

  • Rien de tel avec le survivalisme. Ici, la logique est rompue. Survitalisme aurait été nettement plus cohérent, promesse d’une vie plus intense, plus riche, plus féconde. Pour les sans âmes qui braient en english, plus speed, plus fun, plus sexy. Avec le survivalisme, le moderne semble étonnement débander. S’imposerait-il une castration de derrière minute ? Ou s’agit-il simplement d’une nouvelle distinction de classe  ? Il suffit de faire le tour des codes de ce nouveau marché pour comprendre que le public visé est très éloigné des logiques de survies. On se pâme sur le survivalisme quand toutes les conditions de la vie matérielle sont bien remplies. Un public de cadre sup raffole de ces petits frissons : mon crossover résisterait-il à la montée des eaux de la Garonne ? Les images sont soignées, réalité augmentée oblige. Mélange de béton et d’herbes folles, mangrove et télé péage.

 

  • Tout cela prêterait à sourire (ne nous en privons pas pour autant) si les effets de cette nouvelle doxa collapsistique étaient sans conséquence. Quelle attention porter encore aux pires bassesses du présent, aux manipulations mentales les plus insidieuses, aux malversations par les signes quand la survie est en jeu. Aux pires moment de la guerre, les hommes veulent réellement vivre ; aux pires moments de la paix, les hommes veulent fantasmatiquement survivre. Le survivivalisme est le fantasme d’un monde malade, une maladie auto immune qui ne peut affecter que des êtres qui quittent la vie faute de lui trouver une valeur satisfaisante. Ne sachant plus vivre en homme, le techno zombie s’invente une sorte de survie animale fantasmée. Depuis longtemps hors sol , il se met à flotter dans le temps : 2065, 2145, 2235. Ces amoncellements de livres et de productions apocalyptiques n’ont aucune fonction d’éveil, ils ne structurent pas l’esprit. Ils accentuent bien au contraire la déstructuration mentale nécessaire au fonctionnement du grand marché techno zombique. Au fond, sous une apparence de scientificité, ils relèvent de ce néo-obscurantisme contemporain qui se donne les atours de la rationalité. Le jour où tous les hommes ne penseront plus qu’à survivre, le problème de l’homme sera résolu.

L’imaginaire critique

L’imaginaire critique

 

(Carl Friedrich Lessing, Paysage montagneux : ruines dans une gorge, 1830)

  • Quelle que soit la chose visée, la conscience critique suppose l’évaluation d’une différence dans l’être, d’une hiérarchie entre le digne et l’indigne, la grâce et la disgrâce. La conscience critique est une forme de l’exil, un éloignement qui empêche de jouir sans reste de ce qui se présente comme une plénitude satisfaisante. Un écart qui nourrit indirectement le désir d’une autre intensité. Jean Baudrillard se disait gnostique sans pour autant donner à son rêve une réalité (encore moins virtuelle) qui viendrait gonfler l’hyper-réalisme ambiant qu’il cherchait justement à piéger de son ironie.

 

  • Mais de quel rêve s’agit-il ? Non pas le songe ou le sommeil de la raison, cette vie nocturne de l’esprit, inconsciente depuis que la psychanalyse en a fait un objet d’investigation, mais son rêve. Un rêve conscient. Yves Bonnefoy, dans L’imaginaire métaphysique, appelle imaginaire métaphysique, et que je distinguerais de l’imaginaire critique, le rêve diurne. Le rêve diurne ne s’installe pas dans l’irréel mais aspire à un plus réel, ce « réellement réel » dont parle Platon au sortir de sa caverne et qui amusera encore longtemps les petits penseurs nominalistes barbotant dans le bourbier souterrain. Ressentir le manque d’être est la première condition du rêve diurne. Non pas avoir plus mais être plus, être d’une autre consistance, d’une autre nature.

 

  • « Telle est donc, écrit Yves Bonnefoy, l’autre opération que l’imaginaire accomplit : elle ne nourrit pas seulement le désir d’avoir ce que l’on a pas, elle donne à rêver qu’on peut être comme on n’est pas. »(1) Il ajoute finement : « Dans le premier cas, on ne cherche pas plus loin que la chose à posséder, demandant à la représentation mentale la même sorte de réalité, et les mêmes satisfactions, que celles qui caractérisent la situation où l’on est. Dans le second, le désir d’être s’éveille, s’attache à la scène imaginée pour l’impression d’absolu qui la colore, demande moins le fruit, que la saveur de l’être dans le fruit. Naissent ainsi l’imagination et l’imaginaire métaphysiques, qui veulent que le monde que nous aimons soit autre tout en restant le même. » Le rêve diurne n’est donc pas une excroissance du rêve nocturne, un débordement qui contaminerait de sa quincaillerie merveilleuse ce qui est sous nos yeux mais un être rehaussé.

  • Hélas pour la bonne fois poétique de Yves, le rêve diurne a pris la forme d’un cauchemar autrement plus inquiétant que ceux du peintre Füssli. La question de savoir comment s’opère le rehaussement de l’être ne fait pas véritablement sens dans L’imaginaire métaphysique. La réponse y est évidente : seule la poésie peut accomplir l’examen de l’imaginaire métaphysique, seule la poésie peut témoigner de la simplicité de l’existence tout en nous faisant désirer la saveur de l’être. Mais Yves Bonnefoy peut-il mesurer l’ampleur de la catastrophe quand les mots dont il use, en compagnie de Rimbaud, pour « changer la vie » sont devenus les slogans d’un programme d’hyper-réalisation sans limite. Un programme qui engloutit tout imaginaire d’affirmation dans une forme inédite de normalisation par saturation de réalité (virtuelle, augmentée, 3D etc.)

 

  • Il n’est pas un rêve diurne qui n’ait son équivalent en simulation, clonage, duplication, modélisation, hyper-réalisation. Cette prise de pouvoir, armée de techniques, lamine progressivement les résistances poétiques en nous enfermant mentalement dans son horizon de contrôle. C’est pourquoi nous en sommes au point où nous devons retourner la peau de l’imaginaire métaphysique : non pas rêver d’être comme on n’est pas, mais rêver de ne pas être comme on nous réalise chaque jour un peu plus. L’imaginaire critique, il s’agit de cela, au grand damne des technos du clash qui veulent des identités auxquelles s’accrocher, fait le vide. « Une loi émerge avec ces questions : faute de vide, l’imaginaire disparaît. C’est sans doute pourquoi on n’a jamais tant produit et jamais moins créé. » (2)

 

  • Faire le vide, non pas pour retrouver un être rehaussé mais pour désosser la gangue d’hyper-réalité qui nous assiège. Les dindons de l’hyper farce peinent à comprendre que cet imaginaire là ne veut rien, qu’il n’a rien à offrir, aucune promesse à vendre aux meilleurs prix des meilleures ventes du mois. Quand il y a trop de tout (d’idées, de débats, de projets, d’utopies, d’information, d’actualité, d’artistes, d’imagination au pouvoir, de présidents philosophes, de romanciers bourrés de talent, « bourrés » c’est important), il ne reste plus qu’à tout vaporiser. Ce qu’il nous reste de poésie dépend de notre capacité ou de notre impuissance à bousiller avec gaieté. Bousiller la joie au cœur et le trait au fusil. Saloper les projets de réalisation qui veulent « voir le jour ». Dégueulasser poétiquement les mulets postmodernes qui les portent. Les humilier avec grâce et un petit talent de saltimbanque.  Leur chier dessus dans l’élégance du style et la recherche du mot juste. Au fond, poursuivre le travail de tous les gnostiques qui n’en veulent pas.

 

  • L’imaginaire critique est en état de coma dépassé ? C’est un fait. Cela dit, écrire que l’on dépasse le coma n’est pas donné au premier venu, à la bleusaille qui se pique hâtivement de remettre en question le méchant monde en gobant des graines et en manifestant contre le steak tartare. Ecarter les niaiseries qui ont fait tant de mal à l’esprit de contestation. Retrouver une forme de violence imaginaire qui nous immunisera demain des violences hyper-réelles car hyper-simulées dans une équivalence morbide entre la réalité virtuelle et la virtualisation du réel. Répondre à cette violence qui nous expulse du monde. Poétiser en ayant le sens de la ruine.

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(1) Yves Bonnefoy, L’imaginaire métaphysique, Paris, Seuil, 2006, p. 19

(2) Annie Le Brun, Les châteaux de la subversion, Paris, J.J. Pauvert, 1982, p. 21.

 

Il y a néant et néant

Il y a néant et néant

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(Araignée souriante, Odilon Redon, 1881)

  • Qu’on ne se méprenne pas sur l’idée de néant. Jean-Paul Sartre, dans L’imaginaire, fait de la néantisation du monde une condition préalable à la création d’irréel. L’imagination n’est pas une augmentation 3D de la réalité, une amplification de ce qui est déjà partout et qui empoisse sur les écrans de la saturation intégrale. Nous devenons, à pas forcés, incapables de nous déprendre du monde. Aucune imagination n’est possible sans une négation radicale de ce qui est, sans une capacité à créer une zone dépressionnaire dans l’amoncellement asphyxiant des figures de la positivité. Que les zombies adaptés qui n’ont pas encore compris ce qu’était, en son essence, l’activité critique regardent en boucle une publicité Uber, un spot musical mondialiste ou se repasse ad nauseam le clip de campagne d’Emmanuel Macron, le « philosophe en politique ». Soyons clairs et explicites : notre liberté est en jeu, celle de pouvoir anéantir ces monstres d’hyper positivité, de leur résister au moins. A défaut ? Nous crèverons. Une mort design par engluement dans « l’en soi » aurait dit Sartre dans son lexique, une mort par incapacité de faire le vide autrement. Les corps auront beau vivre cent ans, avec des réductions fiscales pour les uns et des hausses d’impôt pour les autres, « le logiciel », « l’ADN » du fric pour tous, notre conscience s’évanouira. De loin, les hommes pucés seront toujours là mais ils auront perdu la capacité de « néantir dans l’être » (1) Immergés dans des univers d’hyper perception, ils confondront désormais l’imaginaire et la production ininterrompue de positivités rentables.
  • Roland Barthes disait prendre un plaisir retors aux « produits endoxaux » [ceux de l’opinion] à condition qu’on lui tende « un peu de discours détergent » au sortir du bain. Il imaginait ce contre poison à partir d’un souvenir d’enfance. « Adolescent, je me baignai un jour à Malo-les-Bains, dans une mer froide, infestée de méduses ; il était si courant d’en sortir couvert de brûlures et de cloques que la tenancière des cabines vous tendait flegmatiquement un litre d’eau de Javel au sortir du bain. » (2) Le travail imaginaire rejoint chez lui l’idée afin de déprimer les englués de cette triste gelée. Les déprimer sans reste en créant une sorte de vortex critique qui aspire à peu près tout. Bien sûr, les résignés crient déjà au délire, incapables de signifier ce qui est partout sous leurs yeux, impuissants à symboliser quoi que ce soit autrement que sur le mode mimétique de la duplication stérile. Il est décisif d’observer leurs réactions, de jauger la force de l’imaginaire qu’ils nous offrent en retour, qu’on le tâte un peu, qu’on le soupèse pour voir.
  • La question imaginaire par excellence – qui n’est pas sans conséquences politiques – est de savoir ce que nous faisons de ce rien. Gilles Lipovetsky a eu tort de parler avec succès d’une ère du vide (3). Nous sommes plutôt dans l’incapacité de faire le vide autrement que sous une forme positive. S’il est juste de dire que les nouveaux maîtres font le vide, il est aussi exact d’affirmer qu’il n’en font rien. Il font le vide en dissuadant les hommes, sous couvert de pragmatisme, d’efficacité, de rentabilité, non j’ai bien mieux, de « chômage de masse », d’en faire quelque chose d’autre. Au fond, ils ont le néant oppressif quand nous imaginons un néant créateur. Pire encore, un néant répressif qui ne supporte pas de se voir concurrencé sur son propre terrain. Ils raffolent des faiseurs de nouveaux projets, des initiatives citoyennes en tous genres, des nouveaux médias, des bonnes volontés. Ils gonflent leur rien avec cette positivité grandissante. Même Pierre Desproges, pour le plus grand malheur de sa sœur, est devenu tendance chez les hyper creux du plein. C’est dire.
  • En cela, la critique et son vortex, comme la bouteille de Javel de Roland Barthes, ne sont pas de nouvelles offres sur le marché – qui, au sens littéral, en dégueule. Il faudrait plutôt aller chercher du côté de l’incantation, de la magie, de la mystique. Peut-on encore défier le vide sans en rajouter ? Voilà une bonne question, difficile à traiter cela dit. Insoluble ? Peut-être. Mais avons-nous le choix ? Pouvons-nous faire l’économie d’un tel affrontement avec les spadassins du néant répressif ? J’en doute. Notre santé mentale est en jeu mes amis, notre équilibre psychique et nos joies à venir. Les forces de l’argent ? Nous sommes d’accord. Le cynisme des maîtres ? On vous suit. Le pouvoir des puissants ? Oui, toujours avec vous. Mais derrière ce barnum, propice aux grandes tautologies, il y a l’imaginaire. Comment l’homme se pense-t-il ? Quelle conscience a-t-il de lui ? Quelle alchimie symbolique le fait tenir debout ? Les combats économiques – redistribution des richesses, équité de l’impôt, niches fiscales et j’en passe – risquent très vite de se rabattre sur des tourniquets sans dehors. Ils gonflent aussi le plein et font le vide. A moins qu’ils ne fassent droit à une autre conquête : celle qui nous oblige à différencier en nous la qualité de nos néants.

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(1) Jean-Paul Sartre, L’Etre et le Néant, Paris, Gallimard, 1942.

(2) Roland Barthes, Barthes par Barthes, Paris, Seuil, 1975, « Méduse », p. 126.

(3) Gilles Lipovetsky, L’ère du vide, Essai sur l’individualisme contemporain, Paris, Galimard, 1983.