Le crépuscule des professeurs de philosophie

Le crépuscule des professeurs de philosophie

CRÉPUSCULE D’OR SUR LES DUNES EN FORÊT DE SOIGNES

Auguste Rodin (1840 -1917)

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  • Je suis frappé, depuis plusieurs semaines, par la propension des professeurs de philosophie du secondaire à accepter l’inacceptable. Alors que la question des contenus d’enseignement est en jeu, que des pans entiers du programme de philosophie sont menacés de disparaître, qu’il est désormais acquis que les professeurs de philosophie enseigneront aussi une sorte de culture générale dans un cadre particulièrement confus (HLP), l’inertie prévaut. A l’exception de quelques professeurs qui se risquent à faire entendre des voix dissonantes, il semblerait que la résignation fataliste, l’acceptation déprimée et l’acquiescement  illogique dominent les esprits. Cette tonalité générale n’a pas de quoi surprendre. Elle est pourtant hautement signifiante du renoncement dans lequel se trouve aujourd’hui ce corps de métier.

 

  • Qu’on le déplore, qu’on s’en félicite, le professeur de philosophie n’est pas un professeur comme les autres. Aucun sentiment de supériorité dans ce constat. Face aux élèves, il ne peut enseigner sa discipline sans se risquer lui-même. Il ne fait pas que transmettre des connaissances (que sont-elles d’ailleurs ?), il ne se présente pas seulement face aux élèves comme dépositaire d’un savoir mais comme le témoin privilégié des problèmes que le savoir ou l’ignorance font naître chez eux. Il va de soi que l’enseignement d’autres disciplines, toutes en droit, peut se trouver confronté à une situation similaire : on ne transmet pas le savoir comme on remplit des vases. Les sciences de l’éducation, ces coquilles vides, ne nous promettent pourtant que cela depuis des décennies : trouver les bonnes techniques, les entonnoirs élémentaires ad hoc pour fluidifier l’écoulement et rentabiliser les « séquences » de remplissage.

 

  • La transmission est pourtant d’un autre ordre. Elle est nécessairement initiatique, non pas au sens dévoyé d’une révélation, mais comprise comme rappel à soi des potentialités de sa propre maîtrise. En ce sens, la philosophie, contrairement à ce que prétendent certains scribouilleurs  radiophoniques, ces singes de culture, n’est pas un jeu d’enfants. Elle est tout au contraire initiation à la vie adulte, entrée dans la maturité. Voilà ce qui est aujourd’hui inacceptable pour quantité de professeurs et d’élèves à leur suite. C’est aussi ce qui explique en partie la nature profonde du renoncement des professeurs de philosophie, le renoncement au risque de la maîtrise.

 

  • Ne voyez pas ici un quelconque sentiment de supériorité, laissez cela aux marchands de soupe, aux causeurs professionnels qui confondent leur prétention creuse et les courbettes mondaines auxquelles elle donne droit quand la probité, pour raisons commerciales, a déserté la place des lieux dits de « culture ». Plutôt une sourde tristesse. J’ai longtemps pensé en effet que ce qui réunissait les professeurs de philosophie dans les réunions qui offrent l’occasion de se retrouver autour de tas de copies souvent pénibles, parfois réjouissantes, était d’une autre nature, qu’il y avait là une petite communauté de genre, une communauté non totalement dépourvue d’agréments.

 

  • Les professeurs de philosophie, c’était jadis le cas, ne sont pas arrivés là par hasard. Bons élèves contrariés (les bons élèves qui le sont moins intègrent des professions plus conformes que celle-ci), le choix des études philosophiques fut très souvent pour eux la conséquence d’un choc, d’une rencontre, en terminale, en classes préparatoires, sur les bancs de la faculté. Une seule rencontre suffit, occasion inédite et rare d’une dissidence de l’esprit, découverte d’un chemin de traverse aux richesses démesurées. Des lectures ensuite, initiées par les maîtres, vertiges sidérants de ces jeux conceptuels qui offrent à l’esprit une occasion inédite et rare de se rencontrer enfin. Quel professeur de philosophie n’a pas conservé en lui-même de tels souvenirs initiateurs ? Ce sont eux, confusément, qui peuvent seuls relancer le désir d’enseigner cette discipline de l’esprit quand la volonté faiblit et que le temps lamine, dans la répétition du même, le souvenir de cette découverte radicale.

 

  • Que sommes-nous devenus ? Comment voulons-nous finir car nous allons finir ? Une chose est sûre, si le commencement est venu du dehors, d’un choc de l’esprit et d’une découverte, de quelques maîtres dont je garde un souvenir brûlant, je serais à mon tour le maître de ma fin. Personne d’autre que moi ne jugera pour moi ce que peut mon esprit. Certes, fonctionnaire de l’Etat, le professeur de philosophie a des devoirs qu’il s’impose souvent avec une exigence pouvant servir de modèle aux roquets abrutis, aux faquins communicants, ces narcisses inutiles, qui délimitent aujourd’hui et sans rendre raison les limites de leur programme avec la complicité des traîtres.

 

  • Mais ce n’est pas à eux qu’il s’agit de s’adresser maintenant. Je ne les respecte pas assez pour leur attribuer la conscience qu’ils nous retirent de la liste des notions. Ce sont eux, ces faquins, ces petits, que j’ai fui en choisissant les études de philosophie. Contre eux, nous nous sommes armés avec le temps. Ce sont eux qui bousillent les fragiles conditions de notre magistère épuisé, méprisant au passage les élèves de l’école de la République en leur refusant à terme, dans ce marécage de culture et de bouts de ficelle, la possibilité de vivre l’événement de la pensée tel que nous l’avons vécu. Ils ne veulent plus de maîtres car ils sont trop petits pour souffrir la hauteur. Ils veulent l’identique à eux, le grenouillage adapté, les petites manœuvres d’un esprit qui refuse désormais d’affronter ses vertiges. La suppression du sujet, de la conscience, l’inconscient aussi, ce qui disparaît nous renvoie à nous-même, à notre propre crépuscule.

 

  • Excessif ? Rassurez-vous, nous avons cessé de l’être. Ceux qui parlaient haut et fort il y a encore quinze ans, en 2003, année de la dernière réforme, avec la conviction de ne pas pouvoir enseigner n’importe quoi, parlent aujourd’hui bas et mou, quand ils parlent. Comment voulez-vous, en face de professeurs qui finissent par se mépriser eux-mêmes, trahissant eux-mêmes les conditions institutionnelles de leur rencontre avec la philosophie, que le pouvoir managérial ne se sente pas pousser des ailes. Ils n’ont plus rien en face, ou si peu, des demi convictions, des quarts de certitude, des moignons de volonté.  Demain, logiquement, ils finiront le travail.

 

  • Jacques Lacan parlait du « sujet qui n’en veut rien savoir ». Quoi de plus juste pour qualifier le crépuscule des professeurs de philosophie dans l’institution ? « Fantasmes, billevesées, fakeniouses », lancent les plus malins. « Esprit chagrin, aigri, ressentiment », surenchérissent les fins psychologues. « On s’en sort pas si mal », concluent les demi habiles – l’autre moitié étant dépressive.

 

  • On ne lève pas une armée avec des pénitents qui ont appris patiemment à s’oublier eux-mêmes. En ce sens, la révolte est sans objet. Elle ne vaut que comme sujet de la pensée, réactivation d’une force, rappel à soi. Elle est égoïste. Rester fidèle à ce qu’on a aimé, à ce qui a changé nos vies, le choc fondamental de la pensée qui s’accompagne d’un rejet, tout aussi violent, de l’indifférence à l’exigence de vérité. Il y a, soyons honnête, une part de croyance dans tout ceci. Nous sommes peut-être aussi des hommes de foi. Et alors ? Quelle mauvaise lecture de Nietzsche les nihilistes de grandes surfaces, hédonistes balnéaires ont-ils à nous proposer sur leurs médiocres étals ? Faites-moi goûter vos fruits pourris, et tout le reste, vos neurosciences sans sujet, votre quincaillerie transhumaniste,  votre métaphysique sans âme, vos sophismes sans courage, votre élémentaire qui se mort la queue. J’en ferai une jolie compotée, avec quelques amis, ce dernier bastion de la philia qui se respecte.

Projet de programme de philosophie – texte à venir

Projet de programme de philosophie

 

Métaphysique
Le corps et l’esprit
Le désir
L’existence et le temps
L’idée de Dieu
Épistémologie
Le langage
Raison et vérité
Sciences et expérience (étude d’un concept scientifique pris au choix dans les sciences de la matière ou du vivant).
La technique ou Technique et technologie
Morale et politique
La liberté
L’État, le droit, la société
La justice
La responsabilité
Anthropologie
La nature et la culture
L’art
La religion
L’histoire

Le middle-aged man

Le middle-aged man

(Gustave Doré, Auto-portrait, vers 1880)

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  • La critique, sous sa forme graphique ou littéraire, est une école de l’échec. Réussir à être juste c’est échouer à être de son temps, dresser des constats sans solutions, livrer au public de vilaines apories. Plaire en douce mais déplaire au grand jour. Un art de l’impasse qui se doit de ne pas accuser trop vite ses détracteurs de façade. S’ils ne répondent pas, s’ils détournent d’une feinte courtoisie le regard, n’y voyez pas autre chose qu’une impuissance à figurer leur angoisse et à voir dans vos figures une grimace qu’ils se refusent à eux-mêmes. Ils le savent souvent : là où nous allons, il n’y a pas de programmes, aucune promesse, aucun salut, rien de « positif ». La question reste pourtant de savoir comment passer les décades symboliques de la vie humaine – 20, 30, 40, 50… – en conservant intacte cette tonalité affective, ce « ne pas en être ».

 

  • Dans quelle direction regarde le middle-aged man ? Le paradoxe se tient là, il est simple. Le brusque vieillissement moral est-il encore compatible avec la volonté juvénile de ne pas marcher dans la combine ? La patiente et besogneuse cartographie des médiocrités de l’homme, saisons après saisons, n’est pas sans incidence sur le vieillissement de l’âme et l’usure de la critique, ce fumet qui pimente. Pour ne pas sombrer dans la triste bouillie d’un progressisme pour jeunes niais et vieux barbons séniles, le middle-aged man doit conserver les restes d’une jeunesse qui s’éloigne en les agrémentant des épices aigres de la fuite du temps qu’il ressent désormais dans son corps.

 

  • Observons Gustave Doré à la quarantaine, lui qui eut très tôt le sentiment de vieillir prématurément, ce génie précoce. La perte de l’Alsace par la France, suite à la guerre, la terre maternelle de l’enfance, sera la cause chez lui d’un profond désarroi, d’une nouvelle mélancolie attestée par son crayon et ses biographes. Ainsi Jerrold en 1891 dans son Life of Gustave Doré : « He had become a middle-aged man. He had rached his « forty year »and he felt it as a burden suddently put upon his shoulders. The quarantaine had stuck in tones that smote as a glas funèbre upon his ears. » De quelle Alsace sommes-nous mélancoliques ? Par quels espoirs déçus de restauration sommes-nous encore animés ?

 

  • Les vieux flans et les jeunes endives n’auront pas raison de notre force, nous ne ferons pas partie non plus de la cohorte des suiveurs, mi cyniques mi résignés, qui défendent sans trop y croire la petite fonction sociale supposée compenser la perte de leur jeunesse. Nos conscrits, toujours prêts à épouser sottement les manies du temps, sont aujourd’hui les agents d’un ordre politique corrompu. Leur relativisme mollasse les rend inaptes aux jugements nets. Ceci explique en partie leur filandreuse docilité. Les plus instruits théorisent vaguement l’air du temps, les plus venteux soufflent dans des ballons roses et marchent contre les discriminations, histoire d’homogénéiser encore un peu la sauce. Tous sont pathétiques mais ignorent qu’il est sûrement possible de transmuer ce pathos en destin. L’imaginaire d’eux-mêmes, voilà de quoi ils sont privés, incapables de se dire autrement que sur le mode de la niaiserie et de l’identique. Défense de valeurs faibles, lessivées, stériles.

 

  • Le middle-aged man prend parfois la mesure de la misère d’être né dans un désert qu’il lui faut pourtant habiter, en propriétaire désormais. Respect. Entouré d’une grande faiblesse, d’une pauvreté d’âme branchée à des machines, il observe, à défaut de décroissance matérielle, celle des esprits. Oscillant entre la suffisance et le mépris, il barbote, un peu devant un peu derrière, prévoyant pour sa retraite à peine sorti de la jeunesse. Un sale temps pour lui. Pas de quoi soigner son auto-portrait, cheveux filasses et déjà grisonnants, l’œil vif et déjà lointain laisse poindre une toute première absence au monde.  Mais une absence combative. Philippe Kaenel, dans sa très bonne synthèse sur Le métier d’illustrateur, rappelle cette note de Gustave Doré contemporaine de l’auto-portrait en question : « Les oisifs croient toujours que nous nous fatiguons et s’étonnent de ne pas nous voir vieillir plus vite qu’eux. Ils se trompent fort. Je suis de ceux qui croient que le labeur le plus excessif, s’il est continu, use moins que l’ennui, l’intempérance ou la paresse. » (1) Au middle-aged man de choisir le contenu de son vieillissement et la forme de sa relation à l’époque.

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(1) Philippe Kaenel, Le métier d’illustrateur,  Genève, Droz, 2005, p. 478.

De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron. Réponse à Brice Couturier & co

De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron – II

Réponse à Brice Couturier & co.

  • Le texte De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron. Itinéraire de l’asphyxie ayant suscité un hors sujet notable, voici quelques précisions de lecture pour les plus endormis. Mon texte débute par une déclaration de Jan Patocka rapportée par Roman Jakobson. Cette déclaration philosophique sur l’exigence de vérité vaut très au-delà de la situation politique qui était celle de la Tchécoslovaquie des années 70. Il pourrait être étudié à raison par des étudiants dans un tout autre contexte. Je rappelle aux faitalistes de tous bords, incapables de prendre la hauteur suffisante pour s’extraire des amas de faits qu’ils brandissent comme des trophées, qu’un penseur de la stature de Jan Patocka n’est pas circonscrit à une période déterminée de l’histoire. C’est cela qui fait de lui un philosophe et pas un éditorialiste à la petite semaine.

 

  • Le scandale serait ici de « comparer la France républicaine avec une dictature de parti unique, assise sur la menace d’une nouvelle intervention des chars de l’Armée rouge » (1). Lecture totalement biaisée mais conforme aux mécaniques automatiques d’interprétation en vogue sous nos régimes tempérés dès qu’une critique un peu sérieuse du dévoiement de nos démocraties occidentales se fait sentir. Je ne compare pas, dans ce texte, deux régimes politiques mais j’affirme que la déclaration de Patocka peut valoir aussi pour « la France républicaine » – sans que l’on s’interroge d’ailleurs très sérieusement sur le sens à donner concrètement à cette formule.

 

  • Je récuse se faisant l’idée que l’on ne puisse pas interroger nos institutions avec le même prisme de lecture que celui de ce philosophe tchèque dans les années 70. Nous vivons en effet avec cette idée fausse que la distinction des régimes politiques et la différence indiscutable des degrés de violence nous placent en face de deux univers mentaux radicalement hétérogènes. Il y aurait d’un côté « une dictature de parti unique » et de l’autre une démocratie droite dans ses bottes. Comment comparer un régime politique qui fouille les trains avec des mitraillettes, dans lequel on ne peut pas épouser un ressortissant étranger ou choisir ses études avec la situation que nous connaissons aujourd’hui en France sans sombrer dans l’absurdité ? C’est de cette absurdité-là que m’accusent des lecteurs inattentifs. C’est pourtant un tout autre problème que je soumets à leur jugement.

 

  • Mon texte – mais peut-être n’ai-je pas été assez clair pour ceux  qui nous voudraient transparents – cherche à montrer que l’exigence de vérité de Patocka n’est pas moins évidente à tenir à Prague en 1977 qu’à Bordeaux en 2019. Cela signifie simplement que le fait de ne pas être torturé pour ses convictions ne veut pas dire qu’elles soient plus faciles à faire entendre. Se reposant sur un formalisme démocratique qui ne questionne plus, ou fort peu, la réalité de la vie démocratique ou la nature de ses dévoiements inquiétants, ceux qui s’insurgent contre les comparaisons historiques sont aussi les premiers à ne pas faire droit à une critique qui ne s’inscrit pas dans le conformisme ambiant. C’est ainsi, en 2017 et en France, que mon analyse du simulacre « Macron philosophe » n’a trouvé quasiment aucune place dans la presse française. Cette incapacité à laisser une place à la critique étayée caractérise également le régime qu’a connu Jan Patocka. Risquer une telle critique, c’est prendre, je le sais, le risque de l’isolement. L’intimidation n’a pas toujours besoin de mitraillettes. Plus elle est puissamment ancrée dans les esprits, plus les armes sont d’ailleurs superflues.

 

  • On me dira – et je le dis moi-même dans le texte – qu’un lecteur peut se procurer mon analyse du simulacre Macron, la lire, la discuter. Que le niveau de censure est par conséquent incommensurable entre ces deux régimes politiques. J’affirme qu’il est très différent mais pour un résultat comparable. Ce qui doit être pensé c’est la nature de l’asphyxie et la construction de ce « conformisme qui aggrave » (Patocka) Nous vivons dans l’illusion mentale d’un pluralisme, nous regardons ces heures sombres de l’histoire européenne comme ce qu’il ne faut surtout pas revivre sans mesurer à quel point cette conjuration nous empêche de comprendre le fonctionnement des nouvelles formes d’asphyxie de la critique politique et de la vie démocratique dans son ensemble.

 

Nous perdons de vue que la question de la nature des régimes politiques est peut être moins fondamentale que celle des métamorphoses de l’aliénation humaine sur lesquels ils reposent.

 

  • Le formalisme démocratique consiste ainsi à répéter à longueur de journée que nous sommes en démocratie tout en étant insensibles à l’abandon progressif des exigences mises en avant par Jan Patocka dans sa dernière déclaration sur son lit de mort. Affirmer cela ne veut absolument pas dire que nous vivions une situation identique. Je dis d’ailleurs, pour ceux qui savent encore lire, strictement l’inverse : « Pour quelle raison notre asphyxie ne serait-elle pas aussi terrible que celle vécue par Patocka ? Nous étouffons d’une autre asphyxie, de devenir indifférents à l’exigence que ces intellectuels portaient. » Cette idée est autrement plus féconde à commenter que les sottises sur le retour des chars. Le problème, et il est de taille, c’est qu’il n’existe plus, en France, d’espace pour le faire. Nous sommes relégués pour poser ces questions fondamentales dans des marges de blog ou des messages en 240 signes, la visibilité étant donnée à des chargés de communication aujourd’hui députés ou ministres qui sont incapables de comprendre le début du problème que je pose ici tant leur nullité intellectuelle est abyssale. Cette nullité jointe à l’absence d’espace critique pour poser de semblables questions semble faire moins problème aux scrupuleux gardiens de l’ordre historique que l’usage des mots gazer ou milice politique. Curieux non ?

 

  • J’ajoute enfin qu’on ne réfute pas un texte sérieux en 240 signes pour faire le malin. Pas seulement un texte mais une construction intellectuelle qui ne vend pas de la soupe hédoniste ou de la citoyenneté bobo humaniste dans des alcôves feutrées. Au fond, il y a ceux qui sont au travail et ceux qui le sont pas, ceux qui font semblant de penser le politique en quatre minutes à la radio sur France culture et d’autres, plus inquiets d’une situation qui ne laisse rien présager de bon. A moins que ces causeurs peu scrupuleux, revenus de tout sauf d’eux-mêmes, s’arrangent de toutes sortes de régimes politiques sans questionner les aliénations qui les accompagnent. N’est-ce pas d’ailleurs ce que pense Houellebecq, auteur branché sur le ratatinement ambiant, lui qui affirmait il y a peu : « la République n’est pas pour moi un absolu ». Pour moi, et contrairement à ces endives molles, elle l’est. C’est à ce titre que l’exigence de Patocka me donne à penser. Le reste pourra être déversé sans perte dans les pages opinions du Monde à la rubrique : démocratie contre les extrêmes.

 

 

(1) Brice Couturier, le 7/2/2019, twitter.

Les déserteurs du « débat permanent »

Les déserteurs du « débat permanent »

  • Peut-on réellement débattre dans une société qui excommunie toute forme d’opposition réelle  ? Je n’ai pas des avis à émettre mais des divergences radicales à faire valoir, non pas des doléances à écrire mais des combats à mener. Les résultats de ces affrontements ne sont pas connus à l’avance contrairement à ceux des débats. Seule l’irréconciliable divergence peut faire apparaître du nouveau. Le reste n’est qu’une énième neutralisation, le dernier chantage au bien d’une époque totalement exténuée. Chantage médiocre mais efficace : votre horizon est celui de la guerre. Après Auschwitz et Kolyma, devons-nous, au nom de ce chantage permanent, nous résoudre à entendre, sur le perron de l’Elysée, en anglais, à l’occasion d’une sauterie présidentielle : « je me suis fait sucer la bite et lécher les boules » ? Et ces décadents au pouvoir osent encore proposer un débat ? Osent encore se dire légitimes ? Philippe Muray vise juste quand il rappelle Hegel en faisant de le contradiction le réel même. Plus de contradiction, plus de réel. Tout le reste en découle.

 

  • Alors que nous reste-il ? Faire échec, saloper la copie, bousiller les bousilleurs, faire obstacle par tous les moyens possibles aux monstruosités que les modernocrates, comme Muray les nomme, concoctent pour notre plus grand bien. En ce sens, nous sommes, pour des raisons étayées, radicalement réfractaires au débat. Non pas à l’idée d’une possible entente réflexive entre gens de bonne volonté (ce n’est jamais de cela qu’il s’agit, vous vous en doutez bien) mais à celle aberrante du salut des salauds par le débat. Notons la proximité entre la guerre infinie de Georges Bush et le « débat permanent » (1) d’Emmanuel Macron. Le débat, l’autre façon de faire la guerre à ceux qui ne jouent plus le jeu. Dernier chantage qui les concentre tous.

 

  • La seule tâche qui puisse être encore digne : dresser le portrait des soumissions de l’époque. La participation aux débats en est une. L’empressement du public à garnir les salles des fêtes pour causer au premier claquement de doigts d’un pouvoir décadent reste un motif d’étonnement. Les hommes veulent en être, de la fête, de la guerre, des débats. Cocher des consultations bidons, poster leurs doléances sur des serveurs poubelles, être force de proposition au sommet de leur impuissance politique. Il faut savoir s’approprier les outils, nous dit-on. Retour à l’envoyeur, c’est autrement plus sain. Manipuler des instruments d’atrophie mentale usés jusqu’à la corde peut nuire à la santé. Méfiance. Inquiétant de croiser la route d’un de ses « participants » au débat, de voir à quel point ses yeux s’illuminent quand il s’agit de répondre à une demande, d’abonder dans le sens de l’humiliation consentie. Car il ne suffit pas aujourd’hui de bousiller ce qu’il reste mais de rendre les agents complices du massacre en leur faisant miroiter une autonomie qu’ils ont perdue depuis longtemps. Etre acteur de sa dévaluation symbolique. Le beau projet d’émancipation que voilà.

 

  • En face, n’ayant rien d’autre à proposer que le chantage aux extrêmes pour imposer leur bouillie, les minables potentats bombent le torse : défense de la république, de la démocratie, des droits de l’homme, de la liberté etc. Ceux qui ont encore des oreilles ne veulent plus rien entendre. Ces mots, dans la bouche des fossoyeurs, sont devenus des bruits et ces bruits des menaces pour ceux qui cherchent encore quelques moyens ironiques susceptibles d’abattre symboliquement des usurpateurs qui feignent de défendre ce qu’ils trahissent. Déserter le faux sérieux des démocrates en carton pâte, des tristes menaçants, pour se rappeler au rire qui désintègre. Regardez la gueule blafarde de ces nouveaux marcheurs du bien, le zèle qu’ils mettent à défendre leur pesante nullité, leurs yeux de cockers lorsqu’ils annoncent la qualité d’un débat « qui se passe bien ».

 

  • La désertion n’est pas la fuite. Ce luxe nous est interdit. Demain, dans trois jours, à la rentrée prochaine, nous devrons appliquer le programme démocratique et légitime, confirmé par la « large participation » à un débat national. Le nombre de participants au débat est la seule justification du débat. Il ne sert d’ailleurs qu’à cela : calmer et compter. Fonction narcoleptique des statistiques. Tout le reste est connu, déjà joué, anticipé, linéarisé. Le débat ne sert qu’à compter le nombre de ceux qui en sont encore. Nombreux n’en sont plus du tout. Les efforts sont pourtant considérables : envoyer dans des émission abruties les endives de la communication les moins scrupuleuses, les plus obscènes, inverser le débat en mettant les gueulants sur l’estrade, se dire gilet jaune aussi, pourquoi pas, tout est possible. (2)

 

  • Nous sommes déjà loin sur la route. Vivre à côté pour vivre encore, penser dans les marges de la sottise vertueuse qui se donne les traits d’un progressisme lucide. Vivre enfin dans un ordre du monde qui, pour préserver la paix des commerces, a changé la nature de la guerre qu’il mène contre les hommes.

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(1) Emmanuel Macron à Libération, 31/01/2019.

(2) « Si être gilet jaune, ça veut dire qu’on est pour que le travail paie plus et que le Parlement fonctionne mieux, alors je suis gilet jaune ». Macron, loc. cit.

Les professeurs de la génération Jospin ne sont pas gilets jaunes

Les professeurs de la génération Jospin ne sont pas gilets jaunes

 

  • Une génération de professeurs politisés est aujourd’hui à la retraite. Formée dans les années soixante et soixante-dix aux pensées du soupçon, dans une forme d’irrévérence institutionnelle qui s’éteint, cette génération laisse derrière elle un immense vide. Ce vide, celui de ma génération (l’âge moyen dans l’éducation nationale est de 44 ans), est celui d’un pragmatisme désabusé, d’une adaptation résignée qui cherche individuellement les moyens de tirer son épingle d’un jeu qui laisse croire aux plus rusés qu’ils s’en sortiront toujours. Tous se feront tondre à la sortie mais l’espoir d’être plus malin que les autres est le nouvel opium du peuple.

 

  • Tiraillée entre une idéologie égalitariste et la conscience vécue d’un effondrement, cette génération oscille entre la petite morale et le désenchantement cynique. Principal acteur de son déclassement social et économique, parce que politique, elle est composée, pour une large part, des bons élèves de la massification scolaire des années 80. Une génération d’enseignants passés par les IUFM, ces usines à casser le génie disciplinaire, apparues en 1990 justement. Finie l’excellence du fond, bonjour la mise en forme. Le rapprochement des professeurs du primaire, du collège, du secondaire a accompagné l’unification du système scolaire, le collège unique et la massification de l’accès au baccalauréat, devenu une sorte de brevet bis. L’objectif ubuesque (aujourd’hui largement réalisé au prix de toutes les malversations intellectuelles) de 80 % de bacheliers supposait une orientation nouvelle, celle de l’accompagnement  plutôt que de la formation intellectuelle. La dévalorisation des filières techniques, la promotion ridicule car économiquement absurde des filières générales, se sont accompagnées d’une idéologie culturelle inclusive. Le gros ventre mou scolaire devait être capable de tout digérer, de tout avaler et de tout tamponner en bout de chaîne.

 

  • Cette nouvelle fonction sociale sera le facteur déterminant de la génération Jospin. Un mélange assez indigeste de social et de culturel qui substitua progressivement l’accompagnement à l’exigence. La mission des professeurs changea profondément. Il ne s’agissait plus essentiellement d’instruire des esprits mais d’accompagner la logique de massification scolaire. Cette dévalorisation symbolique du statut des professeurs (le terme « formateur » mis en avant dans les IUFM est exemplaire de cette tendance) modifia profondément la conscience politique que ces hommes et femmes devaient avoir d’eux-mêmes. Ils n’étaient plus des maîtres (en avaient-ils encore les moyens d’ailleurs ?) en rupture avec la médiocrité ambiante, des passeurs exigeants, mais les accompagnateurs  du grand lissage de masse. Principaux agents du consensus social, ils étaient désormais sommés d’accompagner le mouvement général, de le « border » (vocabulaire imbécile issu des « sciences » de l’éducation). Toute forme de clivage, de conflictualité, de critique radicale devait être exclue. L’exigence devenait, dans un renversement indiscutable, une valeur réactionnaire. Inclusion de l’autre, anti-racisme, accueil du différent, ces mots d’ordre, présentés comme émancipateurs, ont toujours eu pour fonction de réaliser fonctionnellement la grande unification de masse, quitte à substituer aux contenus d’enseignement des niaiseries.

 

  • Incapables de contester  l’impitoyable lessivage en cours, les professeurs de la génération Jospin furent les principaux acteurs de leur déclassement, les agents actifs de leurs humiliations. Incapables de remettre en question la massification sous couvert d’idéologie égalitariste, privés des moyens politiques d’une critique contraire à leurs nouvelles missions inclusives, cornaqués par des syndicats aussi mous qu’eux, ils devinrent cette masse de bonne conscience que nous connaissons aujourd’hui. Les moins dépressifs trouvent en dehors de leurs fameuses « missions pédagogiques », loin de cette école de la dixième chance, de quoi tenir encore debout.

 

  • C’est ici que le lien doit être fait avec la révolte des gilets jaunes. Affronter, se battre politiquement, prendre des risques, défier une autorité qui les infantilise depuis des décennies, autant de réactions saines devenues incongrues pour une majorité de ces zombies à échelons. Plutôt faire jouer, pour sauver sa fausse bonne conscience, les vieux réflexes de la gauche vaguement morale (cela fait longtemps qu’une certaine « morale de gauche » accompagne le sauve qui peut individualiste dépolitisé) en qualifiant de loin ce mouvement de réactionnaire, de fasciste, d’extrémiste, de brun-rouge etc. – un mouvement qui rappelle à ces professeurs à quel point ils ont déserté, par lâcheté et conformisme, l’espace politique.

 

  • Macronisée malgré elle, la génération Jospin se trouve tiraillée entre son déclassement social et économique et son incapacité structurelle à se penser politiquement dans une conflictualité réelle.  On n’accompagne pas pendant des décennies le gros lombric égalitariste de la masse médiocre avec zèle et dévotion sans en payer le prix en terme d’affaiblissement de la volonté de combat. Les gilets jaunes sont pour ces hommes et femmes un mauvais rêve qui les place dans une situation intenable. Ne pas prêter l’oreille à ce qui se passe en France aujourd’hui dans la rue revient à signer l’acte de capitulation définitive. Après tout, qu’ils fassent docilement ce qu’on leur demande puisqu’ils n’ont plus la force de se battre contre. Ils méritent certainement de n’être plus que les VRP de leurs enseignements pour sauver leurs salaires effrités en flattant la pâte scolaire loin des « extrêmes ». C’est aussi pour cette raison qu’ils ne mettront pas un gilet jaune.

 

Jean-Michel Brunet, Eric Apathie, Ruth Barbier, Christophe Elkrief, Brice Quatremer, Jean Couturier etc…

Jean-Michel Brunet, Eric Apathie, Ruth Barbier, Christophe Elkrief, Brice Quatremer, Jean Couturier etc…

 

  • Essayez, petit exercice mental, de distinguer l’une ou l’autre de ces perruches ? Difficile, je vous l’accorde. C’est peut-être que vous n’avez pas là des sujets singuliers, chers amis, mais un indiscernable amas de prénoms et de patronymes. Un battement de grandes gueules dont l’unique fonction est de saturer la volière d’un guano démocratique, à la condition bien sûr qu’il ne salisse pas leurs pompes.

 

  • Amoureux du travail bien fait, j’aurais préféré discerner l’un ou l’autre, faire du sur mesure, tailler au plus près, affiner le portrait. Hélas pour moi, l’un renvoyant à l’autre et l’autre à un troisième, j’ai vite compris que le cafouillage était certainement inévitable. Le style fait l’homme, écrivait Buffon, son absence l’éditocrate. N’accusez pas ma mauvaise volonté, je suis rentré dans la volière, j’ai lu du tweet en grosse quantité, tendu l’oreille. Impossible pour autant de discerner quoi que ce soit de sensé dans ce vacarme assourdissant. Le fait qu’ils picorent dans le même bol à crochet renforce évidemment la confusion.

 

  • Egalement vain le travail qui consisterait à noter, sur plusieurs années, les variations de tous ces bruits en fonction de la direction du vent. N’oublions pas que ces clones, chacun sur leur part de marché, ne sont pas perchés pour rendre les choses plus intelligibles. Ni des éducateurs, encore moins des éclaireurs.  Enfumeurs est intéressant, éditocrades plus vulgaire, de vulgus la foule, parfois haineuse. Inutile de les réfuter en prenant trop au sérieux leurs gazouillis. Le plaisir est accru quand on considère la cage dans son ensemble, la totalité dans le jargon des vieux philosophes.

 

  • Que faire ? Essayez, en fonction des disponibilités du jour, d’enlever les taches occasionnées par ces indiscernables perruches incontinentes. Taches qui causent parfois des dommages irréversibles sur les matières sensibles. Gratter avec un ustensile critique, arrondi et souple. Ne pas être trop dogmatique dans l’approche d’une chiure.  Bien observer sa forme, sa couleur, la profondeur de l’imprégnation. Le risque est de s’abimer soi-même en grattant trop le guano, Chantal. Reste toujours l’odeur contre laquelle je ne vois que le grand air.

 

Les pseudo-éclaireurs du complotisme

Les pseudo-éclaireurs du complotisme

  • Quelques abrutis délirent sur le grand complot et ils font aussitôt la une des chaînes d’information à abrutir. Circularité parfaite. Par contre, produisez de la pensée, analysez les stratégies perverses de dissuasions médiatiques et vous n’y passerez jamais. L’obscurantisme est là.

En guise de mise à disposition de l’information vous ne serez jamais déçu : le plus obscur est bien souvent le plus visible.

 

  • Pour quelle raison le complotisme est un sujet sans objet, autrement dit un sujet pour pseudo-éclaireurs ? Comme il n’existe pas de complots en général, il n’existe pas non plus de théorie du complot en général. Chaque situation, distincte d’une autre, se doit d’être analysée pour ce qu’elle est, singulièrement, au cas par cas. On ne réfute pas un discours en affirmant qu’il relève d’une théorie du complot ou du conspirationnisme. On ne réfute rien en collant des étiquettes sauf dans  univers mental qui procède par anathèmes pour s’éviter de penser, sauf à réinventer les procès en sorcellerie.

 

Le « complotisme » est l’autre nom de la paresse intellectuelle de celui qui veut réfuter à peu de frais. Cette paresse prolifère quand le temps de la pensée est un obstacle à la rentabilisation marchande des flux d’images et de paroles.

 

  • Les polices politiques connaissent cela très bien : ne pas réfuter, salir. « C’est la théorie du complot », sorte d’équivalent du « c’est un gauchiste » ou c’est un « facho ». Au second degré, de pseudo-éclaireurs de rien du tout empilent des poncifs pour essayer de cerner les contours d’un objet qu’ils créent de toutes pièces pour les besoins de leur causerie. Les antinomies de la paresse ont de beaux jours devant elles. Il se trouve que pour démasquer la stupidité, faire ressortir un grand délire, nous n’avons aucun besoin de ces concepts : complot, complotisme, conspirationnisme, théorie du complot. Il suffit de réfuter, de faire, avec Platon, dans le genre anatréptique. Il arrive même, économie de moyens, que le propos tenu soit à ce point stupide et dérisoire qu’il se réfute tout seul, qu’il s’effondre sous son propre poids. Mais il se peut aussi que derrière l’apparente sottise se cachent des analyses qui ne soient finalement pas si simples que cela à réfuter. Bref, tous les cas de figures peuvent se présenter. Une diversité qui tranche forcément avec le radotage des pseudo-éclaireurs de l’anti-conspirationnisme.

 

  • Qui a intérêt, au fond, à nous faire croire que le complotisme est partout hormis celui qui a quelque chose à cacher ? C’est du bon sens, Descartes commence son Discours de la méthode par cette formule évidente et profonde. Pourquoi se défendre contre des discours singuliers et des opinions particulières en faisant jouer un gros concept : le complotisme ? Ai-je besoin de mettre en avant un quelconque complot quand j’ai les moyens, parfois difficile à établir, de réfuter un discours. Soit je suis capable de le faire et je le fais. Soit j’en suis réellement incapable et je me tais. Le complotisme est en cela le discours par excellence du demi-habile qui ne peut ni réfuter ni se taire. Un beau discours pour notre temps, sans objets réels puisqu’il prétend les penser tous sans en penser aucun réellement. Ne pas prendre le risque de la réfutation, le risque et le labeur afférent, tout en passant pour une conscience qui n’est pas dupe. Double profit.

 

  • Le complotisme est en cela une idéalité qui se veut réaliste, une idée vague qui se donne le sérieux de l’analyse. C’est une idéalité inutile qui empêche de discerner (krino), de faire le tri. Elle convient parfaitement à cette pensée-minute qui a besoin en quelques secondes, minutes sur France culture je vous l’accorde, de savoir où est le bien, où est le mal, où est le mesuré, où est le démoniaque. Cette idéalité résume à elle seule l’état de la critique aujourd’hui qui bien souvent, à défaut de démasquer quoique ce soit, masque sa paresse. Assez mal d’ailleurs.

La critique dans La Théorie critique (conférence, MSHA, 12 décembre 2018)

La critique dans La Théorie critique

 (conférence, MSHA, 12 décembre 2018)

« La valeur d’une pensée se mesure aux distances qu’elle prend avec la continuité de ce qui est déjà connu. »

Adorno, Minima Moralia, § 50

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  •  La Théorie critique née en Allemagne en 1923. La création d’un institut de recherche en sciences sociales répondait au besoin de s’affranchir de l’académisme universitaire afin de fonder une philosophie sociale qui se confronte aux réalités empiriques, qui étudie le comportement des individus, leurs pratiques quotidiennes en tenant compte des apports de la psychanalyse et de la sociologie scientifique naissante. Le projet ambitieux déplut à la chancellerie hitlérienne arrivée au pouvoir au début de l’année 1933. Deux mois après, un de ses membres fondateurs, Max Horkheimer, est révoqué et l’institut dissout. Très vite, les intellectuels de cette Ecole de Francfort devront prendre le chemin de l’exil pour échapper aux purges nazies.

 

  • Max Horkheimer expliquera, à la fin de sa vie, que la Théorie critique était partie d’une conviction : la raison des Lumières, de laquelle les philosophes du XVIIIe siècle attendaient émancipation de l’homme et progrès des sociétés, s’est trouvée fondamentalement pervertie, instrumentalisée par les intérêts de la classe au pouvoir. En se mettant au service d’intérêts purement économiques et techniciens, la raison avait fini par perdre les idéaux qui la portaient au siècle des Lumières, à se dévoyer en une rationalité exclusivement stratégique et tactique.

Les moyens inédits de la raison technicienne et calculatoire phagocytaient progressivement toutes les finalités pensables de l’homme.

 

  • Max Horkheimer et son ami Théodor Adorno faisaient alors le constat que cette rationalité instrumentale en marche forcée était responsable d’une nouvelle forme d’irrationalité dans nos sociétés modernes : aliénation des travailleurs, exclusion et marginalisation d’une partie de la société, misère économique des inadaptés, vide spirituel croissant, violences réelles et symboliques. La logique désastreuse de ce dévoiement de la raison était d’autant plus difficile à critiquer qu’elle s’appuyait sur des arguments toujours plus rationnels.

 

  • L’espoir initial de la Théorie critique était donc de faire jouer la raison contre elle-même, la raison raisonnable, portée par des valeurs spirituelles, contre la raison rationnelle, tournée vers l’efficacité instrumentale, pour représente la distinction de Stanley Rosen, 1969, Le nihilisme. La théorie critique est donc, comme le note Jean-René Ladmiral, « à la fois une « station » de l’histoire de la philosophie allemande contemporaine et une étape de la pensée sociologique. » Il s’agissait de se ranger sous la bannière de la « Théorie critique de la société. » Un triptyque se forma alors, philosophie, sociologie et esthétique. L’idée qui opère au centre de ce triptyque n’est autre que la critique dans sa relation au politique. C’est ce qu’affirme Théodor Adorno dans un texte décisif intitulé « Kritik » en 1969 et republié dans les Gesammelte Schriften, Kulturkritik und Gesellschaft en 1977. La définition de la critique est rattachée explicitement à la démocratie :

« La critique est essentielle à toute démocratie. Ce n’est pas seulement que la démocratie exige la liberté de critiquer, qu’elle a besoin d’impulsions critiques : elle se définit purement et simplement par la critique. » Mais cette impulsion, ajoute-t-il, rencontre en Allemagne une forme d’hostilité qu’il associe à une défiance envers les intellectuels toujours suspects de vouloir défaire le pouvoir et l’unité du pays, de n’être, selon le mot en français de Hegel, que des « raisonneurs », c’est-à-dire des diviseurs d’unité. « La critique se trouve ainsi départementalisée, poursuit Adorno. […] Des gens institutionnellement liés à l’ordre établi hésiteront, en général, à le critiquer. Plus encore que les conflits administratifs, ils redoutent d’affronter l’opinion de leurs pairs. » C’est ainsi que la distinction entre critique responsable et critique irresponsable « neutralise par avance toute critique ». Il conclue : « En refusant implicitement le droit de critiquer à ceux qui n’occupent pas une position reconnue, on fait dépendre ce droit du privilège de l’éducation et surtout d’un parcours professionnel jalonné d’examens, au lieu de juger la critique sur son contenu de vérité. »

  • Mais comment juger la critique sur le contenu de vérité son avoir une théorie positive de la vérité, tout du moins en sortant de la pensée négative pour investir une autre dimension de la pensée, celle qui fut retenue par les membres fondateurs de l’école de Francfort, à savoir une théorie. S’agit de faire entrer la critique dans la théorie de la société ou bien de modifier la théorie de la société par la critique ? Quel rapport ces deux idées entretiennent l’une l’autre. La théorie critique n’est-elle qu’une théorie de la critique ou une pensée critique qui se prétend aussi une théorie ?
  • Théodor Adorno termine son article Kritik par un paradoxe puissant, il relève la structure anti-critique de la conscience collective qui préfère classer l’intellectuel critique dans le rôle de l’éternel insatisfait plutôt que de voir en lui l’expression d’une potentialité que cette conscience collective se refuse à elle-même. Autrement dit, on oublie trop souvent que la conscience collective fait spontanément confiance à la théorie (qui change de forme en fonction des périodes historiques) plus qu’à la critique. Ce qui semble renverser tous les rapports : « le droit de libre critique est accordé unilatéralement à ceux qui refusent l’esprit critique inhérent à la société démocratique. »

Pour Adorno, le rapport de soumission à l’autorité peut largement prendre le pas sur l’esprit critique sans lequel il ne saurait y avoir de démocratie véritable.

  • T. Adorno et M. Horkheimer ont parfaitement conscience que la Théorie critique n’est pas une manière de suivre la structure anti-critique de la conscience collective en faisant de la critique mais en mieux, c’est-à-dire d’auréoler la critique d’une légitimité théorique qui la placerait désormais hors de toutes controverses. Cette tentation marquera certainement une deuxième génération de philosophes (J. Habermas fait son retour à l’université de Francfort en 1983) qui correspond à un changement de signe dans le rapport entre la théorie et la critique. La critique dans la Théorie critique ne sera plus, dès lors, le pivot déterminant. Nous assistons à une sorte de devenir théorique de la critique là où la première école de Francfort faisait de la critique le tout de la Théorie critique. Aurions-nous une critique avant même toute théorie, une sorte de « philosophème » puissant mais jamais clairement défini dans la première école de Francfort qui deviendra par la suite une théorisation de la critique au risque de pervertir fondamentale l’origine et le sens profond de la Théorie critique née en Allemagne en 1923 ? Il va s’en dire que derrière cette question, c’est toute la relation de la critique au politique qui est engagée et avec elle la nature des démocraties dans lesquelles nous vivons.

…………..

  • En 1937, Max Horkheimer définit ainsi la théorie : « un ensemble de propositions concernant un domaine de connaissance déterminé, et dont la cohérence est assurée par le fait que de quelques-unes sont déduites logiquement toutes les autres. »1 Plus le nombre de principes est réduit et plus les propositions déduites sont proches du réel plus la théorie est valide. Celle-ci ne reste pourtant qu’une hypothèse. Horkheimer reprend Poincaré dans La science et l’hypothèse : « Tel est donc le rôle de la physique mathématique ; elle doit guider la généralisation de façon à augmenter… le rendement de la science. » Les sciences de l’homme et de la société s’efforcent de suivre les sciences de la nature sur ce point. Pour autant, il existe une différence entre ces deux domaines. La Théorie critique rejette la définition formaliste de l’activité intellectuelle. Pour Horkheimer, « Il n’existe pas de théorie de la société qui n’implique – y compris celle des sociologues « généralisants » – des intérêts politiques, et dont la valeur de vérité pourrait être jugée dans une attitude de réflexion prétendument neutre et non pas dans un effort de pensée et d’action en retour, intégré précisément dans une activité historique concrète. »

 

  • La théorie critique est en cela le nom de l’intelligence politique plutôt que le résultat d’une pensée isolée « qui plane au-dessus de la vie sociale. » Et de conclure : « La Théorie critique n’est ni enracinée dans la communauté nationale comme la propagande totalitaire, ni libre de toute attache comme l’intelligentsia d’orientation libérale. » De ce point de vue, entre des idéologies nationalistes infra-critiques et une consommation de culturelle dépolitisée et soi-disant post-critique, nous retrouvons aujourd’hui les conditions historiques du problème posé par Max Horkheimer.

 

  • Il existe, pour Horkheimer, dans ce texte important une conception traditionnelle de la théorie. Celle-ci « est tirée par abstraction de l’activité scientifique, telle qu’elle s’accomplit à un niveau déterminé, dans le cadre de la division du travail. » 2 La théorie traditionnelle est moins déterminée par ces contenus que par son mode de production pratique. Pour lui, le savant de ce qu’il nomme « l’ère bourgeoise du savoir » se pense comme cause première du savoir. Certaines caractéristiques du travail du savant, sur le modèle des sciences de la nature, sont isolées des caractéristiques essentielles de la vie sociale. La pensée s’érige alors en « souveraineté créatrice de la pensée ». Toute mise en correspondance de ce travail d’abstraction avec des éléments concrets de la vie sociale et individuelle est dès lors perçue comme une déchéance de la théorie, une perte de dignité théorique.

 

  • Cette conception de la théorie, pour Horkheimer, fait partie de la praxis sociale. La société étant divisée en groupes aux intérêts pratiques divergents, le travail théorique n’échappe pas à cette division. Bien au contraire, il peut être un puissant facteur d’élimination des contradictions réelles qui traversent les sociétés. Ces contradictions, voilà toute la force de l’analyse de Max Horkheimer en 1937, ne sont pas théoriques ou établies par une théorie. Elles irriguent les pratiques des individus, eux-mêmes striés de contradictions évacuées justement au nom de l’abstraction théorique. Il va de soi que cette évacuation n’obéit pas à des exigences théoriques mais à des intérêts sociaux.

Ne pas prendre de risques intellectuels dans un cadre institutionnel reste un motif puissant de neutralisation de la critique dans le champ théorique.

 

  • Dans sa leçon inaugurale à l’Université de Francfort en 19653, J. Habermas soutient que la théorie traditionnelle est prisonnière de l’Etre en soi, qu’elle reste donc contemplative. Une première différence avec les analyses de Horkheimer et Adorno pour lesquels il s’agit plutôt, pour reprendre la distinction de Jean-René Ladmiral, « d’une fallacieuse dichotomie entre le sujet (théorique) et l’objet (social) ». Cette fallacieuse dichotomie est à l’origine de la pensée par spécialisation qui se refuse à risquer des jugements de valeur, avec pour conséquence, ce que Max Horkheimer nomme « une imperturbable volonté d’asepsie » et qui mène « à la dichotomie de la connaissance et des positions pratiques ». La théorie traditionnelle servant aussi à neutraliser l’espace des jugements de valeur en maîtrisant de façon dissuasive les intrusions critiques impures. S’en suit une charge qui résonne aujourd’hui parfaitement à nos oreilles :

« Pour la pensée des spécialistes les jugements de valeur relèvent soit de la poésie nationaliste, soit du Volksgericht (1936 à 1945, tribunal d’exception institué par le nazisme pour juger les « traîtres » à la nation), mais en tout cas pas de l’instance intellectuelle, de la pensée. La théorie critique, elle, dont le but est le bonheur de tous les individus, ne peut, au contraire des hommes de science au service de l’État autoritaire, s’accommoder de la perpétuation de la misère. La contemplation de la Raison par elle-même, qui représentait pour la philosophie ancienne le degré suprême de la félicité, est devenue pour la pensée moderne l’idée matérialiste d’une société libre qui se détermine elle-même ; de l’idéalisme il y reste que les possibilités de l’homme ne se bornent pas à se fondre dans l’ordre établi et à accumuler puissance et profit. »4

  • La référence, dans cette citation décisive, pour comprendre les deux théories au « bonheur de tous les individus » peut prêter à sourire. Cette intrusion soudaine du non-abstrait dans la théorie, ce moment impur de la décision théorique, semble portée par un cœur simple plutôt que par un esprit éclairé aux données du réel. Ce point est essentiel. Contrairement à cette philosophie des Lumières dévoyée, la Théorie critique part du bas vers le haut. En somme, la critique est possible car nous avons le sentiment de ce qui est « bien » ou « mal ». Ce sentiment est avant tout l’expression d’une souffrance, une blessure de l’âme qu’aucune thérapie théorique traditionnelle ne peut guérir. La critique dans la Théorie critique, pour Horkheimer et Adorno, commence par une blessure, non par une idée. Reste à savoir si cette blessure est vécue par tous. N’est-elle pas une forme élitiste de sensibilité, le pathos singulier d’une sensibilité « exacte » ? Peut-on assurer cette exactitude aux yeux des autres ? Peut-on la traduire dans un langage commun ?

 

  • Voilà, pour Peter Sloterdijk, dans Critique de la raison cynique (1983), le « point chatouilleux » de la Théorie critique, sa force irréductible et une faiblesse qui ne l’est pas moins. Cette critique « se nourrit par une répugnance pour le virus cadavérique de la normalité dans un pays de tête dures et d’âmes cuirassées. Il ne faut pas vouloir convaincre certains adversaires (…) là où la capacité de raison ne se fonde pas sur une auto-réflexion sensible, aucune argumentation, aussi solide qu’elle soit, de la théorie de la communication, ne la fera venir. »5
  • Cette auto-réflexion sensible est justement le point de séparation le plus profond entre la Théorie traditionnelle et la Théorie critique. Il faut bien comprendre, et Théodor Adorno le rappelle parfaitement dans son article de 1969 que cette auto-réflexion sensible est contraire à la demande de positivité constructive que l’on adresse très souvent aux théories sociales. « Ceux qui parlent le plus de positivité, sont ceux qui sont d’accord avec la violence destructrice. » Car cette positivité se fait toujours contre l’auto-réflexion sensible, elle l’étouffe. L’obsession d’une positivité susceptible d’être mise immédiatement en pratique est reprise, pour Adorno, par ceux qui croient s’opposer le plus radicalement aux oppressions sociales qu’ils dénoncent.
  • Ainsi, lorsque Max Horkheimer, parle de la « société selon la raison », il ajoute que celle-ci n’a plus guère « d’existence que dans l’imagination ». Nous voyons ce qui, dès 1937 caractérise cette exigence et qui s’écarte radicalement des théories positives de la société : la nature du négatif. Ainsi la Théorie critique érige la critique en instance normative ultime, au risque de soumettre la théorie à sa négativité sans reste. Cette instance, et ce sera le point de rupture de la deuxième école de Francfort, court le risque de ne plus avoir de rapport qu’à elle-même, jusqu’à critiquer radicalement ses propres présupposés. Paradoxalement, la négativité critique peut rejoindre la théorie pure qu’elle prétendait contester. Comme l’écrit Adorno dans Minima moralia, « il n’y a plus de mesure pour la mesure de toutes choses. » Mais comment préserver la Théorie critique dans ces conditions ? Ne s’agit-il pas d’un mouvement de dissolution au terme duquel la critique finit par se dévorer elle-même ? Tel est le changement de signe du rapport entre critique et théorie formulé par J. Habermas au milieu des années 80.

 

  • Un texte est ici particulièrement éclairant sur ce changement de signe, celui consacré à Adorno et Horkheimer dans Le discours philosophique de la modernité, 1985. « L’embarras de Horkheimer et d’Adorno est le même que celui qu’avait connu Nietzsche ; en effet, s’ils ne veulent pas renoncer à l’effet d’une ultime démystification et s’ils souhaitent poursuivre le travail critique, ils sont obligés, pour expliquer la corruption de tous les critères rationnels, d’en préserver un qui reste intact. »

 

  • Pour Habermas, Adorno et Horkheimer refusent de régler la contradiction performative d’une critique qui surenchérit sur elle-même par une théorie. Cette tentative serrait pour eux, explique Habermas, condamnée à « déraper vers l’infondable ». Par conséquent,« ils renoncent à la théorie et pratiquent ad hoc la négation déterminée». Une théorie de cette négation déterminée ne peut être, c’est l’enseignement de La dialectique de la raison, qu’une « décadence positiviste ». Autrement dit, pour éviter la déchéance de la raison, dévoyée dans son contraire, la raison instrumentale, il fallait se livrer et entretenir un scepticisme effréné vis-à-vis de la raison. C’est justement ce scepticisme que ne partage pas J. Habermas quand il écrit : « Horkheimer et Adorno perçoivent la modernité culturelle à partir d’un horizon d’expérience analogue, avec la même sensibilité exacerbée, à travers la même optique rétrécie qui les rend insensibles aux traces et aux formes existantes d’une rationalité communicationnelle. » L’introduction de cette forme de rationalité a toutes les apparences d’un sauvetage, celui de la théorie au détriment de la critique radicale. Autrement dit, la raison dite « communicationnelle » se présente comme une issue permettant de douter théoriquement des raisons de douter de la raison. Cette nouveauté conceptuelle marque le basculement de la deuxième Ecole de Francfort, de la critique dans la Théorie critique à la théorie de la Théorie critique. Ces raffinements conceptuels ne sont pas anecdotiques car ils auront des conséquences philosophiques et politiques considérables.

 

  • La thèse d’Habermas, discutable au regard de la première Ecole de Francfort, est de rechercher « les bases normatives d’une théorie critique de la société à une profondeur telle qu’elle aurait échappé à la dislocation de la culture bourgeoise qu’a connue l’Allemagne de l’époque, au vu et au su de tout le monde. » Sont explicitées ici les raisons de cette raison communicationnelle qui devrait se présenter comme une issue théorique aux apories de la radicalité critique de la première école de Francfort. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que Jurgen Habermas pense que la critique radicale de l’idéologie qui ne met pas en avant ses bases normatives fait le jeu d’une dislocation favorable aux pensées anti-universalistes et anti-démocratiques. Elle revient à une forme d’ontologie régressive, à un projet puriste qui se rend incapable de médiatisation donc socialement destructrice. Ce qui est donc en question, implicitement, reste la question des normes communes à partir desquelles ont peu libéralement et rationnellement s’entendre. Pourtant, un des slogans de la première école de Francfort était : nicht mitmachen ! – que l’on peut traduire par refuser de jouer le jeu.

La question du rapport entre théorie et critique se ramène donc à une question fort simple : qui joue le jeu ? qui marche dans la combine ? qui en est ?

 

  • Est-ce la négativité critique qui, en renforçant l’isolement d’une critique devenue esthète, délaisse les procédures de médiatisation, sape les conditions d’une entente commune, empêche que nous concevions des normes collectives acceptables ? Est-ce la théorie d’une raison devenue communicationnelle qui accepte le cadre libéral néo-conservateur comme garant des idées universalistes et démocratiques quitte à désamorcer toute dangerosité critique qu’elle ne pourrait pas intégrer dans ses procédures pragmatiques et dissuasives ?

 

  •  Derrière la question du rapport entre théorie et critique se joue aussi bien la question du contrôle social de la pensée que la nature des pressions exercée par la société dans son ensemble sur le travail de réflexion en général. Le cas d’Habermas est en cela exemplaire. Sa conception de la nature de la théorie sociale a changé, moins sous l’impulsion d’une nécessité conceptuelle que sous les transformations de cette même société. En 1968, il affirmait concernant la théorie : « Il faut que la philosophie retourne contre l’illusion de la théorie pure en son sein les critiques qu’elle adresse à l’objectivisme des sciences ; c’est à cette seule condition, à partir de cette dépendance qu’elle aura reconnue, qu’elle pourra retrouver le poids qu’elle revendique vainement en tant que philosophie – philosophie qui n’est qu’en apparence sans préjugés. »6 Seule la dimension critique peut donner à la théorie un poids. Hélas, la théorie communicationnelle, au vue de l’histoire récente, apparaît plus comme un dispositif théorique anti-critique que comme une façon de redonner du poids à la philosophie.

 

  • « Depuis le 11 septembre, je ne cesse de me demander si, au regard d’événements d’une telle violence, toute ma conception de l’activité orientée vers l’entente – celle que je développe depuis la Théorie de l’agir communicationnel – , n’est pas en train de sombrer dans le ridicule. »7 Problématique en effet de penser que la violence commence par une « perturbation dans la communication » quand la communication mondialisée s’impose comme une violence aux mains de ceux qui en tirent les plus grands profits. Problématique de croire qu’en corrigeant la « défiance réciproque incontrôlée qui conduit à la rupture de communication » on n’augmente pas aussi le niveau de contrôle qui la favorise. Problématique enfin d’imaginer que le « capital-confiance » qu’il invoque ne soit pas la forme par excellence du capital aujourd’hui. Cette théorie de la raison communicationnelle se voit rattrapée par cette rationnelle instrumentale fort peut émancipatrice. C’est justement cette culture critique dans la théorie qu’Adorno n’a eu de cesse de convoquer et que nous retrouvons aujourd’hui.

« La société accède à la critique en accédant à la majorité, qui est la condition de toute démocratie. Etre majeur, c’est parler pour soi-même, parce qu’on a d’abord pensé pour soi-même et qu’on ne se contente pas de répéter ce qu’on a entendu. »

Adorno, Kritik.

 

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1.Max Horkheimer, Théorie traditionnelle et théorie critique, 1937

2. Op. cit.

3. « Connaissance et intérêt » in La technique et la science comme « idéologie », 1965.

4. Max Horkheimer, Théorie trad., Op. cit.

5. Peter Sloterdijk, Critique de la raison cynique, 1983.

6. La technique et la science comme « idéologie », in « Connaissance et intérêt », 1968

7. Le « concept » de 11 septembre, Dialogues à New York (octobre-décembre 2001), Paris, Galilée, 2004.

Le rouge-brun

Le rouge-brun

  • Ne vous trompez pas, le rouge-brun n’est pas la tendance automne-hiver du magazine Elle mais plutôt la mauvaise couleur sur le nuancier Panton des médiocraties de l’hyper-centre. Tout ce qui s’éloigne de la ligne  progressiste, démocrate et européenne relèvera à terme du rouge-brun. Toute critique un peu instruite est très vite accusée aujourd’hui de faire le jeu des extrêmes. En France, extrême gauche et extrême droite. Nous avons ainsi assisté à une profonde recomposition de l’imaginaire politique lors de la dernière élection : de la bipolarité droite-gauche (particulièrement peu claire depuis 1983) à une opposition Lumières contre rouge-brun, parti unique de gouvernement contre extrémistes de tous poils. La stratégie élémentaire du pouvoir consiste ainsi à mettre en avant l’extrémisme, la fameuse violence (tantôt de l’extrême droite, tantôt de l’extrême gauche) pour justifier sa permanence et masquer son vide politique. Même si cette stratégie montre aujourd’hui ses limites, elle reste tout de même encore opérante dans les urnes et dans les imaginaires.

 

  • La perception médiatique globale du mouvement des gilets jaunes s’inscrit évidemment dans cette logique. Soit vous défilez sagement avec des ballons roses (manif pour tous) ou violets (manif contre les violences sexistes), soit vous êtes rouge-brun. Pour comprendre la nature d’une action, il convient de réfléchir à ce que le pouvoir dit d’elle. Jamais un gouvernement ne dira qu’il a honte de la famille ou qu’il est fier des violences sexistes. Par contre, il peut le dire d’un mouvement qui, sans être affilié à un quelconque parti politique, est politique dans son essence. Une fois encore, il faut tordre les mots de ceux qui les tordent. Certains gilets jaunes eux-mêmes, par peur d’être situés donc réduits à un schéma d’interprétation mécanique qu’ils connaissent parfaitement, ont vite fait de dire : nous ne sommes pas politiques ! En réalité, ils sont au plus haut point politiques dans un univers de représentation qui lui ne l’est plus du tout. Le renversement est complet : ceux qui rappellent avec leur gilet jaune le politique dans l’espace public se disent non politiques et ceux qui dépolitisent quotidiennement les discours se présentent comme des experts politiques.

 

  • C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’usage de la formule rouge-brun. Disqualifier le politique en le simulant par un discours sur le politique dont les codes (extrême droite, extrême gauche, rouge-brun, fasciste, anti-fa etc.) permettent de construire une textualité quasiment infinie. Il va de soi, une fois encore, que ces discours dissuasifs ont une double fonction : dépolitiser avant de repolitiser dans un code dont vous resterez à jamais prisonnier. La fameuse alliance impossible entre l’extrême-droite et l’extrême-gauche alors que ces deux groupes sont,  pour une large part, totalement artificiels.

 

  • La surmédiatisation d’une infime partie de ces groupes, groupuscules surmédiatisés en proportion de leur nombre réel, nourrit une mythologie utile aux gouvernements médiocratiques. Les médias en redemandent. Des reporters imbéciles, des gourous internétiques testostéronés et autres publicitaires en mal de gloire attisent le tout en épandant un vocabulaire guerrier (fa-anti-fa), devenant ainsi les alliés objectifs du cynisme au pouvoir qui n’en demandait pas tant. Ces idiots utiles, aussi abstraits et irréels que ce qu’ils sont supposés combattre, entretiennent eux  aussi la dépolitisation ambiante, rendant inaudible la voix des sans voix en gilets jaunes. C’est ainsi que l’on mesure le vide de notre époque, tout autant que le déni du politique (les deux étant d’ailleurs profondément liés).

 

  • Le piège, une fois encore, est symbolique mais il n’est pas pensé puisqu’on ne pense plus le symbolique. Et on ne pense plus le symbolique parce qu’on ne pense plus. C’est pourtant simple à comprendre. Je résume : l’hyper réalité dans laquelle nous baignons, la saturation d’images, de flux de conneries, de bribes de tout, de discours imbéciles, déstructure profondément notre univers mental. Incapable de raisonner en catégories abstraites (symbolique en est une), collés aux écrans comme des mouches à merde, nous passons d’une couleur à l’autre : arc-en-ciel, rose, violet, rouge-brun pour arriver, en fin de course, à prendre les flashs stroboscopiques que nous recevons pour des réalités. Les deux bénéficiaires de cet effondrement, ils se tiennent d’ailleurs la main, sont les médias de masse et les politiques du vide. Les grands perdants : l’intelligence et le bien commun. Tant que nous ne parvenons pas à briser cette sidération, nous sommes condamnés à une montée aux extrêmes, non pas du rouge-brun, mais de la simulation et de la violence.