« Tu as surestimé les hommes »

« Tu as surestimé les hommes »

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« Mais, une fois encore, Tu as surestimé les hommes, car ce sont assurément des esclaves, bien qu’ils aient été créées révoltés. Regarde autour de Toi et juge : quinze siècles ont passé. Va les voir. Qui as-Tu voulu élever jusqu’à Toi ? Je Te le jure, l’homme a été créé plus faible et plus vil que Tu ne le pensais ! (…) Ayant de lui une idée si haute, Tu as agi comme si Tu n’avais pas de pitié pour lui… »

F. Dostoïevski, Le grand inquisiteur au Christ, « La légende du grand inquisiteur »,

Les frères Karamazov.

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  • La révolte de l’homme n’est pas contraire à sa nature. Bien au contraire. Il est dans la nature de l’homme de se révolter, de se soulever. « Je me révolte donc nous sommes », écrit Camus en 1951 dans L’homme révolté. Mais nous sommes comment ? Nous sommes dans quel état après le soulèvement quand on cherche à mettre des réalités derrière les mots de la révolte ? Le grand inquisiteur, ce chef d’Etat, pose cette question finale : et après ? Nous pouvons bien sûr lui retirer le droit de la poser, mettre en avant son cynisme froid et calculateur. Nous pouvons aussi parier sur une politique de l’imagination, une souveraineté non instituée.  Cela ne me satisfait pas et j’entends quelque chose dans cette phrase du nonagénaire de Séville : « Tu as surestimé les hommes ». N’aurait-il pas raison ?
  • Tous ces appels pathétiques à la liberté, qui se confondent d’ailleurs, comme par hasard, avec ceux  du marché sans tête, surestiment les hommes, font comme si les hommes pouvaient être libres sans avoir besoin de cadres institués pour les soutenir. C’est absurde. Personne n’est libre spontanément, la liberté n’est pas une donnée factuelle. Ce mythe de la liberté première de l’homme n’exclut pas, bien au contraire, la révolte qui n’est pas un état mais un agir pensé.

 

  • Mais après l’agir ? On agit encore ? Vers où ? Dans quel sens ? Dans quel état ? Pourquoi assistons-nous à un retour des idéologies religieuses politiquement armées ? Pourquoi des hommes sont prêts à mourir pour une cause, pour un Dieu, pour un maître ? Parce qu’ils sont dupes ? Parce qu’ils manquent d’éducation ? Non, parce que la promotion de la liberté pour la liberté et hors de tous cadres institués leur est absolument intolérable. Ils savent qu’ils sont aussi des esclaves, ils se vivent de la sorte en conscience. La liberté, pour eux, est une intoxication qui les humilie d’autant plus qu’ils la ressentent comme totalement factice. Ils veulent aussi être étayés. On demande aux hommes de prendre part à un projet historique de libération dont ils n’ont aucun désir car il n’a aucune réalité pour eux.

 

  • J’ai beau scruter en moi-même, je ne vois aucun désir de me libérer. De quoi d’ailleurs ? Qui ne se vit pas comme irréductible, condition et support de sa propre déroute, fragment chaotique et fini d’un univers mental et physique impossible à appréhender totalement. Nous mourrons aveugles mais conscients de l’être ce qui éclaire l’image. Qui ne ressent pas le soulèvement de sa psyché n’ayant de compte à rendre qu’à lui-même, cette normativité intérieure à la foi dérisoire et irréductible. « Je suis ce peu » écrivait Jankélévitch. L’anarchisme vient de là, nous le sommes tous un peu. Non pas à partir d’une décision théorique et politique mais depuis cette poussée primaire, ridicule et grandiose, vaine et fondatrice. La souveraineté pour soi, la souveraineté de soi, à laquelle nous croyons plus ou moins.

 

  • Le problème c’est que cette souveraineté n’est pas la seule. Il y en a d’autres en face de moi des poussées, plus ou moins grandioses, plus ou moins débiles. Il y a un dehors. Nombreux sont les hommes qui voient aujourd’hui le dehors comme une extension d’eux-mêmes. Ils s’imaginent s’affirmer eux-mêmes en repoussant toute forme de maîtrise qui ne viendrait pas d’eux, en faisant gonfler leur nombril. Il faut dire qu’on les a dûment formé : soyez maîtres de vos vies, tirez vous-mêmes les ficelles, soyez disruptifs, malins et libres, ne soyez pas des esclaves etc. etc. Mais au fond, qui peut croire sérieusement à de telles niaiseries ? Qui peut se convaincre que cette souveraineté sans condition n’est pas aussi une profonde idiotie ?

 

  • Marx voulait le dépérissement de l’Etat car il pensait, contre le grand Inquisiteur, que l’Etat ne pouvait être qu’une force oppressive, une domination et une aliénation contre l’homme et pas pour lui. Son diagnostic anthropologique n’est pas complètement satisfaisant. La tragique ironie de l’histoire a associé son nom à des régimes politiques qui ont fait de l’Etat le maître absolu et ce n’est pas simplement une ironie, il y a aussi une logique. Nous ne reviendrons pas en arrière, nous ne pouvons renoncer à notre propre souveraineté. Nous ne nous sentirions pas mieux dans un petit village, une micro communauté, une échelle de l’homme supposée nous rendre plus libre que celle d’un Etat car le fond du problème n’est pas la liberté contre mais le destin que nous voulons offrir à notre souveraineté bancale et torve.

 

  • L’attrait pour le communalisme feint aujourd’hui d’oublier la dimension religieuse et clanique de ces mouvement politiques au XIXe siècle. La dimension sectaire n’est jamais très loin car l’homme libéré de la forme Etat ne se libère pas de lui-même pour autant. Le grand inquisiteur a raison sur ce point. Je veux pouvoir cohabiter dans un espace politique dont j’estime les règles justes sans avoir affaire, au quotidien, à mes amis, à mes voisins, à mon marchand de salade, à l’amour du prochain. Cela n’exclut pas de vivre localement, bien au contraire, mais cela suppose que nous partagions une même idée de l’homme, lointaine, l’idée la plus juste, la plus précise possible, une idée qui ne surestime ni ne dévalorise l’homme. Une idée à hauteur

 

 

Thatcher-Macron contre l’idée républicaine

Thatcher-Macron le vieux contre l’idée républicaine qui renaît en France

 

 

  • Emmanuel Macron a quarante ans de retard, son âge. Il est né vieux. Incapable de comprendre l’évolution d’une société qu’il ne connaît pas, il se fantasme en révolutionnaire quand il n’est qu’un passéiste. Le modèle économique qu’il promeut est en train d’agoniser en même temps qu’il triomphe. Son école de l’hyperspécialisation est à contre courant de l’évolution du marché du travail dans lequel la disponibilité de l’esprit sera autrement plus importante demain que la spécialisation des tâches à accomplir, une spécialisation qui sera bientôt réservée exclusivement à l’intelligence artificielle et à la robotique. Sa réforme des retraites est incapable d’anticiper sur la question fondamentale du partage du temps de travail dans une société qui, structurellement, devra se penser au-delà du travail tel que nous le connaissons.  Retarder les départs à le retraite pour les uns, c’est retarder l’entrée sur le marché du travail pour les autres. Cette conception punitive à grand-papa est une nouvelle fois à côté de la plaque. Au lieu d’améliorer la qualité, de densifier les contenus, les plans de formation sont systématiquement allégés, ce qui rendra à terme les compétences humaines dérisoires à côté de celles des machines qui nous écraseront. Son individualisme startupper est plus proche des délires du self made man des années 80 que de la réalité des nouvelles formes de solidarité en 2019. Enfermé dans un univers mental dépolitisé, Emmanuel Macron va faire perdre un temps précieux à la France sous couvert de progressisme. La relégation de l’écologie politique dans une note en bas de page de la soumission au marché scelle aujourd’hui l’ineptie d’une politique qui a quarante ans de retard.

 

  • Aux antipodes de ces vieilles lunes économiques, l’idée républicaine a du vent dans les voiles. Ce qui est cohérent politiquement. Louis Blanc avait raison de dire, en octobre 1872, « qu’il n’y a que les idées qui mènent le monde ».  C’était vrai hier, ce le sera demain. Peu importe le gouvernement des hommes, l’incarnation et les pseudo ravalements de vitrines. Les idées d’Emmanuel Macron sont vieilles et elles seront balayées demain par une relocalisation de l’action politique effective, une prise en compte de l’écologie politique pour que nous puissions encore habiter la terre et une démondialisation sereine qui cherchera la décroissance de nos modèles économiques dans un équilibre des forces retrouvé. Tout le contraire du modèle aujourd’hui promu à grands renforts de modernisme et de disruption par des perroquets incapables de comprendre la nature exacte des transformations en cours. Formés il y a vingt ans dans le creuset d’un économisme rigide, les hommes et les femmes aujourd’hui au pouvoir ne comprennent rien à l’évolution de nos sociétés, à la volonté d’en finir avec le paternalisme politique, aux demandes démocratiques. Emmanuel Macron est arrivé trop tard, il s’est trompé d’époque. L’époque est en train de lui rendre la faiblesse de ses analyses politiques, lui le soi-disant stratège, le « philosophe en politique ». Au fond, il sera le Habermas de la politique française, celui qui a pris le mauvais virage au mauvais moment, celui qui n’aura rien compris au monde qu’il prétendait penser.

 

  • La défense du service public, et avec lui de la République, est un combat fondamental pour résister à cette vague rétrograde et autoritariste, autoritariste car rétrograde. Thatcher-Macron le vieux croit acheter le peuple avec trois bouts de ficelle, il se trompe lourdement. La prise de conscience des citoyens est autrement plus profonde que cela. On ne peut pas faire l’aumône pour survivre dans un monde qui vous expulse. Innombrables sont les citoyens français qui se sentent expulsés de leur monde, c’est aussi à cela qu’ils résistent avec force. Que la forme de cette résistance soit difficile à trouver, que les expressions de cette résistance se cherchent, que la violence physique soit aussi un chemin et une impasse, ne doit pas surprendre. La liberté politique est à reconquérir, pas à pas, étape par étape. Cela suppose un projet de résistance qui trouve dans l’histoire des modèles à réinventer. La République n’est pas une forme stable mais un idéal qui nous permet de mesurer l’ampleur de la trahison quand un parti usurpe sa valeur en conservant le mot. Il va de soi que ce projet de résistance de la République suppose l’articulation (plutôt que la convergence) de sensibilités politiques différentes, qu’il n’est pas le mot magique d’une réconciliation. Loin de là. Il est plutôt la condition d’une survivance de la conflictualité politique quand celle-ci est balayée par le tout marché.

 

  • Nous devons aujourd’hui faire droit politiquement à un au-delà du politique, ce que rend possible l’idéal républicain. Lorsque nous parlons du vide, du néant de nos pseudo démocraties marchandes, nous assumons des jugements de valeur, nous brisons le cercle de la sidération relativiste qui nous interdirait d’établir des échelles de valeur. Non pas pour faire de ces échelles les nouveaux alibis d’une domination politique mais pour réaffirmer que la politique ne peut se passer des échelles de valeur. Les technocrates bon ton acceptent ses hiérarchies dans leur vie privée mais les refusent démagogiquement pour le peuple dont il favorise l’abrutissement à condition qu’il soit rentable pour eux. Contre eux, nous assumons de faire un usage public de la raison et des jugements de valeur et nous livrons ces jugements aux jugements de l’opinion. L’usage privé de la raison est le tombeau de la liberté des peuples.

 

  • Thatcher-Macron sera balayé par l’histoire, il n’y a aucun doute à cela, mais les dégâts, en France, peuvent être considérables : pour notre système de santé, de formation, pour l’école, pour la cohésion nationale qui est en train de se déliter. La rhétorique de la « zadification » de l’opposition politique est un signe inquiétant de cécité, une défense à la fois grotesque et inquiétante. Elle est contraire à la raison que les républicains ont toujours cherché à rendre « populaire ». La République sociale de Jean Zay d’ailleurs plutôt que la République politique de Jules Ferry car la politique des politiques, nous le savons aujorud’hui aujourd’hui, a trop souvent tendance à se passer de la société qu’elle gouverne. Thatcher-Macron avait en partie raison : nous assistons au retour de la société civile. Mais pas la sienne, celle de ceux qui réussissent (sur quel modèle misérable de réussite d’ailleurs ?) mais celle de ceux qui ne sont justement rien. Cette société qui est en train, forte de son histoire, en France, de se lever contre le vieux monde, autoritaire et passéiste, mondialisé et abrutissant, destructeur de la nature et amnésique des leçons de l’histoire.  Les Républiques nationales, une idée neuve en Europe.

L’âge de la maturité politique et de la confiance

L’âge de la maturité politique et de la confiance

  • Nous demandons une transparence de la vie publique. Non pas sur un modèle puritain qui n’est pas notre tradition de pensée, étranger à notre culture, mais pour entrer enfin, en France, dans un âge de maturité de la vie politique. Nous constatons, depuis quelques années, des pratiques d’un autre âge, une relation paternaliste et infantilisante aux citoyens, un mépris affiché pour des demandes démocratiques. Les français ne veulent ni d’un monarque, encore moins d’un roitelet de pacotille. Ils ne veulent ni le chaos, ni la trique permanente. Ils demandent à être respectés quand ils manifestent et expriment un désaccord politique dans l’espace public. Ils demandent à être entendus quand on les consulte sur des réformes essentielles pour l’avenir de la République. On ne saurait gouverner un peuple avec des éléments de langage et des effets de communication à peine suffisants pour vendre un paquet de biscuits. Si le niveau syntaxique baisse, il n’est pas certain que la prise de conscience des citoyens français suive la même pente que leur maîtrise de l’orthographe. Internet donne aujourd’hui des moyens inédits de s’informer, de faire le tri, de pouvoir se situer. Là encore, les pouvoirs publics sont à la traîne lorsqu’ils mettent en place d’illusoires dispositifs anti-fake news ou des décodages qui ne décodent rien du tout. Tout cela n’est pas la hauteur de la situation.

 

  • Il est frappant, et pour tout dire très inquiétant, de mesurer le décalage entre les décideurs publics et les revendications citoyennes. La grève exceptionnelle des professeurs du secondaire fut un exemple parmi tant d’autres de l’incapacité structurelle de mener une politique concertée qui ne soit pas un passage en force permanent. A moins qu’il s’agisse d’une stratégie qui ne doit rien au hasard, une stratégie qui ne peut conduire à terme qu’à la défiance généralisée, à la logique du pire. Il est triste de voir un président de la République française sifflé un 14 juillet, il l’est tout autant de lire que cette situation inédite est circonscrite à quelques agitateurs « bruns-rouges ». Comment en est-on arrivé à une telle faiblesse dans l’analyse politique ? Oserais-je dire à une telle servilité ? Je le dis. Car c’est aussi de cela qu’il s’agit, un grand renoncement, une capitulation collective. De cela, le peuple est aussi responsable. On ne peut pas décemment accuser des politiques que l’on met au pouvoir, dans un état de somnambulisme avancé, de mener la politique – ou l’absence de politique – qui figurait en haut de leur programme. Nous avons aussi les gouvernants que nous méritons. Certes les moyens pour tordre et orienter l’opinion publique sont puissants, inédits, mais ils nous renvoient à notre responsabilité de citoyens. Libre à nous de ne pas vouloir vivre dans le village de Pinocchio.

 

  • Une résistance de la République s’impose donc, une nouvelle forme d’exigence qui devra en passer par toutes les bonnes volontés. Les insultes envers le corps professoral, la vulgarité de toutes ces grandes gueules qui s’autorisent, pour avoir un micro sous la bouche, à ne pas penser est une infamie dont il faut avoir pleinement conscience. Les propos d’un guignol à écharpe rouge envers les chômeurs sont une honte. Les jugements à l’emporte-pièce sur des hommes et des femmes en jaune qui se sont engagés toute une année pour réveiller la conscience politique de leurs concitoyens sont souvent misérables. Tous ces surgeons du spectacle ne méritent pas la France. Ne baissons pas la tête, faisons valoir des exigences pour le bien de tous et contre une poignée d’hommes et de femmes qui ne tirent pas la République française vers le haut.

La République en marche contre les idéaux de La République – 14 juillet 2019

La République en marche contre les idéaux de la République

14 juillet 2019

 

  • La République en marche bafoue les idéaux de la République dans une malversation des signes inédite. Autrement plus réactionnaire que les partis d’opposition sur lesquels il fait planer l’accusation d’anti-démocratisme, autrement plus autoritaire que ceux qui cherchent à faire entendre une autre voix, cet amalgame d’intérêts particuliers menace aujourd’hui les libertés publiques. Ce parti fantoche a pour seul projet politique l’éviction du politique, cette capacité collective à faire droit à une conflictualité représentative. Il n’est qu’une succursale des chambres de commerce. Ces agents, formés pour une large majorité dans des écoles de commerce justement, sont aux antipodes de la culture républicaine qu’ils confondent avec la soumission à l’ordre établi, la caporalisation des agents de la fonction publique et la mise au pas brutale des corps institués. Ce parti trouve, il va de soi, des alliés objectifs dans une classe médiatique qui n’a de rapport au peuple qu’à travers l’écran du prompteur. Une nuance s’impose : la classe médiatique n’est pas homogène. Les différences sont criantes entre un éditorialiste grand bourgeois et un pigiste au SMIC. Pour autant, le rapport de force est indiscutable : le second est au service du premier dans une relation de vassalité qui nous rappelle les us et coutumes des courtisans. Nous le savons, les micro résistances latérales sont de peu de poids face à une machine qui façonne une représentation du monde unilatérale. La République en marche tort la République française.

 

  • L’anti-parlementarisme qui a pu se faire entendre dans la rue cette année ne saurait être pourtant la solution. Il n’est que la conséquence d’un dévoiement institutionnel, le symptôme d’une défiance inédite sous la cinquième République entre les citoyens et les élus. Mais il peut être exploité cyniquement par ceux qui ont intérêt à confondre la critique d’un parti politique et celle des institutions dans son ensemble. Affirmer que le pacte républicain est rompu parce que des professeurs du secondaire sont en grève, c’est confondre le pacte constitutif de la République et la façon de gouverner d’un parti politique. Nous assistons pourtant à une inquiétante collusion, le parti La République en marche s’octroyant le droit de parler et de statuer au nom de la République. Aucun parti politique ne saurait incarner la République française, aucun élu du peuple ne peut dénier aux citoyen, dans les limites du droit, le pouvoir de contester la politique qu’il mène sous prétexte que cette contestation est contraire au pacte républicain. Penser le contraire revient à intenter gravement aux principes républicains auxquels nous sommes attachés.

 

  • Voilà ce qui différencie une République et une entreprise, un Etat de droit et une start-up. Avec pour seuls arguments l’efficacité et le pragmatisme, nous assistons à une éviction du politique.  Le politique n’existe pas sans combat et nous ne voulons plus combattre. Mais qui est ce nous ? Ceux et celles qui se contentent de voir le monde administré du point de vue de l’ordre, c’est-à-dire de la police. Mais quelle police ? « Le dernier mot à la crise doit être politique, issu du dialogue et de la concertation. Ce n’est pas un match Police – GiletsJaunes. » Cette phrase du CSPN (Commissaires Police Nationale) n’est pas prononcée par un des fameux politiques-experts mais par des citoyens qui ont, dans la cité, une fonction de police. Ils se retournent vers les politiques seuls capables de donner corps à une conflictualité qui ne peut se résoudre dans un « match Police – Gilets Jaunes » commenté, tel un journaliste sportif, par le premier ministre français quand il ne parle exclusivement que des gilets jaunes « hooligans ». Les professeurs en grève ont eu droit quant à eux et devant une assemblée représentative au doux sobriquet de « zadistes délirants ».

 

  • Le constat est implacable. Ce qui reste de politique en France est en train, de reculs en reculs et de lois en lois, d’être criminalisé. Tout ce qui pourra créer demain de la conflictualité sans jouer le jeu de l’insignifiant spectacle dépolitisé aux mains des animateurs culturels (leur différence étant bien souvent qu’une question de goût et d’habitus de classe) sera traqué ou marginalisé. Nié. Cela n’existe pas. Cette analyse même existe à peine, pour quelques lecteurs eux-mêmes marginaux. Ne pas hurler avec la meute, critiquer sans reste la stratégie d’exclusion des « extrêmes », l’instrumentalisation de la mauvaise rhétorique « brun-rouge », tout cela ne peut pas exister, ne doit pas exister. Dénoncer la dépolitisation des écoles de formation, le triomphe du management le plus abrutissant, la vacuité de discours supposés républicains, autant de mauvaises manies qui ne peuvent que « jeter de l’huile sur le feu » contre la « volonté d’apaisement » et le « retour à l’ordre ».

 

  • Faute de trouver des interlocuteurs sérieux, l’affrontement ne peut que se durcir.  C’est ce que vise toujours un gouvernement qui cherche à imposer à tous un ordre dépolitisé du monde. La succession de crises dramatiques que nous vivons en France est pourtant essentielle à comprendre. On ne peut pas décemment gloser sur le politique, le philosophique ou la culture sans interroger la nature des sociétés dans lesquelles nous vivons et pensons. Il en va de la responsabilité de ceux qui ont le temps et les moyens de rendre intelligible une lutte fondamentale pour la République. Pour des raisons de justice sociale, évidemment, mais aussi, et fondamentalement, pour savoir dans quelle société nous voulons vivre demain. Nous, nos enfants et ceux qui croient encore aux valeurs de la République française.

 

  • La République n’est pas un état de fait, elle suppose une vie des idées à travers les institutions qui la soutiennent. Cette vie des idées est aujourd’hui menacée, écrasée par un bruit de fond médiatique qui substitue à l’intelligibilité une forme de néo obscurantisme. Vouer à la vindicte de l’opinion des professeurs qui exercent un droit de grève face à un gouvernement qui passe systématiquement en force en feignant des consultations sans effets est une très mauvaise chose pour la République. Mépriser ou feindre de reconnaître des mouvements de protestation populaires, faire usage de la force publique à la place de la négociation politique, accuser des journalistes d’être « la panzer division » (Alexis Lacroix à propos de Médiapart sur BFMTV) du populisme pour mieux masquer la réalité qu’ils donnent à voir, sont de très mauvaises choses pour la République.

 

  • L’inquiétude est grande de voir notre pays basculer dans autre chose. Peu importe au fond le nom que nous lui donnons et les références historiques auxquelles nous pourrions le rattacher. L’histoire ne repasse pas les plats mais elle nous intime le devoir de veiller à la nature exacte des transformations en cours. Les républicains de tous bords, viscéralement attachés aux libertés publiques et à la cohésion du corps politique, doivent désormais comprendre qu’ils ont une responsabilité historique en face d’un mouvement qui est en train de remettre frontalement en question les idéaux auxquels nous croyons. Cela suppose que nous cessions de penser, sidérés par le houellebecquisme ambiant pour qui « la République n’est pas un absolu » (Houellebecq, France Inter, deux heures avant le massacre dans les locaux de Charlie Hebdo) que nous sommes impuissants. Ce discours là est aussi celui de la dépolitisation et de la capitulation. Ce en quoi une véritable résistance de la République s’impose aujourd’hui à tous les citoyens de bonne volonté.

 

Le 14 juillet des français ne sera jamais celui des kapos du vide

Les professeurs de philosophie contre la philosophie dépolitisée France Culture

Aux camarades professeurs en IDF qui tiennent encore

 

Les professeurs de philosophie contre la philosophie dépolitisée France Culture

 

  • Nous entrons dans une phase de recomposition de l’adversité politique en France. Une fois passée la phase de sidération, les citoyens français commencent à goûter la nature exacte de l’odieuse soupe managériale servie. Rendu légitime et indiscutable par une élection présidentielle biaisée, le projet du no alternative à la française n’avait désormais plus rien en face de lui. Il était pourtant essentiel de masquer la vacuité de ce projet de société, les dégâts colossaux qu’il produit sur le corps social, par un petit vernis insignifiant de culture. C’était, je n’y reviendrai pas, le montage bidon du « président philosophe » en stuc et en vaseline de com.

  • Ce mensonge, parmi tant d’autres, ne fut pas celui des professeurs de philosophie du secondaire – qu’il convient de saluer ici, grévistes ou non, ils soutiennent très majoritairement ce mouvement – ou du supérieur – qui n’a pas manqué ce mouvement social historique – mais d’une petite poignée de faiseurs culturels qui s’accommodent fort bien de la brutalité qui s’installe dans ce pays. Ils s’en accommodent d’autant mieux qu’ils n’ont pas à la subir, exerçant bien au chaud leur fonction de censure du dicible et de l’indicible, l’essentiel de cette cuistrerie étant de passer un « bon moment » à l’abri du pouvoir. Ces pseudo philosophes sont aujourd’hui nos ennemis intellectuels. Par leur silence, ils couvrent des agissements qui ne dérangent pas leur commerce, ce qui est l’essentiel pour eux. Ces faux nez de la philosophie, ces nouveaux sophistes du temps, sont des lâches et des salauds.

  • Des lâches car ils savent très bien où se trouve le pouvoir et quelles sont les conditions sine qua non  de leurs beaux discours feutrés. Alors que de nombreux camarades de lutte  – car il s’agit bien d’une lutte – entamaient un bras de fer politique, donc sérieux, avec le ministère afin de faire entendre leur critique du plan social en cours dans l’éducation nationale au détriment de l’intérêt réel de l’élève, l’une d’entre uns se permettait d’envoyer ce message en toute innocence : « Mes conseils de lecture pour cet été, c’est ici :  » Un message qui ressemble à s’y méprendre au « Rien » de Louis XVI. Incapables de réfléchir politiquement à la situation de leurs discours, ces animateurs à œillères participent de l’enfumage ambiant. Ce sont les nouveaux thanatopracteurs de la pensée critique et politique, en place pour feindre ce qu’ils sont incapables d’assumer en propre.

  •  Des salauds ensuite car l’épaisseur de leur mauvaise foi est multicouche. Ils prétendent même défendre le pluralisme. Ce qui est exact à condition d’exclure toutes les questions, aujourd’hui essentielles, sur les effets politiques de leur discours de dépolitisation. Ce sont les bonbons roses du marché, les petites sucreries spirituelles qui oublient de penser l’essentiel : la contribution de leur posture à ce qu’ils se targuent de dénoncer vaguement quand la brutalité est un tantinet trop piquante pour leurs fins palais. Il est évident que leur ruse, doublée, il faut le dire, d’une certaine impuissance, n’est pas simple à démasquer pour un public de demi-habiles qui consomme de la culture comme on fait une thalasso ou un bain de pieds. Qu’un nombre considérable de professeurs de philosophie du secondaire entrent en grève reconductible de la sorte ne semble pas faire problème pour eux. Leur servilité de marchand de soupe, morale ou orgasmique en fonction de la saison et de la taille du slip, n’est pas forcément compatible avec les courbettes qu’ils doivent aux marquis de l’entre-soi.

  • Il n’est que temps d’être clair : quel sort sera réservé à l’enseignement de la philosophie devant des publics de plus en plus politisés par les urgences qu’ils vivent. Je ne parle pas ici de programmes. Le vrai programme qui nous est servi, c’est celui de l’article 1 de « La loi de confiance ». La phrase de Jean Zay nous revient aux oreilles : la politique doit rester à l’extérieur de la classe. Ce qui est juste quand celle-ci se trouve justement à l’extérieur de la classe, qu’il y a dehors une conflictualité politique réelle aujourd’hui fondamentalement niée et méprisée. Mais que se passe-t-il lorsque la classe de philosophie révèle des problèmes politiques qui ne sont plus posés dehors, qu’elle reste l’unique espace pour penser le conflictuel ? Tout cela est très problématique en effet. Nombreux sont les collègues de philosophie à observer cet étrange phénomène. Cette situation n’est pas insoluble mais elle réclame que l’institution fasse confiance à la probité des professeurs, à leur capacité de discernement ce que la loi de confiance vient saper. Enoncer la confiance, c’est déjà se défier. L’intérêt pour la chose publique domine, ce qui n’exclut pas la critique et la critique de la critique. Peut-être est-ce justement cette critique qui fait problème. Il me semblait pourtant qu’un esprit capable de critiquer le monde dans lequel il vit, d’articuler cette critique, est moins enclin à la violence qu’un autre. En voulant à tout pris dresser un corps d’enseignants dociles et aux ordres, le ministère public produit massivement des individus qui feront de l’indocilité anti étatique leur viatique et c’est un très mauvais calcul pour la République. Vraiment.

  • Dans un renversement en tous points sidérants, la philosophie culturelle est en passe de devenir l’opium du peuple, un enfumage inodore, incolore et sans saveur qui ne pose aucun problème pour les poser tous. Cette offre culturelle doit être comprise comme une fonction de dressage à l’usage des classes moyennes qui se piquent d’en être, une culture de distinction. Il est en ce sens essentiel que les professeurs de philosophie prennent conscience de la nature de l’adversité qu’ils trouvent en face : des faux amis qui sont de vrais ennemis. C’est aussi contre eux qu’il sont devenus une force politique à construire désormais.

 

 

 

L’intérêt de l’élève : le piège à cons du marché sans tête

L’intérêt de l’élève : le piège à cons du marché sans tête

 

  • Parmi le florilège de formules creuses que l’on peut lire sur les différents supports de la mise en réseau de l’opinion moyenne, celle-ci tient la corde : les correcteurs qui s’apprêtent à se mettre en grève le 2 juillet mèneraient là une action contraire à l’intérêt des élèves. Mais qu’est-ce que l’intérêt de l’élève ? S’élever peut-être, autrement dit sortir de l’école républicaine plus haut qu’il n’y est entré. Cet objectif étant fixé, il devrait exister une priorité entre : 1) avoir ses résultats de baccalauréat avec un jour de retard et 2) avoir un niveau d’instruction élevé. On mesure certainement le degré de dégénérescence des différents « acteurs scolaires » (on joue) à ce nouveau classement des priorités. Le vrai scandale est de ne pas avoir le bac à l’heure, ce qu’il y a dedans importe peu. Le psycho drame faux-cul qui consiste à pleurnicher pour un retard de publication des résultats masque aujourd’hui cette triste réalité : tout sera fait demain pour que l’élève s’élève de moins en moins dans l’école publique. Pourquoi diable devrait-il s’élever ? Vers quoi ? Son job ? Sa capacité à faire le clown à l’oral en fin d’année pour parfaire ses capacités à se vendre ?

 

  • L’intérêt de l’élève, c’est aujourd’hui l’intérêt du marché, non pas une relation à son être, inter-esse. Qui se préoccupe de son intérêt en ce sens quand il participe à des cours de langue à 36 ? Quand des salles de classe prévues pour 35 accueillent 36 élèves ? De sa santé mentale quand on lui demandera demain de rédiger, en première, une « interprétation philosophique » (dixit) d’un texte de Montaigne en une heure après six mois de cours ? Qu’on lui mentira par démagogie sur son niveau réel pour préserver des heures d’enseignements menacées par la concurrence des disciplines ? De sa dignité quand on offre à son écoute des individus à peine plus savants que lui ? De son esprit critique quand son avenir est craché par des algorithmes ? Cette farce sordide, reprise en chœur par les non pensants de la bouillie médiatique aux ordres, des idiots utiles qui flattent pour soumettre, des crétins qui se prennent pour des éducateurs, est à l’image de la médiocrité de nos valeurs dans des temps médiocres : un mantra  creux.

 

  • Le premier intérêt de l’élève, est-il besoin de le rappeler, pour pouvoir s’élever justement, avec ordre et discipline, deux valeurs sans lesquelles tout retombe au sol, est d’avoir en face de lui des professeurs compétents, formés, dépositaires d’un savoir. Si le savoir ne suffit pas, si le désir de transmettre est une qualité essentielle du métier, il est impossible de faire cours sans. C’est cela le premier respect que l’on doit à l’élève : lui délivrer un cours sérieux dans des conditions qui le permettent. Ces conditions sont institutionnelles. Un professeur aura beau démultiplier les stratégies pour maintenir éveillée l’attention de ses élèves si le cadre institutionnel dans lequel il exerce son métier lui savonne la planche, il échouera.

 

  • La réforme Blanquer, pour des raisons économiques, est un plan social maquillé avec cette formule creuse : l’intérêt de l’élève. Cela fonctionne d’autant mieux que la notion d’intérêt, du consommateur avant tout, tient lieu aujourd’hui de pierre philosophale, il est le super mot d’ordre du marché sans tête : où est ton intérêt cher élève ? Mais lequel ? Celui de s’élever réellement ou de chanter la carmagnole à l’heure dite avec un diplôme en carton pâte sans les formations complémentaires couteuses et le petit réseautage maison ? Ici, vous n’entendrez plus personne, les rats quittent le navire, les professeurs d’art de la parlotte tombent dans un étonnant mutisme et vous envoient les CRS avec l’aval d’une opinion bêlante qui ne se comprend pas – elle en est d’ailleurs structurellement incapable. C’est aussi pour cela que la dimension critique de l’enseignement de la philosophie a son mot à dire. L’intérêt de l’élève, c’est la moraline du marché, rien de plus. Certains professeurs, dépressifs de longue date, ânonnent : c’est l’intérêt de l’élève, l’intérêt de l’élève… A partir d’un certain degré d’impuissance et de renoncement, la folie fait droit.

Projet de programme de philosophie – texte à venir

Projet de programme de philosophie

 

Métaphysique
Le corps et l’esprit
Le désir
L’existence et le temps
L’idée de Dieu
Épistémologie
Le langage
Raison et vérité
Sciences et expérience (étude d’un concept scientifique pris au choix dans les sciences de la matière ou du vivant).
La technique ou Technique et technologie
Morale et politique
La liberté
L’État, le droit, la société
La justice
La responsabilité
Anthropologie
La nature et la culture
L’art
La religion
L’histoire

Le middle-aged man

Le middle-aged man

(Gustave Doré, Auto-portrait, vers 1880)

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  • La critique, sous sa forme graphique ou littéraire, est une école de l’échec. Réussir à être juste c’est échouer à être de son temps, dresser des constats sans solutions, livrer au public de vilaines apories. Plaire en douce mais déplaire au grand jour. Un art de l’impasse qui se doit de ne pas accuser trop vite ses détracteurs de façade. S’ils ne répondent pas, s’ils détournent d’une feinte courtoisie le regard, n’y voyez pas autre chose qu’une impuissance à figurer leur angoisse et à voir dans vos figures une grimace qu’ils se refusent à eux-mêmes. Ils le savent souvent : là où nous allons, il n’y a pas de programmes, aucune promesse, aucun salut, rien de « positif ». La question reste pourtant de savoir comment passer les décades symboliques de la vie humaine – 20, 30, 40, 50… – en conservant intacte cette tonalité affective, ce « ne pas en être ».

 

  • Dans quelle direction regarde le middle-aged man ? Le paradoxe se tient là, il est simple. Le brusque vieillissement moral est-il encore compatible avec la volonté juvénile de ne pas marcher dans la combine ? La patiente et besogneuse cartographie des médiocrités de l’homme, saisons après saisons, n’est pas sans incidence sur le vieillissement de l’âme et l’usure de la critique, ce fumet qui pimente. Pour ne pas sombrer dans la triste bouillie d’un progressisme pour jeunes niais et vieux barbons séniles, le middle-aged man doit conserver les restes d’une jeunesse qui s’éloigne en les agrémentant des épices aigres de la fuite du temps qu’il ressent désormais dans son corps.

 

  • Observons Gustave Doré à la quarantaine, lui qui eut très tôt le sentiment de vieillir prématurément, ce génie précoce. La perte de l’Alsace par la France, suite à la guerre, la terre maternelle de l’enfance, sera la cause chez lui d’un profond désarroi, d’une nouvelle mélancolie attestée par son crayon et ses biographes. Ainsi Jerrold en 1891 dans son Life of Gustave Doré : « He had become a middle-aged man. He had rached his « forty year »and he felt it as a burden suddently put upon his shoulders. The quarantaine had stuck in tones that smote as a glas funèbre upon his ears. » De quelle Alsace sommes-nous mélancoliques ? Par quels espoirs déçus de restauration sommes-nous encore animés ?

 

  • Les vieux flans et les jeunes endives n’auront pas raison de notre force, nous ne ferons pas partie non plus de la cohorte des suiveurs, mi cyniques mi résignés, qui défendent sans trop y croire la petite fonction sociale supposée compenser la perte de leur jeunesse. Nos conscrits, toujours prêts à épouser sottement les manies du temps, sont aujourd’hui les agents d’un ordre politique corrompu. Leur relativisme mollasse les rend inaptes aux jugements nets. Ceci explique en partie leur filandreuse docilité. Les plus instruits théorisent vaguement l’air du temps, les plus venteux soufflent dans des ballons roses et marchent contre les discriminations, histoire d’homogénéiser encore un peu la sauce. Tous sont pathétiques mais ignorent qu’il est sûrement possible de transmuer ce pathos en destin. L’imaginaire d’eux-mêmes, voilà de quoi ils sont privés, incapables de se dire autrement que sur le mode de la niaiserie et de l’identique. Défense de valeurs faibles, lessivées, stériles.

 

  • Le middle-aged man prend parfois la mesure de la misère d’être né dans un désert qu’il lui faut pourtant habiter, en propriétaire désormais. Respect. Entouré d’une grande faiblesse, d’une pauvreté d’âme branchée à des machines, il observe, à défaut de décroissance matérielle, celle des esprits. Oscillant entre la suffisance et le mépris, il barbote, un peu devant un peu derrière, prévoyant pour sa retraite à peine sorti de la jeunesse. Un sale temps pour lui. Pas de quoi soigner son auto-portrait, cheveux filasses et déjà grisonnants, l’œil vif et déjà lointain laisse poindre une toute première absence au monde.  Mais une absence combative. Philippe Kaenel, dans sa très bonne synthèse sur Le métier d’illustrateur, rappelle cette note de Gustave Doré contemporaine de l’auto-portrait en question : « Les oisifs croient toujours que nous nous fatiguons et s’étonnent de ne pas nous voir vieillir plus vite qu’eux. Ils se trompent fort. Je suis de ceux qui croient que le labeur le plus excessif, s’il est continu, use moins que l’ennui, l’intempérance ou la paresse. » (1) Au middle-aged man de choisir le contenu de son vieillissement et la forme de sa relation à l’époque.

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(1) Philippe Kaenel, Le métier d’illustrateur,  Genève, Droz, 2005, p. 478.