Les plaintifs de l’hétéronomie

Les plaintifs  de l’hétéronomie

(Marc Chagall, Moîse recevant les tables de lois de loi, 1960)

  • Naviguant à vue, depuis quelques semaines, sur les pages des différents sites syndicaux consacrées à la réforme du Lycée, je mesure à quel point les professeurs conspirent contre leur propre liberté. Que le gouvernement se rassure, aucun risque massif d’insubordination intellectuelle. C’est ainsi qu’une association parmi d’autres (ACIREPH), supposée représenter les professeurs de philosophie dans le secondaire, trouve bon de noter à propos de la réforme en cours : « Cette orientation répond à une exigence pédagogique fondamentale qui veut que les professeurs sachent ce qu’ils doivent enseigner, et que les élèves sachent ce qu’ils doivent apprendre. Nous rejoignons pleinement les observations de Madame la Présidente du Conseil Supérieur des Programmes sur ce point. » Il est donc supposé qu’actuellement les professeurs ne savent pas ce qu’ils enseignent exactement. A cela s’ajouterait l’ignorance des élèves sur ce qu’ils devraient apprendre. Le texte concerne l’enseignement de la philosophie, je le rappelle.

 

  • L’hétéronomie consiste à recevoir sa loi d’un autre, le contraire de l’autonomie ou de l’émancipation. Cadrer, border, flécher, ce lexique, courant dans les sciences de l’éducation, est en passe de devenir la doxa universelle de cette fameuse « exigence pédagogique ». Comprenons finement le problème. Sans remettre en question la nécessité d’un programme scolaire, et cela quelle que soit la matière enseignée (la philosophie n’a pas à faire exception à cette règle), il est légitime de s’interroger sur cette demande grandissante de cadrage, de bordage et de fléchage pédagogique. Comme si les professeurs de philosophie en terminale n’étaient pas capables par eux-mêmes de savoir, à partir d’un programme de notions, ce qu’ils avaient à enseigner. Comme si les élèves n’étaient pas capables par eux-mêmes de savoir, à partir de ce même programme, comment travailler. Restriction du nombre d’œuvres susceptibles d’être choisies par le professeur dans l’année, couplage des notions entre elles, couplages de couplages, détermination des contenus, parcours cadrés, fiches bordés, élémentaire fléché. Inquiétant de constater à quel point cette litanie de restrictions est portée depuis des années par les intéressés eux-mêmes, impatients de voir leur liberté pédagogique réduite au bénéfice d’une réussite intellectuelle fantasmée.

 

  • Au nom de l’évidence et du bon sens, d’un pragmatisme sans faille, les professeurs de philosophie, de démissions en démissions, finiront par perdre leur maîtrise. Non pas celle d’un magistère métaphysique, d’une autorité qui leur tomberait du ciel. Non, celle qui leur vient de la conscience d’une absence de maîtres, la découverte qu’il n’y a pas de tabernacles soustraits à la lutte pour la vérité. Chaque professeur de philosophie se doit de rejouer dans sa classe ce que les plus grands esprits ont pu jouer à travers les siècles « Et cette partie, note parfaitement Georges Gusdorf dans Pourquoi des professeurs, qu’ils ont jouée jusqu’au bout sans savoir qu’ils l’avaient gagnée ou perdue, il faut aujourd’hui la rejouer, chacun pour soi, dans une pareille incertitude. Tel est le débat de la maîtrise dont chacun est pour soi-même l’enjeu. » (1) Le terrain symbolique de ce jeu incertain est absolument fondamental, un terrain nécessairement ouvert et lui-même incertain. Concilier cette lutte ouverte avec un quelconque programme n’est pas chose facile. Pour cette raison, un programme notionnel a été choisi en philosophie par des hommes et des femmes aux antipodes des nouveaux plaintifs de la pédagogie cadrée, fléchée, bordée, un programme qui rend encore possible l’enseignement de  la philosophie.

 

  • La grande plainte de l’hétéronomie doit être comprise ainsi : nous ne voulons plus de la maîtrise, nous ne voulons plus être des maîtres, nous ne voulons plus risquer de gagner ou de perdre la partie, ce sont là des choses beaucoup trop pénibles. Après tout, nous sommes des fonctionnaires au service de l’Etat, pas des aventuriers. Que l’Etat tutélaire couple pour nous les notions, réduise la liste des auteurs, impose une oeuvre suivie, propose les thèmes et les têtes de chapitre de notre cours. Nous serons comme les élèves, nous saurons enfin ce qu’il faut savoir : l’élémentaire. Si nous sommes comme eux, ils seront comme nous et il n’y aura plus de risques. Nous pourrons finir en paix. 

 

  • L’exigence pédagogique fondamentale en philosophie n’est certainement pas de savoir ce qu’il faut apprendre (je ne fais ici que citer le texte) mais d’apprendre à désapprendre que les liens tissés par d’autres sont des vérités absolues. L’enseignement philosophique repose sur la possible déliaison de ce qui a été appris. Sous prétexte que les élèves manquent de culture élémentaire (il faudrait d’ailleurs s’entendre sur la nature exacte de ce manque), on assiste à une dénaturation radicale de ce qui faisait la spécificité de cet enseignement : une force critique sans laquelle aucune émancipation spirituelle et politique n’est envisageable.

 

  • Les plaintifs de l’hétéronomie ne veulent plus de la philosophie et de sa dimension critique, ils veulent de l’ordre pour se dispenser de risquer leur maîtrise en affrontant le risque de la pensée. Combien ont renoncé à risquer la pensée en se réfugiant derrière des tours de camelots ? Combien veulent encore être des maîtres ? Je ne parle pas ici des conditions d’enseignement qui rendent parfois, pour d’autres raisons que disciplinaire, cette maîtrise impossible mais du désir de prendre le risque de penser devant les élèves. Je crains  pour eux et leurs élèves que les plaintifs de l’hétéronomie, ceux-là mêmes qui supportent sans ciller les réformes en cours dans la matière, n’aient plus ce désir depuis longtemps. Adressons-nous aux autres.

 

 

 

Georges Gusdorf, Pourquoi des professeurs, Paris, Payot, 1963, p. 111.

Survivre au survivalisme

Survivre au survivalisme

  • La bouffonnerie la plus moderne, disons post modernissime, consiste à se pâmer en annonçant la fin du monde. De très nombreux ouvrages s’esbaudissent sur la collapsologie ou le survivalisme. Dans un style affligeant de pauvreté spirituelle, accumulant les preuves du désastre comme l’avare compte ses pièces d’or, les Nostradamus de la pâte à papier nous aurons prévenu : demain, le désastre. Préparez-vous. Etant donné que ces courageux prophètes ne s’en prennent pas, dans leurs harangues planétoïdes, à la faiblesse vitale de leur propre société mais à l’annihilation qui vient sous toutes les latitudes, ils échappent forcément à l’anathème « réac » ou à ses dérivés. Tu penses avec tes pieds ! On s’en fout, bientôt la fin du monde.

 

  • Survivre, voilà l’objectif annoncé. Survivre à tout prix, n’importe comment, à la sauvette, comme des cochenilles s’il le faut. Préparez sans tarder votre longue vie de zombies dépressifs en feuilletant des missels sur la collapsologie. Achetez, cols blancs et bourricots péri urbains, le dernier opus de survivalisme. Apprenez à bricoler à Rueil-Malmaison  une cahute en liège pour protéger le petit dernier au fin fond de l’Amazonie. Quel beau projet d’autonomie politique que voilà ! Le mot, en lui-même est déjà inquiétant : survivalisme. En un siècle, nous serons donc passés du vitalisme ou survivalisme. Curieux. Moderne, postmoderne. Vitaminé, survitaminé. Marché, hypermarché. Soldé, hypersoldé. Humain, post humain. La logique est évidente. Ce qui pourrait être en soi une définition de la modernité : les anciens bandaient, les modernes surbandent.

 

  • Rien de tel avec le survivalisme. Ici, la logique est rompue. Survitalisme aurait été nettement plus cohérent, promesse d’une vie plus intense, plus riche, plus féconde. Pour les sans âmes qui braient en english, plus speed, plus fun, plus sexy. Avec le survivalisme, le moderne semble étonnement débander. S’imposerait-il une castration de derrière minute ? Ou s’agit-il simplement d’une nouvelle distinction de classe  ? Il suffit de faire le tour des codes de ce nouveau marché pour comprendre que le public visé est très éloigné des logiques de survies. On se pâme sur le survivalisme quand toutes les conditions de la vie matérielle sont bien remplies. Un public de cadre sup raffole de ces petits frissons : mon crossover résisterait-il à la montée des eaux de la Garonne ? Les images sont soignées, réalité augmentée oblige. Mélange de béton et d’herbes folles, mangrove et télé péage.

 

  • Tout cela prêterait à sourire (ne nous en privons pas pour autant) si les effets de cette nouvelle doxa collapsistique étaient sans conséquence. Quelle attention porter encore aux pires bassesses du présent, aux manipulations mentales les plus insidieuses, aux malversations par les signes quand la survie est en jeu. Aux pires moment de la guerre, les hommes veulent réellement vivre ; aux pires moments de la paix, les hommes veulent fantasmatiquement survivre. Le survivivalisme est le fantasme d’un monde malade, une maladie auto immune qui ne peut affecter que des êtres qui quittent la vie faute de lui trouver une valeur satisfaisante. Ne sachant plus vivre en homme, le techno zombie s’invente une sorte de survie animale fantasmée. Depuis longtemps hors sol , il se met à flotter dans le temps : 2065, 2145, 2235. Ces amoncellements de livres et de productions apocalyptiques n’ont aucune fonction d’éveil, ils ne structurent pas l’esprit. Ils accentuent bien au contraire la déstructuration mentale nécessaire au fonctionnement du grand marché techno zombique. Au fond, sous une apparence de scientificité, ils relèvent de ce néo-obscurantisme contemporain qui se donne les atours de la rationalité. Le jour où tous les hommes ne penseront plus qu’à survivre, le problème de l’homme sera résolu.

L’imaginaire critique

L’imaginaire critique

 

(Carl Friedrich Lessing, Paysage montagneux : ruines dans une gorge, 1830)

  • Quelle que soit la chose visée, la conscience critique suppose l’évaluation d’une différence dans l’être, d’une hiérarchie entre le digne et l’indigne, la grâce et la disgrâce. La conscience critique est une forme de l’exil, un éloignement qui empêche de jouir sans reste de ce qui se présente comme une plénitude satisfaisante. Un écart qui nourrit indirectement le désir d’une autre intensité. Jean Baudrillard se disait gnostique sans pour autant donner à son rêve une réalité (encore moins virtuelle) qui viendrait gonfler l’hyper-réalisme ambiant qu’il cherchait justement à piéger de son ironie.

 

  • Mais de quel rêve s’agit-il ? Non pas le songe ou le sommeil de la raison, cette vie nocturne de l’esprit, inconsciente depuis que la psychanalyse en a fait un objet d’investigation, mais son rêve. Un rêve conscient. Yves Bonnefoy, dans L’imaginaire métaphysique, appelle imaginaire métaphysique, et que je distinguerais de l’imaginaire critique, le rêve diurne. Le rêve diurne ne s’installe pas dans l’irréel mais aspire à un plus réel, ce « réellement réel » dont parle Platon au sortir de sa caverne et qui amusera encore longtemps les petits penseurs nominalistes barbotant dans le bourbier souterrain. Ressentir le manque d’être est la première condition du rêve diurne. Non pas avoir plus mais être plus, être d’une autre consistance, d’une autre nature.

 

  • « Telle est donc, écrit Yves Bonnefoy, l’autre opération que l’imaginaire accomplit : elle ne nourrit pas seulement le désir d’avoir ce que l’on a pas, elle donne à rêver qu’on peut être comme on n’est pas. »(1) Il ajoute finement : « Dans le premier cas, on ne cherche pas plus loin que la chose à posséder, demandant à la représentation mentale la même sorte de réalité, et les mêmes satisfactions, que celles qui caractérisent la situation où l’on est. Dans le second, le désir d’être s’éveille, s’attache à la scène imaginée pour l’impression d’absolu qui la colore, demande moins le fruit, que la saveur de l’être dans le fruit. Naissent ainsi l’imagination et l’imaginaire métaphysiques, qui veulent que le monde que nous aimons soit autre tout en restant le même. » Le rêve diurne n’est donc pas une excroissance du rêve nocturne, un débordement qui contaminerait de sa quincaillerie merveilleuse ce qui est sous nos yeux mais un être rehaussé.

  • Hélas pour la bonne fois poétique de Yves, le rêve diurne a pris la forme d’un cauchemar autrement plus inquiétant que ceux du peintre Füssli. La question de savoir comment s’opère le rehaussement de l’être ne fait pas véritablement sens dans L’imaginaire métaphysique. La réponse y est évidente : seule la poésie peut accomplir l’examen de l’imaginaire métaphysique, seule la poésie peut témoigner de la simplicité de l’existence tout en nous faisant désirer la saveur de l’être. Mais Yves Bonnefoy peut-il mesurer l’ampleur de la catastrophe quand les mots dont il use, en compagnie de Rimbaud, pour « changer la vie » sont devenus les slogans d’un programme d’hyper-réalisation sans limite. Un programme qui engloutit tout imaginaire d’affirmation dans une forme inédite de normalisation par saturation de réalité (virtuelle, augmentée, 3D etc.)

 

  • Il n’est pas un rêve diurne qui n’ait son équivalent en simulation, clonage, duplication, modélisation, hyper-réalisation. Cette prise de pouvoir, armée de techniques, lamine progressivement les résistances poétiques en nous enfermant mentalement dans son horizon de contrôle. C’est pourquoi nous en sommes au point où nous devons retourner la peau de l’imaginaire métaphysique : non pas rêver d’être comme on n’est pas, mais rêver de ne pas être comme on nous réalise chaque jour un peu plus. L’imaginaire critique, il s’agit de cela, au grand damne des technos du clash qui veulent des identités auxquelles s’accrocher, fait le vide. « Une loi émerge avec ces questions : faute de vide, l’imaginaire disparaît. C’est sans doute pourquoi on n’a jamais tant produit et jamais moins créé. » (2)

 

  • Faire le vide, non pas pour retrouver un être rehaussé mais pour désosser la gangue d’hyper-réalité qui nous assiège. Les dindons de l’hyper farce peinent à comprendre que cet imaginaire là ne veut rien, qu’il n’a rien à offrir, aucune promesse à vendre aux meilleurs prix des meilleures ventes du mois. Quand il y a trop de tout (d’idées, de débats, de projets, d’utopies, d’information, d’actualité, d’artistes, d’imagination au pouvoir, de présidents philosophes, de romanciers bourrés de talent, « bourrés » c’est important), il ne reste plus qu’à tout vaporiser. Ce qu’il nous reste de poésie dépend de notre capacité ou de notre impuissance à bousiller avec gaieté. Bousiller la joie au cœur et le trait au fusil. Saloper les projets de réalisation qui veulent « voir le jour ». Dégueulasser poétiquement les mulets postmodernes qui les portent. Les humilier avec grâce et un petit talent de saltimbanque.  Leur chier dessus dans l’élégance du style et la recherche du mot juste. Au fond, poursuivre le travail de tous les gnostiques qui n’en veulent pas.

 

  • L’imaginaire critique est en état de coma dépassé ? C’est un fait. Cela dit, écrire que l’on dépasse le coma n’est pas donné au premier venu, à la bleusaille qui se pique hâtivement de remettre en question le méchant monde en gobant des graines et en manifestant contre le steak tartare. Ecarter les niaiseries qui ont fait tant de mal à l’esprit de contestation. Retrouver une forme de violence imaginaire qui nous immunisera demain des violences hyper-réelles car hyper-simulées dans une équivalence morbide entre la réalité virtuelle et la virtualisation du réel. Répondre à cette violence qui nous expulse du monde. Poétiser en ayant le sens de la ruine.

………….

(1) Yves Bonnefoy, L’imaginaire métaphysique, Paris, Seuil, 2006, p. 19

(2) Annie Le Brun, Les châteaux de la subversion, Paris, J.J. Pauvert, 1982, p. 21.

 

Il y a néant et néant

Il y a néant et néant

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(Araignée souriante, Odilon Redon, 1881)

  • Qu’on ne se méprenne pas sur l’idée de néant. Jean-Paul Sartre, dans L’imaginaire, fait de la néantisation du monde une condition préalable à la création d’irréel. L’imagination n’est pas une augmentation 3D de la réalité, une amplification de ce qui est déjà partout et qui empoisse sur les écrans de la saturation intégrale. Nous devenons, à pas forcés, incapables de nous déprendre du monde. Aucune imagination n’est possible sans une négation radicale de ce qui est, sans une capacité à créer une zone dépressionnaire dans l’amoncellement asphyxiant des figures de la positivité. Que les zombies adaptés qui n’ont pas encore compris ce qu’était, en son essence, l’activité critique regardent en boucle une publicité Uber, un spot musical mondialiste ou se repasse ad nauseam le clip de campagne d’Emmanuel Macron, le « philosophe en politique ». Soyons clairs et explicites : notre liberté est en jeu, celle de pouvoir anéantir ces monstres d’hyper positivité, de leur résister au moins. A défaut ? Nous crèverons. Une mort design par engluement dans « l’en soi » aurait dit Sartre dans son lexique, une mort par incapacité de faire le vide autrement. Les corps auront beau vivre cent ans, avec des réductions fiscales pour les uns et des hausses d’impôt pour les autres, « le logiciel », « l’ADN » du fric pour tous, notre conscience s’évanouira. De loin, les hommes pucés seront toujours là mais ils auront perdu la capacité de « néantir dans l’être » (1) Immergés dans des univers d’hyper perception, ils confondront désormais l’imaginaire et la production ininterrompue de positivités rentables.
  • Roland Barthes disait prendre un plaisir retors aux « produits endoxaux » [ceux de l’opinion] à condition qu’on lui tende « un peu de discours détergent » au sortir du bain. Il imaginait ce contre poison à partir d’un souvenir d’enfance. « Adolescent, je me baignai un jour à Malo-les-Bains, dans une mer froide, infestée de méduses ; il était si courant d’en sortir couvert de brûlures et de cloques que la tenancière des cabines vous tendait flegmatiquement un litre d’eau de Javel au sortir du bain. » (2) Le travail imaginaire rejoint chez lui l’idée afin de déprimer les englués de cette triste gelée. Les déprimer sans reste en créant une sorte de vortex critique qui aspire à peu près tout. Bien sûr, les résignés crient déjà au délire, incapables de signifier ce qui est partout sous leurs yeux, impuissants à symboliser quoi que ce soit autrement que sur le mode mimétique de la duplication stérile. Il est décisif d’observer leurs réactions, de jauger la force de l’imaginaire qu’ils nous offrent en retour, qu’on le tâte un peu, qu’on le soupèse pour voir.
  • La question imaginaire par excellence – qui n’est pas sans conséquences politiques – est de savoir ce que nous faisons de ce rien. Gilles Lipovetsky a eu tort de parler avec succès d’une ère du vide (3). Nous sommes plutôt dans l’incapacité de faire le vide autrement que sous une forme positive. S’il est juste de dire que les nouveaux maîtres font le vide, il est aussi exact d’affirmer qu’il n’en font rien. Il font le vide en dissuadant les hommes, sous couvert de pragmatisme, d’efficacité, de rentabilité, non j’ai bien mieux, de « chômage de masse », d’en faire quelque chose d’autre. Au fond, ils ont le néant oppressif quand nous imaginons un néant créateur. Pire encore, un néant répressif qui ne supporte pas de se voir concurrencé sur son propre terrain. Ils raffolent des faiseurs de nouveaux projets, des initiatives citoyennes en tous genres, des nouveaux médias, des bonnes volontés. Ils gonflent leur rien avec cette positivité grandissante. Même Pierre Desproges, pour le plus grand malheur de sa sœur, est devenu tendance chez les hyper creux du plein. C’est dire.
  • En cela, la critique et son vortex, comme la bouteille de Javel de Roland Barthes, ne sont pas de nouvelles offres sur le marché – qui, au sens littéral, en dégueule. Il faudrait plutôt aller chercher du côté de l’incantation, de la magie, de la mystique. Peut-on encore défier le vide sans en rajouter ? Voilà une bonne question, difficile à traiter cela dit. Insoluble ? Peut-être. Mais avons-nous le choix ? Pouvons-nous faire l’économie d’un tel affrontement avec les spadassins du néant répressif ? J’en doute. Notre santé mentale est en jeu mes amis, notre équilibre psychique et nos joies à venir. Les forces de l’argent ? Nous sommes d’accord. Le cynisme des maîtres ? On vous suit. Le pouvoir des puissants ? Oui, toujours avec vous. Mais derrière ce barnum, propice aux grandes tautologies, il y a l’imaginaire. Comment l’homme se pense-t-il ? Quelle conscience a-t-il de lui ? Quelle alchimie symbolique le fait tenir debout ? Les combats économiques – redistribution des richesses, équité de l’impôt, niches fiscales et j’en passe – risquent très vite de se rabattre sur des tourniquets sans dehors. Ils gonflent aussi le plein et font le vide. A moins qu’ils ne fassent droit à une autre conquête : celle qui nous oblige à différencier en nous la qualité de nos néants.

………….

(1) Jean-Paul Sartre, L’Etre et le Néant, Paris, Gallimard, 1942.

(2) Roland Barthes, Barthes par Barthes, Paris, Seuil, 1975, « Méduse », p. 126.

(3) Gilles Lipovetsky, L’ère du vide, Essai sur l’individualisme contemporain, Paris, Galimard, 1983.

Mort à la tragédie

Mort à la tragédie

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  • Vivre, c’est accepter de tout perdre : essence de la tragédie. Un mystère subsiste dans cette histoire d’Empire du Bien ou de moindre Mal, dans ce règne sans partage de positivité et d’éviction du négatif. Comme si l’homme des sociétés de simulation avancée, les nôtres,  avait pris une décision métaphysique, une décision sur lui-même, sur sa propre réalité. Une décision étrange car il est incapable de dire quand et pourquoi, dans quel matin blafard il a décidé de s’accrocher au moindre être. Il ne le sait pas lui-même, il ne veut plus le savoir. Ne le démoralisez pas, ne le jugez pas, laissez le faire sa nuit en toute inconscience. C’est déjà suffisamment dur pour ne pas en rajouter. Le fardeau serait bien trop lourd : toute une vie de post-logique, de post-critique, de post-politique, de post-humain à porter avec la conscience aiguë d’avoir tout perdu – logique, critique, politique, humanité. Les simulacres sont acceptables à condition de n’être confrontés qu’à eux-mêmes. Cela suppose que la perte de réalité qu’ils accompagnent soit aussi un gain, un gain colossal pour tous, un gain messianique, notre salut : la mort de la tragédie. Si la vie tragique accepte de tout perdre, la mort algorithmique refuse de perdre quoi que ce soit.

 

  • Quelque chose en nous est en train de mourir, d’une mort mauvaise, une mort par exténuation, prolifération virale et hyper positivité. Une mort sans agonie ; une mort de l’agonie. La recherche par l’homme d’une grande délivrance n’est pas une quête inédite mais les solutions trouvées dans les machines n’ont pas d’égal dans l’histoire humaine. De quel mal souffrent ceux qui luttent contre la mort algorithmique de la positivité intégrale, qu’est-ce qui les ronge, que cherchent-t-ils à révéler sans pouvoir être pleinement compris ? Non pas la mort algorithmique en elle-même, elle sera fatale. Une partie de l’humanité (la limite intrinsèque de nos ressources énergétiques délimitera sa taille) parviendra à s’abolir elle-même, à ne plus porter son pesant fardeau. Ce qui angoisse les critiques de la mort algorithmique nous le lisons déjà dans La mort d’Ivan Illitch de Léon Tolstoï. Le jeune moujik qui le saigne est le seul à mettre le doigt sur le mal qui ronge Ivan Illitch, le mensonge autour de l’imminence de sa mort : « Il souffrait de ce qu’on ne voulût pas admettre ce que tous voyaient fort bien, ainsi que lui-même, de ce qu’on mentît en l’obligeant lui-même de prendre part à cette tromperie. Ce mensonge qu’on commettait à son sujet ; la veille de sa mort, ce mensonge qui rabaissait l’acte formidable et solennel de sa mort au niveau de leur vie sociale, était atrocement pénible à Ivan Ilitch. » La conscience de ne pas pouvoir être à la hauteur d’une disparition, la sienne en l’occurrence, est une idée autrement plus sérieuse et angoissante que la ridicule illusion de croire y échapper.

 

  • La mort de la tragédie que nous sommes en train de vivre, littéralement engloutis sous les réseaux de l’insignifiance, les flux numériques du clonage intégral et de la simulation de tout (politique, critique, philosophie etc.) pourrait être encore un sujet de littérature, de création, le moyen au plus haut point stimulant d’un ultime dépassement. Une puissante force de vie si nous étions capables d’être à la hauteur de ce qui nous arrive. Hélas, comme Ivan Illitch en son temps, nous voilà coincés entre les geignards (c’était mieux hier) et les ballons sondes (en marche vers demain). Les uns nous assomment, les autres nous anesthésient. A tous, Ivan Ilitch lance, face au mur, un dernier « laissez-moi mourir en paix ! » Il ne les critique pas pour s’en sortir, pour trouver une solution à son agonie mais pour être à la hauteur de cet acte formidable qu’est sa mort imminente. Il chasse comme de vilaines mouches ceux qui veulent lui voler sa mort, la rabattre sur une quotidienneté, en faire une suite logique de l’ordre des choses pour justement mieux passer à autre chose.

 

  • Les critiques d’un temps, habiles ou malhabiles, obsédés par le non, sont des agonisants qui ne veulent pas s’ignorer. Ils cherchent à être à la hauteur en faisant quelque chose de leur sortie. Ils écrivent la seule tragédie qui vaille, la leur, quand une kyrielle d’insignifiants comiques cherchent à les divertir, à les détourner dans de vaines convenances. Nous sommes en train de rapetisser, l’homme rapetisse de toute part mais silence, ne dites rien, faites comme les autres, ne criez pas trop fort. Philippe Ariès, dans son excellent livre Essais sur l’histoire de la mort en Occident parle à propos de la mort d’Ivan Ilitch de « l’embarrassingly graceless dying, dont Glaser et Strauss nous disent qu’elle est redoutée par les équipes soignantes des hôpitaux. » (1) Un essai sur l’histoire du simulacre en Occident arriverait sûrement à la même conclusion. L’embarrassingly graceless critical est redouté par les thanatopracteurs du spectacle. Critiquer le simulacre oui, mais avec convenance, dans des formes point trop violentes. Ayez le bon goût de cacher cette mort algorithmique qui nous concerne tous, cette mort à la tragédie.

……

Philippe Ariès, Essais sur la mort en Occident du moyen âge à nos jours, Paris, Seuil, 1975, p. 206.

Dites racisme et vous verrez

Dites racisme et vous verrez

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L’usage du terme « racisme » a une fonction : se faire des copains à peu de frais.

Dites « racisme d’Etat » et vous verrez accourir toute une flopée de pleurnicheurs professionnels qui demanderont à l’Etat ce qu’il ne sont pas prêts de lui rendre.

Dites « racisme anti-blancs » et vous verrez se masser des grappes de ras du bol justifiant leur abrutissante sottise sur le dos de « l’homme noir ».

Dites « racisme anti-noirs » et vous verrez se masser des grappes de ras du bol justifiant leur sottise abrutissante sur le dos de « l’homme blanc ».

Dites « racisme islamophobe » et vous verrez la trique de Ramadan  à l’Hôtel de Crillon.

Dites « racisme antisémite » et vous verrez le vit de Bernard-Henri à l’hôtel du Ritz.

Dites « racisme anti-chrétiens » et vous verrez débarquer le poulailler rosaillon  tradi de la kermesse dominicale, crêpes comprises.

Dites « racisme anti-musulmans » et vous verrez débarquer les renards du double discours, cornes de gazelles comprises.

Dites « racisme anti-juifs » et vous verrez débarquer les bergers du peuple élu, challah comprises.

Dites « racisme anti-France » et vous verrez les quads des plus grossières andouilles tricolores vous attendre en vrombissant du pot à l’heure de la chasse.

Dites « racisme anti-homosexuels » et vous verrez défiler les saintes plumes dans le cul de la fierté multicolore.

Dites « racisme anti-provinciaux » et vous verrez de près les représentants de commerce des plus infimes crottins régionalistes.

Dites « racisme anti-parisiens » et vous verrez l’étendue de vanité qui se ballade fièrement en vélib les jours de pic de pollution de Paris est une fête.

Dites « racisme anti-femmes » et vous verrez Laure Adler à la matinale d’Inter vous décrire le drame de se faire mater les fesses à 67 ans.

Dites « racisme anti-hommes » et vous verrez Alain Soral sur son canapé rouge faire son beurre de dissident en causant des pétasses flippées de gauche et des fiotasses soumises.

Dites « racisme anti-animaux » et vous verrez des mammifères peints en rouge jouer les taureaux morts un samedi après-midi dans la grande rue des commerces.

Dites « racisme anti-antiracisme » (ou l’inverse) et admirez la vue.

Le bon bourgeois Plenel

Le bon bourgeois Plenel

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  • Edwy Plenel est un bon bourgeois, bien au chaud. Quand je l’ai croisé à Paris, en face du cinéma MK2 odéon, il avait un beau manteau et de belles chaussures. Comme beaucoup de ses collègues, Edwy Plenel s’estime, se pense important. C’est « quelqu’un » aurait dit ma grand-mère jurassienne et un peu anarchiste. Quand il écrit, quand il fait la leçon – les deux choses se confondent chez ceux qui ne doutent pas – Edwy Plenel, comme tous les bons bourgeois, nous enseigne l’ordre du monde. Dans ce monde, il y  a des musulmans, des misérables, des dominés et des dominants comme il y a des nuages dans le ciel et des bons restaurants à Paris. La stabilité de ce monde immuable est une garantie pour le bon bourgeois.

 

  • Le bon bourgeois peut être de gauche ou de droite, là n’est pas la question. Ce n’est pas à son vote qu’on le reconnaît. D’ailleurs il peut aussi voter au centre ou ne pas voter du tout car l’offre politique n’est pas toujours satisfaisante pour son fin palais. Le bon bourgeois est celui qui déteste par dessus tout être tourné en dérision. Sa citation préférée ? Spinoza, Ethique, partie III. Ayez le bon goût, avec Edwy Plenel, de vous démarquer de « ceux qui aiment mieux prendre en haine ou en dérision les affects et les actions des hommes que de les comprendre. » (1) C’est que le bon bourgeois, et la chose ne date pas de la semaine dernière, se proclame libéral philosophiquement à condition que cette liberté ne viennent pas chier sur ces belles bottes et sur son beau manteau.

 

  • Regardez-le admonester durement les puissants de ce monde tout en paraissant dans le monde. Admirez sa dureté face aux « intérêts économiquement dominants mais socialement minoritaires. » (2) Ecoutez le promouvoir la culture démocratique avec son beau manteau de bon bourgeois : « le libéralisme économique s’accomode souvent d’un libéralisme politique, valorisant la personnalisation, l’autoritarisme et le verticalisme du pouvoir au détriment d’une authentique culture démocratique qui suppose des contre-pouvoirs forts, écoutés et respectés. » (3) Comprenez bien que les contre-pouvoirs en question se prendront très au sérieux. Ils doivent être  « forts », « écoutés » et « respectés ». Qu’il parle de ses pauvres, de ses dominés ou de ses musulmans, le bon bourgeois tient son idéal mondain : force, écoute et respect.

 

  • Dans une démocratie, puisque le bon bourgeois Plenel tient par-dessus tout à ce mot, les contre-pouvoirs n’attendent pas l’autorisation des cuistres pour se faire entendre. Ils n’ont pas besoin de parler au nom des autres pour s’exprimer : « pour les musulmans », « pour les opprimés », « pour les dominés »… Ils cherchent au contraire à desserrer les étreintes des pouvoirs qui ont toujours intérêt à parler au nom des autres pour se faire valoir. Comme si le bon bourgeois Plenel ne cultivait pas la personnalisation, l’autoritarisme et le verticalisme. Quelle grosse bouffonnerie que voilà. Ce que ne supportent pas les bons bourgeois du siècle, de droite, de gauche, du centre si l’heure vous appelle, ce sont des usages de la liberté qui pourraient, par inadvertance, chier sur leurs bottes et leurs beaux manteaux de bons bourgeois. Le commerçant de Paris, le boutiquier du monde, ne vit pas de peu. La haine et la dérision, quelle faute de goût pour lui. Il n’y a que les malotrus, les mal éduqués pour ne pas maîtriser ces mauvais affects. Dans son univers, au bras de sa rombière, le bon bourgeois regarde le ciel étoilé du social au-dessus de sa tête.  – « Regarde chérie, l’étoile musulmane. Oh, quel beau ciel ce soir, tu ne trouves pas ? »

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(1) Ethique, Spinoza, partie III, cité par Edwy Plenel, Préface, Macron & Co, Enquête sur le nouveau président de la République.

(2) Edwy Plenel, op. cit.

(3) Toujours du même.

 

 

 

 

 

A propos de la merde cybernétique dépolitisée acritique et hyper pragmatique qui vient

A propos de la merde cybernétique dépolitisée acritique et hyper pragmatique qui vient

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  • Les adaptés du nouveau monde acceptent de vivre dans une merde cybernétique dépolitisée acritique et hyper pragmatique. C’est leur choix. Le nôtre est, anthropologiquement parlant, plus exigeant. Il se trouve que les deux ne sont pas compossibles dirait Leibniz. Bien sûr, on rêverait tous d’un monde dans lequel le choix des uns n’interfèrerait pas sur celui des autres. Ceci est ton monde, écrit Nietzsche, le seul, le tien, l’unique. Dans ce monde, présenté faussement comme un univers de choix multiples, le ratatinement de l’homme n’est pas une option parmi d’autres, plutôt une condition de l’illusion du choix libéral. Seul l’homme rétréci peut imaginer que la merde cybernétique dépolitisée acritique et hyper pragmatique n’a pas d’incidence sur les capacités qu’il aura demain d’y résister.

    Contrairement à ce qu’elle affirme, en nous dépliant par le menu la nécessité de laisser faire le marché, la conscience libérale assure la promotion constante et interventionniste, avec des moyens démesurés relativement à ceux de la conscience critique, du renouveau, de la transformation, du changement. C’est elle qui attaque quotidiennement l’homme tel qu’il est pour le transformer en un homme tel qu’il devra être. C’est encore elle qui accuse ceux qui ne veulent pas de sa merde cybernétique dépolitisée acritique et hyper pragmatique de passéisme, d’inertie et de sclérose. Sous la mise en scène d’une fausse liberté de choix, la conscience libérale exerce ainsi une véritable tyrannie des esprits qu’elle camoufle derrière la promotion d’une action politique efficace et axiologiquement neutre, au-delà des « clivages partisans ». Cette tyrannie des esprits est d’autant plus violente et prescriptive qu’elle passe, en générale, en contrebande.

    C’est aussi pour cette raison que la conscience libérale tolère beaucoup mieux les critiques de type économiques – dont elle réfutera évidemment l’irréalisme – que celles qui investissent le terrain symbolique de l’anthropologie politique. Ce qui part de l’économie y retourne, dans une circularité qui n’a aucune chance de se transformer en force révolutionnaire. Par contre, celui qui pointe, avec une certaine constance, les logiques de démolition (intellectuelle, spirituelle, valorielle) devra rester inaudible. Son travail est incompatible avec la fausse pluralité du choix libéral et son entreprise de ratatinement de l’homme. La conscience libérale à la manœuvre s’accommode fort bien d’un monde où la conscience humaine sera réduite à sa plus simple expression : un abrutissement cognitif docile vaguement irritable sur des causes insignifiantes.

    Il va de soi qu’il sera nécessaire d’embaucher massivement des cadres culturels d’encadrement dont la tâche sera de faire accroire que rien ne change, qu’il y a encore de la pensée, de l’esprit et de la finesse, contrairement à ce que grognent les esprits chagrins et rétrogrades. Il va de soi aussi qu’ils tiendront un discours lui-même acritique politiquement à destination d’une petite élite culturelle qui surnagera sur un océan de médiocrité (en ayant, cela va sans dire, le moins de contact possible avec lui). A intervalles réguliers, un insipide spectacle de moralisation de la vie publique sera offert à une masse anémiée, satisfaite d’exercer un feint contrôle sur ce qui lui échappe radicalement. Dans ce monde, certains individus, pris en étau entre les conséquences de l’épandage de merde cybernétique dépolitisée acritique hyper adaptée et le cynisme des maîtres qui l’exploitent au mieux, exprimeront  leur colère en ayant encore à l’esprit une certaine idée de l’homme. L’effacement générationnel de cette idée signera la fin de leur combat. En attendant, ils cognent.

Contre la criticophobie – La fabrique du musulman (Nedjib Sidi Moussa)

La fabrique du musulman – Contre la criticophobie

(Nedjib Sidi Moussa)

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  • La question que l’on se posera, en refermant l’essai pertinent de Nedjib Sidi Moussa, est faussement simple : qui a intérêt à racialiser la question sociale ? Avec elle, d’autres s’accumulent dans un chapelet profane : qui tire profit de la nouvelle promotion du concept de « race » ?  qui se gave sur le dos de ceux que l’on enferme dans des déterminations ethnico-religieuses ? qui met régulièrement en scène le grand barnum racisme / antiracisme pour faire son beurre ? Qu’il s’agisse de se lancer dans de pesantes tirades sur les menaces structurelles que l’Islam ferait peser sur la République française ou de prendre la défense du musulman fantasmé, il est essentiel de savoir qui fabrique le musulman et dans quel but.

 

  • Un rappel historique. Lorsqu’en 2006 un procès est intenté contre Charlie Hebdo (et non contre L’Express ou France soir qui avaient également publié les caricatures de Mahomet dont la fameuse caricature du danois Kurt Westergaard (2005), le prophète de l’islam affublé d’une bombe en guise de turban), La ligue islamique mondiale, émanation du régime saoudien, s’est jointe à la Mosquée de Paris dans la plainte. Ce procès politique, voulu aussi par Jacques Chirac (l’avocat de l’accusation n’était autre d’ailleurs que son avocat personnel, Francis Szpiner) avait une fonction : donner des gages aux pays du Golfe à qui la France vendait (elle n’a pas cessé depuis, que les flippés de la croissance économique se rassurent) des mirages fabriqués par un dénommé Dassault, à l’époque propriétaire de l’Express. Denis Jeambar, alors rédacteur en chef de L’Express, expliquera au procès avoir eu une discussion téléphonique avec Serge Dassault la veille de la parution du journal avec les fameuses caricatures de Mahomet. Opposé à la publication des caricatures, Dassault s’inquiétait pour son commerce et sa prochaine visite, en compagnie de Jacques Chirac, aux Emirats. Islamophile ? Serge Dassault. Islamophobe Denis Jeambar ? Ces contes pour enfants, particulièrement prisés par la presse nationale et son spectacle de l’islam, permettent de passer sous silence les logiques réelles qui gouvernent aujourd’hui le monde dans un cynisme absolu.

 

  • Parmi ces logiques, le prétexte de la défense des musulmans de France contre les méchantes caricatures d’un journal satirique. Afin de masquer les intérêts réels du marché mondial au sein duquel les différences de vue sont inexistantes (Lafarge et Daesh pour l’exemple), il est utile de monter les prolos les uns contre les autres. Entre la ligue islamique mondiale – l’idéologie des marchands de pétrole – et le droit de l’homisme mondial – l’idéologie des marchands d’armes – l’entente est bonne.  Les milliardaires saoudiens ont d’ailleurs d’autres choses à faire de leur chibre religieux, aux derniers étages des hôtels de luxe parisiens, que lire Charlie Hebdo. Quant aux marchands d’armes, ils n’ont pas plus de rapport aux arguties sur les fines limites de la satire que je n’en ai à leurs rombières poudrées ou à leurs putes juvéniles. Ainsi va le monde.

 

  • Dans ce monde justement, la presse nationale française, en 2007, ne fera aucun cas du témoignage de Denis Jeambar (qui quittera d’ailleurs L’Express suite à cette affaire de caricatures) mais accordera d’innombrables colonnes au racisme de l’antiracisme ou à l’antiracisme raciste ou les deux à la fois tant la chose est à ce point abrutissante de sottise qu’elle anéantira toute capacité de distinction intellectuelle. C’est justement à cela que résiste Nedjib Sidi Moussa dans son livre, une saine résistance à la criticophobie. La racialisation des questions sociales permet de saper les forces de résistance au cynisme mondialisé des maitres. Elle relève bien d’une stratégie de pouvoir et d’une logique de dépolitisation massive en accord avec le spectacle généralisé. Il suffit pour s’en convaincre de jeter un œil (un seul suffit) sur les aboiements médiatiques qui tiennent lieu de « débats » sur le sujet. Peu de chance, dans un tel vacarme, que les analyses de Nedjib Sidi Moussa soient audibles – ce qui, en passant, arrange aussi bien les fonctionnaires du spectacle anti-raciste et décolonial que les rentiers anti-raciste et identitaire du spectacle.

 

  • La fabrique du musulman, pour reprendre sa bonne formule, est mondiale. Tout comme la fabrique du démocrate ou du citoyen de ce même monde. « L’extrême confusion de nos contemporains, écrit-il à la fin de son livre, gavés de publireportages et d’infodivertissement, doit beaucoup à la liquidation programmée de toute espèce de conscience historique [j’aoute critique]. Laminée par un présentisme omniprésent, celle-ci est remplacée par « une guerre des mémoires » où des héritiers proclamés prétendent assumer en bloc les actes de leur prédécesseurs. » Avec la mélanine en juge de paix. Il n’y a aucune raison d’être optimiste. Le « Musulman » est beaucoup plus utile pour le commerce du pétrole et des rafales que l’ouvrier immigré politisé qui en chie en montant des palettes à Cenon ou des stades au Qatar. Le « Musulman » qui s’excite sur un petit dessin est nettement plus docile que le français d’origine maghrébine qui gueule contre la politique sociale de sa ville. Mais la réciproque est aussi vraie. Ce qui fait du « Musulman » fabriqué le partenaire du démocrate tolérant et abruti par le spectacle de l’insignifiance. Le démocrate tolérant n’a aucune conscience historique, ne sait pas d’où il vient et vote là où on lui dit de voter. Le bachelor mimétique de l’heure fera l’affaire. Elève de Ricoeur ? Quel raffinement, quelle beauté. Les deux fonctionnent de concert, laissant en paix les intérêts réels d’une exploitation économique qui se fait dans leur dos. Tous deux bouffent de la merde, respirent un air vicié, fréquentent une école publique au rabais, consomment. Et c’est bien là l’essentiel. Si en plus, cherry on the liberal cake, ils peuvent se cracher dessus en écoutant BFMTV, c’est encore mieux.

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Nedjib Sidi Moussa, La fabrique du musulman, Essai sur la confessionnalisation et la racialisation de la question sociale,  Libertalia, 2017.