Le Gorafi ou comment rentabiliser l’insignifiance

Le Gorafi ou comment rentabiliser l’insignifiance

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  • Avec ses 700000 abonnés en ligne, le Gorafi est un poids lourd du vide. Alors que la moralisation de la vie politique avance à grands renforts de slogans, il est de première nécessité d’imposer dans les esprits la promotion massive de toutes les falsifications spectaculaires. Le Gorafi contribue à l’épandage subventionné de messages post-logiques insignifiants et par principe immunisés contre la critique. Perché. A perchépolis justement, le langage ne permet plus de nommer ce qui est mais d’inhiber toute forme de discours signifiant. Invités sur France Inter, les rédacteurs du Gorafi font partie de ce que Guy Debord appelait la critique intégrée. Double intérêt : divertir les masses et inhiber leurs résidus par un surcroît de bouillie. Parmi les hauts faits d’insubordination, à propos de Christophe Barbier, perruche libérale  et tuteur du bon peuple, le Gorafi fait ainsi état de la démission de son écharpe. L’intéressé aurait répondu « avec humour ». Nous voilà rassurés, Barbier n’est pas rasant. Tout est en place, tout sauf Cuba, roulez Mickey.
  • La post-logique n’a que faire de toutes ses raisons, n’a que faire des analyses critiques. Pour elle, politique et morale ne sont que des prétextes utiles pour recouvrir ses nouvelles formes de falsification idéologique. Idéologique au sens d’un renversement complet du vrai et du faux afin d’imposer un indiscutable état de fait. La post-logique, si elle détruit les capacités de raisonnement en imposant un ordre soustrait à toute réflexion, n’est pourtant pas dénuée de visées économiques : la promotion du dérisoire est rentable. la preuve, les éditions Flammarion sont de sortie. Le Gorafi fait partie de ces organes de médiatisations perchés, acritiques, inodores, incolores et sympas, aux mains du nouvel homo comicus (1). Repris, cité, retweeté, recopié massivement, il normalise l’insignifiance. Aucun complot là-dedans. Une simple convergence entre l’imaginaire des sujets et la volonté des dirigeants. Harmonie préétablie entre la post-logique et le post-politique, le Gorafi est un symptôme de notre temps. Sous couvert d’humour décalé, une acceptation bon ton s’affiche. Inutile de renvoyer cette entreprise de démolition au néant qui l’a vu naître, il suffit simplement de former des esprits immunisés contre l’insignifiance.

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François L’Yvonnet, Homo comicus ou l’intégrisme de la rigolade, Paris, Mille et une nuits, 2012.

Gloire aux thanatiques

Gloire aux  thanatiques

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James Ensor, Les Péchés capitaux dominés par la mort, frontispice, 1903, eau-forte colorée à la main

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« Ne chantez pas la Mort, c’est un sujet morbide.

Le mot seul jette un froid, aussitôt qu’il est dit.

Les gens du « show-business » vous prédiront le « bide » «  (1)

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  • Seule la pensée de la mort a cette maléfique vertu de réunir les opposés plus sûrement que les drapeaux. Inutile de courir les assemblées, de feindre la dissidence ou le renouvellement des tribunes, de grimacer un consensus, de faire miroiter une belle réconciliation des cœurs. Le programme de la mort se passe de commentaires et de like. L’encrier reste vide, le buvard est bien sec et les bavards se taisent. Voilà la seule égalité que je connaisse, une balade certes qui n’enchantera pas grand monde. Peu propice aux effusions collectives est la pensée de la mort. Et pourtant ? Qui veut la balade des égaux, la démocratie – il paraît que le mot est aujourd’hui plaisant aux oreilles – veut aussi la mort car c’est de la mort que les ego tirent la force de se regarder en frères. C’est encore de la mort que le sourire fissure les certitudes obscènes de l’avachissement dit « libéral ». C’est toujours de la mort que l’amour peut se dire.

 

  • La pensée de la mort peut s’avérer joyeuse à qui la pratique mais la joie dont il est question vient d’ailleurs, elle n’est pas de ce monde affairé. L’hédoniste des supermarchés du livre radote son Epicure qui rassure les mémères poudrées en fin de journée dans une odeur de livres thermocollés. La mort n’est rien pour nous, dis-tu en clignant de l’œil ? Rares sont les idées plus idiotes que celle-ci. La mort n’est rien par rapport à nous, ajoutes-tu en clignant de l’autre ? Une plate évidence cadavérique. La joie sans la pensée de la mort, la joie sans la pleine conscience de l’irréversible et de l’horizon mortel ? Plutôt crever de rire. Pour avoir évacué la pensée de la mort au profit de je ne sais quelle thérapie anémiée, mélange vomitif de toutes les décoctions de mollesse, cette gélatine rentable de nos saisons marchandes, la sensiblerie humaine a devant elle un océan de cotons hydrophiles. Les tricheurs, les chialeurs de l’heure, les  professionnels de la pleurniche ont pris leurs quartiers dans ce champ de mollesse. Où sont les derniers thanatiques qu’on leur passe une camisole numérique, qu’on leur cure les ongles au cas où il leur resterait encore un peu de mort sur les doigts. Et que les commerçants des valeurs estivales ne viennent pas me flinguer les oreilles avec leur « nihilisme », cet ostensoir pour bigots impuissants. C’est de la pensée de la mort dont nous manquons le plus car c’est d’elle, et d’elle seule, que l’homme a toujours tiré sa force.

 

  • Il se trouve – croyez-moi, je n’y suis pour rien – que la critique ou ce qu’il en reste n’est jamais très éloignée de la pensée de la mort. Le seul évènement sérieux et digne d’attention, le seul qui mobilise aujourd’hui un imaginaire de rupture, c’est le terrorisme. Mais de quoi parlons-nous exactement ?  Je cite ce texte de Jean Baudrillard dans la conclusion du livre Le néant et le politique dont une des fonctions littéraires est d’angoisser les cons qui s’y croient. Il est peut-être temps qu’il soit finement compris, s’il reste encore, dans la bouillie ambiante, des hommes et des femmes concernés par l’idée : « Si être nihiliste, écrit Jean Baudrillard,  c’est porter, à la limite des systèmes hégémoniques, ce trait radical de dérision et de violence, ce défi auquel le système est sommé de répondre par sa propre mort, alors je suis terroriste et nihiliste en théorie comme d’autres le sont par les armes. » Quand les logiques hégémoniques, dont nous sommes aussi parties prenantes,  expulsent à ce point le négatif en en faisant une insignifiante composante de son spectacle chronique, il ne reste que cela : la pensée de la mort. Non de la mort comme objet mais de la mort comme sujet à partir duquel le défi est encore possible. La pensée depuis la mort comme l’ultime défi d’une pensée adverse. C’est cela que dit Jean Baudrillard. Son échec est d’avoir, en partie,  abandonné cette idée au profit d’un nihilisme bon ton. Tout du moins dans la forme. Nos sociétés marchandes, les gens du « show-business » quand les deux se confondent, ont pour programme global de ne plus angoisser, de transformer l’homme, ce sujet mortel, en un spectre saturé de plénitudes connectées. Ne nous angoissez pas, caquettent-ils avec leur petit micro de rien du tout, nous sommes là ensemble pour passer « un bon moment ».

 

  • Sans pensée de la mort, oubliez en vrac  les Devos, Brel, Desproges, Cioran, Brassens, Ferré, Pasolini… La grande morbidité de nos sociétés marchandes, celle qui fait horreur et ruine la puissance créative de l’homme : la mort n’a plus droit de cité. Cela ne concerne pas simplement la fin de vie de ma grand-mère, morte dans un couloir de CHU derrière une porte  avec une poche de glucose pour en finir en douce, mais les représentations imaginaires d’une société tout entière. Le refoulé est gigantesque, à ce point global que la disparition du thanatique ne fait plus question. Il existe pourtant un lien très étroit, quasi métaphysique, entre la création comme rupture, le politique comme institution et la pensée de la mort. Pierre Desproges, par exemple, était obsédé par la mort. C’est d’elle dont il tirait son imaginaire, ses meilleurs traits. Emil Cioran écoutait de la musique tsigane avant d’écrire depuis les limbes.

 

  • Une critique est inaudible quand elle est mortel. C’est aussi pour cette raison que notre époque n’en veut plus. Il ne s’agit pas simplement d’une stratégie du « show-business » (politique, journalistique, philosophique, cathodique, internétique, hystérique, merdique etc.)  pour cacher la critique afin de consolider les intérêts financiers du CAC 40. S’en tenir à cette compréhension exclusivement matérialiste est le signe d’une misère intellectuelle consommée. La révolte de l’esprit, auquel il faut patiemment travailler, sera quasi métaphysique ou ne sera pas. C’est aussi pour cette raison que nous radotons depuis cinquante ans les mêmes formules sur la société du spectacle, le capitalisme triomphant et la montée de l’insignifiance qui n’en finit plus de monter. C’est encore pour cette raison qu’on nous ressert les plats lyophilisés du « grand Capital » ou des « forces de l’argent » dans une forme lessivée et toujours plus mièvre. C’est toujours pour cette raison que les meilleurs esprits désertent la place frappés d’une mélancolie critique dont il ne font plus rien.

 

  • Qui veut encore penser et agir depuis la mort ? Laisserons-nous longtemps à la violence la plus aveugle le privilège de cette gloire-là ? Combien de temps accepterons-nous sans ciller l’univers mental qui accompagne le rétrécissement de l’homme, ce néant stérile gavé de bien ? Les zombies ironisent, de cette ironie crépusculaire qui accompagne si bien leur soumission : – on vous plaint un peu (2). C’est ici que le travail commence, que les Gargantua thanatiques démolissent, pierre par pierre, les châteaux du gué de Vede du néo-capitalisme (nommez d’ailleurs cette bestiole comme bon vous semble), du « show-business » écrivait Ferré. Que craignent-ils ? Eux-mêmes, de ne pas avoir assez de force et de courage, de volonté et de patience, pour côtoyer le thanatique, le défi radical dont parlait Jean Baudrillard. En définitive, ils livrent un combat titanesque avec leur propre volonté bien plus qu’avec les mouches qu’ils éloignent avec un rameau de saule.  Veulent-ils réellement de la critique ? Ne sont-ils pas plutôt des nains qui se prennent pour des géants, des bouffons bien vivants qui se fantasment en princes de la mort ? Qui les prendra encore au sérieux quand les faiseurs de culture sautent allègrement d’un mort à l’autre comme les feuilles de l’automne se posent sur les tombes des cimetières poussés par le vent ? (3)

 

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(1) Ne chantez pas la mort, Ferré, texte de Jean-Roger Caussimon.

(2) Oui un peu seulement, la médiocrité n’aime pas les extrêmes. C’est là sa sagesse.

(3)  Ils appellent cela une rétrospective ou un hommage.

 

 

 

 

 

Jean Baudrillard, la buée de sauvetage ?

Jean Baudrillard, la buée de sauvetage ?

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  • Jean Baudrillard (1929-2007), qui en faisait un art, a disparu une fois de plus il y a dix ans. Il est un des rares écrivains à être capable de nous délivrer du sortilège des tautologies pathétiques de notre temps. Rien n’est plus étranger à sa pensée excentrique que le recopiage à l’identique des mêmes indignations vertueuses, ces grandes messes cathodiques et désormais internétiques du même. La morale des chiens de garde est bien mal nommée : moraline des moutons bien gardés est plus juste. Jean Baudrillard, comme beaucoup d’esprits puissants, est le penseur d’une idée : la liquidation est derrière nous. On ferme ? Non, c’est fermé et ouvert à la fois. La fermeture est indécidable. La fin est devenue excentrique à elle-même. Faut-il critiquer radicalement le monde ou le monde se critique-t-il radicalement lui-même sans qu’il faille en rajouter ? Plus étonnant encore : votre critique n’est-elle pas une défense ironique de ce qu’elle vise ? Une citation de Donald Trump sur la politique ou d’Emmanuel Macron sur la philosophie ne suffit-elle pas à nous montrer, sans autre ajout critique, que nous sommes passés au-delà de la politique ou en-deçà de la philosophie ? A moins, réversion ironique, que ce ne soit justement l’inverse – cette vérité étant prise dans un jeu de miroirs et de spéculations indécidables.

 

  • Ce qui est en jeu par conséquent n’est autre que notre capacité, dans un univers réversible comme peut l’être l’anneau de Moebius, à injecter encore du négatif, autant dire de la critique, quand nous sommes dessaisis de la fin  (fin du politique, de la philosophie, de la pensée critique elle-même). Comment mettre en échec cette solution finale du négatif. L’image embrumée de Philippe Muray est ici des plus éclairantes : « L’humanité avançait dans le brouillard, et c’est pour cela qu’elle avançait. » (1) Image à laquelle Jean Baudrillard oppose une autre : comme la mouche nous nous cognons désormais à une paroi transparente incapable de savoir ce qui nous éloigne du monde. La transparence intégrale, la perfection de l’apparence, la précession des simulacres, la scénarisation du monde, le design du futur sont autant de catastrophes que nous ne pouvons plus critiquer de front. La saturation de positivité fonctionne en effet comme une opération de dissuasion. Quand tout est déjà dit, déjà pensé, déjà scénarisé, déjà vu, déjà anticipé, déjà calculé et rentabilisé, comment échapper au funeste destin de la duplication, au sortilège des tautologies ? Comment s’en sortir ?

 

  • Jean Baudrillard, que l’on accuse parfois de nihilisme au théâtre guignol du rien de pensée, cherche à s’en sortir. Non pas qu’il ait pour l’humanité de grands projets d’émancipation, de libération ou de révolution quand ces mots lessivés deviennent l’antichambre des pouvoirs les plus conformes. Jean Baudrillard n’est pas un homme de programme comme on dit aujourd’hui. S’en sortir, autant dire se libérer radicalement, et en premier lieu du chantage à la liberté. Se libérer de la liberté en somme ! Proposition qui renoue avec une pataphysique autrement plus lucide et jubilatoire que les messes insipides (2) d’une critique « progressiste » gauche et peu adroite.

 

  • Jean Baudrillard, qui possédait une bergerie au pays cathare, estimait, dans la dernière période de sa vie, la plus stimulante intellectuellement, qu’il fallait tout faire pour préserver une « dualité irréversible, irréconciliable. »(3) En un mot qu’il affectionnait, une dualité fatale. Seul un manichéisme ironique peut encore répondre au monstre doux de l’entente aplatissante, de la mièvre communication et du chantage au Bien. Hérétique au pays des orthodoxes ? Plutôt métaleptique au pays des doxodoxes. Art de la permutation à l’ère du plein et de la saturation de tous les genres.  Forme de pensée qui ne peut pas faire école (de là sa postérité contrariée) tout en posant un problème fondamentale à la pensée critique : comment fuir encore ? La réponse à cette question ne peut plus être pour lui une énième théorie critique qui se fracassera à tous coups sur le mur de verre qui lui fait face, prisonnière du sortilège des tautologies théoriques. La tâche que nous assigne l’œuvre de Jean Baudrillard, pour ceux qui respirent encore, sera plutôt de souffler sur la paroi de verre pour faire apparaître une fine buée, preuve que nous ne sommes pas si irréels que ça.

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(1) Philippe Muray, « Le mystère de la Désincarnation », in L’Herne, Baudrillard, Paris, 2004.

(2) « Le presbytère sans le latin a perdu de son charme… Sans le latin la messe nous emmerde. » Georges Brassens, Tempête dans un bénitier.

(3) Jean Baudrillard, Mots de passe.

Note bienveillante à mon petit frère philosophe Raphaël

Note bienveillante à mon petit frère philosophe Raphaël

 

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  • « Le mode avion, c’est un protectionnisme. Une mise en cage. Un tarissement de la source maquillée en indépendance. De quoi rêvent les souverainistes ? De mettre indéfiniment leur pays en mode avion (…) »

Raphaël Enthoven, Little brother, 2017

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  • Raphaël Enthoven, mon petit frère philosophe, écrit : « le mode avion, c’est un protectionnisme ». Mettre les pays en mode avion ? Le mode avion, un protectionnisme ? Faut-il en rire ? Faut-il prendre la question au sérieux ? Faut-il passer à la phrase suivante ? Faut-il laisser le livre dans une boîte à livre ? Faut-il ramener le livre en demandant un avoir ? Faut-il brûler le livre ? Faut-il ranger le livre dans sa bibliothèque pour le reprendre un peu plus tard ? Faut-il taguer la façade de la maison Gallimard avec cette phrase du livre ? Faut-il donner le livre à une association caritative ? Faut-il découper la couverture du livre pour en faire un mobile ? Faut-il découper la page pour en faire un avion ?

 

  • J’ai de l’affection pour toi, mon petit frère philosophe, une sympathie critique et toutes ces questions m’ennuient beaucoup. Quand tu écris une grosse bêtise, en règle générale, je la laisse passer. Je me dis que tu ne sais pas encore complètement ce que tu fais, que tu t’exerces. Je te regarde faire tes premiers pas d’un oeil bienveillant. Tu m’as dit récemment que la philosophie était un jeu d’enfant. J’étais très ému. Mais je me dois, c’est aussi mon rôle, de te mettre en garde quand tu risques de te brûler. Protectionnisme, souveraineté, attention mon petit frère philosophe. Tu peux faire tes premiers pas dans l’écriture et les idées mais à condition de ne pas énerver les adultes. Il est préférable d’écrire  : la fonction vibreur, c’est un érotisme. Une prise en cage. Une excitation de la source maquillée en itinérance. Tu conserves ainsi intact le non sens de ta première phrase, le jeu avec les mots, le plaisir de lecteur du Magazine philo plus, sans ennuyer les adultes qui réfléchissent sérieusement à ces questions politiques.

 

  • Courage, my little brother.

Reality Macron

Reality Macron

La démocratie gagne et rassemble les siens

Macron est le champion de l’Empire du bien

Ne sifflez pas, regardez les

Des turbogédéons, des cyber franciliens

Les recettes sont vieilles, usées jusqu’à la corde

Les conflits sont finis, jamais plus de discorde

Ne sifflez pas, regardez les

Des milliers de nimbus sautillent à la concorde.

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Political bridge

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Cuba c’est du passé, admirez les marchants

L’esclavage est en vous, plus besoin de tyran.

Face à l’horrible bête, il a fait triompher

Les valeurs de la France et l’honneur des banquiers.

 

De quelle liberté, êtes-vous les héros ?

Pour quelle société levez-vous vos drapeaux ?

Insensibles au néant qui tapisse vos vœux.

Vous choisissez l’image, l’irréel et le creux.

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Dégagez les extrêmes, détournez-vous des cieux 

En marche vers la bouillie, elle est juste au milieu

Ne sifflez pas, regardez les

Des milliers d’adaptés, autant de bienheureux

La démocratie gagne et rassemble les siens

Macron est le champion de l’Empire du bien

Cuba c’est du passé, admirez les marchants

L’esclavage est en vous, plus besoin de tyran.

Philippe Val et le priape du potager

Philippe Val et le priape du potager

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Si on accumule les référendum ça tue la démocratie. C’est la marche vers une fragilisation de ce qui fait nos libertés… nos… nos. »

Philippe Val

mai 2017

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Il faudra bien montrer ce qui pourtant se voit

Dégommer quelques cuistres avec deux trois prélats

Avoir des inventions, des techniques et des ruses

Pour s’attaquer aux nids de ces nouvelles buses.

J’en conviens, en effet, un renouveau s’impose

Qu’il est temps, ô grand Dieu, de glisser de la prose

Urticante, astringente, acide et corrosive

Afin de décoller les mots de ces endives.

Rien de tel pour cela qu’un casting bien fait

Ecrivain ou artiste, un homme de la cité

Un perché, un causeur, un bien autorisé

Que l’on puisse, en chantant, soupeser son panier.

Spécialistes, experts, docteurs en politique

Auront droit, tour à tour, à quelques coups de trique

Certains, pour avoir pris une bonne fessée

Gagneront, c’est possible, de la notoriété.

Les champions moissonneurs les plus autorisés

S’aventurent en héros dans le grand potager

Ramasser les courgettes de l’opinion commune

Afin d’accumuler, il en faut, de la tune.

Dans un coin du labour, haut perché sur ses cannes

Un Priape en bois brut attend ces tristes ânes

L’appendice majeur et les balloches au vent

Se réjouissant déjà du bien venu séant.

Le donneur de leçon médiatique et fondé

Aura beau s’indigner d’une pareille entrée

En maudissant la loi implacable et guerrière

Philippe Val, c’est un fait, aura mal au derrière.

Lettre ouverte à Cédric Villani – L’abstention a ses raisons que la raison ignore

Lettre ouverte à Cédric Villani – L’abstention a ses raisons que la raison ignore

liste_Autour-de-lcole-de-Francfort-Kritische-Theorie_1790[1](Kritische Théorie)

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« Finalement, à celles et ceux qui sont tentés par l’abstention, je propose d’y réfléchir à deux fois. D’abord, personne ne peut garantir que le résultat est joué d’avance. En cas d’abstention trop importante, le verdict des urnes pourrait différer sensiblement des sondages ! Ensuite, personne ou presque ne remarquera l’abstention. Sur tous les réseaux médiatiques nationaux et internationaux, deux informations écraseront tout le reste : l’identité du nouveau président ou de la nouvelle présidente de la République, et son score. La participation, et le pourcentage de votes blancs, seront inaudibles face à cela. Et pour ce qui est du score, s’abstenir est équivalent à répartir sa voix entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Dit autrement : retirer son vote à Emmanuel Macron, par représailles, c’est équivalent à consacrer la moitié de sa voix à soutenir Marine Le Pen, dans l’élection la plus emblématique que la France ait connu depuis plusieurs décennies. »

Libération, 2 mai 2017

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  •  Cédric Villani, que l’on ne peut soupçonner de légèreté quand la raison est en jeu, a le mérite de ne pas nous servir les plats communs du chantage au Bien. A ce chantage, porté comme un seul homme par la horde des non-pensants médiatiques, nous répondrons par les inépuisables ressources du risible, par la joyeuse ironie ou la cruelle satire. En rationaliste et fils spirituel des Lumières, Cédric Villani suit le fil de la raison et nous propose « d’y réfléchir à deux fois », autrement dit de mettre à bonne distance notre colère et nos passions immédiates. Rationnellement, personne à l’heure actuelle ne peut dire, avec une absolue certitude, que « le résultat est joué d’avance ». Rationnellement, il est vrai qu’une forte abstention  peut modifier les résultats des sondages. Toujours rationnellement, il est juste de dire que « personne ou presque ne remarquera l’abstention » pour ne retenir que le nom du vainqueur et son score. Rationnellement enfin, numériquement parlant, « retirer son vote à Emmanuel Macron, par représailles, c’est équivalent à consacrer la moitié de sa voix à soutenir Marine Le Pen ». Une conclusion s’impose alors : avant d’être le choix du Bien, le vote Emmanuel Macron serait celui de la raison. Si l’abstention est si dangereuse pour Cédric Villani, c’est qu’elle est avant tout irrationnelle. Pour cette raison, le mathématicien nous invite, en toute cohérence, « d’y réfléchir à deux fois » pour ne pas faire le jeu du pire.

 

  • Votre argumentation rationnelle se tient à un détail près, un détail pourtant fondamental qui fera apparaître, entre la rationalité du vote Emmanuel Macron et l’irrationalité de l’abstention, ce qu’est justement cette raison raisonnable dont parlaient, dans le vide, Horkheimer et Adorno. Sans vous prêter, il va de soi, de telles intentions, un individu encore plus rationnel que vous  ne comprendra pas, cher Cédric Villani, pourquoi vous tenez au droit de vote. En effet, les efforts rationnels que vous déployez se règleraient d’eux-mêmes si le choix n’était pas donné aux hommes de prendre le risque du pire. Vous aurez beau alors vous creuser la tête, vous vous retrouverez dans la même situation que moi face à vous. Peut-être écrirez-vous, à l’adresse de cet homme, une lettre ouverte intitulée : le vote a ses raisons que la raison ignore. Vous l’écrirez en douce car votre avis sera alors des plus minoritaires. Peut-être ressentirez-vous, face à lui, ce qu’éprouve aujourd’hui tous ceux qui n’iront pas voter le 7 mai pour Emmanuel Macron face à vos arguments rationnels. Peut-être comprendrez-vous enfin que la rationalité mathématique, la raison calculatoire, la logique des experts et celle des machines ne peut, seule, éclairer les hommes.

 

« Finalement, à celles et ceux qui sont tentés par la démocratie, je propose d’y réfléchir à deux fois. D’abord, personne ne peut garantir que le résultat est joué d’avance et qu’il sortira des urnes un candidat favorable à l’émancipation de l’homme et au progrès des sociétés. En cas d’abstention trop importante et de votes irrationnels, le verdict des urnes pourrait mettre le monde en péril ! Ensuite, personne ou presque ne remarquera la différence. Sur tous les réseaux médiatiques nationaux et internationaux, deux informations écraseront tout le reste : l’identité du nouveau président ou de la nouvelle présidente de la République et son programme favorable aux droits de l’homme, à la marche en avant pour des sociétés plus justes. La démocratie qui prend toujours le risque du pire est inaudible face à cela. Et pour ce qui est du vote, vouloir choisir n’est pas essentiel. Ce qui compte reste le progrès et l’émancipation des peuples. Dit autrement : voter, par représailles, c’est toujours risquer de consacrer une voix à soutenir le pire. »

Libération-BFM-Média-entertainment press, 2047

 

Jean-Luc Mélenchon et les nantis Lumières

Jean-Luc Mélenchon et les nantis Lumières

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« Le choix de notre génération, c’est de poursuivre le rêve des Lumières parce qu’il est menacé. »

Macron, 19 avril 2017, Nantes

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  • Sur le bureau, le hors-série de Philosophie magazine – 7,90 euros, le prix d’une pinte de bière en terrasse au soleil. Dans le jargon, du matériel pour la critique de la critique. Le titre est alléchant : « Les anti-lumières. Ils ne croient pas au progrès. Ils méprisent la démocratie. Ils sont de retour. » Les noms : « Barrès. Baudelaire. Chateaubriand. Heidegger. De Maistre. Maurras. Nietzsche. Sade. Carl Schmitt. » L’illustration : Le voyageur contemplant une mer de nuage de Friedrich Caspar David, un classique. Page 3, dans la préface du magazine en question intitulée « Avis de tempête », le rédacteur en chef, Sven Ortoli conclut : « C’est la peur du vide qui lie l’abîme au sommet. Et si les anti-Lumières ont encore tant d’échos aujourd’hui c’est parce qu’ils disent cette peur de la fragmentation et du déracinement ; cette peur d’êtres devenus, selon le mot de Lukacs, des sans-abri transcendantaux. Entendre cette peur, c’est défendre les Lumières. Et la démocratie. »  La messe est (déjà) dite : il s’agit donc d’entendre les anti-Lumières qui méprisent la démocratie pour défendre les Lumières et la démocratie. Je regrette déjà ma pinte au soleil.

 

  • Samedi 16 avril, Jean-Luc Mélenchon réunissait, autour de son nom et de son verbe, soixante-dix mille personnes à la prairie des filtres à Toulouse. Des gens. J’y étais avec un ami. D’abord par nostalgie, par goût de la critique ensuite. C’est en effet dans l’herbe de la prairie des filtres à Toulouse que j’ai découvert l’Ethique de Spinoza, lu L’essence du christianisme de Feuerbach, annoté, sur un banc, à quelques mètres de la Garonne, de nombreux dialogues de Platon. Magnifiques souvenirs d’une licence de philosophie à l’Université du Mirail, de ce temps libre entre deux cours, de ces plages vides que la lecture remplissait si bien. Je découvrais, volontairement seul, la puissance de l’esprit. Les professeurs de philosophie que j’ai pu rencontrer depuis m’ont tous fait part, avec une certaine nostalgie, du charme évanoui de leurs premières découvertes philosophiques. A la prairie des filtres, non loin du Pont neuf – le pont le plus ancien de la ville – j’ai compris que la nouveauté du jour était déjà en ruine à côté des textes de Platon ou de Nietzsche. C’est là aussi que j’ai su clairement que j’enseignerais la philosophie afin de transmettre à d’autres ces trésors de puissance imprimée.

 

  • Vingt ans après, dont dix-sept à enseigner la philosophie, le meeting de Jean-Luc Mélenchon avait pour moi des allures de pèlerinage. Un pèlerinage à rebours. Inutile de chercher ce jour-là un banc libre et isolé. « Un seul troupeau, tous sont égaux » – Nietzsche. Curieux troupeau tout de même. Qu’aurait pensé Platon de tous ces φ ? Affiches, autocollants, boudins gonflables, drapeaux, jusqu’au φ géant projeté sur la scène de l’orateur comme les objets artificiels le sont dans la caverne du Livre VII de la République ? Du discours ensuite, de cette référence à la philosophie grecque, aux origines de la démocratie sur un grand écran à simulacres. Tous ces yeux tournés vers la scène. Tous ces bras portant des φ multicolores. Toutes ces oreilles attentives qui apprennent que Giordano Bruno fut brulé il y a quatre siècles, à Toulouse, pour des histoires de scarabées et d’univers infini. Pas un bruit, aucun chahut pendant la leçon dans cette classe surchargée. Il m’a suffit pourtant d’un petit effort d’imagination pour repenser à ma lecture de Platon, il y a vingt ans, à deux pas de cette scène politique. Non pas pour me demander sottement si Mélenchon était un sophiste ou un philosophe mais pour me rappeler, en pratique, qu’il n’y avait jamais eu hier de politique sans éducation et qu’il n’y aura pas demain d’éducation sans une forme de transcendance. Un air de Platon et de Gorgias chez Jean-Luc Mélenchon. Un mélange peut-être. Le φ de sa campagne électorale n’est pas simplement un logo facile à dupliquer qui évoquerait, en clin d’œil,  les origines grecques de la démocratie mais une contestation par le signe de la prétention révolutionnaire de faire table rase. Quoi de plus conservateur que d’en appeler aux grecs anciens ?

 

  • Le discours de Jean-Luc Mélenchon n’est justement pas révolutionnaire mais romantique utopiste. Révolution ! – dois-je le rappeler ? – c’est Emmanuel Macron. Contrairement à ceux qui sont en marche vers leur propre néant, il met en avant les ruines du passé, un autre lieu, il s’accroche à la possibilité utopique d’élaborer encore, depuis notre fond gréco-occidental, une transmission qui ne soit pas simplement une soumission au présent. En ce sens, son discours touche nécessairement tous ceux qui ont encore suffisamment de jugeote pour comprendre que les progressistes du jour font désormais commerce de l’uniformatisation et de la désintégration du monde commun sous couvert d’un jugement éclairé pour rembourser la dette. Ce en quoi Emmanuel Macron, la fausse queue,  devrait être ciblé comme le véritable ennemi de la démocratie. Au lieu de cela, il en devient le héros, sous les coups répétés d’une mise en spectacle médiatique devenue l’ennemi mortel de la pensée.

 

  • Jean-Luc Mélenchon – bien trop rond sur le sujet – s’il a retenu la leçon des grecs, devrait être ici beaucoup plus critique. Il reste un politique dont le discours n’échappe pas complètement au clientélisme. Son φ serait plus signifiant s’il n’était pas simplement une évocation facile de la démocratie grecque mais un rappel des exigences de la philosophie dans la cité. C’est philosophiquement que Macron, et sa suite de fossoyeurs de la transcendance politique, doit être ridiculisé – comme le divin Socrate a pu le faire en son temps face aux ennemis démagogues de la justice dans la cité. C’est encore philosophiquement que les outres vides de la communication d’ambiance doivent être humiliées – car les anguilles sont de plus en plus difficiles à réfuter avec les armes conventionnelles de la raison critique. C’est toujours philosophiquement qu’il faut comprendre pourquoi celui qui introduit un écart entre l’être et le devoir être fait figure aujourd’hui, sous le nom d’extrême, de dangereux ennemi de la démocratie.

 

  • Peter Sloterdijk, dans le même magazine, donne un début de réponse à ce renversement complet : celui qui s’efforce de penser encore à partir d’une tradition passe pour un dangereux extrémiste quand les plus creux promoteurs de la soumission au service d’eux-mêmes font figures de démocrates tempérés. A la question (douteuse) de savoir si nous assistons à « un retour au sommeil de la raison », Sloterdijk répond : « Je crois que le grand problème aujourd’hui n’est pas cette fausse conscience dont parlait Adorno, mais plutôt la fatigue, la paresse et la résignation : tous les outils critiques sont à notre portée, mais on ne s’en sert plus. » S’en servir, c’est prendre le risque de l’isolement, le risque (dérisoire cela dit en passant) de ne pas avoir de « critique médiatique », comme me le rappelait Maxime Catroux responsable sciences humaines chez Flammarion. Ceux qui pourraient s’en servir – car il faut tout de même quelques compétences – préfèrent de loin occuper des postes subventionnés d’animateurs médiatiques critiques ou faire fructifier une spécialisation universitaire chèrement acquise. Ce sont les nantis Lumières. Pour eux, Sloterdijk ajoute : « On reste dans une pénombre intellectuelle. On se nourrit de rumeurs, d’opinions vagues. Cette démoralisation me paraît le véritable ennemi. C’est un fatalisme post-historique qui s’appuie sur la conviction qu’on a tout essayé, que rien n’a abouti, et qu’on doit désormais laisser faire. »  Le progressisme est aujourd’hui l’autre nom de ce laisser faire. Le progressisme est notre nouveau fatalisme.

 

  • Les nantis Lumières sont les impuissants malins du nouveau monde. Ils n’ont plus aucune force. S’ils bavardent encore dans le micro, aucun souffle ne sort de leur voix. Ils observent le tribun utopiste et jugent sa faconde comme une déviance suspecte. Une menace. Quant au φ, il représenterait pour eux un snobisme hermétique. Leur raison critique, usée jusqu’à la corde, décèle les germes d’un autoritarisme latent. Ils préfèrent de loin un angelot asexué qu’une parole incarnée. Beaucoup moins inquiétant. Fins connaisseurs des échecs du passé, ils vous rappellent 1983, 1968, 1917. Les nantis Lumières sont revenus de tout. Ils sont les grands comparants et vous proposent d’entendre la peur des anti-Lumières pour aller de l’avant, de mettre un peu de noir dans le blanc et « en même temps » (Emmanuel Macron) du blanc dans le noir. Les fantaisies platoniciennes de Jean-Luc Mélenchon, avec son φ et son scarabée, sont autrement plus réjouissantes politiquement que le barbouillage marketing et les mises en dette de ces âmes grises.

 

« L’enjeu est donc d’inventer un récit qui incorpore la raison critique et qui soit vraiment habitable. »

Peter Sloterdijk, avril 2017