Jean Baudrillard, notes sur la paresse

Jean Baudrillard, notes sur la paresse

  • « Cette paresse est d’essence rurale. Elle se fonde sur un sentiment de mérite et d’équilibre « naturels ». Il ne faut jamais en faire trop. C’est un principe de discrétion et de respect pour l’équivalence du travail et de la terre : le paysan donne, mais c’est à la terre, aux dieux, de donner le reste – l’essentiel. Principe de respect pour ce qui ne vient pas du travail et n’en viendra jamais.

    Ce principe entraîne quelque inclination pour la fatalité. La paresse est une stratégie fatale, et la fatalité est une stratégie de la paresse. C’est d’elle que je tire une vision à la fois extrémiste et paresseuse du monde. Je ne vais pas en changer, quel que soit le cours des choses. Je déteste l’activité frémissante de mes concitoyens, l’initiative, la responsabilité sociale, l’ambition, la concurrence. Ce sont des valeurs exogènes, urbaines, performantes, prétentieuses. Ce sont des qualités industrielles.

    La paresse, elle, est une énergie naturelle. »

Jean Baudrillard, Notes sur la paresse

 

Contre la culture vernis, l’école de la confiance et de la com

Contre la culture vernis, l’école de la confiance et les Torquemada du vide

(Nicolas Copernic 1473 – 1543)

  • Bernard Solange, dans La littérature religieuse, rappelle que dans la spiritualité indienne Upanishad signifie s’asseoir aux pieds de quelqu’un. Aux pieds de qui pouvons-nous encore nous asseoir ? Et une fois assis, qu’attendons-nous ? Un savoir hétéroclite, des moignons de culture ou les conditions, à partir de la transmission d’un savoir qui touche la réalité humaine et non quelques compétences techniques, d’une prise de conscience ? Non pas le vague sentiment de soi-même, de son vécu, mais une épreuve de soi, profonde, rendue possible par un enseignement qui ouvre l’esprit à sa difficile compréhension plutôt qu’elle ne l’aliène sur les pacotilles désarticulées utiles aux commerces du monde et aux profits de ses faux maîtres.

 

  • Hier, à l’occasion d’un cours sur la raison et réel, je m’efforçais de faire connaître à des élèves de série littéraire (une série qui disparaîtra dans un an) les travaux et l’œuvre de Copernic, le De revolutionibus (1543, l’année de sa mort) en particulier. Lecture du curieux texte de Pétrius, l’éditeur, inséré dans le livre, une sorte de publicité pour l’ouvrage, quelques rappels de l’héritage de Copernic, l’Almageste de Ptolémée, les instruments d’observation au XVIe siècle, la représentation du ciel qui pouvait être la sienne sachant qu’il observait à l’œil nu. La présentation du triquetrum, une règle d’observation déjà décrite par Ptolémée dans l’Almageste, occasion pour l’élève de se figurer les transformations de perception du monde, d’imaginer les problèmes de mesure au XVIe siècle. Qu’est-ce que percevoir pour Copernic ? Non pas pour soi-même, directement, à partir d’une valorisation immédiate et superficielle du moi mais à travers les yeux d’un autre, un homme de sciences européen né à Thorn en 1473 et mort à Frauenburg l’année de publication de son chef d’œuvre, le De revolutionibus. Ce décentrement, aussi curieux que cela puisse paraître pour les communicants, reste un préalable essentiel à l’épreuve de la compréhension de soi-même, condition d’une autonomie intellectuelle et morale future.

 

  • Un monde me préexiste, ici celui de Copernic, qui retint, par peur, la publication de ses travaux pendant trente-six ans. Un savant qui eut à imaginer un renversement révolutionnaire. Non pas la révolution factice d’un homme médiatique qui prend ces délires mégalomanes pour la réalité mais celle d’un scientifique qui compose avec un héritage, celui de Ptolémée. Une vie consacrée à la résolution d’un double problème d’observation. Comment expliquer le mouvement apparent des planètes dans le ciel, les anomalies d’observation comme la boucle de rétrogradation de mars ? Comment rendre raison de l’accélération et de la décélération des planètes dans le ciel ? Les questions affleurent : qu’est-ce qui pousse un homme à consacrer sa vie à de tels problèmes ? Expliquer pourquoi ce désir de connaissance n’est pas un problème technique ou scientifique mais une appréhension intime de l’univers qui nous entoure, une relation à soi-même tout autant. Le va-et-vient est constant entre la découverte de problèmes scientifiques objectifs et la réflexivité subjective de leur découverte par l’élève, un temps assis au pied de l’arbre de la connaissance qui n’est pas encore élagué par la culture vernis de l’école de la confiance et le grand oral bidon qui couronnera le tout. Donner à l’élève les moyens de se penser depuis le lointain, le mouvement des astres, Copernic, le De revolutionibus,  l’héliocentrisme et la quête d’une vérité antinomique avec le relativisme idiot qui les enferme en eux-mêmes. Pour cela, il faut du temps.

 

  • Les tables enfin, celles de Reinhold, Les tables pruténiques (1551). La science astronomique mise au service de l’astrologie, de la croyance. Connaître la position au jour le jour des planètes pour prendre des décisions politiques. Comprendre que la diffusion des idées de Copernic passe par la publication des éphémérides, que la science répond aussi aux exigences de son temps, qu’elle n’est pas coupée du monde. Là encore, la finalité du cours n’est pas d’agglomérer de la culture générale (une sottise étant entendu que la culture n’est pas et ne peut pas être générale) mais de former l’esprit à partir d’une distance, rendre possible un éloignement à partir d’une maîtrise que l’élève ne possède pas encore. Tout cela est-il utile pour trouver un job (le terme est désormais officiel aux plus hauts sommets de l’Etat) ? Sincèrement, je l’ignore. Au fond, ce n’est pas mon problème et cela ne peut pas être la première priorité de l’école. Le sourire de sympathie de l’élève à la lecture de l’annonce de Pétrius (« Ainsi donc lecteur, achète, lis et profite », en 1543), cette sensibilité de l’esprit qui participe, à travers les siècles, de la formation humaniste que l’on se targue sans contenu de promouvoir aujourd’hui depuis des agences de communication sont l’essence de mon métier. Ne pas choisir les oreilles qui recevront le cours, ne pas enrichir un marchand de pacotille indifférent aux contenus, faire valoir des compétences, une discipline acquise sur les bancs de cette même école de la République, dans ce qu’il reste des amphithéâtres du savoir, transmettre cette exigence à de jeunes esprits très souvent reconnaissants.

 

  • Voilà mon métier et je compte bien le défendre contre les Torquemada du vide. Que chaque professeur apprenne à se respecter, à respecter son savoir, sa maîtrise, qu’il continue de désirer savoir et transmettre, qu’il reste fidèle aux années de sa formation, voilà ce qui sauvera l’école d’un naufrage déjà bien amorcé. Oui, je méprise les  petits sbires prétentieux et sans idées qui, dans des cabinets à brasser du vent, prennent des décisions contraires à ce que je crois être juste pour la formation des esprits dont j’ai aussi la charge. Je les méprise car demain je n’aurai plus le temps de faire ce cours à mes élèves de terminale littéraire, coincé entre des antiennes incohérentes (HLP) et le grand oral bidon de fin d’année. Je les méprise, ces petits hommes de rien, ces sans talents, car ils me méprisent, ils nous méprisent en décidant sans concertation aucune de ce que doit être notre métier, de ce que nous sommes, de  ce que nous devons être. Je les méprise enfin, et c’est certainement la raison la plus profonde que je puise avancer, car ils méprisent ceux qui s’assoient aux pieds de quelqu’un quand ce quelqu’un n’a rien à vendre, pire, qu’il remet en question leur conformisme bêlant. Pour cela, ils sont toujours prêts à mentir. Les Torquemada du vide veulent la mort de la maîtrise car cette maîtrise les menace. Ils préférèrent de loin des petits agents mal formés qui se mépriseront eux-mêmes, c’est d’ailleurs cela qu’ils nomment aujourd’hui l’école de la confiance, une école dans laquelle le professeur, pour ne plus avoir confiance en un savoir relégué à des tableaux de croix, ne se respecte plus.  Ils nous portent des coups ? Nous allons leur répondre. Le peuple éduqué sera juge. Mais qui veut encore de ce juge là ? Certainement pas eux.

La critique absurde

La critique absurde

Sisyphe, Franz von Stuck, 1920

« Ce sont les philosophes ironiques qui font les œuvres passionnées ».

Albert Camus

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  • Albert Camus est à l’honneur. Albert Camus et Raymond Aron, deux mentors pour une pensée authentiquement critique, pleine de nuances, aux antipodes des manichéismes et des simplifications abusives… Nonobstant le fait qu’il n’est jamais bon de mettre en avant des grands noms en guise de remèdes, n’oublions pas qu’il y a toujours plus de sens à tirer d’un philosophe sérieux que ce qu’en dit la vulgate.

 

  • Albert Camus, par exemple, sera convoqué contre Sartre pour tempérer les excès d’une parole fascinée par l’engagement et la radicalité. Alors que le formalisme démocratique se paye de mots, qu’il se contemple, Albert Camus rappelle pourtant à son lecteur attentif  que « l’art ne peut être si bien servi que par une pensée négative. » (1) Ou commence la négation ou finit-elle ? Vous ne trouverez pas de normes définitives dans Camus pour répondre à cette épineuse question. Le philosophe vous laisse seul avec votre petite angoisse du jour, libre de faire avec le négatif comme bon vous semble.

 

  • Évidemment, ce n’est pas ainsi que les normopathes de l’heure lisent Camus car ils le lisent contre. Contre Sartre, dis-je, mais tout autant contre le manichéisme, les nouvelles radicalités, le conflit qui ne se paye pas de mots, l’engagement intellectuel un peu coûteux. Ils utilisent Camus comme un par-feu, ce qui est certainement la pire façon de lire un philosophe dirait Deleuze. Il ne pense pas à partir de lui mais s’autorise de lui pour empêcher la pensée de se frayer un chemin sur des voies nouvelles, de prendre les temps à rebrousse-poils. Non pas nier pour nier mais pour tenter autre chose.

 

  • « Mener de front ces deux tâches, nier d’un côté exalter de l’autre, c’est la voie qui s’ouvre au créateur absurde. Il doit donner au vide ses couleurs. » (2) Qui ne voit pas l’absurde contenu dans cette dernière volonté : vouloir dire encore quelque chose en se risquant sur le terrain miné d’une pensée négative. Non pas empêcher d’être, l’époque est ici experte, mais tout faire pour « maintenir la conscience ». La philosophie n’a-t-elle d’autre vocation que celle-ci ? D’elle, tout découle. Le politique en particulier. Que peut-être un ordre politique qui prétendrait se maintenir au détriment de la conscience ? Nous en sommes pourtant là.

 

  • Ne reste de la conscience qu’un immense renoncement exténué : comment se peut-il, cette critique ignorerait-elle la stérilité de l’effort ? Nous finissons par appeler conscience l’antichambre de la résignation, attenante à l’acceptation de ce qui est, à sa justification. C’est ainsi que les penseurs les plus conformistes, ceux qui ne font que parfumer l’air du temps, peuvent passer pour philosophes. Armés d’une superdoxa, leur fonction consiste à conforter les plus stériles. N’ayez crainte, nous soufflent-ils, ceux qui bougent encore un peu le font pour « rien », la place est sans issue, rassurez-vous. Venez prendre votre dose de « ni dieux, ni maîtres » ou de morale provisoire dans les boudoirs de la culture. Pas de quoi gâter la digestion.

 

  • Que pouvons-nous faire de notre insatisfaction ? Une morale provisoire ? Un hédonisme de pacotille ? Une révolte consommée ? La question n’est pas théorique, encore moins formelle. La superdoxa nous répond démocratie, liberté, progrès, tempérance. La superdoxa se situe du côté de l’offre et elle biffe la question. Ceux qui portent une pensée lucide font toujours retour sur eux-mêmes et mettent plus que des formes irréelles sur le tapis. « A un certain point où la pensée revient sur elle-même, écrit Camus, ils dressent les images de leurs œuvres comme les symboles évidents d’une pensée limitée, mortelle et révoltée. » (3) Pour rien mais autrement.

………

(1) Albert camus, Le mythe de Sisyphe, La création absurde.

(2) Op. cit.

(3) Op. cit.

Le Phénix de Bourgtheroulde

Le Phénix de Bourgtheroulde

  • Le papotage sur la renaissance d’Emmanuel Macron bat son plein. Il aura suffit d’un parterre de maires dûment choisis, d’un micro et d’une performance oratoire (epideixis, en Grèce antique, aux heures glorieuses de la grande rhétorique) pour que le Phénix refasse causer de ses talents. Quel homme ! Quelle connaissance des dossiers ! Quel artiste ! Quelle chance pour la France ! Oubliés la grande braderie des fleurons de l’industrie française, le calendrier des privatisations de ce qu’il reste encore à privatiser, l’arrosage automatique de Ford ou de Nokia soldé en licenciements, les mensonges sur le SMIC ou les retraites, les barbouzeries, le travail de sape des institutions républicaines par les lobbyistes amis, les niches fiscales ou le tourisme du même nom, sans parler des multiples bavures policières depuis deux mois. Raccourcissons la liste pour en venir à l’essentiel : notre sensibilité, toute française, au baratin.

 

  • Quelle avancée politique au sortir de cette grande messe de l’ego ? Aucune. Quel rapport entre cette performance et la réalité de ces hommes et femmes qui vont gribouiller demain, en allumant un cierge, leurs doléances sur un coin de site internet ? Aucun. Retour à la campagne électorale de 2017, aux opérations de séduction collective du gourou télé-évangéliste, promu « philosophe en politique » par la grâce de la médiocrité ambiante. N’est-ce pas d’ailleurs cela aujourd’hui le politique, une campagne ininterrompue de soi, une mise en scène des egos sous la tutelle du plus grand d’entre eux. La tête dans le potin, les éditorialistes, une variante du commérage, reprennent du poil de la bête avec leur Phénix. Phénix potin.

 

  • Alors qu’une ancienne marchande de yaourts pour 450000 euros l’an, un temps à la tête de Teach for France, entreprise de démolition de l’école républicaine (1), s’apprête à administrer la grande bouillasse du débat national, le Phénix de Bourgtheroulde, un joli nom tout de même, a repris la main. Ce Frank Abagnale à la française, grand séducteur des demi-habiles et des propriétaires poivre et sel, mais loin des extrêmes, choisi par quelques mentors, encore plus faussaires que lui, pour ses charmes et ses qualités de faussaire, aurait « réussi son opération de communication », nous dit-on sur toutes les chaînes. N’oublions pas tout de même qu’un homme capable de mentir ouvertement aux français sur la hausse du SMIC, un sujet des plus sérieux, après de telles émeutes, est capable de tout.

 

  • Qui ne voit pas l’absurde d’un tel régime politique ? Le show d’un seul devant un parterre docile comme réponse à une volonté collective de peser sur les décisions politiques. Que peut-il rester de cette performance oratoire : rien. Ou plutôt un immense détournement de la démocratie représentative qui ne peut, dans une situation d’effondrement, se relégitimer que par la souveraineté populaire. Cette singerie de démocratie, ce simulacre de vie politique intense, cette bouffonnerie maitrisée est reprise aujourd’hui en échos d’échos par des animateurs peu regardant sur la probité quand il s’agit de remplir leur assiette. Ce numéro de cirque n’exclut en aucune façon « la connaissance des dossiers » comme il est dit sur toutes les chaînes. De quelle naïveté faut-il faire preuve pour ignorer que les formations des dites élites servent aujourd’hui à cela : trier très rapidement de l’information et faire semblant de passer, avec virtuosité, pour ce que l’on est pas. A ce jeu-là, le Phénix de Bourgtheroulde est un expert indiscutable.

 

  • Nous oscillons évidemment entre la consternation et le rire salvateur. Brillant, c’est le mot, comme ses pompes, le Phénix de Bourgtheroulde fut accompagné, pour cette délicate mission, par Madame Yaourt, la dénommée Wargon, qui reçut, dans une modeste pièce, une poignée de gilets jaunes eux-mêmes sifflés par quelques autres. Cette scène cocasse nous fait mesurer à quel point le sus nommé Houellebecq est très largement dépassé par une réalité au-delà de toute satire. Tout ce petit monde va donc piloter le « grand débat national ». C’est à pleurer de rire.

 

  • Comment jouer encore le jeu ? Le grotesque est à ce point consommé que la seule question à se poser est de savoir pourquoi nous ne sommes pas tous dans la rue. Si ce n’est pas pour demander le RIC et le retour de l’ISF que ce soit au moins pour exiger le déplacement de cette petite troupe de saltimbanques et son chef d’orchestre, le Phénix de Bourgtheroulde, dans toute la France car les français, amis du baratin, peuvent, à la différence d’autres peuples, rire de tout.

….

(1) Un billet sera ultérieurement consacré à cette saleté.

 

Les arrivistes

Les arrivistes

 

 

  • Ils sont sûr vos écrans et certains sont ministres
  • La plupart  diplômés, ils bousillent l’Etat
  • Faut croire qu’à l’ENA, cela ne pense pas
  • Les arrivistes

 

  • Ils ont tout ramassé
  • Des primes et des cachets
  • Ils ont sucé si fort
  • Qu’ils susurrent encore
  • Aux oreilles des puissants
  • Qui font verser le sang
  • De ces hommes qu’ils trahissent
  • derrière leur police

 

  • Ils sont sûr vos écrans et certains sont ministres
  • La plupart des merdeux au service de l’argent
  • Tous les jours acclamés par les plus gros faisans
  • Les arrivistes

 

  • Ils mentent cent dix fois
  • Pour que dale et pour quoi ?
  • Moins il y a de valeur
  • Plus ils vous feront peur
  • Cyniques, petits et vils
  • Mais des armes qui mutilent
  • Ils ont trahi si fort
  • Qu’ils trahiront encore

 

  • Ils sont sûr vos écrans et certains sont ministres
  • Ils se disent démocrates mais insultent les gens
  • Toujours moins de vertu, toujours plus d’entregent
  • Les arrivistes

 

  • Ils n’ont pas de drapeau
  • C’est bon pour les fachos
  • Vous parlent liberté
  • mais vous veulent enchaînés
  • Vous prennent pour des cons
  • Entre deux élections
  • Vous trahiront demain
  • Toujours au nom du bien

 

  • Ils sont sûr vos écrans et certains sont ministres
  • La révolte a sonné contre ces malfaisants
  • Derrière leur sourire ce sont les vrais violents
  • Les arrivistes

(Sur la musique Les anarchistes, Léo Ferré)

 

 

Vœux à mes élèves de terminale pour l’année 2019

Vœux à mes élèves de terminale pour l’année 2019

  • L’avantage considérable, je dirais même décisif, qu’un professeur a sur tous les apparatchiks du spectacle médiatique, c’est qu’il n’a pas en face de lui des caméras mais des élèves.

 

  • Les miens savent parfaitement qu’il n’y aura rien à attendre de ma génération, née dans un désert, croupissant dans une zone grise de l’histoire, adaptée à toutes les saloperies du temps. Des traîtres, si l’on tient à conserver cette terminologie martiale pour éviter de dire des jaunes tant la couleur se prête mal en ce moment à l’idée qu’elle désigne.  Ils le savent puisque je leur explique la chose dialectiquement, que je précise l’endroit historique exact d’où l’on s’efforce encore de philosopher dans l’institution. Un préalable, les amis, à tout discours responsable.

 

  • Dans le milieu professionnel qui est le mien, les quadras ont massivement voté Macron pour éviter les « extrêmes » et poursuivre tranquillement leur stérile ronron jusqu’à la hors classe. Pas de vagues, de la tempérance, de l’équilibre, le tout nappé d’indifférence petite bourgeoise. J’ajoute que, statistiquement parlant, je méprise joyeusement cette génération de ramollis, d’individualistes sans talent et sans courage, ces hédonistes de rien, entre dépression et hystérie, revenus de tout mais rarement d’eux-mêmes.

 

  • Contrairement à cette génération inutile, mes élèves (me voilà déjà à bonne distance d’eux, un quart de siècle) sont plus tranchés. Quand ils sont abrutis, il le sont à fond, pleinement, sans inhibition excessive. Quand ils aiment les animaux, ils vont jusqu’à renoncer au plaisir d’un steak bien saignant et roboratif. Quand ils sont cyniques, ils n’ont pas le mauvais goût de faire semblant d’être moraux devant leurs maîtres pour sauver leurs fesses comme mes conscrits. Quand ils s’engagent pour bloquer avec trois poubelles, c’est le capitalisme dans son ensemble qu’il faut jeter dedans. Quand ils veulent en être, ils adhèrent aux plus abominables stupidités internétiques avec une fascination qui confine à l’admirable. Quand ils parlent désir, aucune zone corporelle ne leur échappe. Quand ils n’aiment pas l’école, ils le proclament, haut et fort, à l’école. Quand ils ne comprennent rien, c’est que le discours servi est incompréhensible pour leur bon sens en titane. Quand ils n’aiment pas un homme politique, ils veulent l’humilier en place publique. Quand ils s’énervent sur parcours sup, ils ciblent  immédiatement la communication de bazar qui les prend pour les crétins qu’ils ne sont pas. Quand ils se mettent à la critique politique, ça va très vite et très loin, la cohérence est implacable. Quand ils respectent l’ordre, la liberté est, pour ces nouveaux miliciens, une monnaie de singes. Bref, mes élèves ne sont pas des tièdes comme peuvent l’être les âmes grises de ma génération. Ils se font face, souvent, et les chocs peuvent être violents.

 

  • Les éditorialistes, des vieux cons et des vieilles connes souvent médiocres mais toujours grassement payés, ont toute ignorance de cette nouvelle génération née avec le siècle et le terrorisme planétaire. Au contact du spectacle ludo-policier depuis leur enfance, dans un mélange improbable de petite morale et de pornographie, les élèves qui me font face dans l’école de la République ont globalement un certain potentiel. La génération porno-moraline rentre pourtant dans la vie active avec nettement moins de certitudes que les quadras adaptés qui leur pourrissent aujourd’hui l’existence pour faire durer leurs tièdes inconsistances. Pour cette raison, elle m’est d’emblée sympathique même si je m’octroie bien sûr la possibilité de lui faire comprendre, contre ses mauvais avachissements, que la pensée est verticale ou n’est pas.

 

  • Je souhaite donc à mes élèves pour l’année à venir – que les autres se débrouillent avec leurs « apprenants » – de ne surtout pas devenir gris, d’aller au bout de leurs problèmes respectifs, en cultivant un irrespect spirituel (foutue question de verticalité) vis-à-vis des abrutissements proposés à leur désœuvrement collectif. Qu’ils arrivent encore à former de grandes passions dans un monde déjà bien dévasté. Qu’ils trouvent des raisons de se battre quand tout est fait pour les dissuader de vivre. Qu’ils sautent gaiement par-dessus ma génération, qu’ils la précipitent dans les poubelles de l’histoire sans ménagement pour que l’on puisse enfin passer à la suite qui s’écrira avec eux.

 

2019, que du bon.

Le doigté des sceptiques – Réponse à Frédéric Schiffter à propos du « peuple »

Le doigté des sceptiques

Réponse  à Frédéric Schiffter à propos du « peuple »

 

En-tête du numéro 124 du 23 mars 1849 (doc. CIRA de Lausanne

La bandaison des clercs

 

  • Difficile de faire moins dialectique et plus balnéaire que la pensée de Frédéric Schiffter. Je dis pensée car pensée il y a. Evidemment, question d’affects, les questions les plus sérieuses, j’ai du mal à saisir « le scepticisme tranquille » de l’homme. Je suis incapable, pour l’heure, d’éprouver ce qui, je n’exclus rien, pourrait être une forme de salut à ma désespérante critique. J’ai trop de violence en moi, trop de forces inutiles, trop de trop pour me contenter, une fois le mois, de quelques pétales de conscience lucide sur le bain tiède du monde et de ses vaines turpitudes. C’est en-dessous de mes forces. Pourtant, il faut prêter l’oreille comme nous l’enseigne le moustachu au tout début de sa généalogie. Car Frédéric Schiffter pose une question irréductible. Une question qui, dans sa pénible simplicité, peut faire, à elle seule, vaciller tous les dogmes. Il pose la question : qui ? 

 

  • Le billet du mois concerne La bandaison des clercs (lien ci-dessus). Frédéric Schiffter expose, avec sarcasme et doigté, une antinomie de la bandaison d’ailleurs, l’empressement de certains professeurs, universitaires et chercheurs à épouser la cause du peuple quand celui-ci s’échauffe. Ce réveil laisse poindre l’espoir d’une articulation enfin possible entre les effets de langage au salon et l’action décisive au rond-point. Pour un philosophe qui ne croit pas à ce curieux attelage, les théorisations révolutionnaires, critiques et para critiques sonnent creux. En particulier quand celles-ci font référence au peuple. Non pas que Frédéric Schiffter voit d’un mauvais œil les tribunes offertes à des « sans-grades péri-urbains ». Bien au contraire. Le problème posé est plus profond : qui est le peuple ? Est-ce les chauffeurs routiers, les petits patrons, les retraités, les chômeurs, les artisans, les commerçants, les paumés, chaque catégorie se divisant encore et encore pour échouer, à la fin de toutes les dichotomies, sur le seul, l’unique : l’individu.

 

  • Le peuple est une idée, « un vent de boucle ». Il n’est rien de réel, rien de consistant, flatus vocis pour Frédéric Schiffter. Tout au plus une besace fictionnelle que l’on convoque hardiment pour les besoins de la cause sans trop regarder le contenu du sac. A cette échelle, « les détestations réciproques » réapparaissent. Le gilet jaune servait juste à cela, les faire taire le temps d’une alliance stratégique aussitôt rompue après la bataille contre un méchant pouvoir. Lesquels, de ces hommes et de ces femmes en gilet jaune, s’intéressent aux échauffement conceptuels de tous ces doctes théoriciens de la cause du peuple ?

 

  • La question de savoir qui lit quoi est indécidable. Je l’écarte donc. Mon métier m’a rendu sceptique à ce sujet. Le lecteur peut être étonnement éloigné de celui qui écrit. Mais la question autrement plus sérieuse de la nature du peuple doit être tranchée et pas seulement en renvoyant à la logique de classe de celui qui ne croit pas au peuple. Est-il exact de dire que le peuple est une idée ? Oui, si l’on accepte les prémisses irréfutables d’un idéalisme absolu qui déverse dans l’esprit tout ce qui traîne aux pieds des corps. Non, si l’on revient aux questions d’affects dont je parlais plus haut. Si l’on écarte les théories du contrat et les divisions de classes exclusivement liées aux modes de production, si l’on met de côté les versions nationalistes et mythiques, que reste-t-il ? Des individus pouvant s’agréger en essaims en fonction d’intérêts bien compris avant de retourner à leur irréductible atomicité ? Je pose cette question avec d’autant plus de sérieux que j’ai moi-même donné dans l’individualisme critique radical, et plus que de raison. Il me semble que le peuple, en terme d’affects, doit être pensé comme une forme collective et parfois géniale de résistance au pouvoir.

 

  •  La jeunesse de l’esprit croit à la libre spontanéité de sa créativité et de son irrévérence.  Elle croit être individuellement dépositaire d’une force de résistance qu’elle ne tirerait que d’elle-même. Elle se veut causa sui. Evidemment, pour elle, le peuple n’existe pas car tout exister est une dépendance de son pouvoir de statuer sur ce qui est ou n’est pas. Il s’agit moins d’un problème de classe sociale que d’un rapport à soi. Si le peuple existe, ne suis-je pas diminué ? Je définis donc le peuple ainsi : relève du peuple tout ce qui existe collectivement en résistance au pouvoir de statuer. Cette résistance est avant tout d’ordre affectif. En traversant plusieurs barrages de gilets jaunes j’ai ressenti, en étant attentif affectivement, une résistance qui ne peut naître que collectivement, une nature collective de l’affect. Le peuple est donc moins une idée (il peut l’être bien sûr) qu’un mode de résistance affectif. Cette plèbe agéométrique a son génie, sa force et ses modalités propre. Elle n’est pas seulement une dépendance de l’esprit qui statue – illusion bien philosophique d’ailleurs – mais une résistance au pouvoir de statuer. La plèbe, par nature, résiste. La plèbe n’en veut pas.

 

  • C’est aussi pour cette raison que le peuple fascine et inquiète le penseur. Il le fascine car, dans son solipsisme égoïque, le professeur, l’universitaire, le chercheur ne peuvent pas créer ce type d’affect. Leur résistance au pouvoir de statuer, toute théorique, n’a pas de corps. Il l’inquiète car à y regarder de près la chose paraît bien filandreuse et fort peu ragoutante pour son fin palais. Là où Frédéric Schiffter pense bandaison, je vois plutôt un problème d’incarnation. Evidemment, si l’on en reste à l’idée, le peuple n’existe pas, c’est entendu. Il reste à la fin des demi moignons et des quarts de dichotomies nimbées de soleil propices au bronzage de fesses en face du Dodin. Pour autant, l’appréhension affective d’une résistance commune me paraît riche de sens. Elle n’est pas seulement un « vent de boucle ».

 

Que l’on ne puisse pas, en fin de compte, statuer sur le peuple me paraît être une raison suffisante et sage de s’en méfier quand les affects, comme le vent, tournent.

 

 

 

Qui est Thomas Guénolé ?

Qui est Thomas Guénolé ?

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  • Dans la famille des cumulards médiatico-sociologico-BFMo-science pipoto-insoumis j’appelle Thomas Guénolé, dit la « Guénole » dans mon petit milieu anarchisant. Quel grand critique de la médiocrité journalistique, quel déontologue, quel cinéphile, quel anti-raciste, quel homme de gauche que voilà ! « Politologue (PhD ). Engagé . Chercheur associé . Enseignant . » Notre homme a tellement de casquettes, de moustaches, de perruques et de faux nez qu’il est, c’est son grand talent, difficile à reconnaître. D’où ma question liminaire, le petit jeu du matin : qui est Thomas Guénolé ? Thomas Guénolé, nommé parfois la « Guénouille » par mes amis bretons, est-il un marketeux ? A lire ce tweet promotionnel, il semblerait :

« Mon prochain livre paraîtra en mars 2018 aux . J’en annoncerai le titre et le thème début mars. «  (23 octobre 2017) 

  • Nous sommes ici dans l’ordre du plus strict tapinage promotionnel doublé (c’est la petite pointe cynique bon ton) d’une pseudo auto critique (« #teasing »). Pas de thème, pas de titre, pas d’idées mais du « #teasing. » Les pubards, je n’y reviendrai pas tant l’affaire est désormais connue, maîtrisent les codes de la fausse mise en abîme sur le bout du clavier. Perchés, perchés. Thomas Guénolé publiciste donc ? Ce n’est pas si simple. Notre homme aime aussi le cinéma et n’hésite pas à livrer son avis éclairé sur la chose :

« Ayant vu , vraiment bon et qui rattrape les principales conneries de l’épisode 7, je pense qu’on peut désormais pardonner la franchise pour cette bouse qu’était « Le Réveil de la Force ». Mais pour moi le meilleur reste « Rogue One ». » (13 décembre 2017)

  • Nous sommes ici dans l’ordre du coolisme et de la décontraction « pomo ». Vous trouverez de telles saillies sur le forum « Blabla 18-25 ». Faire jeune, sympa (« vraiment bon », « connerie », « bouse »), bref dans le coup, tout en produisant des nano hiérarchies et des micro distinctions susceptibles de mettre en avant l’excellence du jugement de goût (« mais pour moi le meilleur »). Thomas Guénolé geek sympa donc ? Ce n’est pas si simple. Notre homme aime aussi la clarté politique :

« Je pense que tout les éditorialistes du paysage audiovisuel devraient afficher un courant politique d’appartenance » politologue, chercheur associé Institut IRIS, engagé dans  (13 octobre 2017). 

  • Nous sommes ici dans l’ordre du flicage le plus strict : critique, tes papiers. ! Politiquement, tu parles d’où Bernat ? Non, pas Bernat, les gens sérieux, les importants, ceux qui comptent et causent à la télé avec Guénolé, dit la « Guénoline » chez nos amis cyclistes. Thomas Guénolé paysagiste en chef de la toute nouvelle police politique du PAF donc ? Ce n’est pas si simple. Notre homme aime aussi la bourgeoisie procédurière :

«  Trop, c’est trop. Par la voix de mon avocat Me Jérémy Afane-Jacquart, j’ai déposé ce jour une plainte au contre pour ses fausses « Françaises lambda », en réalité politisées, face à . » (1 décembre 2017)

  • Nous sommes ici dans l’ordre du recours procédural cher au monde petit bourgeois. Mise en branle d’un univers correctionnel par ceux qui ont les moyens (« par la voix de mon avocat ») afin de restaurer un équilibre perdu. Ironie, jeu, satire ? Que nenni ! Recommandés, mises en demeure, dépôts de plainte. Avec Thomas Guénolé, dit la « Guenaille » chez les compagnons du devoir ferronniers, la critique  politique se fait pleurniche juridique. Thomas Guénolé plaintif insoumis ? Ce n’est pas si simple. Notre homme n’aime pas le racisme et il le dit haut et fort :

« Enième dérapage d’Alain , qui nous parle du « petit peuple blanc » et fustige les « non-souchiens ». Dorénavant, ceux qui prétendaient qu’il n’est pas raciste ne pourront plus dire « Je ne savais pas ». » (10 décembre 2017)

  • Nous sommes ici dans ce que la critique dite « de gauche » sait faire de mieux, sa spécialité maison : l’excommunication anti-raciste. Cela dit, quand la sociologie médiatique d’Etat, publicitaire, petite bourgeoise, cinéphile, procédurière et correctionnelle cherche encore à prouver qu’elle est justement de gauche, que lui reste-t-il à part l’antiracisme ? Mais oui, vous l’avez tous reconnu, Thomas Guénolé, c’est Sam :

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Le (nouveau) Média blabla

Le (nouveau) Média blabla

  • Je le répète, au risque de la redondance (1), tout ce qui ne passe pas par un travail critique, au sens noble du mot, un travail de discernement intellectuel sans complaisance, est à jeter. Nous sommes ici dans l’ordre de la parodie qui s’ignore, de la mise en scène « pomo » (pour postmoderne), de la pride, toujours elle,  individualisée, bref de la désormais célèbre bouillie. Cette même bouillie qui a fait Macron cherche à le défaire dans une inefficience politique radicale. La bouillie est réversible, c’est un quasi axiome. Comme l’anneau de Möbius, la bouillie ne possède qu’une seule face. Les pomogressistes sont dans le coup (avec les marchistes) et œuvrent pour une société meilleure « de ouf ». « Un média progressiste c’est tout ce qu’on vient de dire, notre but, l’idée c’est de faire progresser le monde, jusqu’à peut-être le changer, carrément, carrément non, on est des ouf. » Qui prend encore au sérieux, jusqu’à les recopier avec soin, ces borborygmes pomos ? Qui a l’idée d’en faire une critique, de peser leur valeur politique quand il suffit d’en être pour être du bon côté ? Seuls les bricoleurs de la pensée sont encore capables d’une critique « première » pour reprendre la formule de Claude Lévi-Strauss dans La pensée sauvage.

 

  • Une critique sauvage ? Lisons ici Lévi-Strauss et comprenons finement notre situation intellectuelle inédite dont certains de nos prédécesseurs ont eu l’intuition – une situation plus familière aux sociétés premières étudiées par l’ethnologue qu’aux grandes constructions philosophiques de l’idéalisme allemand. Le bricolage, associé par Lévi-Strauss à « la réflexion mythique, peut atteindre, sur le plan intellectuel, des résultats brillants et imprévus. » (2) Le bricoleur critique, à la différence de l’ingénieur du concept qui ne cesse de hiérarchiser ce qui est digne d’être pensé et ce qui ne l’est pas, ne subordonne pas les objets de pensée les uns aux autres. Dans son sens ancien, rappelle Lévi-Strauss, le bricolage évoque « le sens incident : celui de la balle qui rebondit, du chien qui divague, du cheval qui s’écarte de la ligne droite pour éviter un obstacle. » Face à l’obstacle justement, le bricoleur s’arrange avec « les moyens du bord ». Contrairement au théoricien critique qui a déjà une structure intellectuelle toute faite dans laquelle il fait rentrer les éléments de savoir qu’il recueille, le bricoleur critique, toujours étonné par ce qu’il découvre au hasard de ses divagations,  enrichit son stock. Les signes ou matériaux  du bricolage intellectuel sont ses petits trésors dont il fait l’inventaire.

 

  • « Carrément, carrément non, on est des ouf » : signe d’autant plus intéressant pour le bricoleur critique qu’il se présente comme signe du progrès. Bien sûr, cet objet de pensée hétéroclite ne fera pas sens pour des « intellectuels sérieux » qui n’interrogent que des objets dignes d’être pensés. Jamais surpris par le donné, ils déploient une logique indépendante des contenus.  La production ininterrompue de signes, les flux d’information en continu, la mise en ligne instantanée de tous ces objets de pensée miniaturisés offrent au bricoleur critique un stock quasi illimité de « trésors d’idées » (3). La fin des grands récits dont parlait Jean-François Lyotard, le morcellement idéologique, l’émiettement des discours jusqu’au tweet nous placent sur une scène des discours quasi primitive. « Le monde libre », « Le Média », « changer le monde », « on est des ouf », autant de petits coquillages linguistiques intéressants avec lesquels le bricoleur intellectuel composera. Lui-même n’a aucun projet – ce qui supposerait, comme le remarque Lévi-Strauss dans La pensée sauvage, une harmonie théorique entre les matériaux et les fins. S’il fait avec les moyens du bord, c’est avant tout que les matériaux qu’il utilise pour élaborer sa critique sont précontraints. S’il constate que ceux qui critiquent la bouillie dans un « nouveau média » répandent la même bouillie que ceux qu’ils critiquent, il fera avec cette donnée de fait. Dans son univers brut et naïf, on ne peut faire qu’avec ce que l’on a.

 

  • La forme, les outils, les résultats de ses bricolages paraîtront étonnants aux ingénieurs rationalistes qui ont le plus grand mal à ouvrir les yeux sur les limites de leur monde. Ce qui fait du bricoleur critique un fin observateur de son milieu auquel il porte un vif intérêt. Combien de fois ai-je entendu, de la part de lecteurs bienveillants : pourquoi vous intéressez-vous à de tels objets ? votre pensée n’est-elle pas plus digne que cela ? ne vous rabaissez-vous pas à répondre ? etc. etc. Réactions typiques de la pensée ingénieur (sans laquelle on ne peut faire carrière à l’université, sans laquelle on ne peut parvenir) à laquelle j’oppose une critique sauvage, quasi mythique. Les résultats et les effets de cette critique n’en sont pas moins aussi « réels » et dérangeants que ceux des « sciences politiques ». Je vais même plus loin : cette critique est aujourd’hui la seule à faire encore quelques effets. Elle relève de modes d’observation que nous avons en partie perdus. Nous redécouvrons ainsi, derrière ces bricolages intellectuels, ces monstrations, le fond, le « substrat de notre civilisation. » (4) Ce que nous appelons « progrès » est une monnaie de singes qu’une « science du concret » renverra à son irréalité. En face de cette vidéo promotionnelle, de ces débris médiatiques qui se prétendent « nouveaux », je me vis comme un sauvage : je les ramasse, les observe et je cherche à en faire quelque chose.

 

  • Chaque débris médiatique, chaque stock disponible, chaque opérateur peut servir à condition qu’il reste dans un état intermédiaire, indécidable. Est-ce simplement une image, une « petite vidéo » insignifiante ou une idée, un concept ? Plutôt un signe que je ramasse, un être concret, particulier, mais qui renvoie à autre chose. Par exemple à cette question plus intellectuelle : que pouvons-nous faire de ça ? Pouvons-nous en faire quelque chose ? Au moyen de quel bricolage ? Le signe est limité, ce qui dérange les ingénieurs des sciences politiques qui préfèrent, pour leur confort et leur carrière, manipuler des théories abstraites et hors sol. Mais il est déjà trop abstrait (comme ce texte d’ailleurs) pour ceux qui consomment des images et des « petites vidéos » sans réfléchir à ce qu’ils font. Le bricoleur sauvage se tient justement à mi-chemin, ce qui rend la compréhension de son travail délicate pour les idiots et les ingénieurs. Il recueille ce qui est partout disponible mais autrement. Ce que fait justement la pensée sauvage, penser autrement.

 

  • Certains aujourd’hui se plaignent qu’il n’y a plus de pensée dans les médias. Celle-ci serait « prise en otage » par « les médias dominants ». Comme s’il existait quelque part un stock de pensée empêché par une force obscure, comme si la pensée existait comme une nature, comme si le moyen (Le Média) allait libérer la pensée. A cette pensée magique justement, j’en oppose une autre. La tribu du Média blabla n’aura pas simplement à composer avec « des médias dominants », ces adversaires taillés sur mesure, ces Golem utiles de la critique politique de salon. Non, elle aura affaire à une critique sauvage, à des braconniers, un peu sorciers, capables de bricoler au moyen de leurs miettes de jolis tableaux. Ceux-là sont sont-ils de gauche, de droite, du média, du « système » ? Difficile à dire. Ils montent des décors à la Méliès, une architecture fantastique afin d’honorer les dieux du vide.

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…..

(1) Certains sous-estiment encore ma constance métronomique.

(2) Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage.

(3) Formule reprise par Lévi-Strauss de Marcel Mauss à propos de la magie.

(4) C. Lévis-Strauss, La pensée sauvage.

Souchiens or not souchiens

Souchiens or not souchiens

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  • Par quel étrange sortilège la mélanine finit-elle par enraciner les hommes, jusqu’à les enchaîner  ? L’épiderme fait office de racine quand les racines, justement, disparaissent. Une « culture » hors-sol (« Johnny, c’est la culture française », « Johnny, un héros national », « on a tous en nous quelque chose de Johnny ») se mesure à l’incapacité qu’elle a de tisser des liens plus profonds, de créer des identifications durables, d’unir les hommes par autre chose que d’imbéciles slogans (aujourd’hui de préférence en anglais). N’en déplaise aux crétins qui tirent de bons bénéfices en léchant la surface, la société du spectacle dont Johnny est un parangon ne relie les hommes qu’en surface. C’est ce qu’à voulu dire Alain Finkielkraut dans une grande confusion lexicale (« petit peuple blanc », « souchien ») et une ironie somme toute assez fumeuse.

 

  • La société du spectacle intégral propose à la consommation des signes d’identification : ma jeunesse, mon enfance, ma nostalgie, ma musique, ma Harley, mes années Johnny. C’est ce qu’on appelle, dans le jargon, des parts de marché. Un exemple parmi d’autres : lors de la descente des Champs-Elysées, seuls les bikers passés par des concessionnaires Harley Davidson avaient le droit de défiler en rangs serrés. Les amis du brélon – dont je suis – n’étaient pas conviés à la grande parade. Non pas hommage national donc mais pride vrombissante de l’homme blanc, Alain Finkielkraut a raison, n’en déplaise aux aboyeurs de peu. La référence au « souchien » est certes idiote (l’usage de ce terme imbécile fut popularisé par une cruche dont l’existence médiatique est proportionnelle aux aboiements qu’elle produit). Derrière, le constat est juste mais largement inaudible pour tous ceux qui se gavent sur le dos plat du marché : la société du spectacle intégral ne peut produire que des pride de particularismes, des marches pour la fierté qui segmentent plus qu’elles ne rassemblent. Aucun mouvement d’unification nationale ne peut sortir de ce morcellement dérisoire. Seule la culture (encore faut-il s’entendre sur le sens à donner à ce mot, je m’y attacherai) le peut et la société du spectacle intégral est profondément inculte.

 

  • Cette inculture-là blesse Alain Finkielkraut autant qu’elle me blesse, autant qu’elle blesse tous ceux qui n’ont pas en eux « quelque chose de Johnny » pour reprendre la formule imbécile de notre caméléon président, capable de tout simuler afin d’être, à tout moment, dans le sens de la marche. Entendre sur les ondes une député « en marche » justement, dont la conscience critique et politique avoisine celle du bigorneau, comparer Johnny et Victor Hugo est extrêmement pénible. Alain Finkielkraut prend cette peine au sérieux. Affecté, il cherche à en faire quelque chose, au risque du cafouillage. Ce que l’on nous vend comme « un grand moment de communion nationale » est un leurre, un de plus dans la grande bouillie spectaculaire marchande. La population qui assistait à la dernière parade de Johnny n’est pas représentative de la population française. C’est un fait. Le délire commence quand on travestit le fait pour en faire une valeur nationale. Johnny est un « héros national » (Emmanuel Macron) à la seule condition de changer le sens des mots. Jean Cavaillès et Georges Politzer étaient des héros de la France, certainement pas Johnny.

 

  • Ceux qui changent le sens des mots, qui déforment la réalité pour se réchauffer en meutes du bon côté du Bien devront désormais compter avec des hommes et des femmes qui refusent de laisser au spectacle intégral l’écriture de l’histoire. Alain Finkielkraut est trop masochiste dans sa critique (comment peut-il utiliser le terme « souchien », fusse de manière ironique, sans savoir ce qu’il allait récolter) pour être réellement audible. Après lui, d’autres viendront. Ils parleront clairement, ne se prendront pas les pantoufles dans les chausse-trappes des petits pieds. A la différence de Finkielkraut, ils fédéreront non sur le buzz mais sur l’idée. Il seront de ce fait autrement plus menaçant pour les kapos du spectacle. Cette opposition sera fatale. Il est un degré d’absurdité où le néant de nos démocraties marchandes se cannibalise. Nous sommes arrivés à ce point, avec ou sans Alain Finkielkraut, souchiens or not souchiens.