Le retour des saintes reliques

Le retour des saintes reliques

« La France n’en finit pas de faire surgir le vocabulaire philosophique qui nourrit ses académies non pas ex nihilo mais ex Cartesio. Et c’est lui faire une grave offense de lui rappeler que Descartes n’ignorait rien de la scolastique ni de son mode d’emploi. « 

Louis-Sala Molins, La loi, de quel droit ?, 1977

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  • La dernière mouture du programme de philosophie, quarante-deux ans plus loin, en est encore la preuve : l’enseignement de la philosophie en France ne s’est toujours pas défait de ce fonds de culture théologique qu’il relustre régulièrement. Non pas pour le repenser comme un défi à l’ordre du diabolos, ce qui règne sur le monde divisé (diabolein) mais pour se relégitimer face aux briseurs d’idoles, aux mécréants. Métaphysique, idée de Dieu, nous voilà repartis pour un tour. Ajoutez à cela l’effacement du sujet, de sa conscience et vous remontez les siècles par-dessus Freud, Marx et Nietzsche, ces méchants hérétiques.

 

  • Derrière les armatures conceptuelles, c’est une position défensive qui est réaffirmée. La dimension critique et anarchisante de l’esprit a toujours été l’ennemi des clergés, sous le glaive ou sous la mitre. Quelles que soient les époques, la fonction du clergé marque son attachement viscéral à la loi du garrot qu’il sert autour du coup des esprits libres. Un clergé « progressiste » peut soutenir la scolastique à partir du moment où son ambition est de corriger durement les mauvais marcheurs. Il n’est pas surprenant de voir aujourd’hui les apologues du progressisme sans tête s’allier objectivement à des têtes cimentées dans un état de la pensée régressif.

 

  • Entendons-nous. Je ne parle pas ici d’absence de foi ou d’incroyance. A travers les siècles, les exemples fourmillent d’individus qui cultivèrent en eux-mêmes un tropisme de l’absolu. La foi du charbonnier est autrement moins nocive à l’homme du commun que la scolastique d’un clergé qui dicte les canons de la vraie foi pour légitimer les institutions qui le servent et faire taire les consciences qui le contestent. Sous prétexte que la dictée d’en-haut aurait perdu de sa force dans la bouillie postmoderne, au lieu de renforcer l’esprit critique, le clergé sans idées mais bien en place réactive les vieilles marottes de la philosophie scolastique ex Cartesio.

 

  • Si l’on ajoute à cela l’exploitation ad nauseam de l’incendie de Notre-Dame, les divagations devant le parvis de la fille du chocolatier qui entend les voix de la pierre, la communion de la maire de Paris, grande éclaireuse de Tour Eiffel, devant les saintes reliques, tous à genoux. Et en point d’orgue, le terrorisme mondialisé le jour de Pâques pour rappeler aux aveugles à quel point nous avons besoin d’une grande communion nationale, des poutres calcinées au nouveau programme de philosophie des classes terminales en passant par la liturgie du télé-évangéliste de pacotille.

 

  • La France est conviée à redécouvrir les vertus de la messe. Sans le latin, aujourd’hui en option. Une redécouverte qui accueillera tous les offices, musulmans, juifs, chrétiens, à condition que cela ne contrarie pas trop la loi du divin marché. Les exigences de l’esprit qui cogite, dans un tel vacarme, seront de peu de foi. Inaudibles. Si elles ont, en outre, le malheur de ne pas s’exprimer dans le style de la cour, elles recevront les pires anathèmes. Combien de députés, de causeurs, de faiseurs de mots, pour exprimer leur courroux face à un mouvement social qui rechigne à baisser la tête devant ce divin fond de sauce ? Un mouvement réellement populaire, rappelle un des chanoines, aurait respecté une trêve après le grand incendie.

La trêve des confesseurs ne reçoit pas un plus grand succès que celle des confiseurs.

 

  • Ce climat n’a pourtant rien de mystique, aucune volonté spirituelle de défier l’existant n’est en vue. Rien qui ne soit en mesure de contrarier sérieusement les différents registres de la soumission. Nous sommes dans l’ordre bien connu de l’intimidation adossée à la loi et à l’admonestation. Les moins impressionnables, ceux qui préfèrent juger qu’ânonner, ni évêques ni commissaires, sont déjà des traitres à la nation, des suppôts du diable, une sorte de vermine qui grouille en meutes sous le beau parquet de la République en marche. Comment osez-vous encore critiquer l’introduction de la métaphysique, de l’idée de Dieu dans un tel contexte ? L’Europe doit se défendre contre ces hordes barbares. Rien de tel pour cela que de lire dans les signes cachés et compter les grenouilles qui tombent du  ciel.

 

  • Les temps, vous l’avez compris, sont peu propices à la critique. L’ont-ils déjà été ? Rien d’évident. L’eau bénite, les viandes sacrées et les calottes protectrices n’ont jamais rendu un homme plus fin qu’il ne l’était. Le contraire s’est déjà vu. Après tout, que chacun bricole son espoir de salut. Ce qui est par contre beaucoup plus inquiétant, c’est de voir ces bricolages s’imposer aux domaines de l’homme comme de nouvelles évidences. De constater le recul inquiétant de l’esprit de satire, de l’irrévérence qui libère et de la critique qui n’entend pas jouer le jeu de ces nouvelles liturgies. Quel rapport entre un mouvement social et politique et l’incendie d’une charpente en bois ? Aucun. La femme d’un président de la République délire face caméra sur les voix d’une cathédrale devant de jeunes communiants journalistes aussi sérieux que des cierges de Pâques et nous devrions faire silence pour restaurer l’unité nationale ?

 

  • Nous vivons une phase de régression politique portée par un vaste mouvement historique de recul de l’intelligence collective. Ce mouvement a des causes profondes et multiples, le renoncement au libre exercice du jugement me paraît être l’une d’entre elles. Le nouveau clergé part du principe que l’intelligence collective n’est pas une condition nécessaire de la vie politique, qu’il suffit de dire démocratie et République à la télévision pour réaliser les conditions d’un ordre juste, l’idée de Dieu (peu importe lequel d’ailleurs) parachevant l’édifice acritique. Tout comme il n’y a pas de divin sans la foi vivante des hommes, il n’y a pas non plus de République sans la formation d’un jugement politique. La réalité de ce jugement a des conditions historiques d’apparition. Ces conditions sont en train d’être modifiées durablement sous la pression d’un libre-marché qui s’accommode mieux du marchandage des saintes reliques que de la liberté humaine.

Raphael Enthoven, le maître causeur

Raphael Enthoven, Le maître causeur

(ou l’œuf mi Mollat)

« Mais il est toujours amusant à Paris, de voir naître un nouveau snobisme »

François Nourissier, « Les philosophes à Rolland-Garros », 5 juin 1977.

 

  • 18 heures, hier soir, chez le marchand de livres Denis Mollat qui viendra en personne recevoir le causeur avant la causerie. Une majorité de femmes dans ce parterre poivre et sel. Un rang derrière : « le voilà, en plus il est beau, il a tout pour lui. » Les dames se pâment, elles glougloutent, c’est qu’elles sont venues voir le médiatique. Celle qui lui tend le micro sur l’estrade commence par rappeler que le livre (lequel ? aucune importance, mon ami, profite d’abord du spectacle le reste va venir) est étonnement drôle. Le causeur tout sourire : « je ne pensais pas que mon livre puisse être drôle ». La salle glousse, l’ambiance est bonne, offerte à la pénétration du verbe. Oignons donc ensemble ces toutes dernières « morales provisoires ». 

 

  • La speakerine, mal formée comme elles le sont toutes, condition du métier, surabonde en obséquiosités ; ça dégouline un peu au-delà de l’estrade. Épongez mesdames, on patauge. La mauvaise messe commence comme la venue de l’ange, tombé du ciel. Pourquoi, justement aujourd’hui, écrire des « morales provisoires » ? Faire référence à cette formule qui était aussi celle, en 1977, d’un dénommé Bernard-Henri ? Que vaut un livre qui n’est autre que le compactage de chroniques radiophoniques ? Quel est le statut de ce discours, supposé philosophique, qui active plus les glandes que la jugeote ? Y a-t-il un problème d’ensemble ? Un système de pensée ? Des objets réels soumis aux jugements sur lesquels nous pourrions confronter nos évaluations ? Ces bonnes questions ne font pas sens dans un tel contexte promotionnel. Elles introduiraient de fait un décentrement vis-à-vis du causeur, une relativisation de l’immaculée conceptualisation, un effort de pensée peu propice au commerce de l’ange un peu passé, la seule finalité de ce dispositif en carton pâte.

 

  • Pour un esprit formé et au travail, écouter le maître causeur à 18h chez Mollat est une épreuve stoïcienne. Il y a une dizaine d’années, j’aurais provoqué le petit scandale, jouant dans ce théâtre des vanités le rôle du bouffon agitateur que le public aime détester. Sans lui, hélas, la soupe est forcément plus tiède. Elle le fut. Quelques minutes avant l’épreuve, j’ai pourtant feuilleté le dernier volume, celui à vingt-et-un euros aux Presses de l’observatoire, une maison d’édition machine de guerre récente qui fait dans le people. Impossible de retenir quoi que ce soit de cette succession de petits chapitres, de moignons. Le plaisir de faire des phrases l’emporte trop souvent sur l’ordre des raisons.

 

  • Au fond, peu importe l’objet, ce n’est pas à cela que sert le maître causeur. Sa réussite est de nous inviter, par une séduction assez sale pour celui qui ne perd pas de vue la logique du propos, à penser à côté. Les thèmes, des marottes médiatiques, sont l’occasion d’un discours convenu, trémolos et grands gestes, sur l’anti-racisme, le féminisme, la démocratie etc. Un propos suffisamment général pour ne pas se risquer sur l’écueil du réel. Une causerie qui raffole des pseudo-contradicteurs, des invectives confuses que le hâbleur compile pour faire valoir sur elles et à peu de frais l’ampleur de sa lucidité. On s’accorde ici ou là sur quelques évidences. La superdoxa n’est pas toujours à jeter. Elle remplit son office quand le temps manque pour en faire la genèse.

 

Le maître causeur ne pense pas des problèmes, il dit ce qu’il faut penser de ceux qui font problème.

 

  • Il se veut maître des consciences tout en se retirant le droit de prescrire aux autres les fruits mûrs de son « intranquillité ». Il est maître de sagesse, juge des bons points et des arguments vicieux. Il capitalise sur le sens commun qu’il auréole d’un supplément de culture (Proust, Céline, mais le bon) comme on dépose un coulis frais sur une génoise encore tiède. « Soral est une bête », le propos glisse comme une pelle à tarte. Qui en veut encore ? Les dames hochent la tête. L’une d’elle, émue, tient enfin son micro. « Vous êtes beau et vous avez quelque chose à dire aux femmes. Que doivent-elles faire ? » Le mondain est une éducation et un dressage, le maintien par ceux qui veulent en être de ceux qui comptent. Quand il s’associe au marché du désir et de la pseudo-transgression, il soutient le consensus économique. Prendre le micro à son tour ? Invectiver le maître causeur ? Casser l’ambiance ? C’est une option qui n’est jamais à exclure a priori, pourvu que l’action ne soit pas sans gaieté.

 

  • Pourtant, hier en fin d’après-midi, le cœur n’était pas à l’ouvrage. Nous avions (à deux le pensum est tout de même plus léger) le sentiment d’être au chevet d’un grand malade. Je ne parle pas ici du maître causeur, dont la névrose de séduction en vaut peut-être une autre, mais de l’esprit critique, exténué, dévitalisé, sans puissance. Une immense dépression de l’être au service d’un marché de pacotille, une usure terminale qu’entrevoyait déjà son père, Jean-Paul Enthoven en 1977.

 

  • Il aurait fallu rappeler (mais l’affligeant spectacle faisait à lui seule une totalité harmonieuse) ses propos pour expliquer clairement où nous en étions en 2019. Jean-Paul Enthoven fut en effet un des premiers, dans les colonnes du Nouvel Observateur, à soutenir le livre de Bernard-Henri, La barbarie à visage humain, et sa morale provisoireUn soutien qui prit la forme d’un appel à la sagesse et à la lucidité : « le plus sage est de hâter la lucidité publique et de ne plus se payer les uns les autres avec de la monnaie de singe. » La monnaie dont il est question se sont évidemment les idéologies politiques, marxistes en premier chef, mais pas seulement. « Cela passe peut-être, ajoute le père du maître causeur, « par une critique de ce socialisme porteur d’espérance et de foi, et qui, à force de se heurter à l’histoire, s’est confondu avec la somme des illusions que ce livre dénonce. » Dénoncer ne veut surtout pas dire opposer une idéologie à une autre. Le causeur médiatique, fils du père, est beaucoup trop « intranquille » pour se satisfaire d’une telle rigidité dogmatique. Ce sera donc, comme il y a quarante ans,« morales provisoires ». Reste la chute : « la critique devient un genre recommandé. Ce livre a le mérite de nous attendre là où nous risquons bien d’arriver. Essoufflés. » Quarante-deux ans après, nous ne sommes pas simplement essoufflés mais exténués.

 

  • La ligne d’arrivée déjà loin, nous nous retournons pour mesurer l’ampleur du piétinement et de la stérilité. Sous couvert de lucidité, les fils et filles de la génération du père Enthoven, revenue d’elle-même, servent depuis longtemps déjà une soupe insipide à des oreilles encirées. Quelle révolte de l’esprit peut naître d’une telle sauce ? Aucune. C’est aussi à cela que servent les maîtres causeurs : ils sont, sous couvert d’animation culturelle bon ton, les thanatopracteurs d’un ordre social qui ne saurait les desservir. Le public ébahi apprend d’ailleurs que le causeur a quitté France culture pour Europe 1 pour des raisons de pension alimentaire, « mieux payé » dit-il. Rire dans la salle, on est bien.

 

  • La seule question à poser serait celle-ci : qu’est-ce qui peut mouvoir encore le maître causeur dans ce bouillon qu’il qualifie lui-même de « démocratie fatiguée », sans réfléchir d’ailleurs sérieusement à la raison de cette supposée « fatigue ». Bernard-Henri, Jean-Paul, André avaient pour eux, à la fin des années 70, la volonté, non dénuée de visée publicitaire, de révoquer les maîtres penseurs tenus pour « les vrais fourriers de la thanatocratie ». Mais le maître causeur ? Que révoque-t-il lui qui accepte tout pour une pension, pour un dîner en ville avec Denis et une bonne place à Roland-Garros (allusion au texte drolatique de François Nourissier publié dans le Figaro-Dimanche, le 5 juin 1977, « Les philosophes à Roland-Garros »). Peut-être le sentiment d’en être, de participer aux bruits du monde tout en préservant sa belle âme des jugements vulgaires. Peut-être.

 

  • Le maître causeur confia à l’assemblée que sa réussite était toujours de serrer la main d’un adversaire après un débat cordial, de transformer l’animosité en respect mutuel : finalement, nous ne sommes pas si différents. Peut-être est-ce cela qu’il manque pour assurer à tous une place au paradis de la causerie, à cette eschatologie de la liberté « au-dessus de tout » dans les succursales feutrées et demi-molles du marché tempéré : une poignée de main collective et un clignement d’oeil. C’est peut-être pour cette raison aussi que nous nous sommes refusés le petit scandale hier soir, comme l’on se tait en face d’un malade à son chevet.

 

  • Nous voilà, mes amis, gouvernés par cette faiblesse terminale, cet épuisement qui faisait passer hier Emmanuel Macron pour un philosophe et Raphael Enthoven pour un maître à qui l’on demande la vérité de son petit monde. Nous sommes en face de spectres adulés par un public amnésique de demi-instruits et de rombières alanguies. Ce petit monde trafique le langage, glisse d’une allusion à l’autre, se paye le discours de sa confirmation. Il est pénible de devoir cartographier de telles ombres insaisissables. Ce problème est pourtant essentiel dans la cité. Réellement politique.

 

  • Parce qu’il prétend à tout et à n’importe quoi, le maître causeur prétend aussi juger en échappant aux jugements. Quel discours lui adresser encore ? Quelle forme de verticalité peut-on encore lui opposer lui qui excelle dans l’art de cirer les sols et de se fondre dans la tapisserie ? De toute évidence, les soixante-cinq « intellectuels » (il faudrait faire le tri) se sont laissés duper par un autre maître causeur il y a peu. Les maîtres causeurs, philosophes, un must en France, n’ont, en dépit de leurs faiblesses, de cette grande maladie du temps qu’ils traînent de salle en salle, aucune force en face. C’est cette puissance d’opposition à restaurer qui conditionnera en retour un sursaut politique. Ou pas.

Le Phénix de Bourgtheroulde

Le Phénix de Bourgtheroulde

  • Le papotage sur la renaissance d’Emmanuel Macron bat son plein. Il aura suffit d’un parterre de maires dûment choisis, d’un micro et d’une performance oratoire (epideixis, en Grèce antique, aux heures glorieuses de la grande rhétorique) pour que le Phénix refasse causer de ses talents. Quel homme ! Quelle connaissance des dossiers ! Quel artiste ! Quelle chance pour la France ! Oubliés la grande braderie des fleurons de l’industrie française, le calendrier des privatisations de ce qu’il reste encore à privatiser, l’arrosage automatique de Ford ou de Nokia soldé en licenciements, les mensonges sur le SMIC ou les retraites, les barbouzeries, le travail de sape des institutions républicaines par les lobbyistes amis, les niches fiscales ou le tourisme du même nom, sans parler des multiples bavures policières depuis deux mois. Raccourcissons la liste pour en venir à l’essentiel : notre sensibilité, toute française, au baratin.

 

  • Quelle avancée politique au sortir de cette grande messe de l’ego ? Aucune. Quel rapport entre cette performance et la réalité de ces hommes et femmes qui vont gribouiller demain, en allumant un cierge, leurs doléances sur un coin de site internet ? Aucun. Retour à la campagne électorale de 2017, aux opérations de séduction collective du gourou télé-évangéliste, promu « philosophe en politique » par la grâce de la médiocrité ambiante. N’est-ce pas d’ailleurs cela aujourd’hui le politique, une campagne ininterrompue de soi, une mise en scène des egos sous la tutelle du plus grand d’entre eux. La tête dans le potin, les éditorialistes, une variante du commérage, reprennent du poil de la bête avec leur Phénix. Phénix potin.

 

  • Alors qu’une ancienne marchande de yaourts pour 450000 euros l’an, un temps à la tête de Teach for France, entreprise de démolition de l’école républicaine (1), s’apprête à administrer la grande bouillasse du débat national, le Phénix de Bourgtheroulde, un joli nom tout de même, a repris la main. Ce Frank Abagnale à la française, grand séducteur des demi-habiles et des propriétaires poivre et sel, mais loin des extrêmes, choisi par quelques mentors, encore plus faussaires que lui, pour ses charmes et ses qualités de faussaire, aurait « réussi son opération de communication », nous dit-on sur toutes les chaînes. N’oublions pas tout de même qu’un homme capable de mentir ouvertement aux français sur la hausse du SMIC, un sujet des plus sérieux, après de telles émeutes, est capable de tout.

 

  • Qui ne voit pas l’absurde d’un tel régime politique ? Le show d’un seul devant un parterre docile comme réponse à une volonté collective de peser sur les décisions politiques. Que peut-il rester de cette performance oratoire : rien. Ou plutôt un immense détournement de la démocratie représentative qui ne peut, dans une situation d’effondrement, se relégitimer que par la souveraineté populaire. Cette singerie de démocratie, ce simulacre de vie politique intense, cette bouffonnerie maitrisée est reprise aujourd’hui en échos d’échos par des animateurs peu regardant sur la probité quand il s’agit de remplir leur assiette. Ce numéro de cirque n’exclut en aucune façon « la connaissance des dossiers » comme il est dit sur toutes les chaînes. De quelle naïveté faut-il faire preuve pour ignorer que les formations des dites élites servent aujourd’hui à cela : trier très rapidement de l’information et faire semblant de passer, avec virtuosité, pour ce que l’on est pas. A ce jeu-là, le Phénix de Bourgtheroulde est un expert indiscutable.

 

  • Nous oscillons évidemment entre la consternation et le rire salvateur. Brillant, c’est le mot, comme ses pompes, le Phénix de Bourgtheroulde fut accompagné, pour cette délicate mission, par Madame Yaourt, la dénommée Wargon, qui reçut, dans une modeste pièce, une poignée de gilets jaunes eux-mêmes sifflés par quelques autres. Cette scène cocasse nous fait mesurer à quel point le sus nommé Houellebecq est très largement dépassé par une réalité au-delà de toute satire. Tout ce petit monde va donc piloter le « grand débat national ». C’est à pleurer de rire.

 

  • Comment jouer encore le jeu ? Le grotesque est à ce point consommé que la seule question à se poser est de savoir pourquoi nous ne sommes pas tous dans la rue. Si ce n’est pas pour demander le RIC et le retour de l’ISF que ce soit au moins pour exiger le déplacement de cette petite troupe de saltimbanques et son chef d’orchestre, le Phénix de Bourgtheroulde, dans toute la France car les français, amis du baratin, peuvent, à la différence d’autres peuples, rire de tout.

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(1) Un billet sera ultérieurement consacré à cette saleté.

 

T’es un flan Houellebecq

T’es un flan Houellebecq

  • T’es un flan Houellebecq, un d’ces flans que les sans imaginaire répandent à la spatule dans les centres culturels du ramollissement psychique.

 

  • T’écris mou Houellebecq. Attendre dix-sept pages pour nous dire que tu, toi ou ton autre ont envie ensemble de se faire sucer, c’est seize de trop. C’est ton arme, Houellebecq, sort la tout de suite.

 

  • Tu m’déprimes Houellebecq, regarde, tu souris sans y croire, t’es gêné, t’es pas là. T’es absent Houellebecq, t’es pas au monde. C’est normal que tu charries, dans l’anti-chambre de la déprime, les vieux flans et les vieilles miches qui s’excitent sur tes fantasmes de fellation et d’Europe qui part en noisette.

 

  • T’es pas appétant Houellebecq avec ton captorix qui file la nausée, des troubles de l’érection, une baisse de la libido.

 

  • Tu t’crois malin Houellebecq en ajoutant, après un saut de ligne, que tu n’avais jamais eu la nausée. Toi ou ton double narratif, vous êtes les mêmes, deux quiches au micro onde.

 

  • T’es un symptôme Houellebecq, un document d’archive du trou d’air de l’époque.

 

  • Tu t’répands Houellebecq, j’te vois partout, tu dégoulines sur les étals. Encore hier, j’ai vu une dame du monde à la ville avec ton coulis sous le bras. Elle va en faire quoi de ton captorix ? Une tisane ?

 

  • Tu m’diras Houellebecq qu’on t’déroule le tapis rouge, ça cause, ça dissèque, ça s’esbaudit dans les chaumières de la culture, ça bandouille et ça mouillotte autour de ta sérotonine.

 

  • Je t’te laisse Houellebecq, ça s’appelle une kronique, un divertissement du soir, de la bière et du cul. Pour le reste, faut passer à la caisse.

Jean Jaurès contre l’oligarchie financière

Jean Jaurès contre l’oligarchie financière

Les citations de Jean Jaurès sont extraites d’un article de la Dépêche du Midi, daté du 27 juin 1892, intitulé « Crédit démocratique ».

  • Pour Jean Jaurès, la question de la Banque (une majuscule dans ses articles pour désigner la banque de France) était « la plus grande question économique et sociale (…) posée devant la démocratie française. » Pour cela, écrit-il, « il faut arracher l’industrie et le commerce, surtout la moyenne et petite industrie, le moyen et le petit commerce aux banquiers. » Ce qui est en jeu, à travers le taux d’escompte, n’est autre que le prix de l’argent. « Le tribut énorme prélevé sur les affaires », ce qui correspond aujourd’hui à des transferts massifs de capitaux mobiles vers des capitalisations qui ne soutiennent pas l’économie réelle, contrairement à l’idéologie servie pour promouvoir le CICE, est un « obstacle formidable au développement des transactions et du travail. » Les plus puissants actionnaires des banques, à la fin du XIXe siècle comme aujourd’hui, sont des banquiers qui n’ont aucun intérêt à ce que la Banque appartienne à la nation. Ainsi, ajoute Jean Jaurès, « nous sommes dans cette situation intolérable, que la Banque, dite Banque de France, qui devrait affranchir le travail national de l’onéreuse tutelle des banquiers, appartient, non à le France, mais aux banquiers. »

 

  • Afin de se débarrasser de cette tutelle (nécessaire pour escompter les papiers émis), Jean Jaurès envisageait d’instituer, auprès de chaque succursale de la Banque de France, un conseil d’escompte élu au suffrage universel et composé de commerçants et d’industriels ressortissant à cette succursale. Un conseil régional en quelque sorte. Dans l’intérêt des commerçants, le conseil aurait intérêt à émettre des crédits tout en veillant à s’auto-limiter. Un système d’assurance permettrait de couvrir les pertes. Il serait réparti au prorata des affaires avec la banque de ces commerçants et industriels élus. Pour autant, cette prudence ne devait pas empêcher d’émettre des crédits afin de ne pas grever l’économie. Quel meilleur système qu’un dispositif électif d’auto-contrôle qui verrait s’effondrer le privilège des banquiers tout en abaissant le coût de l’argent? Dispositif renforcé par la possibilité qu’aura la Banque de France de recevoir des dépôts, de développer son émission de billets et de prêter à un taux bas. La vraie opposition politique, le combat le plus essentiel pour la démocratie française, n’est absolument pas, pour Jean Jaurès, entre les libéraux économiques et les collectivistes égalitaristes mais entre ceux qui entretiennent ce qu’il appelle « le privilège bancaire » et ceux qui veulent rendre la Banque à la nation.

 

  • La question est simple et simplement posée : « Comment obtenir qu’une Banque, appartenant à des banquiers, à des financiers, entre en lutte sérieusement, sincèrement, contre les banquiers et les financiers ! » Pour que la démocratie puisse se servir de « ce merveilleux instrument d’émancipation et d’action qui s’appelle la Banque », il faut qu’elle soit « souveraine maîtresse et qu’elle n’introduise pas dans la maison même, avec des clauses en apparence, rigoureuses, une oligarchie financière hostile. » 

 

« Je crois que l’on sera réduit à ce dilemme : ou bien laisser la Banque aux actionnaires, aux conditions actuelles, et renouveler purement et simplement le privilège, comme le proposent, en somme, la commission et le gouvernement ; ou bien, faire décidément de la Banque une banque d’Etat. »

 

  • Voilà ce qui a toujours été inacceptable pour l’oligarchie financière, voilà aussi ce qui rend vains les bavardages de ces minables éditorialistes, ces perruches aux ordres, qui ne soulèvent jamais le fond du problème : la soumission d’une nation à un pouvoir financier anti-démocratique. Ainsi fait, « la nation aura une puissance financière énorme : et elle pourra racheter tous les privilèges qui pèsent à l’heure actuelle sur le travail. » Les mêmes qui mettent en avant la supposée spoliation d’un système dit « socialiste » le font sans jamais remettre en question le pouvoir de l’oligarchie financière et la main mise des banques privées. Ce qui est en jeu reste la mobilité des capitaux au service de l’intérêt de la petite et moyenne industrie. « C’est dans le crédit national et démocratique, qu’est la solution tranquille du problème social. » 

 

  • Ce n’est pas le socialisme de Jaurès qui précipite aujourd’hui la France et bientôt l’Europe toute entière dans un chaos social qui ne pourra que s’aggraver mais cette « deuxième droite » qu’a très bien dépeint Jean-Pierre Garnier et dont Emmanuel Macron est le dernier surgeon. Une façon de gouverner qui engraisse l’oligarchie financière en dépossédant la France de sa souveraineté bancaire avant de faire payer l’addition au peuple par un odieux chantage à la dette insolvable. Le tout servi par une armée de traîtres à la démocratie, aujourd’hui au pouvoir, entourés de députés godillots dépolitisés et bien souvent abrutis à la communication d’ambiance. Le comble de l’obscénité est atteint quand ces fossoyeurs de la nation se présentent, flash-ball et grenades aux poings, comme les derniers remparts de la démocratie contre les « extrêmes », mieux comme les héritiers des Lumières contre « les foules haineuses ». Assurément, Jean Jaurès en faisait partie, lui qui voulait la paix et qui en est mort.

 

  • « Ce sont ces puissants théoriciens idéalistes (Louis Blanc, Proudhon), si dédaignés par une génération impuissante ou corrompue, qui seront les guides de la République de demain : c’est leur pensée réveillée qui nous sauvera à la fois de l’injustice et de la violence. » Jean Jaurès est aux antipodes de ce libéralisme libertaire taillé pour les petits hommes que nous devenons, libres dans la mesure, note très justement Maurizio Lazzarato, où ils assument « le mode de vie (consommation, emploi, dépenses sociales, impôts etc.) compatible avec le remboursement. » (1) Les divertissements sociétaux ont pour principale fonction de recouvrir le vide abyssal du politique quand il s’agit de questionner notre rapport à la Banque.

 

  • La haute bourgeoisie industrielle et commerciale a toujours raillé « les grands socialistes de 1848 ! » Ce n’est pas nouveau. Mais son triomphe idéologique en un siècle et demi aura été de réussir à incorporer dans ses rangs des hommes et des femmes sur lesquels elle se paie et prospère grassement tout en leur faisant la leçon. Que ce rapport de force s’inverse et le spectre du populisme est aussitôt brandi, de l’extrémisme et bientôt, n’en doutons pas, du fascisme. C’est aussi pour cette raison que l’oligarchie financière porte le fascisme comme la nuée l’orage. Elle préférera toujours la guerre à la paix des nations, le marché commun, ce qu’elle appelle dans sa fausse langue « l’Europe démocratique », à la République qui peut seule nous sauver de l’injustice et de la violence.

 

  • Il s’agit bien là d’une révolution, celle qui prend le mal à la racine. « Le crédit est excellent pour la démocratie », conclut Jean Jaurès, à condition que cette excellence soit au main de la souveraineté, instrument essentiel de la République. Il s’agit donc de réunir les forces de la nation contre un pouvoir fait pour démembrer la souveraineté, pour promouvoir à outrance les droits anti-sociaux, dans la terminologie de Joseph Proudhon, et faire payer au prix fort les droits sociaux. Ces forces doivent être féroces car le pouvoir qu’elles affrontent est sans pitié. Il a pour lui l’évidence du siècle. Du degré de politisation des citoyens dépendra la force et l’issue de cette révolution. La République a aussi cette mission historique : faire sortir les hommes de l’optimisme ignorant et de l’égoïsme béat. C’est pour cette raison que son école est aussi attaquée.

 

« Ces forces auront raison des prétentions insolentes de l’oligarchie financière, servies, dans les chambres de commerce, par l’optimisme ignorant et l’égoïsme béat de l’oligarchie bourgeoise. »

(1) Maurizio Lazzarato, La fabrique de l’homme endetté, Essai sur la condition néolibérale, Editions Amsterdam, 2011, p. 28.

 

Déontologie du journalisme et critique du CAC 40 : les nouveaux veaux d’or médiatiques

Déontologie du journalisme et critique du CAC 40 : les nouveaux veaux d’or médiatiques

 

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(Grandville, Un autre monde, 1844)

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  • Une pétition circule, comme tout le reste d’ailleurs, pour la création d’un conseil de déontologie du journalisme. La belle affaire que voilà. Pendant de la désormais célèbre mais très comique « moralisation de la vie politique », « la déontologie du journalisme » devra garantir un « droit à l’information objective » selon la formule consacrée. Il va de soi que cette nouvelle instance – si elle voit le jour en France – ne s’appliquera essentiellement qu’aux médias de masse, ceux qui comptent réellement. Rassurez-vous, le droit inaliénable de penser  avec ses pieds, de piger dans un sabir de français et d’anglais les plus insignifiantes sornettes ou d’empoisser le champ d’improbables nuances consensuelles n’est pas l’objet du propos. A fortiori si vous faites tout cela dans des micro revues d’opinion. Mais entendez, chers citoyens, la grande plainte du mois, le dernier hululement critique des chevaliers blancs de la visibilité spectaculaire marchande : faiseurs de talk show, proxénètes médiatiques d’émissions peopolitiques, experts en décryptage de rien, tremblez, un conseil de déontologie veut vous surveiller pour promouvoir une information vraiment citoyenne et démocratique. Quel progrès, quelle vigilance, quel sursaut de lucidité !

 

  • D’anciens journalistes en mal de visibilité réclament aussi leur place au soleil du divertissement intellectuel. Ces laissés pour compte du CAC 40, ce grand Satan, cet anti-Dieu démocratique, cette nouvelle idole, ce dark veau d’or de la critique, ne saurait se contenter des pages confidentielles de revues minoritaires qui ont encore suffisamment de probité pour ne pas laisser la parole aux crétins utiles de l’information de masse. Au risque de surprendre les comateux, les professionnels de la non pensée massifiée et les déontologues du catch politique jouent au même jeu. L’intérêt que les seconds portent aux premiers confère une importance à la nullité du spectacle proposé quand les premiers assurent aux seconds une visibilité « critique ». Ironiquement, le « droit à l’information objective » réclamé aux promoteurs du spectacle par ceux qui se montrent sans rien produire de sérieux consolide des dispositifs à très haut coefficient d’aliénation mentale. Que seulement un tiers des sondés fassent confiance aux « médias d’information » selon un n plus unième carottage de masse publié par Reuters, la chose est plutôt rassurante. Car ce qu’oublient de nous dire les pipeauteurs professionnels du champ médiatique, c’est justement le degré de crétinerie avancée de ces fameux « médias d’information. » La défiance à l’égard de la débilisation de masse est la condition nécessaire de toute prise de conscience critique. Qu’un sondeur vienne me poser la questionnette  sur ma supposée confiance dans le nouveau Média non aligné sur la domination maléfique du grand Satan du CAC et je lui montrerais, en guise de réponse augmentée, comment la même médiocrité se retrouve ici ou là.

 

  • Restaurer la confiance, la formule fait florès, quand il s’agirait plutôt d’affiner la défiance sur cette chose qu’est « le média » en général et son imaginaire associé. Untel a des intérêts avec tel autre qui lui-même est en affaire avec un troisième : vous allez tout savoir sur les dessous des médias dans un nouveau média critique des médias etc. etc. Qu’avons-nous à faire de ces bruits de salons quand la santé mentale consiste à se situer ailleurs. Ceux qui vivent grassement de ces bruits  ont évidemment tout intérêt à augmenter la quantité de mousse médiatique en criant au scandale. Ainsi ce très bon client des médias de masse qui porte plainte contre les secrets de polichinelle d’un média de masse. La bouffonnerie est au moins rafraîchissante. C’est ainsi qu’apparaît une nouvelle classe parasitaire que je tiens pour encore plus nuisible que la première, un raffinement de la nuisance en somme.

 

  • N’attendez pas de cette classe parasitaire le moindre doute sur la valeur de son entreprise. La déontologie du journalisme, c’est bien ; le CAC 40, c’est mal. Discours des plus consensuels, nouvelle doxa des professionnels médiatiques. Avec l’intention toujours louable de sauver les masses des puissances de l’argent, ces nouveaux petits pères du peuple susurrent à l’oreille du flic qui est en nous : porte plainte, signe la pétition, fais un signalement  à la vigie du CSA. Bref, continue de regarder massivement des conneries mais reste vigilant et retweete la plainte. Nouveau dressage, un cran plus loin.

 

  • Cette  classe parasitaire aux mille casquettes (organismes bidons, veilles siglées, etc.) produit également du livre et des analyses en saturant le marché. Cette rébellion de confort vend autant qu’elle flatte. Services rendus. Sa fonction n’est pas de mettre en crise le pourrissement irréversible du champ médiatique mais de proposer « une nouvelle offre ». Cette fonction de régénération est assurée en politique par la fameuse « moralisation ». Son hypocrisie est de faire croire à une libération quand il s’agit le plus souvent de faire passer les plats aux anciens copains. Vous retrouverez ainsi dans ces nouveaux médias critiques des médias les anciens critiques médiatiques et autres divertisseurs professionnels. Comme chez Emmanuel Macron et son mouvement publicitaire « en marche », « la société civile », autrement dit la formule à la mode pour désigner les pékins qui retweetent  les figures de proue du parasitage plaintif, c’est le socle à gogos du grand renouveau. Socios ou marcheurs, à chacun de choisir son veau d’or.

 

Souchiens or not souchiens

Souchiens or not souchiens

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  • Par quel étrange sortilège la mélanine finit-elle par enraciner les hommes, jusqu’à les enchaîner  ? L’épiderme fait office de racine quand les racines, justement, disparaissent. Une « culture » hors-sol (« Johnny, c’est la culture française », « Johnny, un héros national », « on a tous en nous quelque chose de Johnny ») se mesure à l’incapacité qu’elle a de tisser des liens plus profonds, de créer des identifications durables, d’unir les hommes par autre chose que d’imbéciles slogans (aujourd’hui de préférence en anglais). N’en déplaise aux crétins qui tirent de bons bénéfices en léchant la surface, la société du spectacle dont Johnny est un parangon ne relie les hommes qu’en surface. C’est ce qu’à voulu dire Alain Finkielkraut dans une grande confusion lexicale (« petit peuple blanc », « souchien ») et une ironie somme toute assez fumeuse.

 

  • La société du spectacle intégral propose à la consommation des signes d’identification : ma jeunesse, mon enfance, ma nostalgie, ma musique, ma Harley, mes années Johnny. C’est ce qu’on appelle, dans le jargon, des parts de marché. Un exemple parmi d’autres : lors de la descente des Champs-Elysées, seuls les bikers passés par des concessionnaires Harley Davidson avaient le droit de défiler en rangs serrés. Les amis du brélon – dont je suis – n’étaient pas conviés à la grande parade. Non pas hommage national donc mais pride vrombissante de l’homme blanc, Alain Finkielkraut a raison, n’en déplaise aux aboyeurs de peu. La référence au « souchien » est certes idiote (l’usage de ce terme imbécile fut popularisé par une cruche dont l’existence médiatique est proportionnelle aux aboiements qu’elle produit). Derrière, le constat est juste mais largement inaudible pour tous ceux qui se gavent sur le dos plat du marché : la société du spectacle intégral ne peut produire que des pride de particularismes, des marches pour la fierté qui segmentent plus qu’elles ne rassemblent. Aucun mouvement d’unification nationale ne peut sortir de ce morcellement dérisoire. Seule la culture (encore faut-il s’entendre sur le sens à donner à ce mot, je m’y attacherai) le peut et la société du spectacle intégral est profondément inculte.

 

  • Cette inculture-là blesse Alain Finkielkraut autant qu’elle me blesse, autant qu’elle blesse tous ceux qui n’ont pas en eux « quelque chose de Johnny » pour reprendre la formule imbécile de notre caméléon président, capable de tout simuler afin d’être, à tout moment, dans le sens de la marche. Entendre sur les ondes une député « en marche » justement, dont la conscience critique et politique avoisine celle du bigorneau, comparer Johnny et Victor Hugo est extrêmement pénible. Alain Finkielkraut prend cette peine au sérieux. Affecté, il cherche à en faire quelque chose, au risque du cafouillage. Ce que l’on nous vend comme « un grand moment de communion nationale » est un leurre, un de plus dans la grande bouillie spectaculaire marchande. La population qui assistait à la dernière parade de Johnny n’est pas représentative de la population française. C’est un fait. Le délire commence quand on travestit le fait pour en faire une valeur nationale. Johnny est un « héros national » (Emmanuel Macron) à la seule condition de changer le sens des mots. Jean Cavaillès et Georges Politzer étaient des héros de la France, certainement pas Johnny.

 

  • Ceux qui changent le sens des mots, qui déforment la réalité pour se réchauffer en meutes du bon côté du Bien devront désormais compter avec des hommes et des femmes qui refusent de laisser au spectacle intégral l’écriture de l’histoire. Alain Finkielkraut est trop masochiste dans sa critique (comment peut-il utiliser le terme « souchien », fusse de manière ironique, sans savoir ce qu’il allait récolter) pour être réellement audible. Après lui, d’autres viendront. Ils parleront clairement, ne se prendront pas les pantoufles dans les chausse-trappes des petits pieds. A la différence de Finkielkraut, ils fédéreront non sur le buzz mais sur l’idée. Il seront de ce fait autrement plus menaçant pour les kapos du spectacle. Cette opposition sera fatale. Il est un degré d’absurdité où le néant de nos démocraties marchandes se cannibalise. Nous sommes arrivés à ce point, avec ou sans Alain Finkielkraut, souchiens or not souchiens.

Le tapin des faiseurs d’opinion

Le tapin des faiseurs d’opinion

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  • Parmi les conditions expresses pour participer aux combats de catch de la critique politique : être identifiable (Figaro, Libé, En marche ?), utiliser les mots repères (laïcité, progressisme, conservatisme), les mots repoussoirs (islam, islamophobie, antisémitisme, finance,  multiculturalisme, réactionnaire), enfoncer des portes dégondées (crise de l’école, perte de repères, crispation identitaire, évasion fiscale), sonner la révolte (sursaut, renouveau, révolution, changement de logiciel), apporter des solutions (efficacité, pragmatisme, bon sens) sans oublier, il va de soi, d’être « impertinent et critique ». Une méthode : noircir le tableau blanc de l’opinion moyenne par des constats triviaux. La chose est certaine, l’opinion fait vendre. Ceux qui vendent le plus sont donc, en toute conséquence, ceux qui se rapprochent le plus de l’opinion. Une opinion customisée par la touche « intellectuelle », « critique », « philosophe ». Le consommateur aime le contenu de son pot à condition qu’on le lui présente bien. Les saillies iconoclastes qu’il reçoit à 19 heures sont partout, les tabous démontés existent déjà en pièces détachées, les sommets qu’on gravit pour lui sont accessibles en tire-fesses. Le tapin des idées consiste à dire ce qui se dit sur ce qui a été dit et qui sera dit demain matin dans la matinale. Une machine célibataire qu’il ne faut surtout pas perturber. Qui, dans le milieu, a d’ailleurs intérêt à déranger ceux qui font la promotion de ce grand vide ?

 

  • Vous reconnaitrez là le petit monde des faiseurs d’opinion en France, autant de professionnels qui vivent grassement de ce qu’ils appellent « le débat d’idées ». Tous se connaissent, se fréquentent, se « clashent ». Autant de marques qui ne sont pas faites pour être lues, encore moins discutées à partir des problèmes qu’elles poseraient ou éluderaient. La promotion narcissique de soi sera rappelée à chaque apparition télévisuelle : quantité d’ouvrages vendus, tirages monstrueux, phénomènes de l’édition. Le propos, mille fois rebattu, est attendu car toujours déjà énoncé. Il précède l’intervention réduite à n’être plus qu’un spot promotionnel prisé par les maisons d’édition mercenaires.  Aucune différence entre le livre et l’interview, la présentation radiophonique et la quatrième de couverture, la mini vidéo et la mégalo conférence. Tout est recyclable. L’idée formulée doit être simple et immédiatement compréhensible par le stagiaire journaliste et le lecteur embrumé de 20 Minutes. Rentabilité maximale.

 

  • Mettre en avant une critique en citant l’extrait, faire apparaître un problème un peu consistant en commentant un texte qui n’est pas fait pour être lu mais acheté ? Mauvaise stratégie : pourquoi faire de la publicité au concurrent, valorisez plutôt votre camelote. Ce napalm achève la désertification. C’est ainsi, en une dizaine d’années, vingt tout au plus, que l’espace critique a quasiment disparu sous un amoncellement de « critiques » rentables. Quelle idée de discuter les égarements et les impasses réciproques de critiques pourtant très proches… de loin. C’est ainsi que la logique du marché renforce les postures partisanes binaires et que ces mêmes postures offrent l’occasion aux marchands de transformer les idées en marques-repères. Donner du fric et des armes à l’ennemi, c’est tout un quand la logique mercantile a définitivement écrasé toute forme de conflictualité intellectuelle, quand il n’y a plus d’ennemis. Sans oublier les pleurnicheurs professionnels qui n’ont pas le courage d’attaquer le seul adversaire sérieux : la collusion de la pensée et du commerce. Trop risqué, trop peu rentable, trop imperceptible.

 

  • La chute est à ce point vertigineuse que le dernier président de la République élu a pu passer pour un héritier de Paul Ricoeur, « un philosophe en politique »,  sans émouvoir grand monde. Pire, sans que cette grossière arnaque fasse sens politiquement ou qu’elle suscite, au moins, un sain éclat de rire. Comme si la critique politique consistait simplement aujourd’hui à choisir le bon mot dans un répertoire de vingt titres-slogans qui tournent en boucle chez des journalistes qui n’ont plus le temps (version optimiste) ou les moyens (plus pessimiste) de penser. Ce processus n’emportera pas simplement les suffrages des marchands mais ringardisera définitivement ce qu’il reste de la pensée « critique » dans les universités françaises – la pointe de l’irrévérence consistant aujourd’hui à compiler les sentences de Foucault ou de Derrida dans une nostalgie muséale stérile. On ne peut pas en même temps penser contre l’opinion et la flatter, pas plus qu’on ne peut à la fois vendre massivement et se présenter comme un « critique du système » (la formule d’usage) sans prendre les gens pour des cons.  En définitive, et contrairement à ce que pensent les zélotes d’un énième « nouveau média » qui changerait tout, la responsabilité est globale : paresse et satisfaction des lecteurs-spectateurs-consommateurs, complaisance imbécile d’une profession qui ne sait plus ce qu’elle fait (une écrasante majorité de journalistes qui enregistrent et valident ce qui est déjà partout), indifférence des universitaires qui se complaisent dans une spécialisation souvent prétentieuse et indifférente au monde qu’ils habitent. Je ne parle même pas du nombre non négligeable de professeurs de l’Education nationale intellectuellement démissionnaires. Bref, une immense débandade qui fait aujourd’hui de la France un pays de tapineurs professionnels, sans pétrole et sans idées.

 

 

Le Gorafi ou comment rentabiliser l’insignifiance

Le Gorafi ou comment rentabiliser l’insignifiance

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  • Avec ses 700000 abonnés en ligne, le Gorafi est un poids lourd du vide. Alors que la moralisation de la vie politique avance à grands renforts de slogans, il est de première nécessité d’imposer dans les esprits la promotion massive de toutes les falsifications spectaculaires. Le Gorafi contribue à l’épandage subventionné de messages post-logiques insignifiants et par principe immunisés contre la critique. Perché. A perchépolis justement, le langage ne permet plus de nommer ce qui est mais d’inhiber toute forme de discours signifiant. Invités sur France Inter, les rédacteurs du Gorafi font partie de ce que Guy Debord appelait la critique intégrée. Double intérêt : divertir les masses et inhiber leurs résidus par un surcroît de bouillie. Parmi les hauts faits d’insubordination, à propos de Christophe Barbier, perruche libérale  et tuteur du bon peuple, le Gorafi fait ainsi état de la démission de son écharpe. L’intéressé aurait répondu « avec humour ». Nous voilà rassurés, Barbier n’est pas rasant. Tout est en place, tout sauf Cuba, roulez Mickey.
  • La post-logique n’a que faire de toutes ses raisons, n’a que faire des analyses critiques. Pour elle, politique et morale ne sont que des prétextes utiles pour recouvrir ses nouvelles formes de falsification idéologique. Idéologique au sens d’un renversement complet du vrai et du faux afin d’imposer un indiscutable état de fait. La post-logique, si elle détruit les capacités de raisonnement en imposant un ordre soustrait à toute réflexion, n’est pourtant pas dénuée de visées économiques : la promotion du dérisoire est rentable. la preuve, les éditions Flammarion sont de sortie. Le Gorafi fait partie de ces organes de médiatisations perchés, acritiques, inodores, incolores et sympas, aux mains du nouvel homo comicus (1). Repris, cité, retweeté, recopié massivement, il normalise l’insignifiance. Aucun complot là-dedans. Une simple convergence entre l’imaginaire des sujets et la volonté des dirigeants. Harmonie préétablie entre la post-logique et le post-politique, le Gorafi est un symptôme de notre temps. Sous couvert d’humour décalé, une acceptation bon ton s’affiche. Inutile de renvoyer cette entreprise de démolition au néant qui l’a vu naître, il suffit simplement de former des esprits immunisés contre l’insignifiance.

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François L’Yvonnet, Homo comicus ou l’intégrisme de la rigolade, Paris, Mille et une nuits, 2012.

Alain Badiou connaît-il les chiottes turques ?

Alain Badiou connaît-il les chiottes turques ?

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  • Parmi les innombrables professionnels de la causerie révolutionnaire, Alain Badiou occupe certainement une place de choix. Au théâtre de la Commune d’Aubervilliers – chacun sait que les révolutions se jouent et se déjouent dans les théâtres – il donna « un séminaire exceptionnel » le 23 novembre 2015. Les éditions Fayard proposèrent à la vente un petit livre blanc au prix de cinq euros. Son titre : Notre mal vient de plus loin, Penser les tueries du 13 novembre. Je l’ai lu, il va de soi. Mieux, je l’ai à cet instant sous les yeux, souligné ici ou là. La colle, de mauvaise facture, se craquelle déjà au centre et ma dernière lecture, dans la salle de bain, a eu raison de la couverture. Les éditions Fayard ont des progrès à faire en matière de thermocollage.
  • Je le dis sans trop de détours, si un de mes proches avait figuré sur la longue liste des blessés et des morts, je serais allé personnellement, avec deux trois amis, me taper Alain Badiou. Discrètement, en finesse. Pour cette phrase : « Il n’y a plus rien, ni victimes, ni assassins. » Cette phrase, qui apparaît à la page 50, n’est pas sans justification. Voici l’argument. Les tueurs, de « jeunes fascistes », seraient « les produits typiques du désir d’Occident frustré, des gens habités par un désir réprimé, des gens constitués par ce désir. » Ils représenteraient le « symptôme nihiliste de la vacuité aveugle du capitalisme mondialisé, de son impéritie, de son incapacité à compter tout le monde dans le monde tel qu’il le façonne. » Relisez bien la dernière phrase. Prenez le temps nécessaire à la rumination intellectuelle. Posez-vous.
  • La pseudo-recherche sur l’identité du tueur dans un chapitre intitulé « Qui sont les tueurs ? » aboutit à l’incapacité du capitalisme à compter tout le monde dans le monde tel qu’il le façonne. Ce qui, en bonne rationalité, signifie exactement ceci : les tueurs, ces symptômes d’un désir frustré réprimé, sont des laissés pour compte. La méthode est rouée : de qui les tueurs sont-ils le nom ? Peu importe le sujet responsable de l’action criminelle. Le sujet, pour Alain Badiou, n’est qu’un symptôme, un effet de surface sans autonomie. On se souvient de la magistrale leçon du maître : le sujet n’existe pas. Objectivement, à lire aujourd’hui quelques spectres de l’université de Paris VIII, la leçon a fait son petit effet.
  •  Mais revenons au texte. Que vaut conceptuellement cet improbable « désir frustré réprimé » qui expliquerait tout ? Pour répondre à cette question fondamentale, j’ouvre, à côté de la brochure mal collée de Fayard, un recueil publié en 1977 par les éditions François Maspero. Le papier est jauni mais la brochure est impeccable. Le volume, dégageant une rassurante odeur de poussière froide, a tenu quarante ans. Le livre de Fayard, blanc immaculé, semble déjà réclamer la poubelle. Celui de Maspero rayonne. Objets inanimés avez-vous donc une âme ?
  • Le livre de Maspero a pour titre : La situation actuelle sur le front de la philosophie (Cahier de Yénan n°4). Situation sur le front actuel de la philosophie. Rendez-vous bien compte ? Réalisez-vous le chemin parcouru ? Le front actuel de la philosophie ? Je ne vois aujourd’hui que le pastiche pour répondre à une telle question : l’affront actuel de la philosophie. Mais laissons cela à de futures joyeuses dérives. Dans ce recueil publié par Maspero figure un texte du dénommé Alain Badiou, Deleuze en plein. Ce texte, initialement publié dans la revue Théorie et politique en 1976, sonne la charge marxiste-léniniste contre Gilles Deleuze et Félix Guattari. Le sérieux révolutionnaire, celui des masses opprimées, articulé à un solide appareil d’Etat ne fait pas dans la dentelle. Lisons plutôt : « Le parti, c’est, plus que tout autre objet historique, un en deux : unité du projet politique du prolétariat, de son projet étatique, dictatorial. Et, en ce sens, oui : appareil, hiérarchie, discipline, abnégation. Et tant mieux. Mais aussitôt l’inverse historique : l’aspiration essentielle des masses, dont le parti est l’organe, le bras d’acier au non-Etat, au communisme. Et cela donne tout le contenu stratégique du parti comme direction. »
  • Le sérieux révolutionnaire c’est pour Alain Badiou, en 1977 et en bonne rationalité, celle que je n’ai pas envie de lâcher aujourd’hui, pouvoir dire deux choses contradictoires tout en justifiant cette contradiction au nom de la stratégie. De la stratégie, autrement dit du pouvoir étatique. Je tiens là une première idée : toute pensée qui sacrifie la vérité à la stratégie déclare la guerre à la pensée. De quoi « le contenu stratégique » d’Alain Badiou en 1977 est-il le nom ? D’une subordination de la critique intellectuelle à un modèle de pouvoir. L’essentiel n’est pas la justesse du propos mais son efficacité opérationnelle sur le terrain de la guerre. Ironique pour quelqu’un qui la vomit. Ce qui sera condamné un jour, le désir deleuzien par exemple au nom du sérieux révolutionnaire, pourra très bien être utilisé le lendemain ou quarante ans après. Il suffit pour cela que la stratégie l’exige, en haut lieu idéologique.
  • Voyons ce qu’Alain Badiou écrit à propos de la référence au désir en 1977 à la page 31 de ce Cahier de Yénan  n°4 à la douce odeur de poussière froide. Une fois encore, prenons le temps de la lecture : « Je me suis longtemps demandé ce que c’était que leur « désir », coincé que j’étais entre la connotation sexuelle et toute la ferblanterie machinique, industrielle dont il le revêtent pour faire matérialiste. Eh bien, c’est la liberté de la critique kantienne ni plus ni moins. C’est l’inconditionné : impulsion subjective évadée invisiblement de tout l’ordre sensible des buts, de tout le tissu relationnel des causes. C’est l’énergie pure, déliée, générique, l’énergie en tant que telle. Ce qui est à soi-même sa loi, ou son absence de loi. La vieille liberté d’autonomie, repeinte hâtivement aux couleurs de ce qu’exigeait légitimement la jeunesse en révolte : quelques crachats sur la famille bourgeoise. » En 1977, cracher sur la famille bourgeoise c’est faire partie des « adversaires haineux de toute politique révolutionnaire organisée » et autant dire « couler comme un pue ». En 2015, massacrer des hommes et des femmes parce qu’ils ont le tort d’être là, c’est tout au plus le « symptôme d’un désir réprimé », de cette incapacité qu’à le capitalisme « à compter tout le monde dans le monde tel qu’il le façonne. »
  • La différence entre le désir purulent (injustifiable) et le désir frustré (à comprendre) est une différence de classe. Le désir du bourgeois, celui d’hier ou d’aujourd’hui, s’écoule comme le pue. La désir des déclassés – hier, « prolétaires parisiens« , « gens des soviets« , « paysans du Hounan » , « jeunes ouvriers de Sud-Aviation » ; aujourd’hui, prolétaires nomades, gens du voyage, paysans de Syrie, jeunes ouvriers dominés par le capitalisme mondialisé – est réprimé, frustré mais il sent la violette. Haut diagnostique stratégique délivré dans le confort des théâtres occidentaux, il va de soi. Reste « l’intellectuel de la classe moyenne » dont je suis. Alain Badiou m’explique avec force détails que je vis, moi et mes semblables, avec 14 % des ressources disponibles. Une peur m’accompagne, celle « de se voir balancer, à partir des 14 % qu’on partage, du côté des 50 % qui n ‘ont rien. » Alain Badiou ne nous dit pas s’il figure dans cette belle moitié. Mystère. « Et la peur constante d’un petit privilégié, c’est de perdre ses privilèges. » Alain Badiou, lui, n’a pas peur puisqu’il dit que la peur est de mon côté. Il en est le metteur en scène en émargeant (dixit l’intéressé) à environ 5000 euros par mois. Celui qui fait être l’être s’en exonère aussitôt. Surplomb, hauteur, contenu stratégique, toujours. A cette peur s’ajoute « un extrême contentement arrogant de soi-même. » Le profil du vrai petit connard occidental en somme, flippé, merdeux, prêt pour le fascisme. Je suis prévenu.
  • Causer dans des théâtres à la place du prolétariat nomade pour accuser l’arrogance de la classe moyenne occidentale apeurée qui fait de l’œil au fascisme en incitant les rares intellectuels de cette même classe à aller « consulter le prolétariat nomade », voilà la grande idée révolutionnaire d’Alain Badiou et de quelques-uns de ses sbires. Si vous arrivez à faire cela en fixant en plus, du coin de l’œil révolutionnaire, l’Idée platonicienne dans une zone de guerre dévastée par le capitalisme mondialisé qui rend, en fin de compte, les assassins et les victimes indiscernables, c’est que vous êtes prêt, mes amis, à chier debout.