Entre vide occidental et islam mythifié : la critique

Entre vide occidental et islam mythifié : la critique

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(texte écrit en novembre 2015. Depuis  ? Rien )

  • Vous ne trouverez pas en terre d’Islam un mouvement d’émancipation qui chercherait à séparer radicalement le politique du religieux. Cornélius Castoriadis faisait ce constat en 1991 (1) dans un entretien avec Edgar Morin publié dans le Monde du 19 mars de la même année, suite à la première guerre du Golfe (1990-1991). « Et cet Islam a devant lui un Occident qui ne vit plus qu’en ménageant son héritage ; il maintient un statu quo libéral, mais ne crée plus de significations émancipatrices. On dit à peu près aux Arabes : jetez le Coran et achetez des vidéo-clips de Madonna. Et, en même temps, on leur vend des mirages. »  Pour Castoriadis, si responsabilité de l’Occident il y a, elle se situe dans ce déficit de significations imaginaires émancipatrices, l’illusion fondamentale consistant à croire que ce qui nous a fait n’est plus à faire. Les grandes passions  religieuses, nationalistes et mythologiques dépassées, ne reste que l’univers du consommable à perte de vue, ce qu’Edgar Morin – avant qu’il ne devienne le dernier sage des sans idées – appelait, dans le même article, « les basses eaux mythologiques ».

 

  • Parmi ces grandes passions, la laïcisation qu’il faut bien comprendre comme un vaste mouvement d’émancipation porté par une espérance, « la sortie de l’homme hors de l’état de minorité, où il se maintient par sa propre faute. » (2) Ce processus, entamé dans certains pays arabes, cyniquement confortés par des intérêts occidentaux (Syrie, l’Irak de la guerre contre l’Iran, la Turquie), n’a que peu de rapport avec ce que nous voudrions entendre par démocratie. La collusion entre l’émancipation laïque et les intérêts économiques ne pouvait, à terme, qu’apparaître comme une solution faible et importée. Ce que résume parfaitement Edgar Morin – avant qu’il ne devienne le barbon qui « enseigne à vivre » sur les plateaux télé – dans sa discussion avec Castoriadis : « N’oublions pas que le message laïque d’Occident arrivait en même temps que la domination impérialiste et la menace d’homogénéisation culturelle, de perte d’identité, qu’apportait notre déferlement techno-industriel sur le reste du monde. »  Le retour à des mythes ancestraux, à cet Islam mythifié, ne peut se comprendre sans ce jeu dialectique de forces et de réactions. En panne d’avenir émancipateur, les pays occidentaux, les Etats-Unis en tête de pont, projettent un présent éternel du marché et de la jouissance consommée qui, tout en secrétant ses pathologies propres, ne laisse plus aucune alternative politique à des pays incapables de se hisser à cette « hauteur ». En partie, le fondamentalisme religieux est moins un recul qu’une réponse à cet état de fait.

 

  • Parmi les valeurs que je pourrais défendre, vestige de nos significations imaginaires gréco-occidentales, je maintiens la critique. Critique qui ne se tourne pas exclusivement vers l’autre en se préservant mais qui se déploie, hardi hardi, comme auto-critique radicale, capacité à se déprendre afin de faire vivre les conditions politiques – car collectives – d’une remise en question de ce qui est. Cela n’exclut pas une forme de violence et des chocs en retour. Proprement affligeante, la réduction de cet espace critique est notre catastrophe. Sous la pression d’un marché du consommable omnipotent, la critique s’efface au profit d’un jeu de positions et de fausses-trappes à somme nulle. Un irréel combat de catch.

 

  • Un de mes derniers échanges avec une éditrice chez Flammarion résume à lui seul l’état de délabrement mental de nos sociétés en « basses eaux mythologiques. » Mon texte visait le cynisme contemporain, en particulier certains auteurs, philosophes, essayistes médiatiquement en vue. Après plusieurs reprises sur les conseils de cette éditrice, à la suite d’un jugement particulièrement favorable à l’issue de la dernière relecture, réponse m’a été faite que le texte n’était pas publiable dans cette maison d’édition car « les médias n’en feraient aucune… critique. » Cette conclusion tragi-comique, après deux ans de travail, signifiait simplement ceci : votre critique est incompatible avec l’ordre des choses, le confort mental de l’attachée de presse, nos partenariats économiques, nos choix en matière de consommable. Autrement dit le rejet n’était pas lié à la qualité du texte, à sa valeur intellectuelle, mais à la nature des problèmes qu’il soulevait dans un système de consolidation du pouvoir (celui proprement médiatique de faire être)  qui ne peut admettre la moindre auto-critique qui ne soit pas aussi une consolidation de ce pouvoir. Cette tautologie, bien au-delà de mon cas individuel – qui n’aurait d’ailleurs aucune valeur s’il n’était pas aussi le symptôme d’un processus global – nous renvoie directement à cette question fondamentale d’une panne de l’avenir émancipateur en occident.

 

  • « Donnez-nous des valeurs pour résister à la barbarie », hululent les marchands de camelote spirituelle, autant de valeurs « positives » qui pourront librement circuler d’un média à l’autre dans une indifférence généralisée qui n’inquiètera personne. « Nous n’avons pas besoin de critique ou d’auto-critique mais de sens pour nous lever courageusement demain matin », ajoutent ces oies sans grâce. « Lorsque l’on dit qu’il n’y a plus de sens, les gens entendent automatiquement qu’il n’y a plus de sens prédonné. Or, le problème n’est pas là, dans la mesure où l’absence d’un sens prédonné ne crée pas nécessairement un vide. Il peut s’agir au contraire d’une chance, d’une possibilité de liberté, qui permettrait de sortir de « désenchantement » » (3) C’est bien ainsi qu’il faut interpréter le « vide occidental », ce vide prend plutôt la forme d’une hyper-saturation, de sens, de valeurs, de recettes, de biens et de services. L’ère du vide est très mal nommée. Peut-on envisager en Occident une désaturation qui ne prenne pas la forme d’un retour au religieux ou aux identités archaïques, une critique qui préserverait les acquis d’une émancipation historique sans se prévaloir d’un sens prédonné ?

 

  • Le constat est pourtant manifeste : le doute, le scepticisme, la critique reculent. Si « le monde occidental » est en crise, ajoute finement Castoriadis, cette « crise consiste précisément en ceci qu’il cesse de se mettre vraiment en question. » (4) Pour cette raison, « la guerre contre le fondamentalisme », qui prend la forme d’une défense de ce qui est contre ce qui ne peut plus être, est aussi une catastrophe de civilisation dans la mesure où elle repousse comme toujours plus inessentielle et secondaire cette remise en question du monde occidental au motif qu’il ne faut pas donner des armes à l’ennemi. En ce sens, le vide occidental (qui est en réalité un plein mythifié) et le mythe arabe (qui peut prendre la forme d’un vide archaïque) sont les expressions hautement dialectiques d’un blocage historique qui ne pourra se surmonter que par leur dépassement conjoint. Il me semble que la responsabilité, ici, est de faire la partie du chemin qui nous incombe.

 

  • Il est peu probable que l’attachée de presse de Flammarion, biberonnée à la communication Power point, Twitter and co, issue de la génération molle des quadras politiquement anémiés, soit à la hauteur de cette responsabilité historique.

 

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(1) Entre le vide occidental et le mythe arabe, Le monde, 19 mars 1991, in La montée de l’insignifiance, Paris, Seuil, 1996.

(2) Emmanuel Kant, Réponse à la question : « Qu’est-ce que les Lumières ? », Œuvres philosophiques, Paris, Gallimard, Pléiade, 1985, tome 2.

(3) Cornélius Castoriadis, op. cit.

(4) Op. cit.

Tu vois mieux Debray ou de loin ?

Tu vois mieux Debray ou de loin ?

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  • Dans la catégorie sage et vieux barbon, faiseur de haïkus et divertisseur intellectuel mâtiné de culture sur grandes ondes, autant dire bon client d’insignifiance, j’appelle Régis Debray. Oui, il est toujours là Régis Debray, un peu partout, il se divertit, il passe le temps, il s’amuse. Cet été il a même trouvé une idée en picorant du texte avec des amis protestants comme il dit : l’avènement planétaire du néo-protestantisme arrive en France avec Macron. Dans un texte miniature, où la question de savoir si nous feuilletons un article de Elle ou un « essai fulgurant » (1) reste indécidable, Régis Debray peaufine son style : « Quand le matos avance, le bios recule – la crédibilité passe du grognard  aux marie-louise. C’est le novice qui inspire confiance. » (2) Il faut croire que la formule enfarinée ne s’applique pas aux penseurs du siècle. Les olds in town sont de sortie. C’est même la tendance du moment : « privilège du vieux con dernier tirage : une place au balcon, sur le défilé des générations. »(3) « Le vieux con » Régis Debray – les publicistes aiment se faire mal – se met en scène et égraine les imagiers de sa vie : « C’est un avantage d’avoir pu, adolescent, écouter les récits des combattants et résistants (1940-1945), plonger dans l’époque des militants (1945-1980), se retrouver en remontant, à côté des notables (1980-2010), et voir, sur ses vieux jours, les managers sous les lambris (2017-2027). » En recopiant ceci, je le dis sans détour / j’espère que le sénile qui me viendra un jour / prendra une autre forme que celle qui consiste / à faire subir aux autres son dernier tour de piste.

 

  • Il serait fastidieux de noter une à une les formules prétentieuses de Régis Debray. Après tout, moyennant huit euros, le lecteur doit faire aussi sa part du travail. Posons-nous plutôt la question suivante : pour quelle raison ma génération est-elle à ce point incapable d’assumer seule la prise en charge critique du monde qu’elle dirige désormais ? Feu Stéphane Hessel, Edgar Morin, Michel Serres, Alain Badiou, Marcel Gauchet, Régis Debray, Bernard Pivot… Les quadras qui se piquent de penser un peu ont besoin de vieux sages (Debray dirait des « vieux cons ») pour détourner le regard du désert qui leur fait face. C’est à cela que sert Régis Debray, c’est aussi pour cette raison qu’il est encore présent sur les ondes de la matinale : pour la petite histoire qui rassure. « Critique », c’est encore mieux. Adaptée et technodule quand il s’agit d’agir, ma génération est larguée et gérontophile quand il s’agit de penser. Aucune incohérence, les jeunes politiques font des risettes aux vieux philosophes. C’est qu’il faut aller chercher le supplément d’âme sans bouleverser l’ordre des choses. La patine du temps pour recouvrir la vacuité des temps. (4) Pour ce travail de détournement, Régis Debray est un très bon client. Il a de l’esprit, beaucoup de culture (la chose est bien vue quand il s’agit de ne plus faire de politique), il est malin aussi. Au sens strict, c’est un divertisseur, il détourne, parle d’autre chose, nous raconte une belle histoire. Il linéarise les temps, absorbe tout, passe de Paul Valéry au concile de Nicée II, de Nadar au CAC-40, de Luther à Rocard. Le tout en cinq minutes sous le regard du journaliste médusé qui a – une fois n’est pas coutume – l’impression de penser.

 

  • « Substitution du transversal au vertical, du réseau au cap, de la connexion à l’affiliation, de la marque (commerciale) à l’étiquette (idéologique). L’institué et l’instituant ont permuté en douceur. L’ancien amateur devient le professionnel et vice-Versailles ». (5) Je vous le demande, quel journaliste aura le courage de lire à la face de l’intéressé ce monticule de sottises qui se nihilise lui-même dans une blague carambar (« vice-Versailles ») en expliquant la fonction politique de ce genre de grossièretés. Ce qu’elles empêchent, ce qu’elles recouvrent. Voilà ce qui en France tient lieu pourtant de « pensée critique » mes amis, d’essais fulgurants, de thèses iconoclastes et de lectures incontournables. La sénescence  a de beaux jours devant elle. Vous comprendrez mieux pourquoi il est si difficile aujourd’hui de faire entendre d’autres voix. La seule méthode, un peu cohérente qui me vienne à l’esprit,   reste de recopier, sans relâche, ces monceaux de morgues attitrés « philosophes ». La chose peut paraître violente j’en conviens, elle fait peur sûrement quand on confond l’idée et le doudou. Elle dérange le commerce et fait fuir les ânes. Elle est aujourd’hui nécessaire et témoignera d’un temps, le nôtre, le tien.

 

  • Régis Debay intitule son texte « Le nouveau pouvoir ». Prenons-le aux mots. Le « nouveau pouvoir » dont il est question se consolide en détruisant nos capacités de résistances intellectuelles, pire, les raisons de résister. Après tout, si « pour parler jeune et comme il faut, le protestantisme agit bottom up et le catho top down »(6) que demande le peuple ? Derrière le ridicule se cache le conformisme des parvenus, les bruits de salons et les mondanités qui jugent avec des mouvements de gants. Régis Debray, c’est le vieux qui fait le jeune ; Emmanuel Macron, le jeune qui plaît aux vieux. Tout cela marche bien. Un monde de cyberadaptés et de turboprophètes. Inutile de réfuter ce qui se place à un tel niveau de boursouflure. Il faut laisser la chose enfler d’elle-même jusqu’à ce qu’elle crève. On peut l’aider un peu, bien sûr, une tâche modeste mais point trop inutile quand la patience commence à faire défaut. Dans Pourquoi j’ai mangé mon père, Edouard le progressiste, croise un animal préhistorique et se morfond :  – hélas, nous en sommes encore là.

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Pour aller plus loin : Régis Debray et Guy Debord.

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(1) Quatrième de couverture, Régis Debray, Le nouveau pouvoir, Paris, Edition du Cerf, 2017

(2) Op. cit.

(3) Op. cit.,

(4) Oui, moi aussi, je peux faire des petits jeux de mots « à la Debray ». Qui peut le plus, vous connaissez la suite.

(5) Op. cit.

(6) Op. cit.

 

 

Jean Baudrillard, la buée de sauvetage ?

Jean Baudrillard, la buée de sauvetage ?

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  • Jean Baudrillard (1929-2007), qui en faisait un art, a disparu une fois de plus il y a dix ans. Il est un des rares écrivains à être capable de nous délivrer du sortilège des tautologies pathétiques de notre temps. Rien n’est plus étranger à sa pensée excentrique que le recopiage à l’identique des mêmes indignations vertueuses, ces grandes messes cathodiques et désormais internétiques du même. La morale des chiens de garde est bien mal nommée : moraline des moutons bien gardés est plus juste. Jean Baudrillard, comme beaucoup d’esprits puissants, est le penseur d’une idée : la liquidation est derrière nous. On ferme ? Non, c’est fermé et ouvert à la fois. La fermeture est indécidable. La fin est devenue excentrique à elle-même. Faut-il critiquer radicalement le monde ou le monde se critique-t-il radicalement lui-même sans qu’il faille en rajouter ? Plus étonnant encore : votre critique n’est-elle pas une défense ironique de ce qu’elle vise ? Une citation de Donald Trump sur la politique ou d’Emmanuel Macron sur la philosophie ne suffit-elle pas à nous montrer, sans autre ajout critique, que nous sommes passés au-delà de la politique ou en-deçà de la philosophie ? A moins, réversion ironique, que ce ne soit justement l’inverse – cette vérité étant prise dans un jeu de miroirs et de spéculations indécidables.

 

  • Ce qui est en jeu par conséquent n’est autre que notre capacité, dans un univers réversible comme peut l’être l’anneau de Moebius, à injecter encore du négatif, autant dire de la critique, quand nous sommes dessaisis de la fin  (fin du politique, de la philosophie, de la pensée critique elle-même). Comment mettre en échec cette solution finale du négatif. L’image embrumée de Philippe Muray est ici des plus éclairantes : « L’humanité avançait dans le brouillard, et c’est pour cela qu’elle avançait. » (1) Image à laquelle Jean Baudrillard oppose une autre : comme la mouche nous nous cognons désormais à une paroi transparente incapable de savoir ce qui nous éloigne du monde. La transparence intégrale, la perfection de l’apparence, la précession des simulacres, la scénarisation du monde, le design du futur sont autant de catastrophes que nous ne pouvons plus critiquer de front. La saturation de positivité fonctionne en effet comme une opération de dissuasion. Quand tout est déjà dit, déjà pensé, déjà scénarisé, déjà vu, déjà anticipé, déjà calculé et rentabilisé, comment échapper au funeste destin de la duplication, au sortilège des tautologies ? Comment s’en sortir ?

 

  • Jean Baudrillard, que l’on accuse parfois de nihilisme au théâtre guignol du rien de pensée, cherche à s’en sortir. Non pas qu’il ait pour l’humanité de grands projets d’émancipation, de libération ou de révolution quand ces mots lessivés deviennent l’antichambre des pouvoirs les plus conformes. Jean Baudrillard n’est pas un homme de programme comme on dit aujourd’hui. S’en sortir, autant dire se libérer radicalement, et en premier lieu du chantage à la liberté. Se libérer de la liberté en somme ! Proposition qui renoue avec une pataphysique autrement plus lucide et jubilatoire que les messes insipides (2) d’une critique « progressiste » gauche et peu adroite.

 

  • Jean Baudrillard, qui possédait une bergerie au pays cathare, estimait, dans la dernière période de sa vie, la plus stimulante intellectuellement, qu’il fallait tout faire pour préserver une « dualité irréversible, irréconciliable. »(3) En un mot qu’il affectionnait, une dualité fatale. Seul un manichéisme ironique peut encore répondre au monstre doux de l’entente aplatissante, de la mièvre communication et du chantage au Bien. Hérétique au pays des orthodoxes ? Plutôt métaleptique au pays des doxodoxes. Art de la permutation à l’ère du plein et de la saturation de tous les genres.  Forme de pensée qui ne peut pas faire école (de là sa postérité contrariée) tout en posant un problème fondamentale à la pensée critique : comment fuir encore ? La réponse à cette question ne peut plus être pour lui une énième théorie critique qui se fracassera à tous coups sur le mur de verre qui lui fait face, prisonnière du sortilège des tautologies théoriques. La tâche que nous assigne l’œuvre de Jean Baudrillard, pour ceux qui respirent encore, sera plutôt de souffler sur la paroi de verre pour faire apparaître une fine buée, preuve que nous ne sommes pas si irréels que ça.

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(1) Philippe Muray, « Le mystère de la Désincarnation », in L’Herne, Baudrillard, Paris, 2004.

(2) « Le presbytère sans le latin a perdu de son charme… Sans le latin la messe nous emmerde. » Georges Brassens, Tempête dans un bénitier.

(3) Jean Baudrillard, Mots de passe.

Jürgen Habermas, un philosophe utile pour le jeune vieux Emmanuel Macron

Jürgen Habermas, un philosophe utile pour le jeune vieux Emmanuel Macron

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(Illustration de l’article de L’Obs,

Habermas : « ce fascinant Monsieur Macron »)

  • Jürgen Habermas. Deux souvenirs me reviennent à l’esprit à propos de cet homme dont la prose soporifique fera l’effet d’une purge sur tout jeune esprit qui entend penser et y mettre un peu de vie. Emmanuel Macron m’en offre un troisième. Le premier remonte à mes heures de lecture à la bibliothèque nationale. Haut de jardin pour les habitués. Par curiosité autant que par ennui, j’ai sorti du rayonnage un pesant livre de ce philosophe : Erläuterungen zur Diskursethik. En français, Ethique de la discussion. Je pense sincèrement, en toute rigueur, ne jamais avoir rien lu de plus assomant, de plus mièvre, de plus faussement profond que cette somme. Tout sentait le vieux sous les habits du neuf. La recherche des conditions minimales de compréhension et d’entente ? Comment peut-on, sans être atteint de rationalisme morbide, prendre, ne serait-ce qu’une seconde, cette question au sérieux. Préfigurant les pires sottises sur l’écoute partagée, la bonne entente mondialisée, le formalisme communicationnel entre groupes huamains plus ou moins éloignés, Habermas étirait, sous mes yeux embrumés, cette pâte grise à longueur de pages. Très vite, les symptômes de la conduite de nuit me sont d’ailleurs apparus : raideur de la nuque, tête qui pique vers l’avant, envie irréprescible de bouger sur la chaise. Ce pensum devait peut-être faire partie d’une liste de lectures prescrites, la mémoire me fait défaut. Mais je me souviens avoir assitôt attaché à ce patronyme, Habermas, une odeur de mort et de formica. Pour en faire une image, la mise en bière de la pensée dans une cuisine des années 70. Comment une telle chose était possible ? Après quel renoncement en vient-on à écrire Erläuterungen zur Diskursethik, je l’ignore. Mais une chose est sûre, à côté ce triste formalisme de la bonne discussion, un mauvais pet est toujours plus convivial.

 

  • J’ai croisé à nouveau Habermas, enfin une de ses innombrables pontes, une dizaine d’années plus tard. Un livre sur le 11 septembre en compagnie de Derrida. Un livre incompréhensible dans lequel il s’agit de faire du 11 septembre un concept sans interroger, ni de près ni de loin, la réalité des événements et le niveau de manipulation médiatique dont ils firent l’objet. Rien. Une pure construction formelle, illisible et globoïde, qui ensevelit la réflexion critique sous une glose hermétique. Mais arrive la page 67 de l’édition française. Une pépite qui, à elle seule, justifie le couteux achat du livre. Entourée à la règle et crayonnée dans le cadre, je l’ai sous les yeux. Jürgen Habermas est à deux doigts d’en finir avec ses sottises communicationnelles qui m’avaient fait tant souffrir dix ans plus tôt à la bibliothèque nationale. A deux doigts seulement : on ne tire pas un trait en trois lignes sur une carrière universitaire construite sur une telle farine couleur gris galet. Voici le texte, il est sublime : « Depuis le 11 septembre, je ne cesse de me demander si, au regard d’événements d’une telle violence, toute ma conception de l’activité orientée vers l’entente – celle que je développe depuis la Théorie de l’agir communicationnel – , n’est pas en train de sombrer dans le ridicule. » (2)

 

  • Jûrgen Habermas mettait enfin des mots sur le sentiment que j’avais eu à l’égard de son texte dans un état demi comateux à la bibliothèque nationale. Ridicule en effet de penser que la violence commence par une « perturbation dans la communication » quand la communication mondialisée s’impose comme une violence aux mains de ceux qui en tirent les plus grands profits. Ridicule de croire quand corrigeant la « défiance réciproque incontrôlée qui conduit à la rupture de communication » on n’augmente pas aussi le niveau de contrôle qui la favorise. Ridicule enfin d’imaginer que le « capital-confiance » qu’il invoque ne soit pas une autre forme de capital à côté du capital culturel et économique. Conception de l’agir communicationnel hors sol, ridicule, mais adaptée aux nouvelles hégémonies planétaires. Sombre ironie pour un homme qui a, un temps, côtoyé Horkheimer.

 

  • Voici donc mon futur troisième souvenir de la cuisine en formica Habermas. Emmanuel Macron aime Jürgen Habermas qu’il situe comme un « grand ». N’oublions jamais que chez Emmanuel Macron, en matière de philosophie, le cliché et le clin d’œil font office de contenu. Mais Jürgen Habermas lui rend bien. Dans le numéro de L’Obs daté du 26 octobre 2017 voici ce qu’il écrit sous le titre étonnant : « ce fascinant Monsieur Macron ». Il s’agit de la chute de l’article : « Mais la connaissance intime de la philosophie hégélienne de l’histoire, dont il a fait preuve dans sa réponse à une question sur Napoléon en tant que « l’esprit du monde à cheval », est, en tout cas, une nouvelle fois, impressionnante. » (2) Pour Jürgen Habermas, il suffit donc de citer « l’esprit du monde à cheval » pour avoir « une connaissance intime de la philosophie hégélienne de l’histoire. » Jürgen Habermas, passé de la pâte conceptuelle communicationnelle gris galet dans les années 90 à la demi contrition sur le ridicule de son œuvre au début des années 2000 finit son parcours « séduit par le discours du président français sur l’Europe à la Sorbonne » avant de l’adouber sur un néant d’idée – hégélien le néant s’il vous plait.

 

  • La cohérence du train fantôme Habermas est cependant implacable : une pensée incapable – qu’elle soit d’ailleurs estampillée philosophique ou pas – de mordre sur le réel ne peut aboutir que dans les bras des joueurs de flûte, communicants professionnels qui n’ont pas plus de rapport à la philosophie de l’histoire de Hegel que j’en ai au chien d’Emmanuel Macron. Il se trouve que cette génération de philosophes en train de sombrer dans un monde qu’elle ne comprend plus, un univers hautement stratégique dont elle est incapable de suivre la trajectoire, n’a plus rien à nous dire. Cet état de fait ne date pas d’hier. Je comprends mieux, rétrospectivement, le rejet spontané que je faisais, à la fin des années 90, de cette philosophie  grisaille et mièvre mais tout de même bien nocive dans ses conséquences. La preuve : elle sert aujourd’hui de caution à un homme sans scrupule qui fait de la patine philosophe l’alibi de tous les saccages. Qu’Habermas soit largué, c’est une chose. On ne passe pas du formica au carbone par la seule Erläuterungen zur Diskursethik. Quant au reste : la vacuité acritique suit son court. Communicationnellement.

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……

(1) Le « concept » de 11 septembre, Dialogues à New York (octobre-décembre 2001), Paris, Galilée, 2004.

(2) L’Obs, 26 octobre 2017, Habermas : « ce fascinant Monsieur Macron », p. 85.

Reality Macron

Reality Macron

La démocratie gagne et rassemble les siens

Macron est le champion de l’Empire du bien

Ne sifflez pas, regardez les

Des turbogédéons, des cyber franciliens

Les recettes sont vieilles, usées jusqu’à la corde

Les conflits sont finis, jamais plus de discorde

Ne sifflez pas, regardez les

Des milliers de nimbus sautillent à la concorde.

….

Political bridge

…..

Cuba c’est du passé, admirez les marchants

L’esclavage est en vous, plus besoin de tyran.

Face à l’horrible bête, il a fait triompher

Les valeurs de la France et l’honneur des banquiers.

 

De quelle liberté, êtes-vous les héros ?

Pour quelle société levez-vous vos drapeaux ?

Insensibles au néant qui tapisse vos vœux.

Vous choisissez l’image, l’irréel et le creux.

…….. 

Pont musical / political bridge x2

………….

 

Dégagez les extrêmes, détournez-vous des cieux 

En marche vers la bouillie, elle est juste au milieu

Ne sifflez pas, regardez les

Des milliers d’adaptés, autant de bienheureux

La démocratie gagne et rassemble les siens

Macron est le champion de l’Empire du bien

Cuba c’est du passé, admirez les marchants

L’esclavage est en vous, plus besoin de tyran.

Marche !

Marche !

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« Le progrès est là, avec son grand fouet, qui frappe sur le troupeau

– Marche !

– Quoi ! toujours marcher ! jamais faire halte !

– Marche ! Cet ombrage me plaît, cet asile m’attire…

– Il y en a un préférable : marche.

– Nous y voici.

– Marche encore. »

Rodolphe Töpffer, Du progrès dans ses rapports avec le petit bourgeois et les maîtres d’école (1835)

Quelle liberté ?

Quelle liberté ?

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  • Toute doctrine totalitaire part du principe que l’individu est l’ennemi, que la liberté est l’ennemi, que toute singularité doit être combattue. Dispositif coercitif couteux qui suppose, ultimement, l’usage de la force. L’énorme dépense d’énergie pour arriver à cette forme de domination libère en retour des forces de résistance. Le totalitarisme porte toujours les germes individuels de sa propre destruction. Il réveille l’autonomie des sujets et se condamne à disparaître.

 

  • Il est beaucoup plus efficace pour dominer durablement de tenir le discours de l’épanouissement individuel, de la liberté de choix, de favoriser la singularité en se donnant ensuite les moyens de les exploiter au mieux. L’autotalitarisme dans lequel nous sommes entrés exploite les ressources de la domination cognitive pour accomplir un ordre parfaitement contraire au réveil de l’autonomie des sujets. L’autotalitarisme valorise à outrance l’autonomie marchande en brandissant systématiquement la menace du totalitarisme historique afin d’enterrer l’autonomie politique des sujets. La menace joue à plein.

 

  • Les idéologues de la liberté, certains de bonne foi, formés à la culture classique idéaliste d’une philosophie de l’homme et de l’émancipation, font ainsi le jeu des pires aliénations mentales. En neutralisant toute critique qui ne tient pas le discours de l’émancipation et du progrès, ils soudent la liberté et le marché. Les philosophes en vue tiennent aujourd’hui le discours que le capitalisme cognitif veut entendre, celui d’un individu autonome qui agit toujours dans le sens de son intérêt rationnel. A charge pour les nouveaux maîtres de répondre rationnellement à cette demande.

 

  • Si l’on substitue aux théories de la liberté les pratiques de la liberté, on constate aussitôt l’irréalisme d’une anthropologie abstraite de la liberté inadaptée aux nouveaux pouvoirs coercitifs qui pèsent sur l’individu soi-disant libre et singulier. L’anthropologie des Lumières se fracasse aujourd’hui sur une anthropogenèse cognitive, une production de l’homme, qui utilise le discours de l’autonomie théorique pour mieux l’exploiter pratiquement. Dans ce contexte inédit, une critique historiquement conséquente ne peut que saboter les dispositifs de production de la liberté.

 

  • Dans une logique défensive, l’autotalitarisme fera resurgir le spectre du totalitarisme (dictature, fascisme etc.), mettra en avant les vieux concepts de l’émancipation (liberticide, autocratique etc.). L’histoire intellectuelle et politique de cette lutte inédite ne fait que s’ouvrir.

La jouissance terroriste

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« Face au totalitarisme islamiste, il faut construire un mur intellectuel et moral. »

François Fillon, 21 avril 2017

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  • Un esprit athée ou agnostique, indifférent au sens large, aura toujours du mal à saisir ce que peut la croyance en Dieu. Celle-ci n’est à ses yeux qu’une illusion. Rapportés à ses catégories de jugement, les décrets divins ne pèsent pas lourd. Les croyances témoignent pour lui de la faiblesse humaine, certainement pas de sa puissance. Sa tolérance est une grâce adressée à la crédulité. Le combat a été mené de longue date et l’obscure divagation réduite à une place circonscrite encadrée par la loi. L’explication ? Frustration, compensation, impuissance.  Les analyses sont connues, les critiques philosophiques disponibles en livres de poche. Evidence de la théorie devenue une somme de lieux communs. Qui a encore envie de lire une critique des croyances en Dieu, de radoter cent fois les mêmes poncifs éculés ? Je ne vois que l’hédoniste de grandes surfaces et son lectorat d’arrière-garde. Dieu est la projection de l’homme dans le ciel, Dieu est la compensation d’un délaissement infantile, Dieu est le shit du peuple etc.

 

  • Une certaine vulgate marxiste prospère encore. La frustration se développe sur les inégalités sociales et économiques. Les hommes compenseraient leur impuissance réelle en se tournant vers des fétiches. Apparition du sentiment religieux et de ses illusions maléfiques. Conclusion : augmentez le PIB de deux points et vous verrez aussitôt reculer les fous de Dieu. Illustration de l’économisme ambiant que décrivait parfaitement Bernard Maris assassiné le 7 janvier 2015. Le pouvoir d’achat et la croissance, solutions contre le terrorisme ? Oye mes braves. La logique du terrorisme serait parfaitement soluble dans notre mode de développement économique. Mieux, la preuve absolue que le travail reste à faire, qu’il faut aller plus loin encore. C’est donc à nous – analystes, économistes, philosophes, critiques, intellectuels, journalistes, sociologues, écrivains, bonnes âmes – de lui donner un sens, de l’intégrer. L’intégriste ne laisse rien sur le bord du chemin, il ramasse et assimile tout. C’est justement ce que fait le processus de globalisation en cours : il avale et digère. Aucune signification ne doit pouvoir lui résister. Terrorisme compris.

 

  • Les terroristes promettent la mort. « Nous aimerons plus la mort que vous aimez la vie ». La preuve, nous sommes prêts à mourir pour elle. Nihiliste celui qui croit aux valeurs toutes faites comme s’il existait un stock de valeurs disponibles à restaurer. D’où la sotte idée quantitative, le vain projet : remettons des valeurs au cœur de la République, au centre de l’école. Logique de capitalisation et d’exploitation du patrimoine national, accumulation de valeurs, de plus-value axiologique, chaises musicales de la quantité. 300 heures de valeurs supplémentaires dans le parcours de l’élève citoyen pour replâtrer, avec « un mur intellectuel et moral », la conscience nihiliste de ces jeunes de France en mal de repères. Une éducation en béton armé nous est promise.

 

  • C’est bien plutôt Eros qui est en jeu dans cette logique de mort.  « A la fin de l’histoire, nous banderons encore et pas vous – importance fondamentale de la dimension érectile dans le délire. Nous banderons plus que vous, c’est une certitude. Notre Dieu, et son cri de guerre orgasmique, est bien plus grand que vos godes géants merdeux ». Mourir pour une cause, fut-elle absurde et insensée, transcende la vie. Le discours sur les valeurs arrive toujours trop tard. Les valeurs, les bonnes, sont de notre côté. Nous les avons accumulé avec le temps, nous pouvons les délivrer, les transmettre, les inscrire aux programmes, en faire des autocollants et des vignettes. Journée nationale de la valeur, de la République et de la laïcité, comme il y a la journée du câlin ou de la femme. « Je suis Charlie ». Alors-là, respect mon ami. Les valeurs sont notre richesse et notre patrimoine, comme les toits en ardoises et les pigeonniers méridionaux. Les partager, ensemble, les couper en huit comme on coupe un cake. Pas d’exclus. A chacun sa bonne ration, à égalité avec le voisin. Epicerie citoyenne universelle.

 

  • Comment rendre la vie plus bandante que la mort ? Voilà le grand défi. Cela n’a rien à voir avec la brocante des valeurs, cette quincaillerie philosophique déprimante. Et la question ne se pose pas simplement pour le terrorisme. Anémie, fatigue, morbidité sociale, dépression collective, résignation, démoralisation. La littérature n’y échappe pas. Houellebecq m’emmerde. Ces récits sexuels de dépressif postmoderne m’assomment. Les mémoires de sa bite me dépriment. Je sors de là lessivé, cuis, exténué. Comprendre ainsi que le nihilisme esthétisant est une invention qui a fait son temps, une tocante historique usée. Corbeille. Ce qui arrive nous y oblige. Sous le gode géant avant qu’il ne dégonfle, le petit doigt en l’air et le cul pincé dans Libération : « l’art contemporain a-t-il une valeur? » 

 

  • « Nous aimerons plus la mort que vous aimez la vie ». Il doit certainement être question de volonté de puissance derrière cette formule réduite. Combien de produits cinématographiques, et cela depuis des décennies, se complaisent dans la mort bandante, la tuerie trique, le carnage érectile. Pour les moins phallocrates, le massacre sexy cool. L’ultra-violence ( la formule d’époque)  d’Orange mécanique s’est transformée, avec le temps, en une petite mandarine confite. La jouissance terroriste commence par des films de propagande faisant l’apologie, avec force ralentis et 3D, d’une violence scénarisée sans limite. La décapitation qui horrifie n’est pas une menace mais une page de pub : « regardez mes frères, ici on le fait vraiment, c’est cool. Arrêtez de vous branler sur vos jeux de guerre, de vous exciter la nouille avec vos affiches et vos simulacres, de vous astiquer le manche de la console. Bienvenue dans la vraie vie, celle du passage à l’acte ». Les zombies numérisés sont conviés à en être, suprême fantasme que celui de la réalisation pour les frustrés de la société du spectacle intégral.

 

  • « Bien sûr nous risquons la mort en retour », poursuit l’égorgeur dialecticien, « mais rappelez vous Hegel : celui qui craint la mort est esclave de celui qui ne la craint pas. Nous sommes dialectiquement un cran plus loin que vous, nous réalisons vos simulacres de bas niveaux et de faibles intensités. Et c’est en cela que nous vous castrons radicalement, en vous rappelant que votre jouissance morbide a tout de la saccarine. Crânes rasés, vociférations grégaires, parqués, vous batifolez dans ces jardins d’enfants. Nous vous proposons le désert du réel en lieu et place de vos  parcs à simulacres, de votre quincaillerie irréaliste. Si vous kiffez déjà le pour de faux vous allez surkiffer le pour de vrai. »

 

  • Il va de soi que la promotion de cette jouissance terroriste New Age a remplacé la théorisation par la terrorisation, nettement plus directe et efficace. Nul besoin d’un Hegel pour mettre à jour les ressorts pulsionnels de l’engagement. Cela fait déjà belle lurette que nous faisons l’économie de comprendre ce que nous faisons, de penser ce qui nous arrive. Kiffes-tu Assasin’s Creed PS 3 ? Kiffes-tu Sniper’s World VII ? Tu vas surkiffer le Djihad. Voilà qui est largement suffisant comme mobile. Kiffer vs. surkiffer. Pas besoin de Marx, la vieille buche. D’ailleurs nous le savons tous, des psycho-pédagogues expliquent cela très bien, l’écart entre le simulacre et le réel est immense, infranchissable. La petite mandarine surconfite de l’ultra violence aurait même, paraît-il, une vertu sociale. Elle canaliserait, avec le bon dosage, les pulsions morbides – comme si les pulsions étaient là, identiques à elles-mêmes, de toute éternité, en 1848, 1945, 2017. Nous devons y croire. D’ailleurs, avons-nous vraiment le choix ?

 

  • Il faut être bien peu dialecticien pour penser que l’histoire revient sur ses pas, qu’elle peut faire machine arrière. Cette nouvelle forme de jouissance terroriste, ce pouvoir de séduction aux moyens inédits, ce tropisme morbide qui a fait de l’horreur son média, n’est certainement pas un retour en arrière. Comme si les guerres de religion refaisaient surface. Il s’agit d’un approfondissement non d’une inflexion. Nous sommes simplement un cran plus loin. Rendre la vie plus bandante que la mort ? Que faisons-nous de nos pulsions ? Vieux problème nietzschéen : que devient la volonté de puissance sans discipline ? Discipliner les pulsions plutôt que les déchaîner, ce vieux problème de civilisation. La nôtre en est-elle encore capable ? Quelle discipline ? Proposez-vous un point de vue d’en haut, vertical ? Une éducation pulsionnelle novatrice ? Je crains qu’un tel projet n’entre en contradiction frontale avec notre modèle de développement économique. Si l’Etat a toujours le monopole de la violence légitime, le marché n’a-t-il pas celui de la bandaison légitime ? Une question de croissance.