Le crépuscule des professeurs de philosophie

Le crépuscule des professeurs de philosophie

CRÉPUSCULE D’OR SUR LES DUNES EN FORÊT DE SOIGNES

Auguste Rodin (1840 -1917)

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  • Je suis frappé, depuis plusieurs semaines, par la propension des professeurs de philosophie du secondaire à accepter l’inacceptable. Alors que la question des contenus d’enseignement est en jeu, que des pans entiers du programme de philosophie sont menacés de disparaître, qu’il est désormais acquis que les professeurs de philosophie enseigneront aussi une sorte de culture générale dans un cadre particulièrement confus (HLP), l’inertie prévaut. A l’exception de quelques professeurs qui se risquent à faire entendre des voix dissonantes, il semblerait que la résignation fataliste, l’acceptation déprimée et l’acquiescement  illogique dominent les esprits. Cette tonalité générale n’a pas de quoi surprendre. Elle est pourtant hautement signifiante du renoncement dans lequel se trouve aujourd’hui ce corps de métier.

 

  • Qu’on le déplore, qu’on s’en félicite, le professeur de philosophie n’est pas un professeur comme les autres. Aucun sentiment de supériorité dans ce constat. Face aux élèves, il ne peut enseigner sa discipline sans se risquer lui-même. Il ne fait pas que transmettre des connaissances (que sont-elles d’ailleurs ?), il ne se présente pas seulement face aux élèves comme dépositaire d’un savoir mais comme le témoin privilégié des problèmes que le savoir ou l’ignorance font naître chez eux. Il va de soi que l’enseignement d’autres disciplines, toutes en droit, peut se trouver confronté à une situation similaire : on ne transmet pas le savoir comme on remplit des vases. Les sciences de l’éducation, ces coquilles vides, ne nous promettent pourtant que cela depuis des décennies : trouver les bonnes techniques, les entonnoirs élémentaires ad hoc pour fluidifier l’écoulement et rentabiliser les « séquences » de remplissage.

 

  • La transmission est pourtant d’un autre ordre. Elle est nécessairement initiatique, non pas au sens dévoyé d’une révélation, mais comprise comme rappel à soi des potentialités de sa propre maîtrise. En ce sens, la philosophie, contrairement à ce que prétendent certains scribouilleurs  radiophoniques, ces singes de culture, n’est pas un jeu d’enfants. Elle est tout au contraire initiation à la vie adulte, entrée dans la maturité. Voilà ce qui est aujourd’hui inacceptable pour quantité de professeurs et d’élèves à leur suite. C’est aussi ce qui explique en partie la nature profonde du renoncement des professeurs de philosophie, le renoncement au risque de la maîtrise.

 

  • Ne voyez pas ici un quelconque sentiment de supériorité, laissez cela aux marchands de soupe, aux causeurs professionnels qui confondent leur prétention creuse et les courbettes mondaines auxquelles elle donne droit quand la probité, pour raisons commerciales, a déserté la place des lieux dits de « culture ». Plutôt une sourde tristesse. J’ai longtemps pensé en effet que ce qui réunissait les professeurs de philosophie dans les réunions qui offrent l’occasion de se retrouver autour de tas de copies souvent pénibles, parfois réjouissantes, était d’une autre nature, qu’il y avait là une petite communauté de genre, une communauté non totalement dépourvue d’agréments.

 

  • Les professeurs de philosophie, c’était jadis le cas, ne sont pas arrivés là par hasard. Bons élèves contrariés (les bons élèves qui le sont moins intègrent des professions plus conformes que celle-ci), le choix des études philosophiques fut très souvent pour eux la conséquence d’un choc, d’une rencontre, en terminale, en classes préparatoires, sur les bancs de la faculté. Une seule rencontre suffit, occasion inédite et rare d’une dissidence de l’esprit, découverte d’un chemin de traverse aux richesses démesurées. Des lectures ensuite, initiées par les maîtres, vertiges sidérants de ces jeux conceptuels qui offrent à l’esprit une occasion inédite et rare de se rencontrer enfin. Quel professeur de philosophie n’a pas conservé en lui-même de tels souvenirs initiateurs ? Ce sont eux, confusément, qui peuvent seuls relancer le désir d’enseigner cette discipline de l’esprit quand la volonté faiblit et que le temps lamine, dans la répétition du même, le souvenir de cette découverte radicale.

 

  • Que sommes-nous devenus ? Comment voulons-nous finir car nous allons finir ? Une chose est sûre, si le commencement est venu du dehors, d’un choc de l’esprit et d’une découverte, de quelques maîtres dont je garde un souvenir brûlant, je serais à mon tour le maître de ma fin. Personne d’autre que moi ne jugera pour moi ce que peut mon esprit. Certes, fonctionnaire de l’Etat, le professeur de philosophie a des devoirs qu’il s’impose souvent avec une exigence pouvant servir de modèle aux roquets abrutis, aux faquins communicants, ces narcisses inutiles, qui délimitent aujourd’hui et sans rendre raison les limites de leur programme avec la complicité des traîtres.

 

  • Mais ce n’est pas à eux qu’il s’agit de s’adresser maintenant. Je ne les respecte pas assez pour leur attribuer la conscience qu’ils nous retirent de la liste des notions. Ce sont eux, ces faquins, ces petits, que j’ai fui en choisissant les études de philosophie. Contre eux, nous nous sommes armés avec le temps. Ce sont eux qui bousillent les fragiles conditions de notre magistère épuisé, méprisant au passage les élèves de l’école de la République en leur refusant à terme, dans ce marécage de culture et de bouts de ficelle, la possibilité de vivre l’événement de la pensée tel que nous l’avons vécu. Ils ne veulent plus de maîtres car ils sont trop petits pour souffrir la hauteur. Ils veulent l’identique à eux, le grenouillage adapté, les petites manœuvres d’un esprit qui refuse désormais d’affronter ses vertiges. La suppression du sujet, de la conscience, l’inconscient aussi, ce qui disparaît nous renvoie à nous-même, à notre propre crépuscule.

 

  • Excessif ? Rassurez-vous, nous avons cessé de l’être. Ceux qui parlaient haut et fort il y a encore quinze ans, en 2003, année de la dernière réforme, avec la conviction de ne pas pouvoir enseigner n’importe quoi, parlent aujourd’hui bas et mou, quand ils parlent. Comment voulez-vous, en face de professeurs qui finissent par se mépriser eux-mêmes, trahissant eux-mêmes les conditions institutionnelles de leur rencontre avec la philosophie, que le pouvoir managérial ne se sente pas pousser des ailes. Ils n’ont plus rien en face, ou si peu, des demi convictions, des quarts de certitude, des moignons de volonté.  Demain, logiquement, ils finiront le travail.

 

  • Jacques Lacan parlait du « sujet qui n’en veut rien savoir ». Quoi de plus juste pour qualifier le crépuscule des professeurs de philosophie dans l’institution ? « Fantasmes, billevesées, fakeniouses », lancent les plus malins. « Esprit chagrin, aigri, ressentiment », surenchérissent les fins psychologues. « On s’en sort pas si mal », concluent les demi habiles – l’autre moitié étant dépressive.

 

  • On ne lève pas une armée avec des pénitents qui ont appris patiemment à s’oublier eux-mêmes. En ce sens, la révolte est sans objet. Elle ne vaut que comme sujet de la pensée, réactivation d’une force, rappel à soi. Elle est égoïste. Rester fidèle à ce qu’on a aimé, à ce qui a changé nos vies, le choc fondamental de la pensée qui s’accompagne d’un rejet, tout aussi violent, de l’indifférence à l’exigence de vérité. Il y a, soyons honnête, une part de croyance dans tout ceci. Nous sommes peut-être aussi des hommes de foi. Et alors ? Quelle mauvaise lecture de Nietzsche les nihilistes de grandes surfaces, hédonistes balnéaires ont-ils à nous proposer sur leurs médiocres étals ? Faites-moi goûter vos fruits pourris, et tout le reste, vos neurosciences sans sujet, votre quincaillerie transhumaniste,  votre métaphysique sans âme, vos sophismes sans courage, votre élémentaire qui se mort la queue. J’en ferai une jolie compotée, avec quelques amis, ce dernier bastion de la philia qui se respecte.

Le très mauvais calcul de Cédric Villani, apôtre du lycée Blanquer

Le très mauvais calcul de Cédric Villani, apôtre du lycée Blanquer

« Il y aura des mathématiques dans le tronc commun. Il ne faut pas avoir peur de la réforme du lycée à cet égard. »

(Cédric Villani, On n’est pas couché, 2 mars 2019)

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  • Affirmer, comme vient de le faire Cédric Villani, que les mathématiques sortent renforcées de la réforme du lycée n’est pas simplement une contre-vérité. Il s’agit d’une malhonnêteté autrement plus profonde et inquiétante, une corruption intellectuelle d’autant plus sidérante qu’elle émane d’un homme qui a obtenu la plus haute distinction dans la discipline qu’il est supposée défendre. Pour cette raison, nous ne sommes pas simplement en face d’un mensonge factuel (l’enseignement des mathématiques disparaît de fait de l’enseignement du tronc commun au lycée) mais d’une malversation intellectuelle. Comment en effet, aux yeux d’un public néophyte, ne pas accorder de crédit à un expert reconnu de sa discipline ? La probité élémentaire voudrait pourtant que Cédric Villani reconnaisse cette évidence : la réforme du lycée, sous couvert d’une très belle offre « d’autonomie des parcours », substitue, à la logique disciplinaire, une fragmentation des enseignements que ne servira que les plus favorisés.

 

  • Sur la base d’un postulat aussi faux qu’idéologique, cela fait des années que la logique disciplinaire est attaquée sous couvert de « modernisme ». La confusion quasi systématique entre culture et formation de l’esprit est au centre de cette réforme du lycée. Soutenir que des élèves de seconde feront des mathématiques à l’occasion d’un enseignement scientifique possiblement délivré par des professeurs d’une autre discipline au détour d’un cours sur les harmonies  musicales est une ineptie au regard du niveau réel des élèves concernés à la sortie du collège. Tout aussi stupide de proposer en première un cours sur le pouvoir de la parole et l’art oratoire (HLP) à des élèves mal formés, souvent incapables de construire logiquement un raisonnement cohérent sur trois lignes dans une syntaxe adéquate. Dans les deux cas, une même logique est à l’oeuvre  : substituer à la formation réelle de l’esprit des enseignements figuratifs solubles dans l’air du temps.

 

  • Pourquoi ? Il est aujourd’hui admis en hauts lieux que cette formation de l’esprit est nettement moins importante que les économies substantielles qui pourront être faites, sous couvert de modernisation, sur le dos d’élèves n’ayant pas demain à être autre chose que de dociles exécutants de tâches standardisées. Pour cette raison, le cas particulier de l’enseignement des mathématiques pour tous est hautement significatif. Ulrich, dans L’homme sans qualité de Robert Musil, pratique les mathématiques pour « maigrir socialement », conjurer l’empoissement des relations mondaines par une forme d’ascèse et d’exigence spirituelle. Faire en sorte que l’esprit puisse s’affranchir de la caverne à simulacres en visant des réalités intelligibles (accessibles à l’intellection), des objets de pensée par nature réfractaires à la consommation somnambulique d’images insignifiantes dans lesquelles baignent quotidiennement les jeunes esprits pour le plus grand profit des annonceurs. La pensée aveugle et gratuite contre la connerie imagée et rentable en somme.

 

  • Au jeu de la culture animée et divertissante, les vidéastes internétiques sont nettement plus attrayants, « fun » et « sexy » que les professeurs du secondaire. Plus superficiels aussi. En 5 minutes, pas le temps de creuser. Autrement plus « modernes ». Bien sûr, le présupposé qui consiste à vouloir affranchir l’esprit, le former intellectuellement, non pas en lui dispensant un vernis culturel mais en lui donnant les moyens effectifs de se comprendre, est certainement contraire à la logique du marché de l’asservissement cognitif. Comment tolérer collectivement des publicistes au pouvoir, aussi creux que des vieilles souches, quant on a acquis une exigence sur les bancs de l’école républicaine ? Comment souffrir encore des outrages à la rationalité la plus élémentaire quand on est capable de structurer sa pensée ? Mais ce qu’il faut bien comprendre, dans une profondeur à la fois vertigineuse et angoissante, c’est que la non-formation de l’esprit est plus rentable, pour les apôtres du cynisme cognitif que l’exigence de formation.

 

  • Les exigences justement de Robert Musil n’ont pas à quitter une petite sphère sociale endogène. Le reste, la masse agéométrique des exécutants, se doit d’avaler sans broncher les pires malversations intellectuelles, sans avoir les moyens réels de les contester autrement que par une violence physique à la laquelle il sera répondu étatiquement par une violence décuplée et légitimée par des républicains de façade effarouchés. Les valeurs républicaines ne servent alors qu’à protéger ceux qui détournent leur effectivité. Parmi elles, l’égalité de formation des citoyens. Cette tâche est un peu plus empêchée par la réforme du lycée en cours. La réforme « vitamine C » (Blanquer, Dijon, 2018) n’est qu’une nouvelle étape vers la gigantesque déformation collective propice à l’expansion analphabète et agéométrique d’une rentabilité sans substance. Qu’une minorité d’élèves tirent leurs épingles de ce jeu faussé ne saurait justifier une réforme qui aggravera demain les difficultés que nous connaissons déjà aujourd’hui. Au lieu de réfléchir en termes d’objectifs de formation intellectuelle pour tous, de niveaux réels des élèves, le ministère public transforme l’école de la République en un grand marché culturel individualisé. Une masse sous formée aux mains d’une petite élite vaguement qualitative, des techniciens unijambistes et des baratineurs non algébrisés, un beau projet progressiste qui n’a pas à effrayer les professionnels de l’embrigadement mental.

 

  • La résistance interne finira bien par s’épuiser, comme le mouvement des gilets jaunes, comme toutes les forces réfractaires à la liquidation en marche. Voilà pour le petit calcul. La réalité sera toute autre. Après avoir détruit méticuleusement ce qui reste encore debout dans le système éducatif français, les apôtres mi-naïfs mi-cyniques du grand coup de balais progressiste constateront que l’homme nouveau trouvera ses maîtres ailleurs qu’à l’école de la République. Il sera alors trop tard pour regretter ceux que les démocrates inconséquents, les demi-instruits et les salopards en marche aveugle auront éliminé pour les remplacer par des hommes de paille plus économiques. C’est ce qu’on appelle un très mauvais calcul.

Le cauchemar des plus malins

Le cauchemar des plus malins

Solipsisme – Thomas Akhoj Ibsen

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« Quand différents hommes ont chacun leur monde propre, il est à présumer qu’ils rêvent. »

E. Kant, Rêves d’un visionnaire expliquées par des rêves métaphysiques, 1766,

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  • Nous en sommes là. Sans exigence, sans un appel vers le haut, la critique n’est qu’un solipsisme vide. Oui, l’espoir de se croire plus malin que les autres est bien le nouvel opium du peuple. Se sauver seul, agir seul, prendre sur le monde le point de vue d’un dieu indifférent aux autres. Qu’avons-nous encore à objecter à Antoine Roquentin dans la Nausée de Sartre, cette conscience radicalement esseulée qui ne se demande jamais si elle peut être et agir avec les autres ?

 

  • Une fois épuisé le solipsisme, ce divertissement de l’esprit, une question autrement plus vertigineuse se pose : le problème des rapports de l’homme avec d’autres hommes. Non pas rapports abstraits, face à face théorique de deux consciences, mais engagement commun. Combien de livres pour mettre en avant le développement personnel ou l’art malicieux de faire la nique à ses semblables ? Pour combien de réflexions qui contestent le présupposé de départ : « une certitude doit vous animer : le plus clair de ce dont vous jouirez dans votre existence, vous l’aurez soustrait à quelqu’un qui en aurait volontiers joui à votre place. » (1) La tristesse de ce constat, dont on imagine sans difficulté l’existence misérable de celui qui le soutient, ne doit pas nous faire oublier sa principale conséquence : la déshumanisation du monde.

 

  • Impossible d’envisager en effet un monde pleinement humain sans faire confiance à la liberté des autres. « Cela ne cadre pas avec l’image romantique du monde, ajoute le malin,  où nous aurions tous à nous tenir la main dans une grande ronde fraternelle pour instituer le Bonheur universel. Mais c’est la vérité. Ou du moins c’est ainsi que le monde fonctionne généralement. » (2) S’il y aurait beaucoup à dire sur cette conception fonctionnaliste de la vérité (est vrai ce qui fonctionne, ce qui marche), la référence au romantisme naïf est encore plus décisive. Tout espoir de sortir de soi serait donc vain, frappé d’irréalité, par avance ridiculisé. Renvoyés à un doux rêve collectif, nous renvoyons à notre tour ces stratèges de la misère humaine à leur cauchemar sans fin.

 

  • Etre pleinement homme, pour les plus malins, autant dire réussir dans le monde, ne peut se faire que contre les autres. L’idée que nous ayons à nous faire homme en nous-même avec les autres hommes relèverait d’une ronde fraternelle. Comprends bien cela, lecteur, confiant dans ta liberté, je ne ferais, aux yeux des plus malins, que te prendre la main pour la grande ronde fraternelle et romantique. L’alternative est simpliste : soit nous dansons naïvement la bourrée romantique des vaincus ; soit je t’entube en faisant sur ton dos la promotion de mon solipsisme de vainqueur. Au choix.

 

  • Cette alternative, une puissante doxa pour notre temps, est le résultat d’un travail de sape qu’une seule injonction résume : soyez vous-même (3). Elle signifie ceci : indépendamment du monde humain qui vous entoure, de la relation aux autres, votre essence, ce que vous êtes, ne dépend que de vous. En prenant la décision solipsistique d’être vous-même, en toute indifférence aux autres (qui seront plutôt des obstacles à la réalisation de ce beau projet circulaire) vous pourrez pleinement jouir de la réconciliation de votre existence et de votre essence, immédiatement, sans délais. A condition bien sûr d’anéantir subjectivement les parasites qui nuisent à votre bonne entente, en conclave avec vous-même, vous souriez désormais de voir les naïfs se donner la main dans une ronde aussi circulaire que votre cauchemar.

 

  • La relation aux autres n’est pas une question technique et on ne sort pas du cauchemar des plus malins comme on résout une équation algébrique. Mais pour les plus malins, c’est aussi l’origine de leur mauvais délire, l’homme n’est pas un problème posé à l’homme mais un faux problème qui peut être évacué par un bon calcul, une stratégie adéquate à ce qui fonctionne. Pour eux, la déshumanisation du monde n’est pas un problème puisque l’on peut être homme et jouir pleinement de soi-même contre les autres en se faisant machine. Il sait parfaitement jouer le jouer, c’est une belle mécanique, il traite l’information à la perfection, il encode à merveille, autant de formules valorisées par les plus malins, autant de solutions pour liquider le problème de l’homme en face de l’homme.

 

  • Entre la ronde fraternelle et la nique à autrui, se tient l’ambiguïté. La relation que nous-avons aux autres, pour l’avoir à nous-même, est fondamentalement ambiguë. Mais voulons-nous encore vivre cette ambiguïté ? Ne sommes-nous pas las du problème de l’homme, de ses indécisions collectives, des incertitudes de son rapport aux autres ? L’espoir de se croire plus malin que les autres ne porte-t-il pas en lui l’espoir non avoué de régler définitivement le problème de notre ambiguïté ? Le cauchemar des plus malins serait intimement lié à notre volonté de repli, nous faire un monde rassurant dans des temps hostiles quitte à sacrifier la réalité du rapport aux autres ; les fantasmes rassurants du rapport à soi feront l’affaire. Tout cela sur fond d’une grande tristesse, d’une immense dépression collective. C’est peut-être aussi pour cette raison, pour ne pas sombrer seul, que l’on se retrouve avec les autres, dans des combats politiques, pour ne pas renoncer à édifier un monde plus humain.

 

  • Romantisme ? Peut-être. Et alors ? Nous ne pouvons congédier la condition humaine sans en payer le prix. Nous ne pouvons renoncer à associer ces deux termes, homme et monde, sans déchoir. L’homme seul est injustifiable ; le monde sans l’homme n’a plus besoin d’être justifié. Celui qui cherche à se sauver seul est un lâche ; celui qui cherche à sauver les autres en niant leur liberté se nie lui-même. Deux cauchemars : celui des plus malins, libres et seuls, celui des rondes fraternelles forcées. Deux fuites qui se refusent de voir l’homme en face : une liberté ambiguë. Avons-nous la foi en l’homme, nous les incroyants ? Peut-être. Et alors ? A condition de rendre cette foi problématique, elle-même ambiguë. A condition de comprendre que la foi en l’homme est une tâche violentée, un effort, une exigence, un appel vers le haut, sans quoi la critique ne serait qu’un solipsisme vide. La foi n’est pas l’espoir de s’en sortir mieux que les autres. Nous n’avons aucun espoir à ce sujet. Alain donne à cette tâche une très belle définition, pour nous réveiller du cauchemar des plus malins : « La foi en l’homme est pénible à l’homme, car c’est la foi en l’esprit vivant ; c’est une foi qui fouille l’esprit, qui le pique, qui lui fait honte ; c’est une foi qui secoue le dormeur. » (4)

 

(1) Olivier Babeau, Devenez stratège de votre vie, Gérer votre vie comme une entreprise, Paris, Lattès, 2012, p. 25.

(2) Op. cit. 

(3) Une variante gastronomique : « Venez comme vous êtes » (Mac Donald’s)

(4) Alain, Minerve ou de la sagesse.

« Un petit air narquois » ou la vraie nature du mépris

« Un petit air narquois » ou la vraie nature du mépris

(Photo @LucieSoullier, le Monde)

« Macron, il ne comprend pas les gens qui n’ont pas de fric, j’en peux plus de son petit air narquois. »

  • Le « petit air » dont il est ici question, perçu par des hommes et des femmes qui ne partagent pas les codes du cynisme mondain, relève de la violence symbolique. Dans les marges, pourtant essentielles, de la violence économique, des questions de salaires et de pensions, de taxes et de dégradation des conditions de vie matérielles, un autre combat se joue. Ce « petit air » ne date pas d’hier soir, cette morgue, cette façon condescendante de se situer face à l’autre étaient là dès le début et accompagneront jusqu’à la fin le mandat présidentiel d’Emmanuel Macron.

 

  • Autant l’irascibilité de Jean-Luc Mélenchon agace les laborieux faiseurs d’opinion collective, trop incarnée, autant « ce petit air » ne fait pas problème pour eux. Ils en sont aussi et flottent comme lui, rictus au coin des lèvres, au-dessus d’une société qu’ils n’habitent qu’à la marge. Pour une large part de la médiasphère française, l’arrogance est de droit, ce « petit air » commun. Editorialistes surpayés, experts paternalistes, journalistes culturels qui usurpent des titres surfaits relativement à la valeur réelle de ce qu’ils produisent.

 

  • Ce « petit air narquois » c’est celui d’un système de domination symbolique qui n’est plus pensé. Il vient couronner l’obscénité d’une caste qui s’octroie tous les titres et qui cligne de l’œil. Il est le rictus facial d’un ordre unique qui a érigé la fausseté et le simulacre en principe de pouvoir. L’ordre des plus malins qui ignorent la profondeur des valeurs qu’ils singent et qu’ils pastichent. En une formule simple, cette manifestante en gilet jaune résume l’ampleur du problème.

 

  • Comment faire comprendre à une clique pétrie d’habitus de classe qu’elle ne représente qu’elle ? Nous avons oublié la puissance des effets de la violence symbolique du pouvoir. Il suffit d’un rictus pour éliminer les vaincus, d’un sourire condescendant pour effacer un homme. Pour percevoir cela, y être sensible, il est nécessaire de quitter la bouillie mondialiste, la globalglose délirante des économistes planétaires, les analyses bouffonnes des experts de la soumission qui justifient la spoliation des peuples au profit d’intérêts qui leur échappent totalement. Il faut regarder l’homme en face, le jauger dans les yeux. En face, qui y a-t-il au juste ? Quelle est la valeur humaine, la profondeur sensible, de ce parti fantoche exclusivement structuré par l’arrivisme mondain ?

La populace qui gueule a ses défauts et ses grossièretés mais elle perçoit parfaitement ce que les laquais du pouvoir ne percevront jamais : la vraie nature du mépris.

 

 

 

 

 

La philosophie n’est pas soluble dans la culture générale

La philosophie n’est pas soluble dans la culture générale

Lettre ouverte aux associations de philosophie qui pensent mal ce qu’elles prétendent défendre

  • Premier bilan de ce que l’on sait, à ce jour, des conséquences de la réforme Blanquer sur l’enseignement de la philosophie dans le secondaire. Je ne parle pas ici des conditions d’enseignement (dédoublement des classes par exemple). La philosophie serait donc maintenue dans le tronc commun avec un horaire élève de quatre heures. Les professeurs de philosophie ne connaissent pas, pour l’heure, le contenu de ce programme. Ils ne sont consultés actuellement que sur le programme dit de « spécialité » en première. Le seul changement concerne par conséquent les anciens élèves de la série « S ». Il ne s’agit en rien d’un gain exceptionnel d’une heure mais du retour au volume initial de quatre heures pour ces élèves. La principale transformation touche le volume horaire d’enseignement pour les anciens élèves de la série « L ». Il est divisé par deux puisqu’il est entendu que le complément de spécialité, de l’aveu même de ses concepteurs, est un enseignement de « culture générale ». Aucune information officielle n’est donnée sur le partage des heures dans cet enseignement ou sur la garantie que cet enseignement se retrouve dans tous les établissements français. Je laisserai de côté le terme « humanité » qui n’est qu’un effet de communication. Il n’y aura donc plus d’initiation à la philosophie en première comme c’est aujourd’hui le cas dans certains établissements. En ce qui concerne les évaluations, une dissertation « universelle » de philosophie sera proposée aux élèves en fin d ‘année. Je laisse de côté, une fois n’est pas coutume, le terme « universelle » qui n’est ici qu’un effet de communication. Tous les élèves actuellement passent cette épreuve. Pour l’épreuve de spécialité, aucune information officielle n’est communiquée aux professeurs de philosophie quant à la nature exacte de l’épreuve. Voilà pour le bilan globale de l’heure.

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  • Sous l’écume, que devons-nous retenir ? Ceci : nous avons changé de paradigme au sens où l’enseignement de la philosophie dans le secondaire n’est plus une discipline ayant ses objets de pensée propres et une façon bien à elle de les interroger mais une compétence pouvant être exploitée dans d’autres domaines. Il s’agit là d’une transformation inédite et qui fera date. Il est officiellement affirmé, dans le texte officiel, que le professeur de philosophie peut enseigner autre chose que de la philosophie. Il est bon de prendre la mesure inédite de cette transformation. Comme d’innombrables collègues dans l’éducation nationale, les professeurs de philosophie deviennent bivalents. Bien naïfs ceux qui croient que cette rupture inédite ne changera pas grand chose à leur statut, bien peu « philosophes » au fond. A moins que les quelques années qui les séparent de la retraite suffisent à leur contentement intellectuel. Elle est au contraire fondamentale pour les autres. Demain, le professeur de philosophie enseignera la philosophie et la culture générale. La question du nombre d’heures de la spécialité est superficielle. Ce qui est essentiel est ailleurs et mérite, à ce titre, d’être correctement pensé.

 

  • Et alors ? – s’interrogent pèle-mêle le technocrate et le marchand général de culture ou le marchand de culture générale, au choix. Où est le problème ? Il va de soi que si l’on avait dit aux professeurs de philosophie qu’ils devraient désormais enseigner la philosophie et les mathématiques, il y aurait eu un problème réel de compétence. Mais la culture générale, vraiment…

 

  • Pour répondre à cette épineuse question (qui aurait pu être instruite par les associations de philosophie), il faut faire, ce que font les philosophes sérieux, à savoir définir l’objet. Tout le contraire d’une causerie. Qu’est-ce que la culture générale puisque la bivalence se situera demain à ce niveau là ? Derrière elle, cette autre question : qu’est-ce que la culture ? Il va de soi, mais il est bon de le préciser, à l’heure du confusionnisme ambiant, que cette question n’est pas de la culture générale mais une attitude réflexive face au savoir et à ceux qui prétendent savoir : qu’entendons-nous par culture générale quand nous parlons de culture générale, quand nous parlons de culture ? Existe-t-il une différence essentielle entre la culture et la culture générale ?

 

  • Vous constaterez que nous sommes d’emblée, en suivant l’ordre des raisons, confrontés à des questions essentielles, à des questions de définition. Nous devons faire le tri et nous risquer à le faire. Nous allons devoir trancher pour savoir exactement de quoi nous parlons quand nous parlons. Il ne s’agit pas d’un art de la parole mais d’une interrogation sur la vérité de la parole (je dirais plutôt vérité du discours mais c’est un autre sujet de réflexion). Si j’écris  « la culture c’est de la culture générale », j’énonce ce que je tiens pour une vérité. Je prétends dire le vrai (cela ne veut pas dire évidemment que j’y parvienne). Je prétends et j’assume publiquement cette prétention en prenant le risque d’être réfuté par celui qui aura des raisons valables de le faire. Ce risque est politique.

 

  • Voici donc ma définition essentielle en trois temps de la culture générale – 1) La culture générale est ce qu’il reste de la culture dans une société qui se généralise, c’est-à-dire qui s’indifférencie. Comme le rappelle magistralement Hannah Arendt dans le texte La crise de la culture, « ce fut au milieu d’un peuple essentiellement agricole que le concept de culture fit son apparition. » La culture (du latin colere, cultiver, prendre soin) est avant tout travail situé, labeur singulier, artisanat de l’esprit et du corps. Ce travail ne peut pas être général car il n’y a pas de labour en général, d’artisanat en général, d’attention à soi en général. Cela n’existe pas. On ne saurait être professeur en général ou mécanicien en général et il existe bien une culture de la mécanique au même titre qu’une culture philosophique. Ouvrier mécanicien, mon grand-père avait de la culture : il prenait soin de ses outils, ils les entretenait, les préservait. De la même façon qu’Hannah Arendt prend soin des distinctions qu’elle pense. Elle est attentive. Une attention qui commence dès le sous-titre de son texte, un sous-titre auquel, justement par inattention, on ne prête pas suffisamment de sens : « La crise de la culture, sa portée sociale et politique. » L’attention, les soins apportés au travail de la terre, des outils ou de la pensée ne sont pas naturels. Ils relèvent en effet d’un ordre social et politique. Dire que la culture générale est ce qu’il reste de la culture dans une société qui se généralise, revient à prendre en compte cette double dimension sociale et politique. Ne pas le faire, c’est poser artificiellement une culture hors sol, ce qu’est justement la culture générale. La culture générale est une culture hors sol qui ne cultive plus rien.

 

  • 2) En tant que culture hors sol d’une société qui se généralise, la culture générale (qui peut être de masse ou raffinée en fonction de la qualité des rideaux du salon) exprime un rapport au monde et à soi-même de moins en moins situé. Elle prend donc la place de la culture au sens défini précédemment. Là encore, il ne s’agit pas d’opposer la culture générale à une haute culture. Cette opposition est voulue par ceux qui ne veulent pas penser le problème ou n’en ont pas les moyens. Elle relève du divertissement. Basses et hautes cultures, légitimes ou illégitimes, sont des catégories mondaines, sociales, qui ne disent strictement rien de notre rapport singulier à la culture, de ce que la culture fait singulièrement de nous.

 

  • Les habitants des îles Trobriand magnifiquement décrits en 1922 dans le chef d’œuvre de Malinowski, Les argonautes du Pacifique occidental, ont une culture mais pas de culture générale. La culture générale apparaît justement au moment où les hommes perdent leur situation. Exactement ce qu’il est en train d’arriver aux professeurs de philosophie du secondaire et à la suite du supérieur – ces distinctions tribales sont d’ailleurs dérisoires en face du problème que nous affrontons tous ensemble.  Leur singularité inacceptable, comme pouvait l’être celle des habitants de ces îles, doit être généralisée. Une société qui se généralise, qui se désingularise par conséquent, ne peut souffrir la survivance en son sein de singularités situées. Et la philosophie dans l’institution scolaire était, jusqu’à présent, une singularité située. Demain, ce ne sera plus le cas.

 

  • 3) Reste bien sûr la question politique, essentielle et masquée. La culture générale comme impératif indiscutable est une fonction idéologique qui nous enseigne l’indifférence à nous-même, l’inattention aux dimensions finies et situées de notre courte vie, pour finir par imposer, à moindre résistance, un ordre dominant de pensées et d’actions. Il s’agit d’un opérateur qui détruit, en rien d’un savoir qui sauve. Faire enseigner de la culture générale à des professeurs de philosophie consiste à les soumettre, en les déplaçant de la culture située à la culture indifférente. C’est un rapport de force entre ceux qui cherchent à cultiver, au sens précédemment défini, et ceux qui vendent, au sens commun du terme, qui échangent une farine contre une autre. Ce déplacement est le résultat d’un long processus historique doublé d’une cascade de démissions et de lâchetés. Les tours de mains de ceux qui cherchent à cultiver encore sont archaïques mais qu’ils se rassurent,  le grand marché des camelots philosophes est devant eux.

 

  • Non, la philosophie ne disparaîtra pas, c’est exact. Elle sera même partout pour être nulle part. Elle sera, elle l’est déjà, un objet de consommation indifférencié, un élément de culture générale parmi d’autres. Evidemment, le prix à payer sera lourd : encore plus rares seront demain ceux qui pourront apprécier le texte d’Hannah Arendt ou de Bronislaw Malinowski. Il faudra pour cela qu’ils aient la chance d’avoir une famille cultivée par autre chose que des fichettes science po, cette culture des mondains, des Macron, des demi-habiles, des frimeurs mimétiques. Cette chance, vous l’aurez compris, est peu compatible avec l’idée que se font de nombreux professeurs de philosophie du secondaire et du supérieur de leur mission éducative. C’est pour cette raison que tous n’acceptent pas, avec quelques idées, la disparition de leur discipline, la dissolution de leur enseignement  dans cette culture générale qui est l’autre nom de la défaite de la pensée.

 

  • Nous sommes bien en présence d’une guerre symbolique (guerre symbolique aux conséquences évidemment bien réelles), une guerre de civilisation non pas contre une autre civilisation (culture générale science po) mais intestine, à l’intérieur de notre culture. Nous sommes en guerre contre nous-mêmes ce qui explique les lignes de fractures à l’intérieur même de notre discipline et des associations qui la représentent. Cette guerre fondamentale est quasiment invisible dans un espace public tenu par des marchands. Qui peut écrire quoi ? Qui décide de publier qui ? Il y a là un procès à instruire. Nous le ferons. Sommes-nous pessimistes, sommes nous optimistes sur les chances de succès ? Questions mondaines qui trouvent d’assez bonnes réponses dans l’Apologie de Socrate du philosophe Platon.

 

La fin de la classe de philosophie

La fin de la classe de philosophie

(Oraison funèbres de Périclès, Philipp Foltz)

  • La disparition  de la série L, cette fameuse classe de philosophie, ne semble pas émouvoir grand monde. Qui s’en étonnera ? Les frileuses associations, les groupes d’experts de rien, les ventriloques du ministère s’accordent harmonieusement depuis des années : la série L, cela ne peut plus durer. Choix par défaut, série sans avenir, élèves illettrés, absence de débouchés… La voie de garage littéraire et son irréel enseignement de philosophie à huit heures par semaines ne tenaient plus qu’à un fil. Il est désormais coupé. Le clap de fin sera pour juin 2020.

 

  • Les moments de grâce que j’ai pu connaître dans cette classe de terminale depuis presque vingt ans, tous étroitement liés aux possibilités offertes par le nombre d’heures dévolues à la philosophie, avaient toujours un goût amer en refermant la porte de la salle. Je savais parfaitement que cela ne durerait pas, que l’effondrement de l’apprentissage de la langue écrite au collège ne me permettrait plus d’aborder certains textes avec la même aisance, que l’Etat gestionnaire et acéphale  ne pourrait pas tolérer très longtemps ces espaces de liberté intellectuelle radicale, ce temps surnuméraire d’intelligentes dérives. Nous ne pouvions que retarder l’échéance fatale. Ne reste plus désormais qu’à sauver de la grande purge annoncée deux trois breloques symboliques. Nous le ferons, non sans courage. Les consultations à venir, jouées d’avance, serviront à accueillir mollement la colère des uns, à décourager les autres, définitivement. Quant à ceux qui débutent, n’ayant jamais connu ces longues journées de philosophie avec leurs élèves de terminale, ils ne regretteront pas ce qu’ils ne connaîtront jamais.

 

  • Une chose est sûre, les élèves épris d’idées, et il y en a beaucoup plus que ne peuvent l’imaginer les technos réformistes ras du front que je méprise joyeusement, n’auront plus les mêmes armes en entrant dans le supérieur. Ils y auront perdu beaucoup, peut-être l’essentiel. L’enseignement supérieur littéraire aussi. La classe de philosophie avait cette particularité de faire naître des vocations, d’ouvrir des perspectives inattendues, de faire délirer aussi, suscitant la création des uns, l’enthousiasme des autres, l’agacement des plus englués. La différence, pour un professeur de philosophie, est palpable entre cette série et les autres. L’électricité qui y circule n’est pas de la même nature. Certaines années, des groupes d’élèves plus inspirés que moi m’ont poussé vers le haut ; d’autres années, il s’agissait, dans une navigation à vue, de ne pas toucher le fond. Dans les deux cas, mes plus beaux souvenirs en face d’une classe sont à rapporter à celle-ci, A et B en 1902, classe de philosophie en 1925 et 1942, terminale A à partir de 1960, terminale L enfin.

 

  • Soyons lucides, c’est aussi notre vocation. Quels causeurs en vue, de gauche, de droite ou du milieu, prendront demain le risque du ridicule en défendant cette vieille dame de l’institution scolaire  : la classe de philosophie ? Quels journalistes ignorants, prompts à bavasser sur le sort misérable de deux rappeurs ahuris, se risqueront à faire des papiers de presse sur ce sujet ringard sans ménager leurs chèvres et leur feuille de chou ? Chacun préfère faire fructifier son petit commerce médiatique très loin des salles de classe. S’ils parlent du lycée, chaque phrase se doit de venir grossir l’effrayant vacarme du grand tambour à laver « progressiste » ou « réactionnaire ». Au choix. Ils animent rituellement le spectacle de la chose scolaire, ignorant tout des relations intellectuelles, et pas seulement affectivo-émotionnelles pour le mauvais cinéma français, qui se créent au fil de ses longues heures de cours autrement plus réelles que leurs gesticulations convenues sur l’émancipation de l’élève ou la déchéance culturelle. Quand ils ne font pas tout simplement leur beurre, comme cette grosse baleine hédoniste libertaire sans talent, après avoir claqué la porte d’une institution que sa médiocrité intellectuelle ne permettait pas de soutenir plus longtemps. Le naufrage final du cuistre évincé des ondes de la culture inoffensive est à l’image d’un temps qui a appris à haïr l’école pour mieux vénérer le marché.

 

  • Pour quelles raisons, dans ce désert, les réformateurs aux petits pieds prendraient-ils des gants pour finir la liquidation ? Faut-il même les blâmer ? Somnambules, ils accomplissent un programme anthropologique qui les dépasse de très loin. Ce sont les exécutants d’une logique qui ne changera strictement  rien à la trajectoire médiocre de nos sociétés fatiguées. J’en viens même à me demander si ce n’est pas criminel d’armer intellectuellement des hommes dans un monde qui méprise à ce point les œuvres de l’esprit. La disparition de la classe de philosophie n’est qu’une injection de morphine supplémentaire, une dose qui en appellera bien d’autres. Pour quelle raison former encore huit heures par semaines quelques inadaptés inquiets au milieu d’une masse de rhinocéros satisfaits ?  Ce sera mon ultime sujet de dissertation en fin d’année prochaine. La correction sera réservée à mes derniers élèves.

Déontologie du journalisme et critique du CAC 40 : les nouveaux veaux d’or médiatiques

Déontologie du journalisme et critique du CAC 40 : les nouveaux veaux d’or médiatiques

 

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(Grandville, Un autre monde, 1844)

…..

  • Une pétition circule, comme tout le reste d’ailleurs, pour la création d’un conseil de déontologie du journalisme. La belle affaire que voilà. Pendant de la désormais célèbre mais très comique « moralisation de la vie politique », « la déontologie du journalisme » devra garantir un « droit à l’information objective » selon la formule consacrée. Il va de soi que cette nouvelle instance – si elle voit le jour en France – ne s’appliquera essentiellement qu’aux médias de masse, ceux qui comptent réellement. Rassurez-vous, le droit inaliénable de penser  avec ses pieds, de piger dans un sabir de français et d’anglais les plus insignifiantes sornettes ou d’empoisser le champ d’improbables nuances consensuelles n’est pas l’objet du propos. A fortiori si vous faites tout cela dans des micro revues d’opinion. Mais entendez, chers citoyens, la grande plainte du mois, le dernier hululement critique des chevaliers blancs de la visibilité spectaculaire marchande : faiseurs de talk show, proxénètes médiatiques d’émissions peopolitiques, experts en décryptage de rien, tremblez, un conseil de déontologie veut vous surveiller pour promouvoir une information vraiment citoyenne et démocratique. Quel progrès, quelle vigilance, quel sursaut de lucidité !

 

  • D’anciens journalistes en mal de visibilité réclament aussi leur place au soleil du divertissement intellectuel. Ces laissés pour compte du CAC 40, ce grand Satan, cet anti-Dieu démocratique, cette nouvelle idole, ce dark veau d’or de la critique, ne saurait se contenter des pages confidentielles de revues minoritaires qui ont encore suffisamment de probité pour ne pas laisser la parole aux crétins utiles de l’information de masse. Au risque de surprendre les comateux, les professionnels de la non pensée massifiée et les déontologues du catch politique jouent au même jeu. L’intérêt que les seconds portent aux premiers confère une importance à la nullité du spectacle proposé quand les premiers assurent aux seconds une visibilité « critique ». Ironiquement, le « droit à l’information objective » réclamé aux promoteurs du spectacle par ceux qui se montrent sans rien produire de sérieux consolide des dispositifs à très haut coefficient d’aliénation mentale. Que seulement un tiers des sondés fassent confiance aux « médias d’information » selon un n plus unième carottage de masse publié par Reuters, la chose est plutôt rassurante. Car ce qu’oublient de nous dire les pipeauteurs professionnels du champ médiatique, c’est justement le degré de crétinerie avancée de ces fameux « médias d’information. » La défiance à l’égard de la débilisation de masse est la condition nécessaire de toute prise de conscience critique. Qu’un sondeur vienne me poser la questionnette  sur ma supposée confiance dans le nouveau Média non aligné sur la domination maléfique du grand Satan du CAC et je lui montrerais, en guise de réponse augmentée, comment la même médiocrité se retrouve ici ou là.

 

  • Restaurer la confiance, la formule fait florès, quand il s’agirait plutôt d’affiner la défiance sur cette chose qu’est « le média » en général et son imaginaire associé. Untel a des intérêts avec tel autre qui lui-même est en affaire avec un troisième : vous allez tout savoir sur les dessous des médias dans un nouveau média critique des médias etc. etc. Qu’avons-nous à faire de ces bruits de salons quand la santé mentale consiste à se situer ailleurs. Ceux qui vivent grassement de ces bruits  ont évidemment tout intérêt à augmenter la quantité de mousse médiatique en criant au scandale. Ainsi ce très bon client des médias de masse qui porte plainte contre les secrets de polichinelle d’un média de masse. La bouffonnerie est au moins rafraîchissante. C’est ainsi qu’apparaît une nouvelle classe parasitaire que je tiens pour encore plus nuisible que la première, un raffinement de la nuisance en somme.

 

  • N’attendez pas de cette classe parasitaire le moindre doute sur la valeur de son entreprise. La déontologie du journalisme, c’est bien ; le CAC 40, c’est mal. Discours des plus consensuels, nouvelle doxa des professionnels médiatiques. Avec l’intention toujours louable de sauver les masses des puissances de l’argent, ces nouveaux petits pères du peuple susurrent à l’oreille du flic qui est en nous : porte plainte, signe la pétition, fais un signalement  à la vigie du CSA. Bref, continue de regarder massivement des conneries mais reste vigilant et retweete la plainte. Nouveau dressage, un cran plus loin.

 

  • Cette  classe parasitaire aux mille casquettes (organismes bidons, veilles siglées, etc.) produit également du livre et des analyses en saturant le marché. Cette rébellion de confort vend autant qu’elle flatte. Services rendus. Sa fonction n’est pas de mettre en crise le pourrissement irréversible du champ médiatique mais de proposer « une nouvelle offre ». Cette fonction de régénération est assurée en politique par la fameuse « moralisation ». Son hypocrisie est de faire croire à une libération quand il s’agit le plus souvent de faire passer les plats aux anciens copains. Vous retrouverez ainsi dans ces nouveaux médias critiques des médias les anciens critiques médiatiques et autres divertisseurs professionnels. Comme chez Emmanuel Macron et son mouvement publicitaire « en marche », « la société civile », autrement dit la formule à la mode pour désigner les pékins qui retweetent  les figures de proue du parasitage plaintif, c’est le socle à gogos du grand renouveau. Socios ou marcheurs, à chacun de choisir son veau d’or.

 

Le (nouveau) Média blabla

Le (nouveau) Média blabla

  • Je le répète, au risque de la redondance (1), tout ce qui ne passe pas par un travail critique, au sens noble du mot, un travail de discernement intellectuel sans complaisance, est à jeter. Nous sommes ici dans l’ordre de la parodie qui s’ignore, de la mise en scène « pomo » (pour postmoderne), de la pride, toujours elle,  individualisée, bref de la désormais célèbre bouillie. Cette même bouillie qui a fait Macron cherche à le défaire dans une inefficience politique radicale. La bouillie est réversible, c’est un quasi axiome. Comme l’anneau de Möbius, la bouillie ne possède qu’une seule face. Les pomogressistes sont dans le coup (avec les marchistes) et œuvrent pour une société meilleure « de ouf ». « Un média progressiste c’est tout ce qu’on vient de dire, notre but, l’idée c’est de faire progresser le monde, jusqu’à peut-être le changer, carrément, carrément non, on est des ouf. » Qui prend encore au sérieux, jusqu’à les recopier avec soin, ces borborygmes pomos ? Qui a l’idée d’en faire une critique, de peser leur valeur politique quand il suffit d’en être pour être du bon côté ? Seuls les bricoleurs de la pensée sont encore capables d’une critique « première » pour reprendre la formule de Claude Lévi-Strauss dans La pensée sauvage.

 

  • Une critique sauvage ? Lisons ici Lévi-Strauss et comprenons finement notre situation intellectuelle inédite dont certains de nos prédécesseurs ont eu l’intuition – une situation plus familière aux sociétés premières étudiées par l’ethnologue qu’aux grandes constructions philosophiques de l’idéalisme allemand. Le bricolage, associé par Lévi-Strauss à « la réflexion mythique, peut atteindre, sur le plan intellectuel, des résultats brillants et imprévus. » (2) Le bricoleur critique, à la différence de l’ingénieur du concept qui ne cesse de hiérarchiser ce qui est digne d’être pensé et ce qui ne l’est pas, ne subordonne pas les objets de pensée les uns aux autres. Dans son sens ancien, rappelle Lévi-Strauss, le bricolage évoque « le sens incident : celui de la balle qui rebondit, du chien qui divague, du cheval qui s’écarte de la ligne droite pour éviter un obstacle. » Face à l’obstacle justement, le bricoleur s’arrange avec « les moyens du bord ». Contrairement au théoricien critique qui a déjà une structure intellectuelle toute faite dans laquelle il fait rentrer les éléments de savoir qu’il recueille, le bricoleur critique, toujours étonné par ce qu’il découvre au hasard de ses divagations,  enrichit son stock. Les signes ou matériaux  du bricolage intellectuel sont ses petits trésors dont il fait l’inventaire.

 

  • « Carrément, carrément non, on est des ouf » : signe d’autant plus intéressant pour le bricoleur critique qu’il se présente comme signe du progrès. Bien sûr, cet objet de pensée hétéroclite ne fera pas sens pour des « intellectuels sérieux » qui n’interrogent que des objets dignes d’être pensés. Jamais surpris par le donné, ils déploient une logique indépendante des contenus.  La production ininterrompue de signes, les flux d’information en continu, la mise en ligne instantanée de tous ces objets de pensée miniaturisés offrent au bricoleur critique un stock quasi illimité de « trésors d’idées » (3). La fin des grands récits dont parlait Jean-François Lyotard, le morcellement idéologique, l’émiettement des discours jusqu’au tweet nous placent sur une scène des discours quasi primitive. « Le monde libre », « Le Média », « changer le monde », « on est des ouf », autant de petits coquillages linguistiques intéressants avec lesquels le bricoleur intellectuel composera. Lui-même n’a aucun projet – ce qui supposerait, comme le remarque Lévi-Strauss dans La pensée sauvage, une harmonie théorique entre les matériaux et les fins. S’il fait avec les moyens du bord, c’est avant tout que les matériaux qu’il utilise pour élaborer sa critique sont précontraints. S’il constate que ceux qui critiquent la bouillie dans un « nouveau média » répandent la même bouillie que ceux qu’ils critiquent, il fera avec cette donnée de fait. Dans son univers brut et naïf, on ne peut faire qu’avec ce que l’on a.

 

  • La forme, les outils, les résultats de ses bricolages paraîtront étonnants aux ingénieurs rationalistes qui ont le plus grand mal à ouvrir les yeux sur les limites de leur monde. Ce qui fait du bricoleur critique un fin observateur de son milieu auquel il porte un vif intérêt. Combien de fois ai-je entendu, de la part de lecteurs bienveillants : pourquoi vous intéressez-vous à de tels objets ? votre pensée n’est-elle pas plus digne que cela ? ne vous rabaissez-vous pas à répondre ? etc. etc. Réactions typiques de la pensée ingénieur (sans laquelle on ne peut faire carrière à l’université, sans laquelle on ne peut parvenir) à laquelle j’oppose une critique sauvage, quasi mythique. Les résultats et les effets de cette critique n’en sont pas moins aussi « réels » et dérangeants que ceux des « sciences politiques ». Je vais même plus loin : cette critique est aujourd’hui la seule à faire encore quelques effets. Elle relève de modes d’observation que nous avons en partie perdus. Nous redécouvrons ainsi, derrière ces bricolages intellectuels, ces monstrations, le fond, le « substrat de notre civilisation. » (4) Ce que nous appelons « progrès » est une monnaie de singes qu’une « science du concret » renverra à son irréalité. En face de cette vidéo promotionnelle, de ces débris médiatiques qui se prétendent « nouveaux », je me vis comme un sauvage : je les ramasse, les observe et je cherche à en faire quelque chose.

 

  • Chaque débris médiatique, chaque stock disponible, chaque opérateur peut servir à condition qu’il reste dans un état intermédiaire, indécidable. Est-ce simplement une image, une « petite vidéo » insignifiante ou une idée, un concept ? Plutôt un signe que je ramasse, un être concret, particulier, mais qui renvoie à autre chose. Par exemple à cette question plus intellectuelle : que pouvons-nous faire de ça ? Pouvons-nous en faire quelque chose ? Au moyen de quel bricolage ? Le signe est limité, ce qui dérange les ingénieurs des sciences politiques qui préfèrent, pour leur confort et leur carrière, manipuler des théories abstraites et hors sol. Mais il est déjà trop abstrait (comme ce texte d’ailleurs) pour ceux qui consomment des images et des « petites vidéos » sans réfléchir à ce qu’ils font. Le bricoleur sauvage se tient justement à mi-chemin, ce qui rend la compréhension de son travail délicate pour les idiots et les ingénieurs. Il recueille ce qui est partout disponible mais autrement. Ce que fait justement la pensée sauvage, penser autrement.

 

  • Certains aujourd’hui se plaignent qu’il n’y a plus de pensée dans les médias. Celle-ci serait « prise en otage » par « les médias dominants ». Comme s’il existait quelque part un stock de pensée empêché par une force obscure, comme si la pensée existait comme une nature, comme si le moyen (Le Média) allait libérer la pensée. A cette pensée magique justement, j’en oppose une autre. La tribu du Média blabla n’aura pas simplement à composer avec « des médias dominants », ces adversaires taillés sur mesure, ces Golem utiles de la critique politique de salon. Non, elle aura affaire à une critique sauvage, à des braconniers, un peu sorciers, capables de bricoler au moyen de leurs miettes de jolis tableaux. Ceux-là sont sont-ils de gauche, de droite, du média, du « système » ? Difficile à dire. Ils montent des décors à la Méliès, une architecture fantastique afin d’honorer les dieux du vide.

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…..

(1) Certains sous-estiment encore ma constance métronomique.

(2) Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage.

(3) Formule reprise par Lévi-Strauss de Marcel Mauss à propos de la magie.

(4) C. Lévis-Strauss, La pensée sauvage.

Souchiens or not souchiens

Souchiens or not souchiens

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  • Par quel étrange sortilège la mélanine finit-elle par enraciner les hommes, jusqu’à les enchaîner  ? L’épiderme fait office de racine quand les racines, justement, disparaissent. Une « culture » hors-sol (« Johnny, c’est la culture française », « Johnny, un héros national », « on a tous en nous quelque chose de Johnny ») se mesure à l’incapacité qu’elle a de tisser des liens plus profonds, de créer des identifications durables, d’unir les hommes par autre chose que d’imbéciles slogans (aujourd’hui de préférence en anglais). N’en déplaise aux crétins qui tirent de bons bénéfices en léchant la surface, la société du spectacle dont Johnny est un parangon ne relie les hommes qu’en surface. C’est ce qu’à voulu dire Alain Finkielkraut dans une grande confusion lexicale (« petit peuple blanc », « souchien ») et une ironie somme toute assez fumeuse.

 

  • La société du spectacle intégral propose à la consommation des signes d’identification : ma jeunesse, mon enfance, ma nostalgie, ma musique, ma Harley, mes années Johnny. C’est ce qu’on appelle, dans le jargon, des parts de marché. Un exemple parmi d’autres : lors de la descente des Champs-Elysées, seuls les bikers passés par des concessionnaires Harley Davidson avaient le droit de défiler en rangs serrés. Les amis du brélon – dont je suis – n’étaient pas conviés à la grande parade. Non pas hommage national donc mais pride vrombissante de l’homme blanc, Alain Finkielkraut a raison, n’en déplaise aux aboyeurs de peu. La référence au « souchien » est certes idiote (l’usage de ce terme imbécile fut popularisé par une cruche dont l’existence médiatique est proportionnelle aux aboiements qu’elle produit). Derrière, le constat est juste mais largement inaudible pour tous ceux qui se gavent sur le dos plat du marché : la société du spectacle intégral ne peut produire que des pride de particularismes, des marches pour la fierté qui segmentent plus qu’elles ne rassemblent. Aucun mouvement d’unification nationale ne peut sortir de ce morcellement dérisoire. Seule la culture (encore faut-il s’entendre sur le sens à donner à ce mot, je m’y attacherai) le peut et la société du spectacle intégral est profondément inculte.

 

  • Cette inculture-là blesse Alain Finkielkraut autant qu’elle me blesse, autant qu’elle blesse tous ceux qui n’ont pas en eux « quelque chose de Johnny » pour reprendre la formule imbécile de notre caméléon président, capable de tout simuler afin d’être, à tout moment, dans le sens de la marche. Entendre sur les ondes une député « en marche » justement, dont la conscience critique et politique avoisine celle du bigorneau, comparer Johnny et Victor Hugo est extrêmement pénible. Alain Finkielkraut prend cette peine au sérieux. Affecté, il cherche à en faire quelque chose, au risque du cafouillage. Ce que l’on nous vend comme « un grand moment de communion nationale » est un leurre, un de plus dans la grande bouillie spectaculaire marchande. La population qui assistait à la dernière parade de Johnny n’est pas représentative de la population française. C’est un fait. Le délire commence quand on travestit le fait pour en faire une valeur nationale. Johnny est un « héros national » (Emmanuel Macron) à la seule condition de changer le sens des mots. Jean Cavaillès et Georges Politzer étaient des héros de la France, certainement pas Johnny.

 

  • Ceux qui changent le sens des mots, qui déforment la réalité pour se réchauffer en meutes du bon côté du Bien devront désormais compter avec des hommes et des femmes qui refusent de laisser au spectacle intégral l’écriture de l’histoire. Alain Finkielkraut est trop masochiste dans sa critique (comment peut-il utiliser le terme « souchien », fusse de manière ironique, sans savoir ce qu’il allait récolter) pour être réellement audible. Après lui, d’autres viendront. Ils parleront clairement, ne se prendront pas les pantoufles dans les chausse-trappes des petits pieds. A la différence de Finkielkraut, ils fédéreront non sur le buzz mais sur l’idée. Il seront de ce fait autrement plus menaçant pour les kapos du spectacle. Cette opposition sera fatale. Il est un degré d’absurdité où le néant de nos démocraties marchandes se cannibalise. Nous sommes arrivés à ce point, avec ou sans Alain Finkielkraut, souchiens or not souchiens.

le love de l’humanité mondiale

Le love de l’humanité mondiale

 

Humanity should be our race. Love should be our religion.

……

  • Le racialisme du love épouse à la perfection le marché mondial de la consommation indifférenciée. Un jugement de valeur ? Le racialisme du love vous en dispense pour le bien de l’humanité. Regardez ces enfants. N’avez-vous pas honte de vous dresser les uns contre les autres ? Une religion : le love. Une seule race : l’humanité. Une civilisation : la mondiale. Cela donne bien sûr, en mettant tout cela bout à bout : le love de l’humanité mondiale. La solution était pourtant simple, à portée d’une main d’enfant. Open your mind, voyez plus grand et remplissez vos couches.

 

  • Ces mises en scène régressives, destinées à un public abruti de bons sentiments, de gif de chatons et de câlins virtuels, ne sont pas faites pour être pensées. Qu’est-ce qui d’ailleurs aujourd’hui est mondialement produit pour être pensé ? L’attaque ultime sera portée contre nos capacités à élaborer, à partir d’un jugement critique et raisonné, des représentations symboliques qui nous mettent à distance de la fusion avec le placenta originel, la glaire organique initiale, la matrice dont on sort par le logos. L’enfant est le terminus ad quem et ad quo du love de l’humanité mondiale. Incapable de juger, il est le consommateur parfait, le non sujet politique par excellence, l’être de la désymbolisation consommée. C’est pour cela qu’il triomphe.

 

  • Les conséquences de cette monstrueuse régression anthropologique, d’autant plus implacables qu’elles ne peuvent plus être pensées, réduiront l’homme au statut  d’éternel passif. Comme l’enfant en bas âge qui ne comprend pas ce qui lui arrive, il pleurera souvent, fera des colères parfois, s’attendrira devant des gif de chats. Cette substance affectable, connectée des oreilles à l’anus, fera du love comme elle chiera dans ses couches virtuelles. Plus de religion, plus de politique, plus d’athéisme, plus de conflits de valeurs mais une religion unique, le love, saccagée aléatoirement par le terrorisme, son envers, cette abomination planétaire que tout le monde se devra de combattre mais sans savoir comment faire, sans quitter le love.

 

  • Moins il y aura d’hommes et de femmes pris de nausée anthropologique en face du love de l’humanité mondiale, plus il y aura de désarmés en face de ce napalm, moins nous aurons de chance d’échapper au collapse final, celui qui nous invaginera à rebours, faisant de chaque homme le fœtus qu’il a été. Ceux qui ne veulent plus être des sujets politiques, c’est-à-dire des sujets conflictuels, écrasent en nombre les nauséeux. Ils repandent leurs petits cœurs partout, avec ou sans voile, avec ou sans religion, la couche pleine de merde bonne et gentille, tous en train de converger vers le marché planétaire de la bouillasse du love. Il va de soi que ce sirop tendra vers le plus petit degré d’énergie, le néant de différence de potentielle, le niveau zéro de la substance excitable écrivait Freud dans Au-delà du principe de plaisir : la mort civilisationnelle pour tous.