La post-critique : un dispositif post-lucide à dépolitiser (autour d’un livre de De Sutter)

La post-critique : un dispositif post-lucide à dépolitiser (autour d’un livre de De Sutter)

 

A Adèle Van Reeth, philosophe et animatrice chez Ruquier, fidèle lectrice.

 

« Penser, c’est juger » (Emmanuel Kant)

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  • Dans un ouvrage intitulé « Post-critique », Laurent de Sutter en guise d’Ouverture écrit : « 1. Nous vivons l’âge du triomphe de la critique. » J’affirme au contraire que la critique ne s’est jamais si mal portée, qu’elle est même en passe de disparaître. Non pas en tant que posture, signe de la critique, simulacre, mais comme attitude réflexive de l’esprit susceptible de discerner (krinein) publiquement des options adverses qui se prêtent à la distinction, un discernement essentiellement politique. Nous vivons le contraire du triomphe de la critique, à savoir le règne de l’indistinction, autrement nommée bouillie.

 

  • Cette confusion inaugurale posée en vient une seconde. Ce triomphe supposé, sous la forme d’une « théorie critique », « d’esprit critique » ou de « critique littéraire, cinématographique » etc, serait celui de la force, d’une pensée prédatrice qui chercherait constamment à avoir raison contre ses ennemis réels ou fantasmatiques. « Une telle inscription de la pensée, ajoute De Sutter,  dans le domaine de la force a une histoire, scandée de noms considérés comme importants : Emmanuel Kant, Karl Marx, Theodor Adorno, Michel Foucault, etc. » De Sutter ne nie pas les différences entre ces différents penseurs « critiques » mais il les relie ensemble sur un critère : la volonté de vaincre l’obscurité. Avant d’ajouter : « partout, cette pensée nous rend bête ». Ce pseudo renversement, typique des arabesques post-modernes, nous laisse accroire qu’il existe une bêtise au second degré, celle justement qui critique la bêtise pour vaincre l’obscurité. Mais cette pseudo-victoire pour la post-critique est à la fois une illusion et une bêtise. Une illusion car les instruments de la critique sont eux-mêmes viciés (la raison serait aussi déraison, la justice injustice et la beauté laideur) ; une bêtise car elle nous placerait dans un horizon agonistique indépassable, une conflictualité stérile, un consensus d’exclusion où seul le vainqueur aurait droit de cité. Par conséquent, il serait temps de nous libérer de la critique, de cette « soumission à l’exigence de lucidité ».  Avènement de la post-critique.

 

  • Nous pourrions évidemment nous arrêter là et rejeter avec mépris cette attitude anti-critique qui se prend pour un dépassement – tout comme l’anti-philosophie d’Onfray est une régression infra-philosophique plutôt qu’une opposition, à quoi d’ailleurs. Pour paraphraser Karl Kraus, le bon sens paysan vaut mieux ici que les vaines ratiocinations  du journalisme lettré. Un programme qui m’enjoint de dépasser la critique, car l’exigence de lucidité me rendrait bête, devrait être aussitôt renvoyé à cette indépassable obscurité, à cette nuit de l’esprit dans laquelle toutes les vaches de la postmodernité sont noires, y compris les post-vaches qui sont aussi des chèvres. Mais il est certainement plus fécond de comprendre à quoi sert ce discours post-critique, comment il fonctionne dans l’espace public, quels sont ses relais et en fin de compte pourquoi il s’agit certainement d’une des idéologies les plus pernicieuses de notre temps. Une idéologie d’autant plus perverse et sourde qu’elle touche de fins esprits, post-lucides dirions-nous, des éducateurs, des formateurs, des professeurs à l’université. Bref, toute une post-Aufklärung que nous observons.

  • Le dernier livre de Laurent De Sutter, Indignation totale, Ce que notre addiction au scandale dit de nous, est exemplaire de cette démobilisation de la critique au profit d’une interprétation qui cherche à éviter toute évaluation valorielle. Non plus quelle est la valeur d’une critique, est-elle fondée en raison mais que nous révèle-t-elle de celui qui la porte ? La double ambition, généalogique et objectiviste, est sensée substituer aux jugements de valeur (trop coûteux) une analyse fonctionnelle : quelle est la fonction des jugements de valeur ? Qu’un journaliste publie une caricature religieuse ou qu’une femme témoigne de la violence d’un harcèlement subi, à partir du moment où ils viennent gonfler le scandale, ils nous en diraient plus sur eux-mêmes que sur la vérité qu’ils cherchent à faire valoir. Quelle vérité ? Quelle valeur ? Quelle justice ? Le dernier chapitre du livre de De Sutter est explicite sur ce point : la philosophie qui a longtemps pris en charge ces questions épineuses a pour objets la « régence du réel » (p. 134). « La raison et son cahier des charges théorique constituent l’instrument le plus efficace de la philosophie. » Autrement dit, la théorie du scandale sert à faire basculer l’analyse du plan de la normativité (qu’est-ce qui est juste ? qu’est-ce qui le l’est pas ?) sur un plan psycho-affectif, voire clinique : « l’indignation est le sursaut vital du dépressif dont les médicaments ont arasé toutes les autres émotions. » Ce déplacement justifierait à lui seul l’usage du préfixe post-.

 

  • Nous ne sommes pas pourtant en face d’un dépassement mais d’un recul. Incapable d’imaginer une rationalité digne, De Sutter annonce une « rationalité indigne » : « une rationalité qui ne tenterait pas en permanence de se draper dans la noblesse qu’elle aimerait se voir reconnue, mais errerait plus ou moins dépenaillée dans les ruines du monde. » Penser dans les ruines, habiter les ruines, tout cela est le signe d’une pensée épuisée et pour tout dire en ruine. Une ruine de pensée. Pourquoi devrions-nous renoncer à habiter autre chose que des ruines ? Quelle est la généalogie de ce renoncement, de cette capitulation en rase campagne d’incertitude ? En outre, il est absurde de dire que l’errance n’est pas aussi la vertu d’une rationalité digne. Socrate qui n’aurait jamais fait la promotion d’un logos indigne ne cesse d’errer. Diderot lui-même achève sa magnifique Lettre sur les aveugles (1749) par une apologie de l’errance.

 

  • Non, la raison profonde de cet abandon de la critique doit être cherchée ailleurs, dans une pensée de l’adaptation et de la faiblesse, une pseudo post-lucidité qui n’est le dépassement de rien mais l’acceptation de tout.  Est-ce le scandale le problème ou l’objet du scandale ? Qu’il y ait une exploitation du buzz est une chose, superficielle en l’état. Que le scandale soit un prurit psychologique pour créature exténuée en est une autre ? Nous sommes plutôt en face d’une prise de distance bon ton avec les bruits du monde. De Sutter, comme une majorité de représentants d’une génération biberonnée au relativisme mou, la mienne, celle qui accouche de l’extrême centre, ne veut surtout pas être dérangé par des problèmes normatifs et des questions de jugements de valeur trop tranchants. Commerçons plutôt en paix, vendons de la soupe, quitte à tordre le coup à une raison, justement « critique », qui aimerait trop le scandale pour être tout à fait honnête. Ainsi, on apprend, au détour de quelques considérations sur l’essence du scandale, que Charlie Hebdo, en publiant les caricatures en 2006, n’avait fait que « jeter de l’huile sur le feu », que cette affaire était une violence faite aux musulmans (lesquels d’ailleurs ?), tout cela pour faire scandale. Trump, Charlie Hebdo même logique.

 

  • Le texte, toujours : « Les caricatures qui causaient tant de houle furent donc publiées à leur tour, jetant, comme il fallait s’y attendre, encore davantage d’huile sur le feu – ce qui n’était pas étonnant au vu du pedigree de certains médias impliqués, lesquels, comme Charlie Hebdo, n’avaient pas toujours été heureux dans leur relation au monde musulman. » Que signifie « être heureux avec le monde musulman » (lequel ?) pour un journal satirique qui sodomise des papes ? De quelle exception sommes-nous en train de parler ? La publication d’une caricature est-elle forcément guidée par la recherche du scandale ? La post-critique ne pose pas de telles questions, trop normatives. Elle constate des faits : cette publication a augmenté les troubles. Les petits faitalistes de la post-critique, conformes avec l’esprit du temps (« ne jugez point, louvoyez »), ne s’embarrassent pas de jugements de valeur explicites. Ils préfèrent de loin le démontage des intentions scandaleuses sur fond de bouillie psychologique. On comprend mieux dans ces conditions pour quelle raison la philosophie, quand elle sort de l’animation mondaine, n’est pas leur tasse de thé. Trop dirigiste pour ces âmes sensibles qui préfèrent tenir des caricaturistes coresponsables de leur fatwa, eux qui ne cesseraient de jeter de « l’huile sur le feu ».

  • Ce qui est visé est moins le scandale que la prétention de juger, comme si nous pouvions en finir avec le jugement. Derrière la « logique du scandale », c’est le procès de la critique qui est instruit : trier, discerner (krinein), trancher. Qu’il y ait de vrais scandales et des buzz cyniques, voilà qui demande un effort de discernement pour les distinguer. Cet effort est exigeant alors que faire des gros paquets (« l’indignation est le sursaut vital du dépressif ») l’est beaucoup moins. Il est surtout politique et la génération du relativisme mou post-rien-du-tout préfère de loin la petite morale qui ne dérange pas la paix des commerces, si possible mâtinée de psy (« Ce que notre addiction au scandale dit de nous »). Ce qui lui permet, chère Adèle Van Reeth, de grenouiller sans trop faire de bruit.

 

La République : une zone à défendre ?

La République : une zone à défendre ?

 

  • Dans La démocratie aux marges, David Graeber écrit : « L’expérience qui est aujourd’hui la nôtre n’est pas celle d’une crise de la démocratie mais plutôt celle d’une crise de l’État. » Il ajoute : « Si l’on a pu assister ces dernières années, au sein des mouvements altermondialistes, à un regain d’intérêt pour les pratiques et les procédures démocratiques, cela s’est opéré presque entièrement hors des cadres étatiques. L’avenir de la démocratie se joue précisément dans ces espaces. » Que les États, dominés par des forces économiques qui voient la démocratie comme un problème pour leurs intérêts, s’éloignent des idéaux démocratiques ne signifie pas pour autant que l’avenir de la démocratie se joue désormais hors des cadres étatiques.

 

  • En France, bien au contraire, il s’agit de combattre un dévoiement de la République. Nous dénonçons une profonde trahison des idéaux républicains par ce que l’on présente comme une « élite » mais qui ne correspond plus du tout aux critères d’excellence intellectuelle ou morale que l’on aura encore tendance à associer à ce terme. Par élite, entendons aujourd’hui ceux et celles qui ont réussi, par d’innombrables manœuvres, à accéder à des postes de pouvoir. Considérez un à un les membres du parti fantoche LREM qui gouverne aujourd’hui la France et demandez-vous sérieusement si cette « élite » a une quelconque valeur. Cette trahison, y compris nominale (La République en marche), nous a fait basculer vers une confrontation insoluble entre ceux qui réclameront demain une démocratie dans les marges de l’État et ceux qui se présenteront comme les garants des institutions républicaines. D’un côté une « zadification » ; de l’autre une répression militarisée au nom de la République et de la paix sociale. C’est cette alternative qu’il nous faut absolument subvertir.

 

  • J’ai appris à me méfier de ce spontanéisme démocratique qui consiste à croire que l’ennemi reste l’État alors que celui-ci est de plus en plus faible. Il ne faut pas avoir d’autre rapport à l’État que celui de l’impôt pour ne pas prendre la mesure de cet affaiblissement. Là encore, l’économisme ambiant, omniprésent dans les discours dépolitisés, nous joue de vilains tours. Quand nous parlons de l’État, nous faisons essentiellement référence à l’impôt, aux taxes, aux prélèvements obligatoires et aux moyens coercitifs qui leurs sont associés. Rarement aux fondements de la légitimité de ses institutions, comme si ses institutions pouvaient fonctionner avec n’importe quel type d’homme, comme si remplacer des hommes politiques authentiques par des spécialistes de la communication, des arrivistes sans grandeur aux mains d’intérêts contraires à l’intérêt général n’affectait pas la nature de l’État, ne l’affaiblissait pas fatalement.

 

  • Durant l’année, le drapeau français hissé en haut des fontaines, la Marseillaise chantée dans les rues ou le drapeau européen arraché ponctuellement sont autant de symboles d’une réaffirmation populaire de l’État français contre des forces économiques qui le démembrent en ayant intérêt de promouvoir à sa tête une pseudo élite sans grandeur, idéologiquement anti-républicaine. Contre cette logique implacable d’une main mise sur l’État par des réseaux d’intérêts qui n’ont jamais été aussi puissants et homogènes, l’affirmation d’une démocratie à la marge est un contresens historique. Elle correspond exactement à ce que cherche à faire un gouvernement anti-républicain par l’usage tactique de la violence : faire basculer la contestation vers des formes qui laissent les prérogatives de l’État républicain à ses fossoyeurs.

 

  • C’est ici que le piège se referme sur l’idéal républicain. Un piège à triple bande : du côté de l’État, en faisant passer des forces anti-républicaines pour les derniers remparts de la République ; du côté des contestataires, en créant les conditions et la narration d’une révolte anti-étatique ; du côté des consommateurs, en mettant en avant l’État comme un poids mort à dégraisser pour vivifier le sacro-saint marché sans interroger les finalités politiques des hommes garants de ces opérations d’équarrissage. Le problème serait encore et toujours l’État providence jusqu’à affirmer, dans un cynisme abouti, que les contestataires et le gouvernement veulent la même chose : moins d’État, sans que l’on sache ce que recouvre politiquement ce moins.

 

  • Nous l’écrirons sans cesse : la liberté de l’esprit n’est pas celle du marché, la formation d’un homme est diamétralement opposée à son exploitation économique, l’émancipation des citoyens est incompatible enfin avec les logiques d’asservissement des sujets par une alternance schizophrénique de ludique et de policier. Notre républicanisme n’est pas celui de la répression étatique, il n’est pas non plus celui de la soumission aux puissants. Il ne réduit pas le peuple à être une foule mais il ne croit pas non plus à sa spontanéité magique. Il faut un cadre pour former un homme capable de repousser les limites du cadre qui l’a formé. La question politiquement sérieuse reste toujours celle-ci : que mettons-nous en face de l’exploitation économique et des logiques d’asservissement ludo-policières ? C’est justement cette ligne cohérente que l’on veut nous empêcher de penser et qui ne trouve plus guère de représentants sérieux dans le champ politique. Soit nous jouons les économistes de salons avec trois pourcentages, soit nous criminalisons l’opposition aux traîtres de la République en bombant le torse et en défendant la liberté des marchands, soit nous sombrons dans la fascination pour le bruit des bottes et de la schlague. Car ne nous trompons pas, la liberté est toujours politique. Le reste n’est qu’une succursale du commerce. Renoncer à cette dernière, c’est renoncer à notre qualité d’homme. La liberté politique ne se trouve pas au pied du sapin de Noël dans un beau paquet cadeau. Elle n’est pas octroyée par quelques causeurs télévisés. Elle est indissociable d’une émancipation de l’esprit et de la défense réelle de ses conditions d’exercice. En ce sens, radicalement et en toute cohérence, philosopher est un acte authentiquement politique. Cet acte, tout autant que le reste, est aujourd’hui détourné de son sens premier par les animateurs du spectacle que nous devons combattre sans relâche. Nous les combattrons encore demain, non pas au nom de la philosophie mais au nom de l’exigence critique formée à l’école de la République. Nous sommes aujourd’hui destitués du politique et de cette exigence critique, empêchés, censurés, rendus invisibles sous prétexte que tout est publié, distribué, que le pluralisme est partout. C’est un mensonge. Notre démocratie est malade car nous ne parvenons plus à discerner (krinein) ce qui mérite d’être vu et ce qui ne le mérite pas. Quant à ceux qui y parviennent péniblement, ils n’auront pas droit au chapitre. Trop illisibles, trop exigeants. Reste le grand mélange, la bouillie : l’excellent, le bon, le mauvais, le médiocre, le débile dans une même bassine. Tout à hauteur de spectacle. La République ne peut supporter une telle complaisance avec la sottise et la vacuité, érigées en principe de gouvernement des hommes, sans se trahir. Cette vacuité n’est pas une fatalité mais une stratégie. Dans ces conditions, le néant politique se militarise, il ne lui reste d’ailleurs rien d’autre à faire.

 

Un collègue professeur de philosophie, le 29 juin 2019

Message envoyé par un professeur de philosophie, le 29 juin 2019

 

  • « A une majorité, nous avons pris la décision de faire grève le jour de la remise des notes. Cette action est purement symbolique puisque les délibérations se dérouleront comme prévu ou avec un jour de retard. Mais l’essentiel est de frapper les esprits quand on ne peut frapper rien d’autre. Notre métier est en train de changer dans des proportions vertigineuses : flicage, tâches administratives, contenus d’enseignement  pitoyables, autorité et liberté pédagogique bafouées, choix du profil d’enseignement par le chef d’établissement (place au copinage, au népotisme et au clientélisme), recrutement par contrat d’étudiants sous formés et corvéables, classes surchargées et indifférenciées et j’en passe. C’est l’effondrement de l’école de la République, méritocratique, exigeante et égalitaire. C’est l’intrusion brutale des méthodes de management néo-libérales dans une machine bureaucratique qui, historiquement et culturellement, voue une méfiance crasse à l’égard de toute expression de singularité et d’originalité en son sein. Les têtes creuses du formalisme pédagogique et du flicage administratif ont gagné la bataille. Nous voilà déconsidérés et marginalisés au sein même de l’institution que l’on sert et que l’on fait perdurer dans le même temps. »

J’ajoute que nous y perdrons tous, y compris les malins qui devront vivre dans une société où la bêtise collective nuira aussi à la jouissance stérile de leur indifférence individuelle.

 

 

Défense de l’Etat français contre ses faussaires

Défense de l’Etat français contre ses faussaires

Gaston Bachelard, un philosophe

  • Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Ce qui se joue pour l’avenir de l’enseignement de la philosophie dans les jours à venir, à la pointe de la contestation des réformes Blanquer, est décisif pour l’avenir de cette discipline dans le secondaire. Mais derrière cette discipline, qui ne donne aucun privilège mais qui peut donner à l’esprit les moyens de les penser tous, ne nous trompons pas d’objet : c’est d’une conception de l’homme dont il est réellement question. C’est cela que nous allons chercher à faire valoir dans l’académie de Bordeaux ce matin en commission d’harmonisation. Harmoniser quoi d’ailleurs ? Des moyennes, des médianes, des petits bâtonnets ? Quand les professeurs trichent, inventent vaguement une moyenne pour se conformer, sans aucune conviction, aux attentes du ministère dans un mensonge éhonté, qui sont les faussaires ? Il a été demandé, sous couvert d’exemplarité, de ne pas délivrer des 20/20 cette année mais ce mensonge là, qui en parle ? Le mensonge qui consiste à créer une réussite sans réalité, des succès sans contenus, un saupoudrage culturel dans ce qu’il faudra désormais renommer le ministère de l’animation nationale. Que doit-on penser quand une inspectrice de lettre demande aux enseignants dans une formation d’être « férocement bienveillants » et d’être « sexy » pour faire « vivre un enseignement de spécialité menacé par la concurrence des autres spécialités » (et elle a raison sur ce point) quand une collègue de philosophie, sérieuse, nous explique en formation qu’il faudra faire des ateliers en fin d’année pour tenir les élèves qui abandonneront cette fameuse spécialité de rien du tout (et elle a raison aussi).

 

  • C’est d’ailleurs ici que le sort de la philosophie est sans égal avec celui des autres disciplines. Pour preuve, il n’y a pas de « spécialité philosophie » dans la réforme Blanquer car cet enseignement est d’une autre nature. Bachelard a mille fois raison : « la philosophie ça sert à penser, alors si vous voulez vous priver de pensées originales, vous pouvez vous passer de philosophie ». (INA) Tout est dit, en deux phrases. A côté de cette vérité là, l’ignoble baratin communicant des hommes de paille du grand marché éducatif, cette pompe à merde et à fric, peuvent aller se faire foutre. Qu’ils nous marchent dessus honnêtement, martialement, avec la franchise au combat de celui qui veut notre mort. Voilà ce qui serait, au moins, honnête. Qu’ils arrêtent de nous vendre leur soupe infecte, leur démagogie de bazar, sexy, bienveillante, pour les élèves alors que les élèves et leurs fameux « intérêts » sont les premiers, et ils le savent en remplissant parcours sup chaque année, à être pris pour des imbéciles par un Etat de moins en moins soucieux de ce qu’ils vivent dans la cité. La preuve, il leur tire dessus.

 

  • Soyons clairs : plus de République, plus de philosophie. Les deux se tiennent. L’une ne peut pas vivre sans l’autre. L’une mourra avec l’autre. Rien de corporatiste dans tout ceci, Bachelard était aussi et surtout un grand épistémologue, un homme probe, un esprit puissant pas une girouette « philosophe écrivain » adoubée par des lâches et des cuistres, par les faussaires qui font aujourd’hui, en France, le beau temps et le beau temps de cette culture inoffensive supposée éduquer. Ce que je dis là depuis la philosophie vaut bien sûr au-delà d’elle-même. En détruisant la logique des disciplines, c’est-à-dire la formation de l’esprit dans toutes ses dimensions, l’Etat prépare les conditions d’une citoyenneté au rabais et c’est justement cela que veulent les petits hommes de paille du grand marché sans tête, un citoyen unijambiste, cul de jatte, éborgné, aveugle, des moignons d’homme, des bouts de ficelle d’humanité. C’est contre cela que nous allons nous battre, certainement pas contre l’Etat (laissons cela aux crétineries libertaires à la Onfray ami des marchants de papier et aux libertaires anti-Etat en carton pâte qui n’ont toujours rien compris) mais depuis l’Etat, à l’intérieur de l’Etat, dans l’Etat républicain, pour la République.

 

  • Alors oui mes amis, le propos est emphatique pour les nihilistes malins qui ne croient plus à rien et encore moins à eux-mêmes, pour les marchands de niaiseries pédagogiques sexy et bienveillantes, je vous l’accorde, il pose un ordre de valeur et une hiérarchie. Il est raide. Il désigne des adversaires idéologiques, il est essentiellement politique. C’est cela que je sentais encore confusément en 2017. C’est cela qu’il faut clarifier aujourd’hui. Ce mouvement de révolte des professeurs de philosophie n’est pas une défense de La philosophie (propos ridicule) mais une défense des conditions républicaines de la formation d’un homme qui pourra comprendre encore demain ce que le mot « politique » signifie et avec lui le mot « liberté ».

 

  • Nous avons les raisons, ils ont les armes ; nous avons les idées, ils nous répondent avec un clin d’œil et des pets de bouche. Je suis fonctionnaire de l’Etat français, je suis chargé d’une mission éducative, une très vieille mission à laquelle le philosophe Platon (aujourd’hui placé à côté du pubard Beigbeder –  ce salaud sartrien qui pose avec un livre de Baudrillard un an après la mort du sociologue critique dans une publicité pour les Galeries Lafayette – dans les manuels relativistes HLP) a consacré ses plus puissantes pensées. Aujourd’hui l’Etat  français, dévoyé par des faussaires qui se servent de la force publique au lieu de la servir, est en train de nous rendre cette mission impossible, de conspirer contre lui-même. Mardi, certains professeurs de philosophie, seront grévistes pour une cause qui les dépasse tous. Que ceux qui pensent le contraire retourne à l’école. Nous nous y sommes.

 

Ossature intellectuelle à l’adresse des professeurs de philosophie et des curieux pour que le cours « Humanités, Littérature et Philosophie » ne se transforme pas en bouillie, ce qui sera évidemment le cas sans un réel travail critique.

Ossature intellectuelle à l’adresse des professeurs de philosophie et des curieux pour que le cours « Humanités, Littérature et Philosophie » ne se transforme pas en bouillie, ce qui sera évidemment le cas sans un réel travail critique.

(Rentrée 2019, première partie)

Cours HLP (première partie)

Du sujet à l’idée de Dieu – Seconde réflexion sur le projet de nouveau programme de philosophie

Du sujet à l’idée de Dieu – la grande régression de la philosophie d’Etat

 

Lettre ouverte au CSP

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  • Progressivement, deux jours après la diffusion du nouveau programme, de nombreux professeurs de philosophie du secondaire commencent à réagir à la régression que constitue un projet déjà très avancé. Cette régression historique ne pourra aucunement se cacher derrière un soi-disant retour à l’élémentaire, pas plus qu’elle ne pourra mettre en avant une volonté d’allègement d’un programme de philosophie désormais destiné à tous les élèves de la filière générale. Des choix ont été faits, dans la précipitation désormais habituelle, sans concertation réelle des professeurs de philosophie du secondaire, qu’ils enseignent actuellement dans des séries générales ou technologiques. Alléger un programme de notions à traiter revient de fait à exclure certaines d’entre elles mais cela ne nous explique pas pourquoi le sujet a été remplacé par la métaphysique (un domaine qui n’a absolument rien d’élémentaire), pourquoi l’idée de Dieu prend la place de la conscience, de l’inconscient, d’autrui et de la notion d’homme qui n’apparaît plus dans le programme autrement que sous le chapeau anthropologie – autrement dit une science de l’homme et non une compréhension de l’homme en tant que sujet réflexif de ses pensées et de ses actions.

 

  • Le choix fondamental, consistant à substituer l’idée de Dieu à l’homme, dans une partie essentielle du programme de philosophie, peut être interprété de différentes manières. S’agit-il de donner des gages à des lobbies religieux ? De montrer à quel point la République est œcuménique pour se prémunir contre des attaques anti-séculaires, jusqu’au programme de philosophie des classes terminales ? D’accorder une place dominante aux monothéismes – il existe bien des religions sans Dieu ? De neutraliser en retour les questionnements réflexifs sur l’homme, sa conscience, sa part d’ombre, ses désirs (la notion de désir se retrouvant désormais chapeautée par la métaphysique) ? D’exclure au fond cette partie du programme très appréciée des élèves qui consiste pour eux à se penser, une attitude qui est, depuis le philosophe Socrate, au fondement même du questionnement philosophique, au fondement de notre métier ?

 

  • Ce projet de programme, hors de toute consultation sérieuse, se retrouve décapité : un corps sans tête. Sans tête et sans affects. Le vivant, une notion essentielle de la réflexion philosophique actuelle disparaît également de la liste des notions. On pourrait voir dans ce programme notionnel un travail bricolé à la hâte sous la pression du ministère, mais cela reviendrait à ignorer sa cohérence interne : l’éviction de la conscience critique. Les notions, comme celle du travail, qui supposent de penser une relation conflictuelle au monde, donc problématique, sont évacuées. Un programme sans problèmes en somme.

 

En conséquence, nous proposons :

 

  • 1) Le retour du domaine de l’homme / du sujet comme grande partie en lieu et place de la métaphysique. La notion homme doit être réintroduite avec le couple conscience / inconscient. Rappelons que l’inconscient ne désigne pas simplement l’œuvre de Sigmund Freud  mais toute interrogation qui prend pour objet le latent, l’implicite, le refoulé, à une échelle individuelle ou collective. De la réflexivité justement, l’essence de notre travail.

 

  • 2) Le retour de la notion de travail justement. Cette suppression correspond à la tendance du nouveau programme de sciences économiques et sociales : plus d’exploitation, d’aliénation, de plus-value mais le seul marché, forcément libre et démocratique. Là encore, sous couvert de fausse élémentarité, la dimension conflictuelle et critique de la pensée est évacuée.

 

  • 3) La suppression de l’idée de Dieu enfin. Cette antienne n’a strictement rien à faire dans l’école de la République. Les professeurs de philosophie peuvent penser avec leurs élèves la religion, le fait religieux (en accordant une place à la métaphysique pourquoi pas, partie importante de l’histoire de la philosophie) mais certainement pas l’idée de Dieu, en particulier quand son introduction se paye au prix de la décapitation de l’homme. La République, laïque, une et indivisible, n’a pas à donner des gages aux religieux. L’enseignement de la philosophie encore moins.

 

  • En conséquence, en l’absence d’explications claires sur les raisons qui ont motivé cette réorientation historique majeure de l’esprit de l’enseignement de la philosophie en terminale, nous demandons l’ouverture d’un moratoire. La constitution d’un groupe de professeurs de philosophie de terminale indépendant et la refonte de ce projet à la fois bâclé et contraire aux valeurs de la République auxquelles les professeurs de philosophie du secondaire restent indéfectiblement attachés.

 

Le comité de résistance des professeurs de philosophie du secondaire (CRP)

Le grand oral et l’idée de Dieu – Première réflexion sur la fin de la conscience critique et le nouveau programme de philosophie

Le grand oral et Dieu

Première réflexion sur la fin de la conscience critique et le nouveau programme de philosophie

(Le grand oral et Dieu)

  • Je découvre ce jour, par la bande, comme il est d’usage sous la présidence managériale Macron, le projet de programme de philosophie pour le tronc commun général. Il s’agit du programme qui concernera tous les élèves des lycées qui suivront une filière dite « générale ». De nombreux professeurs de philosophie du secondaire – dont moi-même – estimaient que le nombre actuel de notions à traiter était trop élevé (en particulier dans les classes ES). La discussion ne portera donc pas sur le nombre et la nécessité de limiter cette liste, donc de faire nécessairement des choix, mais sur la nature des choix qui sont en train d’être faits. Je rappelle que, pour l’heure, l’écrasante majorité des collègues de philosophie ignorent la nature de ce nouveau programme. Le secrétaire général de l’APPEP a tenu à préciser que « ce projet est encore provisoire. Le groupe de travail remet sa copie au CSP le 6 mai. Il ne devrait pas changer grand-chose d’ici là. »  Nicolas Franck entérine donc le fait que la concertation de l’écrasante majorité des professeurs de philosophie à ce sujet sera globalement un simulacre – veuillez m’excuser, chers amis, de mettre un mot sur la chose mais c’est aussi notre travail.

 

  • La grande innovation de ce programme tient à l’introduction d’un nouveau « domaine » (dixit) par rapport à l’actuel : la métaphysique. Dans la structure du programme et dans sa logique profonde, ce thème se substitue à celui du sujet (notion pourtant essentielle qui disparaît ainsi du nouveau programme). Une réorientation fondamentale qui s’accompagne également de la disparition des notions de conscience, inconscient, perception, autrui. En un mot, tout ce que nous avons coutume d’appeler une théorie du sujet. Nous apprenons en outre, et les élèves de terminale l’apprendront à notre suite, que le désir, aujourd’hui pertinemment rattaché à la notion de sujet dans l’ancien programme,  fait partie de la métaphysique ! Je prie donc je bande.

 

  • Qu’avons-nous, sous cette même rubrique, à la place de la conscience ou de l’inconscient, des concepts éminemment réflexifs ? L’idée de Dieu.  Métaphysique, idée de Dieu en lieu et place d’une théorie réflexive de la subjectivité, le fondement de notre culture humaniste depuis le grand Montaigne. Il s’agit là, pour ceux qui ont encore deux grammes de jugeote, d’une régression historique majeure : Saint Thomas et non Feuerbach, Saint Augustin et non Freud, Saint Anselme et non Sartre. Il faudra d’ailleurs penser à ajouter aux saints les grands noms de l’Islam.  Le grand recul conforme à l’esprit néo-conservateur des fossoyeurs de l’esprit critique qui oscillent entre le bavardage creux des managers et le prêchi-prêcha œcuménique dans la paix des commerces. Procès d’intention ? Je m’explique les amis, je m’explique toujours, ce sont mes détracteurs qui ne répondent jamais sur le fond. En sont-ils d’ailleurs capables ? Avec le temps, mes doutes augmentent.

 

  • Chaque année, et cela depuis vingt ans, je commence mon cours par une réflexion sur l’acte critique, au fondement même de la démarche philosophique depuis Socrate, en accord avec les exigences de la dissertation de philosophie : examiner, douter, problématiser, mettre à distance. En un mot réfléchir. Une introduction que j’intitule : la conscience critique. Cet acte fondamental est au centre, depuis quatre siècles, d’une émancipation de l’esprit humain vis-à-vis des puissances tutélaires, Dieu et son idée en l’occurrence. C’est cette émancipation progressive qui a donné tout son sens à la question du sujet, à celle de l’autonomie de la conscience et plus tard à sa mise à distance critique par la théorie psychanalytique. (2) Entendons-nous bien : il ne s’agit pas d’éliminer le fait religieux ou la religion de la réflexion philosophique, pas plus qu’il s’agit, dans un cours de philosophie, d’imposer un athéisme militant et stupide. Vladimir Jankélévitch, subtile penseur de la conscience et de ses paradoxes, trouve des lecteurs aussi bien chez des athées que chez des croyants. Une pensée puissante n’a pas à décliner son identité, son sexe et son drapeau, des valeurs faibles. Elle pense et l’on se situe par rapport à elle, certainement pas l’inverse. Mais voilà donc un programme de philosophie qui, tout en supprimant le sujet, la conscience, l’inconscient impose la métaphysique, l’idée de Dieu, la religion au détriment de tout équilibre. Hasard ? Certainement pas.

 

  • Avant de se tourner vers Dieu (ou pas), l’homme doit se penser. Non pas relativement à la matière comme un pur esprit ou un amas de cellules mais face à lui-même, dans un vertige angoissant et salutaire. Si possible sans Prozac et dans la cité. Le cours sur la conscience, l’inconscient, le sujet était par excellence l’occasion, pour des élèves de terminale, de se penser librement comme condition et support d’eux-mêmes. Une réflexivité sans laquelle le mot autonomie perd tout son sens. Après avoir expliqué longuement que la culture générale était le tombeau de la pensée critique, nous voici en face d’une orientation idéologique du cours de philosophie qui n’a pas de précédent dans l’histoire récente. Nous pouvons, je ne m’en prive pas, critiquer le pédagogisme des ministres de gauche, mais jamais nous n’avions eu de tels ventilateurs idéologiques à la tête de l’éducation nationale. Une idéologie qui consiste à promouvoir la rhétorique creuse (Le grand oral), formation et dressage aux métiers de la communication et du blabla rentable en étayant le tout par une spiritualité de façade qui ne dérange ni les cyniques relativistes ni les intégristes de tous poils. Donner des gages aux religieux tout en limant les aspérités critique (le travail, occasion d’une réflexion sur l’exploitation de l’homme par l’homme disparaît également) dans un ordre moral du fric qui combat les extrêmes, quitte à mettre l’armée dans la rue.

 

  • L’enseignement de la philosophie est aujourd’hui sur la sellette. Demain, les analyses sérieuses sur la liquidation en cours seront pourchassées au nom de la confiance et de l’intérêt supérieur de la République. Des ministres creux passeront de grands oraux dans des émissions de talks shows devant des pseudo journalistes en défendant la République durement menacée tout en faisant la promotion du baratin et de la communication. Excessif ? J’aimerais, croyez-moi, être dans la satire quand je suis encore en-deçà du vrai. Notre société n’a plus besoin de sujet, de conscience, encore moins besoin d’un Freud pour lui rappeler, dans l’Avenir d’une illusion que « la civilisation est quelque chose d’imposé à une majorité récalcitrante par une minorité ayant compris comment s’approprier les moyens de puissance et de coercition. » (3) Elle n’a plus besoin d’une réflexion sur le travail quand les jobs sont partout, plus besoin de penser autrui quand nous sommes tous les mêmes.

 

  • Le modèle anglo-saxon est arrivé chez nous, aux antipodes d’une tradition critique qui eut, en France, ses heures de gloire au siècle dernier. Le show et le Christ, Mahomet ou un troisième, pourvu que rien ne dérange l’ordre établi. Freud est autrement plus menaçant qu’Allah, Marx nettement plus problématique pour les nouveaux kapos du vide que le petit Jésus. Rien n’est laissé au hasard. Non pas qu’une super intelligence soit à l’oeuvre, capable en même temps de casser le code du travail, de réformer les retraites et de faire ses petites manœuvres en douce dans le programme de philosophie des classes terminales. Non pas complot, je l’ai déjà dit, mais conspiration, convergence. Conspirer, c’est souffler dans la même direction, celle du vent et des marchés. Les magmas imaginaires qui planent au-dessus de nos têtes sont en train de changer à une vitesse stratosphérique.

 

  • L’inconscient, c’est la psychanalyse, le doute, la pensée de derrière, le soupçon. Le sujet, c’est l’autonomie, l’affirmation de soi et l’émancipation de l’homme. La conscience, c’est la liberté de l’esprit et pas son improbable relation à la matière. Le travail, c’est aussi sa critique, une réflexion sur l’aliénation et l’exploitation. Pensez-vous sérieusement que nous ayons encore besoin de ces vieilles breloques à l’heure du e-learning et de la disruption ? Alors ce sera poubelle les amis, sans discussion, sans avoir le courage d’affronter en face des sujets bien réels sur d’autres plateaux que ceux des copains. Le courage n’est pas non plus au programme.

 

  • Nous n’écrivons pas à nos contemporains mais à ceux de demain qui sauront encore lire pour leur signifier que nous nous sommes battus. Pour leur dire que les courtisans sont encore plus détestables que les artificiers. Certes, nous ne pouvons seuls arrêter le cours des choses mais la question essentielle posée par Paul Valéry demeure : quelles seront les qualités de l’homme de demain ? L’enseignement de la philosophie est aujourd’hui attaqué (et ce n’est qu’un début). Certains ne voient pas le problème ? Qu’ils soignent leur cécité, le temps est compté, nous nous adressons aux autres. Les non-dupes, les sujets libres, pleinement conscients de ce qui leur arrive. Une chose est certaine : nous ne serons pas les larbins du vide, métaphysiquement coincés entre le grand oral et l’idée de Dieu.

 

(1) C’est d’ailleurs le titre de mon cours sur cette partie du programme en terminale.

(2) Théorie qui peut être contestée à condition, ce que fait Sartre dans L’Etre et le Néant, d’élaborer une théorie de la conscience réflexive et fine. L’une et l’autre disparaissent du nouveau programme.

(3) S. Freud, L’avenir d’une illusion.

 

Projet de programme de philosophie au 22 mars 2019

 

Métaphysique
Le corps et l’esprit
Le désir
L’existence et le temps
L’idée de Dieu
Épistémologie
Le langage
Raison et vérité
Sciences et expérience (étude d’un concept scientifique pris au choix dans les sciences de la matière ou du vivant).
La technique ou Technique et technologie
Morale et politique
La liberté
L’État, le droit, la société
La justice
La responsabilité
Anthropologie
La nature et la culture
L’art
La religion
L’histoire

La déséducation nationale : entre la rage et l’abattement

La déséducation nationale : entre la rage et l’abattement.

(Bourse du travail, 19 mars 2019, journée de grève)

  • Hier soir, après une importante manifestation à Bordeaux portée par les enseignants du primaire (253 écoles fermées en Gironde), une réunion était organisée à la Bourse du travail. Entrés par une porte latérale rue Jean Barguet (salle 305, un numéro de téléphone sur une feuille A4 scotchée sur la porte « si porte fermée »), nous nous sommes retrouvés dans une immense salle déserte. Après avoir déambulé quelques minutes, nous finîmes par trouver le bon escalier. Nous étions trois à cet instant précis. Certainement pas celui qui donnait accès au grand amphi cadenassé (photo ci-dessus) mais un escalier latéral. Quelques sacs de ciments étaient posés au sol, des tracts, quatre chaises dépareillées. Le temps d’une déambulation esthétique et mélancolique dans un lieu relégué aux journées du patrimoine et aux conciliabules. Alors que plusieurs milliers d’enseignants venaient d’arpenter Bordeaux, nous nous retrouvions, une petite vingtaine, pour essayer de donner sens à cette journée de grève.

 

  • Une petite vingtaine oui. Des représentations de l’école primaire, du collège, du lycée. Ce qui devrait être un débat public, ouvert aux citoyens, très au-delà des professions de l’éducation, prend ainsi la forme d’un tour de table au troisième étage d’une bourse du travail déserte. La disproportion entre le nombre de manifestants l’après-midi et le petit groupe réuni à 18h est à l’image de ce qu’est devenu le débat public quand il n’est pas enrégimenté par les faiseurs de spectacle. Autrement plus porteur pour les egos bouffis de vociférer sur un plateau que de prendre la mesure exacte de ce que nous vivons in situ lorsqu’il s’agit de donner une forme à une contestation politique qui a pourtant tout du salut public.

 

  • La question est tenace : comment nous faire entendre ? La grève ? S’il s’agit de battre le pavé en prenant bien soin de n’en jeter aucun avant de reprendre le lendemain comme si rien ne s’était passé, il est légitime de douter de son efficacité. Mettre 20/20 jusqu’à la fin de l’année ? Comment assumer cette position jusqu’au bout sans pénaliser les élèves, créer des formes d’injustice en contradiction avec les valeurs de la République auxquelles les professeurs sont autrement plus attachés que les merdeux communicants, les poulbots du vide et les marchands de bouillie qui prennent des décisions dont ils n’auront jamais à subir directement les effets. Démissionner de la fonction de professeur principal ? Pour quels effets politiques ? Objectivement, l’écrasante majorité des enseignants du primaire, du collège, du secondaire ont l’intime conviction et les preuves certaines d’être pris pour des demeurés par un gouvernement qui n’a qu’un seul objectif : économique. Derrière cet objectif, un vaste mouvement historique qui consiste à privatiser le marché éducatif, ce que veulent les lobbyistes de l’Union européenne. Les dossiers sont connus, disponibles à qui veut se donner la peine : cours à distance, logiciels de formation, plateformes de contenus, coaching etc.

 

  • La question est simple et doit être simplement posée : avons-nous les moyens de lutter contre la privatisation du « marché éducatif » ? J’ai des doutes. Pas plus que nous avons les moyens d’imposer une critique sérieuse et instruite à des hommes capables d’affirmer sans ciller que la suppression des directeurs et directrices d’école augmentera leur rôle ou que la fin des mathématiques dans le tronc commun renforcera l’enseignement des mathématiques. En face d’individus qui n’ont que faire de la réalité, de la vérité, qui vous vendent de la merde en la présentant comme une épice rare et fine, les conditions de la lutte politique sont faussées. C’est ainsi qu’une majorité d’instituteurs, de professeurs, d’universitaires (ceux qui ont encore un reste de dignité) finit par baisser les bras. A quoi bon ? A quoi bon se réunir dans une salle du patrimoine pour faire des constats aussi désespérants ? A quoi bon perdre une journée de salaire pour s’entendre dire par des laquais médiatiques que les professeurs prennent « le public en otage ».

 

  • Alors oui, nous oscillons entre la rage et l’abattement. La rage qui donne encore la force de se battre pour un idéal d’instruction dévoyé, la rage en face de ceux qui se croient plus malins que les autres, les cyniques du nouveau monde, les crétins aussi, tous ceux qui confondent leur petite malice avec les intérêts supérieurs d’une nation. L’abattement de se dire que la bourse du travail sera bientôt une galerie marchande, une énième succursale à fripes, dans trois mois, dans trois ans. Peu importe, c’est le sens de la grande marche en avant. L’abattement quand on constate que l’intérêt général ne vaut pas la peine de bouger son cul mou de démocrate, à 18h, l’heure de l’happy hour.

 

  • Le policier avec qui j’ai discuté longuement vendredi soir alors que le ministre de l’éducation nationale derrière la porte venait animer une causerie sur le climat a sûrement raison : notre génération va fermer la boutique avec l’assentiment de sa frange la plus adaptée. Les Enthoven and co, les Van Reeth et consort, les Couturier bis et les Barbier stériles (un panel, j’en ai bien d’autres) qui font les beaux sur les planches du grand théâtre de la vanité. Que tout disparaisse les amis, que l’éducation nationale devienne l’Acadomia publique côté en bourse (pas celle du travail) quand les intellectuels font tapis en écoutant comme des oies pleines les directives du poulbot en toc. Mais n’oubliez pas une chose mais bons amis : la caste des préservés ne pourra pas vivre sur la lune ou sur mars. Ce que vous n’avez pas fait aujourd’hui pour défendre ce qui peut l’être encore fera partie de l’addition à payer par vos enfants demain.