La critique absurde

La critique absurde

Sisyphe, Franz von Stuck, 1920

« Ce sont les philosophes ironiques qui font les œuvres passionnées ».

Albert Camus

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  • Albert Camus est à l’honneur. Albert Camus et Raymond Aron, deux mentors pour une pensée authentiquement critique, pleine de nuances, aux antipodes des manichéismes et des simplifications abusives… Nonobstant le fait qu’il n’est jamais bon de mettre en avant des grands noms en guise de remèdes, n’oublions pas qu’il y a toujours plus de sens à tirer d’un philosophe sérieux que ce qu’en dit la vulgate.

 

  • Albert Camus, par exemple, sera convoqué contre Sartre pour tempérer les excès d’une parole fascinée par l’engagement et la radicalité. Alors que le formalisme démocratique se paye de mots, qu’il se contemple, Albert Camus rappelle pourtant à son lecteur attentif  que « l’art ne peut être si bien servi que par une pensée négative. » (1) Ou commence la négation ou finit-elle ? Vous ne trouverez pas de normes définitives dans Camus pour répondre à cette épineuse question. Le philosophe vous laisse seul avec votre petite angoisse du jour, libre de faire avec le négatif comme bon vous semble.

 

  • Évidemment, ce n’est pas ainsi que les normopathes de l’heure lisent Camus car ils le lisent contre. Contre Sartre, dis-je, mais tout autant contre le manichéisme, les nouvelles radicalités, le conflit qui ne se paye pas de mots, l’engagement intellectuel un peu coûteux. Ils utilisent Camus comme un par-feu, ce qui est certainement la pire façon de lire un philosophe dirait Deleuze. Il ne pense pas à partir de lui mais s’autorise de lui pour empêcher la pensée de se frayer un chemin sur des voies nouvelles, de prendre les temps à rebrousse-poils. Non pas nier pour nier mais pour tenter autre chose.

 

  • « Mener de front ces deux tâches, nier d’un côté exalter de l’autre, c’est la voie qui s’ouvre au créateur absurde. Il doit donner au vide ses couleurs. » (2) Qui ne voit pas l’absurde contenu dans cette dernière volonté : vouloir dire encore quelque chose en se risquant sur le terrain miné d’une pensée négative. Non pas empêcher d’être, l’époque est ici experte, mais tout faire pour « maintenir la conscience ». La philosophie n’a-t-elle d’autre vocation que celle-ci ? D’elle, tout découle. Le politique en particulier. Que peut-être un ordre politique qui prétendrait se maintenir au détriment de la conscience ? Nous en sommes pourtant là.

 

  • Ne reste de la conscience qu’un immense renoncement exténué : comment se peut-il, cette critique ignorerait-elle la stérilité de l’effort ? Nous finissons par appeler conscience l’antichambre de la résignation, attenante à l’acceptation de ce qui est, à sa justification. C’est ainsi que les penseurs les plus conformistes, ceux qui ne font que parfumer l’air du temps, peuvent passer pour philosophes. Armés d’une superdoxa, leur fonction consiste à conforter les plus stériles. N’ayez crainte, nous soufflent-ils, ceux qui bougent encore un peu le font pour « rien », la place est sans issue, rassurez-vous. Venez prendre votre dose de « ni dieux, ni maîtres » ou de morale provisoire dans les boudoirs de la culture. Pas de quoi gâter la digestion.

 

  • Que pouvons-nous faire de notre insatisfaction ? Une morale provisoire ? Un hédonisme de pacotille ? Une révolte consommée ? La question n’est pas théorique, encore moins formelle. La superdoxa nous répond démocratie, liberté, progrès, tempérance. La superdoxa se situe du côté de l’offre et elle biffe la question. Ceux qui portent une pensée lucide font toujours retour sur eux-mêmes et mettent plus que des formes irréelles sur le tapis. « A un certain point où la pensée revient sur elle-même, écrit Camus, ils dressent les images de leurs œuvres comme les symboles évidents d’une pensée limitée, mortelle et révoltée. » (3) Pour rien mais autrement.

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(1) Albert camus, Le mythe de Sisyphe, La création absurde.

(2) Op. cit.

(3) Op. cit.

De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron

De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron.

Itinéraire de l’asphyxie

Jan Patocka

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  • Dans une postface publiée en 1982 aux éditions Verdier, Roman Jakobson revient sur les interrogatoires qu’eut à subir Jan Patocka en Tchécoslovaquie dans les années 1970. Le philosophe tchèque, après « onze heures en deux jours d’un pénible interrogatoire policier fut pris de troubles cardiaques le 3 mars 1977 ». (1) Admis à l’hôpital de Strahov le 4 mars, il devait y mourir le 13 mars. Il eut le temps d’écrire une déclaration le 8 mars : « Soyons sincères : dans le passé, le conformisme n’a jamais amené aucune amélioration dans une situation, mais seulement une aggravation… Ce qui est nécessaire, c’est de se conduire en tout temps avec dignité, de ne pas se laisser effrayer ou intimider. Ce qu’il faut c’est dire la vérité. Il est possible que la répression s’intensifie dans des cas individuels. »

 

  • Le jour de son enterrement, le 17 mars 1977, nombreux de ses amis furent arrêtés par la police politique et le requiem le lendemain fut interdit. Le principal organe de presse, le Rudé Pràvo, annonça la mort du philosophe le jour des funérailles, rappelle Jakobson, pour aussitôt mettre en garde contre une quelconque « récupération politique ». Paul Ricoeur, caution philosophique d’une présidence qui usurpe aujourd’hui ce titre, signa un article le 19 mars dans Le Monde. Jan Patocka  était membre, comme Paul Ricoeur, de l’Institut international de philosophie depuis 1938. Roman Jakobson le cite : « C’est parce qu’il n’a pas eu peur que Jan Patocka… a été… littéralement mis à mort par le pouvoir. »

 

  • A l’heure où certains journalistes du Monde commencent enfin à s’interroger sur la pratique d’un pouvoir qui s’octroie le droit de sermonner le presse au prétexte d’une nécessaire « neutralité », où l’idée de contrôler par des instances étatiques le contenu des articles de presse fait son chemin, le rappel de la déclaration de Jan Patocka prend tout son sens. Sans compter la référence à Paul Ricoeur qui a créé de toutes pièces le « président philosophe », dans une presse conformiste et peu regardante sur la probité intellectuelle de ce qu’elle propose à ses derniers lecteurs, sur un modèle de propagande unanimiste qui n’a rien à envier aux stratégies d’édification du culte de la personnalité qui prévalurent à l’époque dans les pays de l’Est.

 

  • Il est certain que le philosophe doit s’efforcer de dire la vérité, avoir cette exigence constante. Le fait que l’on ne risque pas sa vie pour cet effort en France en 2019, que le pouvoir d’Etat ne torture pas pour un article de presse ou de blog rassure beaucoup de « démocrates ». Ils en tirent même argument pour montrer à quel point le pluralisme règne ici et qu’il est nécessaire de défendre nos régimes tempérés contre les « extrêmes » et les « violents ».

 

  • Mon analyse est en tous points inverse à celle-ci. Le pouvoir d’Etat, en régime de corruption avancée, commence à user de la censure et de la violence qui l’accompagne quand les dispositifs de neutralisation de la critique commencent à se fissurer. Une époque qui tient ses intellectuels pour totalement inoffensifs (à raison tant ces mêmes intellectuels n’ont bien souvent d’autres ambitions que de faire carrière dans les milieux bourgeois de la reconnaissance mondaine) a beau jeu de mettre en avant un pluralisme de façade. Les maîtres du temps savent pertinemment que la docilité des organes de presse les conduit à une forme d’auto-censure autrement plus efficace que ne peut l’être une série de directives policières. L’intériorisation des codes de bonne conduite, fascinante pour un observateur averti, suffit à réaliser ce que le principal organe du parti, le Rudé Pràvo, obtenait en Tchécoslovaquie à grands frais de contrôle et de police politique.

 

  • Comprenons bien ceci : quand Le Monde appelle « débat d’opinions » des combats d’idées, qu’il relègue le jugement éclairé de centaines de professeurs de philosophie sur une réforme politique de l’éducation au statut de simple « opinion », avant de leur répondre que l’actualité ne permet pas la publication de leur texte collectif, il se comporte exactement comme le Rudé Pràvo qui fait état de la mort de Patocka dans le seul but d’avertir la presse de ne pas faire de récupération politique. Évidemment, les journalistes du Monde ont le plus grand mal à accepter, dans leur belle conscience de démocrates libéraux, qu’ils participent pleinement, par une telle relégation dans l’insignifiance des idées divergentes, à ce qu’ils dénoncent mollement aujourd’hui. Ils ne comprennent pas que ce n’est pas la liberté de façade qui est le principal obstacle contre les ennemis de l’émancipation des peuples mais la vérité. C’est elle qui est empêchée, certainement pas la liberté rendue à son insignifiance.

 

  • A force de défendre dans le vide une liberté dont il ne font plus rien, ils ont appris à s’asseoir servilement sur une exigence qu’ils ne comprennent presque plus. Ils ne voient pas que l’actuel président plénipotentiaire de la République française a été mis au pouvoir par l’édification d’un culte personnel qui n’a rien à envier aux régimes soviétiques dont ils ne retiennent que le goulag afin de mieux masquer leur compromission générationnelle avec des régimes parlementaires de plus en plus corrompus. Ces démocrates d’opérette, sans idées et sans œuvre, s’accommodent fort bien du mensonge et du travestissement dans la mesure où cela ne contrarie pas leurs intérêts du moment, que cela laisse dans l’ombre l’étendue de leur médiocrité.

 

Jan Patocka a raison : le conformisme aggrave, il ne sauve jamais.

 

  • N’en déplaise aux fines bouches de la macronie bon ton, la question La mort de Socrate est-elle encore possible ? a tout son sens. Le régime démocratique athénien se sentait menacé par un homme qui ne faisait pas semblant de faire de la politique en flattant le demos. Il avait pour lui une exigence que ses accusateurs nommèrent « corruption de la jeunesse ». (3) Se sentir menacer, c’est encore reconnaître la valeur d’un discours menaçant. Le fonctionnement des stratégies de l’insignifiance sous nos régimes tempérés est autrement plus pervers. Résumons le à cette formule sibylline : « cause toujours ». Quand l’alpha et l’oméga du politique consiste à obtenir la majorité relative des suffrages, les exigences de valeur n’ont plus aucun sens. Reste une perversité inédite dont la violence symbolique consiste à nier l’existence de ce qui menace, par une exigence de probité, la paix de ceux qui vivent grassement de leur mensonge d’Etat. Nier l’existence ne suppose pas forcément l’élimination physique, un risque bien trop coûteux. Il suffit de ne pas donner droit, de ne pas laisser être, d’effacer en feignant la diversité des avis. Une diversité de façade qu’une micro recherche des connivences de la parole autorisée dévoile sans trop d’effort.

 

  • Peut-être, c’est une hypothèse des plus plausibles, arrivons-nous aujourd’hui, avec cette présidence catastrophique, au terme d’une période historique qui aura réussi à rendre la contestation politique insignifiante en la neutralisant dans des dispositifs de contrôle qui s’épuisent. « Le grand débat », qui prend la forme inquiétante d’un soliloque télévisé, d’un culte de la personnalité sur des chaînes aussi indiscernables que des marques de lessive, sera peut-être le baroude d’honneur d’une arnaque qui ne pourra plus demain se passer de la censure directe et de la menace effective. Les lois « anti-casseurs » qui sont votées aujourd’hui au parlement français apparaîtront ainsi sous un jour nouveau. Non pas comme une régression mais comme une nouvelle évidence. Quand les distorsions entre l’exigence de vérité et les pratiques de pouvoir ne peuvent plus être masquées par les stratégies de l’insignifiance, il est nécessaire de limiter les libertés publiques sous couvert de préserver l’ordre, que cet ordre sous tutelle se nomme République en marche ou démocratie populaire. Prisonniers mentalement d’une compréhension de l’histoire figée, incapables de comprendre la nature des nouveaux pouvoirs et leurs stratégies de domination inédites, les fines bouches de la macronie traquent les excès de langage. Gazer, gueules cassées, milices, police politique, autant de termes à proscrire au nom du sérieux de l’histoire. Pour eux, rien d’historique dans ce que nous vivons mais un simple prurit adaptatif à mater.

 

  • De quel droit pouvons-nous établir un lien de continuité entre les heures sombres des pays de l’Est, la Tchécoslovaquie de Patocka et la France de Macron ? Au nom de l’invariance des logiques de pouvoir quand les dispositifs idéologiques d’embrigadement des masses s’épuisent. Quelque chose ne fonctionne plus, le déni de vérité est allé trop loin. Non pas pour tout un peuple mais pour cette frange qui ne peut plus se satisfaire, aussi bien pour des raisons économiques que morales, de l’escroquerie érigée en dernier rempart de la démocratie contre les « 40000 à 50000 radicalisés » qui veulent, selon le « président philosophe », la chute de la République. Quand les ficelles sont trop grosses, quand le déni de réalité est à ce point manifeste qu’il saute aux yeux de ceux qui prennent le temps minimal de la réflexion politique, les bonimenteurs se révèlent. Incapables de persuader ceux qu’ils ne peuvent convaincre, impuissants à séduire ceux que la flatterie ne nourrit pas, ils se mettent à cogner d’autant plus durement qu’ils se savent faux.

 

  • Nombreux sont les intellectuels de la génération précédente, je pense ici à Jean-Pierre Le Goff, exemple parmi d’autres, à soutenir « qu’il n’existe pas de solution politique radicale aux maux dont souffrent les sociétés démocratiques, pas plus qu’à ceux de l’humanité. » (4) Pour eux, derrière les solutions politiques radicales, il y a toujours l’ombre portée des camps. Auschwitz et Kolyma nous interdiraient à jamais d’envisager des solutions politiques radicales, autrement dit des solutions politiques qui auraient la force de prendre les problèmes dont souffrent nos sociétés démocratiques à la racine. La fin des grands systèmes idéologiques nous condamnerait à une zone grise de l’histoire, sommés de nous adapter à la grande marche progressiste au nom de l’ultime chantage : nous ou eux, les fossoyeurs de l’histoire. « Cela ne signifie pas la perte du sens critique et de la passion dans le débat et l’action publics, mais la fin d’une certaine radicalité dans l’ordre du politique dont nombre d’intellectuels ont été porteurs. » (5)

 

  • Je récuse radicalement cette fine distinction : sans radicalité le sens critique se perd de façon inéluctable. Jan Potocka, sur son lit d’hôpital nous en donne la raison : le sens critique est au service de la recherche de la vérité, de son exigence et cette exigence est radicale. La radicalité dans l’ordre politique relève d’une décision fondamentale : nous nous refusons à distinguer l’ordre du vrai et l’ordre politique. Cette exigence, nous le savons, est aux antipodes de ce qu’est devenu aujourd’hui le politique, à savoir une façon habile de magouiller pour accéder et se maintenir au pouvoir avec la conviction de se croire plus malin que les autres.

 

  • C’est aussi pour cette raison que nous ne nous reconnaissons pas dans les critiques sociales qui ne placent pas l’exigence de vérité au dessus des revendications de liberté et d’épanouissement individuel. C’est pour cette raison que nous devons chasser les margoulins sophistes hors de la cité politique, démasquer leurs fausses libertés de penser comme autant de moyens répressifs pervers d’empêcher l’exigence de vérité de s’énoncer dans l’espace public. C’est encore pour cette raison que nous ne devons faire aucune concession à des hommes comme Emmanuel Macron car ils sont faux.

 

  • On ne peut pas édifier un ordre politique juste sur la fausseté et le mensonge, la duplicité et l’escroquerie intellectuelle. Disant cela, nous passerons volontiers pour naïfs aux yeux des demi-habiles. Romantiques, pourquoi pas. Mais un romantisme contrarié, donc cruel, impitoyable vis-à-vis des fausses queues, celles que nous connaissons si bien. Un romantisme sensible capable de mordre jusqu’au sang. Depuis quand l’exigence formulée par Jan Patocka la veille de sa mort est-elle laissée aux cœurs tendres et aux nougats mous de la culture jingle ?

 

  • A chacun son travail. Les intellectuels porteurs d’une radicalité dans l’ordre politique doivent être jugés sur la cohérence de leur pensée, non sur leurs indignations morales. Ils ne sont pas et ne peuvent pas être le tout de la vie politique mais leur place est essentielle. Ils creusent des sillons dans le mal du siècle. Ils ne sont experts de rien mais se donnent les moyens, par leur travail, d’être les témoins de leur temps. Leurs témoignages ne sont pas toujours plaisants aux oreilles des conformistes mais ils donneront à d’autres la force de témoigner encore. La formule de Gilles Deleuze, quelles que soient les critiques que l’on puisse adresser à sa compréhension politique du monde, est excellente : du possible, sinon j’étouffe. Nous en sommes là, nous étouffons, asphyxiés au sens propre du terme. Pour quelle raison notre asphyxie ne serait-elle pas aussi terrible que celle vécue par Patocka ? Nous étouffons d’une autre asphyxie, de devenir indifférents à l’exigence que ces intellectuels portaient et dont la lecture devrait faire honte aux démocrates du temps dont la médiocrité morbide et la fausseté tiennent lieu de masque à gaz. Une honte qui les ferait hommes.

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(1) Postface aux Essais hérétiques de Jan Patocka, Éditions Verdier, 1982.

(2) Op.cit. Jan Patocka, cité par Roman Jakobson.

(3) Voir pour le détail historique du procès de Socrate l’essai de Paulin Ismard, L’évènement Socrate, Flammarion, 2013. 

(4) Jean-Pierre Le Goff, La démocratie post-totalitaire, Paris, La découverte, 2002.

(5) Op. cit.

Le cauchemar des plus malins

Le cauchemar des plus malins

Solipsisme – Thomas Akhoj Ibsen

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« Quand différents hommes ont chacun leur monde propre, il est à présumer qu’ils rêvent. »

E. Kant, Rêves d’un visionnaire expliquées par des rêves métaphysiques, 1766,

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  • Nous en sommes là. Sans exigence, sans un appel vers le haut, la critique n’est qu’un solipsisme vide. Oui, l’espoir de se croire plus malin que les autres est bien le nouvel opium du peuple. Se sauver seul, agir seul, prendre sur le monde le point de vue d’un dieu indifférent aux autres. Qu’avons-nous encore à objecter à Antoine Roquentin dans la Nausée de Sartre, cette conscience radicalement esseulée qui ne se demande jamais si elle peut être et agir avec les autres ?

 

  • Une fois épuisé le solipsisme, ce divertissement de l’esprit, une question autrement plus vertigineuse se pose : le problème des rapports de l’homme avec d’autres hommes. Non pas rapports abstraits, face à face théorique de deux consciences, mais engagement commun. Combien de livres pour mettre en avant le développement personnel ou l’art malicieux de faire la nique à ses semblables ? Pour combien de réflexions qui contestent le présupposé de départ : « une certitude doit vous animer : le plus clair de ce dont vous jouirez dans votre existence, vous l’aurez soustrait à quelqu’un qui en aurait volontiers joui à votre place. » (1) La tristesse de ce constat, dont on imagine sans difficulté l’existence misérable de celui qui le soutient, ne doit pas nous faire oublier sa principale conséquence : la déshumanisation du monde.

 

  • Impossible d’envisager en effet un monde pleinement humain sans faire confiance à la liberté des autres. « Cela ne cadre pas avec l’image romantique du monde, ajoute le malin,  où nous aurions tous à nous tenir la main dans une grande ronde fraternelle pour instituer le Bonheur universel. Mais c’est la vérité. Ou du moins c’est ainsi que le monde fonctionne généralement. » (2) S’il y aurait beaucoup à dire sur cette conception fonctionnaliste de la vérité (est vrai ce qui fonctionne, ce qui marche), la référence au romantisme naïf est encore plus décisive. Tout espoir de sortir de soi serait donc vain, frappé d’irréalité, par avance ridiculisé. Renvoyés à un doux rêve collectif, nous renvoyons à notre tour ces stratèges de la misère humaine à leur cauchemar sans fin.

 

  • Etre pleinement homme, pour les plus malins, autant dire réussir dans le monde, ne peut se faire que contre les autres. L’idée que nous ayons à nous faire homme en nous-même avec les autres hommes relèverait d’une ronde fraternelle. Comprends bien cela, lecteur, confiant dans ta liberté, je ne ferais, aux yeux des plus malins, que te prendre la main pour la grande ronde fraternelle et romantique. L’alternative est simpliste : soit nous dansons naïvement la bourrée romantique des vaincus ; soit je t’entube en faisant sur ton dos la promotion de mon solipsisme de vainqueur. Au choix.

 

  • Cette alternative, une puissante doxa pour notre temps, est le résultat d’un travail de sape qu’une seule injonction résume : soyez vous-même (3). Elle signifie ceci : indépendamment du monde humain qui vous entoure, de la relation aux autres, votre essence, ce que vous êtes, ne dépend que de vous. En prenant la décision solipsistique d’être vous-même, en toute indifférence aux autres (qui seront plutôt des obstacles à la réalisation de ce beau projet circulaire) vous pourrez pleinement jouir de la réconciliation de votre existence et de votre essence, immédiatement, sans délais. A condition bien sûr d’anéantir subjectivement les parasites qui nuisent à votre bonne entente, en conclave avec vous-même, vous souriez désormais de voir les naïfs se donner la main dans une ronde aussi circulaire que votre cauchemar.

 

  • La relation aux autres n’est pas une question technique et on ne sort pas du cauchemar des plus malins comme on résout une équation algébrique. Mais pour les plus malins, c’est aussi l’origine de leur mauvais délire, l’homme n’est pas un problème posé à l’homme mais un faux problème qui peut être évacué par un bon calcul, une stratégie adéquate à ce qui fonctionne. Pour eux, la déshumanisation du monde n’est pas un problème puisque l’on peut être homme et jouir pleinement de soi-même contre les autres en se faisant machine. Il sait parfaitement jouer le jouer, c’est une belle mécanique, il traite l’information à la perfection, il encode à merveille, autant de formules valorisées par les plus malins, autant de solutions pour liquider le problème de l’homme en face de l’homme.

 

  • Entre la ronde fraternelle et la nique à autrui, se tient l’ambiguïté. La relation que nous-avons aux autres, pour l’avoir à nous-même, est fondamentalement ambiguë. Mais voulons-nous encore vivre cette ambiguïté ? Ne sommes-nous pas las du problème de l’homme, de ses indécisions collectives, des incertitudes de son rapport aux autres ? L’espoir de se croire plus malin que les autres ne porte-t-il pas en lui l’espoir non avoué de régler définitivement le problème de notre ambiguïté ? Le cauchemar des plus malins serait intimement lié à notre volonté de repli, nous faire un monde rassurant dans des temps hostiles quitte à sacrifier la réalité du rapport aux autres ; les fantasmes rassurants du rapport à soi feront l’affaire. Tout cela sur fond d’une grande tristesse, d’une immense dépression collective. C’est peut-être aussi pour cette raison, pour ne pas sombrer seul, que l’on se retrouve avec les autres, dans des combats politiques, pour ne pas renoncer à édifier un monde plus humain.

 

  • Romantisme ? Peut-être. Et alors ? Nous ne pouvons congédier la condition humaine sans en payer le prix. Nous ne pouvons renoncer à associer ces deux termes, homme et monde, sans déchoir. L’homme seul est injustifiable ; le monde sans l’homme n’a plus besoin d’être justifié. Celui qui cherche à se sauver seul est un lâche ; celui qui cherche à sauver les autres en niant leur liberté se nie lui-même. Deux cauchemars : celui des plus malins, libres et seuls, celui des rondes fraternelles forcées. Deux fuites qui se refusent de voir l’homme en face : une liberté ambiguë. Avons-nous la foi en l’homme, nous les incroyants ? Peut-être. Et alors ? A condition de rendre cette foi problématique, elle-même ambiguë. A condition de comprendre que la foi en l’homme est une tâche violentée, un effort, une exigence, un appel vers le haut, sans quoi la critique ne serait qu’un solipsisme vide. La foi n’est pas l’espoir de s’en sortir mieux que les autres. Nous n’avons aucun espoir à ce sujet. Alain donne à cette tâche une très belle définition, pour nous réveiller du cauchemar des plus malins : « La foi en l’homme est pénible à l’homme, car c’est la foi en l’esprit vivant ; c’est une foi qui fouille l’esprit, qui le pique, qui lui fait honte ; c’est une foi qui secoue le dormeur. » (4)

 

(1) Olivier Babeau, Devenez stratège de votre vie, Gérer votre vie comme une entreprise, Paris, Lattès, 2012, p. 25.

(2) Op. cit. 

(3) Une variante gastronomique : « Venez comme vous êtes » (Mac Donald’s)

(4) Alain, Minerve ou de la sagesse.

Le gilet jaune en singe

Le gilet jaune en singe

  • Samedi après-midi, dans la rue de la consommation par excellence, la rue Sainte-Catherine à Bordeaux, entre la place de la comédie et la place de la victoire, le défilé a pris une étrange allure. Au centre de la rue, des hommes et des femmes en jaune en train d’interpeller tous ceux qui les regardent comme des bêtes curieuses sur les côtés. Un slogan : « Rejoignez nous, ne nous regardez pas ». Sur les côtés, de part et d’autre de la rue, les badauds filment les manifestants. Le ténia fluorescent perturbe l’ordre de la consommation et offre aux passants le spectacle improbable d’une contestation politique à l’heure du péristaltisme mou de la conso somnambulique. Les commerces baissent leurs vitrines, un apeurement loufoque se donne lui aussi en spectacle derrière les grilles. Qui est au zoo ? Qu’est-ce qu’enfiler un gilet jaune dans un contexte où la pulsion scopique domine toutes les autres ?

 

  • Accepter le stigmate. Se présenter volontairement aux autres comme un « perdant » dans une société de « gagnants ». Pour une majorité d’entre eux, les spectateurs sur le côté, sourires aux lèvres, portable à la main, ne sont pas mieux lotis que ceux qui défilent. Une manifestante à gilet, plus excitée que les autres, adresse un « vous êtes ridicule » à une femme qui l’a filme, saute sur place, la filme en train de filmer, imite un singe en cage. Ionesco n’est jamais très loin.

 

  • Le tour de force des Macron and co est d’escamoter les conditions réelles d’existence au profit d’un ordre fantasmatique de réussite ou d’échec. Quand un président de la République peut affirmer, dans un tel contexte, soliloque devant un parterre de maires, que « la mise en capacité de chacun est une part de la solution pour lui-même » (1), le port d’un gilet jaune s’apparente à une mise en incapacité provocante. Dans une société où il est de plus en plus difficile de se situer, enfiler un gilet jaune revient à dire : « je suis là les amis. Excusez ce peu que je suis mais je suis ce peu ». L’exact opposé du fantasme irréaliste de se croire libre dans un état d’aliénation consommé. L’expression d’une prise de conscience individuelle qui permet à des catégories socio-professionnelles de marcher ensemble sans contradiction.

 

  • Les chroniqueurs sans idées mettent en avant le caractère disparate de ces marches mais omettent, par sottise et impuissance imaginaire, de préciser l’acte commun de conscience qui consiste à accepter, dans l’espace public, une forme d’échec. Les slogans sexualisés ici sont symptomatiques : « tu ne nous baiseras plus Macron ». Encore faut-il reconnaître s’être fait « baiser » au moins une fois dans le dit jargon. A côté du courage réel, accepter d’endosser ce qui peut être visé par « les armes administratives » (Nunez, Castaner), le courage symbolique de s’énoncer sur une modalité négative est évident. Rappel, au milieu des consommateurs étonnés, de l’ordre du travail dans une société qui le refoule. Les badauds de la rue Sainte-Catherine travaillent aussi mais d’un travail à ce point frappé d’indignité qu’il est préférable de le cacher. Plutôt s’afficher, sourire narquois aux lèvres, avec des gros sacs de courses un jour de soldes pour feindre d’en être.

 

  • Suis-je légitime en enfilant le fameux gilet ? Ceux qui ne se posent pas la question sont aussi ceux qui posent le plus de problèmes à l’ordre des simulacres. Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas aussi consommateurs. Cette grille de lecture exclusive (la revendication d’un droit à consommer) arrange les pseudo analystes divertisseurs de la déréalisation ambiante. Si la contestation des gilets jaunes est une contestation de consommateurs, que demande le peuple ? Plus profondément, comme en témoigne cette saynète du zoo humain, le gilet jaune en singe renvoie le négatif à cette société des « gagnants » (qui n’est d’ailleurs plus une société mais un modèle d’individualisation de la réussite).   Il lui rappelle que nous sommes tous situés dans une société déterminée, que l’on ne flotte pas, que le fake de la « startup nation » a duré.

Le gilet jaune en singe est un situationniste qui refuse de se laisser dériver au gré des simulacres de réussite des nouveaux maîtres du temps.

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Macron, Souillac, 18/01/19. Insondable comique circulaire de cette formule.

Les spectres fluorescents du grand débat national

Les spectres fluorescents du grand débat national

  • Le grand débat national est un échange qui ne repose sur rien, une mise en circulation de la parole recyclable à l’infini à condition d’accepter ses règles du jeu. En première lecture, nous pourrions objecter que le débat exclut des thèmes, qu’il s’agit là d’un faux débat comme si nous voulions préserver la possibilité d’un vrai. Ce regret est toujours un leurre pour ceux qui œuvrent autrement. C’est nôtre cas.

 

  • Nous sommes arrivés à un point de rebroussement : à partir du moment où plus rien n’échappe aux logiques hégémoniques du pouvoir, où  ce dernier est capable de tout recycler indéfiniment, de transformer toute parole authentique en une bouillie informe, la pensée critique doit prendre un autre chemin. Nous sommes des millions (très au-delà des dizaines de milliers qui manifestent courageusement tous les samedi) à ne plus pouvoir rien échanger avec ce gouvernement car l’échange est devenu impossible. Emmanuel Macron le premier, par sa stratégie de dépolitisation punitive, aura rendu cet échange impossible. Après avoir détruit les conditions de l’échange, le grand débat national n’a d’autre fonction que d’empêcher l’échange en se réappropriant les mots de la révolte, en les neutralisant dans une circularité vide.

 

  • Ne reste que le face-à-face, l’incommensurabilité de deux ordres, celui de la pensée critique, celui de la simulation politique.  Cette irréductible dualité devrait pouvoir se résoudre dans le politique mais son abolition l’empêche. Nous passons dès lors dans un autre univers de significations, un affrontement sans reste à la mort symbolique de l’autre. Cet affrontement, ne l’oublions pas, est voulu par les logiques du pouvoir hégémonique. Il est stratégique. Le travail « d’extrémisation » de la parole adverse, donc politique, n’est là que pour dissuader toute forme d’échange réciproque. La violence symbolique des sergents médiatiques, présentateurs louvoyant dans un demi-monde, a pour fonction de renforcer les conditions de ce face-à-face à la mort symbolique de l’autre. C’est justement cela qui est recherché : les conditions d’une impossibilité radicale de l’échange. Je n’ai strictement rien à échanger avec un Christophe Barbier (1). Cela signifie que nous ne pouvons pas habiter le même univers de significations. Seule la disparation de l’un peut rendre possible la manifestation de l’autre.

 

  • Les tenants des logiques hégémoniques auront tôt fait de retourner contre nous notre analyse théorique. Ayant tout fait pour créer les conditions d’un échange impossible, ce sont aussi les premiers à déplorer toutes les ruptures de communication, ruptures qu’ils déversent dans le grand réservoir fourre-tout de la violence. – C’est vous le violent, monsieur, vous qui affirmez que nous ne pouvons habiter dans un même univers de significations. Voilà ce que répondent tous ceux qui ne peuvent pas nous entendre. Non pas simplement par mauvaise foi (elle est cependant structurelle) mais pour être partie prenante d’une forme hégémonique qui ne tolère plus l’adversité, qui n’a plus aucune place symbolique pour elle – le symbolique prenant une forme bien réelle qui se traduit aujourd’hui par une restriction grandissante des droits du citoyen dans la cité.

 

  • Les gilets jaunes (2) sont l’expression d’une nouvelle hantise pour le pouvoir hégémonique. Au sens strict, ils hantent, les samedi, les rues et les places, spectres fluorescents d’une adversité politique qui ne doit plus être. Ils ne jouent pas le jeu du pouvoir hégémonique, échappent en partie aux cycles sans fin et sans valeur de la parole rendue insignifiante par autant de débats factices. Ce en quoi ils font véritablement événement et sont réellement intolérables pour ceux qui se vautrent sur le dos de la simulation politique. Ils bousillent intérieurement un système bien huilé. Les mutilations réelles sont une réponse, celles d’un pouvoir qui ne peut plus répondre sur le plan politique, un pouvoir vidé de toutes significations.

 

  • Combien de spectres de cette nouvelle forme d’hégémonie indiscutable peuvent se reconnaître dans un tel mouvement ? Des millions. Tout est fait pour empêcher le détraquement interne de gagner en puissance. Hélas, les mêmes structures de communication qui rendent possible l’hégémonie portent en elles, comme une contamination interne, un virus qui les menace, ce qu’elles veulent conjurer. Inutile et coûteux d’en appeler à un complot des médias. Les chaînes d’information tant décriées sont aussi des acteurs de ce mouvement, des aiguillons, des mobiles d’action. Elles sont prises à leur propre piège, ne pouvant plus répondre sur le terrain politique, elles ne peuvent subsister qu’en se faisant les alliés objectifs de la violence du pouvoir hégémonique. La réversion parfaite.

 

Le pouvoir est alors pris à son propre piège, celui d’un débat national qui augmentera encore les manifestions de sa vacuité politique et de l’impossibilité des échanges quand le vide n’a que le punitif pour durer.

 

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(1) Son patronyme ne vaut que comme exemple type.

(2) Là encore, l’idée doit dominer.

 

 

Réponse à la lettre du président Emmanuel Macron

Réponse à la lettre du président Emmanuel Macron

« Pour moi, il n’y a pas de questions interdites. Nous ne serons pas d’accord sur tout, c’est normal, c’est la démocratie. Mais au moins montrerons-nous que nous sommes un peuple qui n’a pas peur de parler, d’échanger, de débattre. »

Emmanuel Macron, Président de la république, le 13 janvier 2019.

…..

  • Où en sommes-nous ? Depuis deux mois, tous les samedi, des dizaines de milliers de français enfilent un gilet jaune et défilent dans la rue. Ils continueront samedi prochain. Ce mouvement populaire n’a pas de précédent dans l’histoire récente, le soutien qu’il reçoit est massif, les problèmes qu’il pose fondamentaux.  Ce soir, après lecture de cette lettre aux français, nous savons pourtant que ce mouvement finira mal. La raison est simple :

la gravité de ce qui est en train de se passer en France échappe totalement aux dirigeants de ce pays.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, en pleine journée, des centres-villes, des places publiques, des ruelles bondées, des lieux de passage sont aspergés de gaz lacrymogène pendant des heures. Des grenades sont lancées, de violentes détonations retentissent, des groupes de policiers équipés d’armes « semi-létales » arpentent les rues en courant, des cars de CRS se massent ici ou là, bloquent des quartiers entiers. Tout cela au milieu d’une foule hagarde.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des citoyens français se retrouvent mutilés, gravement blessés dans des ruelles commerçantes transformées en zone de guérillas urbaines. Certains perdent un œil, une main, d’autres auront des séquelles pendant des mois, d’autres encore à vie. Des balafres au visage, des plaies de guerre aux jambes, à la tête. Hier encore, un jeune homme de quinze ans, équipé d’un sac de courses, recevait au visage un tir de flashball. Six heures d’opération, la mâchoire en bouillie, des cicatrices à vie. Au mauvais endroit, au mauvais moment.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des fonctionnaires de police sont pris à partie, caillassés, sommés de gérer l’ingérable, de canaliser des fins de manifestations compliquées, dans des conditions souvent périlleuses, au milieu de la population. Ils obéissent à des ordres et doivent y répondre tout en étant priés de ne pas trop compter les heures supplémentaires. Pour une écrasante majorité d’entre eux, ces hommes et ces femmes n’éprouvent aucun plaisir à être là tous les week-ends en face d’une situation inextricable. Les exactions manifestes d’une minorité d’entre eux les accusent tous. Ils doivent aussi faire face à l’indignité morale.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des journalistes de terrain, souvent mal payés, aux emplois précaires, sont pris à partie par des individus excédés. Certains sont molestés publiquement obligés de fuir, de se cacher, de dissimuler les logos de leurs caméras. Les images qu’ils prennent sont pourtant prises cent fois, les téléphones portables sont partout. Certains prennent des risques, reçoivent des grenades dans les jambes ou subissent des violences verbales de la part des forces de l’ordre. Ils ne sont pas sur les plateaux de télévision des cuistres poudrés, ils n’écrivent pas non plus les éditos de la presse quotidienne ou hebdomadaire mais ils deviennent « le système ».

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des bénévoles prennent des risques pour soigner les blessés. Casqués, en blanc, ils n’échappent ni aux gaz ni aux grenades. Ils extraient, parfois difficilement, des individus choqués, le visage en sang, pratiquent les premiers soins, s’enquièrent de l’état de santé des personnes à défaut d’une autre forme d’assistance, celle des fonctionnaires de l’Etat, pourtant encadrée par la loi.

 

  • Tous les samedi depuis deux mois, des dégradations urbaines, des poubelles brûlées, des vitrines brisées. Qui ne se préoccupe pas de l’endroit où il a laissé son scooter ou son vélo ? Les transports en commun sont perturbés, arrêtés. Certains commerces baissent leur rideau à 17 heures, d’autres ferment toute l’après-midi.

En réponse à cette situation catastrophique, les français auront donc droit à une lettre les invitant à participer à un « débat ».

 

  • A quel point d’effondrement du politique en est-on arrivé pour croire qu’une telle situation pourra se régler de la sorte, avec un débat ? Les raisons qui ont conduit à cette situation inédite sont les mêmes qui conduiront à rejeter massivement cette lettre du président de la République. De quel degré de cynisme ou de naïveté faut-il être habité pour croire qu’une telle sauce peut éteindre un tel feu ?

 

  • On me dira que les hommes de bonne volonté veulent l’apaisement et qu’une telle réponse à la lettre du président de la République est le contraire d’un apaisement, plutôt une invitation à la poursuite irresponsable de cette situation dramatique. Disons que ce sera ma participation au débat national, ma contribution puisque, paraît-il, toutes sont bonnes à prendre.

 

  • Etant entendu « qu’il n’y a pas de question interdite », voici donc les miennes. Pourquoi, en face d’une responsabilité historique, un président de la République élu au suffrage universel dans une soi-disant grande démocratie européenne est incapable d’être à la hauteur ? Comment se fait-il que notre système politique, celui qui promeut les dirigeants de notre pays, accouche d’une telle faiblesse ? Combien de temps encore allons-nous supporter des institutions, celles de la cinquième République, capables de concentrer un tel pouvoir dans d’aussi petites mains ?

 

  • Il n’y a pas lieu de faire le malin ou quelques bons mots sur cette lettre quand la tristesse domine, celle de voir un grand pays sombrer dans une telle médiocrité. Nous payons aujourd’hui très chère une forme de démission collective. Emmanuel Macron signe cette lettre mais nous en sommes tous les co-auteurs. Cette médiocrité est aussi la nôtre individuellement. Que s’est-il passé en France pour que nous en soyons là, à lire cette prose irréelle, ce tract de campagne électorale, dans une telle situation historique ?

 

  • Il n’est que temps de se ressaisir  politiquement, de réfléchir à qui nous accordons nos suffrages et pourquoi, de retrouver une exigence intellectuelle, une forme de probité républicaine quand il s’agit de penser le bien commun. Aucun homme politique ne peut le faire à la place des citoyens. Aucun.

Jean-Michel Brunet, Eric Apathie, Ruth Barbier, Christophe Elkrief, Brice Quatremer, Jean Couturier etc…

Jean-Michel Brunet, Eric Apathie, Ruth Barbier, Christophe Elkrief, Brice Quatremer, Jean Couturier etc…

 

  • Essayez, petit exercice mental, de distinguer l’une ou l’autre de ces perruches ? Difficile, je vous l’accorde. C’est peut-être que vous n’avez pas là des sujets singuliers, chers amis, mais un indiscernable amas de prénoms et de patronymes. Un battement de grandes gueules dont l’unique fonction est de saturer la volière d’un guano démocratique, à la condition bien sûr qu’il ne salisse pas leurs pompes.

 

  • Amoureux du travail bien fait, j’aurais préféré discerner l’un ou l’autre, faire du sur mesure, tailler au plus près, affiner le portrait. Hélas pour moi, l’un renvoyant à l’autre et l’autre à un troisième, j’ai vite compris que le cafouillage était certainement inévitable. Le style fait l’homme, écrivait Buffon, son absence l’éditocrate. N’accusez pas ma mauvaise volonté, je suis rentré dans la volière, j’ai lu du tweet en grosse quantité, tendu l’oreille. Impossible pour autant de discerner quoi que ce soit de sensé dans ce vacarme assourdissant. Le fait qu’ils picorent dans le même bol à crochet renforce évidemment la confusion.

 

  • Egalement vain le travail qui consisterait à noter, sur plusieurs années, les variations de tous ces bruits en fonction de la direction du vent. N’oublions pas que ces clones, chacun sur leur part de marché, ne sont pas perchés pour rendre les choses plus intelligibles. Ni des éducateurs, encore moins des éclaireurs.  Enfumeurs est intéressant, éditocrades plus vulgaire, de vulgus la foule, parfois haineuse. Inutile de les réfuter en prenant trop au sérieux leurs gazouillis. Le plaisir est accru quand on considère la cage dans son ensemble, la totalité dans le jargon des vieux philosophes.

 

  • Que faire ? Essayez, en fonction des disponibilités du jour, d’enlever les taches occasionnées par ces indiscernables perruches incontinentes. Taches qui causent parfois des dommages irréversibles sur les matières sensibles. Gratter avec un ustensile critique, arrondi et souple. Ne pas être trop dogmatique dans l’approche d’une chiure.  Bien observer sa forme, sa couleur, la profondeur de l’imprégnation. Le risque est de s’abimer soi-même en grattant trop le guano, Chantal. Reste toujours l’odeur contre laquelle je ne vois que le grand air.

 

Apologie du travail de l’esprit

Apologie du travail de l’esprit

« Peut-être la pensée n’est-elle qu’une forme de parasite, de virus qui se développerait à l’intérieur du système lui-même, et qui, en fonction même de la prolifération du système, le déstabiliserait de l’intérieur. C’est plutôt cette version qui est intéressante dans la conjoncture actuelle. »

Jean Baudrillard, Le paroxyste indifférent, 1997.

…….

  • Schématiquement, nous avons aussi besoin de grandes orientations directrices : il y a ceux qui sont au travail de l’esprit et ceux qui n’y sont pas. Notre temps, pour des raisons à la fois pragmatiques et économiques, a vu se transformer profondément ce travail. Le critère de visibilité est aujourd’hui le seul juge de la qualité des œuvres de l’esprit. La visibilité donc le patronyme. Vous entendrez toujours moins parler de réfutations sérieuses que de quelques noms qui tournent en boucles et qui changent d’une saison à l’autre. A ces noms, des affects sont attachés et des systèmes de représentation simplistes. Des excommunications le plus souvent. La régression infra-logique, compatible avec les exigences du spectacle dérisoire, nécessite de mettre en scène des individus plutôt que des critiques étayées, des patronymes plutôt que des idées.

 

  • En refusant d’aller chez Ruquier en 2012, de participer au grand show de la mise en spectacle de l’opinion plus ou moins éclairée, alors que j’y étais invité pour faire office de « réac de service », j’ai pris une décision dont je ne mesurais pas alors toutes les conséquences. Nous avons tous en nous cette part de narcissisme et d’amour-propre qui cherche constamment à être flattée. Nous aimons, plus ou moins mais toujours un peu, recevoir ces signes de reconnaissance qui nous font être aux yeux anonymes du monde et il serait malhonnête de dire que le travail de l’écriture ne participe pas aussi de cette recherche de reconnaissance. Pascal, dans Les Pensées, a écrit l’essentiel au sujet de la vanité et des fausses considérations d’autrui : : « on ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter ». Nous construisons des fictions sur la valeur de ce que l’on fait et la valeur que l’on s’accorde à soi-même. Amour-propre, vanité, fausseté des relations sociales, le culturo-mondain, la formule est bonne, autant de tropismes qui éloignent l’esprit d’une autre exigence : fuir le faux, tenter d’être juste, viser l’honnêteté. L’homme a créé, dans les démocraties marchandes techno-ludico-policières, des mises en spectacle de l’homme incompatibles avec cette exigence. Il n’y a pas de moyen terme et il s’agit bien symboliquement d’une lutte à mort entre les travailleurs de l’esprit et ceux qui détruisent la valeur de ce travail. Légions sont les façons de détruire, innombrables seront les terrains de cette lutte à mort.

 

  • Je savais, encore confusément il y a six ans, qu’il fallait choisir. On ne peut pas être partout, participer au grand barnum médiatique et spectaculaire tout en affinant au burin le cadre de notre époque. C’est une décision fondamentale, un partage des eaux. Ce faisant, vous restreignez votre public à des lecteurs attentifs. Des hommes et des femmes qui ne cherchent pas à excommunier mais à comprendre. Cela n’exclut pas une forme de violence et de radicalité qui effraieront toujours la petite bourgeoisie culturelle plus à son aise avec le scepticisme tranquille ou les divagations sur le snobisme des autres. Mais il faut comprendre que cette violence et cette radicalité ne sont pas des offensives gratuites, des attaques pulsionnelles et déraisonnables. Nous ne faisons que répondre à une agression première, fondamentale, celle qui légitime toutes les autres, une agression contre le travail de l’esprit. N’attendez pas pour autant une définition de l’esprit. L’artisan ne définit pas un meuble, il le sculpte. Statuant sur des mots que nous nous jetons ensuite à la figure comme des tomates pourries, nous oublions de faire vivre ce qu’ils désignent. Combien de textes sans esprit pour définir ce qu’est l’esprit ?

 

  • Le travail de l’esprit suppose une résistance de la matière. D’où vient cette matière ? Du dehors. En enseignant la philosophie dans des classes terminales, une chance, j’ai compris qu’il existait au fond deux grandes orientations directrices, pour reprendre mon schéma initial : les philosophies qui construisaient abstraitement leur matière, qui se faisaient une matière à elles afin de ne pas être trop dépaysées et les philosophies, beaucoup plus rares, qui trouvaient leur matière dans les soubresauts de l’époque, en face d’elles. Ces philosophies, il faut bien le reconnaître, ont eu historiquement tendance à prendre les philosophies de l’abstraction en grippe, jusqu’à se vouloir non-philosophes. Moins l’abstraction d’ailleurs, il en faut, que la séparation entre des objets de pensée artificiels et la réalité résistante, cette matérialité externe réfractaire et têtue.

 

  • Cette matière sur laquelle opère le travail de l’esprit n’est pas humaine, elle n’est pas déjà marquée par l’homme. Le travail de l’esprit consiste plutôt à la façonner, travail qui doit être constamment repris, effort séculaire qui ne peut se reposer sur aucun héritage. Nous devons dire au présent le mal qui l’empêche de se faire encore. Nous devons nommer ici, y compris de façon démoniaque et profondément négative, toutes les conjurations qui prétendent gérer la valeur esprit comme le capital d’une culture qu’il suffirait de préserver et d’honorer.  Nous devons reprendre toujours l’effort pénible de tracer un sillon dans une époque médiocre mais sûrement fatale. Nous devons maintenant lutter contre la dénégation, les complicités paresseuses qui s’octroient la part belle de l’esprit sans vouloir ses efforts et ses renoncements.

 

La culture hygge

La culture hygge

 

 

A Bruno qui aura eu une vie tragique aux antipodes du hygge,

 

  • Errant dans l’Hadès kaléidoscopique des « réseaux sociaux », je tombe ce matin sur un clip d’une minute et vingt secondes. Tout commence par un plan rapproché d’une horloge danoise. Il est cinq heures, l’heure de la promenade du philosophe de Königsberg. (1) Un homme blond, coupe fraîche, cravate et veste, à vélo, s’adresse ainsi à la caméra : « It’s time for Hygge. » Puis il rentre sereinement dans son salon, toujours à vélo, pose délicatement sa main gauche sur une pièce de bois ergonomique, style scandinave. S’en suit un plan d’intérieur, sapin de Noël richement décoré avec enfant posé sur un large coussin moelleux. Une question apparaît en gros caractères  : « Le Hygge, c’est quoi ? » Le reste de la minute sera consacré à un défilé de banques d’images de « bien-être » ce que signifie, nous dit-on, le mot Hygge. « Dérivé d’un terme norvégien, il signifie « bien-être ». En surimpressionnant d’un brunch avec quartier d’orange et œufs mouillettes : « Le hygge, c’est une philosophie, entre le cocooning et le bien-être ensemble, un art de vivre très populaire dans ce pays scandinave. » Puis un ours en peluche s’adresse à la caméra d’une voix suraigüe : « Fais moi un câlin. » La suite : « Tout peut être hygge-compatible : un café, un canapé, un pantalon. Un ingrédient obligatoire : les bougies. 85% des Danois les associent au hygge et 28% de la population les allument tous les jours. Et ça marche ! le Danemark, c’est le 2eme pays le plus heureux du monde. » Gros plan sur un vélo aux roues peintes en jaune, avec smiley  : « Selon l’OCDE, l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée y est le meilleur. Pour conclure, l’intervention de Emilia Van Hauen, sous-titrée sociologue avec une grosse flèche jaune : « Nous ne sommes pas des gens très passionnés, dit-elle, je suis désolé de vous le dire. Nous n’avons pas besoin d’être heureux de façon « orgasmique » ! Nous sommes plus du genre satisfaits, nous avons une société juste et sûre et cela nous va ! Ok. » Derniers plans et retour de la musique lounge : « Au Danemark, les habitants travaillent en moyenne 37 heures par semaine, finissent leur journée à 17h et seuls 2% d’entre eux effectuent des horaires allongés. » (2) 

 

  • L’art, la création, la poésie, la philosophie justement, comme l’affirme Ulrich dans L’homme sans qualité, supposent une vie imparfaite, bancale, passionnément ratée, tragique. En somme, le contraire de la « philosophie du hygge« . Notre ambition de réussir notre vie parfaitement, de trouver l’équilibre le plus juste en toutes circonstances, notre idéal de maîtrise, tout cela nous condamne à une forme peut-être inédite de stérilité civilisationnelle. Il ne s’agit pas là de culture, vous le comprenez bien, la culture sans grande passion vitale participe aussi du suicide de l’esprit. Dans le hygge, quel besoin avons-nous encore de faire naître de grandes œuvres, de contribuer à pousser l’homme en avant de lui-même ? Un coussin, un thé délicat, de grosses chaussettes et un podcast de France culture suffisent. Le supplément d’âme culturel ou la fine pointe du hygge. On est bien chez soi.

 

  • Notre époque se caractérise par une accumulation tératologique de cette culture hygge. Nous devons voir plus loin que les chaussettes chaudes et les sapins chargés, la pensée sérieuse l’exige, comprendre la nature exacte et complexe de cette nouvelle forme de dissuasion culturelle, anglo-saxonne et nordique dans sa version pragmatique et dépolitisée. La politique justement, la critique, les deux sont des intimes, ne naissent pas aux pieds des sapins de Noël mais sur les places publiques de la palabre méridionale. Une violence solaire incompatible avec le crépuscule nordique du hygge. Nietzsche l’a bien compris quand il évoque le crépuscule de Königsberg.

 

  • Pour quelle raison créer encore, faire vivre cette passion, ce feu chaotique de l’esprit qui se consume quand les petites bougies suffisent ? Pourquoi vouloir encore témoigner des contradictions de sa vie subjective, de la déchirure que l’on porte quand les plaies du monde nous affectent violemment ? Ces questions interrogent notre rapport à cette nouvelle culture hygge indexée sur la paix des commerces. Que reste-t-il en moi de puissance dans un tel bain tiède, dans ces effluves de chocolat chaud et ces impératifs nasillards pour oursons ramollis ? De quelles réceptions sommes-nous encore capable ? A la hauteur de quelles tragédies pouvons-nous vivre ? C’est aussi la question posée par Georges Simmel dans La tragédie de la culture. La culture hygge illustre parfaitement son texte. Si le critère ultime doit être le « bien-être », s’il s’agit de toujours passer un « bon moment », si les chaussettes chaudes conviennent à la fois aux pieds et à l’esprit, que reste-t-il de signifiant pour l’homme ? La culture hygge, l’extension qualitative du hygge norvégien, nous laisse « ce sentiment d’être entouré d’une multitude d’éléments culturels, qui sans être dépourvus de signification [pour l’homme moderne], ne sont pas non plus, au fond, signifiants. » (3)

 

  • Nous recherchons des ambiances et fuyons le désertique. Nous acculons des coussins pour éviter les angles, les arrêtes, les lames qui tranchent le cotonneux. Quels accomplissements subjectifs peut-on espérer dans cette chocolaterie ? La critique de la culture hygge est passion de la Kultur, celle qui lutte contre les « objectivités sans âme ». Plénitude objective, vacuité subjective. Tragédie de la culture satisfaite d’elle-même, grise, cosy. Culture devenue objective, adéquate au marché, inapte à l’assimilation par les sujets, à des transformations fondamentales et qualitatives d’une pensée vivante. La culture hygge, cette philosophie du bien-être, envahit l’Europe occidentale entre deux cordons sanitaires et autant de patrouilles militaires. Le hygge et le policier.

 

  • Les chemins de la pensée, étouffés, recouverts de mille objectivations confortables , seront-ils encore praticables demain ? N’allons-nous pas assister à une gigantesque réversion, une clôture, peut-être définitive, de la « grande entreprise de l’esprit » (4). Car pour défendre ce modèle culturel, ce pattern de civilisation, cette satisfaction « non orgasmique » de l’homme sans passions psychiques ne doutons pas qu’une forme inédite de violence sera convoquée. Elle en passera par une incapacité grandissante de détourner les finalités de cette nouvelle culture, que j’appelle ici la culture hygge, en vue d’exigences moins confortables et plus dangereuses pour le bien-être. Ce danger de l’esprit qui veut le tragique pour se vouloir lui-même sera traqué par des logiques de dissuasion qui marginaliseront avant d’exclure la critique de ces offres de vie. Toute la question est de savoir si la culture hygge contentera la masse surnuméraire, si cette masse pourra y accéder. C’est ici que les entreprises de l’esprit de Simmel retrouvent les questions économiques de Marx, que l’esprit juste d’un Nietzsche n’est pas incompatible avec la critique de l’injustice subie par ceux qui n’auront droit ni à ses exigences spirituelles ni au bien-être de la culture hygge.

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(1) Emmanuel Kant (1724-1804), dit « l’horloge de Königsberg ».

(2) Brut, média Internet.

(3) Georges Simmel, Le concept et la tragédie de la culture, Der Begriff und die Tragödie der Kultur (1911)

(4) Op. cit.

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Le "hygge" danois, c'est quoi ?

Le "hygge" ce n’est pas qu’un mot danois imprononçable. C’est une philosophie de vie pour être plus heureux.

Publiée par Brut sur Jeudi 30 novembre 2017

Les contempteurs du peuple

Les contempteurs du peuple

Honoré Daumier (1835) Tiens peuple, tiens bon peuple, en veux-tu en voilà !

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  • L’écrasante majorité des analyses sur le concept de peuple refuse toute forme de substantialisation. Il semble aller de soi que le peuple n’est qu’un agrégat de particularismes, une fragile association d’intérêts, ponctuellement communs, généralement contradictoires. Cet anti-substantialisme est pourtant un des héritages les plus problématiques du XX eme siècle. Il nous laisse démuni face au mythe de l’individu libre qui, à grande échelle, ne produit qu’une addition fantomatique d’homoncules interchangeables.

 

  • La masse est acceptable car elle n’est que le prolongement de cet individualisme quantitatif. La masse ne veut rien, la masse consomme, la masse s’exténue. Le peuple est moins docile car il suppose une transformation qualitative, substantielle. Le peuple n’est pas simplement un accord entre des intérêts bien compris mais une promesse historique, une forme de salut qui modifie, pour cette raison même, la nature de ceux qui la composent. Cette modification substantielle effraie car elle renvoie aussi aux doctrines les plus réactionnaires. Elle choque le mythe de la liberté individuelle soustraite à la communauté d’appartenance. Elle contredit enfin la croyance fort répandue en l’autonomie radicale du sujet pensant, fondement absolu de ses choix et de sa volonté d’agir.

 

  • Peut-on sérieusement penser le peuple sans faire droit à une forme d’eschatologie ? Il est temps de l’admettre, le peuple ne peut être que révolutionnaire, c’est là d’ailleurs sa seule raison d’être. Sans cette dimension, il n’est plus que masse, foule, agrégat, manteau d’Arlequin, public. Que signifie l’adhésion au peuple si ce n’est une forme d’adhésion spirituelle à une substance supra-historique seule capable de rebattre les cartes ? Pourquoi certaines qualités d’âme, des âmes qui ne croient par ailleurs en rien, ressentent le peuple comme une fatalité ? N’y a-t-il pas là un profond paradoxe que nous ne pourrons lever par les seules ressources de l’intelligence ? Est-ce une volonté de salut pour celui qui a fait plusieurs fois le tour de ses limites ? L’enthousiasme conjuratoire de la conscience de la misère d’une liberté sans substance ?

 

  • Derrière la demande démocratique, le référendum d’initiative citoyen, le désir de participer directement aux décisions politiques, d’autres forces sont en jeu, plus inquiétantes pour nos démocrates de façade. Répondre par un grand débat est une perversion de plus qui ne peut naître que dans des esprits amoindris et malins. Le fond est beaucoup plus obscur, beaucoup plus violent aussi. Nous savons parfaitement ce qu’est aujourd’hui la démocratie marchande et dévoyée, ce qu’elle peut, ce qu’elle empêche, ce qu’elle pourrit, ce qu’elle dévaste, ce qu’elle annihile. La forme de vie amoindrie qu’elle offre aux hommes ne peut satisfaire des consciences aigües qui se retrouvent fatalement dans des mouvements collectifs portés par un grand refus. Les revendications pécunières sont de taille, au premier plan, mobiles de l’action mais derrière elles une lutte d’une autre nature s’engage. Le dégoût viscéral provoqué par cette nouvelle classe politique ne s’achète pas, ne se résorbera pas non plus. Il est structurel, profondément lié à notre situation historique. Il accompagne le devenir de nos démocraties marchandes. Seul le peuple, cet affect substantiel, peut lui offrir un vague destin politique.

 

  • Hélas, ce dégoût impuissant nourrit chez les intellectuels de salons une pensée crépusculaire, dépressive, anémiée. Des écrivains, la liste serait longue, entretiennent ces affects tristes. Incapables de transcrire politiquement les causes historiques de leur propre effondrement et de se battre contre leurs effets, ils nous livrent le spectacle déprimant, pour ne pas dire morbide, de leurs errances individuelles. Ils attendent respectueusement la mort. Ce respect les rend stériles. Eduqués aux dures données du réel, plus que tout, ils méprisent l’enthousiasme du peuple pour mieux se mépriser eux-mêmes.

 

  • Nous méprisons en retour leur mépris, car nous méprisons leur impuissance. Mépris d’ailleurs n’est pas le terme exact. Disons plutôt que nous prenons l’initiative contre leur vacuité. Ce que promettent les contempteurs du peuple n’est autre que le vide abyssal des démocraties marchandes, un horizon infini de résignations et d’abrutissements spirituels. Une condamnation à cette démocratie . Que cette initiative soit impure, qu’elle s’accompagne de mauvais relents, un fumet par trop abject pour les beaux esprits, ne doit pas surprendre. Les beaux esprits justement, les fins palais, se sont accoutumés au vide. Ils appellent aujourd’hui culture les entremets de leur résignation. Ils préfèrent le bon goût aux forces historiques, l’entre-soi satisfait aux déplacements violents. Ils s’accommodent très bien de ce qu’ils critiquent formellement. Combien de bouffons stériles pour faire la leçon au peuple ? Combien, dans ce tas, acceptent l’effondrement vital et spirituel de notre moderne condition démocratique et tempérée, la profonde misère collective qu’elle produit ?

 

  • Les contempteurs  du peuple savent qu’il s’agit là de la dernière menace sérieuse. Il est en cela nécessaire pour eux de la déprimer, de faire la preuve des saloperies qu’elle charrie, de fouiller les poubelles et d’exhiber la bassesse pour dissuader toute hauteur. Les éboueurs, pince à linge sur le nez, sont au balcon du spectacle. Le désir de ne plus végéter ne fait pas sens pour eux. L’offre est chatoyante, ils en sont les maîtres. Le peuple, c’est leur public et le public, leur salaire. La réduction est simple mais les effets dévastateurs. Ils ne forcent personne à adhérer. Bienvenue au royaume des esprits neutres, tempérés, du scepticisme tranquille, de l’intranquillité sereine, du doute bon ton, de la démocratie sub specie aeternitatis. Le peuple, un concept trop violent pour ces âmes grises, un affect trop menaçant pour ces sensibilités de coton. La démocratie sans le peuple, autrement dit le pouvoir sans la part maudite.