PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR.

PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR.

  • Entre autres exemples de servilité journalistique, l’inénarrable « Jupiter ». Assertorique : « Macron perd sa stature jupitérienne ». Interrogative : « Est-ce la fin de la période jupitérienne ? » Critique : « Le président n’est-il pas en train de payer sa posture jupitérienne ? » La question de savoir quels sont les items et les portefeuilles de compétences à valider sur Parcours sup, la plateforme d’orientation des vies de demain, pour atteindre un tel degré de servilité intéressera sûrement les conseillers d’orientation psychologues ou les psychiatres des lieux de privation de liberté.

 

  • En direct de l’asile en continu, une chaîne d’information, autrement dit un programme d’abrutissement tautologique de masse inaccessible à toute critique (ce que vous voyez, c’est ce que vous devez voir). La lobo du soir ? Une émission spéciale remaniement. Le bandeau qui défile ne prête guère à confusion : PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. Une grappe de ventriloques bavasse. L’éditorialiste de Challenges, cheveux poivre du Brésil et sel de Guérande, raie sur le côté et dessous, lunettes à grosses montures en bois précieux y va de son mantra : « les français sont politiques ». L’imbécile dégoise hardi. A cette première thèse, une seconde en écho : « le remaniement c’est un détail ». Les dindes de l’info reprennent en chœur : « peut-être demain matin mais rien n’est certain ».

 

  • La capacité d’un esprit à supporter pareil supplice est inversement proportionnelle à sa santé mentale. La torture continue : « Il y a quand même eu une élection présidentielle il y a 16 mois ». Les laquais poudrés hochent la tête face caméra. Complicité glaireuse. Le bandeau déroulant continue de dérouler : PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. La présentatrice, qui ressemble étrangement à la marionnette Péguy du regretté Muppets show, en moins classe tout de même, anime la diarrhée translucide. Un dénommé Jeudi, aussi zoqué le mardi que le vendredi, constate : « on est dans l’anti macronisme primaire ». Un député La république en marche y va de sa pleurniche : « Ce que je demande c’est de l’humanité et de l’échange ». Nous barbotons entre la boîte de cul et l’activité gommette en maternelle sur fond de nullité multi couches.

 

  • Une formule revient : « les français pensent… », « les français veulent… », « les français sont… » La bande d’aliénés raffole de cette formule : « les français ». Des français aussi translucides que le filet colloïdal qui leur tient lieu de logos. Au bout d’une dizaine de minutes, je sens monter, dans mon intimité la plus affective, une violence diffuse, violence d’être contemporain de cette violence-là. Peut-on encore faire quelque chose de cette machine à broyer l’intelligence, de cette imbécilité qui se prend pour la fleur de farine de la lucidité ? Au fond, que faire de la violence ?

 

  • Ce décorum asilaire agrémenté du bandeau PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANEMENT CE SOIR est devenu une drogue dure pour des dizaines de milliers de « français » qui ne peuvent pas se payer de l’héroïne pour oublier leur misère quotidienne. Une drogue légale en somme, la liberté de l’actu, liberté de se détruire mentalement en acceptant de faire entrer dans sa tête les coulées verbales de Szafran, Jeudi et consort au rythme hystérique de Peggy news. Bref, une lobotomie nationale dont les effets ne seront mesurés par aucun institut de sondages.

 

  • PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR.

« L’homme est un drame de symboles. »

« L’homme est un drame de symboles. »

(Alfred Kubin)

  • La question n’est pas de savoir si l’écriture peut changer quelque chose au désastre mais de savoir si, à travers elle, nous pouvons, épisodiquement, y échapper. Gaston Bachelard, à propos de l’imagination de la qualité, écrit : « La plus grande lutte ne se fait pas contre les forces réelles, elle se fait contre les forces imaginées. L’homme est un drame de symboles. » (1) Mais que reste-t-il de la lutte quand l’imagination n’a plus la force d’imaginer ces forces contraires ?

 

  • Le désastre est-il réel ? Pour l’homme affecté par la fonction de l’irréel, la question n’a aucun sens. Le sentiment d’un appauvrissement, d’une raréfaction concommitante de la pensée et de la vie dans nos sociétés de pacotilles est irréductible à toute logique comptable issue de la quantité. « Il y a encore ça et puis ça ; telle production, telle exposition, telle offre de réenchantement », ainsi parlent les comptables du temps. L’offre quantitative hyper visible inhibe d’emblée l’imagination d’une qualité devenue fantomatique. Par principe, l’absence manque de visibilité sur les étals du consommable. Dans une dialectique rarement pensée, la lutte emboîte le pas et se fait exclusivement sur le terrain réaliste : des sous, du bio, du vrai, de la qualité, en grosses quantités s’il vous plait !

 

  • Progressivement, puisqu’il faut bien donner sa pièce au progrès, nous devenons incapables de vivre notre drame symbolique. De le vivre, de l’exprimer tant la vie profonde est solidaire de son expression. Englué dans un imaginaire de reproduction, une saturation ininterrompue d’images produites sans être créées, nous peinons à dynamiser cette fonction de l’irréel, la place accordée à l’absence. Notre drogue dure : la saturation. Nous remplissons notre esprit d’images qui s’annhilent les unes les autres. Des images sans qualité. La quantité de mémoire disponible s’impose alors comme un modèle et une nouvelle forme d’angoisse. La limite de l’esprit quantifiée en nombre de bits.

 

  • Pourquoi lutter en effet contre ces forces imaginées au terme d’un double effort – donner corps symboliquement à ces forces et les affronter – quand l’urgence est au militantisme de l’urgence, quand l’utopie se confond avec le végétarisme et la vie du tube à crottes ? L’adapation de l’esprit au monde a aujourd’hui un coût exorbitant, celui d’être incapable de se déprendre. Nous voilà pris dans une nasse mentale qui n’a rien de virtuelle. L’idée de Bachelard s’exténue. L’homme est en passe de devenir cet être qui ne peut plus symboliser son drame, qui ne le pourra plus, incapable, comme l’écrit Jacques Prévert, de « peindre les choses qui sont derrière lui », de voir, avec Alfred Kubin, de l’autre côté.

 

  • La saturation d’images mentales insignifiantes (l’adolescence de l’homme en est gavée) engage l’homme dans une nouvelle direction. Les forces imaginées dont parle Gaston Bachelard, parmi lesquelles je glisse mon imaginaire du désastre, sont bien plus que de vagues contenus psychiques qui s’accumuleraient dans les esprits chagrins d’une époque. La psychologisation de la critique en fait bien évidemment partie – comme si on pouvait extraire l’humeur de l’âme comme une tumeur du corps. La création de ces forces contraires, longtemps diaboliques et merveilleuses, avant de devenir fantastiques et intérieures, suppose une qualité imaginaire soutenue par une forme de conscience qui disparaîtra avec notre incapacité croissante de nous rapporter à des irréels. (2)

 

  • Il est évident que la pensée critique (celle qui lutte) et derrière elle une certaine idée de l’homme disparaîtront alors ensemble. C’est de cette lente disparition dont nous sommes les témoins. Non pas les témoins objectifs  – comme si nous devions accumuler quantité de preuves pour accroître notre crédibilité – mais « les consciences organiques ». (3) Nous sommes liés organiquement à un mode de sentir, de penser, une manière de nous émouvoir de l’irréel qui est en train de s’effacer. Un effacement par asphyxie dans un univers de saturation improprement nommé virtuel tant les effets de réel de cet écrasement mental sont terrifiants. Nous sentons cet effacement en nous, nous le combattons par l’écriture, cherchant à faire quelque chose de ce drame. L’activité critique, négative en soi, trouve ici un point d’enracinement pleinement affirmatif dans l’intimité de chacun. C’est peut-être ici aussi qu’elle peut nous toucher encore.

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(1) Gaston Bachelard, La Terre et les rêveries du repos, Librairie José Corti.

(2) Des élèves ou étudiants en fonction de l’optimisme du jour, pas plus tard qu’hier, ne comprennaient pas pourquoi on pouvait se poser la question : « L’opinion a-t-elle une valeur ? » Dans un raisonnement élémentaire et que nous aurions tort de prendre à la légère, ils contestaient le fait d’attribuer une valeur à quelque chose « qui n’existe pas vraiment ». Dans leur logique, attribuer de la valeur à un irréel n’a aucun sens. Autant la fonction de réel adaptative aux normes sociales est valorisée – elle s’impose même comme source de toute valorisation – autant la fonction de l’irééel devient, à proprement parler, inintelligible.

(3) Gaston Bachelard, op. cit.

La grenouille qui voulait fuir les bœufs

La grenouille qui voulait fuir les bœufs

(Gustave Doré, Entre ciel et terre, 1862)

« L’existence et le monde ne sont justifiables qu’en tant que phénomènes esthétiques. »

F. Nietzsche

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  • J’ai pourtant l’impression, sûrement illusoire, d’avoir pas mal barbouillé. Quoi peindre de plus ? Reste-t-il des zones de naufrage à restaurer, des crevasses à peinturlurer d’urgence ? Quelles « critiques » vais-je bien pouvoir tricoter encore ? Le vol improbable de ce batracien humanisé résume assez bien la situation. Que peut-il espérer, lui qui contemple le spectacle entre ciel et terre ? Poursuivre l’ascension ou chuter ? Se faire gober par la cigogne ou s’éclater au sol, piétiné par la foule euphorique ? Peut-on encore habiter le monde, comme le réclamait Giono, non pas en touriste mais en homme ? Non pas en démocrate, vieux beau bavard bêlant, mais en grenouille aérienne branlante ?

 

  • Elle me plait cette grenouille. Son regard étonnant suspendu dans les airs, son équilibre instable, sa fin imminente, tout en elle ravive ce que l’homme peut-être lorsqu’il refuse la pesanteur du temps. Suspendue à des nœuds de papillons, mal à l’aise dans sa posture, elle subit  la poussée de l’air, cherchant avec ses membres à sauver les apparences d’une dignité en délicatesse. Elle semble nager alors qu’elle flotte, elle semble voler alors qu’elle barbotte dans l’air. Elle peine à correspondre à sa nature. La question « que vois-tu ? » prend ici tout son sens. Une grenouille ou un homme ? Et en bas ? Des hommes ou des grenouilles ?

 

  • Qu’est-ce que la critique sans imaginaire ? Un tweet de trop, une chronique inutile, un débat sans objet, un pet de moustique disait Aristophane. Il suffit de parcourir le champ de la « critique » pour mesurer l’étendue du désastre. Une horizontalité grise (qui n’a pas sa critique blafarde de la société de consommation ?), une contestation braillarde de très grande surface, un horizon d’ennui. Communication en réseaux, rampante, notifications clonées, alertes tautologiques et actu de bagnats cognitifs. La critique du spectacle est un spectacle. Peut être le plus sordide de tous. Regardez-les en bas, ces techniciens de la critique, ces experts de la contestation, ces disputeurs de bouts de plateaux télé, ces champions du vacarme, philosophes, le titre est aujourd’hui de droit. Admirez-le coassement des grenouilles. Le premier sur l’identité perdue, le second sur l’école qui s’effondre, le troisième sur la démocratie qui va mal, le quatrième, anti-speciste (à tes souhaits) sur l’absence de différence entre l’homme et la grenouille.  Le cinquième sur la baisse du panier rentrée. Le quatrième est le plus honnête.

 

  • Fuyez ! Accrochez-vous au premier attelage, soufflez dans vos voiles, gonflez vos ailes. Prenez un peu de hauteur. N’oubliez pas forcément Hugo : « Comme on fait son rêve, on fait sa vie ». Comme on fait son dirigeable, on fuit la leur. Votre situation, entre ciel et terre, n’est pas des plus confortables, j’en conviens bien. Les déboires critiques d’une grenouille attachée par la patte valent mieux que mille tribunes et que cent mille micros. Fuyez la surabondance, le gavage, l’écholalie des ventriloques. Regardez-les en contrebas lancer leurs derniers cerfs-volants. Aucune crainte. Ils ne viendront pas vous chercher. Trop gras, trop lourds, trop faibles. Des bœufs qui coassent. La pesanteur du spectacle les colle au sol. Regardez la tête d’Alain Duhamel, la peau qui tombe sous ses yeux confirme mieux que la pomme le génie de Newton. Lui ou un autre, la loi universelle s’applique à tous. C’est ce qui fait sûrement le charme de ce tableau critique que je ne peux pas laisser en si bon chemin sous peine de retomber pesamment au sol avec les miens.

 

Déontologie du journalisme et critique du CAC 40 : les nouveaux veaux d’or médiatiques

Déontologie du journalisme et critique du CAC 40 : les nouveaux veaux d’or médiatiques

 

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(Grandville, Un autre monde, 1844)

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  • Une pétition circule, comme tout le reste d’ailleurs, pour la création d’un conseil de déontologie du journalisme. La belle affaire que voilà. Pendant de la désormais célèbre mais très comique « moralisation de la vie politique », « la déontologie du journalisme » devra garantir un « droit à l’information objective » selon la formule consacrée. Il va de soi que cette nouvelle instance – si elle voit le jour en France – ne s’appliquera essentiellement qu’aux médias de masse, ceux qui comptent réellement. Rassurez-vous, le droit inaliénable de penser  avec ses pieds, de piger dans un sabir de français et d’anglais les plus insignifiantes sornettes ou d’empoisser le champ d’improbables nuances consensuelles n’est pas l’objet du propos. A fortiori si vous faites tout cela dans des micro revues d’opinion. Mais entendez, chers citoyens, la grande plainte du mois, le dernier hululement critique des chevaliers blancs de la visibilité spectaculaire marchande : faiseurs de talk show, proxénètes médiatiques d’émissions peopolitiques, experts en décryptage de rien, tremblez, un conseil de déontologie veut vous surveiller pour promouvoir une information vraiment citoyenne et démocratique. Quel progrès, quelle vigilance, quel sursaut de lucidité !

 

  • D’anciens journalistes en mal de visibilité réclament aussi leur place au soleil du divertissement intellectuel. Ces laissés pour compte du CAC 40, ce grand Satan, cet anti-Dieu démocratique, cette nouvelle idole, ce dark veau d’or de la critique, ne saurait se contenter des pages confidentielles de revues minoritaires qui ont encore suffisamment de probité pour ne pas laisser la parole aux crétins utiles de l’information de masse. Au risque de surprendre les comateux, les professionnels de la non pensée massifiée et les déontologues du catch politique jouent au même jeu. L’intérêt que les seconds portent aux premiers confère une importance à la nullité du spectacle proposé quand les premiers assurent aux seconds une visibilité « critique ». Ironiquement, le « droit à l’information objective » réclamé aux promoteurs du spectacle par ceux qui se montrent sans rien produire de sérieux consolide des dispositifs à très haut coefficient d’aliénation mentale. Que seulement un tiers des sondés fassent confiance aux « médias d’information » selon un n plus unième carottage de masse publié par Reuters, la chose est plutôt rassurante. Car ce qu’oublient de nous dire les pipeauteurs professionnels du champ médiatique, c’est justement le degré de crétinerie avancée de ces fameux « médias d’information. » La défiance à l’égard de la débilisation de masse est la condition nécessaire de toute prise de conscience critique. Qu’un sondeur vienne me poser la questionnette  sur ma supposée confiance dans le nouveau Média non aligné sur la domination maléfique du grand Satan du CAC et je lui montrerais, en guise de réponse augmentée, comment la même médiocrité se retrouve ici ou là.

 

  • Restaurer la confiance, la formule fait florès, quand il s’agirait plutôt d’affiner la défiance sur cette chose qu’est « le média » en général et son imaginaire associé. Untel a des intérêts avec tel autre qui lui-même est en affaire avec un troisième : vous allez tout savoir sur les dessous des médias dans un nouveau média critique des médias etc. etc. Qu’avons-nous à faire de ces bruits de salons quand la santé mentale consiste à se situer ailleurs. Ceux qui vivent grassement de ces bruits  ont évidemment tout intérêt à augmenter la quantité de mousse médiatique en criant au scandale. Ainsi ce très bon client des médias de masse qui porte plainte contre les secrets de polichinelle d’un média de masse. La bouffonnerie est au moins rafraîchissante. C’est ainsi qu’apparaît une nouvelle classe parasitaire que je tiens pour encore plus nuisible que la première, un raffinement de la nuisance en somme.

 

  • N’attendez pas de cette classe parasitaire le moindre doute sur la valeur de son entreprise. La déontologie du journalisme, c’est bien ; le CAC 40, c’est mal. Discours des plus consensuels, nouvelle doxa des professionnels médiatiques. Avec l’intention toujours louable de sauver les masses des puissances de l’argent, ces nouveaux petits pères du peuple susurrent à l’oreille du flic qui est en nous : porte plainte, signe la pétition, fais un signalement  à la vigie du CSA. Bref, continue de regarder massivement des conneries mais reste vigilant et retweete la plainte. Nouveau dressage, un cran plus loin.

 

  • Cette  classe parasitaire aux mille casquettes (organismes bidons, veilles siglées, etc.) produit également du livre et des analyses en saturant le marché. Cette rébellion de confort vend autant qu’elle flatte. Services rendus. Sa fonction n’est pas de mettre en crise le pourrissement irréversible du champ médiatique mais de proposer « une nouvelle offre ». Cette fonction de régénération est assurée en politique par la fameuse « moralisation ». Son hypocrisie est de faire croire à une libération quand il s’agit le plus souvent de faire passer les plats aux anciens copains. Vous retrouverez ainsi dans ces nouveaux médias critiques des médias les anciens critiques médiatiques et autres divertisseurs professionnels. Comme chez Emmanuel Macron et son mouvement publicitaire « en marche », « la société civile », autrement dit la formule à la mode pour désigner les pékins qui retweetent  les figures de proue du parasitage plaintif, c’est le socle à gogos du grand renouveau. Socios ou marcheurs, à chacun de choisir son veau d’or.

 

Le (nouveau) Média blabla

Le (nouveau) Média blabla

  • Je le répète, au risque de la redondance (1), tout ce qui ne passe pas par un travail critique, au sens noble du mot, un travail de discernement intellectuel sans complaisance, est à jeter. Nous sommes ici dans l’ordre de la parodie qui s’ignore, de la mise en scène « pomo » (pour postmoderne), de la pride, toujours elle,  individualisée, bref de la désormais célèbre bouillie. Cette même bouillie qui a fait Macron cherche à le défaire dans une inefficience politique radicale. La bouillie est réversible, c’est un quasi axiome. Comme l’anneau de Möbius, la bouillie ne possède qu’une seule face. Les pomogressistes sont dans le coup (avec les marchistes) et œuvrent pour une société meilleure « de ouf ». « Un média progressiste c’est tout ce qu’on vient de dire, notre but, l’idée c’est de faire progresser le monde, jusqu’à peut-être le changer, carrément, carrément non, on est des ouf. » Qui prend encore au sérieux, jusqu’à les recopier avec soin, ces borborygmes pomos ? Qui a l’idée d’en faire une critique, de peser leur valeur politique quand il suffit d’en être pour être du bon côté ? Seuls les bricoleurs de la pensée sont encore capables d’une critique « première » pour reprendre la formule de Claude Lévi-Strauss dans La pensée sauvage.

 

  • Une critique sauvage ? Lisons ici Lévi-Strauss et comprenons finement notre situation intellectuelle inédite dont certains de nos prédécesseurs ont eu l’intuition – une situation plus familière aux sociétés premières étudiées par l’ethnologue qu’aux grandes constructions philosophiques de l’idéalisme allemand. Le bricolage, associé par Lévi-Strauss à « la réflexion mythique, peut atteindre, sur le plan intellectuel, des résultats brillants et imprévus. » (2) Le bricoleur critique, à la différence de l’ingénieur du concept qui ne cesse de hiérarchiser ce qui est digne d’être pensé et ce qui ne l’est pas, ne subordonne pas les objets de pensée les uns aux autres. Dans son sens ancien, rappelle Lévi-Strauss, le bricolage évoque « le sens incident : celui de la balle qui rebondit, du chien qui divague, du cheval qui s’écarte de la ligne droite pour éviter un obstacle. » Face à l’obstacle justement, le bricoleur s’arrange avec « les moyens du bord ». Contrairement au théoricien critique qui a déjà une structure intellectuelle toute faite dans laquelle il fait rentrer les éléments de savoir qu’il recueille, le bricoleur critique, toujours étonné par ce qu’il découvre au hasard de ses divagations,  enrichit son stock. Les signes ou matériaux  du bricolage intellectuel sont ses petits trésors dont il fait l’inventaire.

 

  • « Carrément, carrément non, on est des ouf » : signe d’autant plus intéressant pour le bricoleur critique qu’il se présente comme signe du progrès. Bien sûr, cet objet de pensée hétéroclite ne fera pas sens pour des « intellectuels sérieux » qui n’interrogent que des objets dignes d’être pensés. Jamais surpris par le donné, ils déploient une logique indépendante des contenus.  La production ininterrompue de signes, les flux d’information en continu, la mise en ligne instantanée de tous ces objets de pensée miniaturisés offrent au bricoleur critique un stock quasi illimité de « trésors d’idées » (3). La fin des grands récits dont parlait Jean-François Lyotard, le morcellement idéologique, l’émiettement des discours jusqu’au tweet nous placent sur une scène des discours quasi primitive. « Le monde libre », « Le Média », « changer le monde », « on est des ouf », autant de petits coquillages linguistiques intéressants avec lesquels le bricoleur intellectuel composera. Lui-même n’a aucun projet – ce qui supposerait, comme le remarque Lévi-Strauss dans La pensée sauvage, une harmonie théorique entre les matériaux et les fins. S’il fait avec les moyens du bord, c’est avant tout que les matériaux qu’il utilise pour élaborer sa critique sont précontraints. S’il constate que ceux qui critiquent la bouillie dans un « nouveau média » répandent la même bouillie que ceux qu’ils critiquent, il fera avec cette donnée de fait. Dans son univers brut et naïf, on ne peut faire qu’avec ce que l’on a.

 

  • La forme, les outils, les résultats de ses bricolages paraîtront étonnants aux ingénieurs rationalistes qui ont le plus grand mal à ouvrir les yeux sur les limites de leur monde. Ce qui fait du bricoleur critique un fin observateur de son milieu auquel il porte un vif intérêt. Combien de fois ai-je entendu, de la part de lecteurs bienveillants : pourquoi vous intéressez-vous à de tels objets ? votre pensée n’est-elle pas plus digne que cela ? ne vous rabaissez-vous pas à répondre ? etc. etc. Réactions typiques de la pensée ingénieur (sans laquelle on ne peut faire carrière à l’université, sans laquelle on ne peut parvenir) à laquelle j’oppose une critique sauvage, quasi mythique. Les résultats et les effets de cette critique n’en sont pas moins aussi « réels » et dérangeants que ceux des « sciences politiques ». Je vais même plus loin : cette critique est aujourd’hui la seule à faire encore quelques effets. Elle relève de modes d’observation que nous avons en partie perdus. Nous redécouvrons ainsi, derrière ces bricolages intellectuels, ces monstrations, le fond, le « substrat de notre civilisation. » (4) Ce que nous appelons « progrès » est une monnaie de singes qu’une « science du concret » renverra à son irréalité. En face de cette vidéo promotionnelle, de ces débris médiatiques qui se prétendent « nouveaux », je me vis comme un sauvage : je les ramasse, les observe et je cherche à en faire quelque chose.

 

  • Chaque débris médiatique, chaque stock disponible, chaque opérateur peut servir à condition qu’il reste dans un état intermédiaire, indécidable. Est-ce simplement une image, une « petite vidéo » insignifiante ou une idée, un concept ? Plutôt un signe que je ramasse, un être concret, particulier, mais qui renvoie à autre chose. Par exemple à cette question plus intellectuelle : que pouvons-nous faire de ça ? Pouvons-nous en faire quelque chose ? Au moyen de quel bricolage ? Le signe est limité, ce qui dérange les ingénieurs des sciences politiques qui préfèrent, pour leur confort et leur carrière, manipuler des théories abstraites et hors sol. Mais il est déjà trop abstrait (comme ce texte d’ailleurs) pour ceux qui consomment des images et des « petites vidéos » sans réfléchir à ce qu’ils font. Le bricoleur sauvage se tient justement à mi-chemin, ce qui rend la compréhension de son travail délicate pour les idiots et les ingénieurs. Il recueille ce qui est partout disponible mais autrement. Ce que fait justement la pensée sauvage, penser autrement.

 

  • Certains aujourd’hui se plaignent qu’il n’y a plus de pensée dans les médias. Celle-ci serait « prise en otage » par « les médias dominants ». Comme s’il existait quelque part un stock de pensée empêché par une force obscure, comme si la pensée existait comme une nature, comme si le moyen (Le Média) allait libérer la pensée. A cette pensée magique justement, j’en oppose une autre. La tribu du Média blabla n’aura pas simplement à composer avec « des médias dominants », ces adversaires taillés sur mesure, ces Golem utiles de la critique politique de salon. Non, elle aura affaire à une critique sauvage, à des braconniers, un peu sorciers, capables de bricoler au moyen de leurs miettes de jolis tableaux. Ceux-là sont sont-ils de gauche, de droite, du média, du « système » ? Difficile à dire. Ils montent des décors à la Méliès, une architecture fantastique afin d’honorer les dieux du vide.

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(1) Certains sous-estiment encore ma constance métronomique.

(2) Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage.

(3) Formule reprise par Lévi-Strauss de Marcel Mauss à propos de la magie.

(4) C. Lévis-Strauss, La pensée sauvage.

Souchiens or not souchiens

Souchiens or not souchiens

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  • Par quel étrange sortilège la mélanine finit-elle par enraciner les hommes, jusqu’à les enchaîner  ? L’épiderme fait office de racine quand les racines, justement, disparaissent. Une « culture » hors-sol (« Johnny, c’est la culture française », « Johnny, un héros national », « on a tous en nous quelque chose de Johnny ») se mesure à l’incapacité qu’elle a de tisser des liens plus profonds, de créer des identifications durables, d’unir les hommes par autre chose que d’imbéciles slogans (aujourd’hui de préférence en anglais). N’en déplaise aux crétins qui tirent de bons bénéfices en léchant la surface, la société du spectacle dont Johnny est un parangon ne relie les hommes qu’en surface. C’est ce qu’à voulu dire Alain Finkielkraut dans une grande confusion lexicale (« petit peuple blanc », « souchien ») et une ironie somme toute assez fumeuse.

 

  • La société du spectacle intégral propose à la consommation des signes d’identification : ma jeunesse, mon enfance, ma nostalgie, ma musique, ma Harley, mes années Johnny. C’est ce qu’on appelle, dans le jargon, des parts de marché. Un exemple parmi d’autres : lors de la descente des Champs-Elysées, seuls les bikers passés par des concessionnaires Harley Davidson avaient le droit de défiler en rangs serrés. Les amis du brélon – dont je suis – n’étaient pas conviés à la grande parade. Non pas hommage national donc mais pride vrombissante de l’homme blanc, Alain Finkielkraut a raison, n’en déplaise aux aboyeurs de peu. La référence au « souchien » est certes idiote (l’usage de ce terme imbécile fut popularisé par une cruche dont l’existence médiatique est proportionnelle aux aboiements qu’elle produit). Derrière, le constat est juste mais largement inaudible pour tous ceux qui se gavent sur le dos plat du marché : la société du spectacle intégral ne peut produire que des pride de particularismes, des marches pour la fierté qui segmentent plus qu’elles ne rassemblent. Aucun mouvement d’unification nationale ne peut sortir de ce morcellement dérisoire. Seule la culture (encore faut-il s’entendre sur le sens à donner à ce mot, je m’y attacherai) le peut et la société du spectacle intégral est profondément inculte.

 

  • Cette inculture-là blesse Alain Finkielkraut autant qu’elle me blesse, autant qu’elle blesse tous ceux qui n’ont pas en eux « quelque chose de Johnny » pour reprendre la formule imbécile de notre caméléon président, capable de tout simuler afin d’être, à tout moment, dans le sens de la marche. Entendre sur les ondes une député « en marche » justement, dont la conscience critique et politique avoisine celle du bigorneau, comparer Johnny et Victor Hugo est extrêmement pénible. Alain Finkielkraut prend cette peine au sérieux. Affecté, il cherche à en faire quelque chose, au risque du cafouillage. Ce que l’on nous vend comme « un grand moment de communion nationale » est un leurre, un de plus dans la grande bouillie spectaculaire marchande. La population qui assistait à la dernière parade de Johnny n’est pas représentative de la population française. C’est un fait. Le délire commence quand on travestit le fait pour en faire une valeur nationale. Johnny est un « héros national » (Emmanuel Macron) à la seule condition de changer le sens des mots. Jean Cavaillès et Georges Politzer étaient des héros de la France, certainement pas Johnny.

 

  • Ceux qui changent le sens des mots, qui déforment la réalité pour se réchauffer en meutes du bon côté du Bien devront désormais compter avec des hommes et des femmes qui refusent de laisser au spectacle intégral l’écriture de l’histoire. Alain Finkielkraut est trop masochiste dans sa critique (comment peut-il utiliser le terme « souchien », fusse de manière ironique, sans savoir ce qu’il allait récolter) pour être réellement audible. Après lui, d’autres viendront. Ils parleront clairement, ne se prendront pas les pantoufles dans les chausse-trappes des petits pieds. A la différence de Finkielkraut, ils fédéreront non sur le buzz mais sur l’idée. Il seront de ce fait autrement plus menaçant pour les kapos du spectacle. Cette opposition sera fatale. Il est un degré d’absurdité où le néant de nos démocraties marchandes se cannibalise. Nous sommes arrivés à ce point, avec ou sans Alain Finkielkraut, souchiens or not souchiens.

Deux heures et c’est très bien.

Deux heures et c’est très bien.

« J’ai fait ça en deux heures… on est pas de…, nous sommes des intermédiaires, Monsieur Pivot, il n’y a personne, personne n’existe. Moi je suis comme ça parce que, allez savoir, moi je ne suis qu’un chiffre, je me suis mis au piano et j’ai joué, j’ai rien à dire de plus. »

Léo Ferré,  4 juillet 1980, « Apostrophes ».

  • Les bons hommes du mauvais sérieux auront un peu de mal à comprendre qu’au fond, je m’en fous. Et je ne suis pas le seul, c’est plutôt bien. Je ne cherche pas l’approbation, les louanges ou la reconnaissance. De qui d’ailleurs ? De mes amis ? Nous sommes ailleurs. Ferré a raison, une raison isolée, un peu bête : nous sommes des intermédiaires. Critiquer le président c’est bien joli. Mais pourquoi ? Qu’est-ce qui se joue ? Pourquoi lui ? Je parle d’une blessure, d’une agression contre l’homme, son esprit, sa finesse. Une forme de bêtise à montrer pour taper dedans avec le pieds, loin. Il s’agit certainement de défendre quelque chose, mais quoi ? L’esprit ? Un fétiche. La politique ? Une idée vague. Non, une opposition passe, un non, une colère et puis plus rien. C’est fait. Peut-être chercher à mettre le petit ver, le bon, dans la tête du lecteur. Lui dire à l’oreille, « tu vois, on peut écrire ça aussi, on peut le penser et ça fait chier les cons, et c’est très bien. » Quand il y a partout des impasses, des coins sombres, des charognes pour vous répéter cent fois que vos idées mènent à la guerre, à la mort, il ne faut surtout pas traîner, ne pas s’attacher, filer vite, laisser l’affaire, la donner à d’autres.

 

  • Il est important ce « et c’est très bien », il sauve tout, il rachète le temps et l’amour, la critique et tout le reste. Aucun désespoir, une affirmation. On ne critique pas par vengeance, on ne s’oppose pas par ressentiment. Faire quelque chose d’une blessure, la laisser passer avec un petit filtre, poème, musique, concept, un dessin, un geste. C’est une forme de fidélité. J’aime bien me demander ce que les morts pensent des vivants. On réalise alors que les vivants sont souvent morts et l’inverse. Que les morts dansent sur le mont chauve quand les autres se traînent avec Macron ou un autre sans rien comprendre à ce qui leur arrive. C’est un sacré truc de comprendre ça.

 

  • Le drame d’une certaine critique (de gauche ? je ne sais pas), c’est qu’elle y croit. Elle se motive, elle se rassemble, elle fait des tas. Elle ne peut plus entendre que « personne n’existe » et qu’au fond « c’est très bien ». Elle s’accroche au progrès jusqu’à en perdre l’esprit. Elle veut concurrencer les cons sur leur propre terrain, celui de la quantité, en faisant du chiffre alors qu’il faudrait mettre plein de petits vers dans leur esprit, des bons vers de qualité qui y creuseraient des galeries sans marchandises. Elle ne veut plus entendre parler de la mort, du temps, elle cherche ses raisons dans l’économie, l’argent, la merde. Si elle ne parvient pas à traduire directement l’idée en action, le non en proposition, le négatif en projet, elle n’en veut pas. Elle est utilitariste au milieu des utilitaires. Elle redouble le monde au lieu de le creuser.

 

  • Là dessus, nous avons perdu. C’est la grande défaite des mots et des vers. Qui n’est pas pour ? C’est mal de ne pas être pour, c’est mal de ne pas dire c’est mal, c’est très mal de dire du mal de ceux qui disent du bien. Alors on finit tous par dire la même chose, à écrire comme des savates ce que tout le monde écrit partout et on s’emmerde sans le savoir et on ne sait même plus à la fin qu’on s’emmerde. Au fond, incapable d’être contre, on ne sait plus trop qui l’on est. On devrait tout pouvoir faire en deux heures, écrire un texte, balancer une idée, une musique, aimer. Deux heures c’est très bien, c’est le bon rythme. En deux heures, on peut même se relire, rayer deux trois sottises sorties trop vite. En deux heures, on peut connaître tous les états de l’âme, partir de l’intuition pour en faire quelque chose « qui s’en va faire sa nuit ».

Alexis Lacroix, baleineau sorti de la « matrice macronienne »

Alexis Lacroix, baleineau sorti de la « matrice macronienne »

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« Il faut être un peu entomologiste avec les intellectuels. »

Alexis lacroix

Avis critique, France culture, 26 novembre 2017

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  • Tout avis critique est bon à prendre ; une belle idée que cette émission. En cela, je remercie, avant de faire le travail critique de la critique, Alexis Lacroix. On ne peut pas d’un côté s’attrister de la disparition programmée du polemos dans la bouillie en marche et de l’autre ne pas louer les mérites, quels que soient les moyens des impétrants, de ceux qui s’y collent. Alexis Lacroix n’a pas aimé mon Néant. Cela tombe plutôt bien, je n’aime pas le sien. Avec Alexis Lacroix plus question d’être « en même temps ». Les breloques du « macronisme » censées mesurer la profondeur de la « matrice macronienne » resteront ici au vestiaire. Nous voilà adversaires, un noble mot. Est-ce à dire que je nourris vis-à-vis de notre homme une animosité de fond, un coupable ressentiment comme aiment l’écrire, un œil sur la pige du voisin, ceux qui ont renoncé à penser au profit d’un nietzschéisme pour les nuls ? Non, l’individu m’indiffère à hauteur de l’intérêt que je porte à sa critique de l’heure. L’opposition dont il va être question est en cela politique. Encore un noble mot, hélas bousillé par les communicants sans dimension aujourd’hui au pouvoir. Bien sûr, d’aucuns ont intérêt à dire que tout cela est violent, pamphlétaire ou vain. Je les fais, une fois encore, moutons et ânes. En l’occurrence, je ne m’adresse pas à eux. Historiquement, ces moutons et ces ânes ont tendance à suivre comme un seul troupeau le berger de saison. La marche des moutons passionne quand il s’agit de mesurer la distance qui les sépare de l’abîme.

 

  • L’enjeu est de taille. Il est question, dixit Alexis Lacroix, « d’attraper cette Moby Dick politique qu’est Emmanuel Macron. » Il est des métaphores plus pénibles aux oreilles que celle-ci. Côté imaginaire, je préfère en effet cette figure du surhomme qu’est Achab, conscience face à l’abîme, que le gros mammifère qu’il combat. Ce sera donc Achab, je prends. Mais qui sera Alexis Lacroix ? Un baleineau tout droit sorti de la « matrice Macron » ? L’hypothèse me séduit, je la conserve avant de la mettre en boîte. Il faut dire qu’à la différence de Pierre-André Taguieff, je n’ai pas eu droit au vilain oxymore :  « passionnément modéré ». Imagine-t-on Achab traquer sa baleine dans le petit bain de la piscine municipale. Le decorum importe, de la passion, des vagues, des embruns, tout ce qui manque aux vieux jeunes de la « matrice macronienne ». C’est d’ailleurs ici que tout commence et, nous le verrons plus loin, que tout s’achève.

« J’aimerais citer comme exemple d’une mauvaise foi philosophique la page qui est consacrée à Bernat par cette amitié particulière. Très bizarrement, il fait un reproche qui m’a paru spécialement déplacé, peut-être même à la limite de l’imbécilité. Il dit en gros Macron s’est comporté des l’âge de 23 ans comme une sorte de vieux avant l’âge qui cherchait le compagnonnage d’un grand aîné puisque Ricoeur atteignait presque les 80 printemps à ce moment-là. Mais comme c’est bête, dans la culture par définition on va se chercher disait Hannah Arendt des compagnons et parmi ses compagnons il y a des gens qui sont de l’âge de nos pères, c’est comme ça que ça marche, la philosophie s’est toujours écrite en référence à des œuvres d’aînés et parfois d’aînés qui sont morts donc le fait que Ricoeur est adopté le jeune Macron ne dit rien contre l’homme politique qu’il est ensuite devenu, cela dit qu’il y a certainement à son actif la tentative de matricer son engagement politique. Après on peut critiquer cette engagement politique mais il faut reconnaître qu’il y avait dans sa démarche de jeune homme allant sans doute sonner à la sonnette de Paul Ricoeur quelque chose qui était absolument authentique.

– C’est une défense pro domo d’Alexis Lacroix qui a fait exactement la même chose avec Alain Finkielkraut.

– Vous révélez des choses intimes, vous n’avez pas le droit (sourire). »

  • « On donne le sérail à l’eunuque ». Cette magnifique formule de Nietzsche vous la trouverez dans La seconde considération inactuelle. Oubliez le pénis, conservez l’impuissance ; écartez le sexuel, retenez la soumission. Celui qui à vingt an brûle d’un authentique  feu philosophique, celui qui parcourt la pensée le doute au cœur, celui qui veut défier les plus grands au risque de se consumer en nuits blanches face à leurs textes, celui-là n’a que faire des vieux mandarins de 87 ans – l’âge exact de Paul Ricoeur quand Emmanuel Macron en avait 23 et lui tenait la chandelle dans ses belles soirées de transmission philosophique. Je me souviens de Michel Haar traversant la cour de la Sorbonne. Il était atteint de la maladie de Parkinson. La petite troupe d’étudiants qui le suivait partout me faisait horreur. En philosophie, l’esprit des grands aînés souffle dans leurs textes, leurs idées suffisent. Si tant est que Paul Ricoeur soit un grand éducateur au sens nietzschéen, un de ceux qui intensifient le sentiment de votre propre vie, tout était déjà dans son œuvre. Il suffisait de le lire et non de le toucher. Justement, j’ai trop lu Nietzsche pour me laisser bercer par cette fable de transmission et de pères. Les épigones sont souvent les plus stériles. Ils pompent du dehors, avec leurs yeux de biches et leur fausse trompe, une énergie spirituelle, une force vitale qu’ils n’auront jamais eux-mêmes. S’ils ont tant besoin du contact direct avec le maître, c’est qu’ils connaissent déjà l’étendue de leur stérilité. C’est cela leur secrète vengeance, celle qui fera d’eux, plus tard, des hommes de pouvoir. A l’époque, pour savoir qui finirait bien placé à l’université, qui errerait dans le labyrinthe des idées, qui enfin passerait à autre chose, il suffisait de mesurer la proximité des étudiants avec les vieux mandarins. Le critère est implacable. Emmanuel Macron fait partie de la race des stériles. Une telle sentence, je le sais, vous propulse aussitôt, avec le dingo de Sils-Maria, sur la plus mauvaise case du jeu des oies qui font double six. Ce n’est pas un reproche que j’adresse à Emmanuel Macron mais un constat : Emmanuel Macron n’a toujours été qu’un courtisan. Devenu prince, il est de bonne guerre que l’esprit des courtisans soigne son aura de philosophe en politique.

 

  • Mais laissons de côté cette histoire de fin de vie et de jeunes suiveurs arrivistes pour nous pencher sur le cœur de la critique, la partie certainement la plus substantielle du discours d’Alexis Lacroix. Il est nécessaire de la reproduire in extenso pour mesurer finement la logique à l’œuvre. Alexis Lacroix repère « le cœur du Bernat » – ce qui, je dois l’avouer, m’a ému. La relation ami-ennemi sûrement. C’est assez juste et plutôt fin. La référence à Karl Schmitt est d’ailleurs très habile. Derrière le juriste, c’est l’ombre portée du nazisme qui plane, l’ombre de la violence quand la guerre des dieux se paye en millions de cadavres d’un Etat inflexible qui a tranché la relation ami-ennemi en projetant l’ennemi vaincu dans les charniers de l’histoire. Alexis Lacroix aurait pu parler de Karl Kraus dont je me sens autrement plus proche que de la Théologie politique de Karl Schmitt. Moins utile, plus encombrant pour la démonstration qu’il entend mener. Toute la stratégie – que je décortique dans Le néant et le politique –  consiste à extrémiser tout discours qui ferait naître de la conflictualité dans la cité et derrière elle des conflits de valeur. En ce sens, Alexis Lacroix nous fournit ici une sorte de canevas intellectuel en situation. Il nous montre comment, de glissements en raccourcis, partant d’une idée plutôt habile, nous aboutissons invariablement « au rouge-brun ». Il se trouve que je ne plaque rien sur Emmanuel Macron, je le lis, je l’écoute, je l’observe. Ce que je vois, c’est bien un ennemi politique (Alexis Lacroix a raison sur ce point), non pas pour être d’un bord et lui de l’autre (à le lire, il n’est d’ailleurs d’aucun bord), mais au sens où il est l’ennemi du politique et par conséquent de l’activité philosophique que je défends. A la différence des marchants de culture philosophique, ces néo-sophistes capables de citer Epicure au MEDEF ou Thoreau en s’engraissant la panse et en pissant de la copie hédoniste, je conçois l’activité philosophique comme une activité politique au sens strict (1). La réalité du soi-disant « macronisme » n’est ni mouvante, ni difficile à penser. Elle est au contraire tristement évidente. Dans une situation de délabrement avancé des forces spirituelles d’opposition au principe de libéralité suffisante, quand la soumission aux manies du temps assure une promotion mondaine recherchée par tous, il est somme toute logique de voir apparaître des dirigeants qui tirent de ce confusionnisme ambiant un programme politique. Le « en même temps » (aujourd’hui titre d’une émission de blabla « politique » sur BFMTV, tout se tient) d’Emmanuel Macron est un « il n’y a rien d’autre » et sa prétendue pensée dialectique le cache misère de ceux qui ont tout intérêt à ce qu’il n’y ait plus de renversement dialectique du tout. Résumons avant de laisser place à la lecture du texte : apologue et nostalgique d’une défunte conflictualité, je théoriserais, dans l’orbite plus que problématique de Karl Schmitt, le retour de la relation ami-ennemi faisant ainsi une sorte de soudure entre le brun et le rouge. Je propose une autre version de la même situation : faisant état d’une conflictualité bien réelle et partagée face à la bouillie mondialiste, je cherche à comprendre les ressorts imbéciles qui font de toute critique de l’Europe telle qu’elle est et du libéralisme tel qu’il ne fait plus question l’antichambre, forcément schmittienne, des pires saloperies de l’histoire récente. Avant de lire l’intervention retranscrite d’Alexis Lacroix, mon texte, page 136 : « La stratégie du principe de libéralité suffisante consiste par conséquent à isoler silencieusement les critiques internes à son ordre, à ne pas leur donner droit, pour mieux dénoncer ensuite leur caricature. Stratégie redoutable qui ne peut conduire, à terme, qu’à l’avènement d’un parti unique, le parti présidentiel, face à des marges toujours plus violentes et caricaturales, le tout sous couvert de sauver la démocratie en danger. » Illustration :

« Au cœur du Bernat, il y a naturellement une sorte d’apologie, et peut-être aussi de nostalgie, de la conflictualité défunte que pouvait représenter à sa manière l’existence d’un parti très fort, au cœur de la vie politique française jusqu’à la fin des années 70 qui était le parti communiste français et je pense, à le lire, qu’il y a chez Bernat une thèse qui peut plaire à une partie de la droite la plus dure aujourd’hui, celle qui se reconstruit disons à l’interface de Monsieur Wauquiez et d’une partie du front national car il partage l’un et l’autre, je veux dire l’auteur et cette droite là, le même postulat néo-schmittien selon lequel l’essence de la politique, comme le disait Karl Schmitt dans le Nomos de la terre, c’est la relation amis ennemis. Mais c’est justement en plaquant cette relation-là sur la réalité mouvante et difficile du macronisme qu’on y comprend plus rien. Car il y a chez Macron je crois, en tout cas c’est les bribes de son enseignement philosophique des années 80 et 90, plutôt 90, il y a le désir justement de dépasser l’écueil de cette conception schmittienne du politique qui a été, il faut le rappeler, le berceau des totalitarismes du vingtième siècle. Tous les totalitarismes du XXeme siècle, même sur leur forme amodiée ou modérée, le fascisme italien, le pétainisme en France, se fondent sur une conception schmittienne du politique, le politique c’est la décision qui rompt le consensus et tant pis si au passage on casse des œufs, c’est-à-dire si on tue des hommes.  Voilà effectivement le fond de la conception schmittienne et je suis étonné d’entendre quelqu’un comme Bernat qui, a priori, se situe plutôt du côté d’une gauche radicale, reprendre à son compte cette conception là pour détruire le macronisme. Qu’est-ce que cela nous dit ? Cela nous dit effectivement qu’il y a dans le macronisme une tentative de revectoriser la vie politique, c’est-à-dire de dépasser le droite gauche en lui substituant progressiste-conservateur, sur ça je pense qu’il est éminemment criticable, mais en même temps il a aussi à l’esprit (et oui je m’y mets moi-aussi) le fait qu’aujourd’hui il y a aussi bien à l’extême gauche du spectre politique du côté d’un certain mélenchonisme que du côté de la droite la plus dure, le retour d’une conception schmittienne de la politique qui est à la fois culturellement anti-libérale et politiquement anti-européenne et c’est effectivement contre cette culture là, contre cette alliance rouge-brune nouvelle qu’il a positionné, contre ces complicités, ces œillades qui vont de la droite de la droite au parti de Jean-Luc Mélenchon qu’il a essayé de reformater sa doctrine, peut-être pour le meilleur et peut-être parfois pour le pire. »

  • Ne nous laissons pas impressionner par la chute, purement rhétorique, à l’occasion de laquelle le baleineau se tortille: « pour le meilleur et parfois pour le pire ». Un « pire » auquel personne ne croit après une pareille tirade. Ce qui est par contre très inquiétant, ce qui justifie l’attaque que j’ai porté contre cet « avènement Macron », c’est de voir la critique du n’importe quoi (ici rebaptisé « néant »), du confusionnisme intellectuel le plus évident, de la plus délirante mystique (« la politique, c’est magique » ; « la politique, c’est mystique » – Emmanuel Macron) érigée en garde fou démocratique contre les dangers « rouge-brun » d’une critique qui n’a pas le bon de goût d’être, pour le plus grand bonheur des communicants, « passionnément modérée ».

« Là où je maintiens mon différent avec Bernat, c’est que Bernat veut à tout pris faire rentrer la baleine Macron, le Moby Dick macronien dans le filet de sa propre grille interprétative, alors c’est vrai qu’on est avec des auteurs séduisants, Baudrillard, Agamben, tout ça, il veut absolument faire ployer la baleine Macron dans les filets ou sous les harpons de sa grille explicative et je crois très sincèrement que la baleine s’échappe, que la baleine s’esquive, qu’elle échappe à son Achab, c’est le drame de ce livre qui est une belle réflexion mais à mon avis complètement hors sol. »

  • Il est bien possible, cher ennemi de la « matrice macronienne », que la baleine s’échappe. Pour une raison simple : la baleine n’était finalement qu’une toute petite anguille, aussi visqueuse à saisir que le beurre fondu de complaisance qui lui a fait et lui fera demain office de tapis rouge. Le drame de ce livre, si drame il y a (il me semble qu’à ce sujet il est bon de mesurer le limites du langage), c’est qu’il pose un problème politique devenu quasiment insoluble : peut-on encore attraper, avec les filets d’une certaine probité, des êtres protéiformes, des baleines-anguilles, des caméléons-Moby Dick et des baleineaux suiveurs. Comme ceux qui s’accrochent encore à quelques empans de raison (au discours « hors-sol » pour ceux qui ne le voient plus depuis belle lurette), j’ai des doutes. Mais il se trouve que j’aime la chasse. La figure d’Achab (je remercie d’ailleurs Alexis Lacroix pour cette valorisante trouvaille) me plaît, passionnément. Pour autant, je comprends que certains, par peur de se mouiller, préfèrent enfiler des vecteurs et des matrices au sec dans les cadavres intellectuels qu’ils empaillent avec modération.

…….

(1) Socrate, je l’ai déjà écrit, n’est pas mort de faire de la philosophie ou de la politique, mais de faire de la politique en philosophe. Non pas des cours de philosophie politique mais des interventions philosophiques dans la cité, in situ, des interventions aux finalités éminemment politiques. Corruption de la jeunesse, n’oublions pas l’acte d’accusation.

 

le love de l’humanité mondiale

Le love de l’humanité mondiale

 

Humanity should be our race. Love should be our religion.

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  • Le racialisme du love épouse à la perfection le marché mondial de la consommation indifférenciée. Un jugement de valeur ? Le racialisme du love vous en dispense pour le bien de l’humanité. Regardez ces enfants. N’avez-vous pas honte de vous dresser les uns contre les autres ? Une religion : le love. Une seule race : l’humanité. Une civilisation : la mondiale. Cela donne bien sûr, en mettant tout cela bout à bout : le love de l’humanité mondiale. La solution était pourtant simple, à portée d’une main d’enfant. Open your mind, voyez plus grand et remplissez vos couches.

 

  • Ces mises en scène régressives, destinées à un public abruti de bons sentiments, de gif de chatons et de câlins virtuels, ne sont pas faites pour être pensées. Qu’est-ce qui d’ailleurs aujourd’hui est mondialement produit pour être pensé ? L’attaque ultime sera portée contre nos capacités à élaborer, à partir d’un jugement critique et raisonné, des représentations symboliques qui nous mettent à distance de la fusion avec le placenta originel, la glaire organique initiale, la matrice dont on sort par le logos. L’enfant est le terminus ad quem et ad quo du love de l’humanité mondiale. Incapable de juger, il est le consommateur parfait, le non sujet politique par excellence, l’être de la désymbolisation consommée. C’est pour cela qu’il triomphe.

 

  • Les conséquences de cette monstrueuse régression anthropologique, d’autant plus implacables qu’elles ne peuvent plus être pensées, réduiront l’homme au statut  d’éternel passif. Comme l’enfant en bas âge qui ne comprend pas ce qui lui arrive, il pleurera souvent, fera des colères parfois, s’attendrira devant des gif de chats. Cette substance affectable, connectée des oreilles à l’anus, fera du love comme elle chiera dans ses couches virtuelles. Plus de religion, plus de politique, plus d’athéisme, plus de conflits de valeurs mais une religion unique, le love, saccagée aléatoirement par le terrorisme, son envers, cette abomination planétaire que tout le monde se devra de combattre mais sans savoir comment faire, sans quitter le love.

 

  • Moins il y aura d’hommes et de femmes pris de nausée anthropologique en face du love de l’humanité mondiale, plus il y aura de désarmés en face de ce napalm, moins nous aurons de chance d’échapper au collapse final, celui qui nous invaginera à rebours, faisant de chaque homme le fœtus qu’il a été. Ceux qui ne veulent plus être des sujets politiques, c’est-à-dire des sujets conflictuels, écrasent en nombre les nauséeux. Ils repandent leurs petits cœurs partout, avec ou sans voile, avec ou sans religion, la couche pleine de merde bonne et gentille, tous en train de converger vers le marché planétaire de la bouillasse du love. Il va de soi que ce sirop tendra vers le plus petit degré d’énergie, le néant de différence de potentielle, le niveau zéro de la substance excitable écrivait Freud dans Au-delà du principe de plaisir : la mort civilisationnelle pour tous.

 

Epreuve de philosophie du samedi matin – Jean-Jacques Rousseau ou Paul Ricoeur

Epreuve de philosophie du samedi matin – Jean-Jacques Rousseau ou Paul Ricoeur

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« Toujours le souverain tend à escroquer la souveraineté ; c’est le mal politique essentiel. Aucun Etat n’existe sans un gouvernement, une administration, une police ; aussi ce phénomène de l’aliénation politique traverse-t-il tout les régimes, à travers toutes les formes constitutionnelles ; c’est la société politique qui comporte cette contradiction externe entre une sphère idéale des rapports de droit et une sphère réelle des rapports communautaires, – et cette contradiction interne entre la souveraineté et le souverain, entre la constitution et le pouvoir, à la limite la police. Nous rêvons d’un Etat où serait résolue la contradiction radicale qui existe entre l’universalité visée par l’Etat et la particularité et l’arbitraire qui l’affecte en réalité ; le mal, c’est que ce rêve est hors d’atteinte. »

Paul Ricoeur, Histoire et Vérité, Ed. Seuil, coll. Esprit, 1987, p.273.

………

  • Alors que les élèves sont en train de plancher sur ce texte (la fameuse épreuve du samedi matin entre effluves de café et bâillements collectifs), je m’y colle aussi. Après tout, peut-on exiger des autres ce que l’on est incapable se s’imposer à soi-même ? Mais c’est un autre sujet… Un texte de Paul Ricoeur, donc, extrait d’Histoire et Vérité agrémenté (au choix) d’un sujet de dissertation : La politique peut-elle disparaître ? Je rappelle en passant que nous avons en France (pour combien de temps encore ?) la possibilité de faire cogiter de jeunes esprits sur des questions essentielles  pour la vie de la Cité – et pas du CAC 40 ou du Medef, autant d’intérêts particuliers, de brigues aurait écrit Jean-Jacques Rousseau. Il va de soi que ma lecture du texte ne saurait faire office de « corrigé ». La lecture critique n’est pas un effort de réconciliation entre une essence (celle du texte) et une interprétation (la mienne). Ce n’est pas Paul Ricoeur qui me contredira sur ce point, encore moins Brice Couturier et son Macron philosophe (je reste disposé, il va de soi, à confronter mes vues aux siennes sur le sujet si le courage lui en dit).

 

  • La première phrase du texte est essentielle : « Toujours le souverain tend à escroquer la souveraineté. » Commencer par une fausse évidence n’est jamais très bon. La souveraineté ne serait-elle pas souveraine ? Etrange non ? Jean-Jacques Rousseau, dans Du contrat social (1762), nous avait pourtant mis en garde : si l’on veut rendre la République légitime, se donner un corps politique qui ne soit plus sujet du Prince, force est de distinguer le souverain et le monarque, le souverain et le roi, le souverain et les représentants de l’Etat. Le souverain c’est le peuple, ni plus, ni moins. Toujours le monarque tend à escroquer la souveraineté, je veux bien. Toujours le roitelet tend à escroquer la souveraineté passe encore. Toujours le patron du CAC 40 tend à escroquer la souveraineté, la chose est certaine. Par contre, que le peuple souverain tende à s’escroquer lui-même me laisse perplexe. A fortiori quand cette escroquerie est présentée par le philosophe Paul Ricoeur comme « le mal essentiel. » Mon interprétation prend d’emblée ses quartiers : le mal essentiel d’une République qui prétend fonder sa souveraineté sur le peuple et non sur le fait du Prince, c’est de croire qu’il existe encore des souverains. Il va de soi que si l’on accepte la distinction entre « souverain » et « souveraineté », distinction que ruine Jean-Jacques Rousseau dans Du contrat social, la contradiction est insurmontable et le « mal politique » irréductible.

 

  • La contradiction interne entre le « souverain » et la « souveraineté », Paul Ricoeur la retrouve (on retrouve souvent ce que l’on crée) entre la particularité des gouvernements et « l’universalité visée par l’Etat. » Autrement formulé, en situant la critique, Paul Ricoeur nous explique sereinement que vouloir abolir la contradiction entre l’intérêt général (celui de la souveraineté) et l’intérêt particulier (celui du souverain) est un mauvais rêve, celui de Jean-Jacques Rousseau par exemple avant de devenir le cauchemar du communisme d’Etat – ce que Paul Ricoeur nomme, un peu plus loin dans le texte, avec quelques distances, « L’Etat  socialiste« . Fort de cette contradiction insurmontable, Paul Ricoeur pourra conclure que « l’Etat bourgeois » exerce un contrôle moins vigilant, laissant plus de place à l’improvisation et au hasard que « l’Etat socialiste » et ses rêves cauchemardesques de réconciliation de la souveraineté et du souverain. Mais pour quelle raison nommer « rêve » ce qui relève de l’exigence politique, à savoir faire en sorte que la souveraineté n’échappe pas au peuple, que l’expression de la souveraineté (les lois) ne soit pas édictée dans l’intérêt particulier de brigues (lobbies, grands argentiers, magnats et autres potentats) mais en visant l’intérêt général ?

 

  • Donnant droit d’emblée à une « contradiction autonome » entre souverain et souveraineté, Paul Ricoeur, comme tous ces philosophes qui écartent la critique politique, élimine la conflictualité. Il fait passer en contrebande, sous le vocabulaire policé qu’affectionnent les philosophes de salons qui ne dérangent personne, les antagonismes réels d’une société politique comme autant de conséquences irréductibles de « l’Etat bourgeois » nettement moins chimérique de son point de vue que « l’Etat socialiste ». En un sens très précis, il fait de sa pensée philosophique du politique une entreprise de dépolitisation de la philosophie. Le philosophe n’est plus, comme c’est le cas avec Jean-Jacques Rousseau, celui qui s’efforce de corriger les états de fait avec des exigences normatives (la souveraineté doit être du peuple et de lui seul). Il devient le champion de la justification conceptuelle de ce qui est (il y a une contradiction « autonome » entre la visée universelle de l’Etat et les pratiques effectives du pouvoir).

 

  • La différence entre Jean-Jacques Rousseau et Paul Ricoeur tient par conséquent en une phrase. Pour l’auteur révolutionnaire de Du contrat social : le mal politique essentiel est la dépossession de la souveraineté d’elle-même. Il est par conséquent logique de convoquer aujourd’hui Paul Ricoeur dans une situation de délabrement avancé de la critique politique, quand la souveraineté du peuple n’est plus qu’une ombre. Contrairement à ce que pense Régis Debray, nous sommes loin des fantaisies néo-protestantistes mais au plus près d’une immense résignation politique, celle qui consiste à accepter que le souverain roitelet, l’histrion de rien, escroque la souveraineté en son nom et au nom des brigues qui l’ont fait. Il est encore logique de voir si peu de philosophes prendre le parti de Jean-Jacques Rousseau aujourd’hui dans un affrontement philosophique essentiel pour l’avenir et la légitimité de la République française. Combien de résignés lisent les textes philosophiques comme ils consomment de la culture, l’œil bas, sans âme ? Combien ont renoncé à ce qui animait Jean-Jacques Rousseau ? Cela dit, les confusions des marcheurs grégaires ont toujours été plus rentables que les confessions des promeneurs solitaires.

 

  • 10h22. La classe s’agite. Allez mes amis, encore une heure et demi à tenir. Penser, c’est résister, avec ou sans Rousseau.