Note additive au maître causeur

Note additive au maître causeur

A mon ami @Mitchum que l’on prend pour un autre,

  • Le ressentiment de voir sa vie s’écouler loin des projecteurs reste un mobile d’action chez ceux qui, de longue date, ont renoncé à la vie. Fantômes en face de ces morts qui nous prennent pour l’un d’eux, nous hantons les chapiteaux de la vanité mondaine (j’entends par « mondain » le petit monde qui « compte », à tous les sens du terme). Dans ces Commentaires sur la société du spectacle, en bout de course, Guy Debord fit savoir que le temps n’était plus à vouloir améliorer « le souhaitable ou simplement le préférable ». L’ambition était désormais autrement plus modeste : « révéler ce qui existe ». J’ajoute : ce qui nous arrive. 

 

  • Des pans entiers de l’existant, certes moins visibles que les colonnes de soutènement de Notre-Dame, échappent à ce relevé pour échapper à la production ininterrompue de simulacres. Celui qui décide tout de même de braquer son œil sur cette zone de l’être que l’on avait coutume d’appeler réalité aura l’étrange impression de parcourir un pays inconnu. Jadis encore, il y a peu, des dessinateurs, des satiristes, des hommes de croquis, de méchants pamphlétaires auraient trouvé, dans ces salons feutrés de la culture qui se pâme et qui glousse, les motifs d’une saine création. Quel Daumier, quel Labiche, pour révéler ce que nous vivons exactement, pour être les témoins de la farce ? Il n’est pas donné à tous de se nourrir de simulacres. Il est en effet des hommes et des femmes de plus grand appétit. Avec d’autres, je suis toujours à table.

 

  • Que signifie exactement faire échec au système en pleine lumière ? Ne voyez pas dans ce programme un vaste projet politique de refondation. Chacun doit pouvoir trouver sa place. Il y a des hommes d’action, des femmes d’entreprise, des esprits agiles pour mettre en branle le monde dans une direction qu’ils estiment meilleure que la précédente. Alors précisons, dans ce tumulte, une fois encore la démarche. La critique est avant tout discernement, capacité de voir et de faire voir. Mais faire voir quoi ?  Ce que les femmes d’action, les hommes d’entreprise et les esprits agiles ne voient pas toujours, ce qu’ils voient de moins en moins quand tout est entrepris pour substituer à la réalité, dans une accélération constante, un système de signes qui la recouvre.

 

  • Faire échec au système, c’est donc faire échec aux logiques qui voudraient nous empêcher de voir ce que nous voyons tout en nous privant des moyens de le signifier. Nous devrions tous gober les faux signes qui prétendent avoir enterrés le vieux monde, trop réel celui-là. Quand je vois, par exemple, une rombière alanguie qui glougloute dans un salon feutré devant un philosophe sans pensée, je veux dire un homme pour qui la pensée est un louvoiement sans nécessité interne dans les manies du temps tout en flattant ceux qui le confortent, l’envie me prend de décrire la scène, de faire connaître à d’autres cette réalité, de la donner à voir à l’œil de mon prochain. Je n’ai pas le crayon, la voie royale ; il me reste le clavier. Peut-être pourrons-nous tirer ensemble de cet effort d’écriture quelques enseignements intéressants sur la place de la pensée dans le marché des friandises ou le désir de culture des dames qui se piquent. Je fais là l’hypothèse d’un travail qui pourrait servir à d’autres.

 

  • Evidemment, le trait est parfois cruel. En suis-je pourtant l’unique responsable ? Faut-il mettre cette cruauté sur la note salée du ressentiment, rebaptisé jalousie pour les profanes, appeler à la rescousse le Nietzsche de la première dissertation de La généalogie de la morale ? Faire dans la psychologie pour s’éviter de regarder la laideur du tableau ? Pour se sauver de quoi d’ailleurs ? Des gloussements de la rombière qui se pâme ? De ce que devient la pensée dans ces succursales du commerce de livres ? De la stérilité d’un temps qui nous contraint à souffrir quotidiennement son étroitesse de vue ? De cette mauvaise séduction avec pour seul horizon la thune, le fric, l’oseille ? Croyez-moi, nous aurions préféré, en nombre, ne pas être contemporains de cette époque, ne pas avoir à batailler durement pour exprimer ce qui nous arrive, forcés de gober des dauberies présentées sous des sourires figés. Nous y sommes et nous faisons avec.

 

  • Mais nous faisons aussi contre. Car non contents de saturer les étals d’une insignifiance normative, les maîtres causeurs, comme les maîtres penseurs d’hier, dans un autre registre, tiennent aujourd’hui la place. Ce sont eux qui donnent le ton, ce sont eux qui font les « philosophes en politique« , ce sont eux qui censurent, par la voie du marché, ce qui résiste à la grande pâmoison. Un grand oral viendra ainsi couronner demain le baccalauréat national, un tout dernier baratin sur le modèle roué des maîtres causeurs visibles partout et à toute heure. N’attendez pas d’eux qu’ils dénoncent la forfaiture, ils en sont les maîtres d’oeuvre. L’art oratoire ou comment tirer de bons subsides en barbotant sans trop d’exigences dans les signes de la réalité une fois celle-ci évanouie. Tout un dressage à la séduction du verbe une fois délivré des efforts de l’écriture, de la besogne qui consiste à donner à une pensée une substance, un contenu, autant dire une réalité. Double, triple profit, de la chroniquette radio, au livre, du livre au coffret cadeau. Tout fait ventre depuis la grande bouche.

 

  • Nous pouvons, il existe d’ailleurs de gros volumes à ce sujet, produire de savantes analyses de ce marché, dépeindre autrement, avec une précieuse distance académique, ce désastre qui couronne des cuistres. J’ai fait un autre choix, plus direct, je dois dire plus frontal. Plus grec en somme. Les cultivés connaissent les harangues dans les livres jaunes, les Budé, avec le grec à droite. Ils inscrivent Démosthène au programme, dans les livres d’école. Humanité, littérature, philosophie, la dernière breloque réformiste. Un clin d’œil, rassurez-vous. L’art oratoire au XXIe siècle ne s’appesantit jamais. Ces communicants de rien se croient les héritiers d’une glorieuse tradition qu’ils ne font que singer. Derrière Les Philippiques, il y a l’exhortation d’un sentiment politique puissant, patriotique, une qualité morale qui va chercher les hommes là où ils sont, qui regarde en face la rombière alanguie et le poulebot en marche avant de leur taper dans le bide avec le verbe. On ne lustre pas, on frappe. Nous sommes dans l’ordre de la valeur les amis, de la probité, pas au pays des faux et des maîtres causeurs.

Le crépuscule des professeurs de philosophie

Le crépuscule des professeurs de philosophie

CRÉPUSCULE D’OR SUR LES DUNES EN FORÊT DE SOIGNES

Auguste Rodin (1840 -1917)

…..

  • Je suis frappé, depuis plusieurs semaines, par la propension des professeurs de philosophie du secondaire à accepter l’inacceptable. Alors que la question des contenus d’enseignement est en jeu, que des pans entiers du programme de philosophie sont menacés de disparaître, qu’il est désormais acquis que les professeurs de philosophie enseigneront aussi une sorte de culture générale dans un cadre particulièrement confus (HLP), l’inertie prévaut. A l’exception de quelques professeurs qui se risquent à faire entendre des voix dissonantes, il semblerait que la résignation fataliste, l’acceptation déprimée et l’acquiescement  illogique dominent les esprits. Cette tonalité générale n’a pas de quoi surprendre. Elle est pourtant hautement signifiante du renoncement dans lequel se trouve aujourd’hui ce corps de métier.

 

  • Qu’on le déplore, qu’on s’en félicite, le professeur de philosophie n’est pas un professeur comme les autres. Aucun sentiment de supériorité dans ce constat. Face aux élèves, il ne peut enseigner sa discipline sans se risquer lui-même. Il ne fait pas que transmettre des connaissances (que sont-elles d’ailleurs ?), il ne se présente pas seulement face aux élèves comme dépositaire d’un savoir mais comme le témoin privilégié des problèmes que le savoir ou l’ignorance font naître chez eux. Il va de soi que l’enseignement d’autres disciplines, toutes en droit, peut se trouver confronté à une situation similaire : on ne transmet pas le savoir comme on remplit des vases. Les sciences de l’éducation, ces coquilles vides, ne nous promettent pourtant que cela depuis des décennies : trouver les bonnes techniques, les entonnoirs élémentaires ad hoc pour fluidifier l’écoulement et rentabiliser les « séquences » de remplissage.

 

  • La transmission est pourtant d’un autre ordre. Elle est nécessairement initiatique, non pas au sens dévoyé d’une révélation, mais comprise comme rappel à soi des potentialités de sa propre maîtrise. En ce sens, la philosophie, contrairement à ce que prétendent certains scribouilleurs  radiophoniques, ces singes de culture, n’est pas un jeu d’enfants. Elle est tout au contraire initiation à la vie adulte, entrée dans la maturité. Voilà ce qui est aujourd’hui inacceptable pour quantité de professeurs et d’élèves à leur suite. C’est aussi ce qui explique en partie la nature profonde du renoncement des professeurs de philosophie, le renoncement au risque de la maîtrise.

 

  • Ne voyez pas ici un quelconque sentiment de supériorité, laissez cela aux marchands de soupe, aux causeurs professionnels qui confondent leur prétention creuse et les courbettes mondaines auxquelles elle donne droit quand la probité, pour raisons commerciales, a déserté la place des lieux dits de « culture ». Plutôt une sourde tristesse. J’ai longtemps pensé en effet que ce qui réunissait les professeurs de philosophie dans les réunions qui offrent l’occasion de se retrouver autour de tas de copies souvent pénibles, parfois réjouissantes, était d’une autre nature, qu’il y avait là une petite communauté de genre, une communauté non totalement dépourvue d’agréments.

 

  • Les professeurs de philosophie, c’était jadis le cas, ne sont pas arrivés là par hasard. Bons élèves contrariés (les bons élèves qui le sont moins intègrent des professions plus conformes que celle-ci), le choix des études philosophiques fut très souvent pour eux la conséquence d’un choc, d’une rencontre, en terminale, en classes préparatoires, sur les bancs de la faculté. Une seule rencontre suffit, occasion inédite et rare d’une dissidence de l’esprit, découverte d’un chemin de traverse aux richesses démesurées. Des lectures ensuite, initiées par les maîtres, vertiges sidérants de ces jeux conceptuels qui offrent à l’esprit une occasion inédite et rare de se rencontrer enfin. Quel professeur de philosophie n’a pas conservé en lui-même de tels souvenirs initiateurs ? Ce sont eux, confusément, qui peuvent seuls relancer le désir d’enseigner cette discipline de l’esprit quand la volonté faiblit et que le temps lamine, dans la répétition du même, le souvenir de cette découverte radicale.

 

  • Que sommes-nous devenus ? Comment voulons-nous finir car nous allons finir ? Une chose est sûre, si le commencement est venu du dehors, d’un choc de l’esprit et d’une découverte, de quelques maîtres dont je garde un souvenir brûlant, je serais à mon tour le maître de ma fin. Personne d’autre que moi ne jugera pour moi ce que peut mon esprit. Certes, fonctionnaire de l’Etat, le professeur de philosophie a des devoirs qu’il s’impose souvent avec une exigence pouvant servir de modèle aux roquets abrutis, aux faquins communicants, ces narcisses inutiles, qui délimitent aujourd’hui et sans rendre raison les limites de leur programme avec la complicité des traîtres.

 

  • Mais ce n’est pas à eux qu’il s’agit de s’adresser maintenant. Je ne les respecte pas assez pour leur attribuer la conscience qu’ils nous retirent de la liste des notions. Ce sont eux, ces faquins, ces petits, que j’ai fui en choisissant les études de philosophie. Contre eux, nous nous sommes armés avec le temps. Ce sont eux qui bousillent les fragiles conditions de notre magistère épuisé, méprisant au passage les élèves de l’école de la République en leur refusant à terme, dans ce marécage de culture et de bouts de ficelle, la possibilité de vivre l’événement de la pensée tel que nous l’avons vécu. Ils ne veulent plus de maîtres car ils sont trop petits pour souffrir la hauteur. Ils veulent l’identique à eux, le grenouillage adapté, les petites manœuvres d’un esprit qui refuse désormais d’affronter ses vertiges. La suppression du sujet, de la conscience, l’inconscient aussi, ce qui disparaît nous renvoie à nous-même, à notre propre crépuscule.

 

  • Excessif ? Rassurez-vous, nous avons cessé de l’être. Ceux qui parlaient haut et fort il y a encore quinze ans, en 2003, année de la dernière réforme, avec la conviction de ne pas pouvoir enseigner n’importe quoi, parlent aujourd’hui bas et mou, quand ils parlent. Comment voulez-vous, en face de professeurs qui finissent par se mépriser eux-mêmes, trahissant eux-mêmes les conditions institutionnelles de leur rencontre avec la philosophie, que le pouvoir managérial ne se sente pas pousser des ailes. Ils n’ont plus rien en face, ou si peu, des demi convictions, des quarts de certitude, des moignons de volonté.  Demain, logiquement, ils finiront le travail.

 

  • Jacques Lacan parlait du « sujet qui n’en veut rien savoir ». Quoi de plus juste pour qualifier le crépuscule des professeurs de philosophie dans l’institution ? « Fantasmes, billevesées, fakeniouses », lancent les plus malins. « Esprit chagrin, aigri, ressentiment », surenchérissent les fins psychologues. « On s’en sort pas si mal », concluent les demi habiles – l’autre moitié étant dépressive.

 

  • On ne lève pas une armée avec des pénitents qui ont appris patiemment à s’oublier eux-mêmes. En ce sens, la révolte est sans objet. Elle ne vaut que comme sujet de la pensée, réactivation d’une force, rappel à soi. Elle est égoïste. Rester fidèle à ce qu’on a aimé, à ce qui a changé nos vies, le choc fondamental de la pensée qui s’accompagne d’un rejet, tout aussi violent, de l’indifférence à l’exigence de vérité. Il y a, soyons honnête, une part de croyance dans tout ceci. Nous sommes peut-être aussi des hommes de foi. Et alors ? Quelle mauvaise lecture de Nietzsche les nihilistes de grandes surfaces, hédonistes balnéaires ont-ils à nous proposer sur leurs médiocres étals ? Faites-moi goûter vos fruits pourris, et tout le reste, vos neurosciences sans sujet, votre quincaillerie transhumaniste,  votre métaphysique sans âme, vos sophismes sans courage, votre élémentaire qui se mort la queue. J’en ferai une jolie compotée, avec quelques amis, ce dernier bastion de la philia qui se respecte.

Les professeurs face au vide

Les professeurs face au vide

  • Les porte-paroles du gouvernement Macron défilent à la radio, sur les plateaux de télévision, saturent l’espace médiatique avec la complaisance d’un journalisme bien souvent réduit à n’être qu’un chauffe-plat. Eléments de langage, raisonnements incohérents, enfumages manifestes, mensonges outranciers, tout est bon pour vendre aux professeurs des écoles, des collèges, des lycées une réforme au pas de charge. L’opacité est totale, les professeurs s’y perdent, les parents d’élèves les moins adaptés ne comprennent rien, leurs enfants seront les dindons de la farce. Bercy suit l’affaire de très près.

 

  • Ce qui vaut pour la réforme du programme en philosophie pourrait être étendu aux autres disciplines. Sans aucune transparence, à partir de petits groupes « d’experts » aux ordres d’une nouvelle génération de décideurs formés dans les années 90 aux méthodes du management dépolitisé, des morceaux de programmes, des éléments d’évaluation, des directives susceptibles de transformer profondément un métier qui ne fait plus recette, arrivent sans autre nécessité que celle de faire vite. Aucun compte-rendu de consultation, aucune explication sérieuse sur les nouveaux contenus, des menaces, une infantilisation généralisée qui touche aussi bien les professeurs que les cadres administratifs. Pour la communication du ministère, cette réforme serait une grande chance, une réforme « vitamine C » et ses détracteurs des « ventilateurs à angoisse ».

 

  • Nous assistons  à l’émergence d’une nouvelle forme d’exercice du pouvoir : le pouvoir par le vide. A l’image de ce débat pathétique à la scénographie soviétique : un leader face à soixante-cinq intellectuels choisis et triés, les faire-valoir utiles d’un pouvoir qui marche sur toutes les objections structurées.  Des transformations profondes, inscrites dans la loi, ont pour seule légitimité affichée l’élection présidentielle de 2017. Tout y revient. Cette légitimité a pour nom démocratie. Le reste, l’opposition politique, la critique étayée, le refus de marcher au pas sans rien comprendre sont à reverser dans le grand chaudron du populisme, de la démagogie, des craintes ancestrales. Quand ce n’est pas à mettre sur le compte d’Internet et des réseaux sociaux que les kapos du vide, les rhinocéros de la vacuité n’hésitent pas à mobiliser pour saturer les sources d’information au besoin. En face d’eux, les professeurs n’ont pas des raisons, des explications, des réponses mais des éléments de langage, des admonestations, des injonctions. Le management par le vide : ne pas répondre, ne pas considérer le problème soulevé, ne pas tenir compte des arguments les plus sensés. Les professeurs ne sont plus des interlocuteurs légitimes, le grand débat se fera sans eux. Les maires, les enfants, les intellectuels caporalisés mais pas les professeurs.

 

  • Ce vide touche également les corps d’inspection : communication minimale, interdiction de soulever en formation les problèmes les plus graves posés par  la réforme, mise à l’écart de ceux qui pourraient faire entendre un autre son de cloche. Cette marginalisation des corps d’inspection correspond d’ailleurs à ce qu’est devenue l’inspection des professeurs, un entretien de carrière dans lequel la forme prime sur le fond, le professeur devenant le gestionnaire de son parcours, une sorte de couteau-suisse transdisciplinaire. Se faire mettre, avant de se mettre lui-même, la bonne croix dans la bonne grille. Que tout cela suinte le vide ne semble pas faire problème. L’essentiel est d’humilier les compétences réelles des professeurs, celles qui permettent à un professeur de philosophie de démasquer les escrocs qui se font passés pour des sages ou des experts, à un professeur d’économie de ne pas avaler la soupe indigeste des maîtres queux du grand marché sans tête, à un professeur de mathématiques de reconnaître au premier coup d’oeil la différence entre un cours de mathématiques et un vernis de culture scientifique.

 

  • Après des mois de réflexion sur cette réforme, ce qui est certainement le plus frappant est de constater la nullité de ce que les professeurs trouvent en face d’eux. On pourrait résumer cette nullité à ceci : vos objections sont sans objets. En un mot, vous n’existez pas. Officiellement, vous êtes des héros, les garants de l’instruction civique, de la transmission des connaissances, les piliers de République. En réalité, vous n’êtes plus rien. Non plus des agents de l’Etat, ce qui serait encore quelque chose, mais des variables d’ajustement d’une gestion comptable des affaires publiques. Pour la première fois, et de façon manifeste, un gouvernement assume ouvertement le fait que les professeurs ne sont plus des interlocuteurs légitimes. Pour preuve définitive, l’omerta sur les salaires, les carrières, les retraites. Il est ainsi admis que les professeurs ne sont pas des salariés comme les autres mais des êtres sous tutelle à qui l’on peut faire faire, par décret, n’importe quoi. C’est au ministère et non à eux de savoir ce qu’ils peuvent faire ou ne pas faire. Ce qu’ils ne peuvent plus faire. Une tutelle décide pour eux de la nature de leur métier, des contenus de leurs enseignements tout autant que de la légitimité de leurs revendications salariales.

 

  • Cet écrasement matériel et symbolique est sans précédent. Certains professeurs, les moins résignés, vivent cette situation comme une humiliation subie et tire de ce sentiment les raisons d’une révolte. Pour les élèves qui attendent encore quelque chose de l’école, ils ne se sont pas encore résignés. D’autres comptent les anuités avant la sortie, préparant parfois une retraite anticipée. D’autres enfin pataugent, maniaco-dépressifs, dans ce marasme. Une dernière catégorie prend le salaire et fait autre chose de sa vie, le salut étant pour eux de minimiser les interactions avec cette machine à déclasser l’esprit qu’est devenue l’Education nationale. Personnellement, je fais partie de la première catégorie et ma rage est immense, à la hauteur de la trahison en cours. Une rage en lutte contre les innombrables raisons d’un abattement légitime. Au fond, les professeurs sont aujourd’hui les mal-aimés de la vacuité ambiante. Ne pouvant tirer de bons subsides d’un avachissement cyniquement entretenu par une caste d’outres à vide, pour ne pas dire de pompes à merde, ils sont aux premières loges d’une société qui fonctionne à défaut de vouloir s’éduquer.

Du sujet à l’idée de Dieu – Seconde réflexion sur le projet de nouveau programme de philosophie

Du sujet à l’idée de Dieu – la grande régression de la philosophie d’Etat

 

Lettre ouverte au CSP

………..

  • Progressivement, deux jours après la diffusion du nouveau programme, de nombreux professeurs de philosophie du secondaire commencent à réagir à la régression que constitue un projet déjà très avancé. Cette régression historique ne pourra aucunement se cacher derrière un soi-disant retour à l’élémentaire, pas plus qu’elle ne pourra mettre en avant une volonté d’allègement d’un programme de philosophie désormais destiné à tous les élèves de la filière générale. Des choix ont été faits, dans la précipitation désormais habituelle, sans concertation réelle des professeurs de philosophie du secondaire, qu’ils enseignent actuellement dans des séries générales ou technologiques. Alléger un programme de notions à traiter revient de fait à exclure certaines d’entre elles mais cela ne nous explique pas pourquoi le sujet a été remplacé par la métaphysique (un domaine qui n’a absolument rien d’élémentaire), pourquoi l’idée de Dieu prend la place de la conscience, de l’inconscient, d’autrui et de la notion d’homme qui n’apparaît plus dans le programme autrement que sous le chapeau anthropologie – autrement dit une science de l’homme et non une compréhension de l’homme en tant que sujet réflexif de ses pensées et de ses actions.

 

  • Le choix fondamental, consistant à substituer l’idée de Dieu à l’homme, dans une partie essentielle du programme de philosophie, peut être interprété de différentes manières. S’agit-il de donner des gages à des lobbies religieux ? De montrer à quel point la République est œcuménique pour se prémunir contre des attaques anti-séculaires, jusqu’au programme de philosophie des classes terminales ? D’accorder une place dominante aux monothéismes – il existe bien des religions sans Dieu ? De neutraliser en retour les questionnements réflexifs sur l’homme, sa conscience, sa part d’ombre, ses désirs (la notion de désir se retrouvant désormais chapeautée par la métaphysique) ? D’exclure au fond cette partie du programme très appréciée des élèves qui consiste pour eux à se penser, une attitude qui est, depuis le philosophe Socrate, au fondement même du questionnement philosophique, au fondement de notre métier ?

 

  • Ce projet de programme, hors de toute consultation sérieuse, se retrouve décapité : un corps sans tête. Sans tête et sans affects. Le vivant, une notion essentielle de la réflexion philosophique actuelle disparaît également de la liste des notions. On pourrait voir dans ce programme notionnel un travail bricolé à la hâte sous la pression du ministère, mais cela reviendrait à ignorer sa cohérence interne : l’éviction de la conscience critique. Les notions, comme celle du travail, qui supposent de penser une relation conflictuelle au monde, donc problématique, sont évacuées. Un programme sans problèmes en somme.

 

En conséquence, nous proposons :

 

  • 1) Le retour du domaine de l’homme / du sujet comme grande partie en lieu et place de la métaphysique. La notion homme doit être réintroduite avec le couple conscience / inconscient. Rappelons que l’inconscient ne désigne pas simplement l’œuvre de Sigmund Freud  mais toute interrogation qui prend pour objet le latent, l’implicite, le refoulé, à une échelle individuelle ou collective. De la réflexivité justement, l’essence de notre travail.

 

  • 2) Le retour de la notion de travail justement. Cette suppression correspond à la tendance du nouveau programme de sciences économiques et sociales : plus d’exploitation, d’aliénation, de plus-value mais le seul marché, forcément libre et démocratique. Là encore, sous couvert de fausse élémentarité, la dimension conflictuelle et critique de la pensée est évacuée.

 

  • 3) La suppression de l’idée de Dieu enfin. Cette antienne n’a strictement rien à faire dans l’école de la République. Les professeurs de philosophie peuvent penser avec leurs élèves la religion, le fait religieux (en accordant une place à la métaphysique pourquoi pas, partie importante de l’histoire de la philosophie) mais certainement pas l’idée de Dieu, en particulier quand son introduction se paye au prix de la décapitation de l’homme. La République, laïque, une et indivisible, n’a pas à donner des gages aux religieux. L’enseignement de la philosophie encore moins.

 

  • En conséquence, en l’absence d’explications claires sur les raisons qui ont motivé cette réorientation historique majeure de l’esprit de l’enseignement de la philosophie en terminale, nous demandons l’ouverture d’un moratoire. La constitution d’un groupe de professeurs de philosophie de terminale indépendant et la refonte de ce projet à la fois bâclé et contraire aux valeurs de la République auxquelles les professeurs de philosophie du secondaire restent indéfectiblement attachés.

 

Le comité de résistance des professeurs de philosophie du secondaire (CRP)

Le grand oral et l’idée de Dieu – Première réflexion sur la fin de la conscience critique et le nouveau programme de philosophie

Le grand oral et Dieu

Première réflexion sur la fin de la conscience critique et le nouveau programme de philosophie

(Le grand oral et Dieu)

  • Je découvre ce jour, par la bande, comme il est d’usage sous la présidence managériale Macron, le projet de programme de philosophie pour le tronc commun général. Il s’agit du programme qui concernera tous les élèves des lycées qui suivront une filière dite « générale ». De nombreux professeurs de philosophie du secondaire – dont moi-même – estimaient que le nombre actuel de notions à traiter était trop élevé (en particulier dans les classes ES). La discussion ne portera donc pas sur le nombre et la nécessité de limiter cette liste, donc de faire nécessairement des choix, mais sur la nature des choix qui sont en train d’être faits. Je rappelle que, pour l’heure, l’écrasante majorité des collègues de philosophie ignorent la nature de ce nouveau programme. Le secrétaire général de l’APPEP a tenu à préciser que « ce projet est encore provisoire. Le groupe de travail remet sa copie au CSP le 6 mai. Il ne devrait pas changer grand-chose d’ici là. »  Nicolas Franck entérine donc le fait que la concertation de l’écrasante majorité des professeurs de philosophie à ce sujet sera globalement un simulacre – veuillez m’excuser, chers amis, de mettre un mot sur la chose mais c’est aussi notre travail.

 

  • La grande innovation de ce programme tient à l’introduction d’un nouveau « domaine » (dixit) par rapport à l’actuel : la métaphysique. Dans la structure du programme et dans sa logique profonde, ce thème se substitue à celui du sujet (notion pourtant essentielle qui disparaît ainsi du nouveau programme). Une réorientation fondamentale qui s’accompagne également de la disparition des notions de conscience, inconscient, perception, autrui. En un mot, tout ce que nous avons coutume d’appeler une théorie du sujet. Nous apprenons en outre, et les élèves de terminale l’apprendront à notre suite, que le désir, aujourd’hui pertinemment rattaché à la notion de sujet dans l’ancien programme,  fait partie de la métaphysique ! Je prie donc je bande.

 

  • Qu’avons-nous, sous cette même rubrique, à la place de la conscience ou de l’inconscient, des concepts éminemment réflexifs ? L’idée de Dieu.  Métaphysique, idée de Dieu en lieu et place d’une théorie réflexive de la subjectivité, le fondement de notre culture humaniste depuis le grand Montaigne. Il s’agit là, pour ceux qui ont encore deux grammes de jugeote, d’une régression historique majeure : Saint Thomas et non Feuerbach, Saint Augustin et non Freud, Saint Anselme et non Sartre. Il faudra d’ailleurs penser à ajouter aux saints les grands noms de l’Islam.  Le grand recul conforme à l’esprit néo-conservateur des fossoyeurs de l’esprit critique qui oscillent entre le bavardage creux des managers et le prêchi-prêcha œcuménique dans la paix des commerces. Procès d’intention ? Je m’explique les amis, je m’explique toujours, ce sont mes détracteurs qui ne répondent jamais sur le fond. En sont-ils d’ailleurs capables ? Avec le temps, mes doutes augmentent.

 

  • Chaque année, et cela depuis vingt ans, je commence mon cours par une réflexion sur l’acte critique, au fondement même de la démarche philosophique depuis Socrate, en accord avec les exigences de la dissertation de philosophie : examiner, douter, problématiser, mettre à distance. En un mot réfléchir. Une introduction que j’intitule : la conscience critique. Cet acte fondamental est au centre, depuis quatre siècles, d’une émancipation de l’esprit humain vis-à-vis des puissances tutélaires, Dieu et son idée en l’occurrence. C’est cette émancipation progressive qui a donné tout son sens à la question du sujet, à celle de l’autonomie de la conscience et plus tard à sa mise à distance critique par la théorie psychanalytique. (2) Entendons-nous bien : il ne s’agit pas d’éliminer le fait religieux ou la religion de la réflexion philosophique, pas plus qu’il s’agit, dans un cours de philosophie, d’imposer un athéisme militant et stupide. Vladimir Jankélévitch, subtile penseur de la conscience et de ses paradoxes, trouve des lecteurs aussi bien chez des athées que chez des croyants. Une pensée puissante n’a pas à décliner son identité, son sexe et son drapeau, des valeurs faibles. Elle pense et l’on se situe par rapport à elle, certainement pas l’inverse. Mais voilà donc un programme de philosophie qui, tout en supprimant le sujet, la conscience, l’inconscient impose la métaphysique, l’idée de Dieu, la religion au détriment de tout équilibre. Hasard ? Certainement pas.

 

  • Avant de se tourner vers Dieu (ou pas), l’homme doit se penser. Non pas relativement à la matière comme un pur esprit ou un amas de cellules mais face à lui-même, dans un vertige angoissant et salutaire. Si possible sans Prozac et dans la cité. Le cours sur la conscience, l’inconscient, le sujet était par excellence l’occasion, pour des élèves de terminale, de se penser librement comme condition et support d’eux-mêmes. Une réflexivité sans laquelle le mot autonomie perd tout son sens. Après avoir expliqué longuement que la culture générale était le tombeau de la pensée critique, nous voici en face d’une orientation idéologique du cours de philosophie qui n’a pas de précédent dans l’histoire récente. Nous pouvons, je ne m’en prive pas, critiquer le pédagogisme des ministres de gauche, mais jamais nous n’avions eu de tels ventilateurs idéologiques à la tête de l’éducation nationale. Une idéologie qui consiste à promouvoir la rhétorique creuse (Le grand oral), formation et dressage aux métiers de la communication et du blabla rentable en étayant le tout par une spiritualité de façade qui ne dérange ni les cyniques relativistes ni les intégristes de tous poils. Donner des gages aux religieux tout en limant les aspérités critique (le travail, occasion d’une réflexion sur l’exploitation de l’homme par l’homme disparaît également) dans un ordre moral du fric qui combat les extrêmes, quitte à mettre l’armée dans la rue.

 

  • L’enseignement de la philosophie est aujourd’hui sur la sellette. Demain, les analyses sérieuses sur la liquidation en cours seront pourchassées au nom de la confiance et de l’intérêt supérieur de la République. Des ministres creux passeront de grands oraux dans des émissions de talks shows devant des pseudo journalistes en défendant la République durement menacée tout en faisant la promotion du baratin et de la communication. Excessif ? J’aimerais, croyez-moi, être dans la satire quand je suis encore en-deçà du vrai. Notre société n’a plus besoin de sujet, de conscience, encore moins besoin d’un Freud pour lui rappeler, dans l’Avenir d’une illusion que « la civilisation est quelque chose d’imposé à une majorité récalcitrante par une minorité ayant compris comment s’approprier les moyens de puissance et de coercition. » (3) Elle n’a plus besoin d’une réflexion sur le travail quand les jobs sont partout, plus besoin de penser autrui quand nous sommes tous les mêmes.

 

  • Le modèle anglo-saxon est arrivé chez nous, aux antipodes d’une tradition critique qui eut, en France, ses heures de gloire au siècle dernier. Le show et le Christ, Mahomet ou un troisième, pourvu que rien ne dérange l’ordre établi. Freud est autrement plus menaçant qu’Allah, Marx nettement plus problématique pour les nouveaux kapos du vide que le petit Jésus. Rien n’est laissé au hasard. Non pas qu’une super intelligence soit à l’oeuvre, capable en même temps de casser le code du travail, de réformer les retraites et de faire ses petites manœuvres en douce dans le programme de philosophie des classes terminales. Non pas complot, je l’ai déjà dit, mais conspiration, convergence. Conspirer, c’est souffler dans la même direction, celle du vent et des marchés. Les magmas imaginaires qui planent au-dessus de nos têtes sont en train de changer à une vitesse stratosphérique.

 

  • L’inconscient, c’est la psychanalyse, le doute, la pensée de derrière, le soupçon. Le sujet, c’est l’autonomie, l’affirmation de soi et l’émancipation de l’homme. La conscience, c’est la liberté de l’esprit et pas son improbable relation à la matière. Le travail, c’est aussi sa critique, une réflexion sur l’aliénation et l’exploitation. Pensez-vous sérieusement que nous ayons encore besoin de ces vieilles breloques à l’heure du e-learning et de la disruption ? Alors ce sera poubelle les amis, sans discussion, sans avoir le courage d’affronter en face des sujets bien réels sur d’autres plateaux que ceux des copains. Le courage n’est pas non plus au programme.

 

  • Nous n’écrivons pas à nos contemporains mais à ceux de demain qui sauront encore lire pour leur signifier que nous nous sommes battus. Pour leur dire que les courtisans sont encore plus détestables que les artificiers. Certes, nous ne pouvons seuls arrêter le cours des choses mais la question essentielle posée par Paul Valéry demeure : quelles seront les qualités de l’homme de demain ? L’enseignement de la philosophie est aujourd’hui attaqué (et ce n’est qu’un début). Certains ne voient pas le problème ? Qu’ils soignent leur cécité, le temps est compté, nous nous adressons aux autres. Les non-dupes, les sujets libres, pleinement conscients de ce qui leur arrive. Une chose est certaine : nous ne serons pas les larbins du vide, métaphysiquement coincés entre le grand oral et l’idée de Dieu.

 

(1) C’est d’ailleurs le titre de mon cours sur cette partie du programme en terminale.

(2) Théorie qui peut être contestée à condition, ce que fait Sartre dans L’Etre et le Néant, d’élaborer une théorie de la conscience réflexive et fine. L’une et l’autre disparaissent du nouveau programme.

(3) S. Freud, L’avenir d’une illusion.

 

Projet de programme de philosophie au 22 mars 2019

 

Métaphysique
Le corps et l’esprit
Le désir
L’existence et le temps
L’idée de Dieu
Épistémologie
Le langage
Raison et vérité
Sciences et expérience (étude d’un concept scientifique pris au choix dans les sciences de la matière ou du vivant).
La technique ou Technique et technologie
Morale et politique
La liberté
L’État, le droit, la société
La justice
La responsabilité
Anthropologie
La nature et la culture
L’art
La religion
L’histoire

La déséducation nationale : entre la rage et l’abattement

La déséducation nationale : entre la rage et l’abattement.

(Bourse du travail, 19 mars 2019, journée de grève)

  • Hier soir, après une importante manifestation à Bordeaux portée par les enseignants du primaire (253 écoles fermées en Gironde), une réunion était organisée à la Bourse du travail. Entrés par une porte latérale rue Jean Barguet (salle 305, un numéro de téléphone sur une feuille A4 scotchée sur la porte « si porte fermée »), nous nous sommes retrouvés dans une immense salle déserte. Après avoir déambulé quelques minutes, nous finîmes par trouver le bon escalier. Nous étions trois à cet instant précis. Certainement pas celui qui donnait accès au grand amphi cadenassé (photo ci-dessus) mais un escalier latéral. Quelques sacs de ciments étaient posés au sol, des tracts, quatre chaises dépareillées. Le temps d’une déambulation esthétique et mélancolique dans un lieu relégué aux journées du patrimoine et aux conciliabules. Alors que plusieurs milliers d’enseignants venaient d’arpenter Bordeaux, nous nous retrouvions, une petite vingtaine, pour essayer de donner sens à cette journée de grève.

 

  • Une petite vingtaine oui. Des représentations de l’école primaire, du collège, du lycée. Ce qui devrait être un débat public, ouvert aux citoyens, très au-delà des professions de l’éducation, prend ainsi la forme d’un tour de table au troisième étage d’une bourse du travail déserte. La disproportion entre le nombre de manifestants l’après-midi et le petit groupe réuni à 18h est à l’image de ce qu’est devenu le débat public quand il n’est pas enrégimenté par les faiseurs de spectacle. Autrement plus porteur pour les egos bouffis de vociférer sur un plateau que de prendre la mesure exacte de ce que nous vivons in situ lorsqu’il s’agit de donner une forme à une contestation politique qui a pourtant tout du salut public.

 

  • La question est tenace : comment nous faire entendre ? La grève ? S’il s’agit de battre le pavé en prenant bien soin de n’en jeter aucun avant de reprendre le lendemain comme si rien ne s’était passé, il est légitime de douter de son efficacité. Mettre 20/20 jusqu’à la fin de l’année ? Comment assumer cette position jusqu’au bout sans pénaliser les élèves, créer des formes d’injustice en contradiction avec les valeurs de la République auxquelles les professeurs sont autrement plus attachés que les merdeux communicants, les poulbots du vide et les marchands de bouillie qui prennent des décisions dont ils n’auront jamais à subir directement les effets. Démissionner de la fonction de professeur principal ? Pour quels effets politiques ? Objectivement, l’écrasante majorité des enseignants du primaire, du collège, du secondaire ont l’intime conviction et les preuves certaines d’être pris pour des demeurés par un gouvernement qui n’a qu’un seul objectif : économique. Derrière cet objectif, un vaste mouvement historique qui consiste à privatiser le marché éducatif, ce que veulent les lobbyistes de l’Union européenne. Les dossiers sont connus, disponibles à qui veut se donner la peine : cours à distance, logiciels de formation, plateformes de contenus, coaching etc.

 

  • La question est simple et doit être simplement posée : avons-nous les moyens de lutter contre la privatisation du « marché éducatif » ? J’ai des doutes. Pas plus que nous avons les moyens d’imposer une critique sérieuse et instruite à des hommes capables d’affirmer sans ciller que la suppression des directeurs et directrices d’école augmentera leur rôle ou que la fin des mathématiques dans le tronc commun renforcera l’enseignement des mathématiques. En face d’individus qui n’ont que faire de la réalité, de la vérité, qui vous vendent de la merde en la présentant comme une épice rare et fine, les conditions de la lutte politique sont faussées. C’est ainsi qu’une majorité d’instituteurs, de professeurs, d’universitaires (ceux qui ont encore un reste de dignité) finit par baisser les bras. A quoi bon ? A quoi bon se réunir dans une salle du patrimoine pour faire des constats aussi désespérants ? A quoi bon perdre une journée de salaire pour s’entendre dire par des laquais médiatiques que les professeurs prennent « le public en otage ».

 

  • Alors oui, nous oscillons entre la rage et l’abattement. La rage qui donne encore la force de se battre pour un idéal d’instruction dévoyé, la rage en face de ceux qui se croient plus malins que les autres, les cyniques du nouveau monde, les crétins aussi, tous ceux qui confondent leur petite malice avec les intérêts supérieurs d’une nation. L’abattement de se dire que la bourse du travail sera bientôt une galerie marchande, une énième succursale à fripes, dans trois mois, dans trois ans. Peu importe, c’est le sens de la grande marche en avant. L’abattement quand on constate que l’intérêt général ne vaut pas la peine de bouger son cul mou de démocrate, à 18h, l’heure de l’happy hour.

 

  • Le policier avec qui j’ai discuté longuement vendredi soir alors que le ministre de l’éducation nationale derrière la porte venait animer une causerie sur le climat a sûrement raison : notre génération va fermer la boutique avec l’assentiment de sa frange la plus adaptée. Les Enthoven and co, les Van Reeth et consort, les Couturier bis et les Barbier stériles (un panel, j’en ai bien d’autres) qui font les beaux sur les planches du grand théâtre de la vanité. Que tout disparaisse les amis, que l’éducation nationale devienne l’Acadomia publique côté en bourse (pas celle du travail) quand les intellectuels font tapis en écoutant comme des oies pleines les directives du poulbot en toc. Mais n’oubliez pas une chose mais bons amis : la caste des préservés ne pourra pas vivre sur la lune ou sur mars. Ce que vous n’avez pas fait aujourd’hui pour défendre ce qui peut l’être encore fera partie de l’addition à payer par vos enfants demain.

Le grand débat des idées à la française

Le grand débat des idées à la française

 

(Ridicule, Patrice Leconte, 1996)

  • Dans une scénographie qui n’a rien à envier aux symposiums de l’URSS, en direct sur France culture, les plus courageux (ou les plus masochistes, j’hésite) ont pu suivre hier soir le « grand débat des idées ». L’annonce de France culture laissait présager le pire : « Le climat, les inégalités, les nouvelles formes de démocratie, l’Europe… Emmanuel Macron débattra avec 65 intellectuels, ce soir dès 18h20 en direct sur France culture et en vidéo sur franceculture.fr. » Il n’est pas si simple d’être à la hauteur de cette bouffonnerie, difficile de traduire dans un langage rationnel ce qui s’apparente plus à une performance Dada ou à un show de prestidigitation avec, au centre de la scène, Macron Majax en gourou de toutes les synthèses. La cuistrerie de l’ensemble m’a évidemment rappelé à mon pays, la France, une étrange contrée tout de même, la seule nation au monde où le fait de péter dans la soie peut faire symphonie.

 

  • Une chose est certaine : aucun problème de discours en France . Nous sommes très officiellement les incontestables champions du baratin conceptuel, les maîtres planétaires des mondanités culturelles, de l’obséquiosité académique et des courbettes épistémiques. Nous excellons dans l’art de faire passer la servilité pour de la profondeur, la cuistrerie pour une vertu sociale et la démence sénile pour la fine fleur de la sagesse des nations. J’avoue, ce matin, l’esprit encore embrumé, mesurer la chance que nous avons de vivre dans un pays aussi policé, avec des intellectuels aussi tempérés, garants d’un idéal d’équilibre (ce peut être aussi un sujet d’oral à l’agrégation de philosophie) susceptible de faire tenir une cuillère à thé sur l’auriculaire en se pâmant, une belle oeuvre reliée derrière soi, sur la crise de la démocratie. Que demande le peuple ?

 

  • Passée cette juste satisfaction, qu’avons-nous eu exactement en guise de « grand débat des idées » ? Un parterre docile d’intellectuels (c’est le titre officiel) à la botte du maître des synthèses. Chaque potier vante son pot pendant que le maître de chai rappelle à tous à quel point le gouvernement est bon, juste et sage dans tous les domaines évoqués, du climat à l’immunologie, du social au sociétal, du consensus à l’hétéronormativité (1), en passant par toutes les cimes de la recherche la plus épineuse. Le monsieur martial de cette ménagerie de cour en crinoline précisait, comme de juste, les titres de noblesse des orateurs : prix nobel, collège de France, normalien. Une présentation typiquement française : on se pâme, on ergote, on en est.

 

  • Bien sûr, les esprits réfractaires auront toujours beaucoup de mal à comprendre le manque d’estime de soi dont il faut faire preuve pour accepter de participer à ces jeux de bouches quand une colère sourde et profonde monte dans le pays. Ceux qui connaissent, j’en suis, la nature de ces milieux, les servitudes qu’il faut porter pour défendre sa place dans ce parterre, sans être surpris, s’étonnent au fond que rien ne change. A part Gilles Kepel,  en termes feutrés, qui fit allusion, sans prononcer le mot, aux godillots en marche qui usurpent la fonction de parlementaire et à qui le maître de chai ne daigna répondre, le reste fut affligeant. Tous ces intellectuels au salon, prompts à faire la leçon aux ladres en gilets tout en cirant les bottines du poulbot de synthèse, s’accommodent fort bien de la médiocrité crasse du personnel politique au pouvoir. Le concept peine durement à rejoindre la réalité. En retour, Macron Majax brasse tout et n’importe quoi avec l’aisance de celui qui se croit. Un résumé sur France culture de la relation très française au savoir et au pouvoir : des postures convenues, une déférence hypocrite (j’ai la faiblesse de penser que tous ces intellectuels ne prennent pas Macron Majax pour le Phénix de Bourgtheroulde) et une vie des idées conflictuelles inexistantes. Nous sommes bien, avec feu Rochefort, dans ce ridicule à la française.

 

  • Ce qui arrive en France, et qui ne s’éteindra pas avec des lois répressives, n’est pas simplement une énième crise de la démocratie en Occident mais plus profondément une crise de la politique à la française. Emmanuel Macron fut adoubé par la France culturelle, celle qui compte, qui délivre les bons points, qui trace les limites du dicible avec les bons titres de noblesse. La France du bon goût et des belles manières, la France de Molière et des marquis de cour. Ce grand débat des idées (qui n’avait d’ailleurs rien d’un débat mais là n’est pas l’essentiel) est une sorte de cerise sur la pièce montée de la macronie. Un couronnement ridicule après des mois de contestations sociales historiques.

 

  • Aujourd’hui, je suis en grève. Des professeurs du secondaire, du collège et du primaire manifesteront à Bordeaux pour ne pas laisser la rue aux bas du front. Pour les causeurs emperruqués, ceux d’hier soir sur France culture, dans les salons de l’Elysée, nos revendications sont d’un ennui mortel. A 18h, à la bourse du travail, nous parlerons moustiques, santé publique et déséducation nationale. Les mots ne seront pas choisis par des chargés de communication. Aucun d’entre nous ne gagne sa vie en faisant des petites conférences feutrées à des parterres dociles mais nous avons les moyens de botter le cul des cuistres, de les faire se pencher bien bas. Nous ne jouons pas le jeu, c’est aussi cela que ce gouvernement de courtisans veut nous faire payer, révélant ainsi, derrière le vernis de la culture, sa vraie nature. Pas besoin de grand débat des idées pour cela, le bon sens suffit.

 

(1) Concept lâché par une jeune courtisane affublée de Ray-Ban aviator. Un sommet.

Le très mauvais calcul de Cédric Villani, apôtre du lycée Blanquer

Le très mauvais calcul de Cédric Villani, apôtre du lycée Blanquer

« Il y aura des mathématiques dans le tronc commun. Il ne faut pas avoir peur de la réforme du lycée à cet égard. »

(Cédric Villani, On n’est pas couché, 2 mars 2019)

…..

  • Affirmer, comme vient de le faire Cédric Villani, que les mathématiques sortent renforcées de la réforme du lycée n’est pas simplement une contre-vérité. Il s’agit d’une malhonnêteté autrement plus profonde et inquiétante, une corruption intellectuelle d’autant plus sidérante qu’elle émane d’un homme qui a obtenu la plus haute distinction dans la discipline qu’il est supposée défendre. Pour cette raison, nous ne sommes pas simplement en face d’un mensonge factuel (l’enseignement des mathématiques disparaît de fait de l’enseignement du tronc commun au lycée) mais d’une malversation intellectuelle. Comment en effet, aux yeux d’un public néophyte, ne pas accorder de crédit à un expert reconnu de sa discipline ? La probité élémentaire voudrait pourtant que Cédric Villani reconnaisse cette évidence : la réforme du lycée, sous couvert d’une très belle offre « d’autonomie des parcours », substitue, à la logique disciplinaire, une fragmentation des enseignements que ne servira que les plus favorisés.

 

  • Sur la base d’un postulat aussi faux qu’idéologique, cela fait des années que la logique disciplinaire est attaquée sous couvert de « modernisme ». La confusion quasi systématique entre culture et formation de l’esprit est au centre de cette réforme du lycée. Soutenir que des élèves de seconde feront des mathématiques à l’occasion d’un enseignement scientifique possiblement délivré par des professeurs d’une autre discipline au détour d’un cours sur les harmonies  musicales est une ineptie au regard du niveau réel des élèves concernés à la sortie du collège. Tout aussi stupide de proposer en première un cours sur le pouvoir de la parole et l’art oratoire (HLP) à des élèves mal formés, souvent incapables de construire logiquement un raisonnement cohérent sur trois lignes dans une syntaxe adéquate. Dans les deux cas, une même logique est à l’oeuvre  : substituer à la formation réelle de l’esprit des enseignements figuratifs solubles dans l’air du temps.

 

  • Pourquoi ? Il est aujourd’hui admis en hauts lieux que cette formation de l’esprit est nettement moins importante que les économies substantielles qui pourront être faites, sous couvert de modernisation, sur le dos d’élèves n’ayant pas demain à être autre chose que de dociles exécutants de tâches standardisées. Pour cette raison, le cas particulier de l’enseignement des mathématiques pour tous est hautement significatif. Ulrich, dans L’homme sans qualité de Robert Musil, pratique les mathématiques pour « maigrir socialement », conjurer l’empoissement des relations mondaines par une forme d’ascèse et d’exigence spirituelle. Faire en sorte que l’esprit puisse s’affranchir de la caverne à simulacres en visant des réalités intelligibles (accessibles à l’intellection), des objets de pensée par nature réfractaires à la consommation somnambulique d’images insignifiantes dans lesquelles baignent quotidiennement les jeunes esprits pour le plus grand profit des annonceurs. La pensée aveugle et gratuite contre la connerie imagée et rentable en somme.

 

  • Au jeu de la culture animée et divertissante, les vidéastes internétiques sont nettement plus attrayants, « fun » et « sexy » que les professeurs du secondaire. Plus superficiels aussi. En 5 minutes, pas le temps de creuser. Autrement plus « modernes ». Bien sûr, le présupposé qui consiste à vouloir affranchir l’esprit, le former intellectuellement, non pas en lui dispensant un vernis culturel mais en lui donnant les moyens effectifs de se comprendre, est certainement contraire à la logique du marché de l’asservissement cognitif. Comment tolérer collectivement des publicistes au pouvoir, aussi creux que des vieilles souches, quant on a acquis une exigence sur les bancs de l’école républicaine ? Comment souffrir encore des outrages à la rationalité la plus élémentaire quand on est capable de structurer sa pensée ? Mais ce qu’il faut bien comprendre, dans une profondeur à la fois vertigineuse et angoissante, c’est que la non-formation de l’esprit est plus rentable, pour les apôtres du cynisme cognitif que l’exigence de formation.

 

  • Les exigences justement de Robert Musil n’ont pas à quitter une petite sphère sociale endogène. Le reste, la masse agéométrique des exécutants, se doit d’avaler sans broncher les pires malversations intellectuelles, sans avoir les moyens réels de les contester autrement que par une violence physique à la laquelle il sera répondu étatiquement par une violence décuplée et légitimée par des républicains de façade effarouchés. Les valeurs républicaines ne servent alors qu’à protéger ceux qui détournent leur effectivité. Parmi elles, l’égalité de formation des citoyens. Cette tâche est un peu plus empêchée par la réforme du lycée en cours. La réforme « vitamine C » (Blanquer, Dijon, 2018) n’est qu’une nouvelle étape vers la gigantesque déformation collective propice à l’expansion analphabète et agéométrique d’une rentabilité sans substance. Qu’une minorité d’élèves tirent leurs épingles de ce jeu faussé ne saurait justifier une réforme qui aggravera demain les difficultés que nous connaissons déjà aujourd’hui. Au lieu de réfléchir en termes d’objectifs de formation intellectuelle pour tous, de niveaux réels des élèves, le ministère public transforme l’école de la République en un grand marché culturel individualisé. Une masse sous formée aux mains d’une petite élite vaguement qualitative, des techniciens unijambistes et des baratineurs non algébrisés, un beau projet progressiste qui n’a pas à effrayer les professionnels de l’embrigadement mental.

 

  • La résistance interne finira bien par s’épuiser, comme le mouvement des gilets jaunes, comme toutes les forces réfractaires à la liquidation en marche. Voilà pour le petit calcul. La réalité sera toute autre. Après avoir détruit méticuleusement ce qui reste encore debout dans le système éducatif français, les apôtres mi-naïfs mi-cyniques du grand coup de balais progressiste constateront que l’homme nouveau trouvera ses maîtres ailleurs qu’à l’école de la République. Il sera alors trop tard pour regretter ceux que les démocrates inconséquents, les demi-instruits et les salopards en marche aveugle auront éliminé pour les remplacer par des hommes de paille plus économiques. C’est ce qu’on appelle un très mauvais calcul.

La critique absurde

La critique absurde

Sisyphe, Franz von Stuck, 1920

« Ce sont les philosophes ironiques qui font les œuvres passionnées ».

Albert Camus

…..

  • Albert Camus est à l’honneur. Albert Camus et Raymond Aron, deux mentors pour une pensée authentiquement critique, pleine de nuances, aux antipodes des manichéismes et des simplifications abusives… Nonobstant le fait qu’il n’est jamais bon de mettre en avant des grands noms en guise de remèdes, n’oublions pas qu’il y a toujours plus de sens à tirer d’un philosophe sérieux que ce qu’en dit la vulgate.

 

  • Albert Camus, par exemple, sera convoqué contre Sartre pour tempérer les excès d’une parole fascinée par l’engagement et la radicalité. Alors que le formalisme démocratique se paye de mots, qu’il se contemple, Albert Camus rappelle pourtant à son lecteur attentif  que « l’art ne peut être si bien servi que par une pensée négative. » (1) Ou commence la négation ou finit-elle ? Vous ne trouverez pas de normes définitives dans Camus pour répondre à cette épineuse question. Le philosophe vous laisse seul avec votre petite angoisse du jour, libre de faire avec le négatif comme bon vous semble.

 

  • Évidemment, ce n’est pas ainsi que les normopathes de l’heure lisent Camus car ils le lisent contre. Contre Sartre, dis-je, mais tout autant contre le manichéisme, les nouvelles radicalités, le conflit qui ne se paye pas de mots, l’engagement intellectuel un peu coûteux. Ils utilisent Camus comme un par-feu, ce qui est certainement la pire façon de lire un philosophe dirait Deleuze. Il ne pense pas à partir de lui mais s’autorise de lui pour empêcher la pensée de se frayer un chemin sur des voies nouvelles, de prendre les temps à rebrousse-poils. Non pas nier pour nier mais pour tenter autre chose.

 

  • « Mener de front ces deux tâches, nier d’un côté exalter de l’autre, c’est la voie qui s’ouvre au créateur absurde. Il doit donner au vide ses couleurs. » (2) Qui ne voit pas l’absurde contenu dans cette dernière volonté : vouloir dire encore quelque chose en se risquant sur le terrain miné d’une pensée négative. Non pas empêcher d’être, l’époque est ici experte, mais tout faire pour « maintenir la conscience ». La philosophie n’a-t-elle d’autre vocation que celle-ci ? D’elle, tout découle. Le politique en particulier. Que peut-être un ordre politique qui prétendrait se maintenir au détriment de la conscience ? Nous en sommes pourtant là.

 

  • Ne reste de la conscience qu’un immense renoncement exténué : comment se peut-il, cette critique ignorerait-elle la stérilité de l’effort ? Nous finissons par appeler conscience l’antichambre de la résignation, attenante à l’acceptation de ce qui est, à sa justification. C’est ainsi que les penseurs les plus conformistes, ceux qui ne font que parfumer l’air du temps, peuvent passer pour philosophes. Armés d’une superdoxa, leur fonction consiste à conforter les plus stériles. N’ayez crainte, nous soufflent-ils, ceux qui bougent encore un peu le font pour « rien », la place est sans issue, rassurez-vous. Venez prendre votre dose de « ni dieux, ni maîtres » ou de morale provisoire dans les boudoirs de la culture. Pas de quoi gâter la digestion.

 

  • Que pouvons-nous faire de notre insatisfaction ? Une morale provisoire ? Un hédonisme de pacotille ? Une révolte consommée ? La question n’est pas théorique, encore moins formelle. La superdoxa nous répond démocratie, liberté, progrès, tempérance. La superdoxa se situe du côté de l’offre et elle biffe la question. Ceux qui portent une pensée lucide font toujours retour sur eux-mêmes et mettent plus que des formes irréelles sur le tapis. « A un certain point où la pensée revient sur elle-même, écrit Camus, ils dressent les images de leurs œuvres comme les symboles évidents d’une pensée limitée, mortelle et révoltée. » (3) Pour rien mais autrement.

………

(1) Albert camus, Le mythe de Sisyphe, La création absurde.

(2) Op. cit.

(3) Op. cit.

De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron

De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron.

Itinéraire de l’asphyxie

Jan Patocka

…..

  • Dans une postface publiée en 1982 aux éditions Verdier, Roman Jakobson revient sur les interrogatoires qu’eut à subir Jan Patocka en Tchécoslovaquie dans les années 1970. Le philosophe tchèque, après « onze heures en deux jours d’un pénible interrogatoire policier fut pris de troubles cardiaques le 3 mars 1977 ». (1) Admis à l’hôpital de Strahov le 4 mars, il devait y mourir le 13 mars. Il eut le temps d’écrire une déclaration le 8 mars : « Soyons sincères : dans le passé, le conformisme n’a jamais amené aucune amélioration dans une situation, mais seulement une aggravation… Ce qui est nécessaire, c’est de se conduire en tout temps avec dignité, de ne pas se laisser effrayer ou intimider. Ce qu’il faut c’est dire la vérité. Il est possible que la répression s’intensifie dans des cas individuels. »

 

  • Le jour de son enterrement, le 17 mars 1977, nombreux de ses amis furent arrêtés par la police politique et le requiem le lendemain fut interdit. Le principal organe de presse, le Rudé Pràvo, annonça la mort du philosophe le jour des funérailles, rappelle Jakobson, pour aussitôt mettre en garde contre une quelconque « récupération politique ». Paul Ricoeur, caution philosophique d’une présidence qui usurpe aujourd’hui ce titre, signa un article le 19 mars dans Le Monde. Jan Patocka  était membre, comme Paul Ricoeur, de l’Institut international de philosophie depuis 1938. Roman Jakobson le cite : « C’est parce qu’il n’a pas eu peur que Jan Patocka… a été… littéralement mis à mort par le pouvoir. »

 

  • A l’heure où certains journalistes du Monde commencent enfin à s’interroger sur la pratique d’un pouvoir qui s’octroie le droit de sermonner le presse au prétexte d’une nécessaire « neutralité », où l’idée de contrôler par des instances étatiques le contenu des articles de presse fait son chemin, le rappel de la déclaration de Jan Patocka prend tout son sens. Sans compter la référence à Paul Ricoeur qui a créé de toutes pièces le « président philosophe », dans une presse conformiste et peu regardante sur la probité intellectuelle de ce qu’elle propose à ses derniers lecteurs, sur un modèle de propagande unanimiste qui n’a rien à envier aux stratégies d’édification du culte de la personnalité qui prévalurent à l’époque dans les pays de l’Est.

 

  • Il est certain que le philosophe doit s’efforcer de dire la vérité, avoir cette exigence constante. Le fait que l’on ne risque pas sa vie pour cet effort en France en 2019, que le pouvoir d’Etat ne torture pas pour un article de presse ou de blog rassure beaucoup de « démocrates ». Ils en tirent même argument pour montrer à quel point le pluralisme règne ici et qu’il est nécessaire de défendre nos régimes tempérés contre les « extrêmes » et les « violents ».

 

  • Mon analyse est en tous points inverse à celle-ci. Le pouvoir d’Etat, en régime de corruption avancée, commence à user de la censure et de la violence qui l’accompagne quand les dispositifs de neutralisation de la critique commencent à se fissurer. Une époque qui tient ses intellectuels pour totalement inoffensifs (à raison tant ces mêmes intellectuels n’ont bien souvent d’autres ambitions que de faire carrière dans les milieux bourgeois de la reconnaissance mondaine) a beau jeu de mettre en avant un pluralisme de façade. Les maîtres du temps savent pertinemment que la docilité des organes de presse les conduit à une forme d’auto-censure autrement plus efficace que ne peut l’être une série de directives policières. L’intériorisation des codes de bonne conduite, fascinante pour un observateur averti, suffit à réaliser ce que le principal organe du parti, le Rudé Pràvo, obtenait en Tchécoslovaquie à grands frais de contrôle et de police politique.

 

  • Comprenons bien ceci : quand Le Monde appelle « débat d’opinions » des combats d’idées, qu’il relègue le jugement éclairé de centaines de professeurs de philosophie sur une réforme politique de l’éducation au statut de simple « opinion », avant de leur répondre que l’actualité ne permet pas la publication de leur texte collectif, il se comporte exactement comme le Rudé Pràvo qui fait état de la mort de Patocka dans le seul but d’avertir la presse de ne pas faire de récupération politique. Évidemment, les journalistes du Monde ont le plus grand mal à accepter, dans leur belle conscience de démocrates libéraux, qu’ils participent pleinement, par une telle relégation dans l’insignifiance des idées divergentes, à ce qu’ils dénoncent mollement aujourd’hui. Ils ne comprennent pas que ce n’est pas la liberté de façade qui est le principal obstacle contre les ennemis de l’émancipation des peuples mais la vérité. C’est elle qui est empêchée, certainement pas la liberté rendue à son insignifiance.

 

  • A force de défendre dans le vide une liberté dont il ne font plus rien, ils ont appris à s’asseoir servilement sur une exigence qu’ils ne comprennent presque plus. Ils ne voient pas que l’actuel président plénipotentiaire de la République française a été mis au pouvoir par l’édification d’un culte personnel qui n’a rien à envier aux régimes soviétiques dont ils ne retiennent que le goulag afin de mieux masquer leur compromission générationnelle avec des régimes parlementaires de plus en plus corrompus. Ces démocrates d’opérette, sans idées et sans œuvre, s’accommodent fort bien du mensonge et du travestissement dans la mesure où cela ne contrarie pas leurs intérêts du moment, que cela laisse dans l’ombre l’étendue de leur médiocrité.

 

Jan Patocka a raison : le conformisme aggrave, il ne sauve jamais.

 

  • N’en déplaise aux fines bouches de la macronie bon ton, la question La mort de Socrate est-elle encore possible ? a tout son sens. Le régime démocratique athénien se sentait menacé par un homme qui ne faisait pas semblant de faire de la politique en flattant le demos. Il avait pour lui une exigence que ses accusateurs nommèrent « corruption de la jeunesse ». (3) Se sentir menacer, c’est encore reconnaître la valeur d’un discours menaçant. Le fonctionnement des stratégies de l’insignifiance sous nos régimes tempérés est autrement plus pervers. Résumons le à cette formule sibylline : « cause toujours ». Quand l’alpha et l’oméga du politique consiste à obtenir la majorité relative des suffrages, les exigences de valeur n’ont plus aucun sens. Reste une perversité inédite dont la violence symbolique consiste à nier l’existence de ce qui menace, par une exigence de probité, la paix de ceux qui vivent grassement de leur mensonge d’Etat. Nier l’existence ne suppose pas forcément l’élimination physique, un risque bien trop coûteux. Il suffit de ne pas donner droit, de ne pas laisser être, d’effacer en feignant la diversité des avis. Une diversité de façade qu’une micro recherche des connivences de la parole autorisée dévoile sans trop d’effort.

 

  • Peut-être, c’est une hypothèse des plus plausibles, arrivons-nous aujourd’hui, avec cette présidence catastrophique, au terme d’une période historique qui aura réussi à rendre la contestation politique insignifiante en la neutralisant dans des dispositifs de contrôle qui s’épuisent. « Le grand débat », qui prend la forme inquiétante d’un soliloque télévisé, d’un culte de la personnalité sur des chaînes aussi indiscernables que des marques de lessive, sera peut-être le baroude d’honneur d’une arnaque qui ne pourra plus demain se passer de la censure directe et de la menace effective. Les lois « anti-casseurs » qui sont votées aujourd’hui au parlement français apparaîtront ainsi sous un jour nouveau. Non pas comme une régression mais comme une nouvelle évidence. Quand les distorsions entre l’exigence de vérité et les pratiques de pouvoir ne peuvent plus être masquées par les stratégies de l’insignifiance, il est nécessaire de limiter les libertés publiques sous couvert de préserver l’ordre, que cet ordre sous tutelle se nomme République en marche ou démocratie populaire. Prisonniers mentalement d’une compréhension de l’histoire figée, incapables de comprendre la nature des nouveaux pouvoirs et leurs stratégies de domination inédites, les fines bouches de la macronie traquent les excès de langage. Gazer, gueules cassées, milices, police politique, autant de termes à proscrire au nom du sérieux de l’histoire. Pour eux, rien d’historique dans ce que nous vivons mais un simple prurit adaptatif à mater.

 

  • De quel droit pouvons-nous établir un lien de continuité entre les heures sombres des pays de l’Est, la Tchécoslovaquie de Patocka et la France de Macron ? Au nom de l’invariance des logiques de pouvoir quand les dispositifs idéologiques d’embrigadement des masses s’épuisent. Quelque chose ne fonctionne plus, le déni de vérité est allé trop loin. Non pas pour tout un peuple mais pour cette frange qui ne peut plus se satisfaire, aussi bien pour des raisons économiques que morales, de l’escroquerie érigée en dernier rempart de la démocratie contre les « 40000 à 50000 radicalisés » qui veulent, selon le « président philosophe », la chute de la République. Quand les ficelles sont trop grosses, quand le déni de réalité est à ce point manifeste qu’il saute aux yeux de ceux qui prennent le temps minimal de la réflexion politique, les bonimenteurs se révèlent. Incapables de persuader ceux qu’ils ne peuvent convaincre, impuissants à séduire ceux que la flatterie ne nourrit pas, ils se mettent à cogner d’autant plus durement qu’ils se savent faux.

 

  • Nombreux sont les intellectuels de la génération précédente, je pense ici à Jean-Pierre Le Goff, exemple parmi d’autres, à soutenir « qu’il n’existe pas de solution politique radicale aux maux dont souffrent les sociétés démocratiques, pas plus qu’à ceux de l’humanité. » (4) Pour eux, derrière les solutions politiques radicales, il y a toujours l’ombre portée des camps. Auschwitz et Kolyma nous interdiraient à jamais d’envisager des solutions politiques radicales, autrement dit des solutions politiques qui auraient la force de prendre les problèmes dont souffrent nos sociétés démocratiques à la racine. La fin des grands systèmes idéologiques nous condamnerait à une zone grise de l’histoire, sommés de nous adapter à la grande marche progressiste au nom de l’ultime chantage : nous ou eux, les fossoyeurs de l’histoire. « Cela ne signifie pas la perte du sens critique et de la passion dans le débat et l’action publics, mais la fin d’une certaine radicalité dans l’ordre du politique dont nombre d’intellectuels ont été porteurs. » (5)

 

  • Je récuse radicalement cette fine distinction : sans radicalité le sens critique se perd de façon inéluctable. Jan Potocka, sur son lit d’hôpital nous en donne la raison : le sens critique est au service de la recherche de la vérité, de son exigence et cette exigence est radicale. La radicalité dans l’ordre politique relève d’une décision fondamentale : nous nous refusons à distinguer l’ordre du vrai et l’ordre politique. Cette exigence, nous le savons, est aux antipodes de ce qu’est devenu aujourd’hui le politique, à savoir une façon habile de magouiller pour accéder et se maintenir au pouvoir avec la conviction de se croire plus malin que les autres.

 

  • C’est aussi pour cette raison que nous ne nous reconnaissons pas dans les critiques sociales qui ne placent pas l’exigence de vérité au dessus des revendications de liberté et d’épanouissement individuel. C’est pour cette raison que nous devons chasser les margoulins sophistes hors de la cité politique, démasquer leurs fausses libertés de penser comme autant de moyens répressifs pervers d’empêcher l’exigence de vérité de s’énoncer dans l’espace public. C’est encore pour cette raison que nous ne devons faire aucune concession à des hommes comme Emmanuel Macron car ils sont faux.

 

  • On ne peut pas édifier un ordre politique juste sur la fausseté et le mensonge, la duplicité et l’escroquerie intellectuelle. Disant cela, nous passerons volontiers pour naïfs aux yeux des demi-habiles. Romantiques, pourquoi pas. Mais un romantisme contrarié, donc cruel, impitoyable vis-à-vis des fausses queues, celles que nous connaissons si bien. Un romantisme sensible capable de mordre jusqu’au sang. Depuis quand l’exigence formulée par Jan Patocka la veille de sa mort est-elle laissée aux cœurs tendres et aux nougats mous de la culture jingle ?

 

  • A chacun son travail. Les intellectuels porteurs d’une radicalité dans l’ordre politique doivent être jugés sur la cohérence de leur pensée, non sur leurs indignations morales. Ils ne sont pas et ne peuvent pas être le tout de la vie politique mais leur place est essentielle. Ils creusent des sillons dans le mal du siècle. Ils ne sont experts de rien mais se donnent les moyens, par leur travail, d’être les témoins de leur temps. Leurs témoignages ne sont pas toujours plaisants aux oreilles des conformistes mais ils donneront à d’autres la force de témoigner encore. La formule de Gilles Deleuze, quelles que soient les critiques que l’on puisse adresser à sa compréhension politique du monde, est excellente : du possible, sinon j’étouffe. Nous en sommes là, nous étouffons, asphyxiés au sens propre du terme. Pour quelle raison notre asphyxie ne serait-elle pas aussi terrible que celle vécue par Patocka ? Nous étouffons d’une autre asphyxie, de devenir indifférents à l’exigence que ces intellectuels portaient et dont la lecture devrait faire honte aux démocrates du temps dont la médiocrité morbide et la fausseté tiennent lieu de masque à gaz. Une honte qui les ferait hommes.

………

(1) Postface aux Essais hérétiques de Jan Patocka, Éditions Verdier, 1982.

(2) Op.cit. Jan Patocka, cité par Roman Jakobson.

(3) Voir pour le détail historique du procès de Socrate l’essai de Paulin Ismard, L’évènement Socrate, Flammarion, 2013. 

(4) Jean-Pierre Le Goff, La démocratie post-totalitaire, Paris, La découverte, 2002.

(5) Op. cit.