Les flottants

Les flottants

  • Au fond, si tous les français pouvaient payer leur voiture électrique en se faisant plaisir comme dans les publicités de l’Obs, partir travailler le matin en écoutant les éditos radiophoniques d’Europe 1 ou d’Inter, le sourire aux lèvres, avec cette petite dose de cynisme qui rend la médiocrité supportable, s’ils avaient tous accès aux délices du bon marché, aux voyages dépaysants, à la bonne culture, s’ils achetaient responsable et éco-citoyen en se détournant de la grande distribution et des sacs plastiques, s’ils pouvaient enfin trouver de bons stages pour leurs enfants et compléter les cours par quelques suppléments malins, nous aurions peu de chance de voir des gilets jaunes sur le bord des ronds-points

 

  • Le drame – mais peut-être parviendrons-nous à cette belle résolution un jour et sans violence – c’est que tous les hommes ne sont pas des rentiers du spectacle. Tous ne flottent pas. Plus précisément, tous ceux qui ont un rapport à la résistance du monde matériel et social, du bucheron au professeur de collège, du pompier à l’interne au CHU, en passant par le chauffeur de bus, le vigile de grande surface, le policier et l’ouvrier du bâtiment. Tous ont une résistance à vaincre, une matière revêche à former ou à discipliner. La qualité de cette victoire sur la matière a directement une incidence sur le monde qu’ils habitent. Contrairement aux flottants, ils sont au contact des effets de leur discipline.

 

  • Les revenus du flottant, l’être en survol du tas,  sont très souvent aussi flottants que lui. Prélevés sur des flux abstraits, des échanges monétaires et spéculatifs qui donnent droit à des pourcentages de gain, ils ne travaillent pas au sens d’une œuvre, de la transformation d’une matière revêche pour lui donner une meilleure forme. Nous dirons que le flottant ne forme pas, il fait circuler à distance, ce qui est très différent. Des flux de paroles, de marques, de monnaies. Il échappe ainsi à la résistance du monde matériel et social, cette résistance qui tout à la fois brime l’esprit et le forme.

 

  • Il se trouve que les flottants, les rentiers du spectacle, ont réussi à prendre le pouvoir en valorisant le détachement au monde matériel et social, en faisant de leur situation une sorte de sommet de l’existence humaine, une image parfaite de l’homme. Flotter au-dessus des résistances et de la matière revêche en prenant un bon pourcentage, tel est le must, le raffinement exquis, l’excellence du bon goût. Flotter au-dessus des contraintes serviles, communiquer d’en-haut, piloter de très loin, manager depuis les nuages du cloud, délivrer des leçons de savoir-vivre aux gueulants, admonester les bassesses du monde, faire appel à la paix et à la responsabilité de tous. Baigner dans une douce ambiance de termes anglais feutrés et agréables aux oreilles

Flotter et exploser en vol.

Disruption.

Réponse aux lamentables sous-entendus sur l’irresponsabilité des professeurs face à la violence

Réponse aux lamentables sous-entendus sur l’irresponsabilité des professeurs face à la violence

 

  • Suite aux exactions policières contre des lycéens que la mise à disposition non censurée de l’information rend visible à tous, la propagande consiste désormais à accuser à demi mots (une moitié de trop) des fonctionnaires de l’Etat français. En réponse, que les choses soient claires et clairement exposées. Le métier de professeur, attaqué aujourd’hui comme d’autres corps intermédiaires de l’Etat, est en première ligne face aux violences sociales. En première ligne, de plus en plus isolé et cela depuis des années. Les professeurs sont bien souvent les derniers remparts, les ultimes digues face à la violence. Ils n’ont, à ce titre, aucune leçon de bonne conduite à recevoir de ceux qui en font commerce dans leur porno spectacle informatif ou qui comptent demain mater toute résistance politique en la brandissant comme une dernière menace.

 

  • Qui se doit d’encadrer et parfois d’apaiser l’angoisse des élèves lors des différentes alertes intrusions et autres dispositifs de prévention anti-terroriste ? Qui se doit d’entendre la colère d’un élève de terminale qui travaille à mi-temps chez Mac Donald’s pour obtenir un diplôme insuffisant sur un marché qui réclame de plus en plus de « compétences » non scolaires ? Qui était en première ligne pour porter les valeurs de la République, une et indivisible, en 2015, quand des intellectuels démagogues pourfendaient « l’esprit Charlie » ? Qui pour expliquer que la satire n’est pas une violence gratuite mais peut-être aussi une violence qui libère ? Qui pour recevoir les paroles déprimées de jeunes étudiants en colère qui ne voient pas d’avenir dans un monde en marche forcée vers le vide aux mains de parvenus surfaits ? Qui pour articuler la violence réelle et la violence symbolique afin de donner un peu de sens à l’action ? Qui pour se dresser face aux pires aliénations du marché dont les conséquences ne sont visibles que sous la forme de feux de poubelles une fois l’an ? Qui pour construire un discours structuré, articuler passion et raison, révolte et responsabilité ? Qui pour faire demain ce travail essentiel sans lequel il ne restera plus à terme qu’une pure violence à mater par un surcroît de violence ?

Supposer que des professeurs puissent ne pas être responsables des élèves dont ils ont la charge est une saloperie de plus dans le cortège déjà très long des trahisons républicaines.

 

  • Dois-je rappeler que les professeurs ne sont pas des directeurs de conscience. Ils n’ont pas, c’est le sens de leur mission, à embrigader les esprits, à énoncer le Bien ou le Mal. Cette conception de l’éducation correspond peut-être aux attentes d’un régime liberticide certainement pas à celles d’une République ayant pour ambition de former des esprits souverains. Eduquer, n’est pas dresser ; instruire, n’est pas endoctriner. Deux saines exigences en ces temps troubles qui pourraient servir de repères à tous.

 

  • Les professeurs sont souvent pris entre deux formes de violence. L’une qui consiste à leur faire jouer des rôles qu’ils ne peuvent pas tenir. Ces rôles sont d’ailleurs souvent le résultat des démissions d’autres services de l’Etat. L’autre qui consiste, face à cette violence du social qu’ils connaissent parfaitement, à établir un lien de confiance sans lequel toute instruction serait impossible. Imaginer qu’ils puissent être les acteurs de ce contre quoi ils se battent au quotidien, relève d’une stratégie de pouvoir aujourd’hui rouée : rendre les services de l’Etat français responsables de leurs propres déroutes afin d’affranchir les politiques de toutes responsabilités.

 

  • Derrière cette stratégie, une autre, encore plus perverse que la première : entretenir la défiance à l’égard des corps intermédiaires de l’Etat, créer une suspicion utile en période de liquidation républicaine. Il existerait, au sein des agents de l’Etat, des forces contraires à l’intérêt général ? C’est ainsi que commencent les purges, insidieusement, les mises au pas qui éliminent progressivement la responsabilité des hommes au détriment des ordres d’un pouvoir qui n’a plus de compte à rendre au peuple qu’il gouverne en faisant de la violence l’ultime alibi de son salut.

Alba Ventura, le dernier popper de RTL

Alba Ventura, le dernier popper de RTL

Je corrige l’erreur initiale ayant confondu France Inter (Beigbeder) et RTL (Alba Ventura). Un acte manqué certainement. Les poppers se ressemblent.

« ça suffit ! Chez les opposants politiques, c’est le bal des cons »

Alba Ventura, RTL, 3/12/2018

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  • Le naufrage en direct sur France Inter du branleur de vide, Frédéric Beigbeder,  très vite oublié, RTL, un concurrent direct, présente sa toute dernière trouvaille iconoclaste : Alba Ventura. Ne retenez pas le nom, c’est inutile, seule compte la forme, le discours autour du patronyme lancé comme une nouvelle marque de détergent. N’attendez pas du popper matinal une quelconque justification de son droit à causer à la radio sur grandes ondes. Pour le dire avec Jacques Lacan, ça cause.  Et c’est bien là l’essentiel.

 

  • Les questions auxquelles vous n’aurez pas droit sur RTL dans un désordre forcément créatif : qui est cette dame ? quelle est sa légitimité ? quelle est sa formation ? quelle est sa profession ? qu’apporte-t-elle à la société ? au bien public ? qui la paie ? combien ? où sont ses analyses écrites ? ses textes ? ses productions ? en a-t-elle ? sur quel fondement repose ses jugements ? Une dernière pour résumer toutes les autres : combien d’individus de ce type utilisent un micro pour faire la leçon et flatter un public déjà déstructuré politiquement ?

 

  • « Chez les opposants politiques, c’est le bal des cons. » Génial, décalé, Alba, subversif, on respire enfin… La distribution massive d’abrutissements collectifs masque le caractère autoritaire et normatif des orientations de fond. Sans aucune réflexion politique, sans la moindre analyse de fond sur la nature exacte du problème posé, des individus dénués de légitimité intellectuelle se permettent de faire la leçon en éructant leur feinte indignation vertueuse.  Ce numéro a pour unique fonction de simuler la critique afin de donner à l’auditeur d’Inter cette fausse conscience éclairée qui sied particulièrement bien à une frange de la population demi-instruite, demi-éveillée et qui se pique d’irrévérence. Cela va sans dire – mais enfonçons tout de même quelques saines évidences – cette population d’auditeurs n’est pas la même que celle que vous trouverez sur les péages d’autoroutes ou les rond-points de province.  Deux France, si vous tenez à conserver, dans la confusion ambiante, quelques repères simplistes.

Le travail médiatique ne consiste pas simplement à abrutir, l’abrutissement n’est jamais le but ultime, mais à dissuader.

  • Alors qu’une contestation violente du pouvoir en place peine à s’articuler politiquement, RTL lance son tout nouveau popper à causer par ceci : « Chez les opposants politiques, c’est le bal des cons ». En nourrissant un peu plus la défiance vis-à-vis du politique en général à travers la critique des « egos » (ce qui permet au passage à la dame de masquer la boursouflure du sien), RTL engraisse sémantiquement la dépolitisation généralisée et son corollaire la violence désarticulée. Tout cela est cohérent. Un ordre politique structuré, républicain, demanderait des comptes aux petits salopards qui n’ont aucun intérêt à ce que l’on regarde de près la nature de leur commerce et la logique de leurs intentions. Il est bon pour eux, en se payant sur la bête, d’entretenir la confusion mentale au nom de l’irrévérence et de la lucidité.

 

  • Alba Ventura n’est personne en propre mais elle désigne le tout, c’est pour cela qu’elle m’intéresse. Le tout, cette production globale d’insignifiance que nous sommes aujourd’hui en train de payer très cher. Et ce n’est qu’un début. Ces poppers causant représentent, de plus en plus clairement, ce qu’une partie grandissante de la population française ne veut plus. Les hommes et les femmes, armés symboliquement, peuvent aller débusquer de telles manœuvres. La critique en gilet jaune, si l’imaginaire te convient.

Qui veut le chaos ?

Qui veut le chaos ?

« Les coupables de ces violences ne veulent pas de changement, ne veulent aucune amélioration, ils veulent le chaos. »

(Emmanuel Macron, 01/12/2018)

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L’humiliation en jaune

L’humiliation en jaune

  • Le spectacle ne fait pas simplement qu’abrutir, il dépouille jusqu’à la dignité de ceux qui n’en feront jamais partie. Rien ne doit échapper à l’écrasement de toutes les formes de vie humaine sur l’écran plat de la nullité. Rendre nulle toutes choses, détruire de la valeur et la transformer en profit. Toute honte bue, nous avons eu droit à un très riche éventail d’interprétations : les révoltés qui ne participent pas encore au progrès, les casseurs d’extrême droite, les casseurs d’extrême gauche, les consommateurs qui demandent leur part, les beaufs en diesel, les anti-écologistes etc.

 

  • Combien d’animateurs lamentables se sont affublés du fameux gilet pour faire peuple, un œil sur l’audimat. Des émissions les plus racoleuses aux exégèses les plus subtiles, ne rien laisser sur le bord de la route. Tout doit servir à faire un billet sur le dos d’une France choyée car méprisée. C’est à cette France que sont destinées les programmations télévisuelles les plus stupides, les offres d’information les plus basses, les divertissements les plus humiliants. Il ne suffit pas simplement d’appauvrir le peuple qui travaille pour payer. Encore faut-il que les pires parasites s’engraissent sur son dos.  Les populations les plus fragiles sont une manne à plusieurs fonds.

 

  • La nature de l’humiliation de la classe ouvrière, car il s’agit en grande partie d’elle, est certainement inédite depuis la révolution industrielle. Jamais la dignité de l’effort humain pour vivre d’un travail de subsistance n’a été à ce point méprisée. Non pas seulement par des forces économiques qui ont toujours joué de cynisme en s’adressant à elle mais aussi par des systèmes de représentations extrêmement sophistiqués capables d’intégrer tous les codes de la révolte afin de les exploiter à son avantage. Qui ne ressent pas du dégoût en voyant ces éditorialistes grands bourgeois parler de ces gilets jaunes comme si le chasuble effaçait l’être humain qui le porte ? Qui n’éprouve pas une colère froide en entendant les hommes au pouvoir s’adresser à ces travailleurs d’un ton paternaliste, leur promettant de participer enfin à la marche du progrès ?  Quelle dignité le spectacle avilissant laisse-t-il enfin à ceux qui n’ont que leur colère pour se faire entendre ?

 

  • Que la chose soit claire. Les chaînes d’information, ces machines à lobotomiser des peuples, ne sont pas du journalisme. Il s’agit d’autre chose. D’une perversion récente, d’une monstruosité, d’une excroissance du pouvoir d’exploitation qui entraînera dans l’abîme toute une profession si celle-ci ne réagit pas très vite. Ruth Elkrief et Christophe Barbier, pour n’en prendre que deux, sont une menace pour toute une profession. Ils détruisent de la valeur, c’est d’ailleurs pour cela qu’ils sont si grassement payés. Il suffit de mesurer la place prise par quelques causeurs illégitimes dans la production de l’opinion publique pour avoir une idée juste de l’étendue des dégâts. Chacun de ces minables pantins représente une écurie à lui seul et la met quotidiennement en scène. Le narcissisme est maximal et avec lui le schématisme de l’offre. S’en suit un détournement et une recomposition inédite de la parole publique. Ces machines autistes à broyer le social ne laissent aucune place à la société qu’elles pillent symboliquement.

 

  • Tout un tissu de médiations politiques serait à reconstruire et pas seulement dans le monde ouvrier. Cela fait bien longtemps que les professeurs ne peuvent plus compter sur les grandes centrales syndicales au service des intérêts de quelques  professionnels délégués qui ne voient plus les classes depuis longtemps. Faudra-t-il qu’ils mettent eux aussi un gilet pour faire cours avant d’aller lécher les pieds des animateurs millionnaires pour avoir cette visibilité tant recherchée ? Ces mêmes animateurs qui abrutissent les élèves qu’ils cherchent à instruire.

 

  • Tout est fait pour que le monde du travail soit rendu invisible, ce sale monde, ce monde indigne qui passe mal à la télévision. Toute cette quotidienneté du labeur, de l’effort et de la souffrance qui fait du tort à l’image de la « start up nation » promise par le « président philosophe » des gens de lettres et de fric. Au fond, ce qu’il faut abattre autant politiquement que symboliquement c’est toute une classe parasitaire et improductive de la population française. Improductive du point de vue de la matérialité autant que du point de vue des œuvres de l’esprit.

 

  • Les parasites ne créent rien mais vivent au dépend de ceux qui créent de la richesse tout en les humiliant. Cette situation serait révolutionnaire si toutes les articulations étaient faites, si la compréhension globale de cette exploitation, à la fois matérielle et cognitive, était parfaitement comprise. Si cette compréhension enfin était un mobile suffisant d’action. A ce niveau d’intégration, le spectacle est cependant tout puissant. Il code et décode à sa guise. Il anéantit dans l’œuf toute volonté de révolte. Pour cette raison, nous n’en sommes qu’aux premiers sabotages mais le processus semble déjà irréversible. La question des limites de l’humiliation sera évidemment déterminante pour la suite.

Les ennemis de la contradiction et de la vie

Les ennemis de la contradiction et de la vie

(Caspar Friedrich, La mer de glaces)

  • La première question sérieuse à se poser est de savoir comment remettre de la contradiction, ce que les anciens appelaient de la dialectique, au milieu des sophistes, des camelots, des marchands de mots et des faiseurs de culture. La culture générale est à critiquer car elle est éminemment non dialectique. Sa fonction est de niveler les contradictions réelles que charrie nécessairement l’ordre social dans une maïzena culturelle indifférenciée. Il est nécessaire, par conséquent, de réintroduire du réel. Cette réintroduction n’a rien à voir avec l’hyper réalité saturante dont nous sommes quotidiennement abreuvés. On ne peut réintroduire du réel, donc de la contradiction, sans faire appel, c’est là le plus grand défi, à un imaginaire de délivrance qui use de la fonction de l’irréel. Le réel a besoin de l’irréel, d’être symbolisé à bonne distance pour apparaître.  Nous devons nous déprendre des simulations immédiates du monde pour le retrouver, abattre les simulations de pensée qui les accompagnent pour le faire jaillir à nouveau. Cette déprise et ce jaillissement sont solidaires. La critique est en cela une disposition fondamentale de l’esprit à restaurer quelque chose. Il est évident que cette restauration sera symboliquement violente. Nous avons beaucoup trop concédé, la glace à briser est épaisse.

 

  • Depuis des années, les faiseurs de culture, devenus de pâles animateurs régionaux, chacun délimitant l’étendue de sa petitesse autorisée,  sont préservés de la critique, cachés derrière des thèmes soi-disant au-dessus de la mêlée. Il faut bien comprendre que cette logique de dépolitisation des idées (il n’y pas de politique sans contradictions) est au cœur du problème. L’élection du « président philosophe » nous en a donné un exemple édifiant, une sorte d’acmé très au-delà du ridicule. Depuis des décennies, de très nombreuses productions culturelles, à la télévision, à la radio, dans la presse écrite, estiment ne pas avoir de comptes à rendre à une forme de critique qui ne se contente pas de consommer de la culture mais qui la juge aussi du point de vue de ses effets politiques. Cette indifférence à la contradiction était d’autant plus aisée que les discours de dépolitisation, ces offres divertissantes pour un public docile et fort peu exigeant sur le fond, bénéficient de larges appuis médiatiques eux-mêmes formés sur les ruines intellectuelles d’un abandon.

 

  • Depuis trois décennies, le travail de démolition a consisté à réduire la critique à n’être qu’un point de vue, une opinion, une perspective parmi tant d’autres. Il est bien venu d’afficher dans les dîners en ville son « scepticisme tranquille », son relativisme chancelant, son beckettisme ouvert. Un journal comme Le Monde, dans un somnambulisme étonnant, pensant peut-être s’adresser à quelques lecteurs incertains, ose répondre à des esprits formés comme à une bande  d’auditeurs autodidactes à la retraite. Ce mépris, dissimulé derrière une courtoisie de façade, est aisément compréhensible. En face, il n’y a plus rien depuis longtemps ou si peu. La grande débandade de l’esprit qui ne nie plus.

 

  • L’idéologie de l’incertitudel’incertitude devient une idéologie quand elle empêche de structurer des discours qui interrogent le fonctionnement des instruments de légitimation – fait suite à la morale provisoire des années 80. De la critique marxiste à la morale provisoire, de la morale provisoire à l’incertitude définitive. De la contestation politiquement articulée aux règnes sans partage des petits sophistes de la culture. Quelques noix creuses, des marottes usées (la plus usée de toute étant évidemment l’anti-totalitarisme), quadrillent cet espace cotonneux. Aucun désir, aucune puissance réflexive, aucune force. Du mou, des thèmes recuis, un frisson sexuel pour aguicher le chaland en fin de course. Bref, on s’emmerde, on ne pense pas (ou mal) et en prime on bétonne l’autoroute Vinci pour la cohorte des médiocres adaptés qui arrivent au pas de charge dans ce désert.

 

  • Cette situation calamiteuse, car stérile, doit être décrite et combattue. Pourquoi ? Pour instaurer la dictature du prolétariat ? Non mes amis, soyons moins ambitieux. Sans compter que les régimes autoritaires qui crient au complot dès qu’une objection devient gênante ou qui psychiatrisent les critiques qui touchent leur cible, nous en connaissons déjà un rayon. La réponse va peut-être surprendre mais il semblerait que notre bon plaisir (je critique parce que cela me plaît) rencontre une certaine sensibilité à l’injustice, une forme de morale que nous n’avons aucune raison de dissimuler sous le tapis de la bienséance. Non pas, là encore, pour en faire un petit thème apéritif dans un boudoir feutré mais pour lui donner une consistance réelle en situation. Les notions de philosophie, n’en déplaise aux causeurs, ne sont pas seulement des prétextes pour mettre en scène son art de la parole mais recouvrent d’inquiétants problèmes pour celui qui prend un peu la pensée au sérieux.

 

  • Au-delà du plaisir et de la morale, nombreux sont ceux qui étouffent dans un univers mental non contradictoire. Peut-on en effet vivre dans un monde strié de contradictions réelles et consommer à ce point des discours hors sol ? Peut-on accepter de se voir accuser de faire des procès d’intention quand nous réclamons un juste droit à la contradiction et à l’affrontement dialectique, quand nous sommes tout simplement au travail  ? Rien de plus qu’un juste droit de réponse. Nos ennemis, car ils le sont, sont-ils capables d’un début de probité ? Ont-ils la force d’entrer dans l’arène ou se contenteront-ils jusqu’à la fin des fins de leur culture en coton-tiges à distance du problème posé ? Car nos questions sont aussi fermes que notre volonté. Au-dessus d’elles, comme gravée sur le frontispice de la critique, sans ordre ni mesure, celle-ci domine : comment en sommes-nous arrivés là ? Je me pose quotidiennement cette question en lisant Grosz, Adorno, Kraus et bien d’autres. Comment avons-nous pu accepter une telle liquidation sans proposer, au moins, un baroude d’honneur ? Comment vivre autrement qu’au ralenti avec aussi peu de force et autant d’incertitudes tranquilles ?

 

  • Ce qui vaut pour la pensée, vaut pour l’action. La violence insensée de quelques hommes en gilets jaunes qui courent dans une rue pour lyncher un bonhomme représentant fantasmatique d’une chaîne d’information poubelle doit nous réveiller ? Où en sommes-nous exactement avec l’homme ? Que se passe-t-il ? Qu’est-il en train de nous arriver ? Si nous ne parvenons plus, par faiblesse et anémie, à faire vivre de la contradiction, à créer des zones radicalement dépressionnaires, nous n’aurons bientôt plus la force de vivre tout court. La dépolitisation des discours, la disparation de l’affrontement irréductible, cette réversion effrayante du mal dans le bien, du négatif dans le positif, n’est pas une broderie littéraire mais une condition d’existence. L’homme est un nœud de contradictions, pas une étole d’incertitudes.

Le rouge-brun

Le rouge-brun

  • Ne vous trompez pas, le rouge-brun n’est pas la tendance automne-hiver du magazine Elle mais plutôt la mauvaise couleur sur le nuancier Panton des médiocraties de l’hyper-centre. Tout ce qui s’éloigne de la ligne  progressiste, démocrate et européenne relèvera à terme du rouge-brun. Toute critique un peu instruite est très vite accusée aujourd’hui de faire le jeu des extrêmes. En France, extrême gauche et extrême droite. Nous avons ainsi assisté à une profonde recomposition de l’imaginaire politique lors de la dernière élection : de la bipolarité droite-gauche (particulièrement peu claire depuis 1983) à une opposition Lumières contre rouge-brun, parti unique de gouvernement contre extrémistes de tous poils. La stratégie élémentaire du pouvoir consiste ainsi à mettre en avant l’extrémisme, la fameuse violence (tantôt de l’extrême droite, tantôt de l’extrême gauche) pour justifier sa permanence et masquer son vide politique. Même si cette stratégie montre aujourd’hui ses limites, elle reste tout de même encore opérante dans les urnes et dans les imaginaires.

 

  • La perception médiatique globale du mouvement des gilets jaunes s’inscrit évidemment dans cette logique. Soit vous défilez sagement avec des ballons roses (manif pour tous) ou violets (manif contre les violences sexistes), soit vous êtes rouge-brun. Pour comprendre la nature d’une action, il convient de réfléchir à ce que le pouvoir dit d’elle. Jamais un gouvernement ne dira qu’il a honte de la famille ou qu’il est fier des violences sexistes. Par contre, il peut le dire d’un mouvement qui, sans être affilié à un quelconque parti politique, est politique dans son essence. Une fois encore, il faut tordre les mots de ceux qui les tordent. Certains gilets jaunes eux-mêmes, par peur d’être situés donc réduits à un schéma d’interprétation mécanique qu’ils connaissent parfaitement, ont vite fait de dire : nous ne sommes pas politiques ! En réalité, ils sont au plus haut point politiques dans un univers de représentation qui lui ne l’est plus du tout. Le renversement est complet : ceux qui rappellent avec leur gilet jaune le politique dans l’espace public se disent non politiques et ceux qui dépolitisent quotidiennement les discours se présentent comme des experts politiques.

 

  • C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’usage de la formule rouge-brun. Disqualifier le politique en le simulant par un discours sur le politique dont les codes (extrême droite, extrême gauche, rouge-brun, fasciste, anti-fa etc.) permettent de construire une textualité quasiment infinie. Il va de soi, une fois encore, que ces discours dissuasifs ont une double fonction : dépolitiser avant de repolitiser dans un code dont vous resterez à jamais prisonnier. La fameuse alliance impossible entre l’extrême-droite et l’extrême-gauche alors que ces deux groupes sont,  pour une large part, totalement artificiels.

 

  • La surmédiatisation d’une infime partie de ces groupes, groupuscules surmédiatisés en proportion de leur nombre réel, nourrit une mythologie utile aux gouvernements médiocratiques. Les médias en redemandent. Des reporters imbéciles, des gourous internétiques testostéronés et autres publicitaires en mal de gloire attisent le tout en épandant un vocabulaire guerrier (fa-anti-fa), devenant ainsi les alliés objectifs du cynisme au pouvoir qui n’en demandait pas tant. Ces idiots utiles, aussi abstraits et irréels que ce qu’ils sont supposés combattre, entretiennent eux  aussi la dépolitisation ambiante, rendant inaudible la voix des sans voix en gilets jaunes. C’est ainsi que l’on mesure le vide de notre époque, tout autant que le déni du politique (les deux étant d’ailleurs profondément liés).

 

  • Le piège, une fois encore, est symbolique mais il n’est pas pensé puisqu’on ne pense plus le symbolique. Et on ne pense plus le symbolique parce qu’on ne pense plus. C’est pourtant simple à comprendre. Je résume : l’hyper réalité dans laquelle nous baignons, la saturation d’images, de flux de conneries, de bribes de tout, de discours imbéciles, déstructure profondément notre univers mental. Incapable de raisonner en catégories abstraites (symbolique en est une), collés aux écrans comme des mouches à merde, nous passons d’une couleur à l’autre : arc-en-ciel, rose, violet, rouge-brun pour arriver, en fin de course, à prendre les flashs stroboscopiques que nous recevons pour des réalités. Les deux bénéficiaires de cet effondrement, ils se tiennent d’ailleurs la main, sont les médias de masse et les politiques du vide. Les grands perdants : l’intelligence et le bien commun. Tant que nous ne parvenons pas à briser cette sidération, nous sommes condamnés à une montée aux extrêmes, non pas du rouge-brun, mais de la simulation et de la violence.

La profondeur de la révolte – III – Les critiques

La profondeur de la révolte – III – Les critiques

(Victor Hugo, Dessin)

  • En 1999 sortait à la NRF Le nouvel esprit du capitalisme, un fort livre de 900 pages : la force de la critique, le rôle de la critique, la logique de la critique, la critique sociale, la critique artiste, l’empêchement de la critique, le renouveau de la critique etc. Mon coude droit est actuellement posé sur cette somme (1). Depuis, on ne compte plus les productions critiques, les textes critiques, les sommes critiques. Ma bibliothèque en est remplie. Le dernier volume en date : Le désert de la critique, déconstruction et politique (2). Par déformation intellectuelle, je m’empresse de consulter ces textes dès leur sortie mais je les achète de moins en moins car ma question est toujours la même : qui dérangent-ils ?

 

  • J’ai eu un temps le projet de rédiger une thèse à ce sujet à l’EHESS : dialectique de la critique, un titre de ce genre. Je me suis ravisé après deux années d’écriture. J’étais en train d’ajouter ma glose à une glose déjà fort conséquente. Les rapports contrariés que j’ai eu avec ce qu’on appelle le monde de l’édition ont eu raison de mes dernières velléités dans ce domaine. L’idée est simple : vous pouvez publier et diffuser toute la critique théorique que vous voulez à condition de ne déranger aucun pouvoir, de ne viser personne en propre, de laisser le monde à la sortie de votre critique dans le même état que vous l’avez trouvé en y entrant. La critique s’adresse ainsi à une petite frange de la population, formée à l’école, capable de comprendre des distinctions structurelles (critique artistique, critique sociale) car elle a les moyens d’attacher un contenu à ces concepts mais qui n’a aucun intérêt objectif à remettre en question sa raison sociale à partir d’eux. C’est évidemment le cas de France culture.  

 

  • Longtemps, je me suis dit (qui ignore la naïveté des esprits formés au contact des textes philosophiques ?) que l’empilement d’arguments et d’analyses aurait raison de cet état de fait. Qu’il suffisait de démonter quelques logiques élémentaires pour lever ce gros lièvre. Hélas, je sous-estimais la puissance de la dénégation et la force d’une raison fort peu raisonnable :  la raison sociale.

 

  • Celui qui tient un magistère ou un micro (le second s’étant progressivement substitué au premier) a des intérêts objectifs particuliers à défendre. J’ai moi-même des intérêts objectifs particuliers à défendre lorsque je me bats contre le massacre programmé de la réflexion critique à l’école. La question est de savoir si ces intérêts objectifs particuliers vont dans le sens de l’intérêt général, autrement dit si ce que je défends vaut au-delà de moi-même. Là encore, sur ce seul critère déterminant, j’ai compris (j’avoue qu’il m’a fallu un peu de temps tout de même) que les éditeurs de cette fameuse culture (critique pourquoi pas) ne raisonnaient pas du tout de cette façon. Pour eux, la critique est un objet d’édition, de publication, un objet culturel qui doit rencontrer un marché. Avant de faire œuvre critique, il est donc essentiel d’identifier le marché. L’intérêt particulier objectif doit s’accorder avec d’autres intérêts particuliers. L’intérêt général ? Mais de quoi parlez-vous ?

 

  • Critiquer la dépolitisation des discours sur la politique à France culture, à la suite de ce qu’a pu faire Pierre Bourdieu, ce n’est pas simplement émettre une critique, c’est déranger des intérêts objectifs particuliers qui n’ont que faire de l’intérêt général. C’est ici que vous retrouvez pleinement le sens de la très belle phrase de Bakounine mise en avant par Pierre Bourdieu dont il ne faut pas tout de même sous-estimer la dimension anarchiste : « Les aristocrates de l’intelligence trouvent qu’il est des vérités qu’il n’est pas bon de dire au peuple. » Je pense, vous l’avez compris, l’inverse : toutes les vérités sont bonnes à dire au peuple.

 

  • Evidemment, chère Adèle Van Reeth, cher Nicolas Truong, les fines manœuvres de France culture ou du Monde pour exclure du débat public des intellectuels qui ne cirent pas les pompes du pouvoir sont invisibles pour les désormais fameux gilets jaunes.  Invisibles mais pas inaudibles, c’est cela que vous devez comprendre désormais, vous et toutes les fausses queues de la culture mondaine qui œuvrent à placer au pouvoir des hommes qui n’ont que faire de l’intérêt général et qui fracturent profondément la République. Bien sûr, vous pouvez marginaliser l’affaire, la minorer, l’exclure du champ des débats. Bref, nous prendre pour des cons. Je le comprends, c’est de bonne guerre. A votre place d’ailleurs, avec la même raison sociale, je ferais peut-être de même. L’homme est aussi faible et facilement corruptible. Cela ne signifie pas pour autant que le mobile de l’action critique soit le ressentiment ou la jalousie. Cette psychologisation n’honore personne et ne grandit pas la pensée, encore moins la politique. Il se trouve que certaines positions sociales nous rendent plus attentifs à la question de l’intérêt général que d’autres. Enseigner toute une vie dans l’école publique – et pas seulement deux ans en ZEP pour avoir la médaille Télérama –  vous rend forcément plus sensible aux questions républicaines. Soigner à l’hôpital, déplacer des hommes et des femmes au quotidien, nourrir en cultivant sainement la terre etc. Si cette sensibilité s’accompagne, en outre, d’une affinité pour l’anarchie et la liberté radicale, vous vous orientez logiquement vers une forme de critique qui dérange un peu plus que celle de L’Obs, de Libé, de France culture, du Monde, de Télérama.

 

  • Tout cela a-t-il un coût ? Oui, si l’on raisonne dans les cadres du mondain et de l’arrivisme qui tiennent lieu aujourd’hui de mesure de la créativité et de la réussite ou de la soumission, c’est tout un.  Cela dit, que tout le monde se rassure, rien de très nouveau sous le soleil. Vous n’aurez jamais la gloriole facile au festival d’Avignon. Jamais on dira de vous, entre deux petits- fours  sous un bon soleil : ah Madame, quel auteur iconoclaste, subversif, impertinent. Quel homme entier peut se satisfaire de cela, je vous le demande ? Quelle femme libre peut accepter de pareilles miettes ? (3) Au fond, c’est un vieux problème que je pose là, un problème décisif pour qui va au-delà.

 

  • Je n’ai pas brûlé de pneus hier, je n’ai pas non plus hurlé « Macron démission » mais le cœur y est. J’ai un vieux diesel (350000 km, Ford Focus, 2003), je suis propriétaire, un crédit sur le dos et pour 25 ans, professeur agrégé de philosophie dans l’école publique. Je gagne 3000 euros net par mois en moyenne, je suis à l’échelon 9. Les grilles sont publiques contrairement aux salaires de ceux qui font la morale au peuple à la télévision ou à la radio. J’aime la réflexion et les idées. Ma critique est située, limitée, incarnée. J’ai eu la chance de naître dans un milieu formé, de trouver ma voie dans le labyrinthe des études supérieurs. Pour une raison qui m’échappe encore, je hais les faisans qui oppriment l’esprit en toute bonne conscience, les faquins, les fausses queues, les demi habiles. Emmanuel Macron représente pour moi, et je ne suis pas le seul, une sorte d’anti-monde, une réalité qui à la fois m’échappe complétement (je ne comprends pas que l’on puisse se satisfaire de sa vie) et me dégoûte en tant qu’elle oppresse les autres. J’ai les moyens de structurer ce dégoût, d’en faire quelque chose, de le penser et par conséquent de m’en libérer.

C’est cela qu’il faut donner aux enfants de la République : les moyens effectifs de se libérer du dégoût que suscite un monde sans âme à la liberté factice.

 

 

(1) Pratiquement, pour un droitier, il est utile de surélever le coude gauche pour taper sur le clavier.

(2) Editions Echappée, 2015. Un livre intelligent et fin, théorique, mais de mon point de vue inefficient. Qui dérange-t-il ?

(3) Voici exposé en une ligne mon féminisme, Eugénie Bastié. (#metoo)

la profondeur de la révolte – II – Les faux politiques, les faux intellectuels, les faux philosophes etc…

La profondeur de la révolte – II – Les faux politiques, les faux intellectuels, les faux philosophes etc…

#24novembre

  • Sur la question Qu’est-ce que la politique ?, vous trouverez des mètres de rayonnage, des dizaines de causeries généralistes, des fiches sciences po à la tonne. Les questions Qu’est-ce qu’un vrai politique ? Qu’est-ce qu’un vrai philosophe ? Qu’est-ce qu’un vrai intellectuel ? sont nettement plus confidentielles. Un vrai politique par exemple, c’est un homme qui assume publiquement la partialité de ses vues et de ses valeurs. Pour cela, il a des ennemis et des partisans. En face de lui, il a des opposants. Il s’expose en portant une parole devant le peuple. C’est un homme avec des convictions, un homme prêt à les risquer dans l’arène. Contrairement à lui, le faux politique refuse le combat et l’affrontement, c’est une anguille, un malin, une limande de salons. Il est de tous les côtés en même temps, philosophe et banquier pourquoi pas, il est insituable. Ne sachant pas d’où il parle, il est impossible d’attribuer à sa parole une valeur.

 

  • Il y a de moins en moins de politiques, comme il y a de moins en moins de critiques, car les hommes capables de se situer et de tenir un point réel s’effacent, se résignent, renoncent. Tout est fait évidemment pour les décourager. Le travail de l’esprit sérieux, appliqué, informé est marginalisé, relégué dans des replis quasiment invisibles. Une parole critique et politique construite est empêchée ou écrasée par la machine à broyer l’intelligence qu’est l’actu. Pas simplement celle des sans voix, comme les appelait Pierre Bourdieu, mais de tous ceux capables d’articuler politiquement la conflictualité sociale, de faire des liens puissants et effectifs, de comprendre dans le détail par où circulent aujourd’hui les pouvoirs de représentation.

 

  • C’est, il faut le dire, un travail titanesque. Des petits marquis de la culture, improductifs quant au fond, sont devenus en une vingtaine d’années, les roitelets de la forme. Ils ont un réel pouvoir de  nuisance, un pouvoir de sélection, un pouvoir d’exclusion. Nous serons plus malins qu’eux, plus fins, plus rusés, plus vicieux que leurs propres vices s’il le faut. Ce que Jean Baudrillard, un véritable penseur folklorisé dans le seul simulacre,  nommait l’intelligence du mal. Ils sont méchants mais nous sommes beaucoup plus méchants qu’eux. Nous les nommerons, nous ciblerons leurs discours, nous mettrons à jour les réseaux qui les soutiennent, nous séduirons leurs auditeurs. Travail subtil, inaccessible aux entendements bornés des bourrins qui consomment de la vidéo complotiste en grosses quantités. Là encore, cette histoire de complotisme intellectuel est à dénoncer sans pitié. Les stratégies de pouvoir consistent aujourd’hui à isoler la critique authentique en en faisant une dépendance de la paranoïa. Nous allons en conséquence rendre fous nos psychiatres.

 

  • Il faudra faire de cette nouvelle pratique une résistance critique collective. Isolée, la critique est impuissante. La solitude est pourtant le lieu indéfectible de son énonciation. La critique est un acte solitaire qui a une portée collective incomparable. On ne peut pas tenir un pouvoir sur le règne sans partage de la fausseté. On ne peut pas à ce point liquider le rapport philosophiquement essentiel, platonicien (1), entre la réalité et la vérité sans en payer le prix humain. L’indifférence affichée envers le vrai, le juste et le bien ne peut pas durer très longtemps, à moins, ce qui est d’ailleurs en jeu aujourd’hui, de reconfigurer l’homme pour qu’il soit désormais indifférent à ces valeurs fondamentales.

 

  • L’abrutissement fonctionne aussi longtemps que le marché peut anesthésier les masses ; il cesse d’être opérant quand sa marche folle ne fait plus qu’engraisser une élite parfois tout aussi abrutie que les abrutissements qu’elle promeut. Nous en sommes là. Nous retrouvons Platon pour la philosophie ; Karl Schmidt pour la politique. Les problèmes posés par l’un et l’autre sont aujourd’hui refoulés. Il nous faut les exhumer. Bref, après la léthargie insensée des deux dernières décennies, nous pensons et agissons enfin.

 

(1) Contrairement aux sophistes de la, modernité tardive, je m’efforce d’être cohérent dans ma lecture de Platon.