Le grand oral et l’idée de Dieu – Première réflexion sur la fin de la conscience critique et le nouveau programme de philosophie

Le grand oral et Dieu

Première réflexion sur la fin de la conscience critique et le nouveau programme de philosophie

(Le grand oral et Dieu)

  • Je découvre ce jour, par la bande, comme il est d’usage sous la présidence managériale Macron, le projet de programme de philosophie pour le tronc commun général. Il s’agit du programme qui concernera tous les élèves des lycées qui suivront une filière dite « générale ». De nombreux professeurs de philosophie du secondaire – dont moi-même – estimaient que le nombre actuel de notions à traiter était trop élevé (en particulier dans les classes ES). La discussion ne portera donc pas sur le nombre et la nécessité de limiter cette liste, donc de faire nécessairement des choix, mais sur la nature des choix qui sont en train d’être faits. Je rappelle que, pour l’heure, l’écrasante majorité des collègues de philosophie ignorent la nature de ce nouveau programme. Le secrétaire général de l’APPEP a tenu à préciser que « ce projet est encore provisoire. Le groupe de travail remet sa copie au CSP le 6 mai. Il ne devrait pas changer grand-chose d’ici là. »  Nicolas Franck entérine donc le fait que la concertation de l’écrasante majorité des professeurs de philosophie à ce sujet sera globalement un simulacre – veuillez m’excuser, chers amis, de mettre un mot sur la chose mais c’est aussi notre travail.

 

  • La grande innovation de ce programme tient à l’introduction d’un nouveau « domaine » (dixit) par rapport à l’actuel : la métaphysique. Dans la structure du programme et dans sa logique profonde, ce thème se substitue à celui du sujet (notion pourtant essentielle qui disparaît ainsi du nouveau programme). Une réorientation fondamentale qui s’accompagne également de la disparition des notions de conscience, inconscient, perception, autrui. En un mot, tout ce que nous avons coutume d’appeler une théorie du sujet. Nous apprenons en outre, et les élèves de terminale l’apprendront à notre suite, que le désir, aujourd’hui pertinemment rattaché à la notion de sujet dans l’ancien programme,  fait partie de la métaphysique ! Je prie donc je bande.

 

  • Qu’avons-nous, sous cette même rubrique, à la place de la conscience ou de l’inconscient, des concepts éminemment réflexifs ? L’idée de Dieu.  Métaphysique, idée de Dieu en lieu et place d’une théorie réflexive de la subjectivité, le fondement de notre culture humaniste depuis le grand Montaigne. Il s’agit là, pour ceux qui ont encore deux grammes de jugeote, d’une régression historique majeure : Saint Thomas et non Feuerbach, Saint Augustin et non Freud, Saint Anselme et non Sartre. Il faudra d’ailleurs penser à ajouter aux saints les grands noms de l’Islam.  Le grand recul conforme à l’esprit néo-conservateur des fossoyeurs de l’esprit critique qui oscillent entre le bavardage creux des managers et le prêchi-prêcha œcuménique dans la paix des commerces. Procès d’intention ? Je m’explique les amis, je m’explique toujours, ce sont mes détracteurs qui ne répondent jamais sur le fond. En sont-ils d’ailleurs capables ? Avec le temps, mes doutes augmentent.

 

  • Chaque année, et cela depuis vingt ans, je commence mon cours par une réflexion sur l’acte critique, au fondement même de la démarche philosophique depuis Socrate, en accord avec les exigences de la dissertation de philosophie : examiner, douter, problématiser, mettre à distance. En un mot réfléchir. Une introduction que j’intitule : la conscience critique. Cet acte fondamental est au centre, depuis quatre siècles, d’une émancipation de l’esprit humain vis-à-vis des puissances tutélaires, Dieu et son idée en l’occurrence. C’est cette émancipation progressive qui a donné tout son sens à la question du sujet, à celle de l’autonomie de la conscience et plus tard à sa mise à distance critique par la théorie psychanalytique. (2) Entendons-nous bien : il ne s’agit pas d’éliminer le fait religieux ou la religion de la réflexion philosophique, pas plus qu’il s’agit, dans un cours de philosophie, d’imposer un athéisme militant et stupide. Vladimir Jankélévitch, subtile penseur de la conscience et de ses paradoxes, trouve des lecteurs aussi bien chez des athées que chez des croyants. Une pensée puissante n’a pas à décliner son identité, son sexe et son drapeau, des valeurs faibles. Elle pense et l’on se situe par rapport à elle, certainement pas l’inverse. Mais voilà donc un programme de philosophie qui, tout en supprimant le sujet, la conscience, l’inconscient impose la métaphysique, l’idée de Dieu, la religion au détriment de tout équilibre. Hasard ? Certainement pas.

 

  • Avant de se tourner vers Dieu (ou pas), l’homme doit se penser. Non pas relativement à la matière comme un pur esprit ou un amas de cellules mais face à lui-même, dans un vertige angoissant et salutaire. Si possible sans Prozac et dans la cité. Le cours sur la conscience, l’inconscient, le sujet était par excellence l’occasion, pour des élèves de terminale, de se penser librement comme condition et support d’eux-mêmes. Une réflexivité sans laquelle le mot autonomie perd tout son sens. Après avoir expliqué longuement que la culture générale était le tombeau de la pensée critique, nous voici en face d’une orientation idéologique du cours de philosophie qui n’a pas de précédent dans l’histoire récente. Nous pouvons, je ne m’en prive pas, critiquer le pédagogisme des ministres de gauche, mais jamais nous n’avions eu de tels ventilateurs idéologiques à la tête de l’éducation nationale. Une idéologie qui consiste à promouvoir la rhétorique creuse (Le grand oral), formation et dressage aux métiers de la communication et du blabla rentable en étayant le tout par une spiritualité de façade qui ne dérange ni les cyniques relativistes ni les intégristes de tous poils. Donner des gages aux religieux tout en limant les aspérités critique (le travail, occasion d’une réflexion sur l’exploitation de l’homme par l’homme disparaît également) dans un ordre moral du fric qui combat les extrêmes, quitte à mettre l’armée dans la rue.

 

  • L’enseignement de la philosophie est aujourd’hui sur la sellette. Demain, les analyses sérieuses sur la liquidation en cours seront pourchassées au nom de la confiance et de l’intérêt supérieur de la République. Des ministres creux passeront de grands oraux dans des émissions de talks shows devant des pseudo journalistes en défendant la République durement menacée tout en faisant la promotion du baratin et de la communication. Excessif ? J’aimerais, croyez-moi, être dans la satire quand je suis encore en-deçà du vrai. Notre société n’a plus besoin de sujet, de conscience, encore moins besoin d’un Freud pour lui rappeler, dans l’Avenir d’une illusion que « la civilisation est quelque chose d’imposé à une majorité récalcitrante par une minorité ayant compris comment s’approprier les moyens de puissance et de coercition. » (3) Elle n’a plus besoin d’une réflexion sur le travail quand les jobs sont partout, plus besoin de penser autrui quand nous sommes tous les mêmes.

 

  • Le modèle anglo-saxon est arrivé chez nous, aux antipodes d’une tradition critique qui eut, en France, ses heures de gloire au siècle dernier. Le show et le Christ, Mahomet ou un troisième, pourvu que rien ne dérange l’ordre établi. Freud est autrement plus menaçant qu’Allah, Marx nettement plus problématique pour les nouveaux kapos du vide que le petit Jésus. Rien n’est laissé au hasard. Non pas qu’une super intelligence soit à l’oeuvre, capable en même temps de casser le code du travail, de réformer les retraites et de faire ses petites manœuvres en douce dans le programme de philosophie des classes terminales. Non pas complot, je l’ai déjà dit, mais conspiration, convergence. Conspirer, c’est souffler dans la même direction, celle du vent et des marchés. Les magmas imaginaires qui planent au-dessus de nos têtes sont en train de changer à une vitesse stratosphérique.

 

  • L’inconscient, c’est la psychanalyse, le doute, la pensée de derrière, le soupçon. Le sujet, c’est l’autonomie, l’affirmation de soi et l’émancipation de l’homme. La conscience, c’est la liberté de l’esprit et pas son improbable relation à la matière. Le travail, c’est aussi sa critique, une réflexion sur l’aliénation et l’exploitation. Pensez-vous sérieusement que nous ayons encore besoin de ces vieilles breloques à l’heure du e-learning et de la disruption ? Alors ce sera poubelle les amis, sans discussion, sans avoir le courage d’affronter en face des sujets bien réels sur d’autres plateaux que ceux des copains. Le courage n’est pas non plus au programme.

 

  • Nous n’écrivons pas à nos contemporains mais à ceux de demain qui sauront encore lire pour leur signifier que nous nous sommes battus. Pour leur dire que les courtisans sont encore plus détestables que les artificiers. Certes, nous ne pouvons seuls arrêter le cours des choses mais la question essentielle posée par Paul Valéry demeure : quelles seront les qualités de l’homme de demain ? L’enseignement de la philosophie est aujourd’hui attaqué (et ce n’est qu’un début). Certains ne voient pas le problème ? Qu’ils soignent leur cécité, le temps est compté, nous nous adressons aux autres. Les non-dupes, les sujets libres, pleinement conscients de ce qui leur arrive. Une chose est certaine : nous ne serons pas les larbins du vide, métaphysiquement coincés entre le grand oral et l’idée de Dieu.

 

(1) C’est d’ailleurs le titre de mon cours sur cette partie du programme en terminale.

(2) Théorie qui peut être contestée à condition, ce que fait Sartre dans L’Etre et le Néant, d’élaborer une théorie de la conscience réflexive et fine. L’une et l’autre disparaissent du nouveau programme.

(3) S. Freud, L’avenir d’une illusion.

 

Projet de programme de philosophie au 22 mars 2019

 

Métaphysique
Le corps et l’esprit
Le désir
L’existence et le temps
L’idée de Dieu
Épistémologie
Le langage
Raison et vérité
Sciences et expérience (étude d’un concept scientifique pris au choix dans les sciences de la matière ou du vivant).
La technique ou Technique et technologie
Morale et politique
La liberté
L’État, le droit, la société
La justice
La responsabilité
Anthropologie
La nature et la culture
L’art
La religion
L’histoire

Le très mauvais calcul de Cédric Villani, apôtre du lycée Blanquer

Le très mauvais calcul de Cédric Villani, apôtre du lycée Blanquer

« Il y aura des mathématiques dans le tronc commun. Il ne faut pas avoir peur de la réforme du lycée à cet égard. »

(Cédric Villani, On n’est pas couché, 2 mars 2019)

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  • Affirmer, comme vient de le faire Cédric Villani, que les mathématiques sortent renforcées de la réforme du lycée n’est pas simplement une contre-vérité. Il s’agit d’une malhonnêteté autrement plus profonde et inquiétante, une corruption intellectuelle d’autant plus sidérante qu’elle émane d’un homme qui a obtenu la plus haute distinction dans la discipline qu’il est supposée défendre. Pour cette raison, nous ne sommes pas simplement en face d’un mensonge factuel (l’enseignement des mathématiques disparaît de fait de l’enseignement du tronc commun au lycée) mais d’une malversation intellectuelle. Comment en effet, aux yeux d’un public néophyte, ne pas accorder de crédit à un expert reconnu de sa discipline ? La probité élémentaire voudrait pourtant que Cédric Villani reconnaisse cette évidence : la réforme du lycée, sous couvert d’une très belle offre « d’autonomie des parcours », substitue, à la logique disciplinaire, une fragmentation des enseignements que ne servira que les plus favorisés.

 

  • Sur la base d’un postulat aussi faux qu’idéologique, cela fait des années que la logique disciplinaire est attaquée sous couvert de « modernisme ». La confusion quasi systématique entre culture et formation de l’esprit est au centre de cette réforme du lycée. Soutenir que des élèves de seconde feront des mathématiques à l’occasion d’un enseignement scientifique possiblement délivré par des professeurs d’une autre discipline au détour d’un cours sur les harmonies  musicales est une ineptie au regard du niveau réel des élèves concernés à la sortie du collège. Tout aussi stupide de proposer en première un cours sur le pouvoir de la parole et l’art oratoire (HLP) à des élèves mal formés, souvent incapables de construire logiquement un raisonnement cohérent sur trois lignes dans une syntaxe adéquate. Dans les deux cas, une même logique est à l’oeuvre  : substituer à la formation réelle de l’esprit des enseignements figuratifs solubles dans l’air du temps.

 

  • Pourquoi ? Il est aujourd’hui admis en hauts lieux que cette formation de l’esprit est nettement moins importante que les économies substantielles qui pourront être faites, sous couvert de modernisation, sur le dos d’élèves n’ayant pas demain à être autre chose que de dociles exécutants de tâches standardisées. Pour cette raison, le cas particulier de l’enseignement des mathématiques pour tous est hautement significatif. Ulrich, dans L’homme sans qualité de Robert Musil, pratique les mathématiques pour « maigrir socialement », conjurer l’empoissement des relations mondaines par une forme d’ascèse et d’exigence spirituelle. Faire en sorte que l’esprit puisse s’affranchir de la caverne à simulacres en visant des réalités intelligibles (accessibles à l’intellection), des objets de pensée par nature réfractaires à la consommation somnambulique d’images insignifiantes dans lesquelles baignent quotidiennement les jeunes esprits pour le plus grand profit des annonceurs. La pensée aveugle et gratuite contre la connerie imagée et rentable en somme.

 

  • Au jeu de la culture animée et divertissante, les vidéastes internétiques sont nettement plus attrayants, « fun » et « sexy » que les professeurs du secondaire. Plus superficiels aussi. En 5 minutes, pas le temps de creuser. Autrement plus « modernes ». Bien sûr, le présupposé qui consiste à vouloir affranchir l’esprit, le former intellectuellement, non pas en lui dispensant un vernis culturel mais en lui donnant les moyens effectifs de se comprendre, est certainement contraire à la logique du marché de l’asservissement cognitif. Comment tolérer collectivement des publicistes au pouvoir, aussi creux que des vieilles souches, quant on a acquis une exigence sur les bancs de l’école républicaine ? Comment souffrir encore des outrages à la rationalité la plus élémentaire quand on est capable de structurer sa pensée ? Mais ce qu’il faut bien comprendre, dans une profondeur à la fois vertigineuse et angoissante, c’est que la non-formation de l’esprit est plus rentable, pour les apôtres du cynisme cognitif que l’exigence de formation.

 

  • Les exigences justement de Robert Musil n’ont pas à quitter une petite sphère sociale endogène. Le reste, la masse agéométrique des exécutants, se doit d’avaler sans broncher les pires malversations intellectuelles, sans avoir les moyens réels de les contester autrement que par une violence physique à la laquelle il sera répondu étatiquement par une violence décuplée et légitimée par des républicains de façade effarouchés. Les valeurs républicaines ne servent alors qu’à protéger ceux qui détournent leur effectivité. Parmi elles, l’égalité de formation des citoyens. Cette tâche est un peu plus empêchée par la réforme du lycée en cours. La réforme « vitamine C » (Blanquer, Dijon, 2018) n’est qu’une nouvelle étape vers la gigantesque déformation collective propice à l’expansion analphabète et agéométrique d’une rentabilité sans substance. Qu’une minorité d’élèves tirent leurs épingles de ce jeu faussé ne saurait justifier une réforme qui aggravera demain les difficultés que nous connaissons déjà aujourd’hui. Au lieu de réfléchir en termes d’objectifs de formation intellectuelle pour tous, de niveaux réels des élèves, le ministère public transforme l’école de la République en un grand marché culturel individualisé. Une masse sous formée aux mains d’une petite élite vaguement qualitative, des techniciens unijambistes et des baratineurs non algébrisés, un beau projet progressiste qui n’a pas à effrayer les professionnels de l’embrigadement mental.

 

  • La résistance interne finira bien par s’épuiser, comme le mouvement des gilets jaunes, comme toutes les forces réfractaires à la liquidation en marche. Voilà pour le petit calcul. La réalité sera toute autre. Après avoir détruit méticuleusement ce qui reste encore debout dans le système éducatif français, les apôtres mi-naïfs mi-cyniques du grand coup de balais progressiste constateront que l’homme nouveau trouvera ses maîtres ailleurs qu’à l’école de la République. Il sera alors trop tard pour regretter ceux que les démocrates inconséquents, les demi-instruits et les salopards en marche aveugle auront éliminé pour les remplacer par des hommes de paille plus économiques. C’est ce qu’on appelle un très mauvais calcul.

Qui veut le chaos ?

Qui veut le chaos ?

« Les coupables de ces violences ne veulent pas de changement, ne veulent aucune amélioration, ils veulent le chaos. »

(Emmanuel Macron, 01/12/2018)

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La profondeur de la révolte – III – Les critiques

La profondeur de la révolte – III – Les critiques

(Victor Hugo, Dessin)

  • En 1999 sortait à la NRF Le nouvel esprit du capitalisme, un fort livre de 900 pages : la force de la critique, le rôle de la critique, la logique de la critique, la critique sociale, la critique artiste, l’empêchement de la critique, le renouveau de la critique etc. Mon coude droit est actuellement posé sur cette somme (1). Depuis, on ne compte plus les productions critiques, les textes critiques, les sommes critiques. Ma bibliothèque en est remplie. Le dernier volume en date : Le désert de la critique, déconstruction et politique (2). Par déformation intellectuelle, je m’empresse de consulter ces textes dès leur sortie mais je les achète de moins en moins car ma question est toujours la même : qui dérangent-ils ?

 

  • J’ai eu un temps le projet de rédiger une thèse à ce sujet à l’EHESS : dialectique de la critique, un titre de ce genre. Je me suis ravisé après deux années d’écriture. J’étais en train d’ajouter ma glose à une glose déjà fort conséquente. Les rapports contrariés que j’ai eu avec ce qu’on appelle le monde de l’édition ont eu raison de mes dernières velléités dans ce domaine. L’idée est simple : vous pouvez publier et diffuser toute la critique théorique que vous voulez à condition de ne déranger aucun pouvoir, de ne viser personne en propre, de laisser le monde à la sortie de votre critique dans le même état que vous l’avez trouvé en y entrant. La critique s’adresse ainsi à une petite frange de la population, formée à l’école, capable de comprendre des distinctions structurelles (critique artistique, critique sociale) car elle a les moyens d’attacher un contenu à ces concepts mais qui n’a aucun intérêt objectif à remettre en question sa raison sociale à partir d’eux. C’est évidemment le cas de France culture.  

 

  • Longtemps, je me suis dit (qui ignore la naïveté des esprits formés au contact des textes philosophiques ?) que l’empilement d’arguments et d’analyses aurait raison de cet état de fait. Qu’il suffisait de démonter quelques logiques élémentaires pour lever ce gros lièvre. Hélas, je sous-estimais la puissance de la dénégation et la force d’une raison fort peu raisonnable :  la raison sociale.

 

  • Celui qui tient un magistère ou un micro (le second s’étant progressivement substitué au premier) a des intérêts objectifs particuliers à défendre. J’ai moi-même des intérêts objectifs particuliers à défendre lorsque je me bats contre le massacre programmé de la réflexion critique à l’école. La question est de savoir si ces intérêts objectifs particuliers vont dans le sens de l’intérêt général, autrement dit si ce que je défends vaut au-delà de moi-même. Là encore, sur ce seul critère déterminant, j’ai compris (j’avoue qu’il m’a fallu un peu de temps tout de même) que les éditeurs de cette fameuse culture (critique pourquoi pas) ne raisonnaient pas du tout de cette façon. Pour eux, la critique est un objet d’édition, de publication, un objet culturel qui doit rencontrer un marché. Avant de faire œuvre critique, il est donc essentiel d’identifier le marché. L’intérêt particulier objectif doit s’accorder avec d’autres intérêts particuliers. L’intérêt général ? Mais de quoi parlez-vous ?

 

  • Critiquer la dépolitisation des discours sur la politique à France culture, à la suite de ce qu’a pu faire Pierre Bourdieu, ce n’est pas simplement émettre une critique, c’est déranger des intérêts objectifs particuliers qui n’ont que faire de l’intérêt général. C’est ici que vous retrouvez pleinement le sens de la très belle phrase de Bakounine mise en avant par Pierre Bourdieu dont il ne faut pas tout de même sous-estimer la dimension anarchiste : « Les aristocrates de l’intelligence trouvent qu’il est des vérités qu’il n’est pas bon de dire au peuple. » Je pense, vous l’avez compris, l’inverse : toutes les vérités sont bonnes à dire au peuple.

 

  • Evidemment, chère Adèle Van Reeth, cher Nicolas Truong, les fines manœuvres de France culture ou du Monde pour exclure du débat public des intellectuels qui ne cirent pas les pompes du pouvoir sont invisibles pour les désormais fameux gilets jaunes.  Invisibles mais pas inaudibles, c’est cela que vous devez comprendre désormais, vous et toutes les fausses queues de la culture mondaine qui œuvrent à placer au pouvoir des hommes qui n’ont que faire de l’intérêt général et qui fracturent profondément la République. Bien sûr, vous pouvez marginaliser l’affaire, la minorer, l’exclure du champ des débats. Bref, nous prendre pour des cons. Je le comprends, c’est de bonne guerre. A votre place d’ailleurs, avec la même raison sociale, je ferais peut-être de même. L’homme est aussi faible et facilement corruptible. Cela ne signifie pas pour autant que le mobile de l’action critique soit le ressentiment ou la jalousie. Cette psychologisation n’honore personne et ne grandit pas la pensée, encore moins la politique. Il se trouve que certaines positions sociales nous rendent plus attentifs à la question de l’intérêt général que d’autres. Enseigner toute une vie dans l’école publique – et pas seulement deux ans en ZEP pour avoir la médaille Télérama –  vous rend forcément plus sensible aux questions républicaines. Soigner à l’hôpital, déplacer des hommes et des femmes au quotidien, nourrir en cultivant sainement la terre etc. Si cette sensibilité s’accompagne, en outre, d’une affinité pour l’anarchie et la liberté radicale, vous vous orientez logiquement vers une forme de critique qui dérange un peu plus que celle de L’Obs, de Libé, de France culture, du Monde, de Télérama.

 

  • Tout cela a-t-il un coût ? Oui, si l’on raisonne dans les cadres du mondain et de l’arrivisme qui tiennent lieu aujourd’hui de mesure de la créativité et de la réussite ou de la soumission, c’est tout un.  Cela dit, que tout le monde se rassure, rien de très nouveau sous le soleil. Vous n’aurez jamais la gloriole facile au festival d’Avignon. Jamais on dira de vous, entre deux petits- fours  sous un bon soleil : ah Madame, quel auteur iconoclaste, subversif, impertinent. Quel homme entier peut se satisfaire de cela, je vous le demande ? Quelle femme libre peut accepter de pareilles miettes ? (3) Au fond, c’est un vieux problème que je pose là, un problème décisif pour qui va au-delà.

 

  • Je n’ai pas brûlé de pneus hier, je n’ai pas non plus hurlé « Macron démission » mais le cœur y est. J’ai un vieux diesel (350000 km, Ford Focus, 2003), je suis propriétaire, un crédit sur le dos et pour 25 ans, professeur agrégé de philosophie dans l’école publique. Je gagne 3000 euros net par mois en moyenne, je suis à l’échelon 9. Les grilles sont publiques contrairement aux salaires de ceux qui font la morale au peuple à la télévision ou à la radio. J’aime la réflexion et les idées. Ma critique est située, limitée, incarnée. J’ai eu la chance de naître dans un milieu formé, de trouver ma voie dans le labyrinthe des études supérieurs. Pour une raison qui m’échappe encore, je hais les faisans qui oppriment l’esprit en toute bonne conscience, les faquins, les fausses queues, les demi habiles. Emmanuel Macron représente pour moi, et je ne suis pas le seul, une sorte d’anti-monde, une réalité qui à la fois m’échappe complétement (je ne comprends pas que l’on puisse se satisfaire de sa vie) et me dégoûte en tant qu’elle oppresse les autres. J’ai les moyens de structurer ce dégoût, d’en faire quelque chose, de le penser et par conséquent de m’en libérer.

C’est cela qu’il faut donner aux enfants de la République : les moyens effectifs de se libérer du dégoût que suscite un monde sans âme à la liberté factice.

 

 

(1) Pratiquement, pour un droitier, il est utile de surélever le coude gauche pour taper sur le clavier.

(2) Editions Echappée, 2015. Un livre intelligent et fin, théorique, mais de mon point de vue inefficient. Qui dérange-t-il ?

(3) Voici exposé en une ligne mon féminisme, Eugénie Bastié. (#metoo)

La profondeur de la révolte – 1 – Les journalistes

La profondeur de la révolte

1. Les journalistes

 

(Victor Hugo, Dessin)

  • Il suffit de s’attarder sur les réseaux sociaux en sortant de son cercle d’amis pour évaluer la profondeur de la révolte qui monte en France, de discuter au quotidien avec le postier, d’échanger quelques mots avec le pompier réserviste, le maître d’école, l’interne en médecine, la retraitée au bistrot ou le maire de la commune. Une colère sourde, désarticulée mais une révolte profonde, quotidiennement nourrie par la mise en spectacle d’un pouvoir autiste. Emmanuel Macron n’a jamais eu de mandat local, il n’a aucune racine, il est hors sol. C’est une abstraction, le produit d’un monde sans dehors qui octroie des privilèges exorbitants à quelques-uns en faisant la leçon à tous. Qui peut s’identifier à lui hormis ceux qui n’ont pas d’attaches, les flottants, ces bouchons de liège de la pensée-Europe-monde qui vivent bien au milieu du vide qu’ils entretiennent par intérêts.

 

  • Pensez à Christophe Barbier, sourire au coin des lèvres, qui faisait il y a quelques mois le malin avec une plante verte dans les bureaux de l’Express avant de partir en vacances, expliquant aux français qu’ils devaient renoncer à la cinquième semaine de congés payés, aux RTT. Pensez à Ruth Elkrief, mielleuse de complaisance avec les puissants, maîtresse d’école avec tous les autres, irréelle majorette de l’ordre derrière son pupitre en plexiglas et ses rictus figés. Pensez à Bruno Jeudy qui délivre ses conseils aux smicards pour des milliers d’euros avec des certitudes idiotes et des slogans de téléphonie mobile. Pensez à tous les autres, les médiatiques télévisuels, payés par une machine à abrutir qui écrase et humilie en toute bonne conscience. Emmanuel Macron était leur fils prodigue, la promesse de dix belles années de morgue.  Cette clique représente, à juste titre, un ennemi objectif pour une majorité de français. Elle est responsable d’une partie non négligeable de la révolte qui monte. A tort, elle résume toute une profession : journaliste.

 

  • Les journalistes de Paris, ceux que l’on rencontre l’été au festival de Couthures près de Marmande, ceux qui comptent dans le milieu de la presse nationale, ne sont pas tous éditocrates. Loin s’en faut. Plutôt jeunes, sympas, mal payés, louvoyants entre piges et terrains, ils cherchent à vivre d’un métier que le numérique a profondément bouleversé. Ils acceptent à peu près tout, se fondent dans un moule, barbottent dans les mêmes univers. Formés dans des écoles de commerce spécialisées, ils subissent les rapports de pouvoir et les petites humiliations. Plenel en haut, le pigiste tout en bas. Ces soldats de l’actualité ne sont pas toujours sans idées, certains connaissent très bien la France rurale, la France des provinces, les banlieues pauvres. Tout cela est pourtant anecdotique : l’employeur qui les paie décidera des cadres de leur liberté intellectuelle et de l’épaisseur de leur marge. Ils ne peuvent pas se révolter contre ceux qui leur pourrissent le travail en renvoyant d’eux-mêmes une image abîmée aux français. Ils sont enchaînés à un système médiatique qui les suce jusqu’à la moelle. A la fin de cet effrayant bizutage, lessivés, quinze ans passés, ils seront payés en pouvant faire payer aux nouveaux arrivants les stigmates de leur soumission.

 

  • Le gavage par l’information est une désinformation massive, un abrutissement collectif. La presse écrite, réflexive et documentée, s’apparente au latin. Une langue morte. Elle n’est d’ailleurs plus une presse de combat mais de contemplation. Reportages léchés, illustrations à la mode, formats décalés, prix conséquents, ces revues sont inaccessibles au peuple qui lit peu. Elles satisfont une bourgeoisie culturelle qui s’informe en jouissant avec émotion et empathie du spectacle du monde. Le peuple, lui, écoute en gueulant la majorette en cire à l’heure des repas. Les moins morts nourrissent leur haine sur des sites qui dénoncent les saletés qu’ils ont massivement sous les yeux. Le néant des images matraquées et des slogans économiques qui humilient, agrémentés d’un peu de logos viril, suffiront à former une impitoyable vision du monde avec la guerre pour horizon. La morgue d’une caste nourrit la révolte d’un peuple. Ce qui se passe au milieu, la bonne volonté humaniste des pigistes mondialisés, ne fait pas le poids. L’histoire de la brioche aux français est connue, la fin aussi.

 

  • Français, encore un effort pour être totalement abrutis. Voilà ce qu’exige aujourd’hui le pouvoir d’Etat qui trahit la grandeur de la République. Gilets jaunes, populisme, gasoil, les marottes du moment n’expliqueront rien. Sans justice et sans vergogne, un peuple est ingouvernable, aujourd’hui comme hier. Relisez, je vous en prie, les sottises de Régis Debray après l’élection d’Emmanuel Macron, les inepties de Brice Couturier, les précieuses divagations sur son rapport à Ricoeur, les articles copiés sans une once de critique d’un site à l’autre. Des Playmobil des chaînes d’information aux intellectuels de salons, des animateurs de sites d’actualité aux relais dépolitisés de l’information de masse, relisez les archives, consultez les sites, vous ne trouverez rien sur l’implacable logique des mécanismes qui jettent un peuple dans la rue.

 

Les fossoyeurs de la réflexion

Les fossoyeurs de la réflexion

(Pierre Mathiot, ex-directeur de science po Lille, communicant et idéologue de l’adaptation)

  • La question à se poser est de savoir si nous pouvons laisser la formation des esprits à de tels fossoyeurs. Une première évidence : la culture générale science po n’est qu’un critère de différenciation mondain en rien une formation de l’esprit. L’enseignement de la philosophie, et cela ne date pas d’hier soir, s’est fait laminer en quelques décennies – avec une accélération évidente ces dernières années. Le paradoxe d’une omniprésence de la philosophie dans les médias, du causeur professionnel au critique de salons, en passant par le designer des magazines Philo plus et le promoteur de théâtralité saupoudrée de Nietzsche entre deux verres de rouge, ne doit pas étonner. Il s’agit bien des deux faces d’une même pièce.

 

  • Les malins ont assez vite compris, sur les ruines de l’école républicaine, que ce qu’ils faisaient entre les murs, avec les contraintes structurelles inhérentes au métier, pouvait être fait hors les murs avec de biens meilleurs subsides et une toute autre reconnaissance. En philosophie, la démission hautement médiatisée du cuistre hédoniste, aujourd’hui définitivement englouti dans la purée de papier qu’il imprime fiévreusement tous les mois aux frais de maisons d’édition publicitaires, est une des manifestations en France de ce mouvement. Les demi-habiles médiatiques étaient fiers d’inviter sur leurs plateaux un professeur du secondaire qui leur révélait enfin le grand secret : on ne peut plus philosopher dans l’école publique (il appelait cela, sottement comme le reste, l’administration platonicienne). Mieux, les agrégés sont des cons, des « sorbonnagres ». Un propos heureux enfin pour un public flatté  n’ayant pas la formation pour étalonner la densité du jus chaussettes anti-philosophique proposé à son entendement méprisé. Centrale, la critique de l’institution, farcie de retentissement, restera le fil directeur de cette errance intellectuelle subventionnée. Naïf d’ignorer les effets politiques d’une telle caisse de résonance, effets qui ne seront jamais pensés. Quel philosophe médiatique en vue avait intérêt à instruire cette question fondamentale pour l’école républicaine, quel journaliste, quel éditeur ? Il s’agit bien d’un affrontement larvé entre la République et le marché. Le reste, la quincaillerie libertaire, hédoniste, anti-philosophique ne sont que des amuse-bouches, des sottises. Par contre, à défaut d’école républicaine, on peut philosopher ailleurs, à la télévision, devant des parterres de retraités endormis, dans les centres culturels et des amphis bondés en partenariat avec France culture qui le lâche aujourd’hui. La médiocrité des productions ne dérangea personne. « On ne tire pas sur la vache à lait », je l’ai entendu dire. Il serait pourtant injuste de faire reposer sur le seul poujadiste lettré national la responsabilité de ce vaste mouvement historique.

 

  • Un magazine de philosophie emboîta le pas, lénifiant, accueillant tout à condition de préserver la paix des commerces afférents à cette nouvelle manne. La philosophie comme jeu d’enfant et art de vendre. Un emperruque, un temps ministre, fit fructifier la chose en croisières philo. Un autre, plus médiocre encore, se recycla dans le rap et le tapin générationnel. Qui n’a pas eu l’occasion d’écouter l’un ou l’autre de ces vaniteux ? Qui ne s’est pas demandé alors avec un reste de jugeote : c’est ça la philosophie ? Science po enfin et la ringardisation des études de lettres qui trouve son couronnement dans la destruction sans appel de la série littéraire.

 

  • En général, les professeurs de philosophie sont restés insensibles à cette vague de fond qui montait des profondeurs du médiocre, ce nivellement par la communication philosophique qui accueille tout et n’importe quoi pourvu que l’on passe une bonne soirée. Certains par adhésion (quelle formidable offre démocratique), d’autres par snobisme (ce n’est pas de la philosophie sans pour autant justifier réflexivement les fondements de ce rejet hautain) ont laissé faire, se repliant dans leur salle de cours, le dernier espace de leur liberté. Il y avait pourtant là matière à penser. Pour moins que ça, à d’autres périodes de l’histoire, des philosophes prirent la plume pour se battre et défendre cette pensée qui n’était pas seulement un mot décoratif mais l’engagement d’une vie.

 

  • Celui qui attend la liberté d’un autre ne restera pas libre longtemps. Il est vrai que les forces en présence sont colossales et que les bénéfices mondains ne sont pas sans attraits. S’il n’y avait eu les élèves, j’aurais certainement sombré dans ce marasme, baratinant mon Nietzsche à la radio sans aucune probité. A la fin de l’histoire, à coups de stratégies perverses (dissertation universelle et grand oral bidon à part égale), des roquets imbus, par la place surfaite que leur offre ces temps médiocres, achèvent le travail.

 

  • Curieusement, c’est un constat empirique, les professeurs qui arrivent encore un peu à intéresser leurs classes ne font ni de la culture générale (personne ne s’intéresse aux amas informes), ni de la communication (les élèves ont vu trop de publicistes pour les accueillir favorablement ), ni des cuistreries mondaines (celles-ci ne passeraient pas l’année). Ils s’efforcent de penser dans des conditions parfois ubuesques, devant et avec leurs élèves. Cet effort n’a pas de prix car il échappe au marché. Mais comme l’écrit à juste titre Annie Le Brun dans Ce qui n’a pas de prix, « c’est la guerre, une guerre qui se déroule sur tous les fronts et qui s’intensifie depuis qu’elle est désormais menée contre tout ce dont il paraissait impossible d’extraire de la valeur.  » Il est logique que cette guerre soit aussi menée contre l’école. Cette guerre est cohérente, structurée. Elle a des objectifs définis. Que ces objectifs ne soient pas apparents ne surprendra que ceux qui ignorent l’art de la guerre, les somnolants.

 

  • L’alternative est simple et doit être posée simplement. Soit nous abdiquons et nous sombrons dans une mélancolie glauque. Soit nous menons cette guerre avec quelques outils critiques efficients. Au-delà du narcissisme des petites différences, heureuse trouvaille de Freud, il est dés lors cohérent en retour de cette agression de créer une RESISTANCE CRITIQUE structurée et efficiente, située. Nos élèves, nombreux, leurs parents aussi, peuvent témoigner des mensonges de ces gestionnaires de rien. Cette résistance est celle du bien commun, de l’Etat, d’une certaine idée de la République. Que cette guerre soit menée par une kyrielle de singularités doit nous avertir que les forces sont en train de se disperser. Il faut les regrouper, montrer la cohérence de ce combat. A défaut, sans la lutte implacable contre les fossoyeurs de la réflexion, nous ne serons plus, à courts termes, dans la même France.

 

 

PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR.

PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR.

  • Entre autres exemples de servilité journalistique, l’inénarrable « Jupiter ». Assertorique : « Macron perd sa stature jupitérienne ». Interrogative : « Est-ce la fin de la période jupitérienne ? » Critique : « Le président n’est-il pas en train de payer sa posture jupitérienne ? » La question de savoir quels sont les items et les portefeuilles de compétences à valider sur Parcours sup, la plateforme d’orientation des vies de demain, pour atteindre un tel degré de servilité intéressera sûrement les conseillers d’orientation psychologues ou les psychiatres des lieux de privation de liberté.

 

  • En direct de l’asile en continu, une chaîne d’information, autrement dit un programme d’abrutissement tautologique de masse inaccessible à toute critique (ce que vous voyez, c’est ce que vous devez voir). La lobo du soir ? Une émission spéciale remaniement. Le bandeau qui défile ne prête guère à confusion : PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. Une grappe de ventriloques bavasse. L’éditorialiste de Challenges, cheveux poivre du Brésil et sel de Guérande, raie sur le côté et dessous, lunettes à grosses montures en bois précieux y va de son mantra : « les français sont politiques ». L’imbécile dégoise hardi. A cette première thèse, une seconde en écho : « le remaniement c’est un détail ». Les dindes de l’info reprennent en chœur : « peut-être demain matin mais rien n’est certain ».

 

  • La capacité d’un esprit à supporter pareil supplice est inversement proportionnelle à sa santé mentale. La torture continue : « Il y a quand même eu une élection présidentielle il y a 16 mois ». Les laquais poudrés hochent la tête face caméra. Complicité glaireuse. Le bandeau déroulant continue de dérouler : PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. La présentatrice, qui ressemble étrangement à la marionnette Péguy du regretté Muppets show, en moins classe tout de même, anime la diarrhée translucide. Un dénommé Jeudi, aussi zoqué le mardi que le vendredi, constate : « on est dans l’anti macronisme primaire ». Un député La république en marche y va de sa pleurniche : « Ce que je demande c’est de l’humanité et de l’échange ». Nous barbotons entre la boîte de cul et l’activité gommette en maternelle sur fond de nullité multi couches.

 

  • Une formule revient : « les français pensent… », « les français veulent… », « les français sont… » La bande d’aliénés raffole de cette formule : « les français ». Des français aussi translucides que le filet colloïdal qui leur tient lieu de logos. Au bout d’une dizaine de minutes, je sens monter, dans mon intimité la plus affective, une violence diffuse, violence d’être contemporain de cette violence-là. Peut-on encore faire quelque chose de cette machine à broyer l’intelligence, de cette imbécilité qui se prend pour la fleur de farine de la lucidité ? Au fond, que faire de la violence ?

 

  • Ce décorum asilaire agrémenté du bandeau PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANEMENT CE SOIR est devenu une drogue dure pour des dizaines de milliers de « français » qui ne peuvent pas se payer de l’héroïne pour oublier leur misère quotidienne. Une drogue légale en somme, la liberté de l’actu, liberté de se détruire mentalement en acceptant de faire entrer dans sa tête les coulées verbales de Szafran, Jeudi et consort au rythme hystérique de Peggy news. Bref, une lobotomie nationale dont les effets ne seront mesurés par aucun institut de sondages.

 

  • PAS DE REMANIEMENT CE SOIR. PAS DE REMANIEMENT CE SOIR.

Le (nouveau) Média blabla

Le (nouveau) Média blabla

  • Je le répète, au risque de la redondance (1), tout ce qui ne passe pas par un travail critique, au sens noble du mot, un travail de discernement intellectuel sans complaisance, est à jeter. Nous sommes ici dans l’ordre de la parodie qui s’ignore, de la mise en scène « pomo » (pour postmoderne), de la pride, toujours elle,  individualisée, bref de la désormais célèbre bouillie. Cette même bouillie qui a fait Macron cherche à le défaire dans une inefficience politique radicale. La bouillie est réversible, c’est un quasi axiome. Comme l’anneau de Möbius, la bouillie ne possède qu’une seule face. Les pomogressistes sont dans le coup (avec les marchistes) et œuvrent pour une société meilleure « de ouf ». « Un média progressiste c’est tout ce qu’on vient de dire, notre but, l’idée c’est de faire progresser le monde, jusqu’à peut-être le changer, carrément, carrément non, on est des ouf. » Qui prend encore au sérieux, jusqu’à les recopier avec soin, ces borborygmes pomos ? Qui a l’idée d’en faire une critique, de peser leur valeur politique quand il suffit d’en être pour être du bon côté ? Seuls les bricoleurs de la pensée sont encore capables d’une critique « première » pour reprendre la formule de Claude Lévi-Strauss dans La pensée sauvage.

 

  • Une critique sauvage ? Lisons ici Lévi-Strauss et comprenons finement notre situation intellectuelle inédite dont certains de nos prédécesseurs ont eu l’intuition – une situation plus familière aux sociétés premières étudiées par l’ethnologue qu’aux grandes constructions philosophiques de l’idéalisme allemand. Le bricolage, associé par Lévi-Strauss à « la réflexion mythique, peut atteindre, sur le plan intellectuel, des résultats brillants et imprévus. » (2) Le bricoleur critique, à la différence de l’ingénieur du concept qui ne cesse de hiérarchiser ce qui est digne d’être pensé et ce qui ne l’est pas, ne subordonne pas les objets de pensée les uns aux autres. Dans son sens ancien, rappelle Lévi-Strauss, le bricolage évoque « le sens incident : celui de la balle qui rebondit, du chien qui divague, du cheval qui s’écarte de la ligne droite pour éviter un obstacle. » Face à l’obstacle justement, le bricoleur s’arrange avec « les moyens du bord ». Contrairement au théoricien critique qui a déjà une structure intellectuelle toute faite dans laquelle il fait rentrer les éléments de savoir qu’il recueille, le bricoleur critique, toujours étonné par ce qu’il découvre au hasard de ses divagations,  enrichit son stock. Les signes ou matériaux  du bricolage intellectuel sont ses petits trésors dont il fait l’inventaire.

 

  • « Carrément, carrément non, on est des ouf » : signe d’autant plus intéressant pour le bricoleur critique qu’il se présente comme signe du progrès. Bien sûr, cet objet de pensée hétéroclite ne fera pas sens pour des « intellectuels sérieux » qui n’interrogent que des objets dignes d’être pensés. Jamais surpris par le donné, ils déploient une logique indépendante des contenus.  La production ininterrompue de signes, les flux d’information en continu, la mise en ligne instantanée de tous ces objets de pensée miniaturisés offrent au bricoleur critique un stock quasi illimité de « trésors d’idées » (3). La fin des grands récits dont parlait Jean-François Lyotard, le morcellement idéologique, l’émiettement des discours jusqu’au tweet nous placent sur une scène des discours quasi primitive. « Le monde libre », « Le Média », « changer le monde », « on est des ouf », autant de petits coquillages linguistiques intéressants avec lesquels le bricoleur intellectuel composera. Lui-même n’a aucun projet – ce qui supposerait, comme le remarque Lévi-Strauss dans La pensée sauvage, une harmonie théorique entre les matériaux et les fins. S’il fait avec les moyens du bord, c’est avant tout que les matériaux qu’il utilise pour élaborer sa critique sont précontraints. S’il constate que ceux qui critiquent la bouillie dans un « nouveau média » répandent la même bouillie que ceux qu’ils critiquent, il fera avec cette donnée de fait. Dans son univers brut et naïf, on ne peut faire qu’avec ce que l’on a.

 

  • La forme, les outils, les résultats de ses bricolages paraîtront étonnants aux ingénieurs rationalistes qui ont le plus grand mal à ouvrir les yeux sur les limites de leur monde. Ce qui fait du bricoleur critique un fin observateur de son milieu auquel il porte un vif intérêt. Combien de fois ai-je entendu, de la part de lecteurs bienveillants : pourquoi vous intéressez-vous à de tels objets ? votre pensée n’est-elle pas plus digne que cela ? ne vous rabaissez-vous pas à répondre ? etc. etc. Réactions typiques de la pensée ingénieur (sans laquelle on ne peut faire carrière à l’université, sans laquelle on ne peut parvenir) à laquelle j’oppose une critique sauvage, quasi mythique. Les résultats et les effets de cette critique n’en sont pas moins aussi « réels » et dérangeants que ceux des « sciences politiques ». Je vais même plus loin : cette critique est aujourd’hui la seule à faire encore quelques effets. Elle relève de modes d’observation que nous avons en partie perdus. Nous redécouvrons ainsi, derrière ces bricolages intellectuels, ces monstrations, le fond, le « substrat de notre civilisation. » (4) Ce que nous appelons « progrès » est une monnaie de singes qu’une « science du concret » renverra à son irréalité. En face de cette vidéo promotionnelle, de ces débris médiatiques qui se prétendent « nouveaux », je me vis comme un sauvage : je les ramasse, les observe et je cherche à en faire quelque chose.

 

  • Chaque débris médiatique, chaque stock disponible, chaque opérateur peut servir à condition qu’il reste dans un état intermédiaire, indécidable. Est-ce simplement une image, une « petite vidéo » insignifiante ou une idée, un concept ? Plutôt un signe que je ramasse, un être concret, particulier, mais qui renvoie à autre chose. Par exemple à cette question plus intellectuelle : que pouvons-nous faire de ça ? Pouvons-nous en faire quelque chose ? Au moyen de quel bricolage ? Le signe est limité, ce qui dérange les ingénieurs des sciences politiques qui préfèrent, pour leur confort et leur carrière, manipuler des théories abstraites et hors sol. Mais il est déjà trop abstrait (comme ce texte d’ailleurs) pour ceux qui consomment des images et des « petites vidéos » sans réfléchir à ce qu’ils font. Le bricoleur sauvage se tient justement à mi-chemin, ce qui rend la compréhension de son travail délicate pour les idiots et les ingénieurs. Il recueille ce qui est partout disponible mais autrement. Ce que fait justement la pensée sauvage, penser autrement.

 

  • Certains aujourd’hui se plaignent qu’il n’y a plus de pensée dans les médias. Celle-ci serait « prise en otage » par « les médias dominants ». Comme s’il existait quelque part un stock de pensée empêché par une force obscure, comme si la pensée existait comme une nature, comme si le moyen (Le Média) allait libérer la pensée. A cette pensée magique justement, j’en oppose une autre. La tribu du Média blabla n’aura pas simplement à composer avec « des médias dominants », ces adversaires taillés sur mesure, ces Golem utiles de la critique politique de salon. Non, elle aura affaire à une critique sauvage, à des braconniers, un peu sorciers, capables de bricoler au moyen de leurs miettes de jolis tableaux. Ceux-là sont sont-ils de gauche, de droite, du média, du « système » ? Difficile à dire. Ils montent des décors à la Méliès, une architecture fantastique afin d’honorer les dieux du vide.

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(1) Certains sous-estiment encore ma constance métronomique.

(2) Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage.

(3) Formule reprise par Lévi-Strauss de Marcel Mauss à propos de la magie.

(4) C. Lévis-Strauss, La pensée sauvage.

Souchiens or not souchiens

Souchiens or not souchiens

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  • Par quel étrange sortilège la mélanine finit-elle par enraciner les hommes, jusqu’à les enchaîner  ? L’épiderme fait office de racine quand les racines, justement, disparaissent. Une « culture » hors-sol (« Johnny, c’est la culture française », « Johnny, un héros national », « on a tous en nous quelque chose de Johnny ») se mesure à l’incapacité qu’elle a de tisser des liens plus profonds, de créer des identifications durables, d’unir les hommes par autre chose que d’imbéciles slogans (aujourd’hui de préférence en anglais). N’en déplaise aux crétins qui tirent de bons bénéfices en léchant la surface, la société du spectacle dont Johnny est un parangon ne relie les hommes qu’en surface. C’est ce qu’à voulu dire Alain Finkielkraut dans une grande confusion lexicale (« petit peuple blanc », « souchien ») et une ironie somme toute assez fumeuse.

 

  • La société du spectacle intégral propose à la consommation des signes d’identification : ma jeunesse, mon enfance, ma nostalgie, ma musique, ma Harley, mes années Johnny. C’est ce qu’on appelle, dans le jargon, des parts de marché. Un exemple parmi d’autres : lors de la descente des Champs-Elysées, seuls les bikers passés par des concessionnaires Harley Davidson avaient le droit de défiler en rangs serrés. Les amis du brélon – dont je suis – n’étaient pas conviés à la grande parade. Non pas hommage national donc mais pride vrombissante de l’homme blanc, Alain Finkielkraut a raison, n’en déplaise aux aboyeurs de peu. La référence au « souchien » est certes idiote (l’usage de ce terme imbécile fut popularisé par une cruche dont l’existence médiatique est proportionnelle aux aboiements qu’elle produit). Derrière, le constat est juste mais largement inaudible pour tous ceux qui se gavent sur le dos plat du marché : la société du spectacle intégral ne peut produire que des pride de particularismes, des marches pour la fierté qui segmentent plus qu’elles ne rassemblent. Aucun mouvement d’unification nationale ne peut sortir de ce morcellement dérisoire. Seule la culture (encore faut-il s’entendre sur le sens à donner à ce mot, je m’y attacherai) le peut et la société du spectacle intégral est profondément inculte.

 

  • Cette inculture-là blesse Alain Finkielkraut autant qu’elle me blesse, autant qu’elle blesse tous ceux qui n’ont pas en eux « quelque chose de Johnny » pour reprendre la formule imbécile de notre caméléon président, capable de tout simuler afin d’être, à tout moment, dans le sens de la marche. Entendre sur les ondes une député « en marche » justement, dont la conscience critique et politique avoisine celle du bigorneau, comparer Johnny et Victor Hugo est extrêmement pénible. Alain Finkielkraut prend cette peine au sérieux. Affecté, il cherche à en faire quelque chose, au risque du cafouillage. Ce que l’on nous vend comme « un grand moment de communion nationale » est un leurre, un de plus dans la grande bouillie spectaculaire marchande. La population qui assistait à la dernière parade de Johnny n’est pas représentative de la population française. C’est un fait. Le délire commence quand on travestit le fait pour en faire une valeur nationale. Johnny est un « héros national » (Emmanuel Macron) à la seule condition de changer le sens des mots. Jean Cavaillès et Georges Politzer étaient des héros de la France, certainement pas Johnny.

 

  • Ceux qui changent le sens des mots, qui déforment la réalité pour se réchauffer en meutes du bon côté du Bien devront désormais compter avec des hommes et des femmes qui refusent de laisser au spectacle intégral l’écriture de l’histoire. Alain Finkielkraut est trop masochiste dans sa critique (comment peut-il utiliser le terme « souchien », fusse de manière ironique, sans savoir ce qu’il allait récolter) pour être réellement audible. Après lui, d’autres viendront. Ils parleront clairement, ne se prendront pas les pantoufles dans les chausse-trappes des petits pieds. A la différence de Finkielkraut, ils fédéreront non sur le buzz mais sur l’idée. Il seront de ce fait autrement plus menaçant pour les kapos du spectacle. Cette opposition sera fatale. Il est un degré d’absurdité où le néant de nos démocraties marchandes se cannibalise. Nous sommes arrivés à ce point, avec ou sans Alain Finkielkraut, souchiens or not souchiens.

Alexis Lacroix, baleineau sorti de la « matrice macronienne »

Alexis Lacroix, baleineau sorti de la « matrice macronienne »

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« Il faut être un peu entomologiste avec les intellectuels. »

Alexis lacroix

Avis critique, France culture, 26 novembre 2017

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  • Tout avis critique est bon à prendre ; une belle idée que cette émission. En cela, je remercie, avant de faire le travail critique de la critique, Alexis Lacroix. On ne peut pas d’un côté s’attrister de la disparition programmée du polemos dans la bouillie en marche et de l’autre ne pas louer les mérites, quels que soient les moyens des impétrants, de ceux qui s’y collent. Alexis Lacroix n’a pas aimé mon Néant. Cela tombe plutôt bien, je n’aime pas le sien. Avec Alexis Lacroix plus question d’être « en même temps ». Les breloques du « macronisme » censées mesurer la profondeur de la « matrice macronienne » resteront ici au vestiaire. Nous voilà adversaires, un noble mot. Est-ce à dire que je nourris vis-à-vis de notre homme une animosité de fond, un coupable ressentiment comme aiment l’écrire, un œil sur la pige du voisin, ceux qui ont renoncé à penser au profit d’un nietzschéisme pour les nuls ? Non, l’individu m’indiffère à hauteur de l’intérêt que je porte à sa critique de l’heure. L’opposition dont il va être question est en cela politique. Encore un noble mot, hélas bousillé par les communicants sans dimension aujourd’hui au pouvoir. Bien sûr, d’aucuns ont intérêt à dire que tout cela est violent, pamphlétaire ou vain. Je les fais, une fois encore, moutons et ânes. En l’occurrence, je ne m’adresse pas à eux. Historiquement, ces moutons et ces ânes ont tendance à suivre comme un seul troupeau le berger de saison. La marche des moutons passionne quand il s’agit de mesurer la distance qui les sépare de l’abîme.

 

  • L’enjeu est de taille. Il est question, dixit Alexis Lacroix, « d’attraper cette Moby Dick politique qu’est Emmanuel Macron. » Il est des métaphores plus pénibles aux oreilles que celle-ci. Côté imaginaire, je préfère en effet cette figure du surhomme qu’est Achab, conscience face à l’abîme, que le gros mammifère qu’il combat. Ce sera donc Achab, je prends. Mais qui sera Alexis Lacroix ? Un baleineau tout droit sorti de la « matrice Macron » ? L’hypothèse me séduit, je la conserve avant de la mettre en boîte. Il faut dire qu’à la différence de Pierre-André Taguieff, je n’ai pas eu droit au vilain oxymore :  « passionnément modéré ». Imagine-t-on Achab traquer sa baleine dans le petit bain de la piscine municipale. Le decorum importe, de la passion, des vagues, des embruns, tout ce qui manque aux vieux jeunes de la « matrice macronienne ». C’est d’ailleurs ici que tout commence et, nous le verrons plus loin, que tout s’achève.

« J’aimerais citer comme exemple d’une mauvaise foi philosophique la page qui est consacrée à Bernat par cette amitié particulière. Très bizarrement, il fait un reproche qui m’a paru spécialement déplacé, peut-être même à la limite de l’imbécilité. Il dit en gros Macron s’est comporté des l’âge de 23 ans comme une sorte de vieux avant l’âge qui cherchait le compagnonnage d’un grand aîné puisque Ricoeur atteignait presque les 80 printemps à ce moment-là. Mais comme c’est bête, dans la culture par définition on va se chercher disait Hannah Arendt des compagnons et parmi ses compagnons il y a des gens qui sont de l’âge de nos pères, c’est comme ça que ça marche, la philosophie s’est toujours écrite en référence à des œuvres d’aînés et parfois d’aînés qui sont morts donc le fait que Ricoeur est adopté le jeune Macron ne dit rien contre l’homme politique qu’il est ensuite devenu, cela dit qu’il y a certainement à son actif la tentative de matricer son engagement politique. Après on peut critiquer cette engagement politique mais il faut reconnaître qu’il y avait dans sa démarche de jeune homme allant sans doute sonner à la sonnette de Paul Ricoeur quelque chose qui était absolument authentique.

– C’est une défense pro domo d’Alexis Lacroix qui a fait exactement la même chose avec Alain Finkielkraut.

– Vous révélez des choses intimes, vous n’avez pas le droit (sourire). »

  • « On donne le sérail à l’eunuque ». Cette magnifique formule de Nietzsche vous la trouverez dans La seconde considération inactuelle. Oubliez le pénis, conservez l’impuissance ; écartez le sexuel, retenez la soumission. Celui qui à vingt an brûle d’un authentique  feu philosophique, celui qui parcourt la pensée le doute au cœur, celui qui veut défier les plus grands au risque de se consumer en nuits blanches face à leurs textes, celui-là n’a que faire des vieux mandarins de 87 ans – l’âge exact de Paul Ricoeur quand Emmanuel Macron en avait 23 et lui tenait la chandelle dans ses belles soirées de transmission philosophique. Je me souviens de Michel Haar traversant la cour de la Sorbonne. Il était atteint de la maladie de Parkinson. La petite troupe d’étudiants qui le suivait partout me faisait horreur. En philosophie, l’esprit des grands aînés souffle dans leurs textes, leurs idées suffisent. Si tant est que Paul Ricoeur soit un grand éducateur au sens nietzschéen, un de ceux qui intensifient le sentiment de votre propre vie, tout était déjà dans son œuvre. Il suffisait de le lire et non de le toucher. Justement, j’ai trop lu Nietzsche pour me laisser bercer par cette fable de transmission et de pères. Les épigones sont souvent les plus stériles. Ils pompent du dehors, avec leurs yeux de biches et leur fausse trompe, une énergie spirituelle, une force vitale qu’ils n’auront jamais eux-mêmes. S’ils ont tant besoin du contact direct avec le maître, c’est qu’ils connaissent déjà l’étendue de leur stérilité. C’est cela leur secrète vengeance, celle qui fera d’eux, plus tard, des hommes de pouvoir. A l’époque, pour savoir qui finirait bien placé à l’université, qui errerait dans le labyrinthe des idées, qui enfin passerait à autre chose, il suffisait de mesurer la proximité des étudiants avec les vieux mandarins. Le critère est implacable. Emmanuel Macron fait partie de la race des stériles. Une telle sentence, je le sais, vous propulse aussitôt, avec le dingo de Sils-Maria, sur la plus mauvaise case du jeu des oies qui font double six. Ce n’est pas un reproche que j’adresse à Emmanuel Macron mais un constat : Emmanuel Macron n’a toujours été qu’un courtisan. Devenu prince, il est de bonne guerre que l’esprit des courtisans soigne son aura de philosophe en politique.

 

  • Mais laissons de côté cette histoire de fin de vie et de jeunes suiveurs arrivistes pour nous pencher sur le cœur de la critique, la partie certainement la plus substantielle du discours d’Alexis Lacroix. Il est nécessaire de la reproduire in extenso pour mesurer finement la logique à l’œuvre. Alexis Lacroix repère « le cœur du Bernat » – ce qui, je dois l’avouer, m’a ému. La relation ami-ennemi sûrement. C’est assez juste et plutôt fin. La référence à Karl Schmitt est d’ailleurs très habile. Derrière le juriste, c’est l’ombre portée du nazisme qui plane, l’ombre de la violence quand la guerre des dieux se paye en millions de cadavres d’un Etat inflexible qui a tranché la relation ami-ennemi en projetant l’ennemi vaincu dans les charniers de l’histoire. Alexis Lacroix aurait pu parler de Karl Kraus dont je me sens autrement plus proche que de la Théologie politique de Karl Schmitt. Moins utile, plus encombrant pour la démonstration qu’il entend mener. Toute la stratégie – que je décortique dans Le néant et le politique –  consiste à extrémiser tout discours qui ferait naître de la conflictualité dans la cité et derrière elle des conflits de valeur. En ce sens, Alexis Lacroix nous fournit ici une sorte de canevas intellectuel en situation. Il nous montre comment, de glissements en raccourcis, partant d’une idée plutôt habile, nous aboutissons invariablement « au rouge-brun ». Il se trouve que je ne plaque rien sur Emmanuel Macron, je le lis, je l’écoute, je l’observe. Ce que je vois, c’est bien un ennemi politique (Alexis Lacroix a raison sur ce point), non pas pour être d’un bord et lui de l’autre (à le lire, il n’est d’ailleurs d’aucun bord), mais au sens où il est l’ennemi du politique et par conséquent de l’activité philosophique que je défends. A la différence des marchants de culture philosophique, ces néo-sophistes capables de citer Epicure au MEDEF ou Thoreau en s’engraissant la panse et en pissant de la copie hédoniste, je conçois l’activité philosophique comme une activité politique au sens strict (1). La réalité du soi-disant « macronisme » n’est ni mouvante, ni difficile à penser. Elle est au contraire tristement évidente. Dans une situation de délabrement avancé des forces spirituelles d’opposition au principe de libéralité suffisante, quand la soumission aux manies du temps assure une promotion mondaine recherchée par tous, il est somme toute logique de voir apparaître des dirigeants qui tirent de ce confusionnisme ambiant un programme politique. Le « en même temps » (aujourd’hui titre d’une émission de blabla « politique » sur BFMTV, tout se tient) d’Emmanuel Macron est un « il n’y a rien d’autre » et sa prétendue pensée dialectique le cache misère de ceux qui ont tout intérêt à ce qu’il n’y ait plus de renversement dialectique du tout. Résumons avant de laisser place à la lecture du texte : apologue et nostalgique d’une défunte conflictualité, je théoriserais, dans l’orbite plus que problématique de Karl Schmitt, le retour de la relation ami-ennemi faisant ainsi une sorte de soudure entre le brun et le rouge. Je propose une autre version de la même situation : faisant état d’une conflictualité bien réelle et partagée face à la bouillie mondialiste, je cherche à comprendre les ressorts imbéciles qui font de toute critique de l’Europe telle qu’elle est et du libéralisme tel qu’il ne fait plus question l’antichambre, forcément schmittienne, des pires saloperies de l’histoire récente. Avant de lire l’intervention retranscrite d’Alexis Lacroix, mon texte, page 136 : « La stratégie du principe de libéralité suffisante consiste par conséquent à isoler silencieusement les critiques internes à son ordre, à ne pas leur donner droit, pour mieux dénoncer ensuite leur caricature. Stratégie redoutable qui ne peut conduire, à terme, qu’à l’avènement d’un parti unique, le parti présidentiel, face à des marges toujours plus violentes et caricaturales, le tout sous couvert de sauver la démocratie en danger. » Illustration :

« Au cœur du Bernat, il y a naturellement une sorte d’apologie, et peut-être aussi de nostalgie, de la conflictualité défunte que pouvait représenter à sa manière l’existence d’un parti très fort, au cœur de la vie politique française jusqu’à la fin des années 70 qui était le parti communiste français et je pense, à le lire, qu’il y a chez Bernat une thèse qui peut plaire à une partie de la droite la plus dure aujourd’hui, celle qui se reconstruit disons à l’interface de Monsieur Wauquiez et d’une partie du front national car il partage l’un et l’autre, je veux dire l’auteur et cette droite là, le même postulat néo-schmittien selon lequel l’essence de la politique, comme le disait Karl Schmitt dans le Nomos de la terre, c’est la relation amis ennemis. Mais c’est justement en plaquant cette relation-là sur la réalité mouvante et difficile du macronisme qu’on y comprend plus rien. Car il y a chez Macron je crois, en tout cas c’est les bribes de son enseignement philosophique des années 80 et 90, plutôt 90, il y a le désir justement de dépasser l’écueil de cette conception schmittienne du politique qui a été, il faut le rappeler, le berceau des totalitarismes du vingtième siècle. Tous les totalitarismes du XXeme siècle, même sur leur forme amodiée ou modérée, le fascisme italien, le pétainisme en France, se fondent sur une conception schmittienne du politique, le politique c’est la décision qui rompt le consensus et tant pis si au passage on casse des œufs, c’est-à-dire si on tue des hommes.  Voilà effectivement le fond de la conception schmittienne et je suis étonné d’entendre quelqu’un comme Bernat qui, a priori, se situe plutôt du côté d’une gauche radicale, reprendre à son compte cette conception là pour détruire le macronisme. Qu’est-ce que cela nous dit ? Cela nous dit effectivement qu’il y a dans le macronisme une tentative de revectoriser la vie politique, c’est-à-dire de dépasser le droite gauche en lui substituant progressiste-conservateur, sur ça je pense qu’il est éminemment criticable, mais en même temps il a aussi à l’esprit (et oui je m’y mets moi-aussi) le fait qu’aujourd’hui il y a aussi bien à l’extême gauche du spectre politique du côté d’un certain mélenchonisme que du côté de la droite la plus dure, le retour d’une conception schmittienne de la politique qui est à la fois culturellement anti-libérale et politiquement anti-européenne et c’est effectivement contre cette culture là, contre cette alliance rouge-brune nouvelle qu’il a positionné, contre ces complicités, ces œillades qui vont de la droite de la droite au parti de Jean-Luc Mélenchon qu’il a essayé de reformater sa doctrine, peut-être pour le meilleur et peut-être parfois pour le pire. »

  • Ne nous laissons pas impressionner par la chute, purement rhétorique, à l’occasion de laquelle le baleineau se tortille: « pour le meilleur et parfois pour le pire ». Un « pire » auquel personne ne croit après une pareille tirade. Ce qui est par contre très inquiétant, ce qui justifie l’attaque que j’ai porté contre cet « avènement Macron », c’est de voir la critique du n’importe quoi (ici rebaptisé « néant »), du confusionnisme intellectuel le plus évident, de la plus délirante mystique (« la politique, c’est magique » ; « la politique, c’est mystique » – Emmanuel Macron) érigée en garde fou démocratique contre les dangers « rouge-brun » d’une critique qui n’a pas le bon de goût d’être, pour le plus grand bonheur des communicants, « passionnément modérée ».

« Là où je maintiens mon différent avec Bernat, c’est que Bernat veut à tout pris faire rentrer la baleine Macron, le Moby Dick macronien dans le filet de sa propre grille interprétative, alors c’est vrai qu’on est avec des auteurs séduisants, Baudrillard, Agamben, tout ça, il veut absolument faire ployer la baleine Macron dans les filets ou sous les harpons de sa grille explicative et je crois très sincèrement que la baleine s’échappe, que la baleine s’esquive, qu’elle échappe à son Achab, c’est le drame de ce livre qui est une belle réflexion mais à mon avis complètement hors sol. »

  • Il est bien possible, cher ennemi de la « matrice macronienne », que la baleine s’échappe. Pour une raison simple : la baleine n’était finalement qu’une toute petite anguille, aussi visqueuse à saisir que le beurre fondu de complaisance qui lui a fait et lui fera demain office de tapis rouge. Le drame de ce livre, si drame il y a (il me semble qu’à ce sujet il est bon de mesurer le limites du langage), c’est qu’il pose un problème politique devenu quasiment insoluble : peut-on encore attraper, avec les filets d’une certaine probité, des êtres protéiformes, des baleines-anguilles, des caméléons-Moby Dick et des baleineaux suiveurs. Comme ceux qui s’accrochent encore à quelques empans de raison (au discours « hors-sol » pour ceux qui ne le voient plus depuis belle lurette), j’ai des doutes. Mais il se trouve que j’aime la chasse. La figure d’Achab (je remercie d’ailleurs Alexis Lacroix pour cette valorisante trouvaille) me plaît, passionnément. Pour autant, je comprends que certains, par peur de se mouiller, préfèrent enfiler des vecteurs et des matrices au sec dans les cadavres intellectuels qu’ils empaillent avec modération.

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(1) Socrate, je l’ai déjà écrit, n’est pas mort de faire de la philosophie ou de la politique, mais de faire de la politique en philosophe. Non pas des cours de philosophie politique mais des interventions philosophiques dans la cité, in situ, des interventions aux finalités éminemment politiques. Corruption de la jeunesse, n’oublions pas l’acte d’accusation.