Réponse au contre-révolutionnaire Zemmour (avec une petite référence au poujadiste anti-républicain Onfray)

Réponse au contre-révolutionnaire  Zemmour

(avec une petite référence au poujadiste anti-républicain Onfray)

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  • « Monsieur Pena-Ruiz, je ne suis pas comme vous, je ne parle pas au nom de principes universels. Vous connaissez le fameux mot de Joseph de Maistre, je ne connais pas d’homme, je connais des italiens, des anglais, je sais même, grâce à Montesquieu qu’il y a des persans mais je ne connais pas d’homme. Moi, je connais des cultures, je connais des civilisations et donc je parle d’une civilisation. D’où je parle comme disaient les communistes. Deuxièmement, vous dites la laïcité, mais vous ne seriez pas laïque si vous n’étiez pas dans une culture chrétienne et en particulier catholique. C’est uniquement dans le catholicisme que l’on a inventé la séparation du spirituel et du temporel. Dans l’Islam il n’y a pas le mot [laïcité], ça veut dire incroyance et il y a d’autres civilisations, la civilisation chinoise etc., personne n’a la laïcité, les seuls qui aient la laïcité, c’est les catholiques. Le retournement de la Laïcité, c’est la rébellion de la fille contre la mère. Si il n’y a pas de mère, il n’y a pas de fille. […] La laïcité elle naît avant la révolution que cela vous plaise ou non. Elle naît dans le terreau chrétien, catholique et les monarques français font respecter la différence entre le spirituel et le temporel. » (6/11/2019)

………….

 

  • Eric Zemmour, par d’autres chemins, partage une détestation de la République, celle de Rousseau pas de Macron, que l’on retrouve également dans une partie de la gauche française. Une partie seulement, celle qui voit dans l’Etat républicain le bras armé de la bourgeoisie et qui ne voit que cela. Cette gauche farouchement anti-jacobine, celle qui ne veut rien entendre de « la philosophie de la révolution » pour reprendre la formule de Bernard Groethuysen. Cette gauche qui n’a jamais lu Rousseau et qui ne le lira jamais. Cette gauche parfaitement compatible avec l’arbitraire de l’ordre social à condition que cet ordre ne lui soit pas trop défavorable. Lire des beaux livres révolutionnaires dans des brasseries à la mode lui convient très bien. Cette gauche qui veut l’émancipation politique pour elle et le libre choix pour les autres. Cette gauche qui, malgré ses vaines protestations, ne se donne pas les moyens politiques réels de l’égalité entre les hommes. Pour cette gauche-là, Zemmour est un chiffon utile, un adversaire commode, le faire-valoir de sa bonne conscience. Lui oppose-t-elle l’égalité ? Lui oppose-t-elle la liberté ? Non, elle lui oppose une petite morale, devenue l’anti-racisme ou l’anti-fascisme, au choix. Elle nous sert du Voltaire quand il faudrait convoquer Rousseau. Sans l’avoir lu, elle s’accommode au fond de de Maistre : je ne vois pas des hommes mais des musulmans et des juifs. Parlez-en à Plenel, il s’y connaît. Quant aux chrétiens, cela fait bien longtemps qu’elle ne  les voit plus.

 

  • Revenons à Zemmour puisqu’il fait du tapage : la laïcité naîtrait dans le « terreau chrétien, catholique » ? Regardons cela de plus près, avec Rousseau justement. Rousseau ne fait pas profession de foi d’athéisme et c’est pour cette raison que l’Emile est interdit en  1762 quand Du contrat social passe, la même année, presque inaperçu. La profession de foi du vicaire savoyard  qui compose un chapitre du livre est un crime de lèse-majesté pour une raison qui peut surprendre : la foi ne s’oppose pas à la raison. C’est justement cela que ne supportera pas Voltaire, le faiseur et le mondain. Mais cette foi n’est pas celle du catholicisme. Dans une République, fut-elle protestante, celle de Genève au début du XVIIIe siècle, être un bon citoyen, c’est être un bon chrétien. Cette association était celle du pouvoir. Pour justifier la domination patriarcale des magistrats de la ville en nombre de plus en plus restreint, une oligarchie de la finance, la soumission à l’autorité cléricale était indispensable. C’est pour cette raison que Rousseau achèvera Du contrat social par un chapitre étonnant consacré à « la religion civile » (Ch.VIII, Liv. IV).

 

  • L’enjeu est bien la fonction politique de la religion plutôt qu’une critique des dogmes de l’église. La laïcité dont parle Zemmour vient de là. Elle naît d’une décision philosophique et politique : celle de comprendre la religion comme une puissance de dépolitisation du peuple. Soumis aux dogmes de l’église, le peuple se retrouve impuissant face aux puissances politiques qui en usent avec cynisme. C’est le sens du mot de Saint-Paul : « Obéissez aux puissances car toute puissance vient de Dieu » (Épître aux romains, ch. XIII). Lorsque Zemmour affirme que « la laïcité naît dans le terreau chrétien, catholique », il nie cette décision philosophique et politique. Pour deux raisons.

 

  • La première, il le dit clairement d’ailleurs, c’est qu’il ne parle pas au nom de principes universels. Zemmour pense bas, c’est une des tares des contre-révolutionnaires. L’élévation de l’esprit, j’ose dire de l’âme, est pour eux toujours suspecte. Cela tombe plutôt bien, ils en sont souvent incapables. Ou comment faire d’une impuissance un argument philosophique. Vous avez là tout Onfray. Les décisions philosophiques et politiques sont pour Zemmour des chimères spéculatives comme le contrat social est pour Onfray (il est très mauvais mais son audience justifie, pardonnez-moi, qu’on le cite deux fois plutôt qu’une) une fiction. Ce qui est, en passant, la thèse de toutes les théories contre-révolutionnaires, lui le petit poujadiste qui se fantasme en tribun de la plèbe avec le soutien des maisons d’éditions les plus dépolitisées.

 

  • La seconde est plus profonde. Zemmour, comme tous les défenseurs d’un patriarcat conservateur et contre-révolutionnaire, affectionne tout ce qui peut dépolitiser le peuple. La thèse d’une guerre de civilisation sert d’ailleurs à cela et elle est portée par tous ceux qui veulent réduire l’activité politique à néant qu’il s’agisse d’intégristes musulmans, chrétiens ou juifs. Il est d’ailleurs notable que Zemmour ne fasse aucune distinction entre christianisme primitif et catholicisme tout en prenant bien soin de ne surtout pas parler du protestantisme. Celui de Thomas Munzer par exemple et de la révolte des paysans au nom de l’égalité et de la justice contre le pouvoir inique de l’Eglise catholique.

 

  • La stratégie de Zemmour est de rabattre la laïcité sur un dogme culturel afin de lui retirer toute prétention à l’universalité. Il fait en cela exactement ce que font les chantres de la « laïcité inclusive » qui pousse des hauts cris, pour les plus enténébrés, contre le « racisme d’Etat » sans prendre le temps ni la peine de distinguer ce qui relève d’une stratégie de dépolitisation opportuniste (Macron) et d’une exigence fondamentale de l’Etat républicain. Cette exigence n’est pas athée, elle est laïque et c’est aussi pour cela qu’elle est révolutionnaire.

 

  • L’athéisme politique n’est pas l’esprit de la République. C’est justement sur ce point fondamental que la droite zemmourienne et la gauche ethno-différentialiste se retrouvent dans une attaque à double front contre la laïcité, autant dire contre la République et son destin révolutionnaire. Le conservatisme patriarcal (on notera la fascination ridicule de Zemmour pour une virilité arabo-musulmane fantasmatique) et le pseudo progressisme dépolitisé de la gauche américaine ont  besoin de démolir toute forme de spiritualité laïque. Ce qui fédère un peuple sur une décision à la fois philosophique et politique est autrement plus menaçant pour le confort des uns et des autres que l’athéisme politique et sa bouillie « pro choix » ou la guerre de civilisation qui fera s’affronter le pauvre contre le pauvre. C’est aussi pour cette raison que l’on place aujourd’hui Zemmour en face d’Onfray, deux anti-républicains, deux contre-révolutionnaires. Le premier au service de la grande bourgeoisie, le second au service de son nombril volcanique. Les deux crachent sur Rousseau. En bonne dialectique, je leur retourne, publiquement, leur glaviot.

 

 

Le chiffon brun de Jacques Attali

Le chiffon brun de Jacques Attali

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« Le souverainisme n’est que le nouveau nom de l’antisémitisme. Les juifs et les musulmans, menacés tous les deux par lui, doivent s’unir face aux fantasmes du grand remplacement. » J. Attali, 4 octobre 2019.

  • Cette dernière sortie du mondialiste Jacques Attali, conseiller et faiseur de princes depuis quarante ans en France, est symptomatique. Il faut en effet, pour les prophètes du gouvernement mondial, que la souveraineté politique, celle de Rousseau dans Du contrat social, à l’échelle d’un État, la France, soit ethnicisée, rabattue sur un nationalisme étroit et identitaire. Soit pour la disqualifier chez Attali, elle serait donc antisémite ; soit pour la valoriser chez Zemmour, elle sera blanche et chrétienne. Zemmour et Attali sont l’envers et l’endroit d’un même processus de dépolitisation global. Ils en sont à la fois les symptômes pathétiques et les agents actifs. Vous n’entendrez pas parler chez eux de gilets jaunes, de travailleurs déclassés, de souffrance des personnels dans les services publics, d’exploitation économique, de mépris social, de manifestations politiques matées et de népotisme assumé.

 

  • Dans ce contexte, tous ceux qui flattent les communautarismes à des fins électorales et clientélistes servent d’idiots utiles. Leur stratégie à courte vue condamne les plus fragiles économiquement, et de toutes obédiences, à subir la loi d’airain d’un libéralisme autoritaire qui oscillera désormais entre la trique et la com sur fond d’un no alternative généralisé. Dans une société qui ne parvient plus à se penser, faute de formation, les logiques pulsionnelles dominent. La couleur de peau fait office de muleta quand les identités religieuses seraient censées redonner un semblant d’ossature à un individu mollusque auquel on aurait retiré la colonne vertébrale pour le rendre toujours plus flexible et adaptable. Dans ce contexte, le retour des grands délires ethnicistes, favorisés par des problèmes migratoires réels et complexes, sert d’alibi et de faux nez. Alibi quand les plus cyniques gestionnaires des états de fait menacent du retour de la bête. De faux nez car le problème n’est pas là. Incapables de redonner à l’action publique une efficience contre les fossoyeurs du bien commun, nous démultiplions à l’infini, comme autant de signes de notre impuissance politique, des catégories qui ne renvoient à rien de réel dans nos expériences vécues et nos aliénations subies. Embarqués dans un naufrage à grande échelle, nous assistons comme impuissants à une auto-dévoration du capitalisme tardif qui prend la forme inquiétante d’un abandon de notre souveraineté dans tous les domaines.

 

  • Il est certainement illusoire de croire que nous pourrons retrouver le contrôle de nos vies et de nos actions en ne faisant que réduire l’échelle, en nous recroquevillant à des échelles de plus en plus petites : la ville, le quartier, la rue, la maison, le lit. Au mondialisme d’Attali nous devons certes répondre par un rétrécissement d’échelle qui peut seul nous redonner une forme de souveraineté perdue. Pire, une souveraineté aujourd’hui taxée, dans un délire qu’il faut prendre au sérieux, d’antisémitisme ou de nationalisme identitaire. Il est certain que l’action publique se mesure à l’échelle locale mais la démolition des États souverains ne sera pas le prélude à un retour à des échelles de souveraineté plus petites. Bien au contraire. L’effritement des structures collectives, la démolition programmée de ce qui garantit la cohésion politique d’un peuple, ce mot honni par les mondialistes, se paiera au prix très lourd d’un effondrement de toutes les échelles. Le sauve-qui-peut sera général, il commence à l’être, malheur aux innombrables perdants.

 

  • Nombreux sont ceux qui ne croient plus à l’avènement d’une République sociale, partant du constat que la politique n’a plus aucune efficience, qu’elle assiste impuissante au déploiement d’un ordre tératologique qui emportera tout. Le paradis des cochons des 1 % contre l’exploitation sans limite du reste sur fond de désastre écologique pour tous. C’est aussi ce que pense Attali. Cet acharnement contre la République, aussi brutal que systématique, ne doit pas nous faire oublier le retour en force de l’État dans les logiques de prédation du capitalisme avancé. Il est faux de dire que les nouvelles formes de prédations économiques peuvent fonctionner sans l’État. L’État y est au contraire omniprésent. Mais cet État s’éloigne chaque jour passant de la chose publique et du bien commun. Penser qu’il suffirait de se situer à côté de l’État pour retrouver une souveraineté politique est un leurre dans la mesure où la lutte se situe aujourd’hui à l’intérieur de l’État. Ceux qui défendent les services publics en France défendent la République égalitaire pas l’État policier. Ceux qui luttent pour vivre dignement de leur travail défendent la République sociale pas L’État au service des fonds de pension. Ceux qui luttent pour ne pas finir broyés et marginalisés défendent la République pas la République en marche vers un État garant de l’écrasement des peuples. Si l’on ne parvient pas à extirper la question de la République de celle de l’État, si l’on refuse de se battre, à l’échelle d’un pays, politiquement, nous finirons par perdre le peu qui nous reste. L’éclatement mental convient parfaitement aux mondialistes, amis des communautés les plus étriquées et des sectes élitistes les plus puantes qui les dominent cyniquement. Ce qu’ils ne supportent pas, c’est la souveraineté, le refus collectif, car enraciné dans la liberté de chacun, de marcher au pas, de suivre les jingles de la trique et de la com, de marcher tout court. Ceux qui refusent collectivement seront taxés de tous les maux, antisémitisme pourquoi pas, nationalisme sûrement. Les esprits libres et souverains n’ont pas à se laisser impressionner par de telles baudruches.

Qu’est-ce que la critique ?

Réponse à la question :

qu’est-ce que la critique ? 

  • Quel est l’événement majeur qui frappe la pensée : sa neutralisation. Nous ne sommes plus réfutés, discutés ou critiqués, nous sommes neutralisés, renvoyés à une indifférence qui rend indiscernable l’opinion épidermique et la critique la plus fondée. Jadis portée par le travail du négatif, autrement dit la capacité dynamique qu’avait la critique de peser à la fois sur la conscience et sur l’histoire, cette capacité est aujourd’hui déniée. Elle ne peut et ne doit plus avoir lieu.

 

  • Jean Baudrillard (1929-2007) formulait cela parfaitement dans Le jeu de l’antagonisme mondial ou l’agonie de la puissance (2005, 2010, Los Angeles, 1er ed.) : « Désormais, dans cet empire virtuel du Bien, dans cette positivité totale, dans cette réalité intégrale, il n’est plus possible à une pensée critique de subvertir le système de l’intérieur. Finies les contradictions, les rapports de forces, finie la violence révolutionnaire. Il faudrait plutôt parler de collusion, de consensus, de circuits intégrés de globalité – la négativité se dissout au cœur du système. » 

 

  • Cette impossibilité n’est pas de l’ordre de la censure. Cette instance d’interdiction caractérise justement les systèmes de domination qui craignent encore le travail souterrain du négatif, cette vieille taupe. Au fond, tant qu’il y a de la censure, il y a de l’espoir et la catastrophe critique est encore loin. Nous pouvons lutter pour notre émancipation, envisager des renversements, des changements de perspectives, des soulèvements, mieux encore des révolutions. Nous sommes toujours dans des rapports de force, les forces de pouvoir censurantes s’opposant à celles du désir censuré, la critique étant le mot de cet état d’irrésolution, de tensions réciproques. Le mot de la crise objective.

 

  • Sigmund Freud nomme « Freiheitsdrang » dans Malaise dans la culture cette « poussée de liberté » comme le rappelle Georges Didi-Huberman dans Désirer DésobéirCe qui nous soulève I (Editions de Minuit, 2019). La poussée de liberté à partir d’une « révolte contre une injustice existante » est la condition d’un développement ultérieur de la culture. C’est cela le travail du négatif, une Aufhebung selon le concept de Hegel, un dépassement par le haut. Cela suppose que la critique soit en prise sur l’époque, qu’elle lui morde le flanc, qu’elle lui arrache quelque chose.

 

  • Cette poussée de liberté était celle voulue par Emmanuel Kant dans l’opuscule Qu’est-ce que les Lumières ? en 1784. Les Lumières, cette éducation à la raison, ne concernent pas simplement le rapport de l’homme à la vérité mais à sa propre inclination à la passivité, donc à lui-même. Il écrit ainsi, au §40 de La critique de la faculté de juger : « La première maxime, (à savoir penser par soi-même) est celle d’une raison qui n’est jamais passive. Le penchant à la passivité, et par conséquent à l’hétéronomie de la raison, s’appelle préjugé. » Penser, ce n’est pas simplement produire des contenus de pensée, aujourd’hui renommés data – big c’est encore mieux – mais répondre à cette poussée de liberté qui est aussi refus de la passivité. En ce sens, la pensée est un exercice pratique, un exercice de liberté qui commence par soi-même. Mais commencer par soi, répondre à cette poussée de liberté qui est aussi le développement même de la culture, ne veut pas dire se confirmer, s’affirmer, pire s’auto-valider, s’auto-promotionner etc. Cela signifie se risquer dans l’inconnaissable, prendre un risque quitte à se trouver aussitôt désorienté dans la pensée. Autrement dit pour Kant dans Qu’est-ce que les Lumières et Que signifie s’orienter dans la pensée ?, il n’y a pas de pensée sans une désorientation première, une épreuve active de liberté. C’est justement cela que l’on doit désigner par le mot critique et pas autre chose. L’orient de la critique, c’est la liberté.

 

  • Mais nous ne sommes plus en 1784 et ce que nous appelons liberté n’a que peu de rapport avec ce que Kant désignait par ce mot quand il écrivait : « Mais quelle limitation fait obstacle aux Lumières ? Quelle autre ne le fait pas mais leur est au contraire favorable ? – Je réponds : l’usage public de sa raison doit toujours être libre et il est le seul à pouvoir apporter les Lumières parmi les hommes. » Cet usage public de la raison peut être empêché, censuré, rendu politiquement impossible. Plus de deux siècles après Kant, il semblerait que nous ayons retenu cela : l’usage public de ma parole doit être libre, contre toute censure, en oubliant un peu vite que la liberté de parole est avant tout celle d’une raison « qui n’est jamais passive ». Mais que reste-t-il des Lumières quand, sous couvert de liberté, tout est fait pour maintenir la raison dans un état de passivité consommée ? Pire, que l’on prétend que cet état spontané de l’esprit qui s’affirme – non pas qui commence avec soi-même mais qui ne fait que s’affirmer soi-même – prendra désormais le nom de critique ? N’est-ce pas cela justement notre catastrophe, l’expansion sans limite de la critique sous une forme à laquelle Kant aurait sûrement donné le nom de « nouveaux préjugés » « Par une révolution on peut bien obtenir la chute d’un despotisme personnel ou la fin d’une oppression reposant sur la soif d’argent ou de domination, mais jamais une vraie réforme du mode de penser ; mais au contraire de nouveaux préjugés serviront, au même titre que les anciens, à tenir en lisière ce grand nombre dépourvu de pensée. » Kant n’aurait pas pu envisager que la liberté puisse prendre place dans la cohorte de ces « nouveaux préjugés », qu’elle puisse se retourner contre elle-même dans un mouvement qui la pousse à se nier, un mouvement qui ne se dépasse pas par le haut mais par le bas. L‘Aufhebung (la sursomption) de Hegel est devenue une Unterhebung, un dépassement par le dessous.

 

  • La conscience de l’origine de ce mouvement catastrophique (Jean Baudrillard allait même jusqu’à affirmer à la fin de sa vie que quelque chose était en train de se refermer dans une forme d’involution qui plaçait la pensée critique dans une situation intenable), cette conscience, dis-je, ne date pas d’hier. Chesterton (1874-1936) écrit ainsi en 1908 dans Orthodoxie : « Nous pouvons dire que la libre pensée est la meilleure de toutes les sauvegardes contre la liberté. Émanciper dans un style moderne l’esprit d’un esclave est la meilleure façon d’empêcher l’émancipation de l’esclave. Apprenez-lui à s’interroger sur son désir d’être libre et il se se libérera jamais. » Il suffit pour maintenir la servitude d’enseigner à ceux qui se tiennent « à la lisière »  qu’ils sont libres et cela de façon inconditionnée, sans émettre la moindre exigence sur la supposée passivité de leur raison, ce qui serait d’ailleurs un outrage à leur autonomie, le signe d’une hétéronomie contraire à une sacro-sainte autonomie de jugement. Pire, un néo-paternalisme coupable. « Venez comme vous êtes ! » Le slogan Mac Do trouve son corollaire spirituel : « venez comme vous pensez ! » Inutile d’ajouter que l’accusation de penser mal, autrement dit d’être encore « sous état de tutelle dont l’homme est lui-même responsable » est une accusation que votre critique intransigeante balayera d’un revers de gant, vous le maître affranchi de toute tutelle par le décret d’une liberté qui ne se discute plus sur le marché. Mais n’oublions pas qu’une liberté qui n’est plus qu’un fait indiscutable n’est plus une liberté mais un morceau de bois mort.

 

  • Comme le remarque à très juste titre Slavoj Zizek dans Bienvenue dans le désert du réel (2002), la seule différence entre Kant et Chesterton c’est que pour ce dernier, « la liberté de pensée non seulement ne parvient pas à entamer la servitude sociale effective mais la soutient incontestablement. La vieille devise « Ne pensez pas, obéissez ! » à laquelle réagit Kant est contre-productive dans les faits : elle engendre la rébellion : seule la liberté de pensée est garante de la servitude sociale. » Elle est contre-productive car elle soutient, bien malgré elle d’ailleurs, un désir de révolte. Un pouvoir limitatif et dirigiste se dresse désormais face à moi, un obstacle à franchir, l’occasion rêvée d’un dépassement. Les nouveaux pouvoirs ont parfaitement retenu la leçon des Pink Floyd : breaking the wall. Obéissez ! Certainement pas, nous renverserons vos tables et vos chaises, nous briserons les chaînes de votre monde merdeux. Il est interdit d’interdire, les magasins Leclerc se souviendront du slogan dans une campagne de « lutte » et de « résistance » contre la vie chère. Sans parler d’Apple qui « casse les codes » en 1984. Être libre, « pour que 1984 ne soit pas 1984 » (Slogan Apple, 1984).

 

  • La fabrique de l’opinion, la production du consentement carburent à la liberté. L’important est de « se sentir libre », de se vivre « comme libre », de faire de la liberté une seconde nature. Cela suppose un usage massif et irréfléchi de formules qui s’imposent comme des évidences : « la démocratie et la liberté », « les droits de l’homme », « les valeurs de la République ». « L’esprit critique » fait partie de ces évidences. Intituler un programme télévisé « esprit critique » est tout de même plus flatteur pour le public que « s’orienter dans la pensée ».

 

  • Ce paradoxe consommé, comme la liberté qui va avec, séduisant dans sa radicalité n’est pourtant pas satisfaisant. Ce n’est pas la liberté de penser qui est garante de la servitude sociale, ce qui serait tout simplement absurde si l’on prend les mots au sérieux, mais une interprétation des Lumières qui leur retire toute exigence. La force de « la censure libérale » (l’expression est de Zizek mais je la conserve) est de faire croire que la liberté est un état de fait qui ne demande aucune conquête autre que sa publicité dans l’espace public. L’usage public de la raison devient ainsi une lutte publicitaire pour faire valoir sa liberté contre les autres au détriment d’une lutte contre sa propre inclination à la passivité. Sans cette lutte première, il est impossible de sortir de l’état de tutelle et les Lumières s’éteignent avant même la moindre orientation dans la pensée.

 

  • C’est ici que le culte de l’urgence de la « censure libérale » joue pleinement. « Qu’avons-nous à faire de cette exigence pour nous-même quand l’urgence est à l’action ? Nous sommes tous critiques, c’est entendu. » Cette vulgate est aujourd’hui diffusée dans des cercles universitaires, reprise comme s’il s’agissait d’une évidence indiscutable. Lisons ainsi cet avertissement de Karen Barad (New Materialism : Interviews and Cartographiesn 2012) : « La critique est depuis longtemps un outil de prédilection, et nos étudiants sont eux-mêmes si bien entraînés à la pensée critique qu’ils sont capables de la recracher en appuyant sur un bouton. » Ce texte s’inscrit dans la ligne de Chesterton à une nuance près : c’est la critique elle-même qui se trouve sur le banc des accusés. Un des agents de la «censure libérale » serait-il sa critique elle-même ? Autrement dit, dans un renversement ébouriffant, la pensée critique serait devenue la nouvelle doxa de l’époque, le discours dominant qui asservit plutôt qu’il libère. Mais alors, comment désigner la nature du discours de celui qui constate cette expansion tératologique de la critique ? Est-ce encore de la critique ? C’est justement cette dernière étape que franchit allègrement Laurent De Sutter lorsqu’il affirme que la pensée critique, cherchant à vaincre l’obscurité, « nous rend bête ». Nous devrions trouver ainsi une pensée alternative « à sa soumission à l’exigence de lucidité » et ouvrir « un régime de pensée postcritique ». Le problème, et il est de taille, c’est que cette soi-disant « pensée post-critique » se confond aussi avec l’idéologie du marché. Quelle aubaine tout de même ! Des professeurs « post-critiques » affirment, sans y être forcés, librement, en toute conscience, que la pensée peut avoir un autre horizon que celui de la lucidité, que vaincre l’obscurité nous rend bête. N’est-ce pas magnifique, n‘est-ce pas le plus grand tour de force de notre époque que de chercher à convaincre que la pensée critique est tout simplement dépassée, mieux, qu’elle est morte ?

 

  • Au risque de la bêtise, je soutiens l’inverse : il est bête de penser que vouloir vaincre l’obscurité nous rendrait bête, qu’il serait urgent de se libérer de l’exigence de lucidité. Comment en sommes-nous arrivés à une telle catastrophe ? Comment peut-on croire une seconde que nous en aurions fini avec la pensée critique sous prétexte que la critique serait partout ? Qu’il y ait en effet une démission de la critique face à l’immensité de ce qui est à critiquer ne justifie pas un tel renversement. Ne confondons pas notre tragédie intérieure avec l’ordre des choses, n’acceptons pas n’importe quoi sous prétexte que le n’importe quoi à bonne presse et qu’il se répand partout et à grande vitesse.

 

  • Si nous tenons à la démocratie, mais pas n’importe laquelle, nous tenons plus que tout à la critique qui en est l’impulsion fondamentale. C’est l’enseignement d’Adorno dans un de ses derniers textes en 1969 intitulé Kritik : « La critique est essentielle à toute démocratie. Ce n’est pas seulement que la démocratie exige la liberté de critiquer, qu’elle a besoin d’impulsions critiques : elle se définit purement et simplement par la critique. » Et il ajoute : « La société accède à la critique en accédant à la majorité, qui est la condition de toute démocratie. Être majeur, c’est parler pour soi-même, parce qu’on a d’abord pensé pour soi-même et qu’on ne se contente pas de répéter ce qu’on a entendu. » Nous retrouvons la première exigence de Kant dans La critique de la faculté de juger, celle « d’une raison qui n’est jamais passive ». Par quel miracle une époque qui promeut la passivité d’une culture consommée, d’une révolte en kit, pourrait avoir répandue la critique à tous les hommes qui la souffrent ? Nous aurons à refaire par conséquent le parcours de la critique pour comprendre ce qu’il y a d’irréductible dans ce geste qui est aussi un ethos, une façon de faire.

 

  • Si les philosophes ont fait vivre ce geste critique, ils ont pu aussi se sentir menacés par lui, quitte à le combattre quand celui-ci était trop chaotique. Quelle dose de critique sommes-nous capables de supporter ? Nouveau critère des valeurs, entre l’hôpital et le jardin d’enfants, nouvelle poussée de liberté dans ce ronronnant malaise de la civilisation. Au fond, et c’est aussi pour cela que je tenais à commencer avec Kant, il faut rester Aufklärer. Il est nécessaire de croire à la puissance de l’esprit critique, à cette volonté farouche de faire de la lucidité l’horizon de sa pensée et de son action. Cornélius Castoriadis écrit dans Ce qui fait la GrèceLa pensée politique, à propos du politique et plus largement de la démocratie : « le politique est l’institution lucide de la société par elle-même ». Il n’y a pas d’au-delà de la lucidité dans un régime authentiquement démocratique, il n’y a pas de post-critique dans une République qui n’est pas seulement un type d’institution mais, ce que Kant savait, une certaine manière dont la chose publique est pensée par ses membres.

 

  • Pour autant, nous ne pouvons plus être Aufklärer comme avant. Ceux qui se réclament aujourd’hui des Lumières, qui en font la promotion dans des meetings politiques, sont aussi les premiers à vouloir la passivité des peuples. Des Lumières venues d’en haut qui sacrifient la responsabilité au profit d’une soumission technocratique terrifiante. Être encore Aufklärer aujourd’hui c’est tenir compte de cette trahison historique des partisans de l’Aufklärung. Il est possible, nous devrons trancher ce point, que cette trahison n’ait rien de contingente. Elle était peut être sise dans le projet des Lumières. Mais la critique de ce projet ne lui sera jamais totalement étranger. Ne pas être Aufklärer comme avant suppose de comprendre que ce qui vient du monde n’est pas forcément obscur avant d’être régenté par l’esprit, que les vérités intellectuelles n’ont pas le privilège de la lucidité, que l’on peut être lucide autrement, en faisant un pas de côté qui n’est pas non plus étranger à la pensée critique.

 

  • Il existe toute une tradition satirique, pétrie d’imaginaire, qu’un parcours de la critique ne peut plus ignorer. L’arrogance idéaliste de la pensée, mélangée à un pragmatisme bas quand il s’agit de vivre, a trop souvent exclu des formes critiques qui ne plaisaient pas à la sûreté de son bon goût. Ainsi Michel Foucault, pourtant « critique », n’a pas de mots assez durs pour disqualifier le polemos au profit de la critique, disqualification qui n’a rien de claire dans le monde antique, qui n’a rien de claire tout court.

 

  • Si toute bonne satire combine, comme le note Matthew Hodgart dans La Satire, 1969, « l’agression avec une vision fantastique du monde », peuplant des jardins imaginaires avec des crapauds bien réels, toute bonne critique doit avant tout oublier qu’elle est bonne, ne pas chercher à rejoindre un quelconque idéal de bonté ou de vérité qui lui préexisterait. Elle n’a pas à se conformer. Elle doit avant toute chose se perdre elle-même, se risquer dans l’inconnu quitte à ramener des concepts très techniques ou des boudins volants. Il est très difficile, et peut-être impossible, de répondre à la question « qu’est-ce que la critique ? » mais cette question n’est peut-être pas si importante que cela. A quoi me servirait une essence quand c’est de liberté dont il s’agit. Ici se situe sûrement notre petite tragédie : existe-t-il plus grand risque pour l’homme que de se lasser de sa liberté, de se satisfaire ? La pensée critique est toujours portée par un mécontentement, le sentiment tenace d’être mal assis dans le monde. Telle est certainement la source de l’énergie critique, de sa puissance : un mécontentement intarissable qui peut aussi secréter des mythes, la critique pouvant à son tour devenir un mythe et une illusion parmi d’autres. Quelques noms, en philosophie, sont portés au pinacle de la critique : Kant, Rousseau, Marx, Nietzsche, Spengler, Freud, Adorno… Contrairement à ce que pensent les épuisés de l’Unterhebung, ce qui relie ces « critiques » est moins la volonté de vaincre l’obscurité que la tenace ambition de se sauver eux-mêmes, ne pas passer de mauvais pactes avec les préjugés, les vilenies et les féroces injustices de leur époque. L’élément offensif n’est pas chez eux une volonté de pouvoir qu’il faudrait dépasser dans un amour cosmopolite qui risque de se transformer en une liqueur insipide. Non, ils furent de grands vaincus car, sachons-le avant de se méprendre, la pensée critique joue perdante. Il est logique, sans entrer dans de grandes considérations généalogiques, de mesurer le déclin de la critique à la volonté affichée d’être tous des gagnants, de vouloir tous gagner quelque chose dans l’époque plutôt que d’arracher quelque chose à l’époque. N’est-ce pas le plus grand triomphe de cette « censure libérale » : nous avoir finalement convaincu, au prix de notre pire humiliation, celle de la pensée, que nous pouvions tous être en même temps les gagnants de notre époque, à condition de laisser de côté l’élément offensif de la pensée. En un mot, de choisir librement notre siège dans le sens de la marche en attendant la fin.

Défense de l’Etat français contre ses faussaires

Défense de l’Etat français contre ses faussaires

Gaston Bachelard, un philosophe

  • Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Ce qui se joue pour l’avenir de l’enseignement de la philosophie dans les jours à venir, à la pointe de la contestation des réformes Blanquer, est décisif pour l’avenir de cette discipline dans le secondaire. Mais derrière cette discipline, qui ne donne aucun privilège mais qui peut donner à l’esprit les moyens de les penser tous, ne nous trompons pas d’objet : c’est d’une conception de l’homme dont il est réellement question. C’est cela que nous allons chercher à faire valoir dans l’académie de Bordeaux ce matin en commission d’harmonisation. Harmoniser quoi d’ailleurs ? Des moyennes, des médianes, des petits bâtonnets ? Quand les professeurs trichent, inventent vaguement une moyenne pour se conformer, sans aucune conviction, aux attentes du ministère dans un mensonge éhonté, qui sont les faussaires ? Il a été demandé, sous couvert d’exemplarité, de ne pas délivrer des 20/20 cette année mais ce mensonge là, qui en parle ? Le mensonge qui consiste à créer une réussite sans réalité, des succès sans contenus, un saupoudrage culturel dans ce qu’il faudra désormais renommer le ministère de l’animation nationale. Que doit-on penser quand une inspectrice de lettre demande aux enseignants dans une formation d’être « férocement bienveillants » et d’être « sexy » pour faire « vivre un enseignement de spécialité menacé par la concurrence des autres spécialités » (et elle a raison sur ce point) quand une collègue de philosophie, sérieuse, nous explique en formation qu’il faudra faire des ateliers en fin d’année pour tenir les élèves qui abandonneront cette fameuse spécialité de rien du tout (et elle a raison aussi).

 

  • C’est d’ailleurs ici que le sort de la philosophie est sans égal avec celui des autres disciplines. Pour preuve, il n’y a pas de « spécialité philosophie » dans la réforme Blanquer car cet enseignement est d’une autre nature. Bachelard a mille fois raison : « la philosophie ça sert à penser, alors si vous voulez vous priver de pensées originales, vous pouvez vous passer de philosophie ». (INA) Tout est dit, en deux phrases. A côté de cette vérité là, l’ignoble baratin communicant des hommes de paille du grand marché éducatif, cette pompe à merde et à fric, peuvent aller se faire foutre. Qu’ils nous marchent dessus honnêtement, martialement, avec la franchise au combat de celui qui veut notre mort. Voilà ce qui serait, au moins, honnête. Qu’ils arrêtent de nous vendre leur soupe infecte, leur démagogie de bazar, sexy, bienveillante, pour les élèves alors que les élèves et leurs fameux « intérêts » sont les premiers, et ils le savent en remplissant parcours sup chaque année, à être pris pour des imbéciles par un Etat de moins en moins soucieux de ce qu’ils vivent dans la cité. La preuve, il leur tire dessus.

 

  • Soyons clairs : plus de République, plus de philosophie. Les deux se tiennent. L’une ne peut pas vivre sans l’autre. L’une mourra avec l’autre. Rien de corporatiste dans tout ceci, Bachelard était aussi et surtout un grand épistémologue, un homme probe, un esprit puissant pas une girouette « philosophe écrivain » adoubée par des lâches et des cuistres, par les faussaires qui font aujourd’hui, en France, le beau temps et le beau temps de cette culture inoffensive supposée éduquer. Ce que je dis là depuis la philosophie vaut bien sûr au-delà d’elle-même. En détruisant la logique des disciplines, c’est-à-dire la formation de l’esprit dans toutes ses dimensions, l’Etat prépare les conditions d’une citoyenneté au rabais et c’est justement cela que veulent les petits hommes de paille du grand marché sans tête, un citoyen unijambiste, cul de jatte, éborgné, aveugle, des moignons d’homme, des bouts de ficelle d’humanité. C’est contre cela que nous allons nous battre, certainement pas contre l’Etat (laissons cela aux crétineries libertaires à la Onfray ami des marchants de papier et aux libertaires anti-Etat en carton pâte qui n’ont toujours rien compris) mais depuis l’Etat, à l’intérieur de l’Etat, dans l’Etat républicain, pour la République.

 

  • Alors oui mes amis, le propos est emphatique pour les nihilistes malins qui ne croient plus à rien et encore moins à eux-mêmes, pour les marchands de niaiseries pédagogiques sexy et bienveillantes, je vous l’accorde, il pose un ordre de valeur et une hiérarchie. Il est raide. Il désigne des adversaires idéologiques, il est essentiellement politique. C’est cela que je sentais encore confusément en 2017. C’est cela qu’il faut clarifier aujourd’hui. Ce mouvement de révolte des professeurs de philosophie n’est pas une défense de La philosophie (propos ridicule) mais une défense des conditions républicaines de la formation d’un homme qui pourra comprendre encore demain ce que le mot « politique » signifie et avec lui le mot « liberté ».

 

  • Nous avons les raisons, ils ont les armes ; nous avons les idées, ils nous répondent avec un clin d’œil et des pets de bouche. Je suis fonctionnaire de l’Etat français, je suis chargé d’une mission éducative, une très vieille mission à laquelle le philosophe Platon (aujourd’hui placé à côté du pubard Beigbeder –  ce salaud sartrien qui pose avec un livre de Baudrillard un an après la mort du sociologue critique dans une publicité pour les Galeries Lafayette – dans les manuels relativistes HLP) a consacré ses plus puissantes pensées. Aujourd’hui l’Etat  français, dévoyé par des faussaires qui se servent de la force publique au lieu de la servir, est en train de nous rendre cette mission impossible, de conspirer contre lui-même. Mardi, certains professeurs de philosophie, seront grévistes pour une cause qui les dépasse tous. Que ceux qui pensent le contraire retourne à l’école. Nous nous y sommes.

 

Le grand oral et l’idée de Dieu – Première réflexion sur la fin de la conscience critique et le nouveau programme de philosophie

Le grand oral et Dieu

Première réflexion sur la fin de la conscience critique et le nouveau programme de philosophie

(Le grand oral et Dieu)

  • Je découvre ce jour, par la bande, comme il est d’usage sous la présidence managériale Macron, le projet de programme de philosophie pour le tronc commun général. Il s’agit du programme qui concernera tous les élèves des lycées qui suivront une filière dite « générale ». De nombreux professeurs de philosophie du secondaire – dont moi-même – estimaient que le nombre actuel de notions à traiter était trop élevé (en particulier dans les classes ES). La discussion ne portera donc pas sur le nombre et la nécessité de limiter cette liste, donc de faire nécessairement des choix, mais sur la nature des choix qui sont en train d’être faits. Je rappelle que, pour l’heure, l’écrasante majorité des collègues de philosophie ignorent la nature de ce nouveau programme. Le secrétaire général de l’APPEP a tenu à préciser que « ce projet est encore provisoire. Le groupe de travail remet sa copie au CSP le 6 mai. Il ne devrait pas changer grand-chose d’ici là. »  Nicolas Franck entérine donc le fait que la concertation de l’écrasante majorité des professeurs de philosophie à ce sujet sera globalement un simulacre – veuillez m’excuser, chers amis, de mettre un mot sur la chose mais c’est aussi notre travail.

 

  • La grande innovation de ce programme tient à l’introduction d’un nouveau « domaine » (dixit) par rapport à l’actuel : la métaphysique. Dans la structure du programme et dans sa logique profonde, ce thème se substitue à celui du sujet (notion pourtant essentielle qui disparaît ainsi du nouveau programme). Une réorientation fondamentale qui s’accompagne également de la disparition des notions de conscience, inconscient, perception, autrui. En un mot, tout ce que nous avons coutume d’appeler une théorie du sujet. Nous apprenons en outre, et les élèves de terminale l’apprendront à notre suite, que le désir, aujourd’hui pertinemment rattaché à la notion de sujet dans l’ancien programme,  fait partie de la métaphysique ! Je prie donc je bande.

 

  • Qu’avons-nous, sous cette même rubrique, à la place de la conscience ou de l’inconscient, des concepts éminemment réflexifs ? L’idée de Dieu.  Métaphysique, idée de Dieu en lieu et place d’une théorie réflexive de la subjectivité, le fondement de notre culture humaniste depuis le grand Montaigne. Il s’agit là, pour ceux qui ont encore deux grammes de jugeote, d’une régression historique majeure : Saint Thomas et non Feuerbach, Saint Augustin et non Freud, Saint Anselme et non Sartre. Il faudra d’ailleurs penser à ajouter aux saints les grands noms de l’Islam.  Le grand recul conforme à l’esprit néo-conservateur des fossoyeurs de l’esprit critique qui oscillent entre le bavardage creux des managers et le prêchi-prêcha œcuménique dans la paix des commerces. Procès d’intention ? Je m’explique les amis, je m’explique toujours, ce sont mes détracteurs qui ne répondent jamais sur le fond. En sont-ils d’ailleurs capables ? Avec le temps, mes doutes augmentent.

 

  • Chaque année, et cela depuis vingt ans, je commence mon cours par une réflexion sur l’acte critique, au fondement même de la démarche philosophique depuis Socrate, en accord avec les exigences de la dissertation de philosophie : examiner, douter, problématiser, mettre à distance. En un mot réfléchir. Une introduction que j’intitule : la conscience critique. Cet acte fondamental est au centre, depuis quatre siècles, d’une émancipation de l’esprit humain vis-à-vis des puissances tutélaires, Dieu et son idée en l’occurrence. C’est cette émancipation progressive qui a donné tout son sens à la question du sujet, à celle de l’autonomie de la conscience et plus tard à sa mise à distance critique par la théorie psychanalytique. (2) Entendons-nous bien : il ne s’agit pas d’éliminer le fait religieux ou la religion de la réflexion philosophique, pas plus qu’il s’agit, dans un cours de philosophie, d’imposer un athéisme militant et stupide. Vladimir Jankélévitch, subtile penseur de la conscience et de ses paradoxes, trouve des lecteurs aussi bien chez des athées que chez des croyants. Une pensée puissante n’a pas à décliner son identité, son sexe et son drapeau, des valeurs faibles. Elle pense et l’on se situe par rapport à elle, certainement pas l’inverse. Mais voilà donc un programme de philosophie qui, tout en supprimant le sujet, la conscience, l’inconscient impose la métaphysique, l’idée de Dieu, la religion au détriment de tout équilibre. Hasard ? Certainement pas.

 

  • Avant de se tourner vers Dieu (ou pas), l’homme doit se penser. Non pas relativement à la matière comme un pur esprit ou un amas de cellules mais face à lui-même, dans un vertige angoissant et salutaire. Si possible sans Prozac et dans la cité. Le cours sur la conscience, l’inconscient, le sujet était par excellence l’occasion, pour des élèves de terminale, de se penser librement comme condition et support d’eux-mêmes. Une réflexivité sans laquelle le mot autonomie perd tout son sens. Après avoir expliqué longuement que la culture générale était le tombeau de la pensée critique, nous voici en face d’une orientation idéologique du cours de philosophie qui n’a pas de précédent dans l’histoire récente. Nous pouvons, je ne m’en prive pas, critiquer le pédagogisme des ministres de gauche, mais jamais nous n’avions eu de tels ventilateurs idéologiques à la tête de l’éducation nationale. Une idéologie qui consiste à promouvoir la rhétorique creuse (Le grand oral), formation et dressage aux métiers de la communication et du blabla rentable en étayant le tout par une spiritualité de façade qui ne dérange ni les cyniques relativistes ni les intégristes de tous poils. Donner des gages aux religieux tout en limant les aspérités critique (le travail, occasion d’une réflexion sur l’exploitation de l’homme par l’homme disparaît également) dans un ordre moral du fric qui combat les extrêmes, quitte à mettre l’armée dans la rue.

 

  • L’enseignement de la philosophie est aujourd’hui sur la sellette. Demain, les analyses sérieuses sur la liquidation en cours seront pourchassées au nom de la confiance et de l’intérêt supérieur de la République. Des ministres creux passeront de grands oraux dans des émissions de talks shows devant des pseudo journalistes en défendant la République durement menacée tout en faisant la promotion du baratin et de la communication. Excessif ? J’aimerais, croyez-moi, être dans la satire quand je suis encore en-deçà du vrai. Notre société n’a plus besoin de sujet, de conscience, encore moins besoin d’un Freud pour lui rappeler, dans l’Avenir d’une illusion que « la civilisation est quelque chose d’imposé à une majorité récalcitrante par une minorité ayant compris comment s’approprier les moyens de puissance et de coercition. » (3) Elle n’a plus besoin d’une réflexion sur le travail quand les jobs sont partout, plus besoin de penser autrui quand nous sommes tous les mêmes.

 

  • Le modèle anglo-saxon est arrivé chez nous, aux antipodes d’une tradition critique qui eut, en France, ses heures de gloire au siècle dernier. Le show et le Christ, Mahomet ou un troisième, pourvu que rien ne dérange l’ordre établi. Freud est autrement plus menaçant qu’Allah, Marx nettement plus problématique pour les nouveaux kapos du vide que le petit Jésus. Rien n’est laissé au hasard. Non pas qu’une super intelligence soit à l’oeuvre, capable en même temps de casser le code du travail, de réformer les retraites et de faire ses petites manœuvres en douce dans le programme de philosophie des classes terminales. Non pas complot, je l’ai déjà dit, mais conspiration, convergence. Conspirer, c’est souffler dans la même direction, celle du vent et des marchés. Les magmas imaginaires qui planent au-dessus de nos têtes sont en train de changer à une vitesse stratosphérique.

 

  • L’inconscient, c’est la psychanalyse, le doute, la pensée de derrière, le soupçon. Le sujet, c’est l’autonomie, l’affirmation de soi et l’émancipation de l’homme. La conscience, c’est la liberté de l’esprit et pas son improbable relation à la matière. Le travail, c’est aussi sa critique, une réflexion sur l’aliénation et l’exploitation. Pensez-vous sérieusement que nous ayons encore besoin de ces vieilles breloques à l’heure du e-learning et de la disruption ? Alors ce sera poubelle les amis, sans discussion, sans avoir le courage d’affronter en face des sujets bien réels sur d’autres plateaux que ceux des copains. Le courage n’est pas non plus au programme.

 

  • Nous n’écrivons pas à nos contemporains mais à ceux de demain qui sauront encore lire pour leur signifier que nous nous sommes battus. Pour leur dire que les courtisans sont encore plus détestables que les artificiers. Certes, nous ne pouvons seuls arrêter le cours des choses mais la question essentielle posée par Paul Valéry demeure : quelles seront les qualités de l’homme de demain ? L’enseignement de la philosophie est aujourd’hui attaqué (et ce n’est qu’un début). Certains ne voient pas le problème ? Qu’ils soignent leur cécité, le temps est compté, nous nous adressons aux autres. Les non-dupes, les sujets libres, pleinement conscients de ce qui leur arrive. Une chose est certaine : nous ne serons pas les larbins du vide, métaphysiquement coincés entre le grand oral et l’idée de Dieu.

 

(1) C’est d’ailleurs le titre de mon cours sur cette partie du programme en terminale.

(2) Théorie qui peut être contestée à condition, ce que fait Sartre dans L’Etre et le Néant, d’élaborer une théorie de la conscience réflexive et fine. L’une et l’autre disparaissent du nouveau programme.

(3) S. Freud, L’avenir d’une illusion.

 

Projet de programme de philosophie au 22 mars 2019

 

Métaphysique
Le corps et l’esprit
Le désir
L’existence et le temps
L’idée de Dieu
Épistémologie
Le langage
Raison et vérité
Sciences et expérience (étude d’un concept scientifique pris au choix dans les sciences de la matière ou du vivant).
La technique ou Technique et technologie
Morale et politique
La liberté
L’État, le droit, la société
La justice
La responsabilité
Anthropologie
La nature et la culture
L’art
La religion
L’histoire

Le très mauvais calcul de Cédric Villani, apôtre du lycée Blanquer

Le très mauvais calcul de Cédric Villani, apôtre du lycée Blanquer

« Il y aura des mathématiques dans le tronc commun. Il ne faut pas avoir peur de la réforme du lycée à cet égard. »

(Cédric Villani, On n’est pas couché, 2 mars 2019)

…..

  • Affirmer, comme vient de le faire Cédric Villani, que les mathématiques sortent renforcées de la réforme du lycée n’est pas simplement une contre-vérité. Il s’agit d’une malhonnêteté autrement plus profonde et inquiétante, une corruption intellectuelle d’autant plus sidérante qu’elle émane d’un homme qui a obtenu la plus haute distinction dans la discipline qu’il est supposée défendre. Pour cette raison, nous ne sommes pas simplement en face d’un mensonge factuel (l’enseignement des mathématiques disparaît de fait de l’enseignement du tronc commun au lycée) mais d’une malversation intellectuelle. Comment en effet, aux yeux d’un public néophyte, ne pas accorder de crédit à un expert reconnu de sa discipline ? La probité élémentaire voudrait pourtant que Cédric Villani reconnaisse cette évidence : la réforme du lycée, sous couvert d’une très belle offre « d’autonomie des parcours », substitue, à la logique disciplinaire, une fragmentation des enseignements que ne servira que les plus favorisés.

 

  • Sur la base d’un postulat aussi faux qu’idéologique, cela fait des années que la logique disciplinaire est attaquée sous couvert de « modernisme ». La confusion quasi systématique entre culture et formation de l’esprit est au centre de cette réforme du lycée. Soutenir que des élèves de seconde feront des mathématiques à l’occasion d’un enseignement scientifique possiblement délivré par des professeurs d’une autre discipline au détour d’un cours sur les harmonies  musicales est une ineptie au regard du niveau réel des élèves concernés à la sortie du collège. Tout aussi stupide de proposer en première un cours sur le pouvoir de la parole et l’art oratoire (HLP) à des élèves mal formés, souvent incapables de construire logiquement un raisonnement cohérent sur trois lignes dans une syntaxe adéquate. Dans les deux cas, une même logique est à l’oeuvre  : substituer à la formation réelle de l’esprit des enseignements figuratifs solubles dans l’air du temps.

 

  • Pourquoi ? Il est aujourd’hui admis en hauts lieux que cette formation de l’esprit est nettement moins importante que les économies substantielles qui pourront être faites, sous couvert de modernisation, sur le dos d’élèves n’ayant pas demain à être autre chose que de dociles exécutants de tâches standardisées. Pour cette raison, le cas particulier de l’enseignement des mathématiques pour tous est hautement significatif. Ulrich, dans L’homme sans qualité de Robert Musil, pratique les mathématiques pour « maigrir socialement », conjurer l’empoissement des relations mondaines par une forme d’ascèse et d’exigence spirituelle. Faire en sorte que l’esprit puisse s’affranchir de la caverne à simulacres en visant des réalités intelligibles (accessibles à l’intellection), des objets de pensée par nature réfractaires à la consommation somnambulique d’images insignifiantes dans lesquelles baignent quotidiennement les jeunes esprits pour le plus grand profit des annonceurs. La pensée aveugle et gratuite contre la connerie imagée et rentable en somme.

 

  • Au jeu de la culture animée et divertissante, les vidéastes internétiques sont nettement plus attrayants, « fun » et « sexy » que les professeurs du secondaire. Plus superficiels aussi. En 5 minutes, pas le temps de creuser. Autrement plus « modernes ». Bien sûr, le présupposé qui consiste à vouloir affranchir l’esprit, le former intellectuellement, non pas en lui dispensant un vernis culturel mais en lui donnant les moyens effectifs de se comprendre, est certainement contraire à la logique du marché de l’asservissement cognitif. Comment tolérer collectivement des publicistes au pouvoir, aussi creux que des vieilles souches, quant on a acquis une exigence sur les bancs de l’école républicaine ? Comment souffrir encore des outrages à la rationalité la plus élémentaire quand on est capable de structurer sa pensée ? Mais ce qu’il faut bien comprendre, dans une profondeur à la fois vertigineuse et angoissante, c’est que la non-formation de l’esprit est plus rentable, pour les apôtres du cynisme cognitif que l’exigence de formation.

 

  • Les exigences justement de Robert Musil n’ont pas à quitter une petite sphère sociale endogène. Le reste, la masse agéométrique des exécutants, se doit d’avaler sans broncher les pires malversations intellectuelles, sans avoir les moyens réels de les contester autrement que par une violence physique à la laquelle il sera répondu étatiquement par une violence décuplée et légitimée par des républicains de façade effarouchés. Les valeurs républicaines ne servent alors qu’à protéger ceux qui détournent leur effectivité. Parmi elles, l’égalité de formation des citoyens. Cette tâche est un peu plus empêchée par la réforme du lycée en cours. La réforme « vitamine C » (Blanquer, Dijon, 2018) n’est qu’une nouvelle étape vers la gigantesque déformation collective propice à l’expansion analphabète et agéométrique d’une rentabilité sans substance. Qu’une minorité d’élèves tirent leurs épingles de ce jeu faussé ne saurait justifier une réforme qui aggravera demain les difficultés que nous connaissons déjà aujourd’hui. Au lieu de réfléchir en termes d’objectifs de formation intellectuelle pour tous, de niveaux réels des élèves, le ministère public transforme l’école de la République en un grand marché culturel individualisé. Une masse sous formée aux mains d’une petite élite vaguement qualitative, des techniciens unijambistes et des baratineurs non algébrisés, un beau projet progressiste qui n’a pas à effrayer les professionnels de l’embrigadement mental.

 

  • La résistance interne finira bien par s’épuiser, comme le mouvement des gilets jaunes, comme toutes les forces réfractaires à la liquidation en marche. Voilà pour le petit calcul. La réalité sera toute autre. Après avoir détruit méticuleusement ce qui reste encore debout dans le système éducatif français, les apôtres mi-naïfs mi-cyniques du grand coup de balais progressiste constateront que l’homme nouveau trouvera ses maîtres ailleurs qu’à l’école de la République. Il sera alors trop tard pour regretter ceux que les démocrates inconséquents, les demi-instruits et les salopards en marche aveugle auront éliminé pour les remplacer par des hommes de paille plus économiques. C’est ce qu’on appelle un très mauvais calcul.

Qui veut le chaos ?

Qui veut le chaos ?

« Les coupables de ces violences ne veulent pas de changement, ne veulent aucune amélioration, ils veulent le chaos. »

(Emmanuel Macron, 01/12/2018)

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La profondeur de la révolte – III – Les critiques

La profondeur de la révolte – III – Les critiques

(Victor Hugo, Dessin)

  • En 1999 sortait à la NRF Le nouvel esprit du capitalisme, un fort livre de 900 pages : la force de la critique, le rôle de la critique, la logique de la critique, la critique sociale, la critique artiste, l’empêchement de la critique, le renouveau de la critique etc. Mon coude droit est actuellement posé sur cette somme (1). Depuis, on ne compte plus les productions critiques, les textes critiques, les sommes critiques. Ma bibliothèque en est remplie. Le dernier volume en date : Le désert de la critique, déconstruction et politique (2). Par déformation intellectuelle, je m’empresse de consulter ces textes dès leur sortie mais je les achète de moins en moins car ma question est toujours la même : qui dérangent-ils ?

 

  • J’ai eu un temps le projet de rédiger une thèse à ce sujet à l’EHESS : dialectique de la critique, un titre de ce genre. Je me suis ravisé après deux années d’écriture. J’étais en train d’ajouter ma glose à une glose déjà fort conséquente. Les rapports contrariés que j’ai eu avec ce qu’on appelle le monde de l’édition ont eu raison de mes dernières velléités dans ce domaine. L’idée est simple : vous pouvez publier et diffuser toute la critique théorique que vous voulez à condition de ne déranger aucun pouvoir, de ne viser personne en propre, de laisser le monde à la sortie de votre critique dans le même état que vous l’avez trouvé en y entrant. La critique s’adresse ainsi à une petite frange de la population, formée à l’école, capable de comprendre des distinctions structurelles (critique artistique, critique sociale) car elle a les moyens d’attacher un contenu à ces concepts mais qui n’a aucun intérêt objectif à remettre en question sa raison sociale à partir d’eux. C’est évidemment le cas de France culture.  

 

  • Longtemps, je me suis dit (qui ignore la naïveté des esprits formés au contact des textes philosophiques ?) que l’empilement d’arguments et d’analyses aurait raison de cet état de fait. Qu’il suffisait de démonter quelques logiques élémentaires pour lever ce gros lièvre. Hélas, je sous-estimais la puissance de la dénégation et la force d’une raison fort peu raisonnable :  la raison sociale.

 

  • Celui qui tient un magistère ou un micro (le second s’étant progressivement substitué au premier) a des intérêts objectifs particuliers à défendre. J’ai moi-même des intérêts objectifs particuliers à défendre lorsque je me bats contre le massacre programmé de la réflexion critique à l’école. La question est de savoir si ces intérêts objectifs particuliers vont dans le sens de l’intérêt général, autrement dit si ce que je défends vaut au-delà de moi-même. Là encore, sur ce seul critère déterminant, j’ai compris (j’avoue qu’il m’a fallu un peu de temps tout de même) que les éditeurs de cette fameuse culture (critique pourquoi pas) ne raisonnaient pas du tout de cette façon. Pour eux, la critique est un objet d’édition, de publication, un objet culturel qui doit rencontrer un marché. Avant de faire œuvre critique, il est donc essentiel d’identifier le marché. L’intérêt particulier objectif doit s’accorder avec d’autres intérêts particuliers. L’intérêt général ? Mais de quoi parlez-vous ?

 

  • Critiquer la dépolitisation des discours sur la politique à France culture, à la suite de ce qu’a pu faire Pierre Bourdieu, ce n’est pas simplement émettre une critique, c’est déranger des intérêts objectifs particuliers qui n’ont que faire de l’intérêt général. C’est ici que vous retrouvez pleinement le sens de la très belle phrase de Bakounine mise en avant par Pierre Bourdieu dont il ne faut pas tout de même sous-estimer la dimension anarchiste : « Les aristocrates de l’intelligence trouvent qu’il est des vérités qu’il n’est pas bon de dire au peuple. » Je pense, vous l’avez compris, l’inverse : toutes les vérités sont bonnes à dire au peuple.

 

  • Evidemment, chère Adèle Van Reeth, cher Nicolas Truong, les fines manœuvres de France culture ou du Monde pour exclure du débat public des intellectuels qui ne cirent pas les pompes du pouvoir sont invisibles pour les désormais fameux gilets jaunes.  Invisibles mais pas inaudibles, c’est cela que vous devez comprendre désormais, vous et toutes les fausses queues de la culture mondaine qui œuvrent à placer au pouvoir des hommes qui n’ont que faire de l’intérêt général et qui fracturent profondément la République. Bien sûr, vous pouvez marginaliser l’affaire, la minorer, l’exclure du champ des débats. Bref, nous prendre pour des cons. Je le comprends, c’est de bonne guerre. A votre place d’ailleurs, avec la même raison sociale, je ferais peut-être de même. L’homme est aussi faible et facilement corruptible. Cela ne signifie pas pour autant que le mobile de l’action critique soit le ressentiment ou la jalousie. Cette psychologisation n’honore personne et ne grandit pas la pensée, encore moins la politique. Il se trouve que certaines positions sociales nous rendent plus attentifs à la question de l’intérêt général que d’autres. Enseigner toute une vie dans l’école publique – et pas seulement deux ans en ZEP pour avoir la médaille Télérama –  vous rend forcément plus sensible aux questions républicaines. Soigner à l’hôpital, déplacer des hommes et des femmes au quotidien, nourrir en cultivant sainement la terre etc. Si cette sensibilité s’accompagne, en outre, d’une affinité pour l’anarchie et la liberté radicale, vous vous orientez logiquement vers une forme de critique qui dérange un peu plus que celle de L’Obs, de Libé, de France culture, du Monde, de Télérama.

 

  • Tout cela a-t-il un coût ? Oui, si l’on raisonne dans les cadres du mondain et de l’arrivisme qui tiennent lieu aujourd’hui de mesure de la créativité et de la réussite ou de la soumission, c’est tout un.  Cela dit, que tout le monde se rassure, rien de très nouveau sous le soleil. Vous n’aurez jamais la gloriole facile au festival d’Avignon. Jamais on dira de vous, entre deux petits- fours  sous un bon soleil : ah Madame, quel auteur iconoclaste, subversif, impertinent. Quel homme entier peut se satisfaire de cela, je vous le demande ? Quelle femme libre peut accepter de pareilles miettes ? (3) Au fond, c’est un vieux problème que je pose là, un problème décisif pour qui va au-delà.

 

  • Je n’ai pas brûlé de pneus hier, je n’ai pas non plus hurlé « Macron démission » mais le cœur y est. J’ai un vieux diesel (350000 km, Ford Focus, 2003), je suis propriétaire, un crédit sur le dos et pour 25 ans, professeur agrégé de philosophie dans l’école publique. Je gagne 3000 euros net par mois en moyenne, je suis à l’échelon 9. Les grilles sont publiques contrairement aux salaires de ceux qui font la morale au peuple à la télévision ou à la radio. J’aime la réflexion et les idées. Ma critique est située, limitée, incarnée. J’ai eu la chance de naître dans un milieu formé, de trouver ma voie dans le labyrinthe des études supérieurs. Pour une raison qui m’échappe encore, je hais les faisans qui oppriment l’esprit en toute bonne conscience, les faquins, les fausses queues, les demi habiles. Emmanuel Macron représente pour moi, et je ne suis pas le seul, une sorte d’anti-monde, une réalité qui à la fois m’échappe complétement (je ne comprends pas que l’on puisse se satisfaire de sa vie) et me dégoûte en tant qu’elle oppresse les autres. J’ai les moyens de structurer ce dégoût, d’en faire quelque chose, de le penser et par conséquent de m’en libérer.

C’est cela qu’il faut donner aux enfants de la République : les moyens effectifs de se libérer du dégoût que suscite un monde sans âme à la liberté factice.

 

 

(1) Pratiquement, pour un droitier, il est utile de surélever le coude gauche pour taper sur le clavier.

(2) Editions Echappée, 2015. Un livre intelligent et fin, théorique, mais de mon point de vue inefficient. Qui dérange-t-il ?

(3) Voici exposé en une ligne mon féminisme, Eugénie Bastié. (#metoo)

La profondeur de la révolte – 1 – Les journalistes

La profondeur de la révolte

1. Les journalistes

 

(Victor Hugo, Dessin)

  • Il suffit de s’attarder sur les réseaux sociaux en sortant de son cercle d’amis pour évaluer la profondeur de la révolte qui monte en France, de discuter au quotidien avec le postier, d’échanger quelques mots avec le pompier réserviste, le maître d’école, l’interne en médecine, la retraitée au bistrot ou le maire de la commune. Une colère sourde, désarticulée mais une révolte profonde, quotidiennement nourrie par la mise en spectacle d’un pouvoir autiste. Emmanuel Macron n’a jamais eu de mandat local, il n’a aucune racine, il est hors sol. C’est une abstraction, le produit d’un monde sans dehors qui octroie des privilèges exorbitants à quelques-uns en faisant la leçon à tous. Qui peut s’identifier à lui hormis ceux qui n’ont pas d’attaches, les flottants, ces bouchons de liège de la pensée-Europe-monde qui vivent bien au milieu du vide qu’ils entretiennent par intérêts.

 

  • Pensez à Christophe Barbier, sourire au coin des lèvres, qui faisait il y a quelques mois le malin avec une plante verte dans les bureaux de l’Express avant de partir en vacances, expliquant aux français qu’ils devaient renoncer à la cinquième semaine de congés payés, aux RTT. Pensez à Ruth Elkrief, mielleuse de complaisance avec les puissants, maîtresse d’école avec tous les autres, irréelle majorette de l’ordre derrière son pupitre en plexiglas et ses rictus figés. Pensez à Bruno Jeudy qui délivre ses conseils aux smicards pour des milliers d’euros avec des certitudes idiotes et des slogans de téléphonie mobile. Pensez à tous les autres, les médiatiques télévisuels, payés par une machine à abrutir qui écrase et humilie en toute bonne conscience. Emmanuel Macron était leur fils prodigue, la promesse de dix belles années de morgue.  Cette clique représente, à juste titre, un ennemi objectif pour une majorité de français. Elle est responsable d’une partie non négligeable de la révolte qui monte. A tort, elle résume toute une profession : journaliste.

 

  • Les journalistes de Paris, ceux que l’on rencontre l’été au festival de Couthures près de Marmande, ceux qui comptent dans le milieu de la presse nationale, ne sont pas tous éditocrates. Loin s’en faut. Plutôt jeunes, sympas, mal payés, louvoyants entre piges et terrains, ils cherchent à vivre d’un métier que le numérique a profondément bouleversé. Ils acceptent à peu près tout, se fondent dans un moule, barbottent dans les mêmes univers. Formés dans des écoles de commerce spécialisées, ils subissent les rapports de pouvoir et les petites humiliations. Plenel en haut, le pigiste tout en bas. Ces soldats de l’actualité ne sont pas toujours sans idées, certains connaissent très bien la France rurale, la France des provinces, les banlieues pauvres. Tout cela est pourtant anecdotique : l’employeur qui les paie décidera des cadres de leur liberté intellectuelle et de l’épaisseur de leur marge. Ils ne peuvent pas se révolter contre ceux qui leur pourrissent le travail en renvoyant d’eux-mêmes une image abîmée aux français. Ils sont enchaînés à un système médiatique qui les suce jusqu’à la moelle. A la fin de cet effrayant bizutage, lessivés, quinze ans passés, ils seront payés en pouvant faire payer aux nouveaux arrivants les stigmates de leur soumission.

 

  • Le gavage par l’information est une désinformation massive, un abrutissement collectif. La presse écrite, réflexive et documentée, s’apparente au latin. Une langue morte. Elle n’est d’ailleurs plus une presse de combat mais de contemplation. Reportages léchés, illustrations à la mode, formats décalés, prix conséquents, ces revues sont inaccessibles au peuple qui lit peu. Elles satisfont une bourgeoisie culturelle qui s’informe en jouissant avec émotion et empathie du spectacle du monde. Le peuple, lui, écoute en gueulant la majorette en cire à l’heure des repas. Les moins morts nourrissent leur haine sur des sites qui dénoncent les saletés qu’ils ont massivement sous les yeux. Le néant des images matraquées et des slogans économiques qui humilient, agrémentés d’un peu de logos viril, suffiront à former une impitoyable vision du monde avec la guerre pour horizon. La morgue d’une caste nourrit la révolte d’un peuple. Ce qui se passe au milieu, la bonne volonté humaniste des pigistes mondialisés, ne fait pas le poids. L’histoire de la brioche aux français est connue, la fin aussi.

 

  • Français, encore un effort pour être totalement abrutis. Voilà ce qu’exige aujourd’hui le pouvoir d’Etat qui trahit la grandeur de la République. Gilets jaunes, populisme, gasoil, les marottes du moment n’expliqueront rien. Sans justice et sans vergogne, un peuple est ingouvernable, aujourd’hui comme hier. Relisez, je vous en prie, les sottises de Régis Debray après l’élection d’Emmanuel Macron, les inepties de Brice Couturier, les précieuses divagations sur son rapport à Ricoeur, les articles copiés sans une once de critique d’un site à l’autre. Des Playmobil des chaînes d’information aux intellectuels de salons, des animateurs de sites d’actualité aux relais dépolitisés de l’information de masse, relisez les archives, consultez les sites, vous ne trouverez rien sur l’implacable logique des mécanismes qui jettent un peuple dans la rue.