Jean Jaurès contre l’oligarchie financière

Jean Jaurès contre l’oligarchie financière

Les citations de Jean Jaurès sont extraites d’un article de la Dépêche du Midi, daté du 27 juin 1892, intitulé « Crédit démocratique ».

  • Pour Jean Jaurès, la question de la Banque (une majuscule dans ses articles pour désigner la banque de France) était « la plus grande question économique et sociale (…) posée devant la démocratie française. » Pour cela, écrit-il, « il faut arracher l’industrie et le commerce, surtout la moyenne et petite industrie, le moyen et le petit commerce aux banquiers. » Ce qui est en jeu, à travers le taux d’escompte, n’est autre que le prix de l’argent. « Le tribut énorme prélevé sur les affaires », ce qui correspond aujourd’hui à des transferts massifs de capitaux mobiles vers des capitalisations qui ne soutiennent pas l’économie réelle, contrairement à l’idéologie servie pour promouvoir le CICE, est un « obstacle formidable au développement des transactions et du travail. » Les plus puissants actionnaires des banques, à la fin du XIXe siècle comme aujourd’hui, sont des banquiers qui n’ont aucun intérêt à ce que la Banque appartienne à la nation. Ainsi, ajoute Jean Jaurès, « nous sommes dans cette situation intolérable, que la Banque, dite Banque de France, qui devrait affranchir le travail national de l’onéreuse tutelle des banquiers, appartient, non à le France, mais aux banquiers. »

 

  • Afin de se débarrasser de cette tutelle (nécessaire pour escompter les papiers émis), Jean Jaurès envisageait d’instituer, auprès de chaque succursale de la Banque de France, un conseil d’escompte élu au suffrage universel et composé de commerçants et d’industriels ressortissant à cette succursale. Un conseil régional en quelque sorte. Dans l’intérêt des commerçants, le conseil aurait intérêt à émettre des crédits tout en veillant à s’auto-limiter. Un système d’assurance permettrait de couvrir les pertes. Il serait réparti au prorata des affaires avec la banque de ces commerçants et industriels élus. Pour autant, cette prudence ne devait pas empêcher d’émettre des crédits afin de ne pas grever l’économie. Quel meilleur système qu’un dispositif électif d’auto-contrôle qui verrait s’effondrer le privilège des banquiers tout en abaissant le coût de l’argent? Dispositif renforcé par la possibilité qu’aura la Banque de France de recevoir des dépôts, de développer son émission de billets et de prêter à un taux bas. La vraie opposition politique, le combat le plus essentiel pour la démocratie française, n’est absolument pas, pour Jean Jaurès, entre les libéraux économiques et les collectivistes égalitaristes mais entre ceux qui entretiennent ce qu’il appelle « le privilège bancaire » et ceux qui veulent rendre la Banque à la nation.

 

  • La question est simple et simplement posée : « Comment obtenir qu’une Banque, appartenant à des banquiers, à des financiers, entre en lutte sérieusement, sincèrement, contre les banquiers et les financiers ! » Pour que la démocratie puisse se servir de « ce merveilleux instrument d’émancipation et d’action qui s’appelle la Banque », il faut qu’elle soit « souveraine maîtresse et qu’elle n’introduise pas dans la maison même, avec des clauses en apparence, rigoureuses, une oligarchie financière hostile. » 

 

« Je crois que l’on sera réduit à ce dilemme : ou bien laisser la Banque aux actionnaires, aux conditions actuelles, et renouveler purement et simplement le privilège, comme le proposent, en somme, la commission et le gouvernement ; ou bien, faire décidément de la Banque une banque d’Etat. »

 

  • Voilà ce qui a toujours été inacceptable pour l’oligarchie financière, voilà aussi ce qui rend vains les bavardages de ces minables éditorialistes, ces perruches aux ordres, qui ne soulèvent jamais le fond du problème : la soumission d’une nation à un pouvoir financier anti-démocratique. Ainsi fait, « la nation aura une puissance financière énorme : et elle pourra racheter tous les privilèges qui pèsent à l’heure actuelle sur le travail. » Les mêmes qui mettent en avant la supposée spoliation d’un système dit « socialiste » le font sans jamais remettre en question le pouvoir de l’oligarchie financière et la main mise des banques privées. Ce qui est en jeu reste la mobilité des capitaux au service de l’intérêt de la petite et moyenne industrie. « C’est dans le crédit national et démocratique, qu’est la solution tranquille du problème social. » 

 

  • Ce n’est pas le socialisme de Jaurès qui précipite aujourd’hui la France et bientôt l’Europe toute entière dans un chaos social qui ne pourra que s’aggraver mais cette « deuxième droite » qu’a très bien dépeint Jean-Pierre Garnier et dont Emmanuel Macron est le dernier surgeon. Une façon de gouverner qui engraisse l’oligarchie financière en dépossédant la France de sa souveraineté bancaire avant de faire payer l’addition au peuple par un odieux chantage à la dette insolvable. Le tout servi par une armée de traîtres à la démocratie, aujourd’hui au pouvoir, entourés de députés godillots dépolitisés et bien souvent abrutis à la communication d’ambiance. Le comble de l’obscénité est atteint quand ces fossoyeurs de la nation se présentent, flash-ball et grenades aux poings, comme les derniers remparts de la démocratie contre les « extrêmes », mieux comme les héritiers des Lumières contre « les foules haineuses ». Assurément, Jean Jaurès en faisait partie, lui qui voulait la paix et qui en est mort.

 

  • « Ce sont ces puissants théoriciens idéalistes (Louis Blanc, Proudhon), si dédaignés par une génération impuissante ou corrompue, qui seront les guides de la République de demain : c’est leur pensée réveillée qui nous sauvera à la fois de l’injustice et de la violence. » Jean Jaurès est aux antipodes de ce libéralisme libertaire taillé pour les petits hommes que nous devenons, libres dans la mesure, note très justement Maurizio Lazzarato, où ils assument « le mode de vie (consommation, emploi, dépenses sociales, impôts etc.) compatible avec le remboursement. » (1) Les divertissements sociétaux ont pour principale fonction de recouvrir le vide abyssal du politique quand il s’agit de questionner notre rapport à la Banque.

 

  • La haute bourgeoisie industrielle et commerciale a toujours raillé « les grands socialistes de 1848 ! » Ce n’est pas nouveau. Mais son triomphe idéologique en un siècle et demi aura été de réussir à incorporer dans ses rangs des hommes et des femmes sur lesquels elle se paie et prospère grassement tout en leur faisant la leçon. Que ce rapport de force s’inverse et le spectre du populisme est aussitôt brandi, de l’extrémisme et bientôt, n’en doutons pas, du fascisme. C’est aussi pour cette raison que l’oligarchie financière porte le fascisme comme la nuée l’orage. Elle préférera toujours la guerre à la paix des nations, le marché commun, ce qu’elle appelle dans sa fausse langue « l’Europe démocratique », à la République qui peut seule nous sauver de l’injustice et de la violence.

 

  • Il s’agit bien là d’une révolution, celle qui prend le mal à la racine. « Le crédit est excellent pour la démocratie », conclut Jean Jaurès, à condition que cette excellence soit au main de la souveraineté, instrument essentiel de la République. Il s’agit donc de réunir les forces de la nation contre un pouvoir fait pour démembrer la souveraineté, pour promouvoir à outrance les droits anti-sociaux, dans la terminologie de Joseph Proudhon, et faire payer au prix fort les droits sociaux. Ces forces doivent être féroces car le pouvoir qu’elles affrontent est sans pitié. Il a pour lui l’évidence du siècle. Du degré de politisation des citoyens dépendra la force et l’issue de cette révolution. La République a aussi cette mission historique : faire sortir les hommes de l’optimisme ignorant et de l’égoïsme béat. C’est pour cette raison que son école est aussi attaquée.

 

« Ces forces auront raison des prétentions insolentes de l’oligarchie financière, servies, dans les chambres de commerce, par l’optimisme ignorant et l’égoïsme béat de l’oligarchie bourgeoise. »

(1) Maurizio Lazzarato, La fabrique de l’homme endetté, Essai sur la condition néolibérale, Editions Amsterdam, 2011, p. 28.

 

Jean-Michel Brunet, Eric Apathie, Ruth Barbier, Christophe Elkrief, Brice Quatremer, Jean Couturier etc…

Jean-Michel Brunet, Eric Apathie, Ruth Barbier, Christophe Elkrief, Brice Quatremer, Jean Couturier etc…

 

  • Essayez, petit exercice mental, de distinguer l’une ou l’autre de ces perruches ? Difficile, je vous l’accorde. C’est peut-être que vous n’avez pas là des sujets singuliers, chers amis, mais un indiscernable amas de prénoms et de patronymes. Un battement de grandes gueules dont l’unique fonction est de saturer la volière d’un guano démocratique, à la condition bien sûr qu’il ne salisse pas leurs pompes.

 

  • Amoureux du travail bien fait, j’aurais préféré discerner l’un ou l’autre, faire du sur mesure, tailler au plus près, affiner le portrait. Hélas pour moi, l’un renvoyant à l’autre et l’autre à un troisième, j’ai vite compris que le cafouillage était certainement inévitable. Le style fait l’homme, écrivait Buffon, son absence l’éditocrate. N’accusez pas ma mauvaise volonté, je suis rentré dans la volière, j’ai lu du tweet en grosse quantité, tendu l’oreille. Impossible pour autant de discerner quoi que ce soit de sensé dans ce vacarme assourdissant. Le fait qu’ils picorent dans le même bol à crochet renforce évidemment la confusion.

 

  • Egalement vain le travail qui consisterait à noter, sur plusieurs années, les variations de tous ces bruits en fonction de la direction du vent. N’oublions pas que ces clones, chacun sur leur part de marché, ne sont pas perchés pour rendre les choses plus intelligibles. Ni des éducateurs, encore moins des éclaireurs.  Enfumeurs est intéressant, éditocrades plus vulgaire, de vulgus la foule, parfois haineuse. Inutile de les réfuter en prenant trop au sérieux leurs gazouillis. Le plaisir est accru quand on considère la cage dans son ensemble, la totalité dans le jargon des vieux philosophes.

 

  • Que faire ? Essayez, en fonction des disponibilités du jour, d’enlever les taches occasionnées par ces indiscernables perruches incontinentes. Taches qui causent parfois des dommages irréversibles sur les matières sensibles. Gratter avec un ustensile critique, arrondi et souple. Ne pas être trop dogmatique dans l’approche d’une chiure.  Bien observer sa forme, sa couleur, la profondeur de l’imprégnation. Le risque est de s’abimer soi-même en grattant trop le guano, Chantal. Reste toujours l’odeur contre laquelle je ne vois que le grand air.

 

Les arrivistes

Les arrivistes

 

 

  • Ils sont sûr vos écrans et certains sont ministres
  • La plupart  diplômés, ils bousillent l’Etat
  • Faut croire qu’à l’ENA, cela ne pense pas
  • Les arrivistes

 

  • Ils ont tout ramassé
  • Des primes et des cachets
  • Ils ont sucé si fort
  • Qu’ils susurrent encore
  • Aux oreilles des puissants
  • Qui font verser le sang
  • De ces hommes qu’ils trahissent
  • derrière leur police

 

  • Ils sont sûr vos écrans et certains sont ministres
  • La plupart des merdeux au service de l’argent
  • Tous les jours acclamés par les plus gros faisans
  • Les arrivistes

 

  • Ils mentent cent dix fois
  • Pour que dale et pour quoi ?
  • Moins il y a de valeur
  • Plus ils vous feront peur
  • Cyniques, petits et vils
  • Mais des armes qui mutilent
  • Ils ont trahi si fort
  • Qu’ils trahiront encore

 

  • Ils sont sûr vos écrans et certains sont ministres
  • Ils se disent démocrates mais insultent les gens
  • Toujours moins de vertu, toujours plus d’entregent
  • Les arrivistes

 

  • Ils n’ont pas de drapeau
  • C’est bon pour les fachos
  • Vous parlent liberté
  • mais vous veulent enchaînés
  • Vous prennent pour des cons
  • Entre deux élections
  • Vous trahiront demain
  • Toujours au nom du bien

 

  • Ils sont sûr vos écrans et certains sont ministres
  • La révolte a sonné contre ces malfaisants
  • Derrière leur sourire ce sont les vrais violents
  • Les arrivistes

(Sur la musique Les anarchistes, Léo Ferré)

 

 

Le miroir de la haine

Le miroir de la haine

« Certains prennent prétexte de parler au nom du peuple, mais lequel, d’où, comment, et n’étant en fait que les porte-voix d’une foule haineuse, s’en prennent aux élus, aux forces de l’ordre, aux journalistes, aux juifs, aux étrangers, aux homosexuels, c’est tout simplement la négation de la France. »

(Emmanuel Macron, Vœux à la nation, 31 décembre 2018)

  • Pour comprendre cette référence à « la foule haineuse« , il est bon de revenir aux discours qui furent ceux du candidat Macron durant la campagne électorale en 2017, sans oublier les innombrables déclarations d’amour auxquelles ils donnèrent lieu. Celle-ci par exemple, d’un dénommé Frédéric Mitterand : « Je pense que la France va être amoureuse de Macron comme je le suis. Il va y avoir un sentiment très profond d’attachement, de séduction devant les utopies qu’il met en scène mais aussi d’émotion devant sa fragilité. » Avant d’ajouter : « Evoquer l’amour entraîne aussi des effluves de haine extraordinaires. C’est le revers de la médaille. » (1) Cette référence à la haine reste un classique des stratégies de dépolitisation qui dégradent le conflit politique en une dépendance de la morale, qui se refusent d’analyser les rapports de force en présence et la légitimité politique d’une lutte.

 

  • Dans Le discours de la haine en 2004 (2), André Glucksmann faisait déjà de cette notion filandreuse la grande question du nouveau siècle. Du 11 septembre aux attentats de Madrid, au sujet des femmes, des juifs et de l’Amérique (présentés dans cet ordre sur la quatrième de couverture), la haine devient le grand commutateur universel, le lien indéfectible de toutes les réprobations, le sésame interprétatif ultime. A la fin de l’ouvrage, André Glucksmann élabore un étrange bouquet avec « les sept fleurs de la haine » : « 1. La haine existe ; 2. La haine se maquille de tendresses ; 3. La haine est insatiable ; 4. La haine promet le paradis ; 5. La haine se veut Dieu créateur ; 6. La haine aime à mort ; 7. La haine se nourrit de sa dévoration. » Mais les fleurs de la haine sont ici sans racines, elles semblent naître de rien, pousser sans raison sur l’humus de l’histoire. N’attendez pas de l’impolitique des sentiments qu’elle aille à la racine des sentiments, qu’elle en fasse la généalogie. Sa  culture réprobatrice est hors sol. Pour elle, comprendre, n’est-ce pas déjà justifier? Analyser, n’est-pas déjà dédouaner ? Juger sa morale, n’est-ce pas déjà épandre le lisier de l’immoralisme qui laisse toujours les mains libres aux tyrans et aux salauds ? Le discours de la haine, contrairement à ce que laisse penser André Glucksmann, n’existe pas en soi. Il est toujours l’objet d’une narration secondaire, d’un discours justement. La violence de certains affects politiques, dont il faut toujours évaluer l’origine, ne se transforme en discours de la haine que dans des miroirs déformants.

 

  • Les émissaires des Lumières dévoyées, dont Emmanuel Macron est aujourd’hui un parangon, ne tolèrent pas que des hommes et des femmes accèdent à une maturité critique et politique. Ils sont là pour briser les miroirs qui renvoient aux hommes la vérité sur eux-mêmes pourtant promise par les Lumières qu’ils ne cessent de convoquer (3). Ils ne veulent pas de la réflexion émancipée du peuple mais d’un public effrayé comme des enfants peuvent l’être par la haine menaçante sur laquelle ils discourent en permanence. A qui s’adressait Emmanuel Macron le 7 mai 2017 lorsqu’il lançait : « Je vous servirai avec amour. » A la foule amoureuse / haineuse ou au peuple formé de l’ensemble des citoyens autonomes politiquement ? Question décorative mais qui pose un problème fondamental pour l’avenir de notre République. En l’occurrence, il ne s’adressait pas à moi.

 

  • Le dévoiement des Lumières est une trahison à partir du moment où celles-ci, par des logiques d’infantilisation, conspirent contre l’intelligence collective. Le président illuminé ne peut et ne doit rencontrer aucun obstacle. Toute adversité à l’irrésistible progression de la lumière dans des milieux réfractaires ne peut être que maléfique, hideuse, haineuse. L’élimination des obstacles à la clarification (d’où l’omniprésence des références à la pédagogie de l’explication et de la clarification des décisions) reste un préalable. La lumière est ou n’est pas, il ne saurait y avoir de moyens termes. La superstition, l’erreur, l’ignorance, les trois têtes du monstre obscurantiste au XVIII siècle, repoussent aujourd’hui en une seule : la haine.

 

  • Cette transformation de l’adversaire en une méchante bête, cette foule haineuse et ses porte-voix maléfiques, dispense avantageusement les détenteurs du pouvoir d’une théorie politique et philosophique sérieuse, seule capable de juger l’erreur et de sonder les profondeurs de l’ignorance. Les bons sentiments suffisent : amour / haine. Cette régression insensée ne se propose plus de surmonter l’obscurité, comme ce fut le cas au XVIIIe siècle, dans une confrontation philosophique contre les détenteurs d’un pouvoir lui-même obscurantiste au nom de l’oppression des peuples. Quand les nouveaux maîtres sont promus philosophes par la grâce d’une servilité intellectuelle inédite, la philosophie critique n’a plus lieu d’être. Seule triomphe la lumière venue d’en haut. C’est elle qui enseigne désormais aux hommes la profondeur hideuse de leur haine et la beauté messianique de l’amour qu’ils doivent porter à ceux qui les serviront avec amour.

 

  • Nous n’avions pas jusqu’ici, en France, ce rapport au politique. Nombreux sont ceux aujourd’hui qui le refusent et qui refuseront demain de se taire. Le problème, au grand dam des détenteurs du pouvoir, c’est que ces hommes et ces femmes furent aussi formés aux exigences de la pensée des Lumières, une pensée dont ils savent aussi lire les parts d’ombre, une tradition de pensée qui les a fait. En prétendant tendre au peuple révolté le miroir de la haine, Emmanuel Macron, exemplaire à ce titre, se place entre la réflexion politique et ses destinataires. Le discours de la haine, discours qui est le sien et pas celui de la foule qu’il accable pour mieux empêcher le peuple de se nommer, est un miroir qui décide de la qualité des lumières acceptables, une lumière tamisée. D’où l’importance, pour les cyniques potentats, de promouvoir un « président philosophe » afin de donner à ce miroir déformant une légitimité d’emprunt.

 

  • A ce titre, les vœux internétiques du « président philosophe » prolongent les admonestation à la « foule haineuse » des vœux à la nation :  » Je veux avoir un mot pour tous ceux qui au quotidien permettent à notre République d’œuvrer à la plus grande dignité de chacun. Nos militaires, nos pompiers, nos gendarmes, nos policiers, nos personnels soignants, les élus de la République, les engagés bénévoles des associations. » (4) Les Lumières dévoyées, trahies par les nouveaux détenteurs du pouvoir philosophe, se passent sans encombre des éducateurs, de l’instruction publique, des professeurs de la République, de ceux et celles qui peuvent élaborer des surfaces réfléchissantes autres que stratégiques et cyniques. Des militaires aux bénévoles, autrement dit de la violence légitime aux dons du cœur. L’armée et la police contre la haine et un paiement en amour pour ceux qui soutiennent gracieusement ceux que le politique abandonne. (5)

 

  • Il faudra que les français réapprennent à se peindre eux-mêmes, qu’ils créent leurs propres miroirs pour réfléchir la mauvaise image que les détenteurs du pouvoir, cyniques mais paraît-il philosophes, serviles avec les forts, impitoyables avec les faibles, offrent à leurs regards. Cette peinture est aujourd’hui effacée, non par la raison des Lumières, mais par la gomme des flash-ball. Cette ombre portée nous concerne tous et nous affecte profondément. Mais contrairement aux fleurs de la haine d’André Glucksmann, ces affects ne naissent pas de rien. Ils s’enracinent dans notre réflexion et notre culture. Non pas une culture générale, bien souvent indifférente par généralité à la singularité de ses objets, mais une culture politique, celle justement que voudraient effacer les discoureurs de la haine. L’élection d’Emmanuel Macron fut un putsch sur la vie démocratique française qui révèle aujourd’hui sa vraie nature.

 

Quand un gouvernement, cynique et sans états d’âme, éborgne au nom des Lumières, il n’est que temps de briser ses mauvais miroirs.

 

 

…..

(1) Frédéric Mitterand, « La France va être amoureuse de Macron », propos recueillis  par Anne Fulda pour le Figaro, 9 mai 2017. Cité par Pierre-André Taguieff, in Macron  : miracle ou mirage ? qui ajoute à ce propos : « Contre la haine et les « discours de haine », selon le slogan, le front éthique se formait spontanément. Mais l’on n’avait jamais essayé, lors d’un meeting, de prôner tout simplement l’amour ni de faire des déclarations d’amour à la cantonade. »

(2) André Glucksmann, Le discours de la haine, Paris, Plon, 2004.

(3) « Le choix de notre génération, c’est de poursuivre le rêve des Lumières parce qu’il est menacé. » Emmanuel Macron, 19 avril 2017, Nantes.

(4) Emmanuel Macron, @EmmanuelMacron, 22h20, 31 décembre 2018.

(5) Tout en supprimant, en début de mandat, des subventions aux associations. Le cynisme militarisé n’est pas regardant sur la cohérence. Sa politique est à ce prix.

 

 

Vœux à mes élèves de terminale pour l’année 2019

Vœux à mes élèves de terminale pour l’année 2019

  • L’avantage considérable, je dirais même décisif, qu’un professeur a sur tous les apparatchiks du spectacle médiatique, c’est qu’il n’a pas en face de lui des caméras mais des élèves.

 

  • Les miens savent parfaitement qu’il n’y aura rien à attendre de ma génération, née dans un désert, croupissant dans une zone grise de l’histoire, adaptée à toutes les saloperies du temps. Des traîtres, si l’on tient à conserver cette terminologie martiale pour éviter de dire des jaunes tant la couleur se prête mal en ce moment à l’idée qu’elle désigne.  Ils le savent puisque je leur explique la chose dialectiquement, que je précise l’endroit historique exact d’où l’on s’efforce encore de philosopher dans l’institution. Un préalable, les amis, à tout discours responsable.

 

  • Dans le milieu professionnel qui est le mien, les quadras ont massivement voté Macron pour éviter les « extrêmes » et poursuivre tranquillement leur stérile ronron jusqu’à la hors classe. Pas de vagues, de la tempérance, de l’équilibre, le tout nappé d’indifférence petite bourgeoise. J’ajoute que, statistiquement parlant, je méprise joyeusement cette génération de ramollis, d’individualistes sans talent et sans courage, ces hédonistes de rien, entre dépression et hystérie, revenus de tout mais rarement d’eux-mêmes.

 

  • Contrairement à cette génération inutile, mes élèves (me voilà déjà à bonne distance d’eux, un quart de siècle) sont plus tranchés. Quand ils sont abrutis, il le sont à fond, pleinement, sans inhibition excessive. Quand ils aiment les animaux, ils vont jusqu’à renoncer au plaisir d’un steak bien saignant et roboratif. Quand ils sont cyniques, ils n’ont pas le mauvais goût de faire semblant d’être moraux devant leurs maîtres pour sauver leurs fesses comme mes conscrits. Quand ils s’engagent pour bloquer avec trois poubelles, c’est le capitalisme dans son ensemble qu’il faut jeter dedans. Quand ils veulent en être, ils adhèrent aux plus abominables stupidités internétiques avec une fascination qui confine à l’admirable. Quand ils parlent désir, aucune zone corporelle ne leur échappe. Quand ils n’aiment pas l’école, ils le proclament, haut et fort, à l’école. Quand ils ne comprennent rien, c’est que le discours servi est incompréhensible pour leur bon sens en titane. Quand ils n’aiment pas un homme politique, ils veulent l’humilier en place publique. Quand ils s’énervent sur parcours sup, ils ciblent  immédiatement la communication de bazar qui les prend pour les crétins qu’ils ne sont pas. Quand ils se mettent à la critique politique, ça va très vite et très loin, la cohérence est implacable. Quand ils respectent l’ordre, la liberté est, pour ces nouveaux miliciens, une monnaie de singes. Bref, mes élèves ne sont pas des tièdes comme peuvent l’être les âmes grises de ma génération. Ils se font face, souvent, et les chocs peuvent être violents.

 

  • Les éditorialistes, des vieux cons et des vieilles connes souvent médiocres mais toujours grassement payés, ont toute ignorance de cette nouvelle génération née avec le siècle et le terrorisme planétaire. Au contact du spectacle ludo-policier depuis leur enfance, dans un mélange improbable de petite morale et de pornographie, les élèves qui me font face dans l’école de la République ont globalement un certain potentiel. La génération porno-moraline rentre pourtant dans la vie active avec nettement moins de certitudes que les quadras adaptés qui leur pourrissent aujourd’hui l’existence pour faire durer leurs tièdes inconsistances. Pour cette raison, elle m’est d’emblée sympathique même si je m’octroie bien sûr la possibilité de lui faire comprendre, contre ses mauvais avachissements, que la pensée est verticale ou n’est pas.

 

  • Je souhaite donc à mes élèves pour l’année à venir – que les autres se débrouillent avec leurs « apprenants » – de ne surtout pas devenir gris, d’aller au bout de leurs problèmes respectifs, en cultivant un irrespect spirituel (foutue question de verticalité) vis-à-vis des abrutissements proposés à leur désœuvrement collectif. Qu’ils arrivent encore à former de grandes passions dans un monde déjà bien dévasté. Qu’ils trouvent des raisons de se battre quand tout est fait pour les dissuader de vivre. Qu’ils sautent gaiement par-dessus ma génération, qu’ils la précipitent dans les poubelles de l’histoire sans ménagement pour que l’on puisse enfin passer à la suite qui s’écrira avec eux.

 

2019, que du bon.

La ZAD républicaine

La ZAD républicaine

 

Dessin : Lucide

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  • Les manifestations du mois de décembre nous ont montré une chose : la résistance contre un pouvoir politique qui tend progressivement à phagocyter tous les contre-pouvoirs se rapproche, quant à la forme, des mouvements zadistes. Il faut comprendre que ce rapprochement est structurel. A partir du moment où un Etat décide d’user de la violence pour dissuader un mouvement politique de masse sans apporter de réponses politiques, augmentant semaines après semaines la brutalité de sa répression, il trouvera en face de lui des hommes et des femmes prêts à mettre leur peau sur le tapis.

 

  • Ce que d’aucuns présentent, sans plus de réflexion, comme la « zadification » du mouvement des gilets jaunes est le résultat d’une stratégie gouvernementale : réduire, par l’effet induit de la violence policière, le nombre de manifestants à une petite minorité très active mais aisément dissociable du corps collectif. Une minorité plutôt jeune, contestataire, marginale – je n’attache évidemment aucune négativité à ce terme étant entendu qu’un professeur de philosophie, dans nos démocraties de marché et de communication débilitante, participe d’office de cette marginalité.

 

  • La peur est ici un facteur décisif. L’usage massif du gaz lacrymogène, des grenades et du flash-ball permet de faire le tri entre ceux qui ne veulent pas se faire interpeller violemment, perdre un œil ou risquer leur vie et ceux qui, plus « raisonnables », resteront chez eux tout en soutenant le mouvement en idées. Un soutien invisible qui, à défaut de manifestation sur la voie publique, n’existera plus médiatiquement, la seule existence qui compte. Cet usage de la violence, doublé d’une omerta sur les conditions réelles de l’usage de la force dite « publique », est un travail au corps de l’opinion.

 

  • Le sophisme se présente ainsi : puisque nous devons utiliser des armes  « semi-létales » (1) contre les manifestants, c’est la preuve que ceux-ci sont des ennemis de la République. Inutile de convoquer Georges Orwell pour saisir toute la perversité de ce raisonnement. L’usage possible et réel de telles armes « semi-létales » transforme en effet la nature des manifestions car il modifie fondamentalement l’identité de ceux qui manifestent avec ou sans la présence de telles armes. Ceux qui viennent encore manifester sont prévenus : par leur seule présence, ils s’identifient à des émeutiers urbains. Equipés, outillés de lunettes, de casques et de masques à gaz, les manifestants changent ainsi d’apparence. Aux yeux d’un public captif des images que l’on choisit pour lui, un public qui n’aura pas l’occasion de voir réellement la brutalité d’une répression rendue invisible à ses yeux, ce changement correspond bien à une « zadification » du mouvement. Cette transformation fera accepter demain l’usage d’armes « semi-létales » en face de manifestations qui ne jouent pas le jeu de la mise au pas et de l’invisibilité médiatique.

 

  • Dans La démocratie aux marges, David Graeber écrit : « L’expérience qui est aujourd’hui la nôtre n’est pas celle d’une crise de la démocratie mais plutôt celle d’une crise de l’Etat. » Il ajoute : « Si l’on a pu assister ces dernières années, au sein des mouvements altermondialistes, à un regain d’intérêt pour les pratiques et les procédures démocratiques, cela s’est opéré presque entièrement hors des cadres étatiques. L’avenir de la démocratie se joue précisément dans ces espaces. » (2) Que les Etats, dominés par des forces économiques qui voient la démocratie comme un problème pour leurs intérêts, s’éloignent des idéaux démocratiques ne signifie pas pour autant que l’avenir de la démocratie se joue désormais hors des cadres étatiques.

 

Ma participation samedi 29 décembre à la manifestation durement réprimée à Bordeaux n’était pas motivée par une aspiration à une démocratie des marges. Il s’agit, bien au contraire, de protester contre un dévoiement de la République française.

 

  • Cette protestation dénonce une profonde trahison des idéaux républicains par ce que l’on présente comme une « élite » mais qui ne correspond plus du tout aux critères d’excellence intellectuelle ou morale que l’on aura encore tendance à associer à ce terme. Par élite, entendons aujourd’hui ceux et celles qui ont réussi, par d’innombrables manœuvres, à accéder à des postes de pouvoir. Considérez un à un les membres du parti qui gouverne la France et demandez-vous sérieusement si cette « élite » a une quelconque valeur. Cette trahison, y compris nominale (La République en marche), nous fait basculer vers une confrontation insoluble entre ceux qui réclameront demain une démocratie dans les marges de l’Etat et ceux qui se présenteront comme les garants des institutions républicaines. D’un côté une « zadification », de l’autre une répression militarisée au nom de la République. C’est ce chantage qu’il nous faut absolument subvertir.

 

  • J’ai appris à me méfier de ce spontanéisme démocratique qui consiste à croire que l’ennemi reste l’Etat alors que celui-ci est de plus en plus faible. Il ne faut pas avoir d’autre rapport à l’Etat que celui de l’impôt pour ne pas prendre la mesure de cet affaiblissement. Là encore, l’économisme ambiant, omniprésent dans les discours dépolitisés, nous joue de vilains tours. Quand nous parlons de l’Etat, nous faisons essentiellement référence à l’impôt, aux taxes, aux prélèvements obligatoires, à l’Etat providence. Rarement aux fondements de la légitimité de ses institutions, comme si ses institutions pouvaient fonctionner avec n’importe quel type d’homme, comme si remplacer des hommes politiques authentiques par des spécialistes de la communication, des arrivistes sans grandeur aux mains d’intérêts contraires à l’intérêt général n’affectait pas la nature de l’Etat, ne l’affaiblissait pas fatalement.

 

  • Le drapeau français hissé en haut des fontaines, la Marseillaise chantée dans les rues ou le drapeau européen arraché ponctuellement sont autant de symboles d’une réaffirmation populaire de l’Etat français contre des forces économiques qui le démembrent en ayant intérêt de promouvoir à sa tête une pseudo élite sans grandeur, idéologiquement anti-républicaine. Contre cette logique implacable d’une main mise sur l’Etat par des réseaux d’intérêts qui n’ont jamais été aussi puissants et homogènes, l’affirmation d’une démocratie à la marge est un contresens historique. Elle correspond exactement à ce que cherche à faire un gouvernement anti-républicain par l’usage tactique de la violence : faire basculer la contestation vers l’extrémisme.

 

  • C’est ici que le piège se referme sur l’idéal républicain. Un piège à triple bande : du côté de l’Etat, en faisant passer des forces anti-républicaines pour les derniers remparts de la République ; du côté des manifestants, en créant les conditions et la narration d’une révolte anti-étatique ; du côté des consommateurs, en mettant en avant l’Etat comme un poids mort à dégraisser pour vivifier le sacro saint marché sans interroger les finalités politiques des hommes garants de ces opérations d’équarrissage. Le problème serait encore et toujours, quoiqu’il se passe dans la rue, l’Etat providence jusqu’à affirmer, dans un cynisme abouti, que les manifestants et le gouvernement veulent la même chose : moins d’Etat sans que l’on sache ce que recouvre politiquement ce moins.

 

  • Nous l’écrirons sans cesse : la liberté de l’esprit n’est pas celle du marché, la formation d’un homme est diamétralement opposée à son exploitation économique, l’émancipation des citoyens est incompatible enfin avec les logiques d’asservissement des sujets par une alternance schizophrénique de ludique et de policier. Notre républicanisme n’est pas celui de la répression étatique, il n’est pas non plus celui de la soumission aux puissants. Il ne réduit pas le peuple à être une foule mais il ne croit pas non plus à sa spontanéité magique. Il faut un cadre pour former un homme capable de repousser les limites du cadre qui l’a formé. La question politiquement sérieuse reste toujours celle-ci : que mettons-nous en face du marché, de l’exploitation économique et des logiques d’asservissement ludo-policières ?

 

Face à un pouvoir qui lance des grenades pour défendre les intérêts de Vinci & co, prêt à tuer de jeunes idéalistes pour engraisser des vieux cyniques, nous sommes bien zadistes. Face aux illusions d’une démocratie qui pousserait spontanément dans la rue, au renoncement des institutions pour instaurer une démocratie spontanéiste, nous sommes bien républicains.

 

  • C’est justement cette ligne cohérente que l’on veut nous empêcher de penser et qui ne trouve plus guère de représentants sérieux dans le champ politique. Soit nous jouons les économistes de salons avec trois pourcentages, soit nous criminalisons l’opposition aux traîtres de la République en bombant le torse et en défendant la liberté des marchands, soit nous sombrons dans la fascination pour le bruit des bottes et de la schlague. Car ne nous trompons pas, la liberté est toujours politique. Le reste n’est qu’une succursale du commerce. Renoncer à cette dernière, c’est renoncer à notre qualité d’homme. La liberté politique ne se trouve pas au pied du sapin de Noël dans un beau paquet cadeau. Elle n’est pas octroyée par quelques causeurs télévisés. Elle est indissociable d’une émancipation de l’esprit et de la défense réelle de ses conditions d’exercice. En ce sens, radicalement et en toute cohérence, philosopher est un acte authentiquement politique. Cet acte, tout autant que le reste, est aujourd’hui détourné de son sens premier par les animateurs du spectacle que nous devons combattre sans relâche. Nous les combattrons encore demain, non pas au nom de la philosophie mais au nom de l’exigence critique formée à l’école de la République.

 

  • Nous sommes aujourd’hui destitués du politique et de cette exigence critique, empêchés, censurés, rendus invisibles sous prétexte que tout est publié, distribué, que le pluralisme est partout. C’est faux, c’est un mensonge. Notre démocratie est malade car nous ne parvenons plus à faire le tri, à discerner (krinein) ce qui mérite d’être vu et ce qui ne le mérite pas. Quant à ceux qui y parviennent péniblement, ils n’auront pas droit au chapitre. Trop illisibles, trop exigeants. Reste le grand mélange, la bouillie : l’excellent, le bon, le mauvais, le médiocre, le débile dans une même bassine. Tout à hauteur de spectacle. La République ne peut supporter un tel nivellement, une telle complaisance avec la sottise et la vacuité érigées en principe de gouvernement des hommes, sans se trahir. Cette vacuité n’est pas une fatalité mais une stratégie, un pouvoir par le vide. Dans ces conditions, le néant politique se militarise, il ne lui reste d’ailleurs rien d’autre à faire.

 

Dans les rues de Bordeaux, samedi 29 décembre, nous sentions bien, dans le gaz, que le sérieux politique réclamait une nouvelle alliance, que la République française était devenue une zone à défendre.

 

…………..

(1) C’est le terme retenu par les fabricants de la toute dernière arme, le fusil Penn Arms du fabricant américain Combined Systems. Une arme fabriquée pour pouvoir tirer 6 grenades de lacrymogène en quatre secondes, y compris à hauteur d’homme. Le PGL65-40 est une amélioration du LBD40 et fonctionne comme un fusil à pompes. Il correspond à un militarisation sans précédent des opérations de maintien de l’ordre.

(2) David Graeber, La démocratie aux marges, Le bord de l’eau, 2014.

 

 

 

 

 

LBD40, l’arme démocratique

LBD40, l’arme démocratique

Cadeau de Noël reçu rue Beaubadat, 29 décembre, Bordeaux. Pas d’emballage. 

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  • Ce bout de plastique, reçu dans le pied droit sans dommage vers 18h rue Beaubadat, sera donc la 17eme pièce du jeu de la présidence Macron. De semaines en semaines, nous avons pu voir, à Bordeaux en particulier, l’évolution des logiques de maintien de l’ordre ou logiques répressives selon que l’on se trouve derrière l’écran ou dans la rue. En milieu d’après-midi, une grenade assourdissante explosa à hauteur d’homme rue Sainte-Catherine au milieu d’une foule compacte et bigarrée. Aucune dégradation dans la rue mais une volonté évidente, en pleine journée, d’instaurer un climat de peur généralisée. Quelques minutes après, une voiture du samu cherchait à se frayer un passage pour atteindre le lieu de l’explosion. Les manifestants furent initialement repoussés, depuis la place de la Comédie, dans cette rue très commerçante du centre-ville.

 

  • Grenade assourdissante, gaz lacrymogène mais surtout flashball ou LBD40 dans le jargon technique. La logique est simple mais violemment efficace. Des groupes d’une quinzaine d’hommes équipés et rompus à l’exercice, après avoir lancé des gaz, tirent dans le tas et dans le dos des manifestants qui cherchent à fuir. Une course poursuite eut ainsi lieu, en fin d’après-midi, entre la Place Pey Berland et le cours de l’intendance dans des rues noires de monde. L’escouade partie de la place remonta dans des petites rues (rue du père Louis de Jabrun, rue des trois conils, rue Beaubadat, rue Poquelin-Molière, rue de Grassi) en tirant parfois dans une foule indifféremment composée de passants, de gilets jaunes,  d’enfants, de personnes âgées, de badauds stupéfaits. Tous se mettaient à courir au milieu du gaz ou cherchaient à se cacher dans des commerces.  Les escouades avancent rapidement tout en tirant avec cette arme dont l’usage semble s’être totalement banalisé en quelques semaines.

 

  • Il est évident que cette logique de peur n’a qu’une seule fonction : dissuader à terme toute forme de manifestation politique. Qui n’est pas conscient aujourd’hui qu’en allant manifester avec ou sans gilet jaune il risque d’être visé par cette arme ? Qui ignore les dégâts que cette arme peut occasionner quand la tête est prise pour cible ? Qui oubliera enfin les visages mutilés d’homme ou de femme qui ont eu la malchance de se trouver sur la trajectoire du projectile que j’ai actuellement dans la main sur la photographie ci-dessus ? Pour recevoir un tel projectile, contrairement à ce que pensent les normopathes conformes, vous n’aurez nul besoin de démonter du mobilier urbain ou de brûler des poubelles. Le simple fait de suivre des manifestants qui chantent peut vous valoir, au coin d’une rue, un tir de LBD40 dans la tête.

 

  • Pour ceux qui ne sont pas concernés par la question politique, les adaptés, les mieux lotis ou les amis de la liberté de pouvoir consommer tranquillement, la question de l’usage massif de cette nouvelle arme ne fait pas problème. Après tout, pour ne pas recevoir le projectile en question, il suffit de ne pas manifester, de ranger son gilet jaune et d’attendre les prochains débats sur les chaînes de l’euthanasie mentale. C’est donc à eux qu’il faudra s’adresser. L’indifférence à ces nouvelles stratégies de dissuasion vaut acceptation d’un nouvel usage de la police. Que cela soit dit et reconnu. Dans ces rues de Bordeaux, nous n’étions pas simplement des manifestants mais des coupables. Coupables d’occuper l’espace public pour autre chose que de la consommation somnambulique et souvent très inutile. Coupables de répondre par l’irrévérence à un système de promotion médiatique ayant construit de toute pièce un candidat sans expérience politique, intellectuellement bidon mais promu philosophe par la grâce des imbéciles. Coupables surtout de replacer la question politique au cœur de la cité.

 

  • Au milieu des gaz, en entendant les cliquetis des tirs de LBD40, le souffle du projectile, l’indifférence n’est plus de mise. Il va de soi qu’avec l’usage de cette arme, la généralisation des voltigeurs à moto et des escouades lancées dans des rues bondées, le terme bavure disparaîtra très vite du champ lexical. Après tout, la victime d’une bavure policière est-elle une vraie victime ? Que faisait-elle là au milieu de ces manifestants dont certains, les plus excités, brûlent des poubelles sur la voirie ? N’avait-elle pas mieux à faire ? Il est certain que nous assistons déjà à une forme de criminalisation de la contestation politique. Cette arme, à mi-chemin entre la matraque et le fusil d’assaut semble correspondre à l’état actuel de nos démocraties : très violente mais en même temps statistiquement non létale (1).

 

Que demande le peuple, voilà une arme démocratique.

 

  • Dissuader sans tuer, mutiler sans prendre le risque mortel d’un soulèvement définitivement incontrôlable, telle est l’option choisie. Demain, cette arme sera présente partout : des manifestations de lycéens aux mouvements étudiants, des contestations locales aux blocages ponctuels, tout un chacun pourra avoir droit à son tir de flashball dans le dos en toute impunité. Il est certain qu’un pouvoir politique qui augmente financièrement ses fonctionnaires de police par opportunisme en laissant croupir ses fonctionnaires de soins et d’éducation dans des conditions d’exercice parfois insupportables, qui n’a aucun sens de l’intérêt général et qui gaze aveuglément pour terroriser l’ensemble du corps social n’a pas droit au respect qu’il réclame et qu’il ne peut aujourd’hui obtenir qu’en usant de son arme démocratique contre les citoyens français.

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(1) Un jeune homme de 22 ans est actuellement aux urgences à Nantes dans état critique après avoir reçu un de ces projectiles derrière la tête.

Apologie du travail de l’esprit

Apologie du travail de l’esprit

« Peut-être la pensée n’est-elle qu’une forme de parasite, de virus qui se développerait à l’intérieur du système lui-même, et qui, en fonction même de la prolifération du système, le déstabiliserait de l’intérieur. C’est plutôt cette version qui est intéressante dans la conjoncture actuelle. »

Jean Baudrillard, Le paroxyste indifférent, 1997.

…….

  • Schématiquement, nous avons aussi besoin de grandes orientations directrices : il y a ceux qui sont au travail de l’esprit et ceux qui n’y sont pas. Notre temps, pour des raisons à la fois pragmatiques et économiques, a vu se transformer profondément ce travail. Le critère de visibilité est aujourd’hui le seul juge de la qualité des œuvres de l’esprit. La visibilité donc le patronyme. Vous entendrez toujours moins parler de réfutations sérieuses que de quelques noms qui tournent en boucles et qui changent d’une saison à l’autre. A ces noms, des affects sont attachés et des systèmes de représentation simplistes. Des excommunications le plus souvent. La régression infra-logique, compatible avec les exigences du spectacle dérisoire, nécessite de mettre en scène des individus plutôt que des critiques étayées, des patronymes plutôt que des idées.

 

  • En refusant d’aller chez Ruquier en 2012, de participer au grand show de la mise en spectacle de l’opinion plus ou moins éclairée, alors que j’y étais invité pour faire office de « réac de service », j’ai pris une décision dont je ne mesurais pas alors toutes les conséquences. Nous avons tous en nous cette part de narcissisme et d’amour-propre qui cherche constamment à être flattée. Nous aimons, plus ou moins mais toujours un peu, recevoir ces signes de reconnaissance qui nous font être aux yeux anonymes du monde et il serait malhonnête de dire que le travail de l’écriture ne participe pas aussi de cette recherche de reconnaissance. Pascal, dans Les Pensées, a écrit l’essentiel au sujet de la vanité et des fausses considérations d’autrui : : « on ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter ». Nous construisons des fictions sur la valeur de ce que l’on fait et la valeur que l’on s’accorde à soi-même. Amour-propre, vanité, fausseté des relations sociales, le culturo-mondain, la formule est bonne, autant de tropismes qui éloignent l’esprit d’une autre exigence : fuir le faux, tenter d’être juste, viser l’honnêteté. L’homme a créé, dans les démocraties marchandes techno-ludico-policières, des mises en spectacle de l’homme incompatibles avec cette exigence. Il n’y a pas de moyen terme et il s’agit bien symboliquement d’une lutte à mort entre les travailleurs de l’esprit et ceux qui détruisent la valeur de ce travail. Légions sont les façons de détruire, innombrables seront les terrains de cette lutte à mort.

 

  • Je savais, encore confusément il y a six ans, qu’il fallait choisir. On ne peut pas être partout, participer au grand barnum médiatique et spectaculaire tout en affinant au burin le cadre de notre époque. C’est une décision fondamentale, un partage des eaux. Ce faisant, vous restreignez votre public à des lecteurs attentifs. Des hommes et des femmes qui ne cherchent pas à excommunier mais à comprendre. Cela n’exclut pas une forme de violence et de radicalité qui effraieront toujours la petite bourgeoisie culturelle plus à son aise avec le scepticisme tranquille ou les divagations sur le snobisme des autres. Mais il faut comprendre que cette violence et cette radicalité ne sont pas des offensives gratuites, des attaques pulsionnelles et déraisonnables. Nous ne faisons que répondre à une agression première, fondamentale, celle qui légitime toutes les autres, une agression contre le travail de l’esprit. N’attendez pas pour autant une définition de l’esprit. L’artisan ne définit pas un meuble, il le sculpte. Statuant sur des mots que nous nous jetons ensuite à la figure comme des tomates pourries, nous oublions de faire vivre ce qu’ils désignent. Combien de textes sans esprit pour définir ce qu’est l’esprit ?

 

  • Le travail de l’esprit suppose une résistance de la matière. D’où vient cette matière ? Du dehors. En enseignant la philosophie dans des classes terminales, une chance, j’ai compris qu’il existait au fond deux grandes orientations directrices, pour reprendre mon schéma initial : les philosophies qui construisaient abstraitement leur matière, qui se faisaient une matière à elles afin de ne pas être trop dépaysées et les philosophies, beaucoup plus rares, qui trouvaient leur matière dans les soubresauts de l’époque, en face d’elles. Ces philosophies, il faut bien le reconnaître, ont eu historiquement tendance à prendre les philosophies de l’abstraction en grippe, jusqu’à se vouloir non-philosophes. Moins l’abstraction d’ailleurs, il en faut, que la séparation entre des objets de pensée artificiels et la réalité résistante, cette matérialité externe réfractaire et têtue.

 

  • Cette matière sur laquelle opère le travail de l’esprit n’est pas humaine, elle n’est pas déjà marquée par l’homme. Le travail de l’esprit consiste plutôt à la façonner, travail qui doit être constamment repris, effort séculaire qui ne peut se reposer sur aucun héritage. Nous devons dire au présent le mal qui l’empêche de se faire encore. Nous devons nommer ici, y compris de façon démoniaque et profondément négative, toutes les conjurations qui prétendent gérer la valeur esprit comme le capital d’une culture qu’il suffirait de préserver et d’honorer.  Nous devons reprendre toujours l’effort pénible de tracer un sillon dans une époque médiocre mais sûrement fatale. Nous devons maintenant lutter contre la dénégation, les complicités paresseuses qui s’octroient la part belle de l’esprit sans vouloir ses efforts et ses renoncements.

 

La culture hygge

La culture hygge

 

 

A Bruno qui aura eu une vie tragique aux antipodes du hygge,

 

  • Errant dans l’Hadès kaléidoscopique des « réseaux sociaux », je tombe ce matin sur un clip d’une minute et vingt secondes. Tout commence par un plan rapproché d’une horloge danoise. Il est cinq heures, l’heure de la promenade du philosophe de Königsberg. (1) Un homme blond, coupe fraîche, cravate et veste, à vélo, s’adresse ainsi à la caméra : « It’s time for Hygge. » Puis il rentre sereinement dans son salon, toujours à vélo, pose délicatement sa main gauche sur une pièce de bois ergonomique, style scandinave. S’en suit un plan d’intérieur, sapin de Noël richement décoré avec enfant posé sur un large coussin moelleux. Une question apparaît en gros caractères  : « Le Hygge, c’est quoi ? » Le reste de la minute sera consacré à un défilé de banques d’images de « bien-être » ce que signifie, nous dit-on, le mot Hygge. « Dérivé d’un terme norvégien, il signifie « bien-être ». En surimpressionnant d’un brunch avec quartier d’orange et œufs mouillettes : « Le hygge, c’est une philosophie, entre le cocooning et le bien-être ensemble, un art de vivre très populaire dans ce pays scandinave. » Puis un ours en peluche s’adresse à la caméra d’une voix suraigüe : « Fais moi un câlin. » La suite : « Tout peut être hygge-compatible : un café, un canapé, un pantalon. Un ingrédient obligatoire : les bougies. 85% des Danois les associent au hygge et 28% de la population les allument tous les jours. Et ça marche ! le Danemark, c’est le 2eme pays le plus heureux du monde. » Gros plan sur un vélo aux roues peintes en jaune, avec smiley  : « Selon l’OCDE, l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée y est le meilleur. Pour conclure, l’intervention de Emilia Van Hauen, sous-titrée sociologue avec une grosse flèche jaune : « Nous ne sommes pas des gens très passionnés, dit-elle, je suis désolé de vous le dire. Nous n’avons pas besoin d’être heureux de façon « orgasmique » ! Nous sommes plus du genre satisfaits, nous avons une société juste et sûre et cela nous va ! Ok. » Derniers plans et retour de la musique lounge : « Au Danemark, les habitants travaillent en moyenne 37 heures par semaine, finissent leur journée à 17h et seuls 2% d’entre eux effectuent des horaires allongés. » (2) 

 

  • L’art, la création, la poésie, la philosophie justement, comme l’affirme Ulrich dans L’homme sans qualité, supposent une vie imparfaite, bancale, passionnément ratée, tragique. En somme, le contraire de la « philosophie du hygge« . Notre ambition de réussir notre vie parfaitement, de trouver l’équilibre le plus juste en toutes circonstances, notre idéal de maîtrise, tout cela nous condamne à une forme peut-être inédite de stérilité civilisationnelle. Il ne s’agit pas là de culture, vous le comprenez bien, la culture sans grande passion vitale participe aussi du suicide de l’esprit. Dans le hygge, quel besoin avons-nous encore de faire naître de grandes œuvres, de contribuer à pousser l’homme en avant de lui-même ? Un coussin, un thé délicat, de grosses chaussettes et un podcast de France culture suffisent. Le supplément d’âme culturel ou la fine pointe du hygge. On est bien chez soi.

 

  • Notre époque se caractérise par une accumulation tératologique de cette culture hygge. Nous devons voir plus loin que les chaussettes chaudes et les sapins chargés, la pensée sérieuse l’exige, comprendre la nature exacte et complexe de cette nouvelle forme de dissuasion culturelle, anglo-saxonne et nordique dans sa version pragmatique et dépolitisée. La politique justement, la critique, les deux sont des intimes, ne naissent pas aux pieds des sapins de Noël mais sur les places publiques de la palabre méridionale. Une violence solaire incompatible avec le crépuscule nordique du hygge. Nietzsche l’a bien compris quand il évoque le crépuscule de Königsberg.

 

  • Pour quelle raison créer encore, faire vivre cette passion, ce feu chaotique de l’esprit qui se consume quand les petites bougies suffisent ? Pourquoi vouloir encore témoigner des contradictions de sa vie subjective, de la déchirure que l’on porte quand les plaies du monde nous affectent violemment ? Ces questions interrogent notre rapport à cette nouvelle culture hygge indexée sur la paix des commerces. Que reste-t-il en moi de puissance dans un tel bain tiède, dans ces effluves de chocolat chaud et ces impératifs nasillards pour oursons ramollis ? De quelles réceptions sommes-nous encore capable ? A la hauteur de quelles tragédies pouvons-nous vivre ? C’est aussi la question posée par Georges Simmel dans La tragédie de la culture. La culture hygge illustre parfaitement son texte. Si le critère ultime doit être le « bien-être », s’il s’agit de toujours passer un « bon moment », si les chaussettes chaudes conviennent à la fois aux pieds et à l’esprit, que reste-t-il de signifiant pour l’homme ? La culture hygge, l’extension qualitative du hygge norvégien, nous laisse « ce sentiment d’être entouré d’une multitude d’éléments culturels, qui sans être dépourvus de signification [pour l’homme moderne], ne sont pas non plus, au fond, signifiants. » (3)

 

  • Nous recherchons des ambiances et fuyons le désertique. Nous acculons des coussins pour éviter les angles, les arrêtes, les lames qui tranchent le cotonneux. Quels accomplissements subjectifs peut-on espérer dans cette chocolaterie ? La critique de la culture hygge est passion de la Kultur, celle qui lutte contre les « objectivités sans âme ». Plénitude objective, vacuité subjective. Tragédie de la culture satisfaite d’elle-même, grise, cosy. Culture devenue objective, adéquate au marché, inapte à l’assimilation par les sujets, à des transformations fondamentales et qualitatives d’une pensée vivante. La culture hygge, cette philosophie du bien-être, envahit l’Europe occidentale entre deux cordons sanitaires et autant de patrouilles militaires. Le hygge et le policier.

 

  • Les chemins de la pensée, étouffés, recouverts de mille objectivations confortables , seront-ils encore praticables demain ? N’allons-nous pas assister à une gigantesque réversion, une clôture, peut-être définitive, de la « grande entreprise de l’esprit » (4). Car pour défendre ce modèle culturel, ce pattern de civilisation, cette satisfaction « non orgasmique » de l’homme sans passions psychiques ne doutons pas qu’une forme inédite de violence sera convoquée. Elle en passera par une incapacité grandissante de détourner les finalités de cette nouvelle culture, que j’appelle ici la culture hygge, en vue d’exigences moins confortables et plus dangereuses pour le bien-être. Ce danger de l’esprit qui veut le tragique pour se vouloir lui-même sera traqué par des logiques de dissuasion qui marginaliseront avant d’exclure la critique de ces offres de vie. Toute la question est de savoir si la culture hygge contentera la masse surnuméraire, si cette masse pourra y accéder. C’est ici que les entreprises de l’esprit de Simmel retrouvent les questions économiques de Marx, que l’esprit juste d’un Nietzsche n’est pas incompatible avec la critique de l’injustice subie par ceux qui n’auront droit ni à ses exigences spirituelles ni au bien-être de la culture hygge.

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(1) Emmanuel Kant (1724-1804), dit « l’horloge de Königsberg ».

(2) Brut, média Internet.

(3) Georges Simmel, Le concept et la tragédie de la culture, Der Begriff und die Tragödie der Kultur (1911)

(4) Op. cit.

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Le "hygge" danois, c'est quoi ?

Le "hygge" ce n’est pas qu’un mot danois imprononçable. C’est une philosophie de vie pour être plus heureux.

Publiée par Brut sur Jeudi 30 novembre 2017

La mauvaise digestion du gilet jaune

La mauvaise digestion du gilet jaune

  • Combien d’opportunistes pour délivrer aujourd’hui des conseils et se faire mousser en s’intronisant stratèges de l’ordre à restaurer  ? Je n’ai strictement aucune compétence à délivrer, aucun enseignement à faire valoir, aucun mandat à honorer. La critique n’est pas une pédagogie civique, un répertoire de mots d’ordre ou de conseils éclairés. Qui façonne les mots du peuple ? Je suis compétent par contre pour délimiter mes apories, mes problèmes, de ma place, pour faire valoir ce que je sais faire et non pour dire aux autres ce qu’ils doivent faire d’eux-mêmes. Ce principe simple est trop peu respecté. L’attitude inverse est généralement de rigueur : ne rien exprimer des problèmes politiques que l’on porte afin de mieux statuer sur ceux des autres. N’attendez pas de la police civique qu’elle se pense. Elle est d’abord là pour vous digérer.

 

  • Cette police, qui prend la forme d’une pédagogie civique, a une autre fonction. Ceux qui l’occupent seraient les premiers à disparaître si la parole politique n’avait réellement plus besoin d’eux. Ils pensent que des pseudo-élites se doivent d’éclairer les hommes et les femmes qui n’ont pas les moyens de bien penser. Cette supercherie a pour unique raison la raison sociale de ceux qui la défendent. Il y aura toujours plus de cohérence politique dans l’action d’un homme qui se rallie à un autre puis à un troisième face à ceux qui écrasent que dans les mille bavardages qui justifient ou condamnent après coup leur révolte.

 

  • Certains s’y retrouveront, d’autres pas. Certains en voudront encore, d’autres s’arrêteront là. Et c’est très bien ainsi. Ce qui est insupportable par contre, aux antipodes de cette liberté de jugement et d’action, ce qui donne réellement envie de mordre, ce sont tous ces causeurs, à la fois stériles et bavards, qui jugent sans créer, qui admonestent sans rendre raison d’eux-mêmes. Aucun risque pour eux, ils s’extraient par enchantement du peuple qu’ils tancent. Ils sont d’une autre nature sans que l’on sache laquelle. Leur morgue est l’alibi de leur médiocrité. Se fantasmant vifs et à la page, ils ne laissent derrière eux qu’un filet de bave.

 

  • Comment ne pas ressentir une pudeur en face de la souffrance de ceux et celles que l’on ne peut pas comprendre jusqu’au bout ? Pourquoi lui préférer des sentences imbéciles sur « l’ordre des choses », la « fin de la récrée » et « le retour à la normale », autant de jouissances vulgaires de petits maîtres qui ne savent pas se tenir en face de l’homme ? Cette pudeur est un devoir pour soi-même et pour autrui, une manière de laisser être l’autre. Le magnifique Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire porte très au-delà de la cause décoloniale, contrairement à ce que pensent les pseudo-émancipateurs du même. Lisons : « Chaque jour qui passe, chaque déni de justice, chaque matraquage policier, chaque réclamation ouvrière noyée dans le sang, chaque expédition punitive, chaque car de C.R.S, chaque policier et milicien nous fait sentir le prix de nos vieilles sociétés ». Des sociétés, pour Césaire, « pas seulement anté-capitalistes mais anti-capitalistes ». La défense de ces sociétés repose sur un principe simple, une idée fondamentale et irréductible. L’axe philosophique de son discours, le point autour duquel tout gravite. Car le seul crime de ces sociétés anti-capitalistes, comme le seul crime de ces hommes dans la rue, pour l’écrasante majorité d’entre eux, c’est de n’avoir « aucune prétention à être l’idée », contrairement à ceux qui les nomment, les réduisent ou parlent quotidiennement en leur nom.

 

  • Les sociétés broyées par l’impérialisme colonial « n’étaient, malgré leurs défauts, ni haïssables, ni condamnables. Elles se contentaient d’être », conclue Aimé Césaire. Mais face à la jouissance de ceux qui ont besoin d’écraser pour se sentir exister, de statuer sur ceux qui ne statuent pas, se contenter d’être, c’est déjà trop. Ils veulent la docilité, l’humiliation, la maîtrise sans reste des domaines de l’homme. Tout ce qui leur échappe doit rentrer dans le rang. Ils veulent vous faire être à votre place.

 

  • Rendre pénible la digestion de ces petits bourgeois dont parle Aimé Césaire, ce qui reste d’ailleurs une bonne formule, est un projet ambitieux. Ce rendre indigeste, non comestible pour ces bons hommes et ces bonnes femmes. Ce qui ne peut pas être nommé, réduit, ramené à l’ordre doit disparaître, voilà le sel de leur violence. Ce que vous pouvez vouloir, désirer, penser hors de leurs clôtures doit disparaître. Votre liberté les menace, vos mauvais goûts contrarient leur esthétique, vos mauvaises manières leur donnent la nausée. « On ne peut pas dire que le petit bourgeois n’a rien lu. Il a tout lu, tout dévoré, au contraire. Seulement son cerveau fonctionne à la manière de certains appareils digestifs de type élémentaire. Il filtre. Et le filtre ne laisse passer que ce qui peut alimenter la couenne de la bonne conscience bourgeoise. » 

Le gilet jaune, en fin de repas, lui reste sur le bide.