« Tu as surestimé les hommes »

« Tu as surestimé les hommes »

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« Mais, une fois encore, Tu as surestimé les hommes, car ce sont assurément des esclaves, bien qu’ils aient été créées révoltés. Regarde autour de Toi et juge : quinze siècles ont passé. Va les voir. Qui as-Tu voulu élever jusqu’à Toi ? Je Te le jure, l’homme a été créé plus faible et plus vil que Tu ne le pensais ! (…) Ayant de lui une idée si haute, Tu as agi comme si Tu n’avais pas de pitié pour lui… »

F. Dostoïevski, Le grand inquisiteur au Christ, « La légende du grand inquisiteur »,

Les frères Karamazov.

………

  • La révolte de l’homme n’est pas contraire à sa nature. Bien au contraire. Il est dans la nature de l’homme de se révolter, de se soulever. « Je me révolte donc nous sommes », écrit Camus en 1951 dans L’homme révolté. Mais nous sommes comment ? Nous sommes dans quel état après le soulèvement quand on cherche à mettre des réalités derrière les mots de la révolte ? Le grand inquisiteur, ce chef d’Etat, pose cette question finale : et après ? Nous pouvons bien sûr lui retirer le droit de la poser, mettre en avant son cynisme froid et calculateur. Nous pouvons aussi parier sur une politique de l’imagination, une souveraineté non instituée.  Cela ne me satisfait pas et j’entends quelque chose dans cette phrase du nonagénaire de Séville : « Tu as surestimé les hommes ». N’aurait-il pas raison ?
  • Tous ces appels pathétiques à la liberté, qui se confondent d’ailleurs, comme par hasard, avec ceux  du marché sans tête, surestiment les hommes, font comme si les hommes pouvaient être libres sans avoir besoin de cadres institués pour les soutenir. C’est absurde. Personne n’est libre spontanément, la liberté n’est pas une donnée factuelle. Ce mythe de la liberté première de l’homme n’exclut pas, bien au contraire, la révolte qui n’est pas un état mais un agir pensé.

 

  • Mais après l’agir ? On agit encore ? Vers où ? Dans quel sens ? Dans quel état ? Pourquoi assistons-nous à un retour des idéologies religieuses politiquement armées ? Pourquoi des hommes sont prêts à mourir pour une cause, pour un Dieu, pour un maître ? Parce qu’ils sont dupes ? Parce qu’ils manquent d’éducation ? Non, parce que la promotion de la liberté pour la liberté et hors de tous cadres institués leur est absolument intolérable. Ils savent qu’ils sont aussi des esclaves, ils se vivent de la sorte en conscience. La liberté, pour eux, est une intoxication qui les humilie d’autant plus qu’ils la ressentent comme totalement factice. Ils veulent aussi être étayés. On demande aux hommes de prendre part à un projet historique de libération dont ils n’ont aucun désir car il n’a aucune réalité pour eux.

 

  • J’ai beau scruter en moi-même, je ne vois aucun désir de me libérer. De quoi d’ailleurs ? Qui ne se vit pas comme irréductible, condition et support de sa propre déroute, fragment chaotique et fini d’un univers mental et physique impossible à appréhender totalement. Nous mourrons aveugles mais conscients de l’être ce qui éclaire l’image. Qui ne ressent pas le soulèvement de sa psyché n’ayant de compte à rendre qu’à lui-même, cette normativité intérieure à la foi dérisoire et irréductible. « Je suis ce peu » écrivait Jankélévitch. L’anarchisme vient de là, nous le sommes tous un peu. Non pas à partir d’une décision théorique et politique mais depuis cette poussée primaire, ridicule et grandiose, vaine et fondatrice. La souveraineté pour soi, la souveraineté de soi, à laquelle nous croyons plus ou moins.

 

  • Le problème c’est que cette souveraineté n’est pas la seule. Il y en a d’autres en face de moi des poussées, plus ou moins grandioses, plus ou moins débiles. Il y a un dehors. Nombreux sont les hommes qui voient aujourd’hui le dehors comme une extension d’eux-mêmes. Ils s’imaginent s’affirmer eux-mêmes en repoussant toute forme de maîtrise qui ne viendrait pas d’eux, en faisant gonfler leur nombril. Il faut dire qu’on les a dûment formé : soyez maîtres de vos vies, tirez vous-mêmes les ficelles, soyez disruptifs, malins et libres, ne soyez pas des esclaves etc. etc. Mais au fond, qui peut croire sérieusement à de telles niaiseries ? Qui peut se convaincre que cette souveraineté sans condition n’est pas aussi une profonde idiotie ?

 

  • Marx voulait le dépérissement de l’Etat car il pensait, contre le grand Inquisiteur, que l’Etat ne pouvait être qu’une force oppressive, une domination et une aliénation contre l’homme et pas pour lui. Son diagnostic anthropologique n’est pas complètement satisfaisant. La tragique ironie de l’histoire a associé son nom à des régimes politiques qui ont fait de l’Etat le maître absolu et ce n’est pas simplement une ironie, il y a aussi une logique. Nous ne reviendrons pas en arrière, nous ne pouvons renoncer à notre propre souveraineté. Nous ne nous sentirions pas mieux dans un petit village, une micro communauté, une échelle de l’homme supposée nous rendre plus libre que celle d’un Etat car le fond du problème n’est pas la liberté contre mais le destin que nous voulons offrir à notre souveraineté bancale et torve.

 

  • L’attrait pour le communalisme feint aujourd’hui d’oublier la dimension religieuse et clanique de ces mouvement politiques au XIXe siècle. La dimension sectaire n’est jamais très loin car l’homme libéré de la forme Etat ne se libère pas de lui-même pour autant. Le grand inquisiteur a raison sur ce point. Je veux pouvoir cohabiter dans un espace politique dont j’estime les règles justes sans avoir affaire, au quotidien, à mes amis, à mes voisins, à mon marchand de salade, à l’amour du prochain. Cela n’exclut pas de vivre localement, bien au contraire, mais cela suppose que nous partagions une même idée de l’homme, lointaine, l’idée la plus juste, la plus précise possible, une idée qui ne surestime ni ne dévalorise l’homme. Une idée à hauteur

 

 

L’inquiétante critique du Dr Faust

L’inquiétante critique du Dr Faust


G. Doré, L’Énigme

« Ils ont de pauvres mots plein la gueule, mais leur cœur est à cent mille milles de là… »

Thomas Munzer, Prague, 1521.

 

  • Faust a la dimension d’un personnage historique aussitôt devenu récit et fiction littéraire autour d’éléments invariants de sa vie : le pacte avec le diable, une mort effroyable, l’aspiration au savoir et un rapport très puissant à la sensualité. Faust fait partie des grands récits édifiants qui entourent Martin Luther (1483-1546), tous publiés en allemand au milieu du XVIe siècle. En particulier ceux de Melanchton (1497-1560). Faust est un mythe qui ne provient pas de l’antiquité mais de la crise du savoir à la Renaissance. Le Faust mythique est l’incarnation littéraire d’un désir qui n’hésite pas à transgresser toutes formes de limites.

 

  • Du point de vue de l’histoire, il faut se tourner vers des documents d’archive : l’expulsion à Ingolstadt d’un astrologue sodomite et mécréant, ainsi qu’à Nuremberg en 1532. Nombreuses évocations d’un magicien, charlatan, astrologue au XVIe siècle et qui aurait connu une mort particulièrement violente qui peut nous faire penser au sort réservé par les disciples de Calvin aux hommes lecteurs de mauvais livres. Il serait né à Roda, petite ville de Thuringe (Sadtroda) sous le règne de Frédéric III (1415-1493). Les dates correspondent à la naissance de Luther (1483) également en Thuringe. Les milieux sociaux serait très proches, dans les deux cas, des paysans aisés. Tout comme Thomas Munzer (1489-1525). 

 

  • Le contexte social et économique doit être précisé. Le début du XVIe siècle voit la naissance d’une forme de néo-prolétariat urbain. Les premières cités ouvrières apparaissent : la « Fuggerei » à Ausbourg. Dans cette même ville, Jacob Fugger (1459 – 1525) et ses banquiers ont financé l’élection de l’archevêque de Mayence. Afin de rembourser Fugger, le pape donna l’autorisation de prêcher en 1514 une indulgence (rachat des années de purgatoire au profit des finances pontificales). C’est contre ces pratiques que s’élève Martin Luther le 31 octobre 1517. Les « 95 » thèses à l’origine de la réforme protestante sont affichées sur la porte de l’Église de Wittemberg, ville dans laquelle étudia Faust. L’exploitation de ces paysans chassés de leur lopin de terre vivants en marge des corporations se redouble d’une implacable domination religieuse. Faire des études de théologie c’est aussi, au début du XVIe siècle, se confronter aux ressorts cyniques d’une exploitation économique sur fond de redécouverte du grec et du latin, des philosophes de l’antiquité. Pour Thomas Munzer, il saurait y avoir de véritable réforme religieuse sans une réforme sociale. Se mélange ainsi la haute aspiration et le rappel incessant des hiérarchies de l’Église sur fond de révoltes paysannes et de nouvelles exploitations économiques.

 

  • Le rapport à Martin Luther est essentiel pour comprendre la naissance d’un nouvel esprit critique en Europe et pas simplement d’une nouvelle philosophie humaniste. Érasme (1467-1536) est autrement plus connu que le Faust historique ou que Thomas Munzer. Son Éloge de la folie (1511) sera mis à l’index en 1557 lors de la contre-réforme. Le texte d’Érasme est truffé d’érudition et d’humour. C’est un texte de voyageur, écrit « pour s’occuper à tous prix ». Ce texte, de l’aveu de son auteur, a un statut étrange : à la fois trop léger pour les théologiens et trop mordant « pour ne pas blesser la réserve chrétienne ». Texte de l’entre-deux, critique qui se place sous le haut patronage de Lucien de Samosate : « ils crieront sur les toits que je ramène à l’ancienne comédie et à Lucien, et que je déchire tout le monde à belles dents. » Double référence au kunisme de Diogène et au cynisme de Lucien dans la même phrase. Les bagatelles servent l’esprit mieux que les dissertations, écrit Érasme, à condition que le lecteur fasse preuve d’un peu de nez. Il faut pourtant noter le juste équilibre d’Érasme, celui d’une folie plus raisonnable qu’enragé – le mot est de lui. Une folie douce, raisonnée, à côté de laquelle Faust fait figure d’iconoclaste. Faire parler la folie, un projet des plus raisonnables.

 

  • « Critiquer les mœurs des hommes sans attaquer personne nominativement, est-ce vraiment mordre. » La question décisive de la profondeur de la morsure est en jeu dès le début de l’ouvrage. « Au reste », ajoute Érasme, « ne fais-je pas sans cesse ma propre critique ? Une satire qui n’excepte aucun genre de vie ne s’en prend à nul homme en particulier, mais aux vices de tous. » Cette approche philosophique, équilibrée, se distingue nettement des turpitudes spirituelles et sensualistes d’un Faust. Mise en scène de la douce folie d’un humanisme érudit à bonne distance du monde. Comme le note Maurice Pianzola en 1962 dans Thomas Munzer ou la guerre des paysans à propos de Thomas Munzer : « Les adages bien balancés d’un Érasme ne doivent pas non plus lui être d’un grand secours ». Si l’humanisme est la libération des gens qui sont en haut, les esprits les plus critiques de ce début de XVIe siècle ne sont pas humanistes en ce sens.

 

  • Faust, comme Munzer, ont suivi les prêches de Luther. Son esprit de libre penseur radical et inquiétant s’est formé à l’école de l’invective et non de la disputatio. Comme Dante, poète et homme politique florentin (1265-1321), il dénoncera les abus de la hiérarchie ecclésiastique mais se tournera vers les secrets de la nature encore inexplorée. Cette impulsion, dans le contexte de ce début de XVIe siècle, ne peut être que diabolique. Comme Munzer, Faust est un adversaire résolu de la religiosité contemplative et des concours d’éloquence. Le paysan prédicateur Thomas Munzer se dresse lui contre les impies, les injustes. Faust fait de l’indépendance spirituelle l’essence de sa relation au savoir. Il conteste la stérilité scolastique, prend conscience de l’importance des textes antiques, des philosophes grecs. Il lit Homère, Ptolémée, Hippocrate. Mais l’insatisfaction domine. Il sort de son cabinet d’étude, observe les minéraux, les plantes. Il prélève ce qu’il veut observer, trie, sélectionne dans l’infini profusion du réel ce qu’il entend soumettre à son jugement. La nef des fous (1494, Bâle), texte très populaire au début du XVIe siècle, a donné l’image d’un monde renversé dans lequel la folie n’épargne personne, surtout pas ceux qui se croient préservés de la déraison du monde. Renversement des ordres que l’on retrouve dans cette confession de Luther à son ami Spalatin : «  Je ne sais trop (je vous le dis à l’oreille) si le pape n’est pas l’Antéchrist lui-même où l’Apôtre de l’Antéchrist. » Ou encore chez Thomas Munzer : « Ils dérobent sur les lèvres de leur prochain la Parole qu’ils n’ont eux-mêmes jamais comprise. Je les ai bien entendus lire mot à mot l’Écriture qu’ils ont volée dans la Bible, en pillards et en bandits roués qu’ils sont tous ».

 

  • A cette époque, autour des prêches prophétiques, le diable fonctionne comme une figure critique. Il est cette force qui plonge le monde dans la crise et l’origine d’une corruption, d’une transformation et d’un dépassement de l’esprit. Nous pouvons rattacher la figure de Faust à celle de Paracelse (1494-1541). Lui aussi sera chassé de très nombreuses villes, pratique l’alchimie et la méthode expérimentale. Il expérimente la médecine par les plantes et les soins curatifs par administration de petites quantités actives. Faust ne veut pas transformer le plomb en or (chrysopée) ou fabriquer un élixir de jouvence (panacée) mais explorer l’univers, maîtriser des connaissances qui échappent aux écritures. Il tourne en dérision l’Église comme Thomas Munzer a pu le faire au nom d’une « Justice divine » qui est irréductible au pouvoir de l’Église. Cela se traduit par un esprit mélancolique car le savoir est aussi décevant qu’inaccessible.

 

  • Faust est une figure inversée de Martin Luther et un contrepoint spirituel de Thomas Munzer. A moins qu’il ne soit un Sebastian Brant ayant fait de La nef des fous sa propre vie (1494). Doit-on se soumettre à l’autorité ou faut-il aiguiser son esprit critique quitte à emprunter des chemins qui ne correspondent à rien de balisé ? Faust est l’homme de la déchirure critique dans un contexte, celui de la Renaissance, qui voit naître de nouvelles représentations du monde (Copernic, 1543, De revolutionnibus). La première biographie de Faust, datée de 1587, insiste sur la représentation du monde par Faust, une représentation empreinte de gnosticisme, doctrine datant du IIIe siècle qui soutient que l’esprit humain est emprisonné dans un monde inférieur qui est l’œuvre du diable. Prendre le parti du diable, autrement dit de la critique et de l’irrévérence, ce n’est pas fauter contre le diable mais comprendre la logique diabolique du monde.

 

  • On retrouve dans l’Historia, cette première vie de Faust, le même renversement que dans La nef des fous, le livre le plus lu en Europe au XVIe siècle. A première vue, La nef des fous serait un catalogue des folies du monde mais c’est bien le monde dans son ensemble qui est fou. C’est de cette folie dont veut témoigner Faust, cette figure qui va irriguer tout un imaginaire populaire. Figure de la condition humaine, à la fois dérisoire et profonde, Faust représente à lui seul le drame de l’existence. L’identification au diable est une façon de critiquer la pastorale chrétienne, de retourner à une vision tragique de l’existence et à l’impulsion cynique originaire. C’est le dramaturge anglais, Christopher Marlowe (1564-1593) qui va donner à Faust une nouvelle vie littéraire : The Tragical History of Dr. Faustus. Faust représente la révolte pathétique contre l’idée de Dieu, là où Méphistophélès devient le porte-parole de la vérité nue.

 

  • Que reste-t-il après la grande volonté de savoir ? Faust refuse l’auto-limitation, l’ontologie de la finitude, avec cette conscience que nous ne pouvons connaître ce que nous voulons réellement connaître. C’est ainsi que la volonté de dépasser la frontière, d’outrepasser les limites reste plus forte que la compréhension rationnelle des limites de notre connaissance. Le désir brûlant de savoir quitte à se perdre. La volonté de savoir est portée par tout autre chose que le savoir lui-même et ne pourra jamais être assouvie par lui. Ce n’est pas non plus une volonté de pouvoir. Œdipe veut savoir et ce savoir lui coutera le pouvoir et les yeux. Le désir de savoir n’est pas désir d’un objet mais mouvement, dépassement. C’est cela qui caractérise l’inquiétante impulsion critique de Faust. Les finalités du savoir n’appartiennent pas au savoir. C’est à cela que sert le diable, une puissance d’outrepassement en l’homme. La morale, l’idée du maître, exige ce qui doit être pour une fin ; l’impulsion critique se bat, dans le magistère des choses, avec ce qui est le cas, sans fin. Nous sommes rarement prêts à faire l’épreuve de ce grand désenchantement.

 

  • Le voyage vers les choses de Faust, vers les hommes de Munzer, porté par une impulsion à la fois cynique et kunique, apporte avec lui son lot de désespoir. Il est autrement plus redoutable que les prêches de Luther confiant dans l’ordre du monde et la réalité du diable. Il est la véritable traversée du désenchantement et de la perte. Être en vie, pour Faust, penser cette vie et dans cette vie, c’est devoir composer avec des vies déclinantes, avec son propre déclin. Mais cette composition est une grande puissance, une force créatrice qui n’a pas l’esprit pour limite mais le tombeau du corps. Faust ne peut plus revenir en arrière. Il est co-auteur de sa conscience diabolique, incapable de s’extraire de cette immense négativité que constitue désormais son rapport au savoir et à lui-même. Que reste-il du regard sur les choses une fois affranchi de la religion, de la philosophie et même de la science ? Est-ce encore un regard ? N’est-ce pas déjà une transgression, une monstruosité et une épreuve qui renvoient l’homme à la tragédie de sa condition ? Faust dit-il autre chose que ceci : les professeurs sont des tigres de papier qui dérivent à la surface des choses dans une nef de folles idées. Il est temps désormais de mettre un pied à terre. Tous ces bavards sont incapables de rejoindre le monde. Au plus loin du kunisme grec, la terminologie prétentieuse des facultés est une fuite qui se prend pour un contact d’ordre supérieur. Thomas Munzer, formé dans les meilleures universités, ne veut plus composer qu’avec la Bible in concreto. L’humilité n’est rien sans un contenu social. De là sa rage, équivalente à celle de Faust : « Ils ont de pauvres mots plein la gueule, mais leur cœur est à cent mille milles de là… » Thomas Munzer Prague, 1521.

 

  • Que faire contre la sottise doctrinale quand nous sommes les surgeons disciplinés de cette même sottise, quand notre savoir n’est que le résultat d’une accumulation de doctrines. Être fidèle à l’impulsion critique ? Mais à quel prix. Et Pourquoi ? N’est-ce pas une autre folie ? N’est-ce pas le triste sort de ce fou qui, délaissé par son imprimeur, finit par servir à boire au tripot : « Si l’homme fait l’âne ou l’inverse ? Sortes ou Platon : quel fit l’autre ? Beau savoir vend la faculté ! Sont-ils pas de vrais fous et sots, à perdre ainsi leurs nuits et jours, à se signer, contresigner, sans une once de science en tête. » (La Nef des fous, §27).

 

  • L’impensé de la condition humaine n’est pas révélé par le savoir qui ne fait que nous en détourner mais par la conscience tragique que nous pouvons en former. Faust élargit, non pas le savoir, mais l’imaginaire et le sens critique. Cet élargissement est une errance et une poussée, ajoute Elisabeth Brisson dans son très beau Faust, deux termes que l’on trouve liés dans le Sturm und Drang, ce drame en 5 actes de Maximilian Klinger de 1776. La vie de Faust se confond avec l’imaginaire critique illimité comme celle de Thomas Munzer avec une critique politique qui ne peut plus se payer de mots. Donner une forme sensible à l’aspiration et à l’errance, n’est-ce pas aussi cela le geste critique ? 

 

Le chiffon brun de Jacques Attali

Le chiffon brun de Jacques Attali

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« Le souverainisme n’est que le nouveau nom de l’antisémitisme. Les juifs et les musulmans, menacés tous les deux par lui, doivent s’unir face aux fantasmes du grand remplacement. » J. Attali, 4 octobre 2019.

  • Cette dernière sortie du mondialiste Jacques Attali, conseiller et faiseur de princes depuis quarante ans en France, est symptomatique. Il faut en effet, pour les prophètes du gouvernement mondial, que la souveraineté politique, celle de Rousseau dans Du contrat social, à l’échelle d’un État, la France, soit ethnicisée, rabattue sur un nationalisme étroit et identitaire. Soit pour la disqualifier chez Attali, elle serait donc antisémite ; soit pour la valoriser chez Zemmour, elle sera blanche et chrétienne. Zemmour et Attali sont l’envers et l’endroit d’un même processus de dépolitisation global. Ils en sont à la fois les symptômes pathétiques et les agents actifs. Vous n’entendrez pas parler chez eux de gilets jaunes, de travailleurs déclassés, de souffrance des personnels dans les services publics, d’exploitation économique, de mépris social, de manifestations politiques matées et de népotisme assumé.

 

  • Dans ce contexte, tous ceux qui flattent les communautarismes à des fins électorales et clientélistes servent d’idiots utiles. Leur stratégie à courte vue condamne les plus fragiles économiquement, et de toutes obédiences, à subir la loi d’airain d’un libéralisme autoritaire qui oscillera désormais entre la trique et la com sur fond d’un no alternative généralisé. Dans une société qui ne parvient plus à se penser, faute de formation, les logiques pulsionnelles dominent. La couleur de peau fait office de muleta quand les identités religieuses seraient censées redonner un semblant d’ossature à un individu mollusque auquel on aurait retiré la colonne vertébrale pour le rendre toujours plus flexible et adaptable. Dans ce contexte, le retour des grands délires ethnicistes, favorisés par des problèmes migratoires réels et complexes, sert d’alibi et de faux nez. Alibi quand les plus cyniques gestionnaires des états de fait menacent du retour de la bête. De faux nez car le problème n’est pas là. Incapables de redonner à l’action publique une efficience contre les fossoyeurs du bien commun, nous démultiplions à l’infini, comme autant de signes de notre impuissance politique, des catégories qui ne renvoient à rien de réel dans nos expériences vécues et nos aliénations subies. Embarqués dans un naufrage à grande échelle, nous assistons comme impuissants à une auto-dévoration du capitalisme tardif qui prend la forme inquiétante d’un abandon de notre souveraineté dans tous les domaines.

 

  • Il est certainement illusoire de croire que nous pourrons retrouver le contrôle de nos vies et de nos actions en ne faisant que réduire l’échelle, en nous recroquevillant à des échelles de plus en plus petites : la ville, le quartier, la rue, la maison, le lit. Au mondialisme d’Attali nous devons certes répondre par un rétrécissement d’échelle qui peut seul nous redonner une forme de souveraineté perdue. Pire, une souveraineté aujourd’hui taxée, dans un délire qu’il faut prendre au sérieux, d’antisémitisme ou de nationalisme identitaire. Il est certain que l’action publique se mesure à l’échelle locale mais la démolition des États souverains ne sera pas le prélude à un retour à des échelles de souveraineté plus petites. Bien au contraire. L’effritement des structures collectives, la démolition programmée de ce qui garantit la cohésion politique d’un peuple, ce mot honni par les mondialistes, se paiera au prix très lourd d’un effondrement de toutes les échelles. Le sauve-qui-peut sera général, il commence à l’être, malheur aux innombrables perdants.

 

  • Nombreux sont ceux qui ne croient plus à l’avènement d’une République sociale, partant du constat que la politique n’a plus aucune efficience, qu’elle assiste impuissante au déploiement d’un ordre tératologique qui emportera tout. Le paradis des cochons des 1 % contre l’exploitation sans limite du reste sur fond de désastre écologique pour tous. C’est aussi ce que pense Attali. Cet acharnement contre la République, aussi brutal que systématique, ne doit pas nous faire oublier le retour en force de l’État dans les logiques de prédation du capitalisme avancé. Il est faux de dire que les nouvelles formes de prédations économiques peuvent fonctionner sans l’État. L’État y est au contraire omniprésent. Mais cet État s’éloigne chaque jour passant de la chose publique et du bien commun. Penser qu’il suffirait de se situer à côté de l’État pour retrouver une souveraineté politique est un leurre dans la mesure où la lutte se situe aujourd’hui à l’intérieur de l’État. Ceux qui défendent les services publics en France défendent la République égalitaire pas l’État policier. Ceux qui luttent pour vivre dignement de leur travail défendent la République sociale pas L’État au service des fonds de pension. Ceux qui luttent pour ne pas finir broyés et marginalisés défendent la République pas la République en marche vers un État garant de l’écrasement des peuples. Si l’on ne parvient pas à extirper la question de la République de celle de l’État, si l’on refuse de se battre, à l’échelle d’un pays, politiquement, nous finirons par perdre le peu qui nous reste. L’éclatement mental convient parfaitement aux mondialistes, amis des communautés les plus étriquées et des sectes élitistes les plus puantes qui les dominent cyniquement. Ce qu’ils ne supportent pas, c’est la souveraineté, le refus collectif, car enraciné dans la liberté de chacun, de marcher au pas, de suivre les jingles de la trique et de la com, de marcher tout court. Ceux qui refusent collectivement seront taxés de tous les maux, antisémitisme pourquoi pas, nationalisme sûrement. Les esprits libres et souverains n’ont pas à se laisser impressionner par de telles baudruches.

Le chiffon rouge Zemmour

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Le chiffon rouge Zemmour (PDF)

  • Le diable en personne, l’ennemi absolu, le retour de la bête immonde. Voilà pour le plat de résistance. Ce matin, sur France Inter, Jean-Marie Le Pen apporte tout son soutien au courageux polémiste (c’est le terme officiel, il en faut toujours un). Il y a deux jours LCI offrait une tribune de 30 minutes à l’infâme quand BFMTV nous offrait le mauvais discours de Marion Maréchal Le Pen. Demain le procès de l’ordure sera sur toutes les chaînes. L’union sacrée. Contre la politique gouvernementale ? Contre la casse du service public ? Contre la liquidation de l’école républicaine ? Contre les innombrables ruptures du pacte d’égalité entre les citoyens français ? Contre le clientélisme communautaire ? Contre la démagogie des « citoyens du monde » qui, heureux d’en être, ne font plus de politique ? Non, contre Eric Zemmour, le « venin de la République ».
  • Vous ne nous convaincrez pas. Le venin véritable n’est pas dans la République, il est devenu la République ou plutôt ce que les traîtres en ont fait et ce que d’autres traîtres taisent. Une pseudo République, soi-disant en marche, qui a aujourd’hui un besoin vital du chiffon rouge Zemmour. Les délires névrotiques d’un homme peuvent parfaitement servir les desseins de tous ceux qui n ‘ont aucun intérêt à ce que l’on regarde leur compromission avec l’ordo-libéralisme de trop près. Ce petit monde de la culture qui ne parle politique que pour se donner bonne conscience a aujourd’hui grand besoin de Zemmour comme il avait hier et encore aujourd’hui besoin de Jean-Marie Le Pen, de sa fille, de sa petite-fille et de ses chiens. Mais cette stratégie se brise désormais sur une contestation sociale qui ne croit ni au diables ni au bons dieux. Une contestation sur fond de collapse économique, de déclassement, de mépris vécu, de morgue gouvernementale et de trahisons au sommet de l’État.
  • Zemmour est un être de papier, une marotte qu’il est bon de gonfler afin de masquer l’incurie du politique. Car c’est à une liquidation sans précédent sous la cinquième à laquelle nous assistons, stratégique et concertée, voulue et planifiée : celle de la République et de ses valeurs. Ici, Zemmour rivalise avec Attali. Les deux forment le rotor et le stator idéologiques de la démolition contrôlée. L’équilibre passera d’ailleurs entre les deux.
  • A côté, dans les marges de cette grande logique qui aimante les cœurs sensibles et les marchands du temple, Raphaël Glucksmann et Yannick Jadot, faux nez du politique, finiront pas siphonner le peu qui reste en poussant des hauts cris contre la République et sa souveraineté, contre les réactionnaires, les esprits étroits et les frontières qui divisent les hommes. En face du prurit Zemmour, les niaiseries d’une gauche (elle se fantasme encore ainsi) qui ne parle que pour nous distraire de la conflictualité politique réelle. Elle a d’ailleurs substitué la culture au politique, la morale de l’info à sa critique radicale et lucide. La créature médiatique Zemmour donne l’occasion aux néo-sophistes de faire des effets de tribune sur le retour de la bête en passant sous silence le discours d’autres intellectuels, d’autres politiques. Michel Onfray joua aussi ce rôle, un causeur confus sans aucune ossature, un bavard qui participa pleinement à l’enfumage collectif et au fond de l’air anti-républicain depuis dix ans. Quid de Michéa, de Dufour ? Hier Lefebvre ou Clouscard.
  • Le tautisme médiatique veut ses baudruches, il les gonfle jusqu’à explosion, soit pour défendre les « blancs », soit pour défendre les « noirs ». Le divertissement doit être maximal, binaire et accessible aux indignations de l’épiderme. Des pseudo critiques, de fausses consciences éclairées, reprennent tout cela pour achever la dépolitisation en parlant d’une société du scandale, du spectacle permanent et de la post-critique tout en prenant bien soin de ne pas nommer les copains qui les font vivre loin des salles de cours d’une République qui agonise. Le chiffon Zemmour n’est pas Zemmour, il est autrement plus vicieux, autrement plus effectif. Le premier finira sa vie dans un enfermement mental auquel ont participé, avec cynisme et intérêts calculés, ceux qui ont pour unique vocation d’exploiter la crédulité des hommes ; le second est l’assurance vie de l’exploitation économique et de l’ordo-libéralisme, faible avec les forts et fort avec les faibles. Zemmour ira visiter la 17eme chambre correctionnelle sous le crépitement des caméras dans une forêt de micros et de journalistes outrés par ses propos inacceptables afin de faire du clic pendant que des travailleurs, des hospitaliers, des professeurs, des pompiers et j’en passe seront gazés de lacrymo pour oser faire encore de la politique en France. Les responsables, si prompts à agiter des chiffons rouges pour mieux se gaver sur le dos de la bête, et celle-là n’est pas en papier, savent tout cela très bien.

 

  • Nous le savons aussi.

Qu’est-ce que la critique ?

Réponse à la question :

qu’est-ce que la critique ? 

  • Quel est l’événement majeur qui frappe la pensée : sa neutralisation. Nous ne sommes plus réfutés, discutés ou critiqués, nous sommes neutralisés, renvoyés à une indifférence qui rend indiscernable l’opinion épidermique et la critique la plus fondée. Jadis portée par le travail du négatif, autrement dit la capacité dynamique qu’avait la critique de peser à la fois sur la conscience et sur l’histoire, cette capacité est aujourd’hui déniée. Elle ne peut et ne doit plus avoir lieu.

 

  • Jean Baudrillard (1929-2007) formulait cela parfaitement dans Le jeu de l’antagonisme mondial ou l’agonie de la puissance (2005, 2010, Los Angeles, 1er ed.) : « Désormais, dans cet empire virtuel du Bien, dans cette positivité totale, dans cette réalité intégrale, il n’est plus possible à une pensée critique de subvertir le système de l’intérieur. Finies les contradictions, les rapports de forces, finie la violence révolutionnaire. Il faudrait plutôt parler de collusion, de consensus, de circuits intégrés de globalité – la négativité se dissout au cœur du système. » 

 

  • Cette impossibilité n’est pas de l’ordre de la censure. Cette instance d’interdiction caractérise justement les systèmes de domination qui craignent encore le travail souterrain du négatif, cette vieille taupe. Au fond, tant qu’il y a de la censure, il y a de l’espoir et la catastrophe critique est encore loin. Nous pouvons lutter pour notre émancipation, envisager des renversements, des changements de perspectives, des soulèvements, mieux encore des révolutions. Nous sommes toujours dans des rapports de force, les forces de pouvoir censurantes s’opposant à celles du désir censuré, la critique étant le mot de cet état d’irrésolution, de tensions réciproques. Le mot de la crise objective.

 

  • Sigmund Freud nomme « Freiheitsdrang » dans Malaise dans la culture cette « poussée de liberté » comme le rappelle Georges Didi-Huberman dans Désirer DésobéirCe qui nous soulève I (Editions de Minuit, 2019). La poussée de liberté à partir d’une « révolte contre une injustice existante » est la condition d’un développement ultérieur de la culture. C’est cela le travail du négatif, une Aufhebung selon le concept de Hegel, un dépassement par le haut. Cela suppose que la critique soit en prise sur l’époque, qu’elle lui morde le flanc, qu’elle lui arrache quelque chose.

 

  • Cette poussée de liberté était celle voulue par Emmanuel Kant dans l’opuscule Qu’est-ce que les Lumières ? en 1784. Les Lumières, cette éducation à la raison, ne concernent pas simplement le rapport de l’homme à la vérité mais à sa propre inclination à la passivité, donc à lui-même. Il écrit ainsi, au §40 de La critique de la faculté de juger : « La première maxime, (à savoir penser par soi-même) est celle d’une raison qui n’est jamais passive. Le penchant à la passivité, et par conséquent à l’hétéronomie de la raison, s’appelle préjugé. » Penser, ce n’est pas simplement produire des contenus de pensée, aujourd’hui renommés data – big c’est encore mieux – mais répondre à cette poussée de liberté qui est aussi refus de la passivité. En ce sens, la pensée est un exercice pratique, un exercice de liberté qui commence par soi-même. Mais commencer par soi, répondre à cette poussée de liberté qui est aussi le développement même de la culture, ne veut pas dire se confirmer, s’affirmer, pire s’auto-valider, s’auto-promotionner etc. Cela signifie se risquer dans l’inconnaissable, prendre un risque quitte à se trouver aussitôt désorienté dans la pensée. Autrement dit pour Kant dans Qu’est-ce que les Lumières et Que signifie s’orienter dans la pensée ?, il n’y a pas de pensée sans une désorientation première, une épreuve active de liberté. C’est justement cela que l’on doit désigner par le mot critique et pas autre chose. L’orient de la critique, c’est la liberté.

 

  • Mais nous ne sommes plus en 1784 et ce que nous appelons liberté n’a que peu de rapport avec ce que Kant désignait par ce mot quand il écrivait : « Mais quelle limitation fait obstacle aux Lumières ? Quelle autre ne le fait pas mais leur est au contraire favorable ? – Je réponds : l’usage public de sa raison doit toujours être libre et il est le seul à pouvoir apporter les Lumières parmi les hommes. » Cet usage public de la raison peut être empêché, censuré, rendu politiquement impossible. Plus de deux siècles après Kant, il semblerait que nous ayons retenu cela : l’usage public de ma parole doit être libre, contre toute censure, en oubliant un peu vite que la liberté de parole est avant tout celle d’une raison « qui n’est jamais passive ». Mais que reste-t-il des Lumières quand, sous couvert de liberté, tout est fait pour maintenir la raison dans un état de passivité consommée ? Pire, que l’on prétend que cet état spontané de l’esprit qui s’affirme – non pas qui commence avec soi-même mais qui ne fait que s’affirmer soi-même – prendra désormais le nom de critique ? N’est-ce pas cela justement notre catastrophe, l’expansion sans limite de la critique sous une forme à laquelle Kant aurait sûrement donné le nom de « nouveaux préjugés » « Par une révolution on peut bien obtenir la chute d’un despotisme personnel ou la fin d’une oppression reposant sur la soif d’argent ou de domination, mais jamais une vraie réforme du mode de penser ; mais au contraire de nouveaux préjugés serviront, au même titre que les anciens, à tenir en lisière ce grand nombre dépourvu de pensée. » Kant n’aurait pas pu envisager que la liberté puisse prendre place dans la cohorte de ces « nouveaux préjugés », qu’elle puisse se retourner contre elle-même dans un mouvement qui la pousse à se nier, un mouvement qui ne se dépasse pas par le haut mais par le bas. L‘Aufhebung (la sursomption) de Hegel est devenue une Unterhebung, un dépassement par le dessous.

 

  • La conscience de l’origine de ce mouvement catastrophique (Jean Baudrillard allait même jusqu’à affirmer à la fin de sa vie que quelque chose était en train de se refermer dans une forme d’involution qui plaçait la pensée critique dans une situation intenable), cette conscience, dis-je, ne date pas d’hier. Chesterton (1874-1936) écrit ainsi en 1908 dans Orthodoxie : « Nous pouvons dire que la libre pensée est la meilleure de toutes les sauvegardes contre la liberté. Émanciper dans un style moderne l’esprit d’un esclave est la meilleure façon d’empêcher l’émancipation de l’esclave. Apprenez-lui à s’interroger sur son désir d’être libre et il se se libérera jamais. » Il suffit pour maintenir la servitude d’enseigner à ceux qui se tiennent « à la lisière »  qu’ils sont libres et cela de façon inconditionnée, sans émettre la moindre exigence sur la supposée passivité de leur raison, ce qui serait d’ailleurs un outrage à leur autonomie, le signe d’une hétéronomie contraire à une sacro-sainte autonomie de jugement. Pire, un néo-paternalisme coupable. « Venez comme vous êtes ! » Le slogan Mac Do trouve son corollaire spirituel : « venez comme vous pensez ! » Inutile d’ajouter que l’accusation de penser mal, autrement dit d’être encore « sous état de tutelle dont l’homme est lui-même responsable » est une accusation que votre critique intransigeante balayera d’un revers de gant, vous le maître affranchi de toute tutelle par le décret d’une liberté qui ne se discute plus sur le marché. Mais n’oublions pas qu’une liberté qui n’est plus qu’un fait indiscutable n’est plus une liberté mais un morceau de bois mort.

 

  • Comme le remarque à très juste titre Slavoj Zizek dans Bienvenue dans le désert du réel (2002), la seule différence entre Kant et Chesterton c’est que pour ce dernier, « la liberté de pensée non seulement ne parvient pas à entamer la servitude sociale effective mais la soutient incontestablement. La vieille devise « Ne pensez pas, obéissez ! » à laquelle réagit Kant est contre-productive dans les faits : elle engendre la rébellion : seule la liberté de pensée est garante de la servitude sociale. » Elle est contre-productive car elle soutient, bien malgré elle d’ailleurs, un désir de révolte. Un pouvoir limitatif et dirigiste se dresse désormais face à moi, un obstacle à franchir, l’occasion rêvée d’un dépassement. Les nouveaux pouvoirs ont parfaitement retenu la leçon des Pink Floyd : breaking the wall. Obéissez ! Certainement pas, nous renverserons vos tables et vos chaises, nous briserons les chaînes de votre monde merdeux. Il est interdit d’interdire, les magasins Leclerc se souviendront du slogan dans une campagne de « lutte » et de « résistance » contre la vie chère. Sans parler d’Apple qui « casse les codes » en 1984. Être libre, « pour que 1984 ne soit pas 1984 » (Slogan Apple, 1984).

 

  • La fabrique de l’opinion, la production du consentement carburent à la liberté. L’important est de « se sentir libre », de se vivre « comme libre », de faire de la liberté une seconde nature. Cela suppose un usage massif et irréfléchi de formules qui s’imposent comme des évidences : « la démocratie et la liberté », « les droits de l’homme », « les valeurs de la République ». « L’esprit critique » fait partie de ces évidences. Intituler un programme télévisé « esprit critique » est tout de même plus flatteur pour le public que « s’orienter dans la pensée ».

 

  • Ce paradoxe consommé, comme la liberté qui va avec, séduisant dans sa radicalité n’est pourtant pas satisfaisant. Ce n’est pas la liberté de penser qui est garante de la servitude sociale, ce qui serait tout simplement absurde si l’on prend les mots au sérieux, mais une interprétation des Lumières qui leur retire toute exigence. La force de « la censure libérale » (l’expression est de Zizek mais je la conserve) est de faire croire que la liberté est un état de fait qui ne demande aucune conquête autre que sa publicité dans l’espace public. L’usage public de la raison devient ainsi une lutte publicitaire pour faire valoir sa liberté contre les autres au détriment d’une lutte contre sa propre inclination à la passivité. Sans cette lutte première, il est impossible de sortir de l’état de tutelle et les Lumières s’éteignent avant même la moindre orientation dans la pensée.

 

  • C’est ici que le culte de l’urgence de la « censure libérale » joue pleinement. « Qu’avons-nous à faire de cette exigence pour nous-même quand l’urgence est à l’action ? Nous sommes tous critiques, c’est entendu. » Cette vulgate est aujourd’hui diffusée dans des cercles universitaires, reprise comme s’il s’agissait d’une évidence indiscutable. Lisons ainsi cet avertissement de Karen Barad (New Materialism : Interviews and Cartographiesn 2012) : « La critique est depuis longtemps un outil de prédilection, et nos étudiants sont eux-mêmes si bien entraînés à la pensée critique qu’ils sont capables de la recracher en appuyant sur un bouton. » Ce texte s’inscrit dans la ligne de Chesterton à une nuance près : c’est la critique elle-même qui se trouve sur le banc des accusés. Un des agents de la «censure libérale » serait-il sa critique elle-même ? Autrement dit, dans un renversement ébouriffant, la pensée critique serait devenue la nouvelle doxa de l’époque, le discours dominant qui asservit plutôt qu’il libère. Mais alors, comment désigner la nature du discours de celui qui constate cette expansion tératologique de la critique ? Est-ce encore de la critique ? C’est justement cette dernière étape que franchit allègrement Laurent De Sutter lorsqu’il affirme que la pensée critique, cherchant à vaincre l’obscurité, « nous rend bête ». Nous devrions trouver ainsi une pensée alternative « à sa soumission à l’exigence de lucidité » et ouvrir « un régime de pensée postcritique ». Le problème, et il est de taille, c’est que cette soi-disant « pensée post-critique » se confond aussi avec l’idéologie du marché. Quelle aubaine tout de même ! Des professeurs « post-critiques » affirment, sans y être forcés, librement, en toute conscience, que la pensée peut avoir un autre horizon que celui de la lucidité, que vaincre l’obscurité nous rend bête. N’est-ce pas magnifique, n‘est-ce pas le plus grand tour de force de notre époque que de chercher à convaincre que la pensée critique est tout simplement dépassée, mieux, qu’elle est morte ?

 

  • Au risque de la bêtise, je soutiens l’inverse : il est bête de penser que vouloir vaincre l’obscurité nous rendrait bête, qu’il serait urgent de se libérer de l’exigence de lucidité. Comment en sommes-nous arrivés à une telle catastrophe ? Comment peut-on croire une seconde que nous en aurions fini avec la pensée critique sous prétexte que la critique serait partout ? Qu’il y ait en effet une démission de la critique face à l’immensité de ce qui est à critiquer ne justifie pas un tel renversement. Ne confondons pas notre tragédie intérieure avec l’ordre des choses, n’acceptons pas n’importe quoi sous prétexte que le n’importe quoi à bonne presse et qu’il se répand partout et à grande vitesse.

 

  • Si nous tenons à la démocratie, mais pas n’importe laquelle, nous tenons plus que tout à la critique qui en est l’impulsion fondamentale. C’est l’enseignement d’Adorno dans un de ses derniers textes en 1969 intitulé Kritik : « La critique est essentielle à toute démocratie. Ce n’est pas seulement que la démocratie exige la liberté de critiquer, qu’elle a besoin d’impulsions critiques : elle se définit purement et simplement par la critique. » Et il ajoute : « La société accède à la critique en accédant à la majorité, qui est la condition de toute démocratie. Être majeur, c’est parler pour soi-même, parce qu’on a d’abord pensé pour soi-même et qu’on ne se contente pas de répéter ce qu’on a entendu. » Nous retrouvons la première exigence de Kant dans La critique de la faculté de juger, celle « d’une raison qui n’est jamais passive ». Par quel miracle une époque qui promeut la passivité d’une culture consommée, d’une révolte en kit, pourrait avoir répandue la critique à tous les hommes qui la souffrent ? Nous aurons à refaire par conséquent le parcours de la critique pour comprendre ce qu’il y a d’irréductible dans ce geste qui est aussi un ethos, une façon de faire.

 

  • Si les philosophes ont fait vivre ce geste critique, ils ont pu aussi se sentir menacés par lui, quitte à le combattre quand celui-ci était trop chaotique. Quelle dose de critique sommes-nous capables de supporter ? Nouveau critère des valeurs, entre l’hôpital et le jardin d’enfants, nouvelle poussée de liberté dans ce ronronnant malaise de la civilisation. Au fond, et c’est aussi pour cela que je tenais à commencer avec Kant, il faut rester Aufklärer. Il est nécessaire de croire à la puissance de l’esprit critique, à cette volonté farouche de faire de la lucidité l’horizon de sa pensée et de son action. Cornélius Castoriadis écrit dans Ce qui fait la GrèceLa pensée politique, à propos du politique et plus largement de la démocratie : « le politique est l’institution lucide de la société par elle-même ». Il n’y a pas d’au-delà de la lucidité dans un régime authentiquement démocratique, il n’y a pas de post-critique dans une République qui n’est pas seulement un type d’institution mais, ce que Kant savait, une certaine manière dont la chose publique est pensée par ses membres.

 

  • Pour autant, nous ne pouvons plus être Aufklärer comme avant. Ceux qui se réclament aujourd’hui des Lumières, qui en font la promotion dans des meetings politiques, sont aussi les premiers à vouloir la passivité des peuples. Des Lumières venues d’en haut qui sacrifient la responsabilité au profit d’une soumission technocratique terrifiante. Être encore Aufklärer aujourd’hui c’est tenir compte de cette trahison historique des partisans de l’Aufklärung. Il est possible, nous devrons trancher ce point, que cette trahison n’ait rien de contingente. Elle était peut être sise dans le projet des Lumières. Mais la critique de ce projet ne lui sera jamais totalement étranger. Ne pas être Aufklärer comme avant suppose de comprendre que ce qui vient du monde n’est pas forcément obscur avant d’être régenté par l’esprit, que les vérités intellectuelles n’ont pas le privilège de la lucidité, que l’on peut être lucide autrement, en faisant un pas de côté qui n’est pas non plus étranger à la pensée critique.

 

  • Il existe toute une tradition satirique, pétrie d’imaginaire, qu’un parcours de la critique ne peut plus ignorer. L’arrogance idéaliste de la pensée, mélangée à un pragmatisme bas quand il s’agit de vivre, a trop souvent exclu des formes critiques qui ne plaisaient pas à la sûreté de son bon goût. Ainsi Michel Foucault, pourtant « critique », n’a pas de mots assez durs pour disqualifier le polemos au profit de la critique, disqualification qui n’a rien de claire dans le monde antique, qui n’a rien de claire tout court.

 

  • Si toute bonne satire combine, comme le note Matthew Hodgart dans La Satire, 1969, « l’agression avec une vision fantastique du monde », peuplant des jardins imaginaires avec des crapauds bien réels, toute bonne critique doit avant tout oublier qu’elle est bonne, ne pas chercher à rejoindre un quelconque idéal de bonté ou de vérité qui lui préexisterait. Elle n’a pas à se conformer. Elle doit avant toute chose se perdre elle-même, se risquer dans l’inconnu quitte à ramener des concepts très techniques ou des boudins volants. Il est très difficile, et peut-être impossible, de répondre à la question « qu’est-ce que la critique ? » mais cette question n’est peut-être pas si importante que cela. A quoi me servirait une essence quand c’est de liberté dont il s’agit. Ici se situe sûrement notre petite tragédie : existe-t-il plus grand risque pour l’homme que de se lasser de sa liberté, de se satisfaire ? La pensée critique est toujours portée par un mécontentement, le sentiment tenace d’être mal assis dans le monde. Telle est certainement la source de l’énergie critique, de sa puissance : un mécontentement intarissable qui peut aussi secréter des mythes, la critique pouvant à son tour devenir un mythe et une illusion parmi d’autres. Quelques noms, en philosophie, sont portés au pinacle de la critique : Kant, Rousseau, Marx, Nietzsche, Spengler, Freud, Adorno… Contrairement à ce que pensent les épuisés de l’Unterhebung, ce qui relie ces « critiques » est moins la volonté de vaincre l’obscurité que la tenace ambition de se sauver eux-mêmes, ne pas passer de mauvais pactes avec les préjugés, les vilenies et les féroces injustices de leur époque. L’élément offensif n’est pas chez eux une volonté de pouvoir qu’il faudrait dépasser dans un amour cosmopolite qui risque de se transformer en une liqueur insipide. Non, ils furent de grands vaincus car, sachons-le avant de se méprendre, la pensée critique joue perdante. Il est logique, sans entrer dans de grandes considérations généalogiques, de mesurer le déclin de la critique à la volonté affichée d’être tous des gagnants, de vouloir tous gagner quelque chose dans l’époque plutôt que d’arracher quelque chose à l’époque. N’est-ce pas le plus grand triomphe de cette « censure libérale » : nous avoir finalement convaincu, au prix de notre pire humiliation, celle de la pensée, que nous pouvions tous être en même temps les gagnants de notre époque, à condition de laisser de côté l’élément offensif de la pensée. En un mot, de choisir librement notre siège dans le sens de la marche en attendant la fin.

La post-critique : un dispositif post-lucide à dépolitiser (autour d’un livre de De Sutter)

La post-critique : un dispositif post-lucide à dépolitiser (autour d’un livre de De Sutter)

 

A Adèle Van Reeth, philosophe et animatrice chez Ruquier, fidèle lectrice.

 

« Penser, c’est juger » (Emmanuel Kant)

…..

  • Dans un ouvrage intitulé « Post-critique », Laurent de Sutter en guise d’Ouverture écrit : « 1. Nous vivons l’âge du triomphe de la critique. » J’affirme au contraire que la critique ne s’est jamais si mal portée, qu’elle est même en passe de disparaître. Non pas en tant que posture, signe de la critique, simulacre, mais comme attitude réflexive de l’esprit susceptible de discerner (krinein) publiquement des options adverses qui se prêtent à la distinction, un discernement essentiellement politique. Nous vivons le contraire du triomphe de la critique, à savoir le règne de l’indistinction, autrement nommée bouillie.

 

  • Cette confusion inaugurale posée en vient une seconde. Ce triomphe supposé, sous la forme d’une « théorie critique », « d’esprit critique » ou de « critique littéraire, cinématographique » etc, serait celui de la force, d’une pensée prédatrice qui chercherait constamment à avoir raison contre ses ennemis réels ou fantasmatiques. « Une telle inscription de la pensée, ajoute De Sutter,  dans le domaine de la force a une histoire, scandée de noms considérés comme importants : Emmanuel Kant, Karl Marx, Theodor Adorno, Michel Foucault, etc. » De Sutter ne nie pas les différences entre ces différents penseurs « critiques » mais il les relie ensemble sur un critère : la volonté de vaincre l’obscurité. Avant d’ajouter : « partout, cette pensée nous rend bête ». Ce pseudo renversement, typique des arabesques post-modernes, nous laisse accroire qu’il existe une bêtise au second degré, celle justement qui critique la bêtise pour vaincre l’obscurité. Mais cette pseudo-victoire pour la post-critique est à la fois une illusion et une bêtise. Une illusion car les instruments de la critique sont eux-mêmes viciés (la raison serait aussi déraison, la justice injustice et la beauté laideur) ; une bêtise car elle nous placerait dans un horizon agonistique indépassable, une conflictualité stérile, un consensus d’exclusion où seul le vainqueur aurait droit de cité. Par conséquent, il serait temps de nous libérer de la critique, de cette « soumission à l’exigence de lucidité ».  Avènement de la post-critique.

 

  • Nous pourrions évidemment nous arrêter là et rejeter avec mépris cette attitude anti-critique qui se prend pour un dépassement – tout comme l’anti-philosophie d’Onfray est une régression infra-philosophique plutôt qu’une opposition, à quoi d’ailleurs. Pour paraphraser Karl Kraus, le bon sens paysan vaut mieux ici que les vaines ratiocinations  du journalisme lettré. Un programme qui m’enjoint de dépasser la critique, car l’exigence de lucidité me rendrait bête, devrait être aussitôt renvoyé à cette indépassable obscurité, à cette nuit de l’esprit dans laquelle toutes les vaches de la postmodernité sont noires, y compris les post-vaches qui sont aussi des chèvres. Mais il est certainement plus fécond de comprendre à quoi sert ce discours post-critique, comment il fonctionne dans l’espace public, quels sont ses relais et en fin de compte pourquoi il s’agit certainement d’une des idéologies les plus pernicieuses de notre temps. Une idéologie d’autant plus perverse et sourde qu’elle touche de fins esprits, post-lucides dirions-nous, des éducateurs, des formateurs, des professeurs à l’université. Bref, toute une post-Aufklärung que nous observons.

  • Le dernier livre de Laurent De Sutter, Indignation totale, Ce que notre addiction au scandale dit de nous, est exemplaire de cette démobilisation de la critique au profit d’une interprétation qui cherche à éviter toute évaluation valorielle. Non plus quelle est la valeur d’une critique, est-elle fondée en raison mais que nous révèle-t-elle de celui qui la porte ? La double ambition, généalogique et objectiviste, est sensée substituer aux jugements de valeur (trop coûteux) une analyse fonctionnelle : quelle est la fonction des jugements de valeur ? Qu’un journaliste publie une caricature religieuse ou qu’une femme témoigne de la violence d’un harcèlement subi, à partir du moment où ils viennent gonfler le scandale, ils nous en diraient plus sur eux-mêmes que sur la vérité qu’ils cherchent à faire valoir. Quelle vérité ? Quelle valeur ? Quelle justice ? Le dernier chapitre du livre de De Sutter est explicite sur ce point : la philosophie qui a longtemps pris en charge ces questions épineuses a pour objets la « régence du réel » (p. 134). « La raison et son cahier des charges théorique constituent l’instrument le plus efficace de la philosophie. » Autrement dit, la théorie du scandale sert à faire basculer l’analyse du plan de la normativité (qu’est-ce qui est juste ? qu’est-ce qui le l’est pas ?) sur un plan psycho-affectif, voire clinique : « l’indignation est le sursaut vital du dépressif dont les médicaments ont arasé toutes les autres émotions. » Ce déplacement justifierait à lui seul l’usage du préfixe post-.

 

  • Nous ne sommes pas pourtant en face d’un dépassement mais d’un recul. Incapable d’imaginer une rationalité digne, De Sutter annonce une « rationalité indigne » : « une rationalité qui ne tenterait pas en permanence de se draper dans la noblesse qu’elle aimerait se voir reconnue, mais errerait plus ou moins dépenaillée dans les ruines du monde. » Penser dans les ruines, habiter les ruines, tout cela est le signe d’une pensée épuisée et pour tout dire en ruine. Une ruine de pensée. Pourquoi devrions-nous renoncer à habiter autre chose que des ruines ? Quelle est la généalogie de ce renoncement, de cette capitulation en rase campagne d’incertitude ? En outre, il est absurde de dire que l’errance n’est pas aussi la vertu d’une rationalité digne. Socrate qui n’aurait jamais fait la promotion d’un logos indigne ne cesse d’errer. Diderot lui-même achève sa magnifique Lettre sur les aveugles (1749) par une apologie de l’errance.

 

  • Non, la raison profonde de cet abandon de la critique doit être cherchée ailleurs, dans une pensée de l’adaptation et de la faiblesse, une pseudo post-lucidité qui n’est le dépassement de rien mais l’acceptation de tout.  Est-ce le scandale le problème ou l’objet du scandale ? Qu’il y ait une exploitation du buzz est une chose, superficielle en l’état. Que le scandale soit un prurit psychologique pour créature exténuée en est une autre ? Nous sommes plutôt en face d’une prise de distance bon ton avec les bruits du monde. De Sutter, comme une majorité de représentants d’une génération biberonnée au relativisme mou, la mienne, celle qui accouche de l’extrême centre, ne veut surtout pas être dérangé par des problèmes normatifs et des questions de jugements de valeur trop tranchants. Commerçons plutôt en paix, vendons de la soupe, quitte à tordre le coup à une raison, justement « critique », qui aimerait trop le scandale pour être tout à fait honnête. Ainsi, on apprend, au détour de quelques considérations sur l’essence du scandale, que Charlie Hebdo, en publiant les caricatures en 2006, n’avait fait que « jeter de l’huile sur le feu », que cette affaire était une violence faite aux musulmans (lesquels d’ailleurs ?), tout cela pour faire scandale. Trump, Charlie Hebdo même logique.

 

  • Le texte, toujours : « Les caricatures qui causaient tant de houle furent donc publiées à leur tour, jetant, comme il fallait s’y attendre, encore davantage d’huile sur le feu – ce qui n’était pas étonnant au vu du pedigree de certains médias impliqués, lesquels, comme Charlie Hebdo, n’avaient pas toujours été heureux dans leur relation au monde musulman. » Que signifie « être heureux avec le monde musulman » (lequel ?) pour un journal satirique qui sodomise des papes ? De quelle exception sommes-nous en train de parler ? La publication d’une caricature est-elle forcément guidée par la recherche du scandale ? La post-critique ne pose pas de telles questions, trop normatives. Elle constate des faits : cette publication a augmenté les troubles. Les petits faitalistes de la post-critique, conformes avec l’esprit du temps (« ne jugez point, louvoyez »), ne s’embarrassent pas de jugements de valeur explicites. Ils préfèrent de loin le démontage des intentions scandaleuses sur fond de bouillie psychologique. On comprend mieux dans ces conditions pour quelle raison la philosophie, quand elle sort de l’animation mondaine, n’est pas leur tasse de thé. Trop dirigiste pour ces âmes sensibles qui préfèrent tenir des caricaturistes coresponsables de leur fatwa, eux qui ne cesseraient de jeter de « l’huile sur le feu ».

  • Ce qui est visé est moins le scandale que la prétention de juger, comme si nous pouvions en finir avec le jugement. Derrière la « logique du scandale », c’est le procès de la critique qui est instruit : trier, discerner (krinein), trancher. Qu’il y ait de vrais scandales et des buzz cyniques, voilà qui demande un effort de discernement pour les distinguer. Cet effort est exigeant alors que faire des gros paquets (« l’indignation est le sursaut vital du dépressif ») l’est beaucoup moins. Il est surtout politique et la génération du relativisme mou post-rien-du-tout préfère de loin la petite morale qui ne dérange pas la paix des commerces, si possible mâtinée de psy (« Ce que notre addiction au scandale dit de nous »). Ce qui lui permet, chère Adèle Van Reeth, de grenouiller sans trop faire de bruit.

 

Les Grenelle de la com et les parasites de la République

Les Grenelle de la com et les parasites de la République

  • Le soi-disant grenelle des violences conjugales est exemplaire d’une nouvelle façon de faire de la politique ou plutôt de ne pas en faire. Il existe, en France, des lois, une police, des services juridiques inscrits dans un cadre républicain dont le fonctionnement est lié à un usage raisonné de l’argent public. Soudain, avec l’urgence des causes qui en servent de moins avouables, tout cela semble ne pas exister. Une « disruption » s’impose, un « changement de cap », une « prise de conscience collective ». La question des moyens, autrement dit la réalité des choix budgétaires relatifs à une politique, est aussitôt recouverte par l’indignation absolue.

 

  • Une dénommée Schiappa, un bourrin ultime de la communication, démultiplie les sorties médiatiques. Elle utilisa cette même stratégie au Mans pour faire gonfler sa médiocrité et attirer l’attention des huiles locales. Une stratégie payante. L’idée consiste, pour ces bourrins du nouveau monde, à expliquer à grands coups de formules publicitaires qu’il faut changer et agir. Peu importe les corps intermédiaires, les difficultés réelles de l’administration, le manque de moyens, le volontarisme des rhinocéros du vide doit tout balayer. C’est le sens premier de la « Révolution Macron » : un volontarisme sans objet qui s’écrase devant le réel une fois la campagne promotionnelle passée. Schiappa ne changera rien, tout comme Macron le petit finira par s’aplatir devant Trump ou Bolsonaro une fois le lustrage national médiatique accompli.

 

  • La logique est celle de la campagne publicitaire. Le grenelle des violences conjugales est un produit dont la cible client est la mauvaise conscience collective. Que puis-je faire dans mon coin contre les violences conjugales ? Une question judiciaire complexe devient une question morale urgente, une séance de culpabilisation collective et d’exorcisme national. Les services de police connaissent la complexité de cette question, les tribunaux engorgés ne peuvent pas régler à la minute tous les faits de violence, les situations familiales peuvent être inextricables et les centres d’accueil en sous effectifs ou inexistants faute de moyens. Peu importe, les bourrins de la com n’ont que faire du réel. La souffrance des femmes battues est un trop beau produit pour être laissé dans l’ombre de la promotion politique et les nouveaux bourrins ramassent tout, quitte à instrumentaliser la mort. Ces charognes sont prêtent à taper sur l’administration (que font la police, les tribunaux, les services sociaux ?) à condition que leur volontarisme soit partout salué. Au fond, il s’agit de jouer la rupture, le choc, le avant-après au mépris des travailleurs de l’ombre qui n’attendaient rien moins qu’un grenelle des violences conjugales pour réaliser à quel point leur travail était insuffisant.

 

  • Toutes sortes de clichés sur la police, la justice, les centres d’accueil viennent nourrir la machine à buzz. Une fois encore, le monde du travail est méprisé par des bourrins improductifs, des professionnels de l’animation médiatique, des nullards. La logique, invariable, consiste à frapper moralement d’indignité le monde du travail afin d’augmenter les tâches tout en réduisant les coups de fonctionnement. Ces attaques répétées sont systématiquement orientées contre les fonctionnaires, la vaseline morale servant à lustrer le piston à pressuriser des agents de la fonction publique. Une fois la vague de com passée, le chèque symbolique signé avec de l’argent toujours public devant des médias neuneus, tout retombe mais le mal est fait. Le même phénomène se retrouve à l’école, à l’hôpital, un mélange d’urgence et de culpabilisation sur fond de restriction budgétaire.

 

  • Pour cette raison, les mouvements sociaux auxquels nous assistons, masqués par le bruit de bottes des bourrins de la com, sont un juste retour du monde du travail, et par conséquent du politique, ce monde depuis trop longtemps frappé d’indignité, insulté par des professionnels de l’agitation médiatique, improductifs, donneurs de leçons. Au fond, tout peut faire Grenelle de la com et des causes, autrement plus minoritaires que les violences conjugales, s’imposer du jour au lendemain dans le barnum médiatique puis retomber comme un soufflet. Les personnels en ressortent tout aussi impuissants mais toujours plus culpabilisés. Cette nouvelle façon de faire de la politique s’inscrit dans les logiques de dépolitisation que nous connaissons parfaitement désormais. Tout cela correspond à un déni de réalité que les bourrins de la com s’étonnent de voir ressurgir dans la rue avec des gilets jaunes et autres réjouissances pour faire causer les éditorialistes gras. Difficile de ne pas ressentir du dégoût pour ces fossoyeurs, en particulier quand ils accusent ceux qui se défendent contre leurs malversations de desservir les intérêts de la République. Difficile de ne pas se demander comment éliminer politiquement ces parasites.

 

Le franc-parler et le eyeball test : des valeurs républicaines

Le franc-parler et le eyeball test : des valeurs républicaines

 

 

  • Nul ne devrait craindre, dans une République authentique, de s’adresser franchement à ses concitoyens. Nous retrouvons ici une valeur fondamentale de la démocratie grecque, la parrhêsia, la possibilité de tout dire politiquement. Ce droit de franchise est la condition fondamentale de la vie démocratique. Les régimes monarchiques ne se trompent pas, eux qui le refusent explicitement aux citoyens. Il est certain que la vérité des plus faibles peut être désagréable aux oreilles des puissants, surtout quand elle ne joue pas le jeu des formes et des usages qui ménagent hypocritement les sensibilités de la cour. Mais sans elle, le pouvoir se fait hégémonique. Il devient une domination aveugle et brutale, une force qui échappe à toute relation dialectique. A terme, il se condamne. Il est certes désagréable, pour des ministres d’État, de s’entendre dire que l’école de la confiance risque d’aggraver la défiance des professeurs, que l’usage disproportionné de la force brise le pacte républicain ou que l’on ne peut pas à la fois soutenir la suppression de l’ISF et se vautrer dans le luxe comme de gros cochons.

 

  • Être privé de cette liberté de parole, c’est être privé de toute liberté, Démosthène l’affirmait déjà. Avoir peur de perdre son emploi pour avoir formulé une critique qui a d’autres ambitions, pour la cité, que l’accumulation d’épices, ne constitue en rien un progrès. Bien au contraire, la flatterie conforme à l’ambition des petits chefs est incompatible avec la vie politique. Mais Platon lui-même se méfiait de la parrhêsia, il n’utilise pas le mot dans l’Apologie de Socrate, ce procès du philosophe et de la philosophie. Il lui préfère l’ironie car il sait que le franc-parler peut être aussi un droit de licence, une parole dégénérée qui perd de vue le bien commun. La nuance est subtile car il n’existe pas de norme juridique entre l’agon fécond qui met en mouvement l’esprit et le polemos qui peut dégénérer en corruption stérile des idées et des hommes. Nous n’avons pas ici à trancher. Les citoyens doivent être suffisamment éclairés pour reconnaître les vertus d’une parole qui ne joue pas le jeu pour vouloir le vrai, les méfaits d’une parole qui, sous couvert de franchise, nous interdit son accès. Seule l’éducation peut cela, une éducation au politique qui ne se contente pas de saupoudrer des savoirs experts et des apprentissages mécaniques. Ce saupoudrage ressemble déjà à notre école. C’est aussi pour cette raison que l’intrusion systématique du marché dans la formation des esprits augmente la servilité tout en affaiblissant nos libertés. Nous la combattons.

 

  • Dans une République authentique, les hommes et les femmes peuvent se regarder dans les yeux. Pas simplement à hauteur mais aussi du bas vers le haut, sans avoir peur pour leur vie. Sans la confiance que l’on place dans la loi qui garantit la liberté de parole, la parole ne peut plus échapper aux forces qui l’empêchent et les libertés publiques reculent inexorablement. Ce qui vaut pour la caricature, vaut pour la critique. Le test du regard (eyeball test) consiste à pouvoir se regarder dans les yeux, s’exprimer librement quand la parole est une provocation à agir pour la correction des injustices. Que les lobbies expriment leurs intentions au grand jour, droit dans les yeux, que les citoyens puissent juger en conscience ce qu’ils estiment être juste. Que les médias prouvent (ce que certains font) les ressorts de leur probité dans le traitement de l’information en regardant les citoyens en face. Que les hommes politiques affrontent réellement les objections qui viennent du peuple au lieu de se cacher derrière des formules aussi creuses que méprisantes pour l’intelligence collective qu’ils ont pourtant la prétention d’orienter. Au jeu du eyeball test, notre démocratie recule.

 

  • Les historiens de la Grèce antique ont constaté que le déclin de la politique dans la cité s’accompagnait d’une modification du sens donné au mot parrhêsia. Ce dernier désignait moins le droit de s’exprimer librement dans la cité et aux yeux de tous qu’un usage privé de la critique réservé aux petits cercles d’amis. Ce glissement sémantique, ce passage de l’usage public de la parole à son usage privé, ne peut qu’affaiblir la République. Nous le constatons aujourd’hui Combien d’hommes et de femmes distinguent nettement usage public et usage privé de la parole, combien tiennent des jugements en privé qu’ils se gardent bien d’exprimer publiquement ? Derrière cette duplicité, l’intérêt privé, toujours. Qui a intérêt à critiquer publiquement les discours d’hommes et de femmes qui pourraient le servir le jour venu, dont il peut attendre une aide bénéfique pour ses actions futures ? Quand tous les citoyens seront devenus des marchands, quand ils auront tous intérêt à se ménager les uns les autres, la République ne sera plus et ils ne seront plus citoyens. Ne restera qu’une administration des biens et des services, privative pour tous. C’est ce modèle de régime dépolitisé qui est train de se mettre en place en France, c’est contre lui que des citoyens sont en train de reprendre la parole et des couleurs. Le jaune fut, à ce propos, la couleur de l’année. Les réactions épidermiques du gouvernement, la volonté de museler la parole des fonctionnaires, les tentatives à peine voilées d’intimidation ne sont que des étapes vers cette sortie du politique. Demain, pourrons-nous nous regarder encore, avec franchise, droit dans les yeux, pourrons-nous soutenir le eyeball test ?
  • Au fond, que craignons-nous le plus ? Les excès d’une parole libre, critique, radicale, ou le sirop hypocrite des marchands pour qui les valeurs de la République sont bonnes dans la mesure où elles ne limitent pas leurs bénéfices ? En toute logique, ceux qui choisissent la parole libre sont aussi ceux qui ont le moins à perdre. Ce sont pourtant eux qui passent pour anti-républicains aux yeux de ceux qui en méprisent les valeurs les plus essentielles. Ce mépris prend la forme d’un respect de la paix civile qu’ils confondent avec la paix de leur commerce. Contre eux, nous devons réintroduire une conflictualité réelle. Soit les gouvernements l’acceptent et modifient leur façon de gouverner, retrouvant ainsi une logique dialectique entre le faible et le fort ; soit ils assument ouvertement une forme de violence physique et symbolique, révélant, aux yeux de tous, la corruption dont ils sont les agents. Dans les deux cas, la République ne peut qu’y gagner.