Le retour des saintes reliques

Le retour des saintes reliques

« La France n’en finit pas de faire surgir le vocabulaire philosophique qui nourrit ses académies non pas ex nihilo mais ex Cartesio. Et c’est lui faire une grave offense de lui rappeler que Descartes n’ignorait rien de la scolastique ni de son mode d’emploi. « 

Louis-Sala Molins, La loi, de quel droit ?, 1977

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  • La dernière mouture du programme de philosophie, quarante-deux ans plus loin, en est encore la preuve : l’enseignement de la philosophie en France ne s’est toujours pas défait de ce fonds de culture théologique qu’il relustre régulièrement. Non pas pour le repenser comme un défi à l’ordre du diabolos, ce qui règne sur le monde divisé (diabolein) mais pour se relégitimer face aux briseurs d’idoles, aux mécréants. Métaphysique, idée de Dieu, nous voilà repartis pour un tour. Ajoutez à cela l’effacement du sujet, de sa conscience et vous remontez les siècles par-dessus Freud, Marx et Nietzsche, ces méchants hérétiques.

 

  • Derrière les armatures conceptuelles, c’est une position défensive qui est réaffirmée. La dimension critique et anarchisante de l’esprit a toujours été l’ennemi des clergés, sous le glaive ou sous la mitre. Quelles que soient les époques, la fonction du clergé marque son attachement viscéral à la loi du garrot qu’il sert autour du coup des esprits libres. Un clergé « progressiste » peut soutenir la scolastique à partir du moment où son ambition est de corriger durement les mauvais marcheurs. Il n’est pas surprenant de voir aujourd’hui les apologues du progressisme sans tête s’allier objectivement à des têtes cimentées dans un état de la pensée régressif.

 

  • Entendons-nous. Je ne parle pas ici d’absence de foi ou d’incroyance. A travers les siècles, les exemples fourmillent d’individus qui cultivèrent en eux-mêmes un tropisme de l’absolu. La foi du charbonnier est autrement moins nocive à l’homme du commun que la scolastique d’un clergé qui dicte les canons de la vraie foi pour légitimer les institutions qui le servent et faire taire les consciences qui le contestent. Sous prétexte que la dictée d’en-haut aurait perdu de sa force dans la bouillie postmoderne, au lieu de renforcer l’esprit critique, le clergé sans idées mais bien en place réactive les vieilles marottes de la philosophie scolastique ex Cartesio.

 

  • Si l’on ajoute à cela l’exploitation ad nauseam de l’incendie de Notre-Dame, les divagations devant le parvis de la fille du chocolatier qui entend les voix de la pierre, la communion de la maire de Paris, grande éclaireuse de Tour Eiffel, devant les saintes reliques, tous à genoux. Et en point d’orgue, le terrorisme mondialisé le jour de Pâques pour rappeler aux aveugles à quel point nous avons besoin d’une grande communion nationale, des poutres calcinées au nouveau programme de philosophie des classes terminales en passant par la liturgie du télé-évangéliste de pacotille.

 

  • La France est conviée à redécouvrir les vertus de la messe. Sans le latin, aujourd’hui en option. Une redécouverte qui accueillera tous les offices, musulmans, juifs, chrétiens, à condition que cela ne contrarie pas trop la loi du divin marché. Les exigences de l’esprit qui cogite, dans un tel vacarme, seront de peu de foi. Inaudibles. Si elles ont, en outre, le malheur de ne pas s’exprimer dans le style de la cour, elles recevront les pires anathèmes. Combien de députés, de causeurs, de faiseurs de mots, pour exprimer leur courroux face à un mouvement social qui rechigne à baisser la tête devant ce divin fond de sauce ? Un mouvement réellement populaire, rappelle un des chanoines, aurait respecté une trêve après le grand incendie.

La trêve des confesseurs ne reçoit pas un plus grand succès que celle des confiseurs.

 

  • Ce climat n’a pourtant rien de mystique, aucune volonté spirituelle de défier l’existant n’est en vue. Rien qui ne soit en mesure de contrarier sérieusement les différents registres de la soumission. Nous sommes dans l’ordre bien connu de l’intimidation adossée à la loi et à l’admonestation. Les moins impressionnables, ceux qui préfèrent juger qu’ânonner, ni évêques ni commissaires, sont déjà des traitres à la nation, des suppôts du diable, une sorte de vermine qui grouille en meutes sous le beau parquet de la République en marche. Comment osez-vous encore critiquer l’introduction de la métaphysique, de l’idée de Dieu dans un tel contexte ? L’Europe doit se défendre contre ces hordes barbares. Rien de tel pour cela que de lire dans les signes cachés et compter les grenouilles qui tombent du  ciel.

 

  • Les temps, vous l’avez compris, sont peu propices à la critique. L’ont-ils déjà été ? Rien d’évident. L’eau bénite, les viandes sacrées et les calottes protectrices n’ont jamais rendu un homme plus fin qu’il ne l’était. Le contraire s’est déjà vu. Après tout, que chacun bricole son espoir de salut. Ce qui est par contre beaucoup plus inquiétant, c’est de voir ces bricolages s’imposer aux domaines de l’homme comme de nouvelles évidences. De constater le recul inquiétant de l’esprit de satire, de l’irrévérence qui libère et de la critique qui n’entend pas jouer le jeu de ces nouvelles liturgies. Quel rapport entre un mouvement social et politique et l’incendie d’une charpente en bois ? Aucun. La femme d’un président de la République délire face caméra sur les voix d’une cathédrale devant de jeunes communiants journalistes aussi sérieux que des cierges de Pâques et nous devrions faire silence pour restaurer l’unité nationale ?

 

  • Nous vivons une phase de régression politique portée par un vaste mouvement historique de recul de l’intelligence collective. Ce mouvement a des causes profondes et multiples, le renoncement au libre exercice du jugement me paraît être l’une d’entre elles. Le nouveau clergé part du principe que l’intelligence collective n’est pas une condition nécessaire de la vie politique, qu’il suffit de dire démocratie et République à la télévision pour réaliser les conditions d’un ordre juste, l’idée de Dieu (peu importe lequel d’ailleurs) parachevant l’édifice acritique. Tout comme il n’y a pas de divin sans la foi vivante des hommes, il n’y a pas non plus de République sans la formation d’un jugement politique. La réalité de ce jugement a des conditions historiques d’apparition. Ces conditions sont en train d’être modifiées durablement sous la pression d’un libre-marché qui s’accommode mieux du marchandage des saintes reliques que de la liberté humaine.

Note additive au maître causeur

Note additive au maître causeur

A mon ami @Mitchum que l’on prend pour un autre,

  • Le ressentiment de voir sa vie s’écouler loin des projecteurs reste un mobile d’action chez ceux qui, de longue date, ont renoncé à la vie. Fantômes en face de ces morts qui nous prennent pour l’un d’eux, nous hantons les chapiteaux de la vanité mondaine (j’entends par « mondain » le petit monde qui « compte », à tous les sens du terme). Dans ces Commentaires sur la société du spectacle, en bout de course, Guy Debord fit savoir que le temps n’était plus à vouloir améliorer « le souhaitable ou simplement le préférable ». L’ambition était désormais autrement plus modeste : « révéler ce qui existe ». J’ajoute : ce qui nous arrive. 

 

  • Des pans entiers de l’existant, certes moins visibles que les colonnes de soutènement de Notre-Dame, échappent à ce relevé pour échapper à la production ininterrompue de simulacres. Celui qui décide tout de même de braquer son œil sur cette zone de l’être que l’on avait coutume d’appeler réalité aura l’étrange impression de parcourir un pays inconnu. Jadis encore, il y a peu, des dessinateurs, des satiristes, des hommes de croquis, de méchants pamphlétaires auraient trouvé, dans ces salons feutrés de la culture qui se pâme et qui glousse, les motifs d’une saine création. Quel Daumier, quel Labiche, pour révéler ce que nous vivons exactement, pour être les témoins de la farce ? Il n’est pas donné à tous de se nourrir de simulacres. Il est en effet des hommes et des femmes de plus grand appétit. Avec d’autres, je suis toujours à table.

 

  • Que signifie exactement faire échec au système en pleine lumière ? Ne voyez pas dans ce programme un vaste projet politique de refondation. Chacun doit pouvoir trouver sa place. Il y a des hommes d’action, des femmes d’entreprise, des esprits agiles pour mettre en branle le monde dans une direction qu’ils estiment meilleure que la précédente. Alors précisons, dans ce tumulte, une fois encore la démarche. La critique est avant tout discernement, capacité de voir et de faire voir. Mais faire voir quoi ?  Ce que les femmes d’action, les hommes d’entreprise et les esprits agiles ne voient pas toujours, ce qu’ils voient de moins en moins quand tout est entrepris pour substituer à la réalité, dans une accélération constante, un système de signes qui la recouvre.

 

  • Faire échec au système, c’est donc faire échec aux logiques qui voudraient nous empêcher de voir ce que nous voyons tout en nous privant des moyens de le signifier. Nous devrions tous gober les faux signes qui prétendent avoir enterrés le vieux monde, trop réel celui-là. Quand je vois, par exemple, une rombière alanguie qui glougloute dans un salon feutré devant un philosophe sans pensée, je veux dire un homme pour qui la pensée est un louvoiement sans nécessité interne dans les manies du temps tout en flattant ceux qui le confortent, l’envie me prend de décrire la scène, de faire connaître à d’autres cette réalité, de la donner à voir à l’œil de mon prochain. Je n’ai pas le crayon, la voie royale ; il me reste le clavier. Peut-être pourrons-nous tirer ensemble de cet effort d’écriture quelques enseignements intéressants sur la place de la pensée dans le marché des friandises ou le désir de culture des dames qui se piquent. Je fais là l’hypothèse d’un travail qui pourrait servir à d’autres.

 

  • Evidemment, le trait est parfois cruel. En suis-je pourtant l’unique responsable ? Faut-il mettre cette cruauté sur la note salée du ressentiment, rebaptisé jalousie pour les profanes, appeler à la rescousse le Nietzsche de la première dissertation de La généalogie de la morale ? Faire dans la psychologie pour s’éviter de regarder la laideur du tableau ? Pour se sauver de quoi d’ailleurs ? Des gloussements de la rombière qui se pâme ? De ce que devient la pensée dans ces succursales du commerce de livres ? De la stérilité d’un temps qui nous contraint à souffrir quotidiennement son étroitesse de vue ? De cette mauvaise séduction avec pour seul horizon la thune, le fric, l’oseille ? Croyez-moi, nous aurions préféré, en nombre, ne pas être contemporains de cette époque, ne pas avoir à batailler durement pour exprimer ce qui nous arrive, forcés de gober des dauberies présentées sous des sourires figés. Nous y sommes et nous faisons avec.

 

  • Mais nous faisons aussi contre. Car non contents de saturer les étals d’une insignifiance normative, les maîtres causeurs, comme les maîtres penseurs d’hier, dans un autre registre, tiennent aujourd’hui la place. Ce sont eux qui donnent le ton, ce sont eux qui font les « philosophes en politique« , ce sont eux qui censurent, par la voie du marché, ce qui résiste à la grande pâmoison. Un grand oral viendra ainsi couronner demain le baccalauréat national, un tout dernier baratin sur le modèle roué des maîtres causeurs visibles partout et à toute heure. N’attendez pas d’eux qu’ils dénoncent la forfaiture, ils en sont les maîtres d’oeuvre. L’art oratoire ou comment tirer de bons subsides en barbotant sans trop d’exigences dans les signes de la réalité une fois celle-ci évanouie. Tout un dressage à la séduction du verbe une fois délivré des efforts de l’écriture, de la besogne qui consiste à donner à une pensée une substance, un contenu, autant dire une réalité. Double, triple profit, de la chroniquette radio, au livre, du livre au coffret cadeau. Tout fait ventre depuis la grande bouche.

 

  • Nous pouvons, il existe d’ailleurs de gros volumes à ce sujet, produire de savantes analyses de ce marché, dépeindre autrement, avec une précieuse distance académique, ce désastre qui couronne des cuistres. J’ai fait un autre choix, plus direct, je dois dire plus frontal. Plus grec en somme. Les cultivés connaissent les harangues dans les livres jaunes, les Budé, avec le grec à droite. Ils inscrivent Démosthène au programme, dans les livres d’école. Humanité, littérature, philosophie, la dernière breloque réformiste. Un clin d’œil, rassurez-vous. L’art oratoire au XXIe siècle ne s’appesantit jamais. Ces communicants de rien se croient les héritiers d’une glorieuse tradition qu’ils ne font que singer. Derrière Les Philippiques, il y a l’exhortation d’un sentiment politique puissant, patriotique, une qualité morale qui va chercher les hommes là où ils sont, qui regarde en face la rombière alanguie et le poulebot en marche avant de leur taper dans le bide avec le verbe. On ne lustre pas, on frappe. Nous sommes dans l’ordre de la valeur les amis, de la probité, pas au pays des faux et des maîtres causeurs.

Raphael Enthoven, le maître causeur

Raphael Enthoven, Le maître causeur

(ou l’œuf mi Mollat)

« Mais il est toujours amusant à Paris, de voir naître un nouveau snobisme »

François Nourissier, « Les philosophes à Rolland-Garros », 5 juin 1977.

 

  • 18 heures, hier soir, chez le marchand de livres Denis Mollat qui viendra en personne recevoir le causeur avant la causerie. Une majorité de femmes dans ce parterre poivre et sel. Un rang derrière : « le voilà, en plus il est beau, il a tout pour lui. » Les dames se pâment, elles glougloutent, c’est qu’elles sont venues voir le médiatique. Celle qui lui tend le micro sur l’estrade commence par rappeler que le livre (lequel ? aucune importance, mon ami, profite d’abord du spectacle le reste va venir) est étonnement drôle. Le causeur tout sourire : « je ne pensais pas que mon livre puisse être drôle ». La salle glousse, l’ambiance est bonne, offerte à la pénétration du verbe. Oignons donc ensemble ces toutes dernières « morales provisoires ». 

 

  • La speakerine, mal formée comme elles le sont toutes, condition du métier, surabonde en obséquiosités ; ça dégouline un peu au-delà de l’estrade. Épongez mesdames, on patauge. La mauvaise messe commence comme la venue de l’ange, tombé du ciel. Pourquoi, justement aujourd’hui, écrire des « morales provisoires » ? Faire référence à cette formule qui était aussi celle, en 1977, d’un dénommé Bernard-Henri ? Que vaut un livre qui n’est autre que le compactage de chroniques radiophoniques ? Quel est le statut de ce discours, supposé philosophique, qui active plus les glandes que la jugeote ? Y a-t-il un problème d’ensemble ? Un système de pensée ? Des objets réels soumis aux jugements sur lesquels nous pourrions confronter nos évaluations ? Ces bonnes questions ne font pas sens dans un tel contexte promotionnel. Elles introduiraient de fait un décentrement vis-à-vis du causeur, une relativisation de l’immaculée conceptualisation, un effort de pensée peu propice au commerce de l’ange un peu passé, la seule finalité de ce dispositif en carton pâte.

 

  • Pour un esprit formé et au travail, écouter le maître causeur à 18h chez Mollat est une épreuve stoïcienne. Il y a une dizaine d’années, j’aurais provoqué le petit scandale, jouant dans ce théâtre des vanités le rôle du bouffon agitateur que le public aime détester. Sans lui, hélas, la soupe est forcément plus tiède. Elle le fut. Quelques minutes avant l’épreuve, j’ai pourtant feuilleté le dernier volume, celui à vingt-et-un euros aux Presses de l’observatoire, une maison d’édition machine de guerre récente qui fait dans le people. Impossible de retenir quoi que ce soit de cette succession de petits chapitres, de moignons. Le plaisir de faire des phrases l’emporte trop souvent sur l’ordre des raisons.

 

  • Au fond, peu importe l’objet, ce n’est pas à cela que sert le maître causeur. Sa réussite est de nous inviter, par une séduction assez sale pour celui qui ne perd pas de vue la logique du propos, à penser à côté. Les thèmes, des marottes médiatiques, sont l’occasion d’un discours convenu, trémolos et grands gestes, sur l’anti-racisme, le féminisme, la démocratie etc. Un propos suffisamment général pour ne pas se risquer sur l’écueil du réel. Une causerie qui raffole des pseudo-contradicteurs, des invectives confuses que le hâbleur compile pour faire valoir sur elles et à peu de frais l’ampleur de sa lucidité. On s’accorde ici ou là sur quelques évidences. La superdoxa n’est pas toujours à jeter. Elle remplit son office quand le temps manque pour en faire la genèse.

 

Le maître causeur ne pense pas des problèmes, il dit ce qu’il faut penser de ceux qui font problème.

 

  • Il se veut maître des consciences tout en se retirant le droit de prescrire aux autres les fruits mûrs de son « intranquillité ». Il est maître de sagesse, juge des bons points et des arguments vicieux. Il capitalise sur le sens commun qu’il auréole d’un supplément de culture (Proust, Céline, mais le bon) comme on dépose un coulis frais sur une génoise encore tiède. « Soral est une bête », le propos glisse comme une pelle à tarte. Qui en veut encore ? Les dames hochent la tête. L’une d’elle, émue, tient enfin son micro. « Vous êtes beau et vous avez quelque chose à dire aux femmes. Que doivent-elles faire ? » Le mondain est une éducation et un dressage, le maintien par ceux qui veulent en être de ceux qui comptent. Quand il s’associe au marché du désir et de la pseudo-transgression, il soutient le consensus économique. Prendre le micro à son tour ? Invectiver le maître causeur ? Casser l’ambiance ? C’est une option qui n’est jamais à exclure a priori, pourvu que l’action ne soit pas sans gaieté.

 

  • Pourtant, hier en fin d’après-midi, le cœur n’était pas à l’ouvrage. Nous avions (à deux le pensum est tout de même plus léger) le sentiment d’être au chevet d’un grand malade. Je ne parle pas ici du maître causeur, dont la névrose de séduction en vaut peut-être une autre, mais de l’esprit critique, exténué, dévitalisé, sans puissance. Une immense dépression de l’être au service d’un marché de pacotille, une usure terminale qu’entrevoyait déjà son père, Jean-Paul Enthoven en 1977.

 

  • Il aurait fallu rappeler (mais l’affligeant spectacle faisait à lui seule une totalité harmonieuse) ses propos pour expliquer clairement où nous en étions en 2019. Jean-Paul Enthoven fut en effet un des premiers, dans les colonnes du Nouvel Observateur, à soutenir le livre de Bernard-Henri, La barbarie à visage humain, et sa morale provisoireUn soutien qui prit la forme d’un appel à la sagesse et à la lucidité : « le plus sage est de hâter la lucidité publique et de ne plus se payer les uns les autres avec de la monnaie de singe. » La monnaie dont il est question se sont évidemment les idéologies politiques, marxistes en premier chef, mais pas seulement. « Cela passe peut-être, ajoute le père du maître causeur, « par une critique de ce socialisme porteur d’espérance et de foi, et qui, à force de se heurter à l’histoire, s’est confondu avec la somme des illusions que ce livre dénonce. » Dénoncer ne veut surtout pas dire opposer une idéologie à une autre. Le causeur médiatique, fils du père, est beaucoup trop « intranquille » pour se satisfaire d’une telle rigidité dogmatique. Ce sera donc, comme il y a quarante ans,« morales provisoires ». Reste la chute : « la critique devient un genre recommandé. Ce livre a le mérite de nous attendre là où nous risquons bien d’arriver. Essoufflés. » Quarante-deux ans après, nous ne sommes pas simplement essoufflés mais exténués.

 

  • La ligne d’arrivée déjà loin, nous nous retournons pour mesurer l’ampleur du piétinement et de la stérilité. Sous couvert de lucidité, les fils et filles de la génération du père Enthoven, revenue d’elle-même, servent depuis longtemps déjà une soupe insipide à des oreilles encirées. Quelle révolte de l’esprit peut naître d’une telle sauce ? Aucune. C’est aussi à cela que servent les maîtres causeurs : ils sont, sous couvert d’animation culturelle bon ton, les thanatopracteurs d’un ordre social qui ne saurait les desservir. Le public ébahi apprend d’ailleurs que le causeur a quitté France culture pour Europe 1 pour des raisons de pension alimentaire, « mieux payé » dit-il. Rire dans la salle, on est bien.

 

  • La seule question à poser serait celle-ci : qu’est-ce qui peut mouvoir encore le maître causeur dans ce bouillon qu’il qualifie lui-même de « démocratie fatiguée », sans réfléchir d’ailleurs sérieusement à la raison de cette supposée « fatigue ». Bernard-Henri, Jean-Paul, André avaient pour eux, à la fin des années 70, la volonté, non dénuée de visée publicitaire, de révoquer les maîtres penseurs tenus pour « les vrais fourriers de la thanatocratie ». Mais le maître causeur ? Que révoque-t-il lui qui accepte tout pour une pension, pour un dîner en ville avec Denis et une bonne place à Roland-Garros (allusion au texte drolatique de François Nourissier publié dans le Figaro-Dimanche, le 5 juin 1977, « Les philosophes à Roland-Garros »). Peut-être le sentiment d’en être, de participer aux bruits du monde tout en préservant sa belle âme des jugements vulgaires. Peut-être.

 

  • Le maître causeur confia à l’assemblée que sa réussite était toujours de serrer la main d’un adversaire après un débat cordial, de transformer l’animosité en respect mutuel : finalement, nous ne sommes pas si différents. Peut-être est-ce cela qu’il manque pour assurer à tous une place au paradis de la causerie, à cette eschatologie de la liberté « au-dessus de tout » dans les succursales feutrées et demi-molles du marché tempéré : une poignée de main collective et un clignement d’oeil. C’est peut-être pour cette raison aussi que nous nous sommes refusés le petit scandale hier soir, comme l’on se tait en face d’un malade à son chevet.

 

  • Nous voilà, mes amis, gouvernés par cette faiblesse terminale, cet épuisement qui faisait passer hier Emmanuel Macron pour un philosophe et Raphael Enthoven pour un maître à qui l’on demande la vérité de son petit monde. Nous sommes en face de spectres adulés par un public amnésique de demi-instruits et de rombières alanguies. Ce petit monde trafique le langage, glisse d’une allusion à l’autre, se paye le discours de sa confirmation. Il est pénible de devoir cartographier de telles ombres insaisissables. Ce problème est pourtant essentiel dans la cité. Réellement politique.

 

  • Parce qu’il prétend à tout et à n’importe quoi, le maître causeur prétend aussi juger en échappant aux jugements. Quel discours lui adresser encore ? Quelle forme de verticalité peut-on encore lui opposer lui qui excelle dans l’art de cirer les sols et de se fondre dans la tapisserie ? De toute évidence, les soixante-cinq « intellectuels » (il faudrait faire le tri) se sont laissés duper par un autre maître causeur il y a peu. Les maîtres causeurs, philosophes, un must en France, n’ont, en dépit de leurs faiblesses, de cette grande maladie du temps qu’ils traînent de salle en salle, aucune force en face. C’est cette puissance d’opposition à restaurer qui conditionnera en retour un sursaut politique. Ou pas.

L’incendie pascalien – Gnôthi séauton

L’incendie pascalien

Gnôthi séauton

 

 

  • « La cathédrale a été la réussite unitaire d’une société qu’il faut bien appeler primitive, enfoncée beaucoup plus loin que nous dans la misérable préhistoire de l’humanité. » Cette phrase, écrite il y a exactement soixante ans (Internationale situationniste, III, décembre 1959) a deux têtes. La première, stupidement progressiste, veut nous faire croire que nous avançons, que le regard rétrospectif sur l’histoire nous rend modernes, avant-gardistes, quelque chose de ce genre. Laissons de côté ces puérilités qui ne sont énoncées que pour satisfaire l’ego flottant. La seconde tête de la phrase est plus essentielle : « la réussite unitaire d’une société ». La construction séculaire d’une cathédrale comme Notre-Dame  de Paris n’est pas simplement « un libre exercice de formes plastiques », ce à quoi se résume bien souvent l’urbanisme aujourd’hui : une production à la va-vite de structures désocialisées à haut coefficient de rentabilité immédiate. La cathédrale, ajoute le texte, a une « réalité psycho-fonctionnelle ». Elle est, à un moment de l’histoire, l’âme d’une société toute entière, le centre de gravité, politique, économique, spirituel d’un peuple. Sans cela, est-elle autre chose qu’un parc à thème ?

 

  • En effet, à coups de milliards d’euros, de mécénat public-privé, d’appels aux dons, de décennies d’échafaudages et de kermesses médiatiques, la cathédrale Notre-Dame sera reconstruite. Mais que signifie aujourd’hui exactement ce mot, reconstruire ? De quelle réussite collective et unitaire sommes-nous encore capables ? Une speakerine parmi d’autres (il est inutile de surcharger sa mémoire d’éphémères patronymes) s’aventurait hier soir : « nous sommes des bâtisseurs de cathédrales ». De toute évidence, une flèche en cache une autre.

 

  • Un détail lui échappe, ce nous n’existe plus. Ce nous unitaire dont parlent les situationnistes, réalité psycho-sociale d’une époque, a été savamment, avec quelques profits, remplacé par un je sans dimension, un je flottant auquel il arrive, par spasme, de se ressouvenir ému de son enracinement. Hormis quelques débiles incapables de ce peu, torche-culs d’un marché sans tête, rares sont ceux hier qui ne priaient pas pour que l’ensemble de l’édifice, partiellement dévasté, résiste aux flammes. J’utilise le mot prière pour nommer le sanglot de la créature impuissante et avec plus de discernement que les zombies dépolitisés ne le font pour le mot laïcard. Prière, ne signifie pas forcément prière à Dieu mais aussi recueillement de soi à soi. C’est ici que la philosophie, celle qui échappe par chance aux magazines de la prostitution publicitaire, a quelque chose à nous dire, au-delà des mots d’ordre et des éléments de langage.

 

  • Notre époque, globalement négligente, la preuve encore hier soir, affectionne par dessus tout les étiquettes. Chacun est tenu de jouer son rôle, de répondre à la demande réelle ou fantasmatique, de coller à une image de soi. Dans cet atelier de gommettes, une question est pourtant rarement posée  : qu’est-ce qui peut encore nous arracher à nous-même, nous sortir de l’isolement et du repli ? Ludwig Feuerbach, que l’on associe souvent sommairement à la critique de l’aliénation religieuse, a ce mot essentiel dans L’essence du christianisme : « la distinction entre l’humain et le divin n’est pas autre chose que la distinction entre l’individu et l’humanité. » En ce sens, comme le rappelle justement Henri de Lubac dans Le drame de l’humanisme athée, Feuerbach repousse le titre d’athée. « Le véritable athée, écrit Feuerbach, c’est celui pour qui les attributs de la divinité, tels que l’amour, la sagesse, la justice ne sont rien. » Le véritable athée est au fond un nominaliste qui casse les outils en jouissant de sa pose dans un onanisme intellectuel à la fois stérile et vain. Un fétichiste qui se dispense de concevoir le fond en jouant sur la forme, pensant liquider l’essence en refusant l’existence. Ces nominalistes courent les rues et les boutiques du savoir. Aujourd’hui, ils seront catholiques, demain philosophes, humanistes si le mot, dans trois jours, est plus porteur. Libertaires pourquoi pas, libéraux, admettons. Ils ne défendent rien mais ils se positionnent. Les symboles sont pour eux des chaises musicales.

 

  • Faut-il abattre Dieu pour avoir foi en l’homme ? Feuerbach le pensait, il en faisait même le problème de l’homme, comme si des idéalités bouchaient le long chemin de l’émancipation. Sacrifier toute forme de transcendance pour parvenir à la conscience délivrée de l’humanité. Hier soir, c’est justement cette question que nous pouvions intimement nous poser en regardant brûler Notre-Dame, en espérant que tout ne s’effondre pas  : où en sommes-nous de ce sacrifice, où en sommes-nous de nous-mêmes, quelle « réussite unitaire » pouvons-nous encore espérer ? Les plus grands maîtres de la critique critique, Feuerbach en fait assurément partie, ne pouvaient pas se figurer que tout cela conduirait au triomphe sans partage d’un nominalisme de pacotille, à ce marché débilitant, à ce tourisme sans âme dans les restes de « l’aliénation religieuse », cette supposée « préhistoire de l’humanité ». 

 

  • En référence au gnôthi séauton, ce précepte des Pères de l’Eglise, Ludwig Feuerbach portait une exigence dans sa critique, celle d’une inscription dans le monde. Il n’était pas un idolâtre de la contemplation vide de soi, de la jouissance idiote. Il pensait puissamment et conjointement la critique radicale des illusions de l’esprit et la conservation lucide des valeurs de l’homme. C’est justement cette ligne fragile, hautement philosophique, que nous ne parvenons plus à tenir lorsque nous plaquons des idéalités sans contenus sur une matérialité de plus en plus vulgaire. Un exemple, l’idée de Dieu en supplément d’âme d’une crétinerie démagogique consommée dans l’individualisation somnambulique des parcours scolaires.

 

  • « Les attributs ont une signification propre, indépendante ; par leur valeur ils forcent l’homme à les reconnaître ; ils s’imposent à lui, ils se prouvent immédiatement à son intelligence comme vrais pour eux-mêmes. » Pascal ne dit pas autre chose que Feuerbach ici : la raison a besoin de se sentir humiliée pour ne pas divaguer. Qu’est-ce qui peut encore humilier cette raison fonctionnelle et son sentiment de toute puissance, qu’est-ce qui peut encore s’imposer à une intelligence qui fait de sa malice le tout de la vie de l’esprit ?

 

  • L’incendie de Notre-Dame ne nous rapproche pas de l’idée de Dieu mais de nous-même, de ce que nous devenons, du souci que nous portons à ce devenir. A la fin d’Anarchie et christianisme (1988), un livre puissant, Jacques Ellul laisse la parole à un prêtre, Adrien Duchosal qui se dit catholique et anarchiste : « Finalement affirmer ou nier l’existence de Dieu est sans intérêt, ce qui compte c’est le goût que donne la vie. Elles sont vaines les discussions des philosophes et des théologiens cherchant à prouver qu’ils ont raison en s’imposant comme maîtres penseurs. » Nous n’avons plus que cela pourtant, des discoureurs, des faiseurs d’arguments, des prosélytes morbides et sans joie, des sceptiques mondains, des nominalistes dans l’air du temps, des matérialistes sans matière à penser. Le grand cirque des identités en péril dresse son chapiteau pour faire de tous ces bruits un spectacle de plus. Les donateurs suivront, à grands bruits, des dizaines de millions par ici, des centaines de millions par là, de quoi redorer le blason des plus gros faiseurs de fric de l’époque.

 

  • La charpente de Notre-Dame, à jamais détruite, nous rappelle, encore fumante, qu’en dépit de tous les délires infinitistes, tout finit. Rien n’est immortel. A son terme, tout disparaît. Tout ne peut pas être simultanément. Il existe des contradictions essentielles et irréductibles. Tout ne peut pas être reconstruit, la rationalité technologique est aussi impuissante et finie que nous le sommes. C’est face à cela que nous pouvons nous situer en faisant taire par la critique sans reste le vacarme des mots creux démultipliés par les technologies de communication planétaire  : « nous sommes des bâtisseurs de cathédrales » ? Redescends sur terre, irréelle gargouille, médite sur tout ceci. Ce pari vaut bien une messe.

Tiens, j’ai 44 ans.

Jean Baudrillard, notes sur la paresse

Jean Baudrillard, notes sur la paresse

  • « Cette paresse est d’essence rurale. Elle se fonde sur un sentiment de mérite et d’équilibre « naturels ». Il ne faut jamais en faire trop. C’est un principe de discrétion et de respect pour l’équivalence du travail et de la terre : le paysan donne, mais c’est à la terre, aux dieux, de donner le reste – l’essentiel. Principe de respect pour ce qui ne vient pas du travail et n’en viendra jamais.

    Ce principe entraîne quelque inclination pour la fatalité. La paresse est une stratégie fatale, et la fatalité est une stratégie de la paresse. C’est d’elle que je tire une vision à la fois extrémiste et paresseuse du monde. Je ne vais pas en changer, quel que soit le cours des choses. Je déteste l’activité frémissante de mes concitoyens, l’initiative, la responsabilité sociale, l’ambition, la concurrence. Ce sont des valeurs exogènes, urbaines, performantes, prétentieuses. Ce sont des qualités industrielles.

    La paresse, elle, est une énergie naturelle. »

Jean Baudrillard, Notes sur la paresse

 

Grand débat, scène de haute comédie

Grand débat national, scène de haute comédie

  • Il est fini le débat ? Oui, non, encore ? Pardonnez-moi, je dormais en fond de salle. Une dernière lichette ? Avec les intellectuels peut-être, mon débat préféré dans la série. Ah, du grand art Madame. A la hauteur du moraliste de l’info à Saint Emilion, pinard, culture et grand oral. Le décor en sus, tapis de sol et moquette. Gobelets à bouche pour chacun. Un rappel ?

 

  • Le Phénix de Bourghteroulde n’a pas été si mauvais au fond pour un acteur de seconde zone. Personne d’ailleurs ne lui a demandé de rivaliser avec la comédie française. La tournée a eu son petit effet, c’est pas mal pour un débutant. A quand le stade de France ? Il paraît même que les contributions au grand débat national se comptent en millions. Les chiffres, les amis, toujours. Les gazettes s’affolent : « brillant », « sublime »« un pur talent », « quel homme ! » Est-ce un succès populaire ou une pièce montée par quelques courtisans ? Ici, il est vrai, les avis divergent. Certains parlent d’un exercice inédit sous la Ve République, d’autres crient au scandale et à l’imposture. Avec l’argent du contribuable, les restes de l’exception culturelle à la française, soutenir sur fonds public un théâtre de boulevards aux goûts parfois douteux. Ne nous a-t-il pas diverti tout de même le théâtreux avec ses effets de manche et son rictus de clown ? Il nous a au moins donnél’occasion de commettre quelques traits d’esprit. On a suivi le voyage. Un tour de France de la parlotte au milieu des grisonnants et des cordons de CRS. Un jouvenceaux lui a même offert une brioche.

 

  • Les premières manifestations en novembre, l’inventivité de cette révolte, ne laissaient pas forcément présager que nous allions revisiter les grands classiques de l’opéra-bouffe. Ou peut-être s’agit-il d’une performance d’avant-garde, plus proche du situationnisme, de la dérive expérimentale, que de l’opera buffa. Cela dit, le duo Schiappa-Hanouna, intermezzo et mascarades, marqua les esprits. Entre deux séances de gaz lacrymogène, le pur grotesque trouva sa place pour offrir à l’ensemble un équilibre qui put plaire aux esthètes. Ce trait de la bouffonne marquera les mémoires : « je trolle le système ! » Pour le prochain grand débat national, je suggère que ce syntagme fonctionne comme un rituel. La bouffonne Schiappa, chapeau à clochettes et hautes bottes, passerait devant le théâtreux de province en gloussant : je trolle le système, je trolle le système ! Le public à coup sûr rirait plutôt que d’enfiler, le samedi, son gilet. Que toute cette mascarade de débat serve au moins à cela, à divertir le peuple, comme jadis il l’était. Le peuple, les amis, n’est pas bien regardant. Il veut du bon spectacle pas des faux enseignants, des pseudo philosophes ou des cuistres rampants. Peut mieux faire je dirais.
  • Je lis ici ou là d’étonnants journalistes. Ils se demandent gravement ce qu’il peut en sortir. Les conclusions de la chose arriveraient bientôt ? C’est à se demander si eux aussi, ma foi, ne font pas tous partie de ce piètre opéra. Le rappel peut-être, est-ce encore dans la pièce ? Etes-vous donc sincères en pensant qu’il pourrait sortir de tout cela autre chose que des pets ? Non, quand on joue une pièce en plaçant sur la scène des bouffons déguisés en hommes politiques, menteurs impénitents d’un pouvoir qui pourrit, il est bon d’assumer de jouer la comédie. A ce prix, je l’accorde, l’entreprise est jolie. Elle se gâte quand les torses se bombent en rappelant la loi sans enlever la clochette, en prenant la bouffonnerie au sérieux et le public pour un parterre de gueux dépourvu des vertus que l’on s’accorde à soi.

 

  • La bouffonne et sa cloche n’a rien à dire au peuple. Personne ne lui demande d’éclairer le parvis ou de faire la synthèse dans son petit esprit. Puisqu’ils sont là pour ça, pour jouer la comédie, Hanouna, Macron, Schiappa et compagnie, en masquant le cynisme de leur économie, qu’ils saluent le public et qu’ils quittent la scène. Lumière, rideau, la comédie s’achève. Des coulisses on entend d’un son déjà lointain : je trolle le système, je trolle le système. Et puis plus rien.

Le crépuscule des professeurs de philosophie

Le crépuscule des professeurs de philosophie

CRÉPUSCULE D’OR SUR LES DUNES EN FORÊT DE SOIGNES

Auguste Rodin (1840 -1917)

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  • Je suis frappé, depuis plusieurs semaines, par la propension des professeurs de philosophie du secondaire à accepter l’inacceptable. Alors que la question des contenus d’enseignement est en jeu, que des pans entiers du programme de philosophie sont menacés de disparaître, qu’il est désormais acquis que les professeurs de philosophie enseigneront aussi une sorte de culture générale dans un cadre particulièrement confus (HLP), l’inertie prévaut. A l’exception de quelques professeurs qui se risquent à faire entendre des voix dissonantes, il semblerait que la résignation fataliste, l’acceptation déprimée et l’acquiescement  illogique dominent les esprits. Cette tonalité générale n’a pas de quoi surprendre. Elle est pourtant hautement signifiante du renoncement dans lequel se trouve aujourd’hui ce corps de métier.

 

  • Qu’on le déplore, qu’on s’en félicite, le professeur de philosophie n’est pas un professeur comme les autres. Aucun sentiment de supériorité dans ce constat. Face aux élèves, il ne peut enseigner sa discipline sans se risquer lui-même. Il ne fait pas que transmettre des connaissances (que sont-elles d’ailleurs ?), il ne se présente pas seulement face aux élèves comme dépositaire d’un savoir mais comme le témoin privilégié des problèmes que le savoir ou l’ignorance font naître chez eux. Il va de soi que l’enseignement d’autres disciplines, toutes en droit, peut se trouver confronté à une situation similaire : on ne transmet pas le savoir comme on remplit des vases. Les sciences de l’éducation, ces coquilles vides, ne nous promettent pourtant que cela depuis des décennies : trouver les bonnes techniques, les entonnoirs élémentaires ad hoc pour fluidifier l’écoulement et rentabiliser les « séquences » de remplissage.

 

  • La transmission est pourtant d’un autre ordre. Elle est nécessairement initiatique, non pas au sens dévoyé d’une révélation, mais comprise comme rappel à soi des potentialités de sa propre maîtrise. En ce sens, la philosophie, contrairement à ce que prétendent certains scribouilleurs  radiophoniques, ces singes de culture, n’est pas un jeu d’enfants. Elle est tout au contraire initiation à la vie adulte, entrée dans la maturité. Voilà ce qui est aujourd’hui inacceptable pour quantité de professeurs et d’élèves à leur suite. C’est aussi ce qui explique en partie la nature profonde du renoncement des professeurs de philosophie, le renoncement au risque de la maîtrise.

 

  • Ne voyez pas ici un quelconque sentiment de supériorité, laissez cela aux marchands de soupe, aux causeurs professionnels qui confondent leur prétention creuse et les courbettes mondaines auxquelles elle donne droit quand la probité, pour raisons commerciales, a déserté la place des lieux dits de « culture ». Plutôt une sourde tristesse. J’ai longtemps pensé en effet que ce qui réunissait les professeurs de philosophie dans les réunions qui offrent l’occasion de se retrouver autour de tas de copies souvent pénibles, parfois réjouissantes, était d’une autre nature, qu’il y avait là une petite communauté de genre, une communauté non totalement dépourvue d’agréments.

 

  • Les professeurs de philosophie, c’était jadis le cas, ne sont pas arrivés là par hasard. Bons élèves contrariés (les bons élèves qui le sont moins intègrent des professions plus conformes que celle-ci), le choix des études philosophiques fut très souvent pour eux la conséquence d’un choc, d’une rencontre, en terminale, en classes préparatoires, sur les bancs de la faculté. Une seule rencontre suffit, occasion inédite et rare d’une dissidence de l’esprit, découverte d’un chemin de traverse aux richesses démesurées. Des lectures ensuite, initiées par les maîtres, vertiges sidérants de ces jeux conceptuels qui offrent à l’esprit une occasion inédite et rare de se rencontrer enfin. Quel professeur de philosophie n’a pas conservé en lui-même de tels souvenirs initiateurs ? Ce sont eux, confusément, qui peuvent seuls relancer le désir d’enseigner cette discipline de l’esprit quand la volonté faiblit et que le temps lamine, dans la répétition du même, le souvenir de cette découverte radicale.

 

  • Que sommes-nous devenus ? Comment voulons-nous finir car nous allons finir ? Une chose est sûre, si le commencement est venu du dehors, d’un choc de l’esprit et d’une découverte, de quelques maîtres dont je garde un souvenir brûlant, je serais à mon tour le maître de ma fin. Personne d’autre que moi ne jugera pour moi ce que peut mon esprit. Certes, fonctionnaire de l’Etat, le professeur de philosophie a des devoirs qu’il s’impose souvent avec une exigence pouvant servir de modèle aux roquets abrutis, aux faquins communicants, ces narcisses inutiles, qui délimitent aujourd’hui et sans rendre raison les limites de leur programme avec la complicité des traîtres.

 

  • Mais ce n’est pas à eux qu’il s’agit de s’adresser maintenant. Je ne les respecte pas assez pour leur attribuer la conscience qu’ils nous retirent de la liste des notions. Ce sont eux, ces faquins, ces petits, que j’ai fui en choisissant les études de philosophie. Contre eux, nous nous sommes armés avec le temps. Ce sont eux qui bousillent les fragiles conditions de notre magistère épuisé, méprisant au passage les élèves de l’école de la République en leur refusant à terme, dans ce marécage de culture et de bouts de ficelle, la possibilité de vivre l’événement de la pensée tel que nous l’avons vécu. Ils ne veulent plus de maîtres car ils sont trop petits pour souffrir la hauteur. Ils veulent l’identique à eux, le grenouillage adapté, les petites manœuvres d’un esprit qui refuse désormais d’affronter ses vertiges. La suppression du sujet, de la conscience, l’inconscient aussi, ce qui disparaît nous renvoie à nous-même, à notre propre crépuscule.

 

  • Excessif ? Rassurez-vous, nous avons cessé de l’être. Ceux qui parlaient haut et fort il y a encore quinze ans, en 2003, année de la dernière réforme, avec la conviction de ne pas pouvoir enseigner n’importe quoi, parlent aujourd’hui bas et mou, quand ils parlent. Comment voulez-vous, en face de professeurs qui finissent par se mépriser eux-mêmes, trahissant eux-mêmes les conditions institutionnelles de leur rencontre avec la philosophie, que le pouvoir managérial ne se sente pas pousser des ailes. Ils n’ont plus rien en face, ou si peu, des demi convictions, des quarts de certitude, des moignons de volonté.  Demain, logiquement, ils finiront le travail.

 

  • Jacques Lacan parlait du « sujet qui n’en veut rien savoir ». Quoi de plus juste pour qualifier le crépuscule des professeurs de philosophie dans l’institution ? « Fantasmes, billevesées, fakeniouses », lancent les plus malins. « Esprit chagrin, aigri, ressentiment », surenchérissent les fins psychologues. « On s’en sort pas si mal », concluent les demi habiles – l’autre moitié étant dépressive.

 

  • On ne lève pas une armée avec des pénitents qui ont appris patiemment à s’oublier eux-mêmes. En ce sens, la révolte est sans objet. Elle ne vaut que comme sujet de la pensée, réactivation d’une force, rappel à soi. Elle est égoïste. Rester fidèle à ce qu’on a aimé, à ce qui a changé nos vies, le choc fondamental de la pensée qui s’accompagne d’un rejet, tout aussi violent, de l’indifférence à l’exigence de vérité. Il y a, soyons honnête, une part de croyance dans tout ceci. Nous sommes peut-être aussi des hommes de foi. Et alors ? Quelle mauvaise lecture de Nietzsche les nihilistes de grandes surfaces, hédonistes balnéaires ont-ils à nous proposer sur leurs médiocres étals ? Faites-moi goûter vos fruits pourris, et tout le reste, vos neurosciences sans sujet, votre quincaillerie transhumaniste,  votre métaphysique sans âme, vos sophismes sans courage, votre élémentaire qui se mort la queue. J’en ferai une jolie compotée, avec quelques amis, ce dernier bastion de la philia qui se respecte.

Contre la culture vernis, l’école de la confiance et de la com

Contre la culture vernis, l’école de la confiance et les Torquemada du vide

(Nicolas Copernic 1473 – 1543)

  • Bernard Solange, dans La littérature religieuse, rappelle que dans la spiritualité indienne Upanishad signifie s’asseoir aux pieds de quelqu’un. Aux pieds de qui pouvons-nous encore nous asseoir ? Et une fois assis, qu’attendons-nous ? Un savoir hétéroclite, des moignons de culture ou les conditions, à partir de la transmission d’un savoir qui touche la réalité humaine et non quelques compétences techniques, d’une prise de conscience ? Non pas le vague sentiment de soi-même, de son vécu, mais une épreuve de soi, profonde, rendue possible par un enseignement qui ouvre l’esprit à sa difficile compréhension plutôt qu’elle ne l’aliène sur les pacotilles désarticulées utiles aux commerces du monde et aux profits de ses faux maîtres.

 

  • Hier, à l’occasion d’un cours sur la raison et réel, je m’efforçais de faire connaître à des élèves de série littéraire (une série qui disparaîtra dans un an) les travaux et l’œuvre de Copernic, le De revolutionibus (1543, l’année de sa mort) en particulier. Lecture du curieux texte de Pétrius, l’éditeur, inséré dans le livre, une sorte de publicité pour l’ouvrage, quelques rappels de l’héritage de Copernic, l’Almageste de Ptolémée, les instruments d’observation au XVIe siècle, la représentation du ciel qui pouvait être la sienne sachant qu’il observait à l’œil nu. La présentation du triquetrum, une règle d’observation déjà décrite par Ptolémée dans l’Almageste, occasion pour l’élève de se figurer les transformations de perception du monde, d’imaginer les problèmes de mesure au XVIe siècle. Qu’est-ce que percevoir pour Copernic ? Non pas pour soi-même, directement, à partir d’une valorisation immédiate et superficielle du moi mais à travers les yeux d’un autre, un homme de sciences européen né à Thorn en 1473 et mort à Frauenburg l’année de publication de son chef d’œuvre, le De revolutionibus. Ce décentrement, aussi curieux que cela puisse paraître pour les communicants, reste un préalable essentiel à l’épreuve de la compréhension de soi-même, condition d’une autonomie intellectuelle et morale future.

 

  • Un monde me préexiste, ici celui de Copernic, qui retint, par peur, la publication de ses travaux pendant trente-six ans. Un savant qui eut à imaginer un renversement révolutionnaire. Non pas la révolution factice d’un homme médiatique qui prend ces délires mégalomanes pour la réalité mais celle d’un scientifique qui compose avec un héritage, celui de Ptolémée. Une vie consacrée à la résolution d’un double problème d’observation. Comment expliquer le mouvement apparent des planètes dans le ciel, les anomalies d’observation comme la boucle de rétrogradation de mars ? Comment rendre raison de l’accélération et de la décélération des planètes dans le ciel ? Les questions affleurent : qu’est-ce qui pousse un homme à consacrer sa vie à de tels problèmes ? Expliquer pourquoi ce désir de connaissance n’est pas un problème technique ou scientifique mais une appréhension intime de l’univers qui nous entoure, une relation à soi-même tout autant. Le va-et-vient est constant entre la découverte de problèmes scientifiques objectifs et la réflexivité subjective de leur découverte par l’élève, un temps assis au pied de l’arbre de la connaissance qui n’est pas encore élagué par la culture vernis de l’école de la confiance et le grand oral bidon qui couronnera le tout. Donner à l’élève les moyens de se penser depuis le lointain, le mouvement des astres, Copernic, le De revolutionibus,  l’héliocentrisme et la quête d’une vérité antinomique avec le relativisme idiot qui les enferme en eux-mêmes. Pour cela, il faut du temps.

 

  • Les tables enfin, celles de Reinhold, Les tables pruténiques (1551). La science astronomique mise au service de l’astrologie, de la croyance. Connaître la position au jour le jour des planètes pour prendre des décisions politiques. Comprendre que la diffusion des idées de Copernic passe par la publication des éphémérides, que la science répond aussi aux exigences de son temps, qu’elle n’est pas coupée du monde. Là encore, la finalité du cours n’est pas d’agglomérer de la culture générale (une sottise étant entendu que la culture n’est pas et ne peut pas être générale) mais de former l’esprit à partir d’une distance, rendre possible un éloignement à partir d’une maîtrise que l’élève ne possède pas encore. Tout cela est-il utile pour trouver un job (le terme est désormais officiel aux plus hauts sommets de l’Etat) ? Sincèrement, je l’ignore. Au fond, ce n’est pas mon problème et cela ne peut pas être la première priorité de l’école. Le sourire de sympathie de l’élève à la lecture de l’annonce de Pétrius (« Ainsi donc lecteur, achète, lis et profite », en 1543), cette sensibilité de l’esprit qui participe, à travers les siècles, de la formation humaniste que l’on se targue sans contenu de promouvoir aujourd’hui depuis des agences de communication sont l’essence de mon métier. Ne pas choisir les oreilles qui recevront le cours, ne pas enrichir un marchand de pacotille indifférent aux contenus, faire valoir des compétences, une discipline acquise sur les bancs de cette même école de la République, dans ce qu’il reste des amphithéâtres du savoir, transmettre cette exigence à de jeunes esprits très souvent reconnaissants.

 

  • Voilà mon métier et je compte bien le défendre contre les Torquemada du vide. Que chaque professeur apprenne à se respecter, à respecter son savoir, sa maîtrise, qu’il continue de désirer savoir et transmettre, qu’il reste fidèle aux années de sa formation, voilà ce qui sauvera l’école d’un naufrage déjà bien amorcé. Oui, je méprise les  petits sbires prétentieux et sans idées qui, dans des cabinets à brasser du vent, prennent des décisions contraires à ce que je crois être juste pour la formation des esprits dont j’ai aussi la charge. Je les méprise car demain je n’aurai plus le temps de faire ce cours à mes élèves de terminale littéraire, coincé entre des antiennes incohérentes (HLP) et le grand oral bidon de fin d’année. Je les méprise, ces petits hommes de rien, ces sans talents, car ils me méprisent, ils nous méprisent en décidant sans concertation aucune de ce que doit être notre métier, de ce que nous sommes, de  ce que nous devons être. Je les méprise enfin, et c’est certainement la raison la plus profonde que je puise avancer, car ils méprisent ceux qui s’assoient aux pieds de quelqu’un quand ce quelqu’un n’a rien à vendre, pire, qu’il remet en question leur conformisme bêlant. Pour cela, ils sont toujours prêts à mentir. Les Torquemada du vide veulent la mort de la maîtrise car cette maîtrise les menace. Ils préférèrent de loin des petits agents mal formés qui se mépriseront eux-mêmes, c’est d’ailleurs cela qu’ils nomment aujourd’hui l’école de la confiance, une école dans laquelle le professeur, pour ne plus avoir confiance en un savoir relégué à des tableaux de croix, ne se respecte plus.  Ils nous portent des coups ? Nous allons leur répondre. Le peuple éduqué sera juge. Mais qui veut encore de ce juge là ? Certainement pas eux.

Les professeurs face au vide

Les professeurs face au vide

  • Les porte-paroles du gouvernement Macron défilent à la radio, sur les plateaux de télévision, saturent l’espace médiatique avec la complaisance d’un journalisme bien souvent réduit à n’être qu’un chauffe-plat. Eléments de langage, raisonnements incohérents, enfumages manifestes, mensonges outranciers, tout est bon pour vendre aux professeurs des écoles, des collèges, des lycées une réforme au pas de charge. L’opacité est totale, les professeurs s’y perdent, les parents d’élèves les moins adaptés ne comprennent rien, leurs enfants seront les dindons de la farce. Bercy suit l’affaire de très près.

 

  • Ce qui vaut pour la réforme du programme en philosophie pourrait être étendu aux autres disciplines. Sans aucune transparence, à partir de petits groupes « d’experts » aux ordres d’une nouvelle génération de décideurs formés dans les années 90 aux méthodes du management dépolitisé, des morceaux de programmes, des éléments d’évaluation, des directives susceptibles de transformer profondément un métier qui ne fait plus recette, arrivent sans autre nécessité que celle de faire vite. Aucun compte-rendu de consultation, aucune explication sérieuse sur les nouveaux contenus, des menaces, une infantilisation généralisée qui touche aussi bien les professeurs que les cadres administratifs. Pour la communication du ministère, cette réforme serait une grande chance, une réforme « vitamine C » et ses détracteurs des « ventilateurs à angoisse ».

 

  • Nous assistons  à l’émergence d’une nouvelle forme d’exercice du pouvoir : le pouvoir par le vide. A l’image de ce débat pathétique à la scénographie soviétique : un leader face à soixante-cinq intellectuels choisis et triés, les faire-valoir utiles d’un pouvoir qui marche sur toutes les objections structurées.  Des transformations profondes, inscrites dans la loi, ont pour seule légitimité affichée l’élection présidentielle de 2017. Tout y revient. Cette légitimité a pour nom démocratie. Le reste, l’opposition politique, la critique étayée, le refus de marcher au pas sans rien comprendre sont à reverser dans le grand chaudron du populisme, de la démagogie, des craintes ancestrales. Quand ce n’est pas à mettre sur le compte d’Internet et des réseaux sociaux que les kapos du vide, les rhinocéros de la vacuité n’hésitent pas à mobiliser pour saturer les sources d’information au besoin. En face d’eux, les professeurs n’ont pas des raisons, des explications, des réponses mais des éléments de langage, des admonestations, des injonctions. Le management par le vide : ne pas répondre, ne pas considérer le problème soulevé, ne pas tenir compte des arguments les plus sensés. Les professeurs ne sont plus des interlocuteurs légitimes, le grand débat se fera sans eux. Les maires, les enfants, les intellectuels caporalisés mais pas les professeurs.

 

  • Ce vide touche également les corps d’inspection : communication minimale, interdiction de soulever en formation les problèmes les plus graves posés par  la réforme, mise à l’écart de ceux qui pourraient faire entendre un autre son de cloche. Cette marginalisation des corps d’inspection correspond d’ailleurs à ce qu’est devenue l’inspection des professeurs, un entretien de carrière dans lequel la forme prime sur le fond, le professeur devenant le gestionnaire de son parcours, une sorte de couteau-suisse transdisciplinaire. Se faire mettre, avant de se mettre lui-même, la bonne croix dans la bonne grille. Que tout cela suinte le vide ne semble pas faire problème. L’essentiel est d’humilier les compétences réelles des professeurs, celles qui permettent à un professeur de philosophie de démasquer les escrocs qui se font passés pour des sages ou des experts, à un professeur d’économie de ne pas avaler la soupe indigeste des maîtres queux du grand marché sans tête, à un professeur de mathématiques de reconnaître au premier coup d’oeil la différence entre un cours de mathématiques et un vernis de culture scientifique.

 

  • Après des mois de réflexion sur cette réforme, ce qui est certainement le plus frappant est de constater la nullité de ce que les professeurs trouvent en face d’eux. On pourrait résumer cette nullité à ceci : vos objections sont sans objets. En un mot, vous n’existez pas. Officiellement, vous êtes des héros, les garants de l’instruction civique, de la transmission des connaissances, les piliers de République. En réalité, vous n’êtes plus rien. Non plus des agents de l’Etat, ce qui serait encore quelque chose, mais des variables d’ajustement d’une gestion comptable des affaires publiques. Pour la première fois, et de façon manifeste, un gouvernement assume ouvertement le fait que les professeurs ne sont plus des interlocuteurs légitimes. Pour preuve définitive, l’omerta sur les salaires, les carrières, les retraites. Il est ainsi admis que les professeurs ne sont pas des salariés comme les autres mais des êtres sous tutelle à qui l’on peut faire faire, par décret, n’importe quoi. C’est au ministère et non à eux de savoir ce qu’ils peuvent faire ou ne pas faire. Ce qu’ils ne peuvent plus faire. Une tutelle décide pour eux de la nature de leur métier, des contenus de leurs enseignements tout autant que de la légitimité de leurs revendications salariales.

 

  • Cet écrasement matériel et symbolique est sans précédent. Certains professeurs, les moins résignés, vivent cette situation comme une humiliation subie et tire de ce sentiment les raisons d’une révolte. Pour les élèves qui attendent encore quelque chose de l’école, ils ne se sont pas encore résignés. D’autres comptent les anuités avant la sortie, préparant parfois une retraite anticipée. D’autres enfin pataugent, maniaco-dépressifs, dans ce marasme. Une dernière catégorie prend le salaire et fait autre chose de sa vie, le salut étant pour eux de minimiser les interactions avec cette machine à déclasser l’esprit qu’est devenue l’Education nationale. Personnellement, je fais partie de la première catégorie et ma rage est immense, à la hauteur de la trahison en cours. Une rage en lutte contre les innombrables raisons d’un abattement légitime. Au fond, les professeurs sont aujourd’hui les mal-aimés de la vacuité ambiante. Ne pouvant tirer de bons subsides d’un avachissement cyniquement entretenu par une caste d’outres à vide, pour ne pas dire de pompes à merde, ils sont aux premières loges d’une société qui fonctionne à défaut de vouloir s’éduquer.

Contre L’idée de Dieu dans le programme des classes terminales

Contre l’idée de Dieu  dans le programme de philosophie des classes terminales

  • L’élaboration du programme de philosophie est une question majeure. Elle concerne les fondements des représentations de notre République. A l’heure où des chargés de communication se piquent de la défendre, quand il est bienvenu de rappeler en théorie  ses principes pour mieux les trahir en pratique, nous assistons à un dévoiement qui ne devrait laisser aucun citoyen indifférent. Depuis des décennies, nous sommes les témoins privilégiés, justement en France, d’une opposition dûment mise en scène par les faiseurs d’opinions : les progressistes contre les conservateurs.

 

  • La bruyante mise en scène de ces deux camps n’est qu’un spectacle dérisoire. A ce sujet, l’introduction de l’idée de Dieu (si le projet soumis au CSP est accepté en l’état) reflète parfaitement la situation dans laquelle nous sommes. Afin de répondre à un délitement intellectuel qui fait prendre la première opinion venue pour une idée, des universitaires formés à l’histoire de la philosophie trouvent heureux de se réfugier dans leurs vieilles marottes métaphysiques. L’idée de Dieu en fait partie. Remettre de la transcendance dans un monde sans âme, du numineux au fin fond du trou de l’horizontalité postmoderne, voilà pour le beau projet. Si, au passage, la République pouvait donner quelques gages aux religieux, mâtiner de raison les plus étonnantes extravagances de l’esprit, le professeur de philosophie n’aurait pas usurpé sa nouvelle fonction : pacifier à grandes lippées d’aplats métaphysiques la bouillie ambiante. Quand les progressistes s’accommodent de presque tout, les conservateurs assaisonnent le presque rien. Le must est d’être les deux à la fois (voir photo ci-dessous). Subtile, n’est-ce pas ? Le sérieux de la pensée réflexive attendra. La conscience, critique et républicaine, elle, disparaît.

  • Contrairement à la religion ou au fait religieux, des évidences culturelles et historiques, des faits de civilisation, l’idée de Dieu peut venir à l’esprit ou pas. Que répondre à un élève qui objecterait, comme Sigmund Freud a pu le faire à Romain Rolland à propos du sentiment océanique : moi, je n’ai pas l’idée de Dieu. Faudra-t-il la lui bourrer en première partie dans le crâne pour mieux la réfuter ensuite ? Abonder dans son sens pour s’évertuer à faire naître l’idée en deuxième partie ?  A moins qu’il ne s’agisse de prendre l’idée de Dieu comme un objet intra philosophique, comme un élément constitutif de son histoire ? Revisitons pour l’occasion la présence du grand caché dans les programmes de philosophie depuis 1902.

 

  • Dans le programme de 1902, Dieu apparaît dans la partie Métaphysique sous l’intitulé : Les problèmes de la philosophie première : la matière, l’âme et Dieu. En 1925, Dieu trouve sa place dans La philosophie générale, Les grands problèmes métaphysiques. En 1942, pas de changement. En 1960, Dieu rentre dans un grand domaine : la connaissance. En compagnie de la mémoire, de la pensée logique, de la vérité, de la connaissance de l’homme et de l’idée de connaissance métaphysique et de bien d’autres notions. Un concept parmi d’autres. Sa disparition date de 1973. A cette date, la métaphysique reste au programme dans une partie intitulée Anthropologie, métaphysique et philosophie. Contrairement aux parties L’homme et le monde, La connaissance et la raison, La pratique et les fins, cette partie ne chapeaute aucune notion, une sorte de point d’orgue au cours de philosophie. Le professeur a tout loisir de travailler Carnap pour qui les énoncés métaphysiques sont dénués de sens, Nietzsche et le mensonge de la chose en soi ou Comte et la métaphysique comme maladie chronique de l’esprit humain.

 

  • Ce bref tout d’horizon nous enseigne trois choses. Tout d’abord l’idée de Dieu n’a jamais été une notion du programme de terminale en philosophie. Il s’agit donc d’une innovation sous la forme d’une notion composée qui n’a rien d’élémentaire. Cette notion se trouve chapeautée par la métaphysique, ce qui constitue un retour au programme d’avant-guerre, il y a de cela quatre-vingts ans, une époque où la responsabilité était associée au problème des sanctions et ou une notion s’intitulait La famille :  son importance sociale et morale. Le programme de philosophie, quand Sartre rédigeait L’Etre et le Néant (1942), pouvait ainsi seconder sans mal l’ordre moral de la France à genoux.

 

  • A l’époque, le cours de philosophie s’adressait à une toute petite élite sociale et culturelle, une infime minorité de français formée aux humanités, celles du latin et du grec (pas les Humanités science po culture générale Mathiot-Blanquer), capable de recevoir un cours sur Les problèmes métaphysiques posés par la psychologie ou Rapports de la morale avec la métaphysique, deux parties du programme de 1942. Dieu, l’idée de métaphysique, ces notions prenaient place dans un contexte intellectuel qui rendait possible leur compréhension. A l’exception d’une infime minorité d’élèves (qui se tourne aujourd’hui de plus en plus vers des établissements privés), les élèves de terminale en 2019 n’ont plus les capacités d’abstraction et la docilité cognitive, la discipline et la distance intellectuelle, pour recevoir de telles notions sans les juger immédiatement depuis leurs propres croyances : je crois, je ne crois pas. Penser le contraire est au mieux une naïveté, au pire une posture hypocrite qui cache en arrière-plan des intentions autrement moins avouables. On ne peut pas introduire des notions aussi difficiles à penser (y compris pour des professeurs aguerris et je ne parle même pas des étudiants en L2 qui feront bientôt cours devant les classes de terminales) sans tenir compte du contexte et des conditions de leur réception.

 

  • Il s’agit donc d’autre chose, d’une greffe qui ne répond à aucune nécessité intellectuelle. Le motif de cette réintroduction, ce retour au schéma du programme de 1942, est idéologique. Il va de soi que l’idéologie avance masquée mais c’est aussi la fonction de la pensée critique de comprendre l’implicite, le latent, ce qui échappe aux lectures immédiates et angéliques du monde et des rapports de force qui le gouvernent. La République est aujourd’hui déstabilisée par de nouveaux cléricalismes. La laïcité, dans les faits, est menacée. Souâd Ayada, à la tête du CSP, le sait parfaitement et elle n’a pas caché ses craintes de voir l’enseignement de l’Islam (et pas d’une autre religion) dévoyé, dans la République, par des approches prosélytes et fort peu critiques. Elle a déjà exprimé ses craintes en commission à l’assemblée. Sa thèse sur la métaphysique et l’Islam place cette religion à une hauteur qui n’est pas celle de la rue. La foi du charbonnier de ma grand-mère, devenue la foi du vendeur de portable aujourd’hui, n’ a rien à voir avec les fines subtilités de sa métaphysique. Pour la foi charbonnier, Dieu n’est pas une idée spéculative réfutable par une métaphysique spéciale. Quel professeur se risquera à faire de l’idée d’Allah une idée réfutable rationnellement devant des élèves qui peuvent faire de la critique de cette croyance, pour toutes sortes de raisons, un casus belli ou un prétexte pour défier l’institution ? Il est possible que cette situation évolue, il est encore possible et souhaitable que les musulmans en France finissent par être globalement aussi indifférents à la critique de leur religion que les chrétiens peuvent l’être aujourd’hui. Ce n’est pas encore le cas. En vingt ans, je n’ai jamais eu à affronter le rejet d’un texte de Nietzsche critique du christianisme. Mais il n’existe pas, dans les recueils de textes philosophiques, l’équivalent d’une imprécation aussi virulente contre l’Islam, l’équivalent de L’antéchrist. L’introduction d’une œuvre dans les programmes qui porterait une telle critique contre l’Islam ferait aujourd’hui scandale. Souâd Ayada le sait mais ce n’est pas elle qui assurera le cours de philosophie sur cette nouvelle notion. Ce n’est pas son problème ni celui de monsieur Guenancia. L’idée de Dieu nous oblige à nous poser de telles questions, des questions pénibles pour les professeurs de philosophie du secondaire.

 

  • L’idée de Dieu n’est pas la religion. Cette notion désigne la relation intime que le croyant a avec Dieu, l’idée qu’il s’en fait. Cette relation n’a pas à être l’objet d’un cours de philosophie. Les instigateurs du programme de philosophie mettent de facto les professeurs de philosophie en porte-à-faux. Autant la religion peut être pensée comme un fait de culture, autant l’idée de Dieu nous renvoie aux convictions du croyant. L’enseignement de la philosophie doit se placer à côté, faire ce pas de côté, investir d’autres domaines. Montrer que l’on peut penser justement sans l’idée de Dieu. Que ce pas de côté n’est pas une provocation à l’égard des religions révélées mais un autre terrain, un nouvel espace à découvrir. La notion l’idée de Dieu, dans le contexte qui est le nôtre, n’ouvrira aucun espace. Bien au contraire, elle refermera l’espace philosophique. Il n’est pas certain – et c’est tout le problème au fond – que des universitaires épris de mysticisme accordent un quelconque crédit à cet autre espace de pensée. Pour eux, tout part de la métaphysique, y compris l’esprit, le corps, le désir, et tout y retourne. Mais ce qui vaut à l’université, dans des petits cénacles bien mis, ne vaut pas en classes terminales. L’espace de confiance et  de sérénité que se doit de construire le professeur de philosophie est une composition avec l’existant, le réel, une autre notion fondamentale qui disparaît du programme.

 

  • Pour quelle raison ne pas avoir retenu cette notion dans les programmes des séries technologiques ? Le risque de voir la foi  du charbonnier resurgir au détriment des fines arabesques métaphysiques serait-il plus grand que dans les séries générales ? L’introduction de cette notion est une absurdité, pour les croyants, pour les athées, pour les agnostiques. Une sottise pour les croyants qui œuvrent aux valeurs de la laïcité, une provocation pour les autres quand le professeur de philosophie fera l’examen critique de la notion en question. J’hésite, au moment de conclure, entre la bêtise et l’enferment mental. Les deux se rejoignent peut-être. Bêtise de ramener l’enseignement de la philosophie en classes terminales sur un terrain miné et au fond stérile ; enfermement de ne voir la cité des hommes que depuis sa petite lucarne spiritualiste. Une fois encore, le déni du politique est maximal. Ces faiseurs de programmes bâclés n’ont toujours pas compris que l’enseignement de la philosophie est au sens strict un acte politique. A moins qu’ils l’aient trop bien compris et qu’ils désirent s’en débarrasser. Ce en quoi les conservateurs aveugles retrouvent en fin de course les progressistes ahuris et la cohorte des pédagogistes crétins dans un déni fondamental de l’idée républicaine bien loin de celle de Dieu.