Face aux pervers – Adresse aux professeurs de l’Education nationale.

Face aux pervers –

Adresse aux professeurs de l’Education nationale

  • « Il (Jean-Michel Blanquer) se donne ainsi les moyens d’en finir avec le bac comme examen national, sans donner l’apparence de le vouloir, tout en suscitant le désir de sa suppression… pour faire triompher la logique concurrentielle de Parcoursup combinée au contrôle continu et à « l’autonomie », et aller le plus vite possible vers un éclatement du cadre national de l’enseignement public, conformément à son projet d’ensemble: application de la loi de la transformation de la Fonction publique, c’est à dire fin du statut, contractualisation, nouveau CAPES etc… »

 

  • Excellente analyse d’un collègue à propos de la décision de Jean-Michel Blanquer de faire passer l’épreuve de philosophie tout en laissant la possibilité aux élèves de choisir la note obtenue ou celle de contrôle continu…
  • … mais j’insiste sur une chose  : la conscience d’un problème et d’un mouvement ne suffit pas. Je n’arrive plus à lire les essais d’analyse de la situation car nous avons tout sous les yeux. Ils me tombent des mains. Nous savons et ceux qui ne savent pas ne veulent pas savoir, ce qui est très différent. C’est leur choix. On peut appeler ce choix « dépolitisation » cela ne change rien à sa nature. Ils décident de faire avec parce que la réaction à hauteur de la démolition serait trop couteuse et pas seulement financièrement (même si cet aspect du problème n’est pas négligeable quand il s’agit de résister par la grève).
  • Oui, nous avons en face des pervers avec un pervers-en-chef en la personne de Macron. Très bien. Nous savons tout cela. Que faut-il mettre en face d’une perversion ?

    Une position

    On ne négocie pas avec un pervers, on le quitte. On s’en sépare. On lui renvoie le principe de réalité, rien de plus. Autrement dit, toi l’anguille tu es et tu te places sur tous les terrains ? Très bien pour toi. En face de toi, je suis là et je ne bougerai pas d’un iota.

  • Sans excitation, sans hystérie, sans rentrer dans la perversion (surtout pas) mais en étant déterminé à ne pas lâcher le point réel (toute référence à Platon et à sa caverne n’est pas fortuite). C’est quoi tenir le point réel ?
Non je n’ai pas choisi ce métier pour faire passer un entretien d’embauche à un élève.
Non je ne peux pas évaluer des gesticulations.
Non je ne peux pas supporter, sans dommage pour mon intégrité mentale, de corriger une épreuve qui ne comptera pas.
Non je ne peux pas subir une formation débilitante et totalement vide.
Non je ne supporte pas de voir Macron – une vidéo d’exemple de « grand oral » faisait explicitement référence au « président philosophe » très éloquent dans une formation en ligne proposée par la DAFPEN.
Non je ne suis pas un petit pion à qui on peut faire faire n’importe quoi.
Non je ne vais pas contribuer sans réagir à la démolition de mon métier.
Non je n’oublie pas que tu as envoyé la police dans les établissements pour faire passer les E3C.
Non je n’accepte pas le Grenelle de l’Education (je vous mets un lien en bas) avec Pascal Papé et l’IGPN.
Etc…
  • Oui, je me respecte et je vais me faire respecter pour rester debout en face du pervers. Rappelons que ces gens ont pris des sanctions qui ont été cassées au tribunal administratif (Poitiers), que nous étions justement à Poitiers au mois d’octobre pour soutenir nos collègues dans cette lutte qui est juste car conforme à l’idée que nous nous faisons de l’Education nationale et du service public d’éducation en France, que ce sont justement des barbouzeries administratives qui nous font face.
  • Alors moi je veux bien la perversité et les analyses, les réflexions plus ou moins profondes sur le néo-libéralisme et l’adaptation (j’en parlais déjà en 2012, le temps passe) mais là nous ne sommes plus à cet endroit du tout. Des collègues parlent de démission, la dépression nous guette tous, la vacuité avec. L’effondrement dans l’insignifiance enfin.
  • La vraie question est celle de notre position et tenir une position en face de pervers déterminés à nous briser (car il s’agit bien de cela) c’est dur, c’est conflictuel, ce que d’aucuns appellent « politique » dans des colloques mais en étant souvent bien loin de mesurer ce que la détermination politique implique d’usure au quotidien et d’inconfort dans sa vie.
  • Nous le savons, il n’y aura plus d’abris, de planques, de caches protégées. Le capital montre les crocs, s’étant longtemps caché derrière le consensus mollasson de la social-démocratie à laquelle nous avons tous tétés. Moi le premier. 
  • Mais là c’est terminé, le bal masqué est terminé, les masques tombent. Derrière les arrangements qui ont pu nous donner l’impression d’une préservation, il n’y a plus rien. Derrière « la vocation » de Vallaud-Belkacem, il y a l’appauvrissement des enseignants. Derrière la « bienveillance » de Blanquer, il y a le mépris et la caporalisation. Des menaces et des sanctions. Ce sont les mêmes mais Blanquer-Macron va au bout car il sent, il est juste meilleur, que c’est maintenant qu’il faut porter l’estocade définitive et il a raison. Dans sa logique, avec son pouvoir d’agir, avec les mêmes objectifs, nous ferions exactement la même chose.
  • Le pervers quand il sent la faiblesse a toujours raison car sa raison n’est qu’une force déguisée qui se nourrit de la faiblesse qu’il sent en face de lui.
  • Partons donc d’un constat simple, le point réel : nous sommes faibles mais nous pouvons ne plus l’être. Le véritable enjeu, le nôtre, c’est d’étalonner notre force ou notre faiblesse définitive en face de la perversion. Rien de plus.
  • La question est donc : comment agir et la grève ciblée reste historiquement l’outil de visibilité et de combat. Peu importe si l’élève qui n’est pas là pour penser au devenir de l’Education nationale n’aura pas de professeur de philosophie dans « ce grand oral » truqué. De toute façon, c’est le principe de cette épreuve éventée : faire faire n’importe quoi à n’importe quel professeur avec pour horizon la polyvalence et les formations au rabais.  La paye ira avec. Ce n’est pas notre problème mais celui du ministère qui ne nous prend pas au sérieux et il a raison. Soyons plus sains dans nos raisonnements. En gros, je m’oppose ou pas, je tiens le point réel ou pas.
  • Je joue le jeu du pervers ou je lui dis « stop ».
  • Le reste permet peut-être de passer à France culture : on peut en effet analyser pendant des décennies les stratégies néo-libérales en faisant même un billet. Le pervers s’en cogne de France culture. D’ailleurs, il y en a aussi à France culture des pervers, leur monde est décidément bien fait. Ce qu’il voit par contre, le pervers, ce qui l’intéresse, c’est qu’au moment de la décision, le faible le suit et agit comme il veut qu’il agisse. Ni plus ni moins. C’est son point réel à lui. Lui au moins est cohérent comme peuvent l’être les fondés de pouvoir du capital. 
  • Nos scrupules d’impuissance par contre, nimbés de lucidité, le sont, hélas pour nous,  beaucoup moins.

Un spectre hante l’Europe : le spectre du politique.

Un spectre hante l’Europe : le spectre du politique.

  • Un spectre hante l’Europe : le spectre du politique. Mais les spectres ont toujours quelques problèmes d’incarnation. D’autant plus obsédants qu’ils sont irréels. Si le politique nous hante à ce point, si l’on parle autant de dépolitisation pour s’en plaindre, aussi bien à gauche qu’à droite, on peine à faire revenir une critique qui lui redonnerait corps. D’ailleurs, on ose à peine parler de gauche ou de droite de peur d’avoir des comptes à rendre à propos de cette vieille division un peu vite perçue comme fantomatique. Les nouveaux conseils de la résistance de l’après Covid-19 ne se posent d’ailleurs plus la question. L’heure serait à l’unité, aux grands rapprochements historiques, aux alliances nouvelles face au néo-libéralisme et à sa figure macronienne.

 

  • Mais revenons à ce spectre. L’Europe, devrais-je dire plutôt l’UE, est une place bien trop formelle pour être hantée par quoi que ce soit. Vous ne trouverez pas le spectre du politique à Bruxelles mais dans la salle de repos de l’Ehpad en face du jardin du Luxembourg, dans les couloirs du CHU de Bordeaux, en salle des professeurs au Lycée Elie Faure à Lormont. L’homme actif, l’homme du travail qui n’est pas simplement au travail, réalise progressivement que l’activité qui est la sienne est en train de changer. Les mots dans les documents qu’il reçoit n’ont plus le même sens, peut-être plus de sens du tout. Comme l’affirme Stéphane Velut, chef du service de neurochirurgie au CHU de Tours : « Orner, rassurer, intimider… fabrique du consentement. Et soustraire au langage sa force expressive au profit d’un rôle anesthésiant assure de couper court à toute critique. » (L’hôpital, une nouvelle industrie : Le langage comme symptôme, Tracts, Gallimard, 2020) Puis de citer Orwell, 1984. Peu commun pour un neurochirurgien. Un signe des temps ? Mais de quelle critique parle Stéphane Velut ? Une critique au travail et cela en deux sens : une critique sur le lieu de travail, depuis son activité ; une critique qui se met au travail indépendamment du commerce verbal insignifiant qui est aussi celui de la société du spectacle, devenue spectacle de la société sans histoire.

 

  • Alors reformulons : un spectre hante l’Europe, le spectre de voir le travail redevenir en pratique le lieu d’une repolitisation, c’est-à-dire d’une conscience politique qui se sait appartenir à un ensemble plus large qu’elle, à une « volonté collective » pour reprendre la très juste formule d’Antonio Gramsci. Cette prise de conscience est évidemment empêchée quand il s’agit de « couper court à toute critique ». C’est ici que le management néo-libéral joue à plein : briser les groupes subalternes, isoler les travailleurs, faire usage du numérique selon des principes de dispersion et d’atomisation des personnels, éviter les relations transversales d’un service à l’autre. Bref, tout faire pour chasser le spectre du politique dans une immense conjuration de la conflictualité sociale que l’on nommera aussi, dans une énième trahison des termes, un « progressisme ».

 

  • Ce à quoi nous assistons n’est autre qu’une lutte du travail, une lutte dans le travail et derrière cette lutte un retour du social comme ce qui nous est commun. L’idéologie dominante n’aborde cette question que sous le registre économique des coûts. Le social serait une charge. Pour arriver à cette déformation là, il est nécessaire de le fragmenter. Le social n’existe pas, il n’y aurait que des publics. C’est ainsi que nous avons vu apparaître, à l’occasion de cette pandémie, un nouveau vocabulaire de la segmentation : les plus de 70 ans à protéger, les diabétiques, les malades chroniques, les obèses mêmes. La question se déplace de la santé publique, de la chose publique par conséquent, à des publics différenciés qu’il s’agit d’administrer. Ce qui vaut pour le travail se retrouve évidemment pour le corps social dans son ensemble : une grande partition fonctionnelle. Très au-dessus encore se tiendrait le politique, une vision surplombante qui fixerait les grandes orientations, l’UE faisant office de superstructure unifiante. Le lien entre les publics et la superstructure est assuré par des intellectuels flottants et sans pratiques situées, bien installés dans la société du spectacle. C’est cette séparation qui est en train de craquer par le bas.

 

  • Sous les radars de la société du spectacle en effet, dans le travail, une recomposition est en train de se faire. Elle réclame à la fois plus d’autonomie pour les praticiens et elle critique l’imposition unilatérale et non collégiale de normes totalement dissociées de la pratique. « La gravité de la situation aidant, faisons-lui encore confiance [à l’électorat] pour guérir un système emblématique de la res publica. » Cette conclusion de Stéphane Velut mérite certainement d’être affinée. Ce n’est pas l’électorat qui guérira l’hôpital, l’exemple que nous prenons ici, mais la capacité qu’auront les travailleurs de l’hôpital a élaborer une volonté collective capable de peser politiquement afin de redonner, depuis le social, un sens au mot République.

 

  • C’est ici que la critique du monde politique doit être faite sur des bases profondément sociales. Curieusement, nous retrouvons dans la sphère politique séparée (à l’exception de quelques députés actifs sur le front social mais minoritaires) les mêmes travers que ceux de cette administration des publics dans le management néo-libéral. Ce point essentiel est rarement perçu. Au lieu de vouloir unifier des alliages improbables, des unions souverainistes, des unions de la gauche, des CNR de tous horizons, ne pourrait-on pas se demander comment faire en sorte que cette repolitisation par le social puisse trouver une forme politique ? Cette forme ne sera pas celle d’une pastorale dans laquelle un chef conduira demain un troupeau différencié vers plus de bonheur.

 

  • Cela ne veut pas dire pour autant qu’il ne faut pas s’efforcer de structurer ces mouvements sociaux, de les comprendre. Non pas depuis une position de surplomb mais dans les processus qui sont en train de les faire naître. Ce constat vaut plus généralement pour les mouvements sociaux profonds que nous connaissons depuis deux ans en France, gilets jaunes inclus. Englués dans une conception surplombante du politique, entre expertise et pastoralisme, nous peinons encore à comprendre que l’humain c’est avant tout du social et qu’il n’y a pas d’institution du social sans une pensée de la res publica.

 

  • Il va de soi que nous payons au prix fort l’inexistence d’un parti structuré puissant capable d’organiser cette pensée, de lui donner corps politiquement en face de la dilution macroniste et de la guerre des chefs. La maturité démocratique est pourtant à ce prix. Elle suppose, c’est une évidence qu’il faut sans cesse rappeler, un usage public de la raison trop souvent empêché par le spectacle politique qui, à force de vouloir toucher la masse, laisse la majorité indifférente. Cet usage public de la raison est aussi un usage public de la critique qui risque bien souvent de titiller le marché des consensus éloignés. En ce sens, la dépolitisation vient aussi de ceux qui, sous couvert de pragmatisme, veulent au plus vite proposer un horizon pour « le monde d’après ». Ils peinent à comprendre qu’il n’y a pas d’horizon mais simplement des gens au travail qui cherchent une forme politique d’une autre nature que celle qui a donné, sous des gouvernements de gauche ou de droite, l’hégémonie néolibérale actuelle qui leur fait tellement mal.

 

  • Au fond, nous retrouvons la question posée par Wendy Brown reprise par Christian Laval dans Penser le néolibéralisme (in Penser à gauche, Figures de la pensée critique aujourd’hui, Ed. Amsterdam, 2011).« Sommes-nous réellement des démocrates – croyons-nous encore au pouvoir du peuple et le voulons-nous vraiment ? » Répondre à cette question ne pourra se faire sans revenir aux fondements sociaux de la République. Cela pose autant la question de la souveraineté politique, celle du peuple, que notre capacité à organiser politiquement, depuis nos pratiques situées, une force de résistance au néo-libéralisme et à son management invasif, aliénant et paternaliste. Dans ces conditions, il est douteux que le populisme, qu’on le dise de droite ou de gauche, avec ce que cela implique de concentration du pouvoir (une nébuleuse et un chef), puisse atteindre la radicalité institutionnelle qui permettrait d’entreprendre un tournant critique et politique capable de remettre le social au cœur de notre République.

Entretien avec Kevin-Boucaud Victoire (Marianne) pour la sortie d’Asphyxie et Oraison funèbre de la classe de philosophie.

Entretien avec Kevin-Boucaud Victoire (Marianne) pour la sortie d’Asphyxie et Oraison funèbre de la classe de philosophie.

  • Dans Asphyxie, Harold Bernat débusque les enfumages politico-médiatiques qui minent notre démocratie et déplore l’effondrement de l’esprit critique. Dans Oraison funèbre de la classe de philosophie, il constate la mise à mort de l’enseignement de la philosophie au lycée, pourtant essentielle à ce même esprit critique qui semble s’estomper. Nous l’avons interviewé sur ces deux courts, mais intéressants, essais.

 

  • Marianne : Qu’appelez-vous les « maîtres causeurs » ?

 

  • Harold Bernat :Les « maîtres causeurs » sont exactement ce que Cornelius Castoriadis appelait en 1977, dans un texte intitulé « Les divertisseurs », les idéologues « complémentaires du système dominant ». Ils s’adressent à un public certes restreint mais qui a pour fonction d’orienter les modes intellectuelles en prenant soin de ne pas soulever les problèmes qui fâchent. Ils furent particulièrement en vue à l’acmé du mouvement des gilets jaunes. Comme l’écrit Castoriadis, ces discours fonctionnent « pour qu’il ne soit pas parlé des problèmes effectifs, ou pour que ceux-ci soient déportés, recouverts, distraits de l’attention du public. »Ce sont des divertisseurs car ils font diversion. Il ne faut pas oublier que le terme diversion peut recevoir un sens militaire, le missile leurre.
  • Ainsi, Eric Fottorino, dans un article de la revue Le 1 intitulé « Disputatio » (Le1, Peut-on encore débattre ?, septembre 2020) valorise ladisputatio qui « rappelle, dit-il, les principes anciens dans la Sorbonne médiévale : cultiver le goût du désaccord à travers des joutes oratoires où chacun devait défendre une thèse imposée qui l’obligeait à penser à la place d’autrui ». Les éditorialistes et autres philosophes en vue, que je nomme dans Asphyxie « maîtres causeurs » occupent en effet exactement cette fonction, celle des clercs du XVIe siècle qui, par la mise en scène de leur disputatio savante, signifient au peuple (laos) qu’il est inapte à se forger un discours éclairé. Comme le notent judicieusement Vincent Azoulay et Patrick Boucheron dans Le mot qui tue, Une histoire des violences intellectuelles de l’antiquité à nos jours (Champ Vallon, 2009) il s’agit bien d’une dépossession. Rappeler la disputatio, le fameux débat des clercs contre la vulgaire polémique des laïcs, est une façon de les déposséder de leur parole publique.

 

  • Les « maîtres causeurs » sont les dépositaires, au nom d’un pluralisme qui ne résiste pas à l’épreuve des faits (qui a accès aux plus grands canaux de communication), d’une parole supposée légitime sur les questions sociales et politiques. Le reste est déversé dans le grand fourre-tout de la réaction, Internet et les réseaux sociaux servant d’exemples repoussoirs pour montrer ce que n’est pas un bon débat, ce que n’est pas une parole légitime. Les « maîtres causeurs » parlent pour que ceux qui pensent à côté soient inaudibles et d’emblée illégitimes.

 

  • Vous critiquez le « Grand débat » qui relève selon vous de l’enfumage. Pourquoi ?

 

  • C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre la stratégie du pouvoir en place dans cette séquence particulièrement grossière, voire grotesque, de manipulation collective : « le grand débat national » fin 2018, début 2019. Il s’agissait avant tout d’un dispositif médiatique de saturation et d’occupation de la parole publique par le président de la République et sa petite armée de communicants en réponse à une crise de légitimité majeure. Ce dispositif repose sur une crédulité entretenue : des fondés de pouvoir du capital, banquiers de leur état, auraient quelque chose à faire de cahiers de doléances rédigés ici ou là après un « débat » ? Cette fable étonnante repose sur la croyance selon laquelle le peuple aurait encore un quelconque pouvoir décisionnaire dans une situation où une toute petite minorité socioprofessionnelle, ayant parfaitement conscience de sa classe, très concentrée et supposée experte, entend bien régenter sans retour l’ensemble du corps social. Nous vivons dans l’illusion du consensus démocratique, dans l’illusion d’une réciprocité des discours en vue de l’élaboration d’un intérêt commun.

 

  • Ce temps est révolu (a-t-il d’ailleurs déjà été actuel ?) dans une situation où le capital cogère désormais ouvertement les institutions publiques avec les représentants bien souvent cooptés. Le piège se referme, c’est d’ailleurs la raison d’être de ce dispositif cynique, quand la menace se fait entendre : celui qui ne veut pas le débat est un violent. Il est de ce fait anti-démocrate. Ce qui est passé sous silence n’est autre que la violence symbolique parfaitement assumée d’un monologue présidentiel qui se voudrait « débat ». Il s’agit de faire parler l’autre, l’adversaire social, dans un dispositif qui lui retire d’emblée toute parole effective. Ce n’est pas directement un dispositif de censure mais de dissuasion. C’est plus fin et beaucoup plus pervers. Cela fonctionne comme le missile leurre dont parlait Castoriadis en 1977 avec derrière lui l’éternel chantage au Bien. Un assourdissant silence se fait entendre dès que la parole émise ne joue plus ce jeu-là qui est le seul possible, celui d’une disputatio entre clercs autoproclamés qui doit tenir lieu de spectacle pour tous.

 

  • Selon vous, le marxisme a été remplacé par « la morale provisoire » dans le monde intellectuel. Qu’entendez-vous par-là ?

 

  • Là encore ce mouvement n’est pas récent. Par marxisme, il faudrait plutôt entendre critique provenant d’un travail inauguré par Karl Marx qui consiste à comprendre historiquement les pensées politiques en les situant dans des rapports de force induits par le capitalisme, l’exploitation économique et la lutte des classes. Il ne s’agit pas de placer le « marxisme » au-dessus de tout soupçon mais de soupçonner radicalement ceux qui refusent de comprendre qu’une pensée critique (celle de Marx n’échappe d’ailleurs pas à cette règle) est toujours prise dans des déterminations sociales et historiques qui nous interdisent de faire comme si nous pouvions penser sans elles.

 

  • Les fameuses « morales provisoires » sont des maximes sans pratiques qui dissocient la pensée et le faire, sans visée collective, des jugements mondains souvent ridicules (« Les gilets jaunes ont obtenu beaucoup de choses, plus que tout le mouvement syndical au XXe siècle », Raphaël Enthoven chez Hanouna, avril 2019), des condiments à consommer sur place. Il va de soi qu’il n’existe quasiment plus d’espace pour critiquer publiquement de tels divertissements qui ne sont jamais sans effets politiques à partir du moment où ils peuvent se prévaloir des plus grands canaux de diffusion.

 

  • En quoi la « critique sociale » est importante pour la démocratie ?

 

  • La démocratie n’est pas simplement un ensemble de dispositifs institutionnels et de pratiques politiques mais un état social. Nous vivons, là encore, dans l’illusion, en grande partie fétichiste, que nous pouvons concilier n’importe quelles pratiques sociales, n’importe quelles formes d’exploitation économiques, avec une forme politique abstraite qui se nommerait par usage et extension d’usage « démocratie ». La critique sociale c’est avant tout comprendre que la critique n’a de sens qu’à être socialisée. Si elle ne devient pas une force sociale agissante, qu’est-elle ? Une posture ? Un jugement détaché ? Un beau trait d’esprit ? C’est ici que nous retrouvons d’ailleurs la misère de cette philosophie médiatique hors sol capable de faire référence au « ressentiment » chez Nietzsche pour expliquer un mouvement social sur les conditions de travail.

 

  • Ce baratin lettré trahit aussi bien Nietzsche (ce qui est un moindre mal) que la réalité sociale qui lui fait face, irréductible pour la causerie car pratique et politique, en acte. J’appelle d’ailleurs « peuple » dans Asphyxie, ce qui existe collectivement en résistance au pouvoir de statuer à sa place. Nous pourrions parler aussi de souveraineté au sens politique du terme.

 

  • Vous regrettez dans Oraison funèbre de la classe de philosophie la disparition des séries littéraires et la disparition programmée de l’enseignement de la philosophie. Pourquoi ?

 

  • La disparition de la série littéraire est un fait, celle de la philosophie un horizon quand la pratique de la critique s’évanouit peu à peu. Je ne peux pas terminer cette discussion sans rendre hommage à Samuel Paty. Il n’était pas professeur de philosophie mais le problème est le même. La laïcité est une puissance d’émancipation critique et politique, en particulier pour les populations les plus dominées socialement. C’est aussi pour cette raison que sa défense ne relève pas du conservatisme culturel étriqué. Ce n’est même pas une Valeur (les majuscules s’érigent quand les contenus s’évaporent) mais une pratique, ce n’est pas un objet d’enseignement mais une disposition dans le savoir et face au savoir. D’un côté des gorges chaudes sur les « valeurs de la République », de l’autre un plan social qui touche particulièrement les enseignants de philosophie. C’est cela le bilan réel du pseudo « président philosophe ».

 

  • Attaquer l’esprit critique c’est attaquer la laïcité et derrière elle le laos, le peuple agissant dont nous parlions à l’instant. Les clercs du spectacle, ceux qui débattent entre eux, ne supporteraient pas très longtemps qu’une pratique critique et politique socialement située s’affirme. La laïcité, au sens où je l’entends, se confond avec le libre usage de la pensée, celui qui fait des citoyens et des hommes libres, pas des causeurs adaptés qui cognent dès que la critique raisonnée devient autre chose que le faire-valoir de leur petite raison sociale.

* Harold Bernat, Asphyxie : Manuel de désenfumage pour notre temps,L’Escargot, 176 p., 15 euros

* Harold Bernat, Oraison funèbre de la classe de philosophie, Atlantiques déchaînés, 12,90 euros

La dénationalisation de l’école publique

La dénationalisation de l’école publique

 

  • Jeudi 12 novembre, le ministre de l’Éducation nationale a confirmé que l’Éducation nationale ne l’était plus. Ce ministre de la dénationalisation de l’école a ainsi fait de l’exception la règle, du chacun pour soi le principe régulateur et de la démission de l’autorité publique la porte ouverte aux plus criantes injustices. L’absence de décision commune pour tous les établissements scolaires (y compris hors contrat, les lieux de culte n’y échappant pas eux-mêmes) est sans précédent dans l’Éducation nationale. Une rupture d’égalité majeure qu’il faut dénoncer comme telle, aussi bien pour des raisons sanitaires que pour des raisons de justice sociale. Chacun manœuvre dans son coin au détriment de l’intérêt général et tout cela avec l’aval du ministère. Et ces gens osent encore parler des « valeurs de la République » ?

 

  • Les établissements scolaires peuvent ainsi choisir et pour une durée indéterminée leur formule d’enseignement : certains, que ce soit au collège ou au lycée, n’ont strictement rien changé. Les cours continuent dans des classes à 35 élèves, voire plus, ce qui est aujourd’hui la norme, les élèves se retrouvant dans des couloirs étroits et à la cantine sans masques. Ainsi l’université Bordeaux-Montaigne qui appliquait pourtant un protocole sanitaire strict depuis la rentrée (cours à distance, cours alternés) est aujourd’hui fermée (plus aucun cours n’est délivré à l’université) alors que des lycées de centres-villes peuvent continuer, c’est le cas du lycée Montaigne, d’ouvrir des classes préparatoires à 40 dans un établissement où le respect du fameux protocole est tout simplement impossible quand on tient encore au principe de réalité. En somme, on peut ne pas faire de demi-groupes en classes préparatoires avec des effectifs à 40 dans des classes étriquées mais on peut tranquillement fermer des TD à l’université avec 30 étudiants dans des amphithéâtres de 200 places.

 

  • D’autres ont anticipé le passage en demi-groupes pendant les vacances scolaires afin d’éviter le pire, une fermeture complète des lycées et des collèges. Les premiers, c’est le cas à Bordeaux, sont des lycées publics fréquentés par des catégories sociales plus favorisées ou des établissements privés. Est-ce un hasard ? Absolument pas. Il s’agit même de la logique profonde de cette dénationalisation de l’éducation voulue par le gouvernement. Son nom ? Autonomie des établissements. Sa réalité ? La logique de classe. La concurrence entre les établissements scolaires, ouvertement voulue par le ministère, renforcée par la réforme du lycée, est aussi le fait d’une classe de professeurs minoritaire, bourgeoise, qui a toute l’attention du pouvoir politique, une attention qui ne correspond absolument pas à ce qu’elle représente réellement dans l’Éducation nationale.

 

  • Des professeurs qui se plaignent à juste titre du protocole sanitaire inapplicable sans aménagements, raison d’être du passage en demi-groupes, ne mesurent pas toujours très bien ce qui se joue derrière cette rupture d’égalité, une lutte des classes, à tous les sens du terme, au sein de l’Éducation « nationale ». Dans ce contexte inédit, comprenons bien que les classes populaires, désinformées sur cette question pourtant cruciale, ne peuvent se former une idée claire de ce qui est en train de se passer : la mise en place de dispositifs définitifs d’exclusion, au sein de la République, des élèves et étudiants non CSP+. Cette désinformation est elle-même un fait de classe tant les analyses médiatiques sur l’école, écartant la question politique, se résument bien souvent à de petits coloriages bienveillants sur les élèves en général sans jamais rentrer dans le détail des opérations. Trop pénible pour les intéressés qui sont aussi parents d’élèves. Après tout, si mes enfants sont bien lotis… aux autres les signifiants creux, les « valeurs de la République » et la laïcité à coups de talons, l’heure n’étant pas à la promotion de l’esprit critique mais « aux classes qui se tiennent sages » (Mantes-la-Jolie). Pour les autres, il va de soi.

 

  • Dans le même temps, des lois sont votées sur la pénalisation des mobilisations dans les universités en plein confinement alors que celles-ci n’accueillent plus d’étudiants et pour une durée indéterminée. Si la question n’était que sanitaire, la fermeture des classes préparatoires et la mise en place des demi-groupes seraient effectives depuis longtemps. Mais au fond, que valent des étudiants en sciences humaines en face de la future élite autoproclamée de la nation, que pèse l’avenir de lycéens en grande difficulté sociale en face d’un programme de classes préparatoires qu’il faut impérativement boucler, Covid ou pas, pour tenir son rang dans la grande compétition nationale aux places réservées et cela au détriment de l’intérêt général. Le baratin sur la démocratisation de l’excellence ne résiste pas à l’épreuve des faits pas plus que les arguments malhonnêtes qui consistent à dire que nous en voulons à ceux qui travaillent et qui méritent. Rien ne peut expliquer le traitement d’exception qui est réservé, dans cette situation calamiteuse, à ce petit groupe social très homogène et certains de ses nouveaux privilèges.

 

  • La logique profonde de cette dénationalisation de l’Éducation nationale reste l’autonomisation d’une classe sociale de plus en plus désocialisée. « Nous, pour notre classe, ce sera en classe entière ! » Au fond, peu importent les conditions de travail des hospitaliers, les conséquences d’un choix individuel, les inégalités de traitement d’un établissement à l’autre. L’autonomie des universités, des lycées, des collèges, des écoles, cela sert essentiellement à cela : se dispenser de prendre, au sommet de l’État, des décisions politiques qui iraient dans le sens du commun et de l’intérêt général en laissant faire les rapports de force économiques. Dans ce contexte, l’idée d’un retrait de l’État, supposément jacobin, dans un contresens historique majeur, n’a aucun sens. Cette idée, antirépublicaine, ne fera qu’accentuer l’iniquité aujourd’hui gravée dans la loi.

 

  • Le courage politique serait, au contraire, de redonner une direction à l’Éducation nationale qui soit socialement républicaine, une orientation qui favorise l’égalité des chances réelles. Tout le contraire de ce bidouillage inique, mélange d’amateurisme et de cynisme, au profit d’une classe qui se serre les coudes en ayant parfaitement conscience de ses intérêts bien compris. Cette classe est au pouvoir depuis des décennies et elle finit aujourd’hui par détruire ce qu’il reste du pacte républicain. Elle se trouve confortée par tous ceux qui tapent sur la République pour flatter un public égoïste et consommateur de formules magiques sans comprendre que la question prioritaire était celle du dévoiement de ses principes dans l’institution pas les révolutions libertaires fantasmatiques. Comme le note avec justesse Henri-Pena Ruiz dansQu’est-ce que la laïcité ?, « veiller à ce que l’idéal ne sonne pas faux ne signifie pas invalider l’idéal lui-même ».

 

  • Au fond, les meilleurs alliés de ces démolisseurs dans l’Éducation nationale ce sont tous ces demi-habiles qui, en pensant viser une clique au pouvoir, s’en prennent à l’idéal lui-même, aux principes sans lesquels l’ordre social se disloque en engendrant un chaos d’injustice. Ce chaos réclamera, en retour, toujours plus de police pour mater des injustices subies de plus en plus manifestes. Pire, instituées, légales. Mais pour comprendre cela, il faut sortir de la logique militante stricte et refaire de la politique au sens noble du terme, au service de tous. Retrouver le sens de principes directeurs raisonnables en sortant de cette pseudo-liberté qui n’est autre que le masque de l’égoïsme et du cynisme. Le peuple, laos, transcende les intérêts particuliers, les brigues, les petits arrangements entre amis. Certains y voient là une abstraction ? Ce sont souvent les mêmes qui ne trouvent rien à redire à une gestion de crise qui laisse à chacun le loisir de se débrouiller avec son petit réseau maison. Ce qui se passe actuellement dans l’Éducation nationale, ces mensonges répétés, cette incapacité à gouverner dans le sens de l’intérêt général n’est pas simplement une honte au sens moral mais une déclaration de guerre politique contre tous ceux qui croient encore à l’école de la République et aux principes d’égalité et de justice qui doivent la guider.

 

  • Comment accepter enfin que les orientations dans le supérieur qui en passent par un algorithme opaque, Parcours sup, ne soient pas anonymes. La rupture d’égalité est flagrante entre les établissements scolaires, certains ayant aménagé la scolarité en limitant les contaminations possibles et d’autres non. Y aura-t-il, ce qui serait bien le couronnement de l’iniquité et de l’obscène, une prime d’orientation pour ceux qui viennent d’établissements qui n’ont strictement rien à faire de la santé publique et de l’intérêt général ? Si tel est le cas, nous revendiquons le droit de traiter ceux qui ne font rien pour dénoncer cet état de fait de complices. Ils préparent et nourrissent la violence sociale hors de leur classe à l’air complètement vicié.

Résister à la dépolitisation

Résister à la dépolitisation 

 

  • Rien ne peut remplacer la rencontre directe, la présence des corps pour fédérer les esprits. La démocratie, depuis la Grèce antique, suppose la délibération (bouleusis) mais il n’y a pas d’assemblée délibérative (boulè) sans un lieu pour la tenir. La privatisation grandissante de l’espace public pour des manifestations commerciales a meilleure presse que l’occupation des espaces publics pour délibérer ensemble.

 

  • A Bordeaux, l’immense place des Quinconces, en permanence louée à des entreprises privées, n’a de politique que son monument aux Girondins. Le reste appartient aux marchands du temple. Nous mesurons à quel point il est aujourd’hui difficile de nous retrouver pour penser ensemble le commun, réfléchir à la nature des forces qui démembrent la souveraineté du peuple et atomisent les consciences, nous renvoient à nos écrans et à nos solitudes connectées. Que reste-t-il, dans ces conditions, de la question politique, sans unité de lieu, sans unité de temps pour la reposer ? Ainsi à Bordeaux, depuis le 5 décembre 2019, la faculté de sciences humaines de la Victoire fut occupée par des étudiants. Une intervention policière, stratégique dans une période creuse, a mis un terme à cette occupation le 27 décembre à 8h30 du matin. Durant ce laps de temps, de très nombreuses assemblées générales se sont tenues, certaines très calmes, d’autres plus houleuses. C’est aussi cela l’activité politique, l’institution et l’apprentissage de la conflictualité sans LBD 40 pour régler les problèmes. Un soir, nous étions plus de 400. Il s’agit bien de politique, cette activité qui ne doit avoir lieu que sous la forme promue et aseptisée d’un spectacle à bonne distance.

 

  • L’activité politique des citoyens dans la cité devrait, dans ces conditions, se réduire à une participation électorale sagement codifiée entre des têtes de gondoles. Le » grand débat » national aura été, à ce titre, l’acmé d’un spectacle politique navrant qui ne prend plus car il ne correspond à rien de réel. Scénarisé, il relève de ces appareils de dissuasion du politique, de ces très nombreux simulacres qui donnent l’illusion d’une activité politique tout en prenant bien soin, par des dispositifs maîtrisés, de rendre cette activité réellement impossible. Historiquement, les universités ont très souvent permis la tenue de telles assemblées dans les mouvements sociaux. Leur rôle est en cela capital.

 

  • Il est certain que l’occupation d’une université, en particulier au centre d’une grande ville, donc son blocage, facilite l’organisation de telles assemblées. Pour autant, ces occupations sont souvent perçues, par les étudiants les moins impliqués ou ceux qui ne trouvent rien à redire aux politiques en cours, cela peut se comprendre, comme une privation de liberté. Elles clivent les étudiants, les personnels enseignants et isolent en retour les plus impliqués. A ce titre, la mise à disposition de lieux centralisés par la direction d’une université peut permettre de rallier au mouvement des étudiants qui voudraient simplement voir de quoi il s’agit. La curiosité peut être aussi politique.

 

  • Paradoxalement, cette solution de compromis peut s’avérer aussi plus menaçante pour une gestion des masses qui préfèrera toujours avoir affaire à une minorité agissante identifiable qu’à un mouvement de politisation de fond qui, en la circonstance, risque de mettre à jour la réalité des stratégies de dépolitisation d’un gouvernement n’ayant aucun intérêt à rendre possible la croissance de la lucidité collective sans laquelle la démocratie reste un vain mot. Ainsi, depuis l’évacuation du 27 décembre 2019, la faculté de la Victoire à Bordeaux est toujours fermée. Cette situation empêche de fait les étudiants d’accéder à la bibliothèque universitaire.

 

  • La présidence fait valoir des dégradations et par conséquent des travaux pour « sécuriser » le lieu. Les étudiants, les universitaires, les citoyens curieux qui prirent le temps de rentrer pour discuter avec les étudiants mobilisés, assister à des assemblées générales ou à des conférences, pourront tous témoigner que la nature des dégradations (quelques tags dont certains furent nettoyés par les étudiants eux-mêmes) ne justifient en rien une fermeture qui s’étendrait sur des semaines. Il s’agit donc d’un acte politique en face d’une situation qui devenait elle-même politique à partir du moment où elle ne pouvait plus être réduite aux débordements incohérents d’une minorité qui existe aussi mais dont la proportion est infime. Comme pour les correcteurs grévistes du baccalauréat, la stratégie est invariablement la même : isoler et mater avant que les braises de la politisation lucide ne relance une flamme collective qui, en France, ne s’éteindra jamais. Au fond, et en quelques mots, qu’est-ce que la dépolitisation ? Une logique construite qui consiste à soustraire à l’intelligence collective les décisions fondamentales qui engagent le devenir de la société tout en déportant ces décisions sur des dispositifs électoraux cadenassés. Tout un travail technique sur les masses est nécessaire, une ingénierie de l’opinion publique, une véritable fabrique du consentement qui doit donner aux hommes dominés l’amour de leurs chaînes mentales. Non pas que les citoyens, flattés dans des discours formels, ne puissent pas voter pour le candidat de leur choix.

 

  • Après tout, Philippe Poutou, le local de la dernière présidentielle, aurait pu être en droit élu à la présidence de la République. Poser le problème en ces termes, à ce niveau de comique, revient à affirmer une chose : la démocratie est un état social qui peut, hélas, subsister formellement dans des dispositifs qui n’ont plus rien à voir avec de la démocratie. Des dispositifs qui feront tout ce qui est en leur pouvoir pour interdire aux citoyens de se regrouper, pour empêcher des assemblées du peuple de se former, pour limiter au maximum les prises de paroles publiques qui ne feraient pas partie du grand show insignifiant et mensonger. Des dispositifs enfin qui veulent et nourrissent la violence car ils ont substitué la violence physique à la résolution politique des problèmes posés. Ils se cachent, encore ici, sous des arguments économiques et sécuritaires pour faire en sorte que le politique n’ait plus lieu. Ils affectionnent par-dessus tout les discours confus quand ceux-ci ne sont pas associés à une pratique.

 

  • Des étudiants structurés qui organisent un barbecue de soutien pour des cheminots en grève tout en étant capables d’affiner un discours critique offensif, tout cela n’est pas bon pour cette fausse élite. Une résistance puissante, profonde et déterminée s’organise en France. Elle tisse des liens, invisibles pour les drogués du spectacle, ceux qui veulent l’affiche quitte à s’accommoder de la défaite, des liens que ne pourront pas défaire les tirs de LBD40. Terroriser des citoyens ? Si là est néanmoins la solution choisie, ce gouvernement corrompu, avec sa violence réelle, s’effondrera sous son propre poids, obèse de vide et de mépris, cette morgue que le peuple de France lui renvoie à la face avec une inventivité et une malice que ces rhinocéros, déjà ringards et à contre-courant de l’histoire, n’auront jamais.

Cette indécente promotion libidinale du Black Friday, ou le capitalisme du désir au grand jour

Cette indécente promotion libidinale du Black Friday, ou le capitalisme du désir au grand jour

  • Dans la nuit du 10 au 11 novembre 2019, pendant que vous vous brossiez les dents ou que vous faisiez l’amour sans chronomètre, la modique somme de 1 milliard de dollars fut dépensée en 68 secondes sur le site chinois de vente en ligne Alibaba. Cette « nuit des célibataires », certainement propice à l’onanisme consumériste, est un must en matière d’orgie. Un record inutile mais qui améliore tout de même la précédente marque, celle de 2018, de 17 secondes. Imaginez le plaisir solitaire que des chroniqueurs pourraient tirer, suite à plus de croissance, donc de progrès, d’une dépense de 1 milliard de dollars en une seconde. L’éjacula ultime de la consommation planétaire et le must de l’info éco. La rencontre extatique de la seconde et du premier milliard pourra peut-être ouvrir les cieux.

 

  • Le Black Friday commence en France un lundi. Rien de très étonnant quand on sait que le Paris-Dakar a lieu en Amérique du Sud. Contrairement à la « nuit des célibataires », l’orgie s’étale sur la semaine avec un climax le vendredi, cohérence oblige. Peut-être faut-il y voir, à la suite du grand rut asiatique, un reliquat de romantisme à la française, ce que les discours clonés de l’éco (auxquels il manque bien sûr un « h ») donnent le nom de « montée en puissance ». Fin novembre, dans la grisaille, le compte en banque trop souvent à découvert (c’est mon cas), les Français sont conviés à avaler en souriant le gros viagra de la conso de masse : le Black Friday. Encore un effort citoyen pour bafouiller en anglais les deux mots de votre servitude terminale, celle qui vous fait cliquer que vous le vouliez ou non pour acheter un nouveau portable dont vous pourriez, en toute sagesse, vous passer encore des mois.

 

  • D’affligeantes publicités radiophoniques matraquent le manant avec des voix qui hésitent entre l’orgasme (« j’ai fait une bonne affaire chéri ») et la dépression (« j’ai raté le bon coup mon cœur »). Ne sous-estimons pas la dimension libidinale de tout ceci. Sans compter la force tragi-comique de ces agapes. Le désir, écrivaient Deleuze et Guattari dans L’Anti-oedipe, en 1972, « ça fait bander les masses ». Et encore ignoraient-ils le Black Friday et les applications qui font vibrer dans la poche le téléphone hors d’âge de l’année passée quand l’affaire est bonne à saisir pour en avoir un nouveau.

 

  • Inutile de revenir sur l’aberration écologique de cette opération de fourrage si ce n’est pour dire que la protection des oies trouve aujourd’hui plus de défenseurs que celle des consommateurs gavés aux gros grains de novembre. Inutile d’alourdir le constat en faisant référence aux poubelles « technologiques » du Ghana et aux cancers d’enfants de dix ans qui ramassent les reliquats des bonnes affaires du Black Friday. Concentrons-nous plutôt sur la nature des désirs qui a lieu ici et dont l’effet pourrit là-bas. Viendra peut-être un jour où les canards des Landes monteront des associations pour dénoncer la maltraitance des hommes. Le Duck Friday

 

  • En attendant, ce mauvais vent des Amériques, quelques semaines après Halloween, confirme la mise sous curatelle de l’Hexagone et l’écrasement terminale de nos imaginaires. Car au-delà de cette immense machine à jouir-acheter nous assistons à la perfusion chronique des sollicitations d’achat sur le modèle de « la bonne affaire ». Les soldes ne sont plus réservées à quelques semaines de l’année et elles passent massivement par l’achat à distance le jour et plus sûrement la nuit, c’est encore meilleur. Il ne s’agit pas simplement de pourcentages mais d’une promesse collective, d’un nouveau messianisme : celle de pouvoir jouir au dépend de la grande machine, dans son dos et ensemble. Le Black Friday ou la partouze atomistique de la consommation de masse virtualisée. Acheter, c’est forcément faire une bonne affaire après la contrition (« j’attends les soldes »), autrement dit être malin, patient et sortir la CB sans se faire baiser.

 

  • De fins penseurs nous disent, le cœur sur le front, que nous sommes à l’aube d’une conjoncture révolutionnaire, que ça ne peut plus durer, que le peuple est à bout. Ils sous-estiment peut-être (mais pourrait-il d’ailleurs encore écrire sans cela ?), la puissance des analgésiques. Je comprends l’impatience de ceux qui théorisent la révolte des peuples. J’entends parfaitement, et j’en suis, la critique qu’ils adressent aux défenseurs des états de fait. Mais je ne peux m’empêcher d’ajouter à cette rage ce qu’observent aussi les yeux. Non pas simplement une implacable logique d’asservissement de l’homme à propos de laquelle nous ne manquons pas de bons théoriciens mais l’homme lui-même. Non pas dans l’absolu, en tant qu’essence indistincte, mais l’homme situé, celui qui accepte, celui qui en veut encore. Cet homme n’est pas simplement un pantin aux mains du grand capital, un soumis du CAC, mais une volonté. A ce titre, il a aussi sa part de responsabilité, une part énorme. La qualité de son jouir est en jeu. Ne faut-il pas aussi s’adresser à lui ? Mais comment quand l’orgie est partout et que ça dégouline du lundi au vendredi la semaine du Black Friday ?

 

  • Nous avons désappris à juger. C’est peut-être le prix de l’égalisation des conditions. Nous avons accepté l’idée que les hiérarchies spirituelles étaient d’un autre âge. Nous avons entériné une logique de masse dans laquelle la matière prime sur l’esprit. Le ravage spirituel de l’homme n’est pas quantifiable. Il est de l’ordre de la qualité. Il faudrait, mettant un instant de côté toutes les niaiseries, être fidèle aux affects qualitatifs qui naissent depuis cette masse, être fidèle à ce mélange d’ironie et de dégoût. Le Black Friday suscite les deux et il pose en cela un problème anthropologique.

 

  • Il faut aussi savoir passer aux travaux pratiques. A Bordeaux, par exemple, dans la rue Sainte-Catherine, la grande rue des commerces un jour de Black Friday et de « soldes monstres ». Les regards surtout, la puissance captative des logos qui aimantent les flux et dilatent les pupilles. La même chose sur l’écran. Écoute, tends l’oreille. Note l’insignifiant fait homme, la puissance du consentement, le néant qui glapit. La libido s’écoule et tout se passe bien. Condensation du tas, péristaltisme mou. Expérience angoissante mais salutaire si tu te piques d’insoumission. Prends des notes sur la masse que tu prétends politiser. Informations décisives pour mener ta bataille le jour de Black Friday. Observe celui-ci. Adversaire ou allier ? Insoumis ou soumis ? Il te faudra trancher. Et celle-là, tu la vois, elle vient de Séphora et clique sur son portable car c’est le black Friday, la concurrence est vive pour remplir le panier. Regarde son sourire et la dose de plaisir qui lui sort du sac. Tellement satisfaite, pourras-tu l’enrôler ? Je sens que tu fatigues. Il faut être roué pour supporter le vide et aimer les idées.

 

  • Pasolini ou Debord savaient cela très bien, ils en ont fait le tour avec un grand talent. On ne domine pas l’homme sans asservir son désir, sans le réduire à des stimuli de masse. Le Black Friday est l’inverse de la « poussée de liberté » – Freiheitsdrang – que Freud évoque dans Malaise dans la culture. Cette Knechtschaftdrang, cette poussée de servitude, ne se fait pas sans l’homme mais avec lui. Les critiques de l’aliénation consumériste ne doivent jamais oublier cette dimension libidinale des processus de soumission. Nous devons aussi à Herbert Marcuse d’avoir théorisé cette lutte contre la liberté qui se fait dans le psychisme de l’homme, cette malversation du désir qui conduit à une forme effrayante d’auto-répression. Le détournement de l’activité sexuelle vers la consommation (et plus vers le travail, aujourd’hui frappé d’indignité) consolide une immense machine répressive, unidimentionnelle et stérilisante. Le Black Friday est un objet digne d’être pensé à condition de comprendre l’indignité à laquelle il nous renvoie, de le saisir comme un immense délire libidinal et un désir qui tourne mal. Très mal.

Si nous sommes en guerre, ce n’est pas contre un virus, c’est contre notre indifférence sociale et politique

Si nous sommes en guerre, ce n’est pas contre un virus, c’est contre notre indifférence sociale politique

 

Les jours heureux: le programme du Conseil national de la ...

  • Dans un entretien accordé à Médiapart le 12 avril, l’historien de la guerre de 1914-1918, Stéphane Audouin-Rouzeau, cherche à établir des liens entre la grande guerre et la situation actuelle de crise sanitaire et de confinement sans précédent dans l’histoire récente. Cette comparaison vaudrait, selon lui, plus du côté des civils que de celui des combattants, ce qui constitue déjà une nuance de taille à cette comparaison. Il rappelle que l’ancien directeur de la mission du centenaire, Joseph Zimet, a rejoint l’équipe de communication de l’Élysée. La com, toujours. Peut-être est-ce à ce dernier que l’on doit l’expression d’Emmanuel Macron en parlant des soignants, « ils ont des droits sur nous », référence à une phrase de Clémenceau à propos des soldats. En France, cette rhétorique guerrière, car il s’agit bien d’un discours qui ne résiste pas à l’épreuve des faits, détonne avec celui du président allemand pour qui « cette pandémie n’est pas une guerre » mais « un test d’humanité ». La guerre suppose en effet un adversaire, plus précisément une relation conflictuelle d’État à État. C’était le cas en 1914. L’idée de test est autrement plus profonde et juste. Mise à l’épreuve plus précisément, pas de notre humanité dans l’abstrait, ce qui ne veut pas dire grand chose, mais de la conception que nous nous faisons d’une société humaine, en pratique, la nôtre.

  • Quelle conception nous nous faisons de la fin de vie dans notre société ? Du travail des auxiliaires de vie, des soignants dans les EHPAD ? Quelle valeur ont-ils dans une société où les métiers les moins socialement utiles sont aussi les plus économiquement rentables ? Quelle relation avons-nous à la mort, rendue de plus en plus invisible, de notre propre finitude quand l’urgence est à la croissance sans limite ? Quelles places ont encore ces questions quand le seul imaginaire social mobilisé est celui de la start-up numérique ? Quand avons-nous exactement le temps, plutôt le loisir, de mettre à l’épreuve concrètement la conception que nous nous faisons de la société dans laquelle nous vivons, la société que nous sommes collectivement ? S’il n’y pas de société, comme le répète depuis Thatcher les chantres de la compétition individuelle tout azimut, qu’est-ce que nous pourrions bien mettre à l’épreuve si ce n’est nous-même ? De là le succès indéniable d’une autre rhétorique, solidaire de la rhétorique guerrière, celle de la survie, la sienne et celle de ses proches en l’occurrence. Succès du survivalisme et autres stratégies nombrilistes de la survie sans idée, là où les livres feront office de combustible pour les zombies du stock for life. Cet imaginaire omniprésent, mélange indigeste d’Hunger Games et de Je suis une légende, est aussi celui de la rupture : avant/ après. Rien ne ne se passera plus comme avant, cette fois nous y sommes, le grand basculement a commencé ? Certainement pas. Sans une volonté politique d’instituer la société autrement, en la tournant vers d’autres finalités, d’autres valeurs aussi, nous continuerons. En pire.

  • Étonnamment, cet imaginaire du « plus comme avant » est aussi convoqué par Stéphane Audouin-Rouzeau, dans une analyse pourtant sérieuse, lorsqu’il affirme : « Je peux et je souhaite me tromper, mais je pense que nous ne reverrons jamais le monde que nous avons quitté il y a un mois. » Au-delà des précautions d’usage sur une possible erreur de jugement que nous pouvons tous faire, cette sentence prophétique, teintée d’irréalisme, ne déplaira certainement pas aux prophètes justement de la disruption et du choc. Tout changer, redistribuer les cartes, faire peau neuve. Le discours néo-libéral qui a aujourd’hui, en France, contaminé une très grande partie de la même classe politique, raffole de ces coups de grisou symboliques. Il est très à l’aise avec les anticipations, plus ou moins délirantes, du jour d’après. Jacques Attali, grand spécialiste du futur, récemment, y est allé de la sienne. Ces discours permettent évidemment, il ne servent d’ailleurs qu’à cela, de préparer la suite sur le même modèle tout en s’exonérant de l’incurie politique du jour d’avant dont on est responsable. Inutile, dans ces conditions, de mettre à l’épreuve la conception que vous vous faites de votre société puisque cette société est celle du jour d’avant. Passons vite à la suite après un énième baratin édifiant. Ce principe d’amnésie, fort utile, fait fi d’une dimension absolument fondamentale, l’anthropologie. Là encore, celle-ci n’est pas écartée par Stéphane Audouin-Rouzeau qui évoque un « véritable choc anthropologique » sous la forme d’un retour de la mort dans le quotidien. Elle me paraît pourtant mal pensée et cela pour deux raisons.

  • En premier lieu, nous avons déjà lu des propos assez similaires en parlant du terrorisme islamiste qui a durement touché la France. Souvenons-nous des victimes de Nice, de ce crime de masse insensé le jour de la fête nationale. Le choc était bien là mais a-t-on politiquement tiré toutes les conséquences politiques d’un tel acte, avons-nous réellement mis à l’épreuve notre conception de la société, des affrontements idéologiques et religieux qui la traversent violemment ? De leurs raisons profondes aussi ? Rien n’est moins sûr. Le rappel de notre « substrat biologique » était bien là pourtant, de notre fragilité humaine, mais nous sommes collectivement passés à autre chose car nous ne mettons que très rarement à l’épreuve notre conception de la société et de ce qui nous relie. « Le choc anthropologique » reste une formule vague si elle ne devient pas l’occasion d’une réflexion politique sur l’anthropologie, ce que savaient parfaitement les philosophes des siècles passés. Quel homme sommes-nous, quel homme devenons-nous, dans quel type de société ? Ne pas poser ces questions c’est ne pas penser la question anthropologique sérieusement, à savoir politiquement.

  • En second lieu, le capitalisme, affiné dans sa version néo-libérale, a produit un certain type anthropologique de masse. C’est d’ailleurs son ambition, le dressage collectif d’une masse docile et dépolitisée, infra-critique. Croire que ce type d’homme peut devenir radicalement autre parce qu’il ne peut plus consommer les mêmes résidus du spectacle et se divertir comme à son habitude pendant quelques mois est un peu léger. Croire que l’organisation du monde va changer d’elle-même, et en mieux, est là encore une façon de nous détourner de la question politique. Les entreprises les plus fragiles, les petites structures, sans une réorientation industrielle profonde, seront balayées. Il en va de même pour les commerces de proximités, ce qui renforcera encore un peu plus les plate-formes à distance et les structures qui optimisent au mieux, pour leurs actionnaires, la masse salariale. Le Medef brille d’ailleurs aujourd’hui par ses sorties martiales alors que des millions de salariés sont plongés dans une terrible incertitude financière. Du « coup de collier » de sa vice-présidente au « travailler plus » de son président, l’esprit n’est pas au choc anthropologique mais à la violence économique la plus brutale. A partir de là, qui l’emportera ? La force du dressage collectif, l’inertie des masses dépolitisées ou la révolte politique, une large prise de conscience qui demande enfin des comptes à ceux qui l’enfument ?

  • Dans ce contexte, il est peut-être temps d’arrêter de se payer de mots sans poser la question des rapports de force politiques et en revenant à quelques évidences. La France n’était pas du tout préparée pour affronter une telle crise sanitaire. L’Allemagne parle de test, la France de guerre ; l’Allemagne  avait 27000 lits de réanimation, équipés, opérationnels ; la France 7000 lits. On compense par le verbe martial une défaite sanitaire résultat des politiques néo-libérales. Rien de plus. Faites la différence et comptez le nombre de morts dont les politiques qui détruisent sciemment l’hôpital public seront responsables en sortie de cette crise. C’est très simple et autrement moins grandiloquent que les références à la première guerre mondiale. Ce n’est pas moins tragique pour les familles endeuillées qui auraient pu ne pas l’être avec une autre politique.

 

  • Au fond, cette crise sanitaire d’ampleur nous invite enfin au plus grand sérieux et ce sérieux est politique. Quant à ce fameux « ennemi invisible », il ne le reste qu’à défaut de tests. Là encore, l’épreuve des faits dégonfle sensiblement les rodomontades belliqueuses qui, de Trump à Macron, dessinent un axe qui est bien celui de la défaite sociale de politiques qui affectionnent le substrat biologique mais seulement quand il s’agit d’en tirer de bons subsides. Quand ce substrat décide de se prendre en main, collectivement, pour instituer un destin plus humain, par le politique, il devient un ennemi à abattre. Le gouvernement d’Emmanuel Macron ne manquera jamais de masques à gaz pour sa police, ni de munitions contre un peuple dont il flatte aujourd’hui la supposée résilience pour éviter qu’il ne le renverse demain, tout simplement. 

Misère de l’école numérique

Misère de l’école numérique

Lycée connecté – DANE Bordeaux

  • « Le discours médiatique porté sur l’École est trop souvent celui du déclin et du discrédit. Il vante le retour à des méthodes traditionnelles qui bloquent la démocratisation de l’École. Il fonctionne sur des logiques d’exclusion. Il se méfie des TICE alors que la culture du XXIème siècle est numérique. » Ce beau programme était celui du forum des enseignants innovants en 2017. Cette litanie du numérique est ancienne. Déjà en 2012, lors de la cinquième édition de ce forum à la pointe des « nouvelles pédagogie du numérique », dans un article fort peu critique, Mattea Battaglia et Aurélie Collas, anticipaient ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui la « continuité pédagogique » en période de confinement sanitaire. Les distinctions sont clairement posées : d’un côté les super profs qui innovent ; de l’autre, les dépressifs ringards. « De ces deux journées pleines d’échanges et de rires, on retiendra l’optimisme, la passion, la grande créativité de ces « super profs », qui ne se lassent pas de chercher, d’inventer, de tester des manières d’enseigner, et ce dans un seul but : faire réussir tous leurs élèves. On est loin, très loin, des clichés souvent véhiculés sur les enseignants moroses, dépassés, déprimés », lit-on dans Le Monde. Continuité pédagogique donc et non continuité professorale ou continuité de l’instruction. C’est que la pédagogie est devenue, avec le temps et autant de démissions critiques, une variable indépendante, une substance magique qui peut se passer de la présence d’un professeur face à une classe. De la parole incarnée à clé USB, continuité. De l’échange vivant avec des élèves et des étudiants dans une salle de classe, à un assemblage d’icônes régressifs, continuité toujours. De la position de maîtrise effective à la virtualisation du rapport d’enseignement, continuité, on vous le dit sur tous les tons.

 

  • Georges Gusdorf dans un grand texte publié en 1963, « Pourquoi des professeurs ?« , affirmait, à juste titre, que derrière les questions dites « pédagogiques », il était toujours question de l’homme dans son ensemble. La connaissance, quelle qu’elle soit, n’est jamais une accumulation de données, on dit aujourd’hui des data. La continuité pédagogique porte en elle une idée fausse et il est décisif de la nommer. Cette idée fausse consiste à penser que l’enseignement peut ne pas se poser la question du pourquoi. Obnubilé par le comment, par les moyens techniques, les plateformes et autres interfaces, les Google drive sans oublier les inénarrables classes virtuelles, la question de l’enseignement se réduirait à celle-ci : comment optimiser le transfert de données d’un esprit à un autre ? Socrate pourtant, dans le Banquet de Platon dont on ne peut que conseiller la lecture pour le sujet qui nous occupe, avait pourtant prévenu Agathon qui voulait être instruit par ses soins : on ne remplit pas des têtes comme on remplit des vases.

 

  • Une antique version pour dire que ce n’est pas en bourrant du contenu, des data, en faisant crouler un lycée connecté sous son propre poids numérique, en saturant des plate-formes dédiées avec derrière des techniciens qui s’arrachent toute la nuit pour faire tourner l’usine, que l’on obtient forcément un résultat à la hauteur du sacerdoce technologique. Georges Gusdorf a raison de dire du pédagogue qu’il se contente de « dissocier pour régner ». Il fait triompher la technique et les problèmes précis. C’est d’ailleurs à ce prix qu’il peut nourrir le discours irréel du technocrate qui parlera des moyens, jamais des fins, du comment certainement pas du pourquoi. Le pédagogique, aujourd’hui greffé sur des machines pour sa continuité, ne sait pas ce qu’il veut ni si il veut quoi que ce soit d’ailleurs. A moins qu’il ne s’agisse en fin de compte que de justifier des outils déjà en place, de valider dans l’urgence d’une crise sanitaire, le devenir insensé de l’enseignement.
  • De là à ne rien faire pour les élèves et les étudiants livrés à eux-mêmes, il y a une nuance et c’est justement cette nuance qu’il faut penser dans cette période difficile. La vraie question est plutôt de savoir que faire exactement dans sa discipline (tant qu’il reste encore des disciplines) sans que cela rentre en contradiction manifeste avec son esprit, son essence pourrait-on dire si on ne craignait pas d’effrayer les techniciens du savoir pour qui tout peut finir dans une clé USB ou une plate-forme interactive. Qu’est-ce qui, dans ma discipline, échappe à la continuité quand l’absence des corps interdit la rencontre des esprits ? C’est une question fondamentale, aujourd’hui tabou car elle dérange les administrateurs du contrôle intégral et des big data sans conscience. C’est une question réflexive qui suppose une maîtrise que l’on ne peut pas transmettre n’importe comment. On ne fait pas un cours de philosophie par courriels et la fameuse classe virtuelle interactive dans laquelle les élèves peuvent rentrer et sortir comme dans un moulin avec des pseudo type BG33 ou faire histoire et Minecraft en même temps ne correspond à rien de bien consistant.

 

  • Dans une période où la préoccupation de ses proches, l’angoisse de perdre une grand-mère ou un grand-père, l’emportent a priori sur l’urgence de se connecter à l’heure exacte à laquelle doit commencer le cours, le sérieux doit prévaloir. Sans oublier que la continuité en question ne s’interroge pas non plus sur la réalité des moyens alloués aux élèves, aux étudiants. Un premier tour d’horizon des étudiants à l’Université de Bordeaux Montaigne a recensé 125 étudiants sans ordinateur ou connexion internet. Avoir un ordinateur, une connexion qui fonctionne, disposer d’un espace de travail à la maison quand d’autres membres de la famille, pour leur travail, peuvent, dans le même temps, mobiliser ces moyens, est déjà un marqueur de classe. Est-ce la fonction d’un professeur de l’école républicaine de faire reposer l’illusoire continuité de son enseignement sur des considérations matérielles hautement discriminantes ? Le sérieux, là encore, consisterait à envoyer les cours par la poste. L’égalité est à ce prix et elle ne saurait être négociée. Ce n’est pas aux professeurs avec leurs propres deniers de faire cela. Comment le pourraient-ils d’ailleurs, avec quels moyens techniques ? Combien d’étudiants travaillent enfin en bibliothèques universitaires et n’ont d’accès à internet que par ce biais. Quant à la rédaction d’une dissertation sur un smartphone, c’est une mauvais blague qui ne peut séduire que les toutous numériques.

  • « Facebook a, selon Françoise Cahen, plusieurs vertus pédagogiques. En premier lieu, celle de faire disparaître la « muraille imaginaire » des lycéens entre leur vie et la littérature » Ce monument de sottise, repris dans l’article du Monde précédemment cité a déjà plusieurs trains de retard. Quel lycéen confiné pour cause de virus va utiliser Facebook pour abattre « la muraille imaginaire » entre la vie et la littérature ? Rapatrions à ce titre et au plus vite la littérature du côté de Facebook à défaut de pouvoir pulvériser l’imaginaire Facebook avec un peu de littérature. La vertu pédagogique de la littérature est de pouvoir bien au contraire abattre la muraille techno-abrutissante qui éloigne les collégiens, lycéens, étudiants de tout ce qui pourrait les élever, c’est-à-dire les faire sortir d’eux-mêmes. Les promoteurs de l’anéantissement intellectuel côté en bourse à grands coups de milliards ne demandaient pas mieux que de recevoir l’improbable soutient d’un bataillon de pédagogues payés au lance pierre mais capables de justifier les instruments de la servilité comme autant de moyens incontournables à l’émancipation collective et à ses profits. Le tout entériné par l’urgence sanitaire et le tour est joué.

 

  • Y a-t-il une solution ? Non, car le problème de l’absence du maître ne peut pas être réglé par des artifices. Écrire ses cours à la main pour éviter d’être encodé avec tout le reste par les programmes du contrôle intégral si l’on souhaite les mettre en ligne, envoyer les cours à domicile pour tous, ne rien exiger qui contrevienne au principe d’égalité qui donne un sens à nos missions d’enseignement. N’en déplaise aux technopédagogues, le mirage de la planification technicienne échoue sur la singularité de toute transmission. Georges Gusdorf le savait parfaitement lorsqu’il écrivait en 1963 : « On peut certes remplacer le maître par un livre, par un poste radio ou par un électrophone, et les tentatives en ce sens ne manquent pas. A la limite, tous les enfants d’un pays pourraient recevoir, chacun chez soi, l’enseignement d’un seul et unique professeur (le plus créatif il va de soi) indéfiniment répété d’age en âge et de génération en génération . » N’est-ce pas cela le rêve orwellien des technopédagogues de la continuité devenu réalité avec les moyens techniques contemporains ? Plus de fonctionnaires, plus de classes, un budget réduit, une docilité sans limite. Mais que les professeurs ne se trompent pas, la bienveillance et la continuité pédagogique au service des big data, ce n’est certainement pas la survie de l’école mais son échec terminal et sa liquidation. Sans nous.