La critique absurde

La critique absurde

Sisyphe, Franz von Stuck, 1920

« Ce sont les philosophes ironiques qui font les œuvres passionnées ».

Albert Camus

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  • Albert Camus est à l’honneur. Albert Camus et Raymond Aron, deux mentors pour une pensée authentiquement critique, pleine de nuances, aux antipodes des manichéismes et des simplifications abusives… Nonobstant le fait qu’il n’est jamais bon de mettre en avant des grands noms en guise de remèdes, n’oublions pas qu’il y a toujours plus de sens à tirer d’un philosophe sérieux que ce qu’en dit la vulgate.

 

  • Albert Camus, par exemple, sera convoqué contre Sartre pour tempérer les excès d’une parole fascinée par l’engagement et la radicalité. Alors que le formalisme démocratique se paye de mots, qu’il se contemple, Albert Camus rappelle pourtant à son lecteur attentif  que « l’art ne peut être si bien servi que par une pensée négative. » (1) Ou commence la négation ou finit-elle ? Vous ne trouverez pas de normes définitives dans Camus pour répondre à cette épineuse question. Le philosophe vous laisse seul avec votre petite angoisse du jour, libre de faire avec le négatif comme bon vous semble.

 

  • Évidemment, ce n’est pas ainsi que les normopathes de l’heure lisent Camus car ils le lisent contre. Contre Sartre, dis-je, mais tout autant contre le manichéisme, les nouvelles radicalités, le conflit qui ne se paye pas de mots, l’engagement intellectuel un peu coûteux. Ils utilisent Camus comme un par-feu, ce qui est certainement la pire façon de lire un philosophe dirait Deleuze. Il ne pense pas à partir de lui mais s’autorise de lui pour empêcher la pensée de se frayer un chemin sur des voies nouvelles, de prendre les temps à rebrousse-poils. Non pas nier pour nier mais pour tenter autre chose.

 

  • « Mener de front ces deux tâches, nier d’un côté exalter de l’autre, c’est la voie qui s’ouvre au créateur absurde. Il doit donner au vide ses couleurs. » (2) Qui ne voit pas l’absurde contenu dans cette dernière volonté : vouloir dire encore quelque chose en se risquant sur le terrain miné d’une pensée négative. Non pas empêcher d’être, l’époque est ici experte, mais tout faire pour « maintenir la conscience ». La philosophie n’a-t-elle d’autre vocation que celle-ci ? D’elle, tout découle. Le politique en particulier. Que peut-être un ordre politique qui prétendrait se maintenir au détriment de la conscience ? Nous en sommes pourtant là.

 

  • Ne reste de la conscience qu’un immense renoncement exténué : comment se peut-il, cette critique ignorerait-elle la stérilité de l’effort ? Nous finissons par appeler conscience l’antichambre de la résignation, attenante à l’acceptation de ce qui est, à sa justification. C’est ainsi que les penseurs les plus conformistes, ceux qui ne font que parfumer l’air du temps, peuvent passer pour philosophes. Armés d’une superdoxa, leur fonction consiste à conforter les plus stériles. N’ayez crainte, nous soufflent-ils, ceux qui bougent encore un peu le font pour « rien », la place est sans issue, rassurez-vous. Venez prendre votre dose de « ni dieux, ni maîtres » ou de morale provisoire dans les boudoirs de la culture. Pas de quoi gâter la digestion.

 

  • Que pouvons-nous faire de notre insatisfaction ? Une morale provisoire ? Un hédonisme de pacotille ? Une révolte consommée ? La question n’est pas théorique, encore moins formelle. La superdoxa nous répond démocratie, liberté, progrès, tempérance. La superdoxa se situe du côté de l’offre et elle biffe la question. Ceux qui portent une pensée lucide font toujours retour sur eux-mêmes et mettent plus que des formes irréelles sur le tapis. « A un certain point où la pensée revient sur elle-même, écrit Camus, ils dressent les images de leurs œuvres comme les symboles évidents d’une pensée limitée, mortelle et révoltée. » (3) Pour rien mais autrement.

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(1) Albert camus, Le mythe de Sisyphe, La création absurde.

(2) Op. cit.

(3) Op. cit.

Aux pervers des démocraties de marché

Aux pervers des démocraties de marché

Foule haineuse dispersée

  • N’être plus que la grimace de ce monde. Un spectre dans la grande machine à lénifier. Une vilaine satire qui ne ménage ni la chèvre ni le chou. Rappelons que la critique n’a pas vocation à être un énième aggiornamento acceptable de la contestation, une de ces mises en spectacle de l’indignation qui ménage soigneusement le copinage dans un jeu de renvois de courtoisies, assez odieux avec l’âge je dois dire. Nous ne jouons pas le jeu, voilà le seul jeu qui puisse valoir encore. En cela, nous ressemblons bien à ces canailles de gilets jaunes, décidées, dans deux jours, dans deux mois, dans deux ans, en jaune ou en couleur de lune, à barbouiller salement le paradis proposé. Les bonnes âmes nous offrent un débat. Merci bien. Sans décourager personne, nous n’avons pas la gueule à ça.

 

  • Est bon ce qui résiste, c’est notre seul critère. Difficile à tenir par les temps. Rien au-delà des démocraties libérales, dites-vous ? Nous voilà donc au paradis. Mais la théologie n’a jamais été très loquace sur les occupations du ciel. Il se trouve que votre paradis, mesdames, messieurs les tempérés, nous emmerde. Je n’ai, entre autres exemples, aucune envie de participer à la formation science du numérique et polyvalence pour former des grappes de neuneus encore plus neuneus que les précédentes. Je n’ai aucune appétence à donner mon avis autour d’une table en plexi pressé par un speaker hystérique et une speakerine perverse. Je ne goûte pas l’idée de miauler en meute avec les chatons du spectacle. Mais il se trouve, et je ne suis pas le seul, que je veux vivre encore. A y réfléchir cette saine exigence est de moins en moins évidente à tenir en conservant aussi sa santé mentale.

 

  • On nous dit chagrins, méprisants, aigris et nostalgiques ? Je soutiens au contraire que nous sommes les derniers à pouvoir nous marrer encore. Certes, ce rire est parfois contrarié, oblique, en dedans, question d’intimité ; la diagonale du fou n’est pas exempte de rechute. Vous appelez information libre ce que nous nommons dressage. Sûrement jouissif, quand on ne peut plus jouir autrement, de voir à quel point les masses disciplinées peuvent rentrer dans le rang au premier coup de sifflet. Les pitreries en fiches d’un théâtreux de salons devant des parterres grisonnants vous tiennent lieu de débat et c’est à nous que vous osez proposer la camisole du fou ? Des pontifiants emperruqués vous sortent de vieux mythes dans des croisières philo et c’est à nous que vous posez l’entonnoir ? Mes bons amis, vous appelez pluralisme un marécage que je nomme étalement de bouses séchées. Les nuances dépendent de la nature des bouses, anecdotique quand on a les pieds dedans.

 

  • Vous peinez, cela commence à se voir, à sauver la diversité des apparences. Votre pluralisme chéri pourrit sur pieds. Curieusement, à court d’expédients pour vendre une énième sauce, le ton se durcit. Votre fine sensibilité aux nuances trouve ses limites naturelles quand il s’agit de ramener à la raison, la vôtre, ceux qui ne veulent plus patauger dans votre bourbier progressiste en silence. On vous entend même promettre du sang et des larmes à ceux qui ont tendance à dévier du droit chemin par un mauvais vote, une occupation sauvage de l’espace, une mauvaise gestuelle. Un œil par ici, un trauma par là, des broutilles quand il s’agit de ramener quelques brebis égarées dans le concert de louanges de leur servilité consentie. Car la fine fleur de l’avilissement ne consiste pas pour vous à soumettre mais à faire se soumettre les soumis entre eux en participant eux-mêmes à leur propre spoliation. Il me semble, sans trop me tromper, que cela correspond à une structure perverse. C’est dans Freud, lisez.

 

  • Quand la réalité dépasse la satire, autant dire quand la réalité s’évapore, avons-nous d’autres choix que de nous risquer tout entier. Ne pas jouer au philosophe, à l’intellectuel, au critique quand tout le monde joue à ce jeu-là. Court-circuiter ces insignifiants montages dans lesquels le goût pour le fake rencontre celui, plus français, des courbettes de salons. Quand le fake rencontre les précieuses ridicules, ce qui est à peu de choses près notre situation hexagonale, je doute qu’il reste d’autres choix que le grand refus. C’est ici que les choses deviennent réellement passionnantes et créatives, pour risquer un mot délavé par la com des nains de l’open space. C’est ici que l’on commence à mesurer la profondeur d’une grimace.

De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron. Réponse à Brice Couturier & co

De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron – II

Réponse à Brice Couturier & co.

  • Le texte De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron. Itinéraire de l’asphyxie ayant suscité un hors sujet notable, voici quelques précisions de lecture pour les plus endormis. Mon texte débute par une déclaration de Jan Patocka rapportée par Roman Jakobson. Cette déclaration philosophique sur l’exigence de vérité vaut très au-delà de la situation politique qui était celle de la Tchécoslovaquie des années 70. Il pourrait être étudié à raison par des étudiants dans un tout autre contexte. Je rappelle aux faitalistes de tous bords, incapables de prendre la hauteur suffisante pour s’extraire des amas de faits qu’ils brandissent comme des trophées, qu’un penseur de la stature de Jan Patocka n’est pas circonscrit à une période déterminée de l’histoire. C’est cela qui fait de lui un philosophe et pas un éditorialiste à la petite semaine.

 

  • Le scandale serait ici de « comparer la France républicaine avec une dictature de parti unique, assise sur la menace d’une nouvelle intervention des chars de l’Armée rouge » (1). Lecture totalement biaisée mais conforme aux mécaniques automatiques d’interprétation en vogue sous nos régimes tempérés dès qu’une critique un peu sérieuse du dévoiement de nos démocraties occidentales se fait sentir. Je ne compare pas, dans ce texte, deux régimes politiques mais j’affirme que la déclaration de Patocka peut valoir aussi pour « la France républicaine » – sans que l’on s’interroge d’ailleurs très sérieusement sur le sens à donner concrètement à cette formule.

 

  • Je récuse se faisant l’idée que l’on ne puisse pas interroger nos institutions avec le même prisme de lecture que celui de ce philosophe tchèque dans les années 70. Nous vivons en effet avec cette idée fausse que la distinction des régimes politiques et la différence indiscutable des degrés de violence nous placent en face de deux univers mentaux radicalement hétérogènes. Il y aurait d’un côté « une dictature de parti unique » et de l’autre une démocratie droite dans ses bottes. Comment comparer un régime politique qui fouille les trains avec des mitraillettes, dans lequel on ne peut pas épouser un ressortissant étranger ou choisir ses études avec la situation que nous connaissons aujourd’hui en France sans sombrer dans l’absurdité ? C’est de cette absurdité-là que m’accusent des lecteurs inattentifs. C’est pourtant un tout autre problème que je soumets à leur jugement.

 

  • Mon texte – mais peut-être n’ai-je pas été assez clair pour ceux  qui nous voudraient transparents – cherche à montrer que l’exigence de vérité de Patocka n’est pas moins évidente à tenir à Prague en 1977 qu’à Bordeaux en 2019. Cela signifie simplement que le fait de ne pas être torturé pour ses convictions ne veut pas dire qu’elles soient plus faciles à faire entendre. Se reposant sur un formalisme démocratique qui ne questionne plus, ou fort peu, la réalité de la vie démocratique ou la nature de ses dévoiements inquiétants, ceux qui s’insurgent contre les comparaisons historiques sont aussi les premiers à ne pas faire droit à une critique qui ne s’inscrit pas dans le conformisme ambiant. C’est ainsi, en 2017 et en France, que mon analyse du simulacre « Macron philosophe » n’a trouvé quasiment aucune place dans la presse française. Cette incapacité à laisser une place à la critique étayée caractérise également le régime qu’a connu Jan Patocka. Risquer une telle critique, c’est prendre, je le sais, le risque de l’isolement. L’intimidation n’a pas toujours besoin de mitraillettes. Plus elle est puissamment ancrée dans les esprits, plus les armes sont d’ailleurs superflues.

 

  • On me dira – et je le dis moi-même dans le texte – qu’un lecteur peut se procurer mon analyse du simulacre Macron, la lire, la discuter. Que le niveau de censure est par conséquent incommensurable entre ces deux régimes politiques. J’affirme qu’il est très différent mais pour un résultat comparable. Ce qui doit être pensé c’est la nature de l’asphyxie et la construction de ce « conformisme qui aggrave » (Patocka) Nous vivons dans l’illusion mentale d’un pluralisme, nous regardons ces heures sombres de l’histoire européenne comme ce qu’il ne faut surtout pas revivre sans mesurer à quel point cette conjuration nous empêche de comprendre le fonctionnement des nouvelles formes d’asphyxie de la critique politique et de la vie démocratique dans son ensemble.

 

Nous perdons de vue que la question de la nature des régimes politiques est peut être moins fondamentale que celle des métamorphoses de l’aliénation humaine sur lesquels ils reposent.

 

  • Le formalisme démocratique consiste ainsi à répéter à longueur de journée que nous sommes en démocratie tout en étant insensibles à l’abandon progressif des exigences mises en avant par Jan Patocka dans sa dernière déclaration sur son lit de mort. Affirmer cela ne veut absolument pas dire que nous vivions une situation identique. Je dis d’ailleurs, pour ceux qui savent encore lire, strictement l’inverse : « Pour quelle raison notre asphyxie ne serait-elle pas aussi terrible que celle vécue par Patocka ? Nous étouffons d’une autre asphyxie, de devenir indifférents à l’exigence que ces intellectuels portaient. » Cette idée est autrement plus féconde à commenter que les sottises sur le retour des chars. Le problème, et il est de taille, c’est qu’il n’existe plus, en France, d’espace pour le faire. Nous sommes relégués pour poser ces questions fondamentales dans des marges de blog ou des messages en 240 signes, la visibilité étant donnée à des chargés de communication aujourd’hui députés ou ministres qui sont incapables de comprendre le début du problème que je pose ici tant leur nullité intellectuelle est abyssale. Cette nullité jointe à l’absence d’espace critique pour poser de semblables questions semble faire moins problème aux scrupuleux gardiens de l’ordre historique que l’usage des mots gazer ou milice politique. Curieux non ?

 

  • J’ajoute enfin qu’on ne réfute pas un texte sérieux en 240 signes pour faire le malin. Pas seulement un texte mais une construction intellectuelle qui ne vend pas de la soupe hédoniste ou de la citoyenneté bobo humaniste dans des alcôves feutrées. Au fond, il y a ceux qui sont au travail et ceux qui le sont pas, ceux qui font semblant de penser le politique en quatre minutes à la radio sur France culture et d’autres, plus inquiets d’une situation qui ne laisse rien présager de bon. A moins que ces causeurs peu scrupuleux, revenus de tout sauf d’eux-mêmes, s’arrangent de toutes sortes de régimes politiques sans questionner les aliénations qui les accompagnent. N’est-ce pas d’ailleurs ce que pense Houellebecq, auteur branché sur le ratatinement ambiant, lui qui affirmait il y a peu : « la République n’est pas pour moi un absolu ». Pour moi, et contrairement à ces endives molles, elle l’est. C’est à ce titre que l’exigence de Patocka me donne à penser. Le reste pourra être déversé sans perte dans les pages opinions du Monde à la rubrique : démocratie contre les extrêmes.

 

 

(1) Brice Couturier, le 7/2/2019, twitter.

Pharmacie de garde à Bordeaux centre un mardi soir

Pharmacie de garde à Bordeaux centre

  • Déambulation nocturne hier soir à Bordeaux  en direction de la pharmacie de garde. Destination le quartier des Capucins au-dessus duquel, depuis des semaines, l’hélicoptère de la police nationale finit sa journée tous les samedi. La pharmacie, à quelques mètres du marché couvert, se situe à mi-chemin entre la place de la Victoire et le quartier de la gare. A la recherche d’un anti-douleur, nous prenons place dans une queue exclusivement masculine. Les effluves d’éthanol sont prégnantes.

 

  • Dans son bunker, toutes grilles fermées, un homme seul assure le service. Quelques mots sont échangés à travers un interstice mécanique susceptible de se refermer au moindre problème. Le contact est ténu. Un individu dans un manteau crasseux, très agité, traverse la rue en notre direction. Il veut s’acheter des médicaments et a besoin d’argent, vite. Après avoir récupéré quelques pièces jaunes, il éructe en direction du groupe des insanités et disparaît à l’angle du boulevard. Un jeune homme d’une vingtaine d’années lui répond brutalement : « ce con, il demande de l’argent et insulte les gens ! ce gros con ! »

 

  • Quelques minutes après, un autre homme descend d’un vélo de location, indifférent à la queue, sous l’œil réprobateur de l’homme qui me précède visiblement très agacé, il demande sans ménagement au pharmacien qu’il ne voit pas de lui donner du fil dentaire et un « stéri » (1) L’échange est bref mais violent. De toute évidence, les deux hommes se connaissent. Suite au refus, il restera là quelques minutes, comme prostré, abattu, avant de s’éloigner. Des hommes s’insultent à l’arrêt de bus de l’autre côté du boulevard. Mon ami va s’acheter une portion de frites pour tromper l’ennui. Il revient avec un paquet de frites molles et grasses achetées un euro et cinquante centimes. Les frites sont réellement infectes, ce qui ajoute au tableau général.

 

  • Entre temps, le jeune homme juste derrière moi, soudain beaucoup plus calme, me glisse deux euros et cinquante centimes dans la main. La pluie est fine. Il veut que je prenne un « stéri » et que je garde la monnaie pour service rendu. Alors que j’achète enfin l’anti-douleur et le kit d’injection, un homme très abîmé s’adresse au petit groupe. Il tient un blouson sur ses épaules avec les noms de diverses drogues inscrits au dos. Personne ne répond. Un mélange de pudeur, de honte et d’agacement traverse le groupe éphémère. Un tatouage « satisfaction » est nettement lisible sur son bras droit. L’odeur est forte. Une fois le « stéri » acheté, la monnaie rendue, nous prenons congé à deux roues de ce petit attroupement devant les grilles fermées de la pharmacie de garde un mardi soir à Bordeaux centre.

 

  • Ce Bordeaux n’est pas celui de la foire au vin, ce n’est pas non plus le Bordeaux du Bassin et des quartiers bourgeois. J’imagine qu’il doit faire honte à son maire. Vous ne le verrez pas dans les plaquettes promotionnelles de la « belle endormie » chic et fric, il ne vous sera pas conseillé par tripadvisor.fr. Ces hommes existent pourtant, ils ont une histoire, un passé, un présent éphémère, un futur incertain. Etre le président d’une nation, le maire d’une grande ville, c’est être aussi le président et le maire de cette réalité-là. Il y a peu, Alain Juppé s’en prenait verbalement, dans la rue, à une association de quartier qui distribuait des boissons chaudes place de la Victoire. Il accusait en pleine journée ces bénévoles de faire le jeu de la misère, d’entretenir une forme de parasitisme. Au fond, de salir l’image de sa ville.

 

  • Entendu samedi après-midi, à l’occasion du défilé hebdomadaire, une femme bien mise à son mari : « regarde, certains gilets jaunes ne sont vraiment pas bien habillés ». Une jeune fille d’une vingtaine d’années, proprette, à sa copine, une calculatrice déjà sous le bras : « ça doit coûter cher en assurance tout ça. » Une mère de famille rue Sainte-Catherine tirant sa fille de dix ans par le bras : « viens ma chérie, ils sont dangereux ». Nous pouvons, c’est une certitude, vivre dans une société parallèle, consommer des offres culturelles rassurantes et bien léchées, enrober le tout de spectacle imbécile et d’une information bas de gamme. Nous pouvons, c’est une certitude complémentaire, nous sentir encore du bon côté du boulevard, avoir une lecture économique lucide, ne pas tomber dans un misérabilisme qui ne sauve personne. Nous pouvons penser que le niveau de complexité de nos sociétés, les chocs culturels, la paupérisation urbaine interdisent de mettre en avant des solutions simplistes. Mais l’on peut aussi, affectivement, ne pas en rajouter. Conserver une forme de pudeur, s’abstenir de faire la leçon au « peuple » comme cette ordure d’éditocrate à écharpe. Mesurer  son propos, éviter d’ajouter à cette somme de fragilité une morgue de vainqueur bouffi de sottise. Il est toujours possible de s’abstenir.

 

  • Mais notre époque, à travers ceux et celles qui visiblement la représentent, ne s’abstient plus. Elle dégueule de prétention. Mon ami et moi-même, sur le retour, avions ce même sentiment triste, celui de vivre dans une société extrêmement fragile, toujours sur le point de se fissurer inexorablement. Si les politiques ont une responsabilité, c’est aussi celle-ci : faire en sorte que le monde ne se défasse pas complètement, qu’il reste aux hommes des droits fondamentaux, que la vérité économique des uns ne soit pas la misère sociale des autres. Je ne parle pas ici de bons sentiments mais d’affects sociaux, ces affects fondamentaux sans lesquels nous cessons imperceptiblement de nous conduire comme des êtres humains en face d’autres êtres humains. J’ose le dire, notre époque me fait honte. Il faudrait pouvoir faire en sorte que cette honte soit combative, qu’elle ne suscite ni le désarroi, ni le renoncement. Et ce n’est pas tous les jours faciles.

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(1) Stéribox, kit d’injection vendu un euro en pharmacie.

De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron

De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron.

Itinéraire de l’asphyxie

Jan Patocka

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  • Dans une postface publiée en 1982 aux éditions Verdier, Roman Jakobson revient sur les interrogatoires qu’eut à subir Jan Patocka en Tchécoslovaquie dans les années 1970. Le philosophe tchèque, après « onze heures en deux jours d’un pénible interrogatoire policier fut pris de troubles cardiaques le 3 mars 1977 ». (1) Admis à l’hôpital de Strahov le 4 mars, il devait y mourir le 13 mars. Il eut le temps d’écrire une déclaration le 8 mars : « Soyons sincères : dans le passé, le conformisme n’a jamais amené aucune amélioration dans une situation, mais seulement une aggravation… Ce qui est nécessaire, c’est de se conduire en tout temps avec dignité, de ne pas se laisser effrayer ou intimider. Ce qu’il faut c’est dire la vérité. Il est possible que la répression s’intensifie dans des cas individuels. »

 

  • Le jour de son enterrement, le 17 mars 1977, nombreux de ses amis furent arrêtés par la police politique et le requiem le lendemain fut interdit. Le principal organe de presse, le Rudé Pràvo, annonça la mort du philosophe le jour des funérailles, rappelle Jakobson, pour aussitôt mettre en garde contre une quelconque « récupération politique ». Paul Ricoeur, caution philosophique d’une présidence qui usurpe aujourd’hui ce titre, signa un article le 19 mars dans Le Monde. Jan Patocka  était membre, comme Paul Ricoeur, de l’Institut international de philosophie depuis 1938. Roman Jakobson le cite : « C’est parce qu’il n’a pas eu peur que Jan Patocka… a été… littéralement mis à mort par le pouvoir. »

 

  • A l’heure où certains journalistes du Monde commencent enfin à s’interroger sur la pratique d’un pouvoir qui s’octroie le droit de sermonner le presse au prétexte d’une nécessaire « neutralité », où l’idée de contrôler par des instances étatiques le contenu des articles de presse fait son chemin, le rappel de la déclaration de Jan Patocka prend tout son sens. Sans compter la référence à Paul Ricoeur qui a créé de toutes pièces le « président philosophe », dans une presse conformiste et peu regardante sur la probité intellectuelle de ce qu’elle propose à ses derniers lecteurs, sur un modèle de propagande unanimiste qui n’a rien à envier aux stratégies d’édification du culte de la personnalité qui prévalurent à l’époque dans les pays de l’Est.

 

  • Il est certain que le philosophe doit s’efforcer de dire la vérité, avoir cette exigence constante. Le fait que l’on ne risque pas sa vie pour cet effort en France en 2019, que le pouvoir d’Etat ne torture pas pour un article de presse ou de blog rassure beaucoup de « démocrates ». Ils en tirent même argument pour montrer à quel point le pluralisme règne ici et qu’il est nécessaire de défendre nos régimes tempérés contre les « extrêmes » et les « violents ».

 

  • Mon analyse est en tous points inverse à celle-ci. Le pouvoir d’Etat, en régime de corruption avancée, commence à user de la censure et de la violence qui l’accompagne quand les dispositifs de neutralisation de la critique commencent à se fissurer. Une époque qui tient ses intellectuels pour totalement inoffensifs (à raison tant ces mêmes intellectuels n’ont bien souvent d’autres ambitions que de faire carrière dans les milieux bourgeois de la reconnaissance mondaine) a beau jeu de mettre en avant un pluralisme de façade. Les maîtres du temps savent pertinemment que la docilité des organes de presse les conduit à une forme d’auto-censure autrement plus efficace que ne peut l’être une série de directives policières. L’intériorisation des codes de bonne conduite, fascinante pour un observateur averti, suffit à réaliser ce que le principal organe du parti, le Rudé Pràvo, obtenait en Tchécoslovaquie à grands frais de contrôle et de police politique.

 

  • Comprenons bien ceci : quand Le Monde appelle « débat d’opinions » des combats d’idées, qu’il relègue le jugement éclairé de centaines de professeurs de philosophie sur une réforme politique de l’éducation au statut de simple « opinion », avant de leur répondre que l’actualité ne permet pas la publication de leur texte collectif, il se comporte exactement comme le Rudé Pràvo qui fait état de la mort de Patocka dans le seul but d’avertir la presse de ne pas faire de récupération politique. Évidemment, les journalistes du Monde ont le plus grand mal à accepter, dans leur belle conscience de démocrates libéraux, qu’ils participent pleinement, par une telle relégation dans l’insignifiance des idées divergentes, à ce qu’ils dénoncent mollement aujourd’hui. Ils ne comprennent pas que ce n’est pas la liberté de façade qui est le principal obstacle contre les ennemis de l’émancipation des peuples mais la vérité. C’est elle qui est empêchée, certainement pas la liberté rendue à son insignifiance.

 

  • A force de défendre dans le vide une liberté dont il ne font plus rien, ils ont appris à s’asseoir servilement sur une exigence qu’ils ne comprennent presque plus. Ils ne voient pas que l’actuel président plénipotentiaire de la République française a été mis au pouvoir par l’édification d’un culte personnel qui n’a rien à envier aux régimes soviétiques dont ils ne retiennent que le goulag afin de mieux masquer leur compromission générationnelle avec des régimes parlementaires de plus en plus corrompus. Ces démocrates d’opérette, sans idées et sans œuvre, s’accommodent fort bien du mensonge et du travestissement dans la mesure où cela ne contrarie pas leurs intérêts du moment, que cela laisse dans l’ombre l’étendue de leur médiocrité.

 

Jan Patocka a raison : le conformisme aggrave, il ne sauve jamais.

 

  • N’en déplaise aux fines bouches de la macronie bon ton, la question La mort de Socrate est-elle encore possible ? a tout son sens. Le régime démocratique athénien se sentait menacé par un homme qui ne faisait pas semblant de faire de la politique en flattant le demos. Il avait pour lui une exigence que ses accusateurs nommèrent « corruption de la jeunesse ». (3) Se sentir menacer, c’est encore reconnaître la valeur d’un discours menaçant. Le fonctionnement des stratégies de l’insignifiance sous nos régimes tempérés est autrement plus pervers. Résumons le à cette formule sibylline : « cause toujours ». Quand l’alpha et l’oméga du politique consiste à obtenir la majorité relative des suffrages, les exigences de valeur n’ont plus aucun sens. Reste une perversité inédite dont la violence symbolique consiste à nier l’existence de ce qui menace, par une exigence de probité, la paix de ceux qui vivent grassement de leur mensonge d’Etat. Nier l’existence ne suppose pas forcément l’élimination physique, un risque bien trop coûteux. Il suffit de ne pas donner droit, de ne pas laisser être, d’effacer en feignant la diversité des avis. Une diversité de façade qu’une micro recherche des connivences de la parole autorisée dévoile sans trop d’effort.

 

  • Peut-être, c’est une hypothèse des plus plausibles, arrivons-nous aujourd’hui, avec cette présidence catastrophique, au terme d’une période historique qui aura réussi à rendre la contestation politique insignifiante en la neutralisant dans des dispositifs de contrôle qui s’épuisent. « Le grand débat », qui prend la forme inquiétante d’un soliloque télévisé, d’un culte de la personnalité sur des chaînes aussi indiscernables que des marques de lessive, sera peut-être le baroude d’honneur d’une arnaque qui ne pourra plus demain se passer de la censure directe et de la menace effective. Les lois « anti-casseurs » qui sont votées aujourd’hui au parlement français apparaîtront ainsi sous un jour nouveau. Non pas comme une régression mais comme une nouvelle évidence. Quand les distorsions entre l’exigence de vérité et les pratiques de pouvoir ne peuvent plus être masquées par les stratégies de l’insignifiance, il est nécessaire de limiter les libertés publiques sous couvert de préserver l’ordre, que cet ordre sous tutelle se nomme République en marche ou démocratie populaire. Prisonniers mentalement d’une compréhension de l’histoire figée, incapables de comprendre la nature des nouveaux pouvoirs et leurs stratégies de domination inédites, les fines bouches de la macronie traquent les excès de langage. Gazer, gueules cassées, milices, police politique, autant de termes à proscrire au nom du sérieux de l’histoire. Pour eux, rien d’historique dans ce que nous vivons mais un simple prurit adaptatif à mater.

 

  • De quel droit pouvons-nous établir un lien de continuité entre les heures sombres des pays de l’Est, la Tchécoslovaquie de Patocka et la France de Macron ? Au nom de l’invariance des logiques de pouvoir quand les dispositifs idéologiques d’embrigadement des masses s’épuisent. Quelque chose ne fonctionne plus, le déni de vérité est allé trop loin. Non pas pour tout un peuple mais pour cette frange qui ne peut plus se satisfaire, aussi bien pour des raisons économiques que morales, de l’escroquerie érigée en dernier rempart de la démocratie contre les « 40000 à 50000 radicalisés » qui veulent, selon le « président philosophe », la chute de la République. Quand les ficelles sont trop grosses, quand le déni de réalité est à ce point manifeste qu’il saute aux yeux de ceux qui prennent le temps minimal de la réflexion politique, les bonimenteurs se révèlent. Incapables de persuader ceux qu’ils ne peuvent convaincre, impuissants à séduire ceux que la flatterie ne nourrit pas, ils se mettent à cogner d’autant plus durement qu’ils se savent faux.

 

  • Nombreux sont les intellectuels de la génération précédente, je pense ici à Jean-Pierre Le Goff, exemple parmi d’autres, à soutenir « qu’il n’existe pas de solution politique radicale aux maux dont souffrent les sociétés démocratiques, pas plus qu’à ceux de l’humanité. » (4) Pour eux, derrière les solutions politiques radicales, il y a toujours l’ombre portée des camps. Auschwitz et Kolyma nous interdiraient à jamais d’envisager des solutions politiques radicales, autrement dit des solutions politiques qui auraient la force de prendre les problèmes dont souffrent nos sociétés démocratiques à la racine. La fin des grands systèmes idéologiques nous condamnerait à une zone grise de l’histoire, sommés de nous adapter à la grande marche progressiste au nom de l’ultime chantage : nous ou eux, les fossoyeurs de l’histoire. « Cela ne signifie pas la perte du sens critique et de la passion dans le débat et l’action publics, mais la fin d’une certaine radicalité dans l’ordre du politique dont nombre d’intellectuels ont été porteurs. » (5)

 

  • Je récuse radicalement cette fine distinction : sans radicalité le sens critique se perd de façon inéluctable. Jan Potocka, sur son lit d’hôpital nous en donne la raison : le sens critique est au service de la recherche de la vérité, de son exigence et cette exigence est radicale. La radicalité dans l’ordre politique relève d’une décision fondamentale : nous nous refusons à distinguer l’ordre du vrai et l’ordre politique. Cette exigence, nous le savons, est aux antipodes de ce qu’est devenu aujourd’hui le politique, à savoir une façon habile de magouiller pour accéder et se maintenir au pouvoir avec la conviction de se croire plus malin que les autres.

 

  • C’est aussi pour cette raison que nous ne nous reconnaissons pas dans les critiques sociales qui ne placent pas l’exigence de vérité au dessus des revendications de liberté et d’épanouissement individuel. C’est pour cette raison que nous devons chasser les margoulins sophistes hors de la cité politique, démasquer leurs fausses libertés de penser comme autant de moyens répressifs pervers d’empêcher l’exigence de vérité de s’énoncer dans l’espace public. C’est encore pour cette raison que nous ne devons faire aucune concession à des hommes comme Emmanuel Macron car ils sont faux.

 

  • On ne peut pas édifier un ordre politique juste sur la fausseté et le mensonge, la duplicité et l’escroquerie intellectuelle. Disant cela, nous passerons volontiers pour naïfs aux yeux des demi-habiles. Romantiques, pourquoi pas. Mais un romantisme contrarié, donc cruel, impitoyable vis-à-vis des fausses queues, celles que nous connaissons si bien. Un romantisme sensible capable de mordre jusqu’au sang. Depuis quand l’exigence formulée par Jan Patocka la veille de sa mort est-elle laissée aux cœurs tendres et aux nougats mous de la culture jingle ?

 

  • A chacun son travail. Les intellectuels porteurs d’une radicalité dans l’ordre politique doivent être jugés sur la cohérence de leur pensée, non sur leurs indignations morales. Ils ne sont pas et ne peuvent pas être le tout de la vie politique mais leur place est essentielle. Ils creusent des sillons dans le mal du siècle. Ils ne sont experts de rien mais se donnent les moyens, par leur travail, d’être les témoins de leur temps. Leurs témoignages ne sont pas toujours plaisants aux oreilles des conformistes mais ils donneront à d’autres la force de témoigner encore. La formule de Gilles Deleuze, quelles que soient les critiques que l’on puisse adresser à sa compréhension politique du monde, est excellente : du possible, sinon j’étouffe. Nous en sommes là, nous étouffons, asphyxiés au sens propre du terme. Pour quelle raison notre asphyxie ne serait-elle pas aussi terrible que celle vécue par Patocka ? Nous étouffons d’une autre asphyxie, de devenir indifférents à l’exigence que ces intellectuels portaient et dont la lecture devrait faire honte aux démocrates du temps dont la médiocrité morbide et la fausseté tiennent lieu de masque à gaz. Une honte qui les ferait hommes.

………

(1) Postface aux Essais hérétiques de Jan Patocka, Éditions Verdier, 1982.

(2) Op.cit. Jan Patocka, cité par Roman Jakobson.

(3) Voir pour le détail historique du procès de Socrate l’essai de Paulin Ismard, L’évènement Socrate, Flammarion, 2013. 

(4) Jean-Pierre Le Goff, La démocratie post-totalitaire, Paris, La découverte, 2002.

(5) Op. cit.

L’hubris de Macron et de ses mainates

L’hubris de Macron et de ses mainates

  • L’argent n’est le nerf de la guerre que pour ceux qui déclarent la guerre à ceux qui en manquent. Le discours économique triomphe à partir du moment où l’on croit faussement que tous les problèmes posés par le gouvernement des hommes peuvent s’y résoudre. Ce qui est faux. Une vie d’homme ne sera jamais la somme de ses comptes, de ses dettes ou de ses crédits. Autant il est possible, et peut-être souhaitable, de ne pas être multi millionnaire pour avoir une vie digne, autant il est impossible de s’adresser aux hommes que l’on gouverne dans les seuls termes de l’économie, sans s’adresser aussi à leur dignité.

 

  • Dire d’un homme qu’il ne parle pas comme un gitan, utiliser le sobriquet « jojo » pour qualifier ce que l’on croit être le bas peuple, laisser entendre que des centaines de milliers de citoyens français sont manipulés par quelques puissances occultes, voilà pour l’indigne. L’économie vient après, bien après. Emmanuel Macron représente à lui seul, en partie à son corps défendant, une forme évidente de mépris, une morgue certainement inédite à ce niveau de responsabilité politique. Mais il serait injuste de ne pas voir dans ce mépris la signature d’une époque. A partir du moment où toute alternative est exclue, où le mot « révolution » accompagne la campagne publicitaire d’un nouveau shampoing, du dernier téléphone portable ou le livre de campagne d’un candidat, la réussite sonnante et trébuchante, celle des places et de la visibilité sociale ne peut plus être contestée par d’autres critères que ceux de la réussite. Circularité.

 

  • « C’est trop ». Si je devais trouver une formule pour résumer ce qui vient de la rue les samedi après-midi, ce serait celle-ci. Trop de privilèges, trop d’arrogance, trop de répression, trop de passe-droits, trop d’impunité, trop d’exploitation, trop de mépris. Ceux que le commérage caniche présente comme des extrémistes sont aussi ceux qui en appellent à une limitation des excès de l’homme. En face ? « Sky is the limit ». Une phrase démente prononcée par un dément aujourd’hui président de la république française. Un dément soutenu par une kyrielle de déments qui ne trouvent pas à redire à ces slogans de la démesure humaine, cette hubris dont les grecs savaient qu’elle était la cause de tous les maux. Otos et Ephialtès, ces géants qui entreprirent d’escalader le ciel, en subirent les conséquences, attachés à jamais à une colonne entourée de serpents. Ajoutons la chouette qui hulule au-dessus de la tête de ces démesurés.

 

  • Cette morgue, cette hubris contemporaine, n’entreprendra aucune escalade héroïque, n’ayez crainte. La mythologie agrémente la culture et il serait discourtois d’y faire référence pour autre chose que l’assaisonnement insignifiant d’une causerie lettrée. L’hubris moderniste est stérile, rabougrie, minable. Ces petites phrases lancées à la volée, reprises en écho par les nouveaux mainates du vide, éditorialistes pour l’espèce, n’expriment au fond que la démesure du moi. Emmanuel Macron est le fils de son temps, du fric et de la frime et il est vain d’aller chercher quelque chose de consistant derrière une vacuité qu’il ne peut pas, hélas pour lui, toujours étouffer.

 

  • Un peu de tenu lui hurle le peuple les samedi après-midi, un peu de décence. Mais au nom de quoi les vainqueurs de la lutte des places devraient-ils entendre cette adresse ? Qu’est-ce qui les oblige ? Regardez l’anti-barbare philosophe de Marrakech, pour quelles raisons se limiterait-il ? De serviles animateurs lui tendent encore le micro quarante ans après ses premières pitreries anti-totalitaires. Regardez cette animatrice d’un talk-show politique qui agrémente d’un « bam » buccal et d’un rictus débile les propos méprisants d’une chargée de communication, secrétaire d’Etat n’ayons peur de rien, à l’adresse d’un homme politique qui a recueilli plus de deux millions de suffrages dans une élection présidentielle. Qu’est-ce qui autorise cette petite femme à se comporter de la sorte ? Si des speakerines peuvent se permettre de telles sorties, pour quelle raison se plaindre d’un président de la République que affirme que les « gitans ne parlent pas comme ça » ?

 

  • Nous sombrons de moins en moins lentement mais sûrement. Nous sombrons pour être incapables de faire valoir un autre ordre de mesure que celui de l’argent. Nous mesurons tout ou presque en termes quantitatifs, incapables de faire encore valoir un ordre limitatif de la qualité. C’est aussi pour cette raison, comme un acte politique de première urgence, qu’il faut rappeler les cuistres à la réalité de leur cuistrerie. Emmanuel Macron occupe une fonction respectable mais l’homme est tout petit. Dans un paradoxe qui révulse les encore plus petits que lui, la défense de la dignité de la fonction vient moins de l’Elysée que de la rue. Les citoyens français attendent autre chose qu’une clique de baudruches qui se prennent pour Otos et Ephialtès mais qui n’auront droit, à la fin de cette sinistre farce, ni aux serpents ni à la chouette. L’Hadès des sans-noms leur ira très bien.

Les déserteurs du « débat permanent »

Les déserteurs du « débat permanent »

  • Peut-on réellement débattre dans une société qui excommunie toute forme d’opposition réelle  ? Je n’ai pas des avis à émettre mais des divergences radicales à faire valoir, non pas des doléances à écrire mais des combats à mener. Les résultats de ces affrontements ne sont pas connus à l’avance contrairement à ceux des débats. Seule l’irréconciliable divergence peut faire apparaître du nouveau. Le reste n’est qu’une énième neutralisation, le dernier chantage au bien d’une époque totalement exténuée. Chantage médiocre mais efficace : votre horizon est celui de la guerre. Après Auschwitz et Kolyma, devons-nous, au nom de ce chantage permanent, nous résoudre à entendre, sur le perron de l’Elysée, en anglais, à l’occasion d’une sauterie présidentielle : « je me suis fait sucer la bite et lécher les boules » ? Et ces décadents au pouvoir osent encore proposer un débat ? Osent encore se dire légitimes ? Philippe Muray vise juste quand il rappelle Hegel en faisant de le contradiction le réel même. Plus de contradiction, plus de réel. Tout le reste en découle.

 

  • Alors que nous reste-il ? Faire échec, saloper la copie, bousiller les bousilleurs, faire obstacle par tous les moyens possibles aux monstruosités que les modernocrates, comme Muray les nomme, concoctent pour notre plus grand bien. En ce sens, nous sommes, pour des raisons étayées, radicalement réfractaires au débat. Non pas à l’idée d’une possible entente réflexive entre gens de bonne volonté (ce n’est jamais de cela qu’il s’agit, vous vous en doutez bien) mais à celle aberrante du salut des salauds par le débat. Notons la proximité entre la guerre infinie de Georges Bush et le « débat permanent » (1) d’Emmanuel Macron. Le débat, l’autre façon de faire la guerre à ceux qui ne jouent plus le jeu. Dernier chantage qui les concentre tous.

 

  • La seule tâche qui puisse être encore digne : dresser le portrait des soumissions de l’époque. La participation aux débats en est une. L’empressement du public à garnir les salles des fêtes pour causer au premier claquement de doigts d’un pouvoir décadent reste un motif d’étonnement. Les hommes veulent en être, de la fête, de la guerre, des débats. Cocher des consultations bidons, poster leurs doléances sur des serveurs poubelles, être force de proposition au sommet de leur impuissance politique. Il faut savoir s’approprier les outils, nous dit-on. Retour à l’envoyeur, c’est autrement plus sain. Manipuler des instruments d’atrophie mentale usés jusqu’à la corde peut nuire à la santé. Méfiance. Inquiétant de croiser la route d’un de ses « participants » au débat, de voir à quel point ses yeux s’illuminent quand il s’agit de répondre à une demande, d’abonder dans le sens de l’humiliation consentie. Car il ne suffit pas aujourd’hui de bousiller ce qu’il reste mais de rendre les agents complices du massacre en leur faisant miroiter une autonomie qu’ils ont perdue depuis longtemps. Etre acteur de sa dévaluation symbolique. Le beau projet d’émancipation que voilà.

 

  • En face, n’ayant rien d’autre à proposer que le chantage aux extrêmes pour imposer leur bouillie, les minables potentats bombent le torse : défense de la république, de la démocratie, des droits de l’homme, de la liberté etc. Ceux qui ont encore des oreilles ne veulent plus rien entendre. Ces mots, dans la bouche des fossoyeurs, sont devenus des bruits et ces bruits des menaces pour ceux qui cherchent encore quelques moyens ironiques susceptibles d’abattre symboliquement des usurpateurs qui feignent de défendre ce qu’ils trahissent. Déserter le faux sérieux des démocrates en carton pâte, des tristes menaçants, pour se rappeler au rire qui désintègre. Regardez la gueule blafarde de ces nouveaux marcheurs du bien, le zèle qu’ils mettent à défendre leur pesante nullité, leurs yeux de cockers lorsqu’ils annoncent la qualité d’un débat « qui se passe bien ».

 

  • La désertion n’est pas la fuite. Ce luxe nous est interdit. Demain, dans trois jours, à la rentrée prochaine, nous devrons appliquer le programme démocratique et légitime, confirmé par la « large participation » à un débat national. Le nombre de participants au débat est la seule justification du débat. Il ne sert d’ailleurs qu’à cela : calmer et compter. Fonction narcoleptique des statistiques. Tout le reste est connu, déjà joué, anticipé, linéarisé. Le débat ne sert qu’à compter le nombre de ceux qui en sont encore. Nombreux n’en sont plus du tout. Les efforts sont pourtant considérables : envoyer dans des émission abruties les endives de la communication les moins scrupuleuses, les plus obscènes, inverser le débat en mettant les gueulants sur l’estrade, se dire gilet jaune aussi, pourquoi pas, tout est possible. (2)

 

  • Nous sommes déjà loin sur la route. Vivre à côté pour vivre encore, penser dans les marges de la sottise vertueuse qui se donne les traits d’un progressisme lucide. Vivre enfin dans un ordre du monde qui, pour préserver la paix des commerces, a changé la nature de la guerre qu’il mène contre les hommes.

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(1) Emmanuel Macron à Libération, 31/01/2019.

(2) « Si être gilet jaune, ça veut dire qu’on est pour que le travail paie plus et que le Parlement fonctionne mieux, alors je suis gilet jaune ». Macron, loc. cit.

Le cauchemar des plus malins

Le cauchemar des plus malins

Solipsisme – Thomas Akhoj Ibsen

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« Quand différents hommes ont chacun leur monde propre, il est à présumer qu’ils rêvent. »

E. Kant, Rêves d’un visionnaire expliquées par des rêves métaphysiques, 1766,

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  • Nous en sommes là. Sans exigence, sans un appel vers le haut, la critique n’est qu’un solipsisme vide. Oui, l’espoir de se croire plus malin que les autres est bien le nouvel opium du peuple. Se sauver seul, agir seul, prendre sur le monde le point de vue d’un dieu indifférent aux autres. Qu’avons-nous encore à objecter à Antoine Roquentin dans la Nausée de Sartre, cette conscience radicalement esseulée qui ne se demande jamais si elle peut être et agir avec les autres ?

 

  • Une fois épuisé le solipsisme, ce divertissement de l’esprit, une question autrement plus vertigineuse se pose : le problème des rapports de l’homme avec d’autres hommes. Non pas rapports abstraits, face à face théorique de deux consciences, mais engagement commun. Combien de livres pour mettre en avant le développement personnel ou l’art malicieux de faire la nique à ses semblables ? Pour combien de réflexions qui contestent le présupposé de départ : « une certitude doit vous animer : le plus clair de ce dont vous jouirez dans votre existence, vous l’aurez soustrait à quelqu’un qui en aurait volontiers joui à votre place. » (1) La tristesse de ce constat, dont on imagine sans difficulté l’existence misérable de celui qui le soutient, ne doit pas nous faire oublier sa principale conséquence : la déshumanisation du monde.

 

  • Impossible d’envisager en effet un monde pleinement humain sans faire confiance à la liberté des autres. « Cela ne cadre pas avec l’image romantique du monde, ajoute le malin,  où nous aurions tous à nous tenir la main dans une grande ronde fraternelle pour instituer le Bonheur universel. Mais c’est la vérité. Ou du moins c’est ainsi que le monde fonctionne généralement. » (2) S’il y aurait beaucoup à dire sur cette conception fonctionnaliste de la vérité (est vrai ce qui fonctionne, ce qui marche), la référence au romantisme naïf est encore plus décisive. Tout espoir de sortir de soi serait donc vain, frappé d’irréalité, par avance ridiculisé. Renvoyés à un doux rêve collectif, nous renvoyons à notre tour ces stratèges de la misère humaine à leur cauchemar sans fin.

 

  • Etre pleinement homme, pour les plus malins, autant dire réussir dans le monde, ne peut se faire que contre les autres. L’idée que nous ayons à nous faire homme en nous-même avec les autres hommes relèverait d’une ronde fraternelle. Comprends bien cela, lecteur, confiant dans ta liberté, je ne ferais, aux yeux des plus malins, que te prendre la main pour la grande ronde fraternelle et romantique. L’alternative est simpliste : soit nous dansons naïvement la bourrée romantique des vaincus ; soit je t’entube en faisant sur ton dos la promotion de mon solipsisme de vainqueur. Au choix.

 

  • Cette alternative, une puissante doxa pour notre temps, est le résultat d’un travail de sape qu’une seule injonction résume : soyez vous-même (3). Elle signifie ceci : indépendamment du monde humain qui vous entoure, de la relation aux autres, votre essence, ce que vous êtes, ne dépend que de vous. En prenant la décision solipsistique d’être vous-même, en toute indifférence aux autres (qui seront plutôt des obstacles à la réalisation de ce beau projet circulaire) vous pourrez pleinement jouir de la réconciliation de votre existence et de votre essence, immédiatement, sans délais. A condition bien sûr d’anéantir subjectivement les parasites qui nuisent à votre bonne entente, en conclave avec vous-même, vous souriez désormais de voir les naïfs se donner la main dans une ronde aussi circulaire que votre cauchemar.

 

  • La relation aux autres n’est pas une question technique et on ne sort pas du cauchemar des plus malins comme on résout une équation algébrique. Mais pour les plus malins, c’est aussi l’origine de leur mauvais délire, l’homme n’est pas un problème posé à l’homme mais un faux problème qui peut être évacué par un bon calcul, une stratégie adéquate à ce qui fonctionne. Pour eux, la déshumanisation du monde n’est pas un problème puisque l’on peut être homme et jouir pleinement de soi-même contre les autres en se faisant machine. Il sait parfaitement jouer le jouer, c’est une belle mécanique, il traite l’information à la perfection, il encode à merveille, autant de formules valorisées par les plus malins, autant de solutions pour liquider le problème de l’homme en face de l’homme.

 

  • Entre la ronde fraternelle et la nique à autrui, se tient l’ambiguïté. La relation que nous-avons aux autres, pour l’avoir à nous-même, est fondamentalement ambiguë. Mais voulons-nous encore vivre cette ambiguïté ? Ne sommes-nous pas las du problème de l’homme, de ses indécisions collectives, des incertitudes de son rapport aux autres ? L’espoir de se croire plus malin que les autres ne porte-t-il pas en lui l’espoir non avoué de régler définitivement le problème de notre ambiguïté ? Le cauchemar des plus malins serait intimement lié à notre volonté de repli, nous faire un monde rassurant dans des temps hostiles quitte à sacrifier la réalité du rapport aux autres ; les fantasmes rassurants du rapport à soi feront l’affaire. Tout cela sur fond d’une grande tristesse, d’une immense dépression collective. C’est peut-être aussi pour cette raison, pour ne pas sombrer seul, que l’on se retrouve avec les autres, dans des combats politiques, pour ne pas renoncer à édifier un monde plus humain.

 

  • Romantisme ? Peut-être. Et alors ? Nous ne pouvons congédier la condition humaine sans en payer le prix. Nous ne pouvons renoncer à associer ces deux termes, homme et monde, sans déchoir. L’homme seul est injustifiable ; le monde sans l’homme n’a plus besoin d’être justifié. Celui qui cherche à se sauver seul est un lâche ; celui qui cherche à sauver les autres en niant leur liberté se nie lui-même. Deux cauchemars : celui des plus malins, libres et seuls, celui des rondes fraternelles forcées. Deux fuites qui se refusent de voir l’homme en face : une liberté ambiguë. Avons-nous la foi en l’homme, nous les incroyants ? Peut-être. Et alors ? A condition de rendre cette foi problématique, elle-même ambiguë. A condition de comprendre que la foi en l’homme est une tâche violentée, un effort, une exigence, un appel vers le haut, sans quoi la critique ne serait qu’un solipsisme vide. La foi n’est pas l’espoir de s’en sortir mieux que les autres. Nous n’avons aucun espoir à ce sujet. Alain donne à cette tâche une très belle définition, pour nous réveiller du cauchemar des plus malins : « La foi en l’homme est pénible à l’homme, car c’est la foi en l’esprit vivant ; c’est une foi qui fouille l’esprit, qui le pique, qui lui fait honte ; c’est une foi qui secoue le dormeur. » (4)

 

(1) Olivier Babeau, Devenez stratège de votre vie, Gérer votre vie comme une entreprise, Paris, Lattès, 2012, p. 25.

(2) Op. cit. 

(3) Une variante gastronomique : « Venez comme vous êtes » (Mac Donald’s)

(4) Alain, Minerve ou de la sagesse.

Les professeurs de la génération Jospin ne sont pas gilets jaunes

Les professeurs de la génération Jospin ne sont pas gilets jaunes

 

  • Une génération de professeurs politisés est aujourd’hui à la retraite. Formée dans les années soixante et soixante-dix aux pensées du soupçon, dans une forme d’irrévérence institutionnelle qui s’éteint, cette génération laisse derrière elle un immense vide. Ce vide, celui de ma génération (l’âge moyen dans l’éducation nationale est de 44 ans), est celui d’un pragmatisme désabusé, d’une adaptation résignée qui cherche individuellement les moyens de tirer son épingle d’un jeu qui laisse croire aux plus rusés qu’ils s’en sortiront toujours. Tous se feront tondre à la sortie mais l’espoir d’être plus malin que les autres est le nouvel opium du peuple.

 

  • Tiraillée entre une idéologie égalitariste et la conscience vécue d’un effondrement, cette génération oscille entre la petite morale et le désenchantement cynique. Principal acteur de son déclassement social et économique, parce que politique, elle est composée, pour une large part, des bons élèves de la massification scolaire des années 80. Une génération d’enseignants passés par les IUFM, ces usines à casser le génie disciplinaire, apparues en 1990 justement. Finie l’excellence du fond, bonjour la mise en forme. Le rapprochement des professeurs du primaire, du collège, du secondaire a accompagné l’unification du système scolaire, le collège unique et la massification de l’accès au baccalauréat, devenu une sorte de brevet bis. L’objectif ubuesque (aujourd’hui largement réalisé au prix de toutes les malversations intellectuelles) de 80 % de bacheliers supposait une orientation nouvelle, celle de l’accompagnement  plutôt que de la formation intellectuelle. La dévalorisation des filières techniques, la promotion ridicule car économiquement absurde des filières générales, se sont accompagnées d’une idéologie culturelle inclusive. Le gros ventre mou scolaire devait être capable de tout digérer, de tout avaler et de tout tamponner en bout de chaîne.

 

  • Cette nouvelle fonction sociale sera le facteur déterminant de la génération Jospin. Un mélange assez indigeste de social et de culturel qui substitua progressivement l’accompagnement à l’exigence. La mission des professeurs changea profondément. Il ne s’agissait plus essentiellement d’instruire des esprits mais d’accompagner la logique de massification scolaire. Cette dévalorisation symbolique du statut des professeurs (le terme « formateur » mis en avant dans les IUFM est exemplaire de cette tendance) modifia profondément la conscience politique que ces hommes et femmes devaient avoir d’eux-mêmes. Ils n’étaient plus des maîtres (en avaient-ils encore les moyens d’ailleurs ?) en rupture avec la médiocrité ambiante, des passeurs exigeants, mais les accompagnateurs  du grand lissage de masse. Principaux agents du consensus social, ils étaient désormais sommés d’accompagner le mouvement général, de le « border » (vocabulaire imbécile issu des « sciences » de l’éducation). Toute forme de clivage, de conflictualité, de critique radicale devait être exclue. L’exigence devenait, dans un renversement indiscutable, une valeur réactionnaire. Inclusion de l’autre, anti-racisme, accueil du différent, ces mots d’ordre, présentés comme émancipateurs, ont toujours eu pour fonction de réaliser fonctionnellement la grande unification de masse, quitte à substituer aux contenus d’enseignement des niaiseries.

 

  • Incapables de contester  l’impitoyable lessivage en cours, les professeurs de la génération Jospin furent les principaux acteurs de leur déclassement, les agents actifs de leurs humiliations. Incapables de remettre en question la massification sous couvert d’idéologie égalitariste, privés des moyens politiques d’une critique contraire à leurs nouvelles missions inclusives, cornaqués par des syndicats aussi mous qu’eux, ils devinrent cette masse de bonne conscience que nous connaissons aujourd’hui. Les moins dépressifs trouvent en dehors de leurs fameuses « missions pédagogiques », loin de cette école de la dixième chance, de quoi tenir encore debout.

 

  • C’est ici que le lien doit être fait avec la révolte des gilets jaunes. Affronter, se battre politiquement, prendre des risques, défier une autorité qui les infantilise depuis des décennies, autant de réactions saines devenues incongrues pour une majorité de ces zombies à échelons. Plutôt faire jouer, pour sauver sa fausse bonne conscience, les vieux réflexes de la gauche vaguement morale (cela fait longtemps qu’une certaine « morale de gauche » accompagne le sauve qui peut individualiste dépolitisé) en qualifiant de loin ce mouvement de réactionnaire, de fasciste, d’extrémiste, de brun-rouge etc. – un mouvement qui rappelle à ces professeurs à quel point ils ont déserté, par lâcheté et conformisme, l’espace politique.

 

  • Macronisée malgré elle, la génération Jospin se trouve tiraillée entre son déclassement social et économique et son incapacité structurelle à se penser politiquement dans une conflictualité réelle.  On n’accompagne pas pendant des décennies le gros lombric égalitariste de la masse médiocre avec zèle et dévotion sans en payer le prix en terme d’affaiblissement de la volonté de combat. Les gilets jaunes sont pour ces hommes et femmes un mauvais rêve qui les place dans une situation intenable. Ne pas prêter l’oreille à ce qui se passe en France aujourd’hui dans la rue revient à signer l’acte de capitulation définitive. Après tout, qu’ils fassent docilement ce qu’on leur demande puisqu’ils n’ont plus la force de se battre contre. Ils méritent certainement de n’être plus que les VRP de leurs enseignements pour sauver leurs salaires effrités en flattant la pâte scolaire loin des « extrêmes ». C’est aussi pour cette raison qu’ils ne mettront pas un gilet jaune.

 

Le gilet jaune en singe

Le gilet jaune en singe

  • Samedi après-midi, dans la rue de la consommation par excellence, la rue Sainte-Catherine à Bordeaux, entre la place de la comédie et la place de la victoire, le défilé a pris une étrange allure. Au centre de la rue, des hommes et des femmes en jaune en train d’interpeller tous ceux qui les regardent comme des bêtes curieuses sur les côtés. Un slogan : « Rejoignez nous, ne nous regardez pas ». Sur les côtés, de part et d’autre de la rue, les badauds filment les manifestants. Le ténia fluorescent perturbe l’ordre de la consommation et offre aux passants le spectacle improbable d’une contestation politique à l’heure du péristaltisme mou de la conso somnambulique. Les commerces baissent leurs vitrines, un apeurement loufoque se donne lui aussi en spectacle derrière les grilles. Qui est au zoo ? Qu’est-ce qu’enfiler un gilet jaune dans un contexte où la pulsion scopique domine toutes les autres ?

 

  • Accepter le stigmate. Se présenter volontairement aux autres comme un « perdant » dans une société de « gagnants ». Pour une majorité d’entre eux, les spectateurs sur le côté, sourires aux lèvres, portable à la main, ne sont pas mieux lotis que ceux qui défilent. Une manifestante à gilet, plus excitée que les autres, adresse un « vous êtes ridicule » à une femme qui l’a filme, saute sur place, la filme en train de filmer, imite un singe en cage. Ionesco n’est jamais très loin.

 

  • Le tour de force des Macron and co est d’escamoter les conditions réelles d’existence au profit d’un ordre fantasmatique de réussite ou d’échec. Quand un président de la République peut affirmer, dans un tel contexte, soliloque devant un parterre de maires, que « la mise en capacité de chacun est une part de la solution pour lui-même » (1), le port d’un gilet jaune s’apparente à une mise en incapacité provocante. Dans une société où il est de plus en plus difficile de se situer, enfiler un gilet jaune revient à dire : « je suis là les amis. Excusez ce peu que je suis mais je suis ce peu ». L’exact opposé du fantasme irréaliste de se croire libre dans un état d’aliénation consommé. L’expression d’une prise de conscience individuelle qui permet à des catégories socio-professionnelles de marcher ensemble sans contradiction.

 

  • Les chroniqueurs sans idées mettent en avant le caractère disparate de ces marches mais omettent, par sottise et impuissance imaginaire, de préciser l’acte commun de conscience qui consiste à accepter, dans l’espace public, une forme d’échec. Les slogans sexualisés ici sont symptomatiques : « tu ne nous baiseras plus Macron ». Encore faut-il reconnaître s’être fait « baiser » au moins une fois dans le dit jargon. A côté du courage réel, accepter d’endosser ce qui peut être visé par « les armes administratives » (Nunez, Castaner), le courage symbolique de s’énoncer sur une modalité négative est évident. Rappel, au milieu des consommateurs étonnés, de l’ordre du travail dans une société qui le refoule. Les badauds de la rue Sainte-Catherine travaillent aussi mais d’un travail à ce point frappé d’indignité qu’il est préférable de le cacher. Plutôt s’afficher, sourire narquois aux lèvres, avec des gros sacs de courses un jour de soldes pour feindre d’en être.

 

  • Suis-je légitime en enfilant le fameux gilet ? Ceux qui ne se posent pas la question sont aussi ceux qui posent le plus de problèmes à l’ordre des simulacres. Cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas aussi consommateurs. Cette grille de lecture exclusive (la revendication d’un droit à consommer) arrange les pseudo analystes divertisseurs de la déréalisation ambiante. Si la contestation des gilets jaunes est une contestation de consommateurs, que demande le peuple ? Plus profondément, comme en témoigne cette saynète du zoo humain, le gilet jaune en singe renvoie le négatif à cette société des « gagnants » (qui n’est d’ailleurs plus une société mais un modèle d’individualisation de la réussite).   Il lui rappelle que nous sommes tous situés dans une société déterminée, que l’on ne flotte pas, que le fake de la « startup nation » a duré.

Le gilet jaune en singe est un situationniste qui refuse de se laisser dériver au gré des simulacres de réussite des nouveaux maîtres du temps.

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Macron, Souillac, 18/01/19. Insondable comique circulaire de cette formule.