La post-critique : un dispositif post-lucide à dépolitiser (autour d’un livre de De Sutter)

La post-critique : un dispositif post-lucide à dépolitiser (autour d’un livre de De Sutter)

 

A Adèle Van Reeth, philosophe et animatrice chez Ruquier, fidèle lectrice.

 

« Penser, c’est juger » (Emmanuel Kant)

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  • Dans un ouvrage intitulé « Post-critique », Laurent de Sutter en guise d’Ouverture écrit : « 1. Nous vivons l’âge du triomphe de la critique. » J’affirme au contraire que la critique ne s’est jamais si mal portée, qu’elle est même en passe de disparaître. Non pas en tant que posture, signe de la critique, simulacre, mais comme attitude réflexive de l’esprit susceptible de discerner (krinein) publiquement des options adverses qui se prêtent à la distinction, un discernement essentiellement politique. Nous vivons le contraire du triomphe de la critique, à savoir le règne de l’indistinction, autrement nommée bouillie.

 

  • Cette confusion inaugurale posée en vient une seconde. Ce triomphe supposé, sous la forme d’une « théorie critique », « d’esprit critique » ou de « critique littéraire, cinématographique » etc, serait celui de la force, d’une pensée prédatrice qui chercherait constamment à avoir raison contre ses ennemis réels ou fantasmatiques. « Une telle inscription de la pensée, ajoute De Sutter,  dans le domaine de la force a une histoire, scandée de noms considérés comme importants : Emmanuel Kant, Karl Marx, Theodor Adorno, Michel Foucault, etc. » De Sutter ne nie pas les différences entre ces différents penseurs « critiques » mais il les relie ensemble sur un critère : la volonté de vaincre l’obscurité. Avant d’ajouter : « partout, cette pensée nous rend bête ». Ce pseudo renversement, typique des arabesques post-modernes, nous laisse accroire qu’il existe une bêtise au second degré, celle justement qui critique la bêtise pour vaincre l’obscurité. Mais cette pseudo-victoire pour la post-critique est à la fois une illusion et une bêtise. Une illusion car les instruments de la critique sont eux-mêmes viciés (la raison serait aussi déraison, la justice injustice et la beauté laideur) ; une bêtise car elle nous placerait dans un horizon agonistique indépassable, une conflictualité stérile, un consensus d’exclusion où seul le vainqueur aurait droit de cité. Par conséquent, il serait temps de nous libérer de la critique, de cette « soumission à l’exigence de lucidité ».  Avènement de la post-critique.

 

  • Nous pourrions évidemment nous arrêter là et rejeter avec mépris cette attitude anti-critique qui se prend pour un dépassement – tout comme l’anti-philosophie d’Onfray est une régression infra-philosophique plutôt qu’une opposition, à quoi d’ailleurs. Pour paraphraser Karl Kraus, le bon sens paysan vaut mieux ici que les vaines ratiocinations  du journalisme lettré. Un programme qui m’enjoint de dépasser la critique, car l’exigence de lucidité me rendrait bête, devrait être aussitôt renvoyé à cette indépassable obscurité, à cette nuit de l’esprit dans laquelle toutes les vaches de la postmodernité sont noires, y compris les post-vaches qui sont aussi des chèvres. Mais il est certainement plus fécond de comprendre à quoi sert ce discours post-critique, comment il fonctionne dans l’espace public, quels sont ses relais et en fin de compte pourquoi il s’agit certainement d’une des idéologies les plus pernicieuses de notre temps. Une idéologie d’autant plus perverse et sourde qu’elle touche de fins esprits, post-lucides dirions-nous, des éducateurs, des formateurs, des professeurs à l’université. Bref, toute une post-Aufklärung que nous observons.

  • Le dernier livre de Laurent De Sutter, Indignation totale, Ce que notre addiction au scandale dit de nous, est exemplaire de cette démobilisation de la critique au profit d’une interprétation qui cherche à éviter toute évaluation valorielle. Non plus quelle est la valeur d’une critique, est-elle fondée en raison mais que nous révèle-t-elle de celui qui la porte ? La double ambition, généalogique et objectiviste, est sensée substituer aux jugements de valeur (trop coûteux) une analyse fonctionnelle : quelle est la fonction des jugements de valeur ? Qu’un journaliste publie une caricature religieuse ou qu’une femme témoigne de la violence d’un harcèlement subi, à partir du moment où ils viennent gonfler le scandale, ils nous en diraient plus sur eux-mêmes que sur la vérité qu’ils cherchent à faire valoir. Quelle vérité ? Quelle valeur ? Quelle justice ? Le dernier chapitre du livre de De Sutter est explicite sur ce point : la philosophie qui a longtemps pris en charge ces questions épineuses a pour objets la « régence du réel » (p. 134). « La raison et son cahier des charges théorique constituent l’instrument le plus efficace de la philosophie. » Autrement dit, la théorie du scandale sert à faire basculer l’analyse du plan de la normativité (qu’est-ce qui est juste ? qu’est-ce qui le l’est pas ?) sur un plan psycho-affectif, voire clinique : « l’indignation est le sursaut vital du dépressif dont les médicaments ont arasé toutes les autres émotions. » Ce déplacement justifierait à lui seul l’usage du préfixe post-.

 

  • Nous ne sommes pas pourtant en face d’un dépassement mais d’un recul. Incapable d’imaginer une rationalité digne, De Sutter annonce une « rationalité indigne » : « une rationalité qui ne tenterait pas en permanence de se draper dans la noblesse qu’elle aimerait se voir reconnue, mais errerait plus ou moins dépenaillée dans les ruines du monde. » Penser dans les ruines, habiter les ruines, tout cela est le signe d’une pensée épuisée et pour tout dire en ruine. Une ruine de pensée. Pourquoi devrions-nous renoncer à habiter autre chose que des ruines ? Quelle est la généalogie de ce renoncement, de cette capitulation en rase campagne d’incertitude ? En outre, il est absurde de dire que l’errance n’est pas aussi la vertu d’une rationalité digne. Socrate qui n’aurait jamais fait la promotion d’un logos indigne ne cesse d’errer. Diderot lui-même achève sa magnifique Lettre sur les aveugles (1749) par une apologie de l’errance.

 

  • Non, la raison profonde de cet abandon de la critique doit être cherchée ailleurs, dans une pensée de l’adaptation et de la faiblesse, une pseudo post-lucidité qui n’est le dépassement de rien mais l’acceptation de tout.  Est-ce le scandale le problème ou l’objet du scandale ? Qu’il y ait une exploitation du buzz est une chose, superficielle en l’état. Que le scandale soit un prurit psychologique pour créature exténuée en est une autre ? Nous sommes plutôt en face d’une prise de distance bon ton avec les bruits du monde. De Sutter, comme une majorité de représentants d’une génération biberonnée au relativisme mou, la mienne, celle qui accouche de l’extrême centre, ne veut surtout pas être dérangé par des problèmes normatifs et des questions de jugements de valeur trop tranchants. Commerçons plutôt en paix, vendons de la soupe, quitte à tordre le coup à une raison, justement « critique », qui aimerait trop le scandale pour être tout à fait honnête. Ainsi, on apprend, au détour de quelques considérations sur l’essence du scandale, que Charlie Hebdo, en publiant les caricatures en 2006, n’avait fait que « jeter de l’huile sur le feu », que cette affaire était une violence faite aux musulmans (lesquels d’ailleurs ?), tout cela pour faire scandale. Trump, Charlie Hebdo même logique.

 

  • Le texte, toujours : « Les caricatures qui causaient tant de houle furent donc publiées à leur tour, jetant, comme il fallait s’y attendre, encore davantage d’huile sur le feu – ce qui n’était pas étonnant au vu du pedigree de certains médias impliqués, lesquels, comme Charlie Hebdo, n’avaient pas toujours été heureux dans leur relation au monde musulman. » Que signifie « être heureux avec le monde musulman » (lequel ?) pour un journal satirique qui sodomise des papes ? De quelle exception sommes-nous en train de parler ? La publication d’une caricature est-elle forcément guidée par la recherche du scandale ? La post-critique ne pose pas de telles questions, trop normatives. Elle constate des faits : cette publication a augmenté les troubles. Les petits faitalistes de la post-critique, conformes avec l’esprit du temps (« ne jugez point, louvoyez »), ne s’embarrassent pas de jugements de valeur explicites. Ils préfèrent de loin le démontage des intentions scandaleuses sur fond de bouillie psychologique. On comprend mieux dans ces conditions pour quelle raison la philosophie, quand elle sort de l’animation mondaine, n’est pas leur tasse de thé. Trop dirigiste pour ces âmes sensibles qui préfèrent tenir des caricaturistes coresponsables de leur fatwa, eux qui ne cesseraient de jeter de « l’huile sur le feu ».

  • Ce qui est visé est moins le scandale que la prétention de juger, comme si nous pouvions en finir avec le jugement. Derrière la « logique du scandale », c’est le procès de la critique qui est instruit : trier, discerner (krinein), trancher. Qu’il y ait de vrais scandales et des buzz cyniques, voilà qui demande un effort de discernement pour les distinguer. Cet effort est exigeant alors que faire des gros paquets (« l’indignation est le sursaut vital du dépressif ») l’est beaucoup moins. Il est surtout politique et la génération du relativisme mou post-rien-du-tout préfère de loin la petite morale qui ne dérange pas la paix des commerces, si possible mâtinée de psy (« Ce que notre addiction au scandale dit de nous »). Ce qui lui permet, chère Adèle Van Reeth, de grenouiller sans trop faire de bruit.

 

Les Grenelle de la com et les parasites de la République

Les Grenelle de la com et les parasites de la République

  • Le soi-disant grenelle des violences conjugales est exemplaire d’une nouvelle façon de faire de la politique ou plutôt de ne pas en faire. Il existe, en France, des lois, une police, des services juridiques inscrits dans un cadre républicain dont le fonctionnement est lié à un usage raisonné de l’argent public. Soudain, avec l’urgence des causes qui en servent de moins avouables, tout cela semble ne pas exister. Une « disruption » s’impose, un « changement de cap », une « prise de conscience collective ». La question des moyens, autrement dit la réalité des choix budgétaires relatifs à une politique, est aussitôt recouverte par l’indignation absolue.

 

  • Une dénommée Schiappa, un bourrin ultime de la communication, démultiplie les sorties médiatiques. Elle utilisa cette même stratégie au Mans pour faire gonfler sa médiocrité et attirer l’attention des huiles locales. Une stratégie payante. L’idée consiste, pour ces bourrins du nouveau monde, à expliquer à grands coups de formules publicitaires qu’il faut changer et agir. Peu importe les corps intermédiaires, les difficultés réelles de l’administration, le manque de moyens, le volontarisme des rhinocéros du vide doit tout balayer. C’est le sens premier de la « Révolution Macron » : un volontarisme sans objet qui s’écrase devant le réel une fois la campagne promotionnelle passée. Schiappa ne changera rien, tout comme Macron le petit finira par s’aplatir devant Trump ou Bolsonaro une fois le lustrage national médiatique accompli.

 

  • La logique est celle de la campagne publicitaire. Le grenelle des violences conjugales est un produit dont la cible client est la mauvaise conscience collective. Que puis-je faire dans mon coin contre les violences conjugales ? Une question judiciaire complexe devient une question morale urgente, une séance de culpabilisation collective et d’exorcisme national. Les services de police connaissent la complexité de cette question, les tribunaux engorgés ne peuvent pas régler à la minute tous les faits de violence, les situations familiales peuvent être inextricables et les centres d’accueil en sous effectifs ou inexistants faute de moyens. Peu importe, les bourrins de la com n’ont que faire du réel. La souffrance des femmes battues est un trop beau produit pour être laissé dans l’ombre de la promotion politique et les nouveaux bourrins ramassent tout, quitte à instrumentaliser la mort. Ces charognes sont prêtent à taper sur l’administration (que font la police, les tribunaux, les services sociaux ?) à condition que leur volontarisme soit partout salué. Au fond, il s’agit de jouer la rupture, le choc, le avant-après au mépris des travailleurs de l’ombre qui n’attendaient rien moins qu’un grenelle des violences conjugales pour réaliser à quel point leur travail était insuffisant.

 

  • Toutes sortes de clichés sur la police, la justice, les centres d’accueil viennent nourrir la machine à buzz. Une fois encore, le monde du travail est méprisé par des bourrins improductifs, des professionnels de l’animation médiatique, des nullards. La logique, invariable, consiste à frapper moralement d’indignité le monde du travail afin d’augmenter les tâches tout en réduisant les coups de fonctionnement. Ces attaques répétées sont systématiquement orientées contre les fonctionnaires, la vaseline morale servant à lustrer le piston à pressuriser des agents de la fonction publique. Une fois la vague de com passée, le chèque symbolique signé avec de l’argent toujours public devant des médias neuneus, tout retombe mais le mal est fait. Le même phénomène se retrouve à l’école, à l’hôpital, un mélange d’urgence et de culpabilisation sur fond de restriction budgétaire.

 

  • Pour cette raison, les mouvements sociaux auxquels nous assistons, masqués par le bruit de bottes des bourrins de la com, sont un juste retour du monde du travail, et par conséquent du politique, ce monde depuis trop longtemps frappé d’indignité, insulté par des professionnels de l’agitation médiatique, improductifs, donneurs de leçons. Au fond, tout peut faire Grenelle de la com et des causes, autrement plus minoritaires que les violences conjugales, s’imposer du jour au lendemain dans le barnum médiatique puis retomber comme un soufflet. Les personnels en ressortent tout aussi impuissants mais toujours plus culpabilisés. Cette nouvelle façon de faire de la politique s’inscrit dans les logiques de dépolitisation que nous connaissons parfaitement désormais. Tout cela correspond à un déni de réalité que les bourrins de la com s’étonnent de voir ressurgir dans la rue avec des gilets jaunes et autres réjouissances pour faire causer les éditorialistes gras. Difficile de ne pas ressentir du dégoût pour ces fossoyeurs, en particulier quand ils accusent ceux qui se défendent contre leurs malversations de desservir les intérêts de la République. Difficile de ne pas se demander comment éliminer politiquement ces parasites.