Les professeurs face au vide

Les professeurs face au vide

  • Les porte-paroles du gouvernement Macron défilent à la radio, sur les plateaux de télévision, saturent l’espace médiatique avec la complaisance d’un journalisme bien souvent réduit à n’être qu’un chauffe-plat. Eléments de langage, raisonnements incohérents, enfumages manifestes, mensonges outranciers, tout est bon pour vendre aux professeurs des écoles, des collèges, des lycées une réforme au pas de charge. L’opacité est totale, les professeurs s’y perdent, les parents d’élèves les moins adaptés ne comprennent rien, leurs enfants seront les dindons de la farce. Bercy suit l’affaire de très près.

 

  • Ce qui vaut pour la réforme du programme en philosophie pourrait être étendu aux autres disciplines. Sans aucune transparence, à partir de petits groupes « d’experts » aux ordres d’une nouvelle génération de décideurs formés dans les années 90 aux méthodes du management dépolitisé, des morceaux de programmes, des éléments d’évaluation, des directives susceptibles de transformer profondément un métier qui ne fait plus recette, arrivent sans autre nécessité que celle de faire vite. Aucun compte-rendu de consultation, aucune explication sérieuse sur les nouveaux contenus, des menaces, une infantilisation généralisée qui touche aussi bien les professeurs que les cadres administratifs. Pour la communication du ministère, cette réforme serait une grande chance, une réforme « vitamine C » et ses détracteurs des « ventilateurs à angoisse ».

 

  • Nous assistons  à l’émergence d’une nouvelle forme d’exercice du pouvoir : le pouvoir par le vide. A l’image de ce débat pathétique à la scénographie soviétique : un leader face à soixante-cinq intellectuels choisis et triés, les faire-valoir utiles d’un pouvoir qui marche sur toutes les objections structurées.  Des transformations profondes, inscrites dans la loi, ont pour seule légitimité affichée l’élection présidentielle de 2017. Tout y revient. Cette légitimité a pour nom démocratie. Le reste, l’opposition politique, la critique étayée, le refus de marcher au pas sans rien comprendre sont à reverser dans le grand chaudron du populisme, de la démagogie, des craintes ancestrales. Quand ce n’est pas à mettre sur le compte d’Internet et des réseaux sociaux que les kapos du vide, les rhinocéros de la vacuité n’hésitent pas à mobiliser pour saturer les sources d’information au besoin. En face d’eux, les professeurs n’ont pas des raisons, des explications, des réponses mais des éléments de langage, des admonestations, des injonctions. Le management par le vide : ne pas répondre, ne pas considérer le problème soulevé, ne pas tenir compte des arguments les plus sensés. Les professeurs ne sont plus des interlocuteurs légitimes, le grand débat se fera sans eux. Les maires, les enfants, les intellectuels caporalisés mais pas les professeurs.

 

  • Ce vide touche également les corps d’inspection : communication minimale, interdiction de soulever en formation les problèmes les plus graves posés par  la réforme, mise à l’écart de ceux qui pourraient faire entendre un autre son de cloche. Cette marginalisation des corps d’inspection correspond d’ailleurs à ce qu’est devenue l’inspection des professeurs, un entretien de carrière dans lequel la forme prime sur le fond, le professeur devenant le gestionnaire de son parcours, une sorte de couteau-suisse transdisciplinaire. Se faire mettre, avant de se mettre lui-même, la bonne croix dans la bonne grille. Que tout cela suinte le vide ne semble pas faire problème. L’essentiel est d’humilier les compétences réelles des professeurs, celles qui permettent à un professeur de philosophie de démasquer les escrocs qui se font passés pour des sages ou des experts, à un professeur d’économie de ne pas avaler la soupe indigeste des maîtres queux du grand marché sans tête, à un professeur de mathématiques de reconnaître au premier coup d’oeil la différence entre un cours de mathématiques et un vernis de culture scientifique.

 

  • Après des mois de réflexion sur cette réforme, ce qui est certainement le plus frappant est de constater la nullité de ce que les professeurs trouvent en face d’eux. On pourrait résumer cette nullité à ceci : vos objections sont sans objets. En un mot, vous n’existez pas. Officiellement, vous êtes des héros, les garants de l’instruction civique, de la transmission des connaissances, les piliers de République. En réalité, vous n’êtes plus rien. Non plus des agents de l’Etat, ce qui serait encore quelque chose, mais des variables d’ajustement d’une gestion comptable des affaires publiques. Pour la première fois, et de façon manifeste, un gouvernement assume ouvertement le fait que les professeurs ne sont plus des interlocuteurs légitimes. Pour preuve définitive, l’omerta sur les salaires, les carrières, les retraites. Il est ainsi admis que les professeurs ne sont pas des salariés comme les autres mais des êtres sous tutelle à qui l’on peut faire faire, par décret, n’importe quoi. C’est au ministère et non à eux de savoir ce qu’ils peuvent faire ou ne pas faire. Ce qu’ils ne peuvent plus faire. Une tutelle décide pour eux de la nature de leur métier, des contenus de leurs enseignements tout autant que de la légitimité de leurs revendications salariales.

 

  • Cet écrasement matériel et symbolique est sans précédent. Certains professeurs, les moins résignés, vivent cette situation comme une humiliation subie et tire de ce sentiment les raisons d’une révolte. Pour les élèves qui attendent encore quelque chose de l’école, ils ne se sont pas encore résignés. D’autres comptent les anuités avant la sortie, préparant parfois une retraite anticipée. D’autres enfin pataugent, maniaco-dépressifs, dans ce marasme. Une dernière catégorie prend le salaire et fait autre chose de sa vie, le salut étant pour eux de minimiser les interactions avec cette machine à déclasser l’esprit qu’est devenue l’Education nationale. Personnellement, je fais partie de la première catégorie et ma rage est immense, à la hauteur de la trahison en cours. Une rage en lutte contre les innombrables raisons d’un abattement légitime. Au fond, les professeurs sont aujourd’hui les mal-aimés de la vacuité ambiante. Ne pouvant tirer de bons subsides d’un avachissement cyniquement entretenu par une caste d’outres à vide, pour ne pas dire de pompes à merde, ils sont aux premières loges d’une société qui fonctionne à défaut de vouloir s’éduquer.