Aux professeurs de philosophie des classes terminales, conscients ou inconscients

Aux professeurs de philosophie des classes terminales, conscients ou inconscients

  • On ne résiste pas aux effets dévastateurs de la bouillie postmoderne, la mauvaise soupe pomo, en retournant à la philosophia perennis. Derrière le projet conservateur qui sera soumis au CSP à partir des réflexions d’un groupe de travail qui a pris bien soin d’écarter en amont les positions divergentes sur la réforme en cours, nous assistons à la main mise d’une certaine conception de la philosophie. Il n’est pas anodin de faire disparaître la conscience, l’inconscient, le travail, le vivant et de voir apparaître la métaphysique (qui devient même un domaine d’étude, ce qui est inédit en terminale) et l’idée de Dieu. Ces changements fondamentaux ne sont pas l’œuvre de professeurs de philosophie au lycée quotidiennement face à leurs élèves mais le fait d’universitaires qui ont toute ignorance de ce qui fait réellement penser les élèves dans les classes.

 

  • Chaque année, les cours sur la conscience et l’inconscient font découvrir aux élèves la difficulté qu’il y a pour l’homme de se penser. Très loin d’un catéchisme (le catéchisme vient d’ailleurs) sur la psychanalyse ou l’œuvre de Sigmund Freud, ce cours fondamental invite les élèves à se penser comme problématiques à eux-mêmes, ce qui est une condition essentielle et élémentaire de leur compréhension du cours de philosophie au-delà de ces deux seules notions. A défaut, sans cette réflexivité, le cours de philosophie en classe terminale perd tout son sens. Est-il en effet nécessaire de rappeler qu’un domaine de pensée hautement spéculatif (la métaphysique) est autrement moins élémentaire, pour des élèves qui ne se destinent absolument pas à l’enseignement de la philosophie, que les domaines de l’homme (sujet, homme, conscience, inconscient, autrui). On ne mesure pas la valeur d’un programme scolaire aux plaisirs pris par des universitaires qui ne sont pas devant les classes à le rédiger. Ce qui est peut-être élémentaire pour des historiens de la philosophie (ce qui n’est et ne peut absolument pas être l’ambition d’un programme de philosophie en terminale) ne l’est absolument pas pour des élèves de lycée.

 

  • Sous couvert d’élémentarité, de simplification, les faux-nez de cette réforme, nous assistons à un retour en force des historiens de la philosophie et à une dissociation entre les intérêts de la cité et les marottes spéculatives des clercs, faussement renommés « experts ». Nous aimerions savoir, par curiosité, de quelle expertise se réclament messieurs Kambouchner et Guenancia pour imposer le domaine de la métaphysique associé à l’idée de Dieu en lieu et place de notions qui intéressent les élèves depuis des décennies ? Ces décisions, prises en petits comités, sans communication à l’ensemble du corps professoral, les seuls experts en ce domaine restent les professeurs du secondaire, ne répondent pas à la seule exigence qui devrait prévaloir : l’intérêt des élèves et la cohérence d’une démarche intellectuelle.

 

  • Il se trouve que cette réorientation du programme n’est pas exempte d’arrière-plans politiques. Avec l’introduction de la métaphysique et de l’idée de Dieu (auxquelles il faut adjoindre la religion) et l’éviction des grandes notions anciennement regroupées sous le domaine l’homme et le monde (programme de 1973, pour une large part repris en 2003), le conservatisme prend le pas sur la réflexion critique dans un déséquilibre manifeste. Les notions de philosophie, contrairement à ce que laissent entendre bien souvent les historiens de la philosophie, ne sont pas des abstractions neutres. Elles charrient avec elles des champs de problèmes, en excluent d’autres. A moins de considérer que le professeur de philosophie est un sophiste à la petite semaine (ce qu’il tend à devenir), capable d’enseigner tout et n’importe quoi à partir de tout et de n’importe quoi, nous devons tenir compte de ce que Jean Cavaillès désignait, dans le domaine des mathématiques, comme « la logique interne des concepts ». Il y a une logique interne de l’idée de Dieu, une logique interne du couplage conceptuel l’esprit et la matière qui empêchera les professeurs de philosophie d’aborder des problèmes qu’ils abordent dans un cours sur la conscience et l’inconscient. C’est ainsi que la décision d’exclure le sujet, la conscience, l’inconscient, autrui transforme profondément la logique interne du cours de philosophie en terminale. La diversité des traditions de pensée, plus conservatrices, plus critiques, doit être préservée. Un équilibre. Ce n’est plus le cas. Il est inadmissible que l’élaboration d’un programme scolaire soit le terrain d’un règlement de compte entre ces traditions ou l’enjeu de luttes idéologiques latentes. C’est hélas le cas, au détriment de la formation des élèves.

 

  • Les professeurs de philosophie en terminale devraient être capables, très vite désormais, de réfléchir sérieusement à la logique interne de leur propre cours. A cette nouvelle rubrique fourre-tout sous le chapeau la métaphysique, à l’éviction des notions réflexives qui passionnent les élèves, à l’introduction enfin de l’idée de Dieu. Sont-ils tous conscients de ce qu’ils font ? Je l’ignore. Ce que je sais par contre, c’est que les discussions de fond avec mes collègues « philosophes » se font de plus en plus rares. Je doute fondamentalement de la capacité qu’auraient les professeurs du secondaire de résister à une vague qui les fera disparaître à terme. Bien sûr, ils conserveront pour un temps encore l’étiquette « professeurs de philosophie » mais l’âme de leur métier sera perdue. Un ami et professeur de philosophie me faisait remarquer que, sur cette réforme, nous jouions notre peau. Il a raison. Préserver les postes est une chose, défendre une idée de la réflexion dans l’institution en est une autre. Certains professeurs de philosophie en lycée sont parfaitement conscients de ces enjeux, d’autres non.

 

  • Les petits calculateurs du ministère savent parfaitement que les associations de professeurs de philosophie, qui ne représentent plus grand chose, sont incapables de s’entendre sur le fond. Incapables de défendre une idée de l’enseignement de la philosophie qui ne soit pas simplement une superdoxa sans âme. La révolte devrait être massive, il n’est pas certain qu’elle le soit. Quelle conscience de leur métier ont-ils ? Quelles inconsciences les habite ? Il est possible, après tout, que Jean Baudrillard ait eu raison : la pensée réflexive et critique pourrait disparaître, sans un bruit, comme ça. Mieux, sous les acclamations de la philosophie universelle et le succès de sa consommation sous forme de culture à podcaster. Nombreux sont les professeurs de philosophie déjà prêts à vendre la soupe à qui en veut. Eux aussi participeront, qu’ils en aient conscience ou pas, à la bouillie postmoderne. Et ce n’est pas quelques heures sur l’idée de Dieu, cette ultime bitte d’amarrage, qui les sauvera du naufrage.