De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron. Réponse à Brice Couturier & co

De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron – II

Réponse à Brice Couturier & co.

  • Le texte De la Tchécoslovaquie de Patocka à la France de Macron. Itinéraire de l’asphyxie ayant suscité un hors sujet notable, voici quelques précisions de lecture pour les plus endormis. Mon texte débute par une déclaration de Jan Patocka rapportée par Roman Jakobson. Cette déclaration philosophique sur l’exigence de vérité vaut très au-delà de la situation politique qui était celle de la Tchécoslovaquie des années 70. Il pourrait être étudié à raison par des étudiants dans un tout autre contexte. Je rappelle aux faitalistes de tous bords, incapables de prendre la hauteur suffisante pour s’extraire des amas de faits qu’ils brandissent comme des trophées, qu’un penseur de la stature de Jan Patocka n’est pas circonscrit à une période déterminée de l’histoire. C’est cela qui fait de lui un philosophe et pas un éditorialiste à la petite semaine.

 

  • Le scandale serait ici de « comparer la France républicaine avec une dictature de parti unique, assise sur la menace d’une nouvelle intervention des chars de l’Armée rouge » (1). Lecture totalement biaisée mais conforme aux mécaniques automatiques d’interprétation en vogue sous nos régimes tempérés dès qu’une critique un peu sérieuse du dévoiement de nos démocraties occidentales se fait sentir. Je ne compare pas, dans ce texte, deux régimes politiques mais j’affirme que la déclaration de Patocka peut valoir aussi pour « la France républicaine » – sans que l’on s’interroge d’ailleurs très sérieusement sur le sens à donner concrètement à cette formule.

 

  • Je récuse se faisant l’idée que l’on ne puisse pas interroger nos institutions avec le même prisme de lecture que celui de ce philosophe tchèque dans les années 70. Nous vivons en effet avec cette idée fausse que la distinction des régimes politiques et la différence indiscutable des degrés de violence nous placent en face de deux univers mentaux radicalement hétérogènes. Il y aurait d’un côté « une dictature de parti unique » et de l’autre une démocratie droite dans ses bottes. Comment comparer un régime politique qui fouille les trains avec des mitraillettes, dans lequel on ne peut pas épouser un ressortissant étranger ou choisir ses études avec la situation que nous connaissons aujourd’hui en France sans sombrer dans l’absurdité ? C’est de cette absurdité-là que m’accusent des lecteurs inattentifs. C’est pourtant un tout autre problème que je soumets à leur jugement.

 

  • Mon texte – mais peut-être n’ai-je pas été assez clair pour ceux  qui nous voudraient transparents – cherche à montrer que l’exigence de vérité de Patocka n’est pas moins évidente à tenir à Prague en 1977 qu’à Bordeaux en 2019. Cela signifie simplement que le fait de ne pas être torturé pour ses convictions ne veut pas dire qu’elles soient plus faciles à faire entendre. Se reposant sur un formalisme démocratique qui ne questionne plus, ou fort peu, la réalité de la vie démocratique ou la nature de ses dévoiements inquiétants, ceux qui s’insurgent contre les comparaisons historiques sont aussi les premiers à ne pas faire droit à une critique qui ne s’inscrit pas dans le conformisme ambiant. C’est ainsi, en 2017 et en France, que mon analyse du simulacre « Macron philosophe » n’a trouvé quasiment aucune place dans la presse française. Cette incapacité à laisser une place à la critique étayée caractérise également le régime qu’a connu Jan Patocka. Risquer une telle critique, c’est prendre, je le sais, le risque de l’isolement. L’intimidation n’a pas toujours besoin de mitraillettes. Plus elle est puissamment ancrée dans les esprits, plus les armes sont d’ailleurs superflues.

 

  • On me dira – et je le dis moi-même dans le texte – qu’un lecteur peut se procurer mon analyse du simulacre Macron, la lire, la discuter. Que le niveau de censure est par conséquent incommensurable entre ces deux régimes politiques. J’affirme qu’il est très différent mais pour un résultat comparable. Ce qui doit être pensé c’est la nature de l’asphyxie et la construction de ce « conformisme qui aggrave » (Patocka) Nous vivons dans l’illusion mentale d’un pluralisme, nous regardons ces heures sombres de l’histoire européenne comme ce qu’il ne faut surtout pas revivre sans mesurer à quel point cette conjuration nous empêche de comprendre le fonctionnement des nouvelles formes d’asphyxie de la critique politique et de la vie démocratique dans son ensemble.

 

Nous perdons de vue que la question de la nature des régimes politiques est peut être moins fondamentale que celle des métamorphoses de l’aliénation humaine sur lesquels ils reposent.

 

  • Le formalisme démocratique consiste ainsi à répéter à longueur de journée que nous sommes en démocratie tout en étant insensibles à l’abandon progressif des exigences mises en avant par Jan Patocka dans sa dernière déclaration sur son lit de mort. Affirmer cela ne veut absolument pas dire que nous vivions une situation identique. Je dis d’ailleurs, pour ceux qui savent encore lire, strictement l’inverse : « Pour quelle raison notre asphyxie ne serait-elle pas aussi terrible que celle vécue par Patocka ? Nous étouffons d’une autre asphyxie, de devenir indifférents à l’exigence que ces intellectuels portaient. » Cette idée est autrement plus féconde à commenter que les sottises sur le retour des chars. Le problème, et il est de taille, c’est qu’il n’existe plus, en France, d’espace pour le faire. Nous sommes relégués pour poser ces questions fondamentales dans des marges de blog ou des messages en 240 signes, la visibilité étant donnée à des chargés de communication aujourd’hui députés ou ministres qui sont incapables de comprendre le début du problème que je pose ici tant leur nullité intellectuelle est abyssale. Cette nullité jointe à l’absence d’espace critique pour poser de semblables questions semble faire moins problème aux scrupuleux gardiens de l’ordre historique que l’usage des mots gazer ou milice politique. Curieux non ?

 

  • J’ajoute enfin qu’on ne réfute pas un texte sérieux en 240 signes pour faire le malin. Pas seulement un texte mais une construction intellectuelle qui ne vend pas de la soupe hédoniste ou de la citoyenneté bobo humaniste dans des alcôves feutrées. Au fond, il y a ceux qui sont au travail et ceux qui le sont pas, ceux qui font semblant de penser le politique en quatre minutes à la radio sur France culture et d’autres, plus inquiets d’une situation qui ne laisse rien présager de bon. A moins que ces causeurs peu scrupuleux, revenus de tout sauf d’eux-mêmes, s’arrangent de toutes sortes de régimes politiques sans questionner les aliénations qui les accompagnent. N’est-ce pas d’ailleurs ce que pense Houellebecq, auteur branché sur le ratatinement ambiant, lui qui affirmait il y a peu : « la République n’est pas pour moi un absolu ». Pour moi, et contrairement à ces endives molles, elle l’est. C’est à ce titre que l’exigence de Patocka me donne à penser. Le reste pourra être déversé sans perte dans les pages opinions du Monde à la rubrique : démocratie contre les extrêmes.

 

 

(1) Brice Couturier, le 7/2/2019, twitter.