Les déserteurs du « débat permanent »

Les déserteurs du « débat permanent »

  • Peut-on réellement débattre dans une société qui excommunie toute forme d’opposition réelle  ? Je n’ai pas des avis à émettre mais des divergences radicales à faire valoir, non pas des doléances à écrire mais des combats à mener. Les résultats de ces affrontements ne sont pas connus à l’avance contrairement à ceux des débats. Seule l’irréconciliable divergence peut faire apparaître du nouveau. Le reste n’est qu’une énième neutralisation, le dernier chantage au bien d’une époque totalement exténuée. Chantage médiocre mais efficace : votre horizon est celui de la guerre. Après Auschwitz et Kolyma, devons-nous, au nom de ce chantage permanent, nous résoudre à entendre, sur le perron de l’Elysée, en anglais, à l’occasion d’une sauterie présidentielle : « je me suis fait sucer la bite et lécher les boules » ? Et ces décadents au pouvoir osent encore proposer un débat ? Osent encore se dire légitimes ? Philippe Muray vise juste quand il rappelle Hegel en faisant de le contradiction le réel même. Plus de contradiction, plus de réel. Tout le reste en découle.

 

  • Alors que nous reste-il ? Faire échec, saloper la copie, bousiller les bousilleurs, faire obstacle par tous les moyens possibles aux monstruosités que les modernocrates, comme Muray les nomme, concoctent pour notre plus grand bien. En ce sens, nous sommes, pour des raisons étayées, radicalement réfractaires au débat. Non pas à l’idée d’une possible entente réflexive entre gens de bonne volonté (ce n’est jamais de cela qu’il s’agit, vous vous en doutez bien) mais à celle aberrante du salut des salauds par le débat. Notons la proximité entre la guerre infinie de Georges Bush et le « débat permanent » (1) d’Emmanuel Macron. Le débat, l’autre façon de faire la guerre à ceux qui ne jouent plus le jeu. Dernier chantage qui les concentre tous.

 

  • La seule tâche qui puisse être encore digne : dresser le portrait des soumissions de l’époque. La participation aux débats en est une. L’empressement du public à garnir les salles des fêtes pour causer au premier claquement de doigts d’un pouvoir décadent reste un motif d’étonnement. Les hommes veulent en être, de la fête, de la guerre, des débats. Cocher des consultations bidons, poster leurs doléances sur des serveurs poubelles, être force de proposition au sommet de leur impuissance politique. Il faut savoir s’approprier les outils, nous dit-on. Retour à l’envoyeur, c’est autrement plus sain. Manipuler des instruments d’atrophie mentale usés jusqu’à la corde peut nuire à la santé. Méfiance. Inquiétant de croiser la route d’un de ses « participants » au débat, de voir à quel point ses yeux s’illuminent quand il s’agit de répondre à une demande, d’abonder dans le sens de l’humiliation consentie. Car il ne suffit pas aujourd’hui de bousiller ce qu’il reste mais de rendre les agents complices du massacre en leur faisant miroiter une autonomie qu’ils ont perdue depuis longtemps. Etre acteur de sa dévaluation symbolique. Le beau projet d’émancipation que voilà.

 

  • En face, n’ayant rien d’autre à proposer que le chantage aux extrêmes pour imposer leur bouillie, les minables potentats bombent le torse : défense de la république, de la démocratie, des droits de l’homme, de la liberté etc. Ceux qui ont encore des oreilles ne veulent plus rien entendre. Ces mots, dans la bouche des fossoyeurs, sont devenus des bruits et ces bruits des menaces pour ceux qui cherchent encore quelques moyens ironiques susceptibles d’abattre symboliquement des usurpateurs qui feignent de défendre ce qu’ils trahissent. Déserter le faux sérieux des démocrates en carton pâte, des tristes menaçants, pour se rappeler au rire qui désintègre. Regardez la gueule blafarde de ces nouveaux marcheurs du bien, le zèle qu’ils mettent à défendre leur pesante nullité, leurs yeux de cockers lorsqu’ils annoncent la qualité d’un débat « qui se passe bien ».

 

  • La désertion n’est pas la fuite. Ce luxe nous est interdit. Demain, dans trois jours, à la rentrée prochaine, nous devrons appliquer le programme démocratique et légitime, confirmé par la « large participation » à un débat national. Le nombre de participants au débat est la seule justification du débat. Il ne sert d’ailleurs qu’à cela : calmer et compter. Fonction narcoleptique des statistiques. Tout le reste est connu, déjà joué, anticipé, linéarisé. Le débat ne sert qu’à compter le nombre de ceux qui en sont encore. Nombreux n’en sont plus du tout. Les efforts sont pourtant considérables : envoyer dans des émission abruties les endives de la communication les moins scrupuleuses, les plus obscènes, inverser le débat en mettant les gueulants sur l’estrade, se dire gilet jaune aussi, pourquoi pas, tout est possible. (2)

 

  • Nous sommes déjà loin sur la route. Vivre à côté pour vivre encore, penser dans les marges de la sottise vertueuse qui se donne les traits d’un progressisme lucide. Vivre enfin dans un ordre du monde qui, pour préserver la paix des commerces, a changé la nature de la guerre qu’il mène contre les hommes.

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(1) Emmanuel Macron à Libération, 31/01/2019.

(2) « Si être gilet jaune, ça veut dire qu’on est pour que le travail paie plus et que le Parlement fonctionne mieux, alors je suis gilet jaune ». Macron, loc. cit.