Les spectres fluorescents du grand débat national

Les spectres fluorescents du grand débat national

  • Le grand débat national est un échange qui ne repose sur rien, une mise en circulation de la parole recyclable à l’infini à condition d’accepter ses règles du jeu. En première lecture, nous pourrions objecter que le débat exclut des thèmes, qu’il s’agit là d’un faux débat comme si nous voulions préserver la possibilité d’un vrai. Ce regret est toujours un leurre pour ceux qui œuvrent autrement. C’est nôtre cas.

 

  • Nous sommes arrivés à un point de rebroussement : à partir du moment où plus rien n’échappe aux logiques hégémoniques du pouvoir, où  ce dernier est capable de tout recycler indéfiniment, de transformer toute parole authentique en une bouillie informe, la pensée critique doit prendre un autre chemin. Nous sommes des millions (très au-delà des dizaines de milliers qui manifestent courageusement tous les samedi) à ne plus pouvoir rien échanger avec ce gouvernement car l’échange est devenu impossible. Emmanuel Macron le premier, par sa stratégie de dépolitisation punitive, aura rendu cet échange impossible. Après avoir détruit les conditions de l’échange, le grand débat national n’a d’autre fonction que d’empêcher l’échange en se réappropriant les mots de la révolte, en les neutralisant dans une circularité vide.

 

  • Ne reste que le face-à-face, l’incommensurabilité de deux ordres, celui de la pensée critique, celui de la simulation politique.  Cette irréductible dualité devrait pouvoir se résoudre dans le politique mais son abolition l’empêche. Nous passons dès lors dans un autre univers de significations, un affrontement sans reste à la mort symbolique de l’autre. Cet affrontement, ne l’oublions pas, est voulu par les logiques du pouvoir hégémonique. Il est stratégique. Le travail « d’extrémisation » de la parole adverse, donc politique, n’est là que pour dissuader toute forme d’échange réciproque. La violence symbolique des sergents médiatiques, présentateurs louvoyant dans un demi-monde, a pour fonction de renforcer les conditions de ce face-à-face à la mort symbolique de l’autre. C’est justement cela qui est recherché : les conditions d’une impossibilité radicale de l’échange. Je n’ai strictement rien à échanger avec un Christophe Barbier (1). Cela signifie que nous ne pouvons pas habiter le même univers de significations. Seule la disparation de l’un peut rendre possible la manifestation de l’autre.

 

  • Les tenants des logiques hégémoniques auront tôt fait de retourner contre nous notre analyse théorique. Ayant tout fait pour créer les conditions d’un échange impossible, ce sont aussi les premiers à déplorer toutes les ruptures de communication, ruptures qu’ils déversent dans le grand réservoir fourre-tout de la violence. – C’est vous le violent, monsieur, vous qui affirmez que nous ne pouvons habiter dans un même univers de significations. Voilà ce que répondent tous ceux qui ne peuvent pas nous entendre. Non pas simplement par mauvaise foi (elle est cependant structurelle) mais pour être partie prenante d’une forme hégémonique qui ne tolère plus l’adversité, qui n’a plus aucune place symbolique pour elle – le symbolique prenant une forme bien réelle qui se traduit aujourd’hui par une restriction grandissante des droits du citoyen dans la cité.

 

  • Les gilets jaunes (2) sont l’expression d’une nouvelle hantise pour le pouvoir hégémonique. Au sens strict, ils hantent, les samedi, les rues et les places, spectres fluorescents d’une adversité politique qui ne doit plus être. Ils ne jouent pas le jeu du pouvoir hégémonique, échappent en partie aux cycles sans fin et sans valeur de la parole rendue insignifiante par autant de débats factices. Ce en quoi ils font véritablement événement et sont réellement intolérables pour ceux qui se vautrent sur le dos de la simulation politique. Ils bousillent intérieurement un système bien huilé. Les mutilations réelles sont une réponse, celles d’un pouvoir qui ne peut plus répondre sur le plan politique, un pouvoir vidé de toutes significations.

 

  • Combien de spectres de cette nouvelle forme d’hégémonie indiscutable peuvent se reconnaître dans un tel mouvement ? Des millions. Tout est fait pour empêcher le détraquement interne de gagner en puissance. Hélas, les mêmes structures de communication qui rendent possible l’hégémonie portent en elles, comme une contamination interne, un virus qui les menace, ce qu’elles veulent conjurer. Inutile et coûteux d’en appeler à un complot des médias. Les chaînes d’information tant décriées sont aussi des acteurs de ce mouvement, des aiguillons, des mobiles d’action. Elles sont prises à leur propre piège, ne pouvant plus répondre sur le terrain politique, elles ne peuvent subsister qu’en se faisant les alliés objectifs de la violence du pouvoir hégémonique. La réversion parfaite.

 

Le pouvoir est alors pris à son propre piège, celui d’un débat national qui augmentera encore les manifestions de sa vacuité politique et de l’impossibilité des échanges quand le vide n’a que le punitif pour durer.

 

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(1) Son patronyme ne vaut que comme exemple type.

(2) Là encore, l’idée doit dominer.