Quelle République ?

Quelle République ?

(Rue de Grenelle, 5 janvier 2019)

  • Le mouvement des gilets jaunes n’a rien à voir avec un mouvement syndical encadré et légitimiste. Il s’agit bien au contraire d’une lutte pour la légitimité politique. Ce en quoi il est violent, de fait, pour des hommes et des femmes qui ont perdu l’habitude d’être contestés par des citoyens déclassés, l’élite au pouvoir n’étant plus qu’une élite sociale de petite facture reproduite par cooptation dans des logiques promotionnelles rarement remises en question. C’est aussi pour cette raison que ce mouvement échappe aux formes classiques de la représentation politique, charriant tout ce qui est privé d’une forme sociale directe de légitimation ou de pouvoir. C’est aussi sa part d’ombre. Il est en cela révolutionnaire, ce qui ne présage rien de son issue.

 

  • La violence étatique qu’il reçoit en retour n’a donc rien d’arbitraire. Une lutte à la mort symbolique de l’autre s’est engagée depuis deux mois. Le mandat présidentiel d’Emmanuel Macron est devenu incompatible avec la logique politique de ce mouvement. Cette contradiction doit être comprise dans sa radicalité. Elle part d’une rupture entre le gouvernement en place et la conscience politique d’une partie des citoyens français. Nous sommes bien en présence d’un affrontement d’ordre révolutionnaire avec pour enjeu ce que doit être et ce que ne peut pas être la République française.

 

  • La révolte contre l’augmentation des taxes, la limitation de vitesse à 80 kilomètres à l’heure, symbole d’un harcèlement économique sur les classes moyennes, celles qui n’ont pas de niches fiscales, qui ne peuvent pas se payer une voiture électrique ou éviter de prendre la route pour aller travailler s’est transformée au fil des semaines. La nature des réponses, la répression policière inédite et la morgue d’un pouvoir qui ne fait pas de politique et qui dénie le droit aux citoyens d’en faire (à moins qu’ils ne suivent comme des zombies et tous les cinq ans les consignes de vote contre les désormais fameux rouges-bruns) ont politisé le mouvement. Derrière le référendum d’initiative populaire (RIC), c’est donc la nature de nos institutions qui est désormais questionnée. Moins nos institutions d’ailleurs que leur dévoiement par des hommes et des femmes qui utilisent à leurs profits exclusifs la force de l’Etat.

 

  • La lecture économique de ce mouvement est très insuffisante. Derrière une légitimité démocratique de façade, sous prétexte de défendre « la maison France » (formule marketing ridicule du porte-parole du gouvernement qui ne l’est pas moins), en faisant usage de la force publique pour casser le mouvement, le parti opportuniste champignon La République en marche est en train de piétiner les institutions républicaines et les valeurs fondamentales sans lesquelles nous ne pouvons envisager de vivre pacifiquement ensemble. Ce piétinement, doublé d’une morgue et d’un mépris manifestes et largement perçus, reçoit quotidiennement l’assentiment d’une classe qui confond allègrement visibilité et légitimité.

 

  • Depuis la fin des années 70 en effet, des divertisseurs ont utilisé le marché médiatique comme une tribune personnelle. Cette promotion s’est faite contre l’intérêt général et au profit d’un commerce, non sans effets, qui n’a plus de compte à rendre aux citoyens devenus simple public de consommateurs. La presse médiocre a toujours besoin de figures, de noms. Logique du fétichisme de la marchandise intellectuelle. Faux débats, fausse participation, fausse réflexion politique, faux philosophes, faux compétents mais vrais cuistres.

 

  • Dans ce contexte établi, l’annonce d’un débat national est d’aucun effet. Cette fausse démocratie de participation, ce paternalisme jouant du simulacre et de la communication de foire pour simuler une concertation d’aucun effet, de l’avis même de ceux qui l’instaurent, a vécu. Ces insultes répétées à l’intelligence collective ne fonctionnent plus. Nous ne faisons pas simplement que constater les simulacres du politique, nous les vomissons littéralement. Tout comme nous vomissons les pseudo philosophes et les animateurs de culture qui ne répondent pas de ce qu’ils font, qui ne rendent raison de rien et surtout pas d’eux-mêmes. Vomir, est-ce encore penser me direz-vous. Nietzsche faisait de la rumination la nature même de la pensée. Mais tout ce qui est ruminé n’est pas digestible. Cette volonté d’expulsion des mauvaises nourritures prend, avec le mouvement des gilets jaunes, une forme collective.

 

Nous devons expulser quelque chose de la République française, des attitudes, des discours, des postures, une profonde malversation des signes qui est incompatible avec la nécessaire cohésion du corps politique.

 

  • Oui, cette expulsion est aussi violence comme l’est une critique qui n’est plus simplement décorative. Mais une violence proportionnée à la violence première, celle qui transforme les citoyens en sujets et les sujets en consommateurs passifs de leur impuissance politique. Oui, le processus est révolutionnaire au sens où il remet en question les fondements de la légitimité du pouvoir, ce que les hommes au pouvoir comprennent très bien derrière leurs grenades. Il est surtout et fondamentalement cohérent, ce que doit démontrer à terme un travail intellectuel exigeant et réflexif qui ne peut être aujourd’hui porté par une seule personne, en son nom propre.

 

  • Là encore, il s’agit bien d’instituer collectivement ce travail de l’esprit sans lequel la colère se referme sur elle-même, se consume dans une violence stérile qui ne sait plus ce qu’elle fait ni ce qu’elle veut. Ce travail enfin est dénié par ces mêmes divertisseurs et animateurs de la dépolitisation d’ambiance qui préfèrent lui substituer quelques « grandes gueules » (c’est aussi le titre d’une émission radiophonique exutoire) désarticulées et vociférantes. Cette désarticulation est aussi un effet induit du spectacle, une façon de démembrer, d’émietter, de particulariser, le spectacle s’attribuant seul le droit d’unifier la bouillie tiède qui doit tenir lieu de penser pluraliste. Cette nullité, le mot est faible, dans son implacable logique, fonctionne aujourd’hui à plein régime. La photographie, le soir du premier tour de l’élection présidentielle, du « philosophe en politique » (Le « 1 », juillet 2015), Emmanuel Macron, avec le bouffon millionnaire du décervelage de masse, Cyril  Hanouna, restera, à ce titre, un document historique de choix et un sommet de confusionnisme mental. Une immense défaite aussi.

 

  • Alors la question se pose en effet : que peut-il sortir de tout cela ? A priori rien de bon, tant le niveau de malversation et de cynisme est aujourd’hui élevé. Le contentement médiocre à une situation qui pourrait être pire, pour ceux qui ne subissent pas complètement ce qu’ils contribuent par indifférence à faire subir aux autres, fait le reste. Pour autant, la République apparaît comme un dénominateur commun, à la fois un principe de justice et la garantie d’un ordre social, à condition que celle-ci retourne à sa légitimité première : la souveraineté populaire. Avant de se donner à un roi, explique Rousseau contre les « fauteurs de despotisme », au chapitre V, Livre I, Du contrat social, un peuple doit se donner à lui-même. Il s’agit de l’acte premier, constitutif, qui fonde la légitimité des actes législatifs ultérieurs. Quand la question de la légitimité des fondements républicains est posée, et elle est aujourd’hui clairement posée, la logique du contrat social est la seule issue. Cette logique n’exclut pas le soulèvement contre ceux qui la trahissent, les factieux de l’intérêt général.

 

  • Un peuple qui se déchire doit se reconstituer, réactualiser son unité. Ce n’est pas une question de sondages mais de cohésion politique. Personne en France n’a intérêt à créer les conditions d’une guerre civile, d’un affrontement des citoyens entre eux pendant que le pouvoir, lâchement, se cache derrière une police militarisée. Les discours martiaux nous y conduisent pourtant. Le suivisme d’une grande bourgeoisie culturelle, cynique et profondément immorale, quand il s’agit bien sûre de préserver ses intérêts en délivrant sa morale provisoire depuis Marrakech, accompagne cette logique mortifère. Ceux qui pensent que nous n’en sommes pas là se trompent : toutes les conditions sont réunies pour que le pire advienne.