Le politique au-delà du spectacle

Le politique au-delà du spectacle

  • Cela fait des décennies que la mise en spectacle politique, entretenue par une petite armée de parasites médiatiques, particulièrement improductifs mais hautement nuisibles à l’intelligence collective, démembre la souveraineté populaire sans laquelle la démocratie n’est qu’un mot pour faire joli. Ce démembrement, orchestré à la fois par la gauche divine, côté morale, et la droite réaliste, côté économie, a permis d’effacer progressivement le sens et la finalité de ce que devrait être l’action publique : l’intérêt général. Ce spectacle depuis deux mois redouble de virulence. Aux anciennes marottes (extrême gauche, extrême droite) s’ajoutent de nouvelles : les bruns-rouges, les anti-démocrates, les séditieux. D’aucuns s’aventurent même à faire d’étonnantes cartographies des groupes les plus radicalisés dans le jargon. Quelques minutes passées sur des sites en ligne, deux trois liens découverts et l’évidence saute enfin aux yeux : les factieux sont là, forcément racistes, antisémites, homophobes, nationalistes, fascistes.

 

  • Dans les cortèges de gilets jaunes à Bordeaux, j’ai entendu très peu de mots d’ordre auxquels il pourrait être répondu par une simple mesure technique. Quelques panneaux « RIC », des chants, des marseillaises, quelques fumigènes, des « Macron démission », des pétards. Contrairement aux tristes manifestations où chacun se range en ordre processionnaire derrière le gros ballon de sa centrale syndicale, les gens se parlent. Un sentiment domine, celui d’appartenir à une communauté de destin, un corps insécable. Si on tend bien l’oreille, c’est la trahison de l’Etat qui ressort et derrière cette trahison énoncée une question de légitimité et d’injustice. Mais derrière tout cela encore, le fond obscur se présente comme une involution fatale de la société du spectacle face au politique.

 

  • Le monde est devenu plus petit, les liens sont plus courts, l’information, sans juger de sa qualité, est quasiment immédiate. Un homme d’une soixantaine d’années s’énerve sur son téléphone portable, pestant contre une chaîne d’information qui annonce mille manifestants à Bordeaux. Ce qui est vécu est aussitôt comparé avec la narration en continu qui vient redoubler la situation présente. Il est faux de dire que cette chaîne d’information serait notre nouvelle ORTF. C’est l’enterrement définitif de la télévision d’Etat, la fin symbolique de l’ORTF justement qui se joue. Cette fin nous précipite dans autre chose, une situation inédite qui nous oblige à repenser les cadres imaginaires de la représentation politique.

 

  • L’épreuve d’une distorsion entre la bonhomie du défilé et les images de violence qui apparaissent sur les écrans est un thème de discussion. Nous sommes la réalité contre les simulacres, semble dire cet homme en filmant la scène. Pour cette raison, ce mouvement politique n’a aucun précédent dans l’histoire et toutes les comparaisons seront également vaines. Il est le premier mouvement politique révolutionnaire qui éprouve quasi immédiatement la réalité de ses effets, qui se filme, se scénarise en continu. Rien ne peut lui échapper. Il absorbe et destitue toutes les narrations traditionnelles précipitant le vieux monde de la représentation dans le passé. Il est en avance sur le spectacle, le déjoue en allant plus vite que lui. Il est ainsi animé par une forme d’ironie fatale qui ne laisse aucune chance aux représentations officielles du pouvoir. Cinq mille manifestants déterminés peuvent être vus par des millions, produire des affects politiques en un clic à l’autre bout de la France.

 

  • Autant dire que le pouvoir politique ne pourra plus mentir comme avant. Curieuse ironie quand on sait l’usage massif qu’il fait de ces fameuses fake news, ces divertissements qui nous détournent du problème de fond : l’impossibilité de construire l’opinion collective en centralisant les organes de médiation quand nous sommes tous devenus des faiseurs de spectacle et des démystificateurs du spectacle dans le spectacle. Peut-être est-ce le temps de la maturité politique, l’heure à laquelle nous devons révéler la nature du grand secret ? En réalité, il n’y a rien d’autre, vous savez tout, le secret c’est qu’il n’y a pas de secret du pouvoir. Oui, des intérêts économiques puissants vous exploitent. Oui, la démocratie, c’est du bidon. Oui, les discours servis sont cyniques. Oui, nous vous mentons. Oui, nous n’avons rien d’autre à vous proposer. Oui, nous sommes meilleurs que vous puisque nous sommes là. Voilà tout.

 

  • Le mouvement des gilets jaunes est celui d’une désillusion terminale. C’est aussi pour cela que les revendications ne l’épuisent pas. Il veut faire enfin cracher le morceau à un pouvoir qui ne peut plus tromper, qui ne fait plus illusion, ce pourquoi d’ailleurs il est aussi violent. « Oui, je suis un malin, un faux politique, un philosophe bidon, et je vous ai bien arnaqué », voici certainement la seule phrase réellement politique que Macron pourrait prononcer. Elle ferait à coup sûr de lui un grand personnage de l’histoire de France. La révélation du secret des familles, un secret de polichinelle mais qui seul pourrait faire encore événement. Le reste est déjà joué.

 

  • La suite ? Trouver les moyens de faire en sorte que le politique fasse encore illusion, que les citoyens français aient encore le désir de se représenter comme un peuple souverain, maître de son destin et de ses lois. Déterminantes, les motivations financières ne sont pas le tout de ce mouvement. Le ramener à cela est une insulte et l’expression d’un profond mépris. Vous ne pouvez plus nous tromper de la sorte, autrement dit être les seuls acteurs de la production des représentations légitimes et des simulacres, telle est l’idée. Ainsi l’arrestation scénarisée d’une figure du mouvement. Grand moment de simulation où le pouvoir se retrouve pris au piège d’une répression rendue immédiatement visible et recherchée dans une implacable inversion de la mise en scène. Nous communiquons mieux que vous, nous avons nos médias, c’est ainsi que répondent les pécores aux plus malins qui ne jurent que par la communication et les éléments de langage.

 

  • La seule issue sera par conséquent de faire sortir le politique de ce vide entretenu pour désamorcer toute critique. Produire des contenus qui ne soient plus réversibles dans le spectacle, des valeurs qui ne soient pas des coups de communication et des idées qui résistent à leur retournement médiatique. Emmanuel Macron sera l’acmé de ce processus de déréalisation politique, un point de rebroussement, ou le commencement d’une nouvelle ère marquée par la disparition définitive du politique comme capacité collective de se représenter, d’imaginer un ordre symbolique autre qu’économique. Je ne vois guère que les grands idéaux républicains pour insuffler ce sursaut, à condition qu’ils renvoient à des pratiques effectives en combattant sans relâche les marchands de faux nez.

La République en marche est aujourd’hui celle de la rue. L’autre disparaîtra aussi vite qu’elle est arrivée.