Le miroir de la haine

Le miroir de la haine

« Certains prennent prétexte de parler au nom du peuple, mais lequel, d’où, comment, et n’étant en fait que les porte-voix d’une foule haineuse, s’en prennent aux élus, aux forces de l’ordre, aux journalistes, aux juifs, aux étrangers, aux homosexuels, c’est tout simplement la négation de la France. »

(Emmanuel Macron, Vœux à la nation, 31 décembre 2018)

  • Pour comprendre cette référence à « la foule haineuse« , il est bon de revenir aux discours qui furent ceux du candidat Macron durant la campagne électorale en 2017, sans oublier les innombrables déclarations d’amour auxquelles ils donnèrent lieu. Celle-ci par exemple, d’un dénommé Frédéric Mitterand : « Je pense que la France va être amoureuse de Macron comme je le suis. Il va y avoir un sentiment très profond d’attachement, de séduction devant les utopies qu’il met en scène mais aussi d’émotion devant sa fragilité. » Avant d’ajouter : « Evoquer l’amour entraîne aussi des effluves de haine extraordinaires. C’est le revers de la médaille. » (1) Cette référence à la haine reste un classique des stratégies de dépolitisation qui dégradent le conflit politique en une dépendance de la morale, qui se refusent d’analyser les rapports de force en présence et la légitimité politique d’une lutte.

 

  • Dans Le discours de la haine en 2004 (2), André Glucksmann faisait déjà de cette notion filandreuse la grande question du nouveau siècle. Du 11 septembre aux attentats de Madrid, au sujet des femmes, des juifs et de l’Amérique (présentés dans cet ordre sur la quatrième de couverture), la haine devient le grand commutateur universel, le lien indéfectible de toutes les réprobations, le sésame interprétatif ultime. A la fin de l’ouvrage, André Glucksmann élabore un étrange bouquet avec « les sept fleurs de la haine » : « 1. La haine existe ; 2. La haine se maquille de tendresses ; 3. La haine est insatiable ; 4. La haine promet le paradis ; 5. La haine se veut Dieu créateur ; 6. La haine aime à mort ; 7. La haine se nourrit de sa dévoration. » Mais les fleurs de la haine sont ici sans racines, elles semblent naître de rien, pousser sans raison sur l’humus de l’histoire. N’attendez pas de l’impolitique des sentiments qu’elle aille à la racine des sentiments, qu’elle en fasse la généalogie. Sa  culture réprobatrice est hors sol. Pour elle, comprendre, n’est-ce pas déjà justifier? Analyser, n’est-pas déjà dédouaner ? Juger sa morale, n’est-ce pas déjà épandre le lisier de l’immoralisme qui laisse toujours les mains libres aux tyrans et aux salauds ? Le discours de la haine, contrairement à ce que laisse penser André Glucksmann, n’existe pas en soi. Il est toujours l’objet d’une narration secondaire, d’un discours justement. La violence de certains affects politiques, dont il faut toujours évaluer l’origine, ne se transforme en discours de la haine que dans des miroirs déformants.

 

  • Les émissaires des Lumières dévoyées, dont Emmanuel Macron est aujourd’hui un parangon, ne tolèrent pas que des hommes et des femmes accèdent à une maturité critique et politique. Ils sont là pour briser les miroirs qui renvoient aux hommes la vérité sur eux-mêmes pourtant promise par les Lumières qu’ils ne cessent de convoquer (3). Ils ne veulent pas de la réflexion émancipée du peuple mais d’un public effrayé comme des enfants peuvent l’être par la haine menaçante sur laquelle ils discourent en permanence. A qui s’adressait Emmanuel Macron le 7 mai 2017 lorsqu’il lançait : « Je vous servirai avec amour. » A la foule amoureuse / haineuse ou au peuple formé de l’ensemble des citoyens autonomes politiquement ? Question décorative mais qui pose un problème fondamental pour l’avenir de notre République. En l’occurrence, il ne s’adressait pas à moi.

 

  • Le dévoiement des Lumières est une trahison à partir du moment où celles-ci, par des logiques d’infantilisation, conspirent contre l’intelligence collective. Le président illuminé ne peut et ne doit rencontrer aucun obstacle. Toute adversité à l’irrésistible progression de la lumière dans des milieux réfractaires ne peut être que maléfique, hideuse, haineuse. L’élimination des obstacles à la clarification (d’où l’omniprésence des références à la pédagogie de l’explication et de la clarification des décisions) reste un préalable. La lumière est ou n’est pas, il ne saurait y avoir de moyens termes. La superstition, l’erreur, l’ignorance, les trois têtes du monstre obscurantiste au XVIII siècle, repoussent aujourd’hui en une seule : la haine.

 

  • Cette transformation de l’adversaire en une méchante bête, cette foule haineuse et ses porte-voix maléfiques, dispense avantageusement les détenteurs du pouvoir d’une théorie politique et philosophique sérieuse, seule capable de juger l’erreur et de sonder les profondeurs de l’ignorance. Les bons sentiments suffisent : amour / haine. Cette régression insensée ne se propose plus de surmonter l’obscurité, comme ce fut le cas au XVIIIe siècle, dans une confrontation philosophique contre les détenteurs d’un pouvoir lui-même obscurantiste au nom de l’oppression des peuples. Quand les nouveaux maîtres sont promus philosophes par la grâce d’une servilité intellectuelle inédite, la philosophie critique n’a plus lieu d’être. Seule triomphe la lumière venue d’en haut. C’est elle qui enseigne désormais aux hommes la profondeur hideuse de leur haine et la beauté messianique de l’amour qu’ils doivent porter à ceux qui les serviront avec amour.

 

  • Nous n’avions pas jusqu’ici, en France, ce rapport au politique. Nombreux sont ceux aujourd’hui qui le refusent et qui refuseront demain de se taire. Le problème, au grand dam des détenteurs du pouvoir, c’est que ces hommes et ces femmes furent aussi formés aux exigences de la pensée des Lumières, une pensée dont ils savent aussi lire les parts d’ombre, une tradition de pensée qui les a fait. En prétendant tendre au peuple révolté le miroir de la haine, Emmanuel Macron, exemplaire à ce titre, se place entre la réflexion politique et ses destinataires. Le discours de la haine, discours qui est le sien et pas celui de la foule qu’il accable pour mieux empêcher le peuple de se nommer, est un miroir qui décide de la qualité des lumières acceptables, une lumière tamisée. D’où l’importance, pour les cyniques potentats, de promouvoir un « président philosophe » afin de donner à ce miroir déformant une légitimité d’emprunt.

 

  • A ce titre, les vœux internétiques du « président philosophe » prolongent les admonestation à la « foule haineuse » des vœux à la nation :  » Je veux avoir un mot pour tous ceux qui au quotidien permettent à notre République d’œuvrer à la plus grande dignité de chacun. Nos militaires, nos pompiers, nos gendarmes, nos policiers, nos personnels soignants, les élus de la République, les engagés bénévoles des associations. » (4) Les Lumières dévoyées, trahies par les nouveaux détenteurs du pouvoir philosophe, se passent sans encombre des éducateurs, de l’instruction publique, des professeurs de la République, de ceux et celles qui peuvent élaborer des surfaces réfléchissantes autres que stratégiques et cyniques. Des militaires aux bénévoles, autrement dit de la violence légitime aux dons du cœur. L’armée et la police contre la haine et un paiement en amour pour ceux qui soutiennent gracieusement ceux que le politique abandonne. (5)

 

  • Il faudra que les français réapprennent à se peindre eux-mêmes, qu’ils créent leurs propres miroirs pour réfléchir la mauvaise image que les détenteurs du pouvoir, cyniques mais paraît-il philosophes, serviles avec les forts, impitoyables avec les faibles, offrent à leurs regards. Cette peinture est aujourd’hui effacée, non par la raison des Lumières, mais par la gomme des flash-ball. Cette ombre portée nous concerne tous et nous affecte profondément. Mais contrairement aux fleurs de la haine d’André Glucksmann, ces affects ne naissent pas de rien. Ils s’enracinent dans notre réflexion et notre culture. Non pas une culture générale, bien souvent indifférente par généralité à la singularité de ses objets, mais une culture politique, celle justement que voudraient effacer les discoureurs de la haine. L’élection d’Emmanuel Macron fut un putsch sur la vie démocratique française qui révèle aujourd’hui sa vraie nature.

 

Quand un gouvernement, cynique et sans états d’âme, éborgne au nom des Lumières, il n’est que temps de briser ses mauvais miroirs.

 

 

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(1) Frédéric Mitterand, « La France va être amoureuse de Macron », propos recueillis  par Anne Fulda pour le Figaro, 9 mai 2017. Cité par Pierre-André Taguieff, in Macron  : miracle ou mirage ? qui ajoute à ce propos : « Contre la haine et les « discours de haine », selon le slogan, le front éthique se formait spontanément. Mais l’on n’avait jamais essayé, lors d’un meeting, de prôner tout simplement l’amour ni de faire des déclarations d’amour à la cantonade. »

(2) André Glucksmann, Le discours de la haine, Paris, Plon, 2004.

(3) « Le choix de notre génération, c’est de poursuivre le rêve des Lumières parce qu’il est menacé. » Emmanuel Macron, 19 avril 2017, Nantes.

(4) Emmanuel Macron, @EmmanuelMacron, 22h20, 31 décembre 2018.

(5) Tout en supprimant, en début de mandat, des subventions aux associations. Le cynisme militarisé n’est pas regardant sur la cohérence. Sa politique est à ce prix.