La ZAD républicaine

La ZAD républicaine

 

Dessin : Lucide

……

  • Les manifestations du mois de décembre nous ont montré une chose : la résistance contre un pouvoir politique qui tend progressivement à phagocyter tous les contre-pouvoirs se rapproche, quant à la forme, des mouvements zadistes. Il faut comprendre que ce rapprochement est structurel. A partir du moment où un Etat décide d’user de la violence pour dissuader un mouvement politique de masse sans apporter de réponses politiques, augmentant semaines après semaines la brutalité de sa répression, il trouvera en face de lui des hommes et des femmes prêts à mettre leur peau sur le tapis.

 

  • Ce que d’aucuns présentent, sans plus de réflexion, comme la « zadification » du mouvement des gilets jaunes est le résultat d’une stratégie gouvernementale : réduire, par l’effet induit de la violence policière, le nombre de manifestants à une petite minorité très active mais aisément dissociable du corps collectif. Une minorité plutôt jeune, contestataire, marginale – je n’attache évidemment aucune négativité à ce terme étant entendu qu’un professeur de philosophie, dans nos démocraties de marché et de communication débilitante, participe d’office de cette marginalité.

 

  • La peur est ici un facteur décisif. L’usage massif du gaz lacrymogène, des grenades et du flash-ball permet de faire le tri entre ceux qui ne veulent pas se faire interpeller violemment, perdre un œil ou risquer leur vie et ceux qui, plus « raisonnables », resteront chez eux tout en soutenant le mouvement en idées. Un soutien invisible qui, à défaut de manifestation sur la voie publique, n’existera plus médiatiquement, la seule existence qui compte. Cet usage de la violence, doublé d’une omerta sur les conditions réelles de l’usage de la force dite « publique », est un travail au corps de l’opinion.

 

  • Le sophisme se présente ainsi : puisque nous devons utiliser des armes  « semi-létales » (1) contre les manifestants, c’est la preuve que ceux-ci sont des ennemis de la République. Inutile de convoquer Georges Orwell pour saisir toute la perversité de ce raisonnement. L’usage possible et réel de telles armes « semi-létales » transforme en effet la nature des manifestions car il modifie fondamentalement l’identité de ceux qui manifestent avec ou sans la présence de telles armes. Ceux qui viennent encore manifester sont prévenus : par leur seule présence, ils s’identifient à des émeutiers urbains. Equipés, outillés de lunettes, de casques et de masques à gaz, les manifestants changent ainsi d’apparence. Aux yeux d’un public captif des images que l’on choisit pour lui, un public qui n’aura pas l’occasion de voir réellement la brutalité d’une répression rendue invisible à ses yeux, ce changement correspond bien à une « zadification » du mouvement. Cette transformation fera accepter demain l’usage d’armes « semi-létales » en face de manifestations qui ne jouent pas le jeu de la mise au pas et de l’invisibilité médiatique.

 

  • Dans La démocratie aux marges, David Graeber écrit : « L’expérience qui est aujourd’hui la nôtre n’est pas celle d’une crise de la démocratie mais plutôt celle d’une crise de l’Etat. » Il ajoute : « Si l’on a pu assister ces dernières années, au sein des mouvements altermondialistes, à un regain d’intérêt pour les pratiques et les procédures démocratiques, cela s’est opéré presque entièrement hors des cadres étatiques. L’avenir de la démocratie se joue précisément dans ces espaces. » (2) Que les Etats, dominés par des forces économiques qui voient la démocratie comme un problème pour leurs intérêts, s’éloignent des idéaux démocratiques ne signifie pas pour autant que l’avenir de la démocratie se joue désormais hors des cadres étatiques.

 

Ma participation samedi 29 décembre à la manifestation durement réprimée à Bordeaux n’était pas motivée par une aspiration à une démocratie des marges. Il s’agit, bien au contraire, de protester contre un dévoiement de la République française.

 

  • Cette protestation dénonce une profonde trahison des idéaux républicains par ce que l’on présente comme une « élite » mais qui ne correspond plus du tout aux critères d’excellence intellectuelle ou morale que l’on aura encore tendance à associer à ce terme. Par élite, entendons aujourd’hui ceux et celles qui ont réussi, par d’innombrables manœuvres, à accéder à des postes de pouvoir. Considérez un à un les membres du parti qui gouverne la France et demandez-vous sérieusement si cette « élite » a une quelconque valeur. Cette trahison, y compris nominale (La République en marche), nous fait basculer vers une confrontation insoluble entre ceux qui réclameront demain une démocratie dans les marges de l’Etat et ceux qui se présenteront comme les garants des institutions républicaines. D’un côté une « zadification », de l’autre une répression militarisée au nom de la République. C’est ce chantage qu’il nous faut absolument subvertir.

 

  • J’ai appris à me méfier de ce spontanéisme démocratique qui consiste à croire que l’ennemi reste l’Etat alors que celui-ci est de plus en plus faible. Il ne faut pas avoir d’autre rapport à l’Etat que celui de l’impôt pour ne pas prendre la mesure de cet affaiblissement. Là encore, l’économisme ambiant, omniprésent dans les discours dépolitisés, nous joue de vilains tours. Quand nous parlons de l’Etat, nous faisons essentiellement référence à l’impôt, aux taxes, aux prélèvements obligatoires, à l’Etat providence. Rarement aux fondements de la légitimité de ses institutions, comme si ses institutions pouvaient fonctionner avec n’importe quel type d’homme, comme si remplacer des hommes politiques authentiques par des spécialistes de la communication, des arrivistes sans grandeur aux mains d’intérêts contraires à l’intérêt général n’affectait pas la nature de l’Etat, ne l’affaiblissait pas fatalement.

 

  • Le drapeau français hissé en haut des fontaines, la Marseillaise chantée dans les rues ou le drapeau européen arraché ponctuellement sont autant de symboles d’une réaffirmation populaire de l’Etat français contre des forces économiques qui le démembrent en ayant intérêt de promouvoir à sa tête une pseudo élite sans grandeur, idéologiquement anti-républicaine. Contre cette logique implacable d’une main mise sur l’Etat par des réseaux d’intérêts qui n’ont jamais été aussi puissants et homogènes, l’affirmation d’une démocratie à la marge est un contresens historique. Elle correspond exactement à ce que cherche à faire un gouvernement anti-républicain par l’usage tactique de la violence : faire basculer la contestation vers l’extrémisme.

 

  • C’est ici que le piège se referme sur l’idéal républicain. Un piège à triple bande : du côté de l’Etat, en faisant passer des forces anti-républicaines pour les derniers remparts de la République ; du côté des manifestants, en créant les conditions et la narration d’une révolte anti-étatique ; du côté des consommateurs, en mettant en avant l’Etat comme un poids mort à dégraisser pour vivifier le sacro saint marché sans interroger les finalités politiques des hommes garants de ces opérations d’équarrissage. Le problème serait encore et toujours, quoiqu’il se passe dans la rue, l’Etat providence jusqu’à affirmer, dans un cynisme abouti, que les manifestants et le gouvernement veulent la même chose : moins d’Etat sans que l’on sache ce que recouvre politiquement ce moins.

 

  • Nous l’écrirons sans cesse : la liberté de l’esprit n’est pas celle du marché, la formation d’un homme est diamétralement opposée à son exploitation économique, l’émancipation des citoyens est incompatible enfin avec les logiques d’asservissement des sujets par une alternance schizophrénique de ludique et de policier. Notre républicanisme n’est pas celui de la répression étatique, il n’est pas non plus celui de la soumission aux puissants. Il ne réduit pas le peuple à être une foule mais il ne croit pas non plus à sa spontanéité magique. Il faut un cadre pour former un homme capable de repousser les limites du cadre qui l’a formé. La question politiquement sérieuse reste toujours celle-ci : que mettons-nous en face du marché, de l’exploitation économique et des logiques d’asservissement ludo-policières ?

 

Face à un pouvoir qui lance des grenades pour défendre les intérêts de Vinci & co, prêt à tuer de jeunes idéalistes pour engraisser des vieux cyniques, nous sommes bien zadistes. Face aux illusions d’une démocratie qui pousserait spontanément dans la rue, au renoncement des institutions pour instaurer une démocratie spontanéiste, nous sommes bien républicains.

 

  • C’est justement cette ligne cohérente que l’on veut nous empêcher de penser et qui ne trouve plus guère de représentants sérieux dans le champ politique. Soit nous jouons les économistes de salons avec trois pourcentages, soit nous criminalisons l’opposition aux traîtres de la République en bombant le torse et en défendant la liberté des marchands, soit nous sombrons dans la fascination pour le bruit des bottes et de la schlague. Car ne nous trompons pas, la liberté est toujours politique. Le reste n’est qu’une succursale du commerce. Renoncer à cette dernière, c’est renoncer à notre qualité d’homme. La liberté politique ne se trouve pas au pied du sapin de Noël dans un beau paquet cadeau. Elle n’est pas octroyée par quelques causeurs télévisés. Elle est indissociable d’une émancipation de l’esprit et de la défense réelle de ses conditions d’exercice. En ce sens, radicalement et en toute cohérence, philosopher est un acte authentiquement politique. Cet acte, tout autant que le reste, est aujourd’hui détourné de son sens premier par les animateurs du spectacle que nous devons combattre sans relâche. Nous les combattrons encore demain, non pas au nom de la philosophie mais au nom de l’exigence critique formée à l’école de la République.

 

  • Nous sommes aujourd’hui destitués du politique et de cette exigence critique, empêchés, censurés, rendus invisibles sous prétexte que tout est publié, distribué, que le pluralisme est partout. C’est faux, c’est un mensonge. Notre démocratie est malade car nous ne parvenons plus à faire le tri, à discerner (krinein) ce qui mérite d’être vu et ce qui ne le mérite pas. Quant à ceux qui y parviennent péniblement, ils n’auront pas droit au chapitre. Trop illisibles, trop exigeants. Reste le grand mélange, la bouillie : l’excellent, le bon, le mauvais, le médiocre, le débile dans une même bassine. Tout à hauteur de spectacle. La République ne peut supporter un tel nivellement, une telle complaisance avec la sottise et la vacuité érigées en principe de gouvernement des hommes, sans se trahir. Cette vacuité n’est pas une fatalité mais une stratégie, un pouvoir par le vide. Dans ces conditions, le néant politique se militarise, il ne lui reste d’ailleurs rien d’autre à faire.

 

Dans les rues de Bordeaux, samedi 29 décembre, nous sentions bien, dans le gaz, que le sérieux politique réclamait une nouvelle alliance, que la République française était devenue une zone à défendre.

 

…………..

(1) C’est le terme retenu par les fabricants de la toute dernière arme, le fusil Penn Arms du fabricant américain Combined Systems. Une arme fabriquée pour pouvoir tirer 6 grenades de lacrymogène en quatre secondes, y compris à hauteur d’homme. Le PGL65-40 est une amélioration du LBD40 et fonctionne comme un fusil à pompes. Il correspond à un militarisation sans précédent des opérations de maintien de l’ordre.

(2) David Graeber, La démocratie aux marges, Le bord de l’eau, 2014.