La mauvaise digestion du gilet jaune

La mauvaise digestion du gilet jaune

  • Combien d’opportunistes pour délivrer aujourd’hui des conseils et se faire mousser en s’intronisant stratèges de l’ordre à restaurer  ? Je n’ai strictement aucune compétence à délivrer, aucun enseignement à faire valoir, aucun mandat à honorer. La critique n’est pas une pédagogie civique, un répertoire de mots d’ordre ou de conseils éclairés. Qui façonne les mots du peuple ? Je suis compétent par contre pour délimiter mes apories, mes problèmes, de ma place, pour faire valoir ce que je sais faire et non pour dire aux autres ce qu’ils doivent faire d’eux-mêmes. Ce principe simple est trop peu respecté. L’attitude inverse est généralement de rigueur : ne rien exprimer des problèmes politiques que l’on porte afin de mieux statuer sur ceux des autres. N’attendez pas de la police civique qu’elle se pense. Elle est d’abord là pour vous digérer.

 

  • Cette police, qui prend la forme d’une pédagogie civique, a une autre fonction. Ceux qui l’occupent seraient les premiers à disparaître si la parole politique n’avait réellement plus besoin d’eux. Ils pensent que des pseudo-élites se doivent d’éclairer les hommes et les femmes qui n’ont pas les moyens de bien penser. Cette supercherie a pour unique raison la raison sociale de ceux qui la défendent. Il y aura toujours plus de cohérence politique dans l’action d’un homme qui se rallie à un autre puis à un troisième face à ceux qui écrasent que dans les mille bavardages qui justifient ou condamnent après coup leur révolte.

 

  • Certains s’y retrouveront, d’autres pas. Certains en voudront encore, d’autres s’arrêteront là. Et c’est très bien ainsi. Ce qui est insupportable par contre, aux antipodes de cette liberté de jugement et d’action, ce qui donne réellement envie de mordre, ce sont tous ces causeurs, à la fois stériles et bavards, qui jugent sans créer, qui admonestent sans rendre raison d’eux-mêmes. Aucun risque pour eux, ils s’extraient par enchantement du peuple qu’ils tancent. Ils sont d’une autre nature sans que l’on sache laquelle. Leur morgue est l’alibi de leur médiocrité. Se fantasmant vifs et à la page, ils ne laissent derrière eux qu’un filet de bave.

 

  • Comment ne pas ressentir une pudeur en face de la souffrance de ceux et celles que l’on ne peut pas comprendre jusqu’au bout ? Pourquoi lui préférer des sentences imbéciles sur « l’ordre des choses », la « fin de la récrée » et « le retour à la normale », autant de jouissances vulgaires de petits maîtres qui ne savent pas se tenir en face de l’homme ? Cette pudeur est un devoir pour soi-même et pour autrui, une manière de laisser être l’autre. Le magnifique Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire porte très au-delà de la cause décoloniale, contrairement à ce que pensent les pseudo-émancipateurs du même. Lisons : « Chaque jour qui passe, chaque déni de justice, chaque matraquage policier, chaque réclamation ouvrière noyée dans le sang, chaque expédition punitive, chaque car de C.R.S, chaque policier et milicien nous fait sentir le prix de nos vieilles sociétés ». Des sociétés, pour Césaire, « pas seulement anté-capitalistes mais anti-capitalistes ». La défense de ces sociétés repose sur un principe simple, une idée fondamentale et irréductible. L’axe philosophique de son discours, le point autour duquel tout gravite. Car le seul crime de ces sociétés anti-capitalistes, comme le seul crime de ces hommes dans la rue, pour l’écrasante majorité d’entre eux, c’est de n’avoir « aucune prétention à être l’idée », contrairement à ceux qui les nomment, les réduisent ou parlent quotidiennement en leur nom.

 

  • Les sociétés broyées par l’impérialisme colonial « n’étaient, malgré leurs défauts, ni haïssables, ni condamnables. Elles se contentaient d’être », conclue Aimé Césaire. Mais face à la jouissance de ceux qui ont besoin d’écraser pour se sentir exister, de statuer sur ceux qui ne statuent pas, se contenter d’être, c’est déjà trop. Ils veulent la docilité, l’humiliation, la maîtrise sans reste des domaines de l’homme. Tout ce qui leur échappe doit rentrer dans le rang. Ils veulent vous faire être à votre place.

 

  • Rendre pénible la digestion de ces petits bourgeois dont parle Aimé Césaire, ce qui reste d’ailleurs une bonne formule, est un projet ambitieux. Ce rendre indigeste, non comestible pour ces bons hommes et ces bonnes femmes. Ce qui ne peut pas être nommé, réduit, ramené à l’ordre doit disparaître, voilà le sel de leur violence. Ce que vous pouvez vouloir, désirer, penser hors de leurs clôtures doit disparaître. Votre liberté les menace, vos mauvais goûts contrarient leur esthétique, vos mauvaises manières leur donnent la nausée. « On ne peut pas dire que le petit bourgeois n’a rien lu. Il a tout lu, tout dévoré, au contraire. Seulement son cerveau fonctionne à la manière de certains appareils digestifs de type élémentaire. Il filtre. Et le filtre ne laisse passer que ce qui peut alimenter la couenne de la bonne conscience bourgeoise. » 

Le gilet jaune, en fin de repas, lui reste sur le bide.