Les contempteurs du peuple

Les contempteurs du peuple

Honoré Daumier (1835) Tiens peuple, tiens bon peuple, en veux-tu en voilà !

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  • L’écrasante majorité des analyses sur le concept de peuple refuse toute forme de substantialisation. Il semble aller de soi que le peuple n’est qu’un agrégat de particularismes, une fragile association d’intérêts, ponctuellement communs, généralement contradictoires. Cet anti-substantialisme est pourtant un des héritages les plus problématiques du XX eme siècle. Il nous laisse démuni face au mythe de l’individu libre qui, à grande échelle, ne produit qu’une addition fantomatique d’homoncules interchangeables.

 

  • La masse est acceptable car elle n’est que le prolongement de cet individualisme quantitatif. La masse ne veut rien, la masse consomme, la masse s’exténue. Le peuple est moins docile car il suppose une transformation qualitative, substantielle. Le peuple n’est pas simplement un accord entre des intérêts bien compris mais une promesse historique, une forme de salut qui modifie, pour cette raison même, la nature de ceux qui la composent. Cette modification substantielle effraie car elle renvoie aussi aux doctrines les plus réactionnaires. Elle choque le mythe de la liberté individuelle soustraite à la communauté d’appartenance. Elle contredit enfin la croyance fort répandue en l’autonomie radicale du sujet pensant, fondement absolu de ses choix et de sa volonté d’agir.

 

  • Peut-on sérieusement penser le peuple sans faire droit à une forme d’eschatologie ? Il est temps de l’admettre, le peuple ne peut être que révolutionnaire, c’est là d’ailleurs sa seule raison d’être. Sans cette dimension, il n’est plus que masse, foule, agrégat, manteau d’Arlequin, public. Que signifie l’adhésion au peuple si ce n’est une forme d’adhésion spirituelle à une substance supra-historique seule capable de rebattre les cartes ? Pourquoi certaines qualités d’âme, des âmes qui ne croient par ailleurs en rien, ressentent le peuple comme une fatalité ? N’y a-t-il pas là un profond paradoxe que nous ne pourrons lever par les seules ressources de l’intelligence ? Est-ce une volonté de salut pour celui qui a fait plusieurs fois le tour de ses limites ? L’enthousiasme conjuratoire de la conscience de la misère d’une liberté sans substance ?

 

  • Derrière la demande démocratique, le référendum d’initiative citoyen, le désir de participer directement aux décisions politiques, d’autres forces sont en jeu, plus inquiétantes pour nos démocrates de façade. Répondre par un grand débat est une perversion de plus qui ne peut naître que dans des esprits amoindris et malins. Le fond est beaucoup plus obscur, beaucoup plus violent aussi. Nous savons parfaitement ce qu’est aujourd’hui la démocratie marchande et dévoyée, ce qu’elle peut, ce qu’elle empêche, ce qu’elle pourrit, ce qu’elle dévaste, ce qu’elle annihile. La forme de vie amoindrie qu’elle offre aux hommes ne peut satisfaire des consciences aigües qui se retrouvent fatalement dans des mouvements collectifs portés par un grand refus. Les revendications pécunières sont de taille, au premier plan, mobiles de l’action mais derrière elles une lutte d’une autre nature s’engage. Le dégoût viscéral provoqué par cette nouvelle classe politique ne s’achète pas, ne se résorbera pas non plus. Il est structurel, profondément lié à notre situation historique. Il accompagne le devenir de nos démocraties marchandes. Seul le peuple, cet affect substantiel, peut lui offrir un vague destin politique.

 

  • Hélas, ce dégoût impuissant nourrit chez les intellectuels de salons une pensée crépusculaire, dépressive, anémiée. Des écrivains, la liste serait longue, entretiennent ces affects tristes. Incapables de transcrire politiquement les causes historiques de leur propre effondrement et de se battre contre leurs effets, ils nous livrent le spectacle déprimant, pour ne pas dire morbide, de leurs errances individuelles. Ils attendent respectueusement la mort. Ce respect les rend stériles. Eduqués aux dures données du réel, plus que tout, ils méprisent l’enthousiasme du peuple pour mieux se mépriser eux-mêmes.

 

  • Nous méprisons en retour leur mépris, car nous méprisons leur impuissance. Mépris d’ailleurs n’est pas le terme exact. Disons plutôt que nous prenons l’initiative contre leur vacuité. Ce que promettent les contempteurs du peuple n’est autre que le vide abyssal des démocraties marchandes, un horizon infini de résignations et d’abrutissements spirituels. Une condamnation à cette démocratie . Que cette initiative soit impure, qu’elle s’accompagne de mauvais relents, un fumet par trop abject pour les beaux esprits, ne doit pas surprendre. Les beaux esprits justement, les fins palais, se sont accoutumés au vide. Ils appellent aujourd’hui culture les entremets de leur résignation. Ils préfèrent le bon goût aux forces historiques, l’entre-soi satisfait aux déplacements violents. Ils s’accommodent très bien de ce qu’ils critiquent formellement. Combien de bouffons stériles pour faire la leçon au peuple ? Combien, dans ce tas, acceptent l’effondrement vital et spirituel de notre moderne condition démocratique et tempérée, la profonde misère collective qu’elle produit ?

 

  • Les contempteurs  du peuple savent qu’il s’agit là de la dernière menace sérieuse. Il est en cela nécessaire pour eux de la déprimer, de faire la preuve des saloperies qu’elle charrie, de fouiller les poubelles et d’exhiber la bassesse pour dissuader toute hauteur. Les éboueurs, pince à linge sur le nez, sont au balcon du spectacle. Le désir de ne plus végéter ne fait pas sens pour eux. L’offre est chatoyante, ils en sont les maîtres. Le peuple, c’est leur public et le public, leur salaire. La réduction est simple mais les effets dévastateurs. Ils ne forcent personne à adhérer. Bienvenue au royaume des esprits neutres, tempérés, du scepticisme tranquille, de l’intranquillité sereine, du doute bon ton, de la démocratie sub specie aeternitatis. Le peuple, un concept trop violent pour ces âmes grises, un affect trop menaçant pour ces sensibilités de coton. La démocratie sans le peuple, autrement dit le pouvoir sans la part maudite.