Le syndrome de Gulliver – Dans les marges de L’effondrement des puissances de Leopold Kohr

Le syndrome de Gulliver

 

Dans les marges de L’effondrement des puissances de Leopold Kohr

 

(« Sky is the limit », Emmanuel Macron)

  • Le devenir-monde est un phénomène inflationniste qui porte en lui les germes de sa destruction. Si du jour au lendemain la critique exigeante changeait d’échelle, si elle bénéficiait de la même couverture médiatique que la nullité quotidiennement servie sur les différents supports de l’abêtissement national, elle s’effondrerait aussitôt. Il y a là une contradiction fondamentale qui n’est jamais pensée car nous oublions de considérer sérieusement les effets de la taille. Les conséquences de l’oubli de la taille, c’est la thèse de Leopold Kohr dans L’effondrement des puissances.  La critique se doit de travailler petit. Echappant aux phénomènes d’accroissement, elle se déplace à une échelle d’invisibilité qui la rend inaccessible aux géants broyeurs d’intelligence. Si elle rencontre un lecteur, sous les radars, cette rencontre sera fatale. C’est bien cette fatalité déflationniste qui hante aujourd’hui le pouvoir, la démultiplication incontrôlable d’une contestation qui se miniaturise pour finir par fragiliser un édifice imprenable par tout moyen d’accumulation quantitative.

 

  • Une chaîne d’information en continu, afin de tenir l’antenne pendant des heures, doit créer de nouvelles formes de discours, inventer des méthodes de remplissage contraires à toute logique proportionnelle, pour reprendre le concept essentiel de Leopold Kohr. Nous appelons encore aujourd’hui information ou journalisme des discours et des pratiques récemment apparus à partir d’un certain seuil critique. Au-delà de ce seuil s’opère une réversion. L’information de masse, diffusée en continu, en direct, ce babille incontinent de discours incapables de faire retour sur eux-mêmes, de s’entendre, se transforme en désinformation de masse. Le journalisme, sommé de capter tous les bruits du monde, de faire droit aux moindres insignifiances, de tout accueillir pour ne rien rater, de se brancher sur tous les flux, s’effondre sous les données qu’il amasse aléatoirement. Toujours grossir, tel est l’adage de la modernité tardive. Augmenter sa taille, accroître sa diffusion, saturer les écrans, envahir les étals. Jusqu’au collapse. A une certaine échelle de taille, plus rien n’est possible. Il en va de même pour le discours critique qui a besoin, pour se déployer, d’être protégé de l’inflation, de se tenir en-deçà de toute masse critique, de créer son propre écosystème.

 

  • Le discours du pouvoir que l’on entend partout, dont la production se confond avec la prolifération de matraquages publicitaires, y compris pour faire accepter une réforme scolaire, sombre fatalement dans l’insignifiance. Il devient inaudible. Pour se maintenir, il doit dès lors nourrir un métabolisme promotionnel qui n’a plus de comptes à rendre à ses détracteurs. C’est alors qu’il bascule dans tous les abus. Ne pouvant plus être entendu, il transforme cette incapacité en une logique d’écrasement quantitative. Il fait de la masse le critère indiscutable de son impunité. En gagnant le nombre, il perd la raison et justifie l’annihilation de ses détracteurs sur la seule manipulation des chiffres. « Cela arrive, explique Leopold Kohr dans L’effondrement des puissances, à chaque fois que ce pouvoir persuade son possesseur qu’il ne peut être remis en cause par aucune des autres accumulations de pouvoir plus grandes que celle qu’il possède lui-même. »

 

  • A partir d’un certain seuil d’accumulation du capital, économique, culturel, symbolique, les individus estiment qu’ils n’ont plus de compte à rendre à ceux, les plus petits qu’eux, qui ne pourront jamais les menacer réellement. Ils deviennent des brutes et cela quelle que soit leur culture, leur niveau d’éducation. L’information de masse accompagne logiquement cette effrayante dérive, y compris quand elle se fantasme réinformation de masse, car elle est ce pouvoir d’écraser quantitativement toutes les pensées insaisissables sur ce seul critère, de les nier sans autre procès que le poids relatif des uns et des autres. Plus besoin de réfuter, il suffit de saturer le temps d’antenne, de répéter mille fois les mêmes formules, de faire tourner en boucle les mêmes images, de dresser les hommes à la répétition.

 

  • Leopold Kohr cite Jonathan Swift : « on observe que plus les créatures humaines sont corpulentes, plus elles sont sauvages et cruelles en proportion. » Cette corpulence doit être comprise comme la métaphore d’une disproportion qui s’accroit avec l’accumulation tératologique des capitaux des uns, de la misère économique, culturelle et symbolique des autres. Cette tendance s’accompagne d’un retrait progressif de la contestation. En face d’une force sans partage, dont on sait qu’elle nous écrasera plutôt que de se limiter en reconnaissant sa limite, « la force du désaccord humain, de l’esprit critique, montre une tendance proportionnelle à décroitre tout aussi naturellement » remarque Leopold Kohr. Il attribue cette tendance, cette sensibilité décroissante, à une sorte d’instinct, à l’intérêt pour notre propre survie. Cet intérêt s’accompagne « d’un engourdissement moral adapté aux situations ». Paradoxalement, au-lieu de se révolter contre l’accumulation d’injustices, impuissant à agir face à un géant qui le piétine, « l’être humain ordinaire, ajoute Leopold Kohr, est plutôt enclin à perdre le peu de conscience qui lui restait quand les victimes n’étaient pas encore trop nombreuses. » Cette structure défensive transforme l’être humain ordinaire en un simple spectateur de ce qui lui arrive. Il contemple la démesure, sidéré, préférant renoncer à l’esprit critique plutôt que d’éprouver dans sa chair la réalité de son impuissance.

 

  • Il en va d’une véritable rééducation. Décroître, accepter le caractère limité d’une critique, formulée dans une langue et un style singulier. Accepter de renoncer à un plus grand pouvoir de diffusion, ne pas outrepasser un seuil irréversible à partir duquel la qualité s’effondre fatalement devant la quantité. Personne n’est à l’abri de cette tentation, celle d’être plus, d’accumuler plus de pouvoir, plus de visibilité, y compris fantasmatique, d’augmenter son poids. « Ton discours ne pèse pas assez », ainsi parle le malade de la quantité, ce fou qui croit rivaliser sur le terrain de la masse et sur les rives de Brobdingnag avec les géants de Swift.

 

La petitesse des talents invisibles contre le gigantisme écrasant des sans-idées.

 

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Léopold Kohr, L’effondrement des puissances, R§N Editions, 2018 ( 1957, 1er édition).