Le doigté des sceptiques – Réponse à Frédéric Schiffter à propos du « peuple »

Le doigté des sceptiques

Réponse  à Frédéric Schiffter à propos du « peuple »

 

En-tête du numéro 124 du 23 mars 1849 (doc. CIRA de Lausanne

La bandaison des clercs

 

  • Difficile de faire moins dialectique et plus balnéaire que la pensée de Frédéric Schiffter. Je dis pensée car pensée il y a. Evidemment, question d’affects, les questions les plus sérieuses, j’ai du mal à saisir « le scepticisme tranquille » de l’homme. Je suis incapable, pour l’heure, d’éprouver ce qui, je n’exclus rien, pourrait être une forme de salut à ma désespérante critique. J’ai trop de violence en moi, trop de forces inutiles, trop de trop pour me contenter, une fois le mois, de quelques pétales de conscience lucide sur le bain tiède du monde et de ses vaines turpitudes. C’est en-dessous de mes forces. Pourtant, il faut prêter l’oreille comme nous l’enseigne le moustachu au tout début de sa généalogie. Car Frédéric Schiffter pose une question irréductible. Une question qui, dans sa pénible simplicité, peut faire, à elle seule, vaciller tous les dogmes. Il pose la question : qui ? 

 

  • Le billet du mois concerne La bandaison des clercs (lien ci-dessus). Frédéric Schiffter expose, avec sarcasme et doigté, une antinomie de la bandaison d’ailleurs, l’empressement de certains professeurs, universitaires et chercheurs à épouser la cause du peuple quand celui-ci s’échauffe. Ce réveil laisse poindre l’espoir d’une articulation enfin possible entre les effets de langage au salon et l’action décisive au rond-point. Pour un philosophe qui ne croit pas à ce curieux attelage, les théorisations révolutionnaires, critiques et para critiques sonnent creux. En particulier quand celles-ci font référence au peuple. Non pas que Frédéric Schiffter voit d’un mauvais œil les tribunes offertes à des « sans-grades péri-urbains ». Bien au contraire. Le problème posé est plus profond : qui est le peuple ? Est-ce les chauffeurs routiers, les petits patrons, les retraités, les chômeurs, les artisans, les commerçants, les paumés, chaque catégorie se divisant encore et encore pour échouer, à la fin de toutes les dichotomies, sur le seul, l’unique : l’individu.

 

  • Le peuple est une idée, « un vent de boucle ». Il n’est rien de réel, rien de consistant, flatus vocis pour Frédéric Schiffter. Tout au plus une besace fictionnelle que l’on convoque hardiment pour les besoins de la cause sans trop regarder le contenu du sac. A cette échelle, « les détestations réciproques » réapparaissent. Le gilet jaune servait juste à cela, les faire taire le temps d’une alliance stratégique aussitôt rompue après la bataille contre un méchant pouvoir. Lesquels, de ces hommes et de ces femmes en gilet jaune, s’intéressent aux échauffement conceptuels de tous ces doctes théoriciens de la cause du peuple ?

 

  • La question de savoir qui lit quoi est indécidable. Je l’écarte donc. Mon métier m’a rendu sceptique à ce sujet. Le lecteur peut être étonnement éloigné de celui qui écrit. Mais la question autrement plus sérieuse de la nature du peuple doit être tranchée et pas seulement en renvoyant à la logique de classe de celui qui ne croit pas au peuple. Est-il exact de dire que le peuple est une idée ? Oui, si l’on accepte les prémisses irréfutables d’un idéalisme absolu qui déverse dans l’esprit tout ce qui traîne aux pieds des corps. Non, si l’on revient aux questions d’affects dont je parlais plus haut. Si l’on écarte les théories du contrat et les divisions de classes exclusivement liées aux modes de production, si l’on met de côté les versions nationalistes et mythiques, que reste-t-il ? Des individus pouvant s’agréger en essaims en fonction d’intérêts bien compris avant de retourner à leur irréductible atomicité ? Je pose cette question avec d’autant plus de sérieux que j’ai moi-même donné dans l’individualisme critique radical, et plus que de raison. Il me semble que le peuple, en terme d’affects, doit être pensé comme une forme collective et parfois géniale de résistance au pouvoir.

 

  •  La jeunesse de l’esprit croit à la libre spontanéité de sa créativité et de son irrévérence.  Elle croit être individuellement dépositaire d’une force de résistance qu’elle ne tirerait que d’elle-même. Elle se veut causa sui. Evidemment, pour elle, le peuple n’existe pas car tout exister est une dépendance de son pouvoir de statuer sur ce qui est ou n’est pas. Il s’agit moins d’un problème de classe sociale que d’un rapport à soi. Si le peuple existe, ne suis-je pas diminué ? Je définis donc le peuple ainsi : relève du peuple tout ce qui existe collectivement en résistance au pouvoir de statuer. Cette résistance est avant tout d’ordre affectif. En traversant plusieurs barrages de gilets jaunes j’ai ressenti, en étant attentif affectivement, une résistance qui ne peut naître que collectivement, une nature collective de l’affect. Le peuple est donc moins une idée (il peut l’être bien sûr) qu’un mode de résistance affectif. Cette plèbe agéométrique a son génie, sa force et ses modalités propre. Elle n’est pas seulement une dépendance de l’esprit qui statue – illusion bien philosophique d’ailleurs – mais une résistance au pouvoir de statuer. La plèbe, par nature, résiste. La plèbe n’en veut pas.

 

  • C’est aussi pour cette raison que le peuple fascine et inquiète le penseur. Il le fascine car, dans son solipsisme égoïque, le professeur, l’universitaire, le chercheur ne peuvent pas créer ce type d’affect. Leur résistance au pouvoir de statuer, toute théorique, n’a pas de corps. Il l’inquiète car à y regarder de près la chose paraît bien filandreuse et fort peu ragoutante pour son fin palais. Là où Frédéric Schiffter pense bandaison, je vois plutôt un problème d’incarnation. Evidemment, si l’on en reste à l’idée, le peuple n’existe pas, c’est entendu. Il reste à la fin des demi moignons et des quarts de dichotomies nimbées de soleil propices au bronzage de fesses en face du Dodin. Pour autant, l’appréhension affective d’une résistance commune me paraît riche de sens. Elle n’est pas seulement un « vent de boucle ».

 

Que l’on ne puisse pas, en fin de compte, statuer sur le peuple me paraît être une raison suffisante et sage de s’en méfier quand les affects, comme le vent, tournent.