Emmanuel Macron, le Grand refus

Emmanuel Macron, le Grand refus

  • La formule nous vient d’Herbert Marcuse dans L’homme unidimensionnel, ce grand livre qui échauffa quelques têtes bien faites en 1968, le prophète d’une sorte de négativité sans reste en politique. Il s’agissait de sortir de la cage dorée de l’unidimensionnalité et de prendre, selon la bonne formule de Jean-René Ladmiral, « le maquis non violent mais désespéré de la marginalité… » Depuis ce maquis, nous contemplons les résidus d’une mauvaise scénographie. Mais cette contemplation n’est pas indifférente affectivement, elle occasionne des souffrances que nous nous devons de réfléchir. Là où la raison ne se fonde pas sur cette auto-affection sensible, elle ne vaut rien.

 

  • Emmanuel Macron n’est pas simplement le président de la République française mais un type d’homme. Non pas un caractère mais un format d’homme. Il est impossible d’avoir de l’empathie envers un hologramme. Je ne parle pas ici de ses ruses financières qui ne changeront d’ailleurs strictement rien à l’orientation générale de sa gestion cynique des masses humaines mais de quelque chose de beaucoup plus profond, de plus subtile. Une absence. Emmanuel Macron est absent au monde. Il simule une présence qu’il ne parvient pas à rejoindre. Bien sûr, nous avons connu à cette place quelques beaux spécimen mais Emmanuel Macron est d’une autre nature. Il n’est pas là.

 

  • Les événements qui ont lieu en France, exceptionnels par leur nature beaucoup plus que par le nombre de ceux qu’ils mobilisent, la qualité supplante enfin la quantité, auraient pu le révéler. Ce conditionnel est pourtant insensé. Emmanuel Macron ne peut pas, il ne pourra certainement jamais. Cette impossibilité à être, à rejoindre une incarnation sensible, serait à plaindre si elle n’était pas aujourd’hui une cause de souffrance chez ceux que sa gestion maltraite. Rien ne l’empêchait de parler des mutilations d’adolescents, des blessures physiques, de certaines exactions, des odieuses humiliations, des violences terribles qu’eurent parfois à subir les hommes et les femmes en charge de l’ordre public. Ce corps politique sensible n’a pas à être mis en scène ou simulé d’une quelconque façon. Il nous rappelle à notre chair, à notre sensibilité. Il nous affecte. Rien de tel dans le discours d’Emmanuel Macron, dans ce rappel inaugural interminable, pragmatique et vaguement viril à l’ordre de la République.

 

  • C’est justement ici que nait le Grand refus. Nous ne sommes pas de cette insensibilité là, nous ne pouvons pas jouer le même jeu. Un peu comme la bête que repousse l’odeur de la mort, nous fuyons d’instinct ce format d’homme. Cela va beaucoup plus loin qu’un problème de politique ou même de pouvoir. Il s’agirait presque, si le mot n’était pas si chargé, d’une déchirure métaphysique, une sorte de décollement de l’homme avec l’homme. J’ai le sentiment, un sentiment qu’il m’est d’ailleurs presque impossible de conceptualiser pleinement, que ma texture d’homme est incompatible avec ce format d’homme. Ce constat, je le mesure, est terrifiant car irréductible, il touche l’être très au-delà du discours proposé aux citoyens français ce soir. Cela m’a littéralement frappé en entendant les gens dans la rue samedi après-midi, une faille de nature plus qu’une contestation politique. Une faille qui traverse l’homme et le corps politique dans son ensemble. Une faille très profonde qui pose une question peut-être ultime pour nos démocraties malades : quel type d’homme sensible pouvons-nous être encore ? quel corps politique sensible pouvons-nous réellement former quand les hommes qui sont supposés l’incarner ne le sont pas. S’il y a un génie du peuple sensible, il se trouve peut-être là, une sorte de flair animal, un Grand refus, face à un danger de désincarnation du corps politique inédit.