Le peuple d’à côté

Le peuple d’à côté

 

 

  • Combien d’éditorialistes, ces nouveaux parasites du spectacle, ces minables causeurs surpayés, oublient de se demander pourquoi des retraités, j’en ai croisé beaucoup aujourd’hui, supportent de passer toute une après-midi à suffoquer dans les gaz lacrymogènes copieusement déversés sur une foule pacifique dans son écrasante majorité ? Pourquoi ces hommes et ces femmes se mettent soudainement à parler entre eux, de la France, du CICE, de l’impôt sur la fortune, de la prétention du président de la République, de la démesure de l’usage des gaz lacrymogènes, de l’Europe, au milieu de la fumée une écharpe sur le nez et les yeux en pleurs ? En règle générale, un samedi après-midi, la grande déambulation urbaine bordelaise consiste à arpenter à moitié endormi, dans un sens et dans l’autre, la rue Sainte-Catherine, ramener un ou deux sacs plastiques et rentrer chez soi sans parler à personne.

 

  • Soudainement, les gens se parlent, ce que décrivit très bien Michel De Certeau dans La prise de parole. Ils se parlent et s’étonnent de se connaître s’y bien. Ils vivent des quotidiens assez semblables, partagent une forme d’ironie sur le pouvoir, n’attendent pas le grand soir mais se disent qu’il est plaisant d’être là et de perturber ce qu’on leur présente partout comme l’inéluctable marche du monde. Le slogan fédérateur « Macron démission », un slogan pertinent, résonne bien aux oreilles, il est assez net et emporte l’adhésion de cette masse étonnante. Si l’on met de côté les inconvénients du gaz, on ressent de façon palpable une communication entre les êtres totalement étrangère à cette autre communication, la médiatique, dont la principale fonction, rappelons-le, est d’abrutir pour vendre.

 

  • Une forme de joie peut poindre, certainement liée à la libération d’une parole que l’on entend jamais. Un type devant moi, la gueule burinée, en souriant, entre constat et blague : « Trump, lui, il nous comprend les gilets jaunes ». Intéressant, étonnant. Cela donne envie de nouer la discussion, d’échanger, d’aller voir plus loin. Il y a toujours des surprises là-dedans et de puissantes vérités. Des trouvailles. Cette histoire de gilet jaune par exemple, retourner toutes ces normes absurdes et infantilisantes sur elles-mêmes, n’est-ce pas beau ? N’est-ce pas excellent ? De l’autre côté par contre, du côté de la communication médiatique, c’est la mort assurée, la décomposition finale. Le néant d’idées et de réalité. Aucune surprise, c’est immonde du début à la fin. Immonde ou sans goût, tout dépend du plateau. Aucune parole réelle ne peut sortir de ces dispositifs, de cette thanatopraxie du politique. Quelques effets, cela arrive, aussitôt dupliqués, reproduits et étiquetés comme des insectes morts sur la toile du même. Tout ce qui arrive dans une foule qui gueule un samedi après-midi dans les rues de Bordeaux centre surchargées de lacrymogène sera unique, induplicable.  Personne ne pourra faire dessus une plus value.

 

  • Tout dépend de la capacité que nous aurons demain de vivre et de penser à côté du grand processus de dressage anthropologique en cours. Depuis plusieurs semaines, nous voyons gonfler une foule marginale, le peuple d’à côté. Celui qui ne s’adapte pas complètement, qui ne baisse pas tout à fait la tête ou la culotte, qui se marre aussi hors des comiques d’Etat, qui pense sur les pieds des autorisés de la parole experte, qui ne mange pas jusqu’au bout les nourritures pourries du spectacle, qui n’a pas exactement tous les bons goûts de France culture etc. Ce peuple-là ne demande pas simplement une hausse des salaires. Seuls les crétins pensent cela ou plutôt ceux qui ne pensent qu’à ça. Il résiste à tous les dispositifs qui veulent le faire exister à sa place.

 

  • Au fond, le peuple ne veut pas seulement plus de démocratie ou plus d’argent. Il veut qu’on lui foute la paix, qu’on arrête de venir le provoquer tous les quatre matins, que les petits blancs becs, les merdeux du monde, les Macron, cessent de lui dire l’endroit exact où il doit poser ses grosses fesses rétrogrades et passéistes. Car en guise de liberté et de progrès, c’est à un harcèlement auquel il a droit : normes insensées, flicages  quotidiens, radars-gabelle, taxes éco-planétaires, ponctions variables, réformes inutiles etc.

 

Le libéralisme n’est pas du tout libéral pour le peuple. C’est un dressage violent, une mise au pas qui est l’autre nom de son exploitation économique, de sa rationalisation intégrale afin de maximiser des profits qu’il ne voit pas.

 

  • Cela ne dérange pas les déjà dressés, les serviles, ceux qui ont depuis longtemps, pour réussir dans ce bas monde, baissé plus bas la tête et la culotte. Les Macron et autres porteurs de grands projets hurlants et disruptifs pour un peuple qui n’en a cure intériorisent depuis belle lurette la soumission aux intérêts qu’ils servent et ils le savent très bien. Ils n’ont pas la liberté romantique de gueuler dans la rue, de courir comme des lapins enfumés et de finir par boire le verre de l’amitié les yeux rouges. C’est justement cela qui les rend très dangereux et méchants, cette méchanceté impuissante qu’ils appellent justement, en usurpant le mot, République.

 

De la République, ils n’en connaissent pourtant ni la joie, ni la puissance, ni la liberté.