Vœux à mes élèves de terminale pour l’année 2019

Vœux à mes élèves de terminale pour l’année 2019

  • L’avantage considérable, je dirais même décisif, qu’un professeur a sur tous les apparatchiks du spectacle médiatique, c’est qu’il n’a pas en face de lui des caméras mais des élèves.

 

  • Les miens savent parfaitement qu’il n’y aura rien à attendre de ma génération, née dans un désert, croupissant dans une zone grise de l’histoire, adaptée à toutes les saloperies du temps. Des traîtres, si l’on tient à conserver cette terminologie martiale pour éviter de dire des jaunes tant la couleur se prête mal en ce moment à l’idée qu’elle désigne.  Ils le savent puisque je leur explique la chose dialectiquement, que je précise l’endroit historique exact d’où l’on s’efforce encore de philosopher dans l’institution. Un préalable, les amis, à tout discours responsable.

 

  • Dans le milieu professionnel qui est le mien, les quadras ont massivement voté Macron pour éviter les « extrêmes » et poursuivre tranquillement leur stérile ronron jusqu’à la hors classe. Pas de vagues, de la tempérance, de l’équilibre, le tout nappé d’indifférence petite bourgeoise. J’ajoute que, statistiquement parlant, je méprise joyeusement cette génération de ramollis, d’individualistes sans talent et sans courage, ces hédonistes de rien, entre dépression et hystérie, revenus de tout mais rarement d’eux-mêmes.

 

  • Contrairement à cette génération inutile, mes élèves (me voilà déjà à bonne distance d’eux, un quart de siècle) sont plus tranchés. Quand ils sont abrutis, il le sont à fond, pleinement, sans inhibition excessive. Quand ils aiment les animaux, ils vont jusqu’à renoncer au plaisir d’un steak bien saignant et roboratif. Quand ils sont cyniques, ils n’ont pas le mauvais goût de faire semblant d’être moraux devant leurs maîtres pour sauver leurs fesses comme mes conscrits. Quand ils s’engagent pour bloquer avec trois poubelles, c’est le capitalisme dans son ensemble qu’il faut jeter dedans. Quand ils veulent en être, ils adhèrent aux plus abominables stupidités internétiques avec une fascination qui confine à l’admirable. Quand ils parlent désir, aucune zone corporelle ne leur échappe. Quand ils n’aiment pas l’école, ils le proclament, haut et fort, à l’école. Quand ils ne comprennent rien, c’est que le discours servi est incompréhensible pour leur bon sens en titane. Quand ils n’aiment pas un homme politique, ils veulent l’humilier en place publique. Quand ils s’énervent sur parcours sup, ils ciblent  immédiatement la communication de bazar qui les prend pour les crétins qu’ils ne sont pas. Quand ils se mettent à la critique politique, ça va très vite et très loin, la cohérence est implacable. Quand ils respectent l’ordre, la liberté est, pour ces nouveaux miliciens, une monnaie de singes. Bref, mes élèves ne sont pas des tièdes comme peuvent l’être les âmes grises de ma génération. Ils se font face, souvent, et les chocs peuvent être violents.

 

  • Les éditorialistes, des vieux cons et des vieilles connes souvent médiocres mais toujours grassement payés, ont toute ignorance de cette nouvelle génération née avec le siècle et le terrorisme planétaire. Au contact du spectacle ludo-policier depuis leur enfance, dans un mélange improbable de petite morale et de pornographie, les élèves qui me font face dans l’école de la République ont globalement un certain potentiel. La génération porno-moraline rentre pourtant dans la vie active avec nettement moins de certitudes que les quadras adaptés qui leur pourrissent aujourd’hui l’existence pour faire durer leurs tièdes inconsistances. Pour cette raison, elle m’est d’emblée sympathique même si je m’octroie bien sûr la possibilité de lui faire comprendre, contre ses mauvais avachissements, que la pensée est verticale ou n’est pas.

 

  • Je souhaite donc à mes élèves pour l’année à venir – que les autres se débrouillent avec leurs « apprenants » – de ne surtout pas devenir gris, d’aller au bout de leurs problèmes respectifs, en cultivant un irrespect spirituel (foutue question de verticalité) vis-à-vis des abrutissements proposés à leur désœuvrement collectif. Qu’ils arrivent encore à former de grandes passions dans un monde déjà bien dévasté. Qu’ils trouvent des raisons de se battre quand tout est fait pour les dissuader de vivre. Qu’ils sautent gaiement par-dessus ma génération, qu’ils la précipitent dans les poubelles de l’histoire sans ménagement pour que l’on puisse enfin passer à la suite qui s’écrira avec eux.

 

2019, que du bon.

La ZAD républicaine

La ZAD républicaine

 

Dessin : Lucide

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  • Les manifestations du mois de décembre nous ont montré une chose : la résistance contre un pouvoir politique qui tend progressivement à phagocyter tous les contre-pouvoirs se rapproche, quant à la forme, des mouvements zadistes. Il faut comprendre que ce rapprochement est structurel. A partir du moment où un Etat décide d’user de la violence pour dissuader un mouvement politique de masse sans apporter de réponses politiques, augmentant semaines après semaines la brutalité de sa répression, il trouvera en face de lui des hommes et des femmes prêts à mettre leur peau sur le tapis.

 

  • Ce que d’aucuns présentent, sans plus de réflexion, comme la « zadification » du mouvement des gilets jaunes est le résultat d’une stratégie gouvernementale : réduire, par l’effet induit de la violence policière, le nombre de manifestants à une petite minorité très active mais aisément dissociable du corps collectif. Une minorité plutôt jeune, contestataire, marginale – je n’attache évidemment aucune négativité à ce terme étant entendu qu’un professeur de philosophie, dans nos démocraties de marché et de communication débilitante, participe d’office de cette marginalité.

 

  • La peur est ici un facteur décisif. L’usage massif du gaz lacrymogène, des grenades et du flash-ball permet de faire le tri entre ceux qui ne veulent pas se faire interpeller violemment, perdre un œil ou risquer leur vie et ceux qui, plus « raisonnables », resteront chez eux tout en soutenant le mouvement en idées. Un soutien invisible qui, à défaut de manifestation sur la voie publique, n’existera plus médiatiquement, la seule existence qui compte. Cet usage de la violence, doublé d’une omerta sur les conditions réelles de l’usage de la force dite « publique », est un travail au corps de l’opinion.

 

  • Le sophisme se présente ainsi : puisque nous devons utiliser des armes  « semi-létales » (1) contre les manifestants, c’est la preuve que ceux-ci sont des ennemis de la République. Inutile de convoquer Georges Orwell pour saisir toute la perversité de ce raisonnement. L’usage possible et réel de telles armes « semi-létales » transforme en effet la nature des manifestions car il modifie fondamentalement l’identité de ceux qui manifestent avec ou sans la présence de telles armes. Ceux qui viennent encore manifester sont prévenus : par leur seule présence, ils s’identifient à des émeutiers urbains. Equipés, outillés de lunettes, de casques et de masques à gaz, les manifestants changent ainsi d’apparence. Aux yeux d’un public captif des images que l’on choisit pour lui, un public qui n’aura pas l’occasion de voir réellement la brutalité d’une répression rendue invisible à ses yeux, ce changement correspond bien à une « zadification » du mouvement. Cette transformation fera accepter demain l’usage d’armes « semi-létales » en face de manifestations qui ne jouent pas le jeu de la mise au pas et de l’invisibilité médiatique.

 

  • Dans La démocratie aux marges, David Graeber écrit : « L’expérience qui est aujourd’hui la nôtre n’est pas celle d’une crise de la démocratie mais plutôt celle d’une crise de l’Etat. » Il ajoute : « Si l’on a pu assister ces dernières années, au sein des mouvements altermondialistes, à un regain d’intérêt pour les pratiques et les procédures démocratiques, cela s’est opéré presque entièrement hors des cadres étatiques. L’avenir de la démocratie se joue précisément dans ces espaces. » (2) Que les Etats, dominés par des forces économiques qui voient la démocratie comme un problème pour leurs intérêts, s’éloignent des idéaux démocratiques ne signifie pas pour autant que l’avenir de la démocratie se joue désormais hors des cadres étatiques.

 

Ma participation samedi 29 décembre à la manifestation durement réprimée à Bordeaux n’était pas motivée par une aspiration à une démocratie des marges. Il s’agit, bien au contraire, de protester contre un dévoiement de la République française.

 

  • Cette protestation dénonce une profonde trahison des idéaux républicains par ce que l’on présente comme une « élite » mais qui ne correspond plus du tout aux critères d’excellence intellectuelle ou morale que l’on aura encore tendance à associer à ce terme. Par élite, entendons aujourd’hui ceux et celles qui ont réussi, par d’innombrables manœuvres, à accéder à des postes de pouvoir. Considérez un à un les membres du parti qui gouverne la France et demandez-vous sérieusement si cette « élite » a une quelconque valeur. Cette trahison, y compris nominale (La République en marche), nous fait basculer vers une confrontation insoluble entre ceux qui réclameront demain une démocratie dans les marges de l’Etat et ceux qui se présenteront comme les garants des institutions républicaines. D’un côté une « zadification », de l’autre une répression militarisée au nom de la République. C’est ce chantage qu’il nous faut absolument subvertir.

 

  • J’ai appris à me méfier de ce spontanéisme démocratique qui consiste à croire que l’ennemi reste l’Etat alors que celui-ci est de plus en plus faible. Il ne faut pas avoir d’autre rapport à l’Etat que celui de l’impôt pour ne pas prendre la mesure de cet affaiblissement. Là encore, l’économisme ambiant, omniprésent dans les discours dépolitisés, nous joue de vilains tours. Quand nous parlons de l’Etat, nous faisons essentiellement référence à l’impôt, aux taxes, aux prélèvements obligatoires, à l’Etat providence. Rarement aux fondements de la légitimité de ses institutions, comme si ses institutions pouvaient fonctionner avec n’importe quel type d’homme, comme si remplacer des hommes politiques authentiques par des spécialistes de la communication, des arrivistes sans grandeur aux mains d’intérêts contraires à l’intérêt général n’affectait pas la nature de l’Etat, ne l’affaiblissait pas fatalement.

 

  • Le drapeau français hissé en haut des fontaines, la Marseillaise chantée dans les rues ou le drapeau européen arraché ponctuellement sont autant de symboles d’une réaffirmation populaire de l’Etat français contre des forces économiques qui le démembrent en ayant intérêt de promouvoir à sa tête une pseudo élite sans grandeur, idéologiquement anti-républicaine. Contre cette logique implacable d’une main mise sur l’Etat par des réseaux d’intérêts qui n’ont jamais été aussi puissants et homogènes, l’affirmation d’une démocratie à la marge est un contresens historique. Elle correspond exactement à ce que cherche à faire un gouvernement anti-républicain par l’usage tactique de la violence : faire basculer la contestation vers l’extrémisme.

 

  • C’est ici que le piège se referme sur l’idéal républicain. Un piège à triple bande : du côté de l’Etat, en faisant passer des forces anti-républicaines pour les derniers remparts de la République ; du côté des manifestants, en créant les conditions et la narration d’une révolte anti-étatique ; du côté des consommateurs, en mettant en avant l’Etat comme un poids mort à dégraisser pour vivifier le sacro saint marché sans interroger les finalités politiques des hommes garants de ces opérations d’équarrissage. Le problème serait encore et toujours, quoiqu’il se passe dans la rue, l’Etat providence jusqu’à affirmer, dans un cynisme abouti, que les manifestants et le gouvernement veulent la même chose : moins d’Etat sans que l’on sache ce que recouvre politiquement ce moins.

 

  • Nous l’écrirons sans cesse : la liberté de l’esprit n’est pas celle du marché, la formation d’un homme est diamétralement opposée à son exploitation économique, l’émancipation des citoyens est incompatible enfin avec les logiques d’asservissement des sujets par une alternance schizophrénique de ludique et de policier. Notre républicanisme n’est pas celui de la répression étatique, il n’est pas non plus celui de la soumission aux puissants. Il ne réduit pas le peuple à être une foule mais il ne croit pas non plus à sa spontanéité magique. Il faut un cadre pour former un homme capable de repousser les limites du cadre qui l’a formé. La question politiquement sérieuse reste toujours celle-ci : que mettons-nous en face du marché, de l’exploitation économique et des logiques d’asservissement ludo-policières ?

 

Face à un pouvoir qui lance des grenades pour défendre les intérêts de Vinci & co, prêt à tuer de jeunes idéalistes pour engraisser des vieux cyniques, nous sommes bien zadistes. Face aux illusions d’une démocratie qui pousserait spontanément dans la rue, au renoncement des institutions pour instaurer une démocratie spontanéiste, nous sommes bien républicains.

 

  • C’est justement cette ligne cohérente que l’on veut nous empêcher de penser et qui ne trouve plus guère de représentants sérieux dans le champ politique. Soit nous jouons les économistes de salons avec trois pourcentages, soit nous criminalisons l’opposition aux traîtres de la République en bombant le torse et en défendant la liberté des marchands, soit nous sombrons dans la fascination pour le bruit des bottes et de la schlague. Car ne nous trompons pas, la liberté est toujours politique. Le reste n’est qu’une succursale du commerce. Renoncer à cette dernière, c’est renoncer à notre qualité d’homme. La liberté politique ne se trouve pas au pied du sapin de Noël dans un beau paquet cadeau. Elle n’est pas octroyée par quelques causeurs télévisés. Elle est indissociable d’une émancipation de l’esprit et de la défense réelle de ses conditions d’exercice. En ce sens, radicalement et en toute cohérence, philosopher est un acte authentiquement politique. Cet acte, tout autant que le reste, est aujourd’hui détourné de son sens premier par les animateurs du spectacle que nous devons combattre sans relâche. Nous les combattrons encore demain, non pas au nom de la philosophie mais au nom de l’exigence critique formée à l’école de la République.

 

  • Nous sommes aujourd’hui destitués du politique et de cette exigence critique, empêchés, censurés, rendus invisibles sous prétexte que tout est publié, distribué, que le pluralisme est partout. C’est faux, c’est un mensonge. Notre démocratie est malade car nous ne parvenons plus à faire le tri, à discerner (krinein) ce qui mérite d’être vu et ce qui ne le mérite pas. Quant à ceux qui y parviennent péniblement, ils n’auront pas droit au chapitre. Trop illisibles, trop exigeants. Reste le grand mélange, la bouillie : l’excellent, le bon, le mauvais, le médiocre, le débile dans une même bassine. Tout à hauteur de spectacle. La République ne peut supporter un tel nivellement, une telle complaisance avec la sottise et la vacuité érigées en principe de gouvernement des hommes, sans se trahir. Cette vacuité n’est pas une fatalité mais une stratégie, un pouvoir par le vide. Dans ces conditions, le néant politique se militarise, il ne lui reste d’ailleurs rien d’autre à faire.

 

Dans les rues de Bordeaux, samedi 29 décembre, nous sentions bien, dans le gaz, que le sérieux politique réclamait une nouvelle alliance, que la République française était devenue une zone à défendre.

 

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(1) C’est le terme retenu par les fabricants de la toute dernière arme, le fusil Penn Arms du fabricant américain Combined Systems. Une arme fabriquée pour pouvoir tirer 6 grenades de lacrymogène en quatre secondes, y compris à hauteur d’homme. Le PGL65-40 est une amélioration du LBD40 et fonctionne comme un fusil à pompes. Il correspond à un militarisation sans précédent des opérations de maintien de l’ordre.

(2) David Graeber, La démocratie aux marges, Le bord de l’eau, 2014.

 

 

 

 

 

LBD40, l’arme démocratique

LBD40, l’arme démocratique

Cadeau de Noël reçu rue Beaubadat, 29 décembre, Bordeaux. Pas d’emballage. 

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  • Ce bout de plastique, reçu dans le pied droit sans dommage vers 18h rue Beaubadat, sera donc la 17eme pièce du jeu de la présidence Macron. De semaines en semaines, nous avons pu voir, à Bordeaux en particulier, l’évolution des logiques de maintien de l’ordre ou logiques répressives selon que l’on se trouve derrière l’écran ou dans la rue. En milieu d’après-midi, une grenade assourdissante explosa à hauteur d’homme rue Sainte-Catherine au milieu d’une foule compacte et bigarrée. Aucune dégradation dans la rue mais une volonté évidente, en pleine journée, d’instaurer un climat de peur généralisée. Quelques minutes après, une voiture du samu cherchait à se frayer un passage pour atteindre le lieu de l’explosion. Les manifestants furent initialement repoussés, depuis la place de la Comédie, dans cette rue très commerçante du centre-ville.

 

  • Grenade assourdissante, gaz lacrymogène mais surtout flashball ou LBD40 dans le jargon technique. La logique est simple mais violemment efficace. Des groupes d’une quinzaine d’hommes équipés et rompus à l’exercice, après avoir lancé des gaz, tirent dans le tas et dans le dos des manifestants qui cherchent à fuir. Une course poursuite eut ainsi lieu, en fin d’après-midi, entre la Place Pey Berland et le cours de l’intendance dans des rues noires de monde. L’escouade partie de la place remonta dans des petites rues (rue du père Louis de Jabrun, rue des trois conils, rue Beaubadat, rue Poquelin-Molière, rue de Grassi) en tirant parfois dans une foule indifféremment composée de passants, de gilets jaunes,  d’enfants, de personnes âgées, de badauds stupéfaits. Tous se mettaient à courir au milieu du gaz ou cherchaient à se cacher dans des commerces.  Les escouades avancent rapidement tout en tirant avec cette arme dont l’usage semble s’être totalement banalisé en quelques semaines.

 

  • Il est évident que cette logique de peur n’a qu’une seule fonction : dissuader à terme toute forme de manifestation politique. Qui n’est pas conscient aujourd’hui qu’en allant manifester avec ou sans gilet jaune il risque d’être visé par cette arme ? Qui ignore les dégâts que cette arme peut occasionner quand la tête est prise pour cible ? Qui oubliera enfin les visages mutilés d’homme ou de femme qui ont eu la malchance de se trouver sur la trajectoire du projectile que j’ai actuellement dans la main sur la photographie ci-dessus ? Pour recevoir un tel projectile, contrairement à ce que pensent les normopathes conformes, vous n’aurez nul besoin de démonter du mobilier urbain ou de brûler des poubelles. Le simple fait de suivre des manifestants qui chantent peut vous valoir, au coin d’une rue, un tir de LBD40 dans la tête.

 

  • Pour ceux qui ne sont pas concernés par la question politique, les adaptés, les mieux lotis ou les amis de la liberté de pouvoir consommer tranquillement, la question de l’usage massif de cette nouvelle arme ne fait pas problème. Après tout, pour ne pas recevoir le projectile en question, il suffit de ne pas manifester, de ranger son gilet jaune et d’attendre les prochains débats sur les chaînes de l’euthanasie mentale. C’est donc à eux qu’il faudra s’adresser. L’indifférence à ces nouvelles stratégies de dissuasion vaut acceptation d’un nouvel usage de la police. Que cela soit dit et reconnu. Dans ces rues de Bordeaux, nous n’étions pas simplement des manifestants mais des coupables. Coupables d’occuper l’espace public pour autre chose que de la consommation somnambulique et souvent très inutile. Coupables de répondre par l’irrévérence à un système de promotion médiatique ayant construit de toute pièce un candidat sans expérience politique, intellectuellement bidon mais promu philosophe par la grâce des imbéciles. Coupables surtout de replacer la question politique au cœur de la cité.

 

  • Au milieu des gaz, en entendant les cliquetis des tirs de LBD40, le souffle du projectile, l’indifférence n’est plus de mise. Il va de soi qu’avec l’usage de cette arme, la généralisation des voltigeurs à moto et des escouades lancées dans des rues bondées, le terme bavure disparaîtra très vite du champ lexical. Après tout, la victime d’une bavure policière est-elle une vraie victime ? Que faisait-elle là au milieu de ces manifestants dont certains, les plus excités, brûlent des poubelles sur la voirie ? N’avait-elle pas mieux à faire ? Il est certain que nous assistons déjà à une forme de criminalisation de la contestation politique. Cette arme, à mi-chemin entre la matraque et le fusil d’assaut semble correspondre à l’état actuel de nos démocraties : très violente mais en même temps statistiquement non létale (1).

 

Que demande le peuple, voilà une arme démocratique.

 

  • Dissuader sans tuer, mutiler sans prendre le risque mortel d’un soulèvement définitivement incontrôlable, telle est l’option choisie. Demain, cette arme sera présente partout : des manifestations de lycéens aux mouvements étudiants, des contestations locales aux blocages ponctuels, tout un chacun pourra avoir droit à son tir de flashball dans le dos en toute impunité. Il est certain qu’un pouvoir politique qui augmente financièrement ses fonctionnaires de police par opportunisme en laissant croupir ses fonctionnaires de soins et d’éducation dans des conditions d’exercice parfois insupportables, qui n’a aucun sens de l’intérêt général et qui gaze aveuglément pour terroriser l’ensemble du corps social n’a pas droit au respect qu’il réclame et qu’il ne peut aujourd’hui obtenir qu’en usant de son arme démocratique contre les citoyens français.

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(1) Un jeune homme de 22 ans est actuellement aux urgences à Nantes dans état critique après avoir reçu un de ces projectiles derrière la tête.

Apologie du travail de l’esprit

Apologie du travail de l’esprit

« Peut-être la pensée n’est-elle qu’une forme de parasite, de virus qui se développerait à l’intérieur du système lui-même, et qui, en fonction même de la prolifération du système, le déstabiliserait de l’intérieur. C’est plutôt cette version qui est intéressante dans la conjoncture actuelle. »

Jean Baudrillard, Le paroxyste indifférent, 1997.

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  • Schématiquement, nous avons aussi besoin de grandes orientations directrices : il y a ceux qui sont au travail de l’esprit et ceux qui n’y sont pas. Notre temps, pour des raisons à la fois pragmatiques et économiques, a vu se transformer profondément ce travail. Le critère de visibilité est aujourd’hui le seul juge de la qualité des œuvres de l’esprit. La visibilité donc le patronyme. Vous entendrez toujours moins parler de réfutations sérieuses que de quelques noms qui tournent en boucles et qui changent d’une saison à l’autre. A ces noms, des affects sont attachés et des systèmes de représentation simplistes. Des excommunications le plus souvent. La régression infra-logique, compatible avec les exigences du spectacle dérisoire, nécessite de mettre en scène des individus plutôt que des critiques étayées, des patronymes plutôt que des idées.

 

  • En refusant d’aller chez Ruquier en 2012, de participer au grand show de la mise en spectacle de l’opinion plus ou moins éclairée, alors que j’y étais invité pour faire office de « réac de service », j’ai pris une décision dont je ne mesurais pas alors toutes les conséquences. Nous avons tous en nous cette part de narcissisme et d’amour-propre qui cherche constamment à être flattée. Nous aimons, plus ou moins mais toujours un peu, recevoir ces signes de reconnaissance qui nous font être aux yeux anonymes du monde et il serait malhonnête de dire que le travail de l’écriture ne participe pas aussi de cette recherche de reconnaissance. Pascal, dans Les Pensées, a écrit l’essentiel au sujet de la vanité et des fausses considérations d’autrui : : « on ne fait que s’entre-tromper et s’entre-flatter ». Nous construisons des fictions sur la valeur de ce que l’on fait et la valeur que l’on s’accorde à soi-même. Amour-propre, vanité, fausseté des relations sociales, le culturo-mondain, la formule est bonne, autant de tropismes qui éloignent l’esprit d’une autre exigence : fuir le faux, tenter d’être juste, viser l’honnêteté. L’homme a créé, dans les démocraties marchandes techno-ludico-policières, des mises en spectacle de l’homme incompatibles avec cette exigence. Il n’y a pas de moyen terme et il s’agit bien symboliquement d’une lutte à mort entre les travailleurs de l’esprit et ceux qui détruisent la valeur de ce travail. Légions sont les façons de détruire, innombrables seront les terrains de cette lutte à mort.

 

  • Je savais, encore confusément il y a six ans, qu’il fallait choisir. On ne peut pas être partout, participer au grand barnum médiatique et spectaculaire tout en affinant au burin le cadre de notre époque. C’est une décision fondamentale, un partage des eaux. Ce faisant, vous restreignez votre public à des lecteurs attentifs. Des hommes et des femmes qui ne cherchent pas à excommunier mais à comprendre. Cela n’exclut pas une forme de violence et de radicalité qui effraieront toujours la petite bourgeoisie culturelle plus à son aise avec le scepticisme tranquille ou les divagations sur le snobisme des autres. Mais il faut comprendre que cette violence et cette radicalité ne sont pas des offensives gratuites, des attaques pulsionnelles et déraisonnables. Nous ne faisons que répondre à une agression première, fondamentale, celle qui légitime toutes les autres, une agression contre le travail de l’esprit. N’attendez pas pour autant une définition de l’esprit. L’artisan ne définit pas un meuble, il le sculpte. Statuant sur des mots que nous nous jetons ensuite à la figure comme des tomates pourries, nous oublions de faire vivre ce qu’ils désignent. Combien de textes sans esprit pour définir ce qu’est l’esprit ?

 

  • Le travail de l’esprit suppose une résistance de la matière. D’où vient cette matière ? Du dehors. En enseignant la philosophie dans des classes terminales, une chance, j’ai compris qu’il existait au fond deux grandes orientations directrices, pour reprendre mon schéma initial : les philosophies qui construisaient abstraitement leur matière, qui se faisaient une matière à elles afin de ne pas être trop dépaysées et les philosophies, beaucoup plus rares, qui trouvaient leur matière dans les soubresauts de l’époque, en face d’elles. Ces philosophies, il faut bien le reconnaître, ont eu historiquement tendance à prendre les philosophies de l’abstraction en grippe, jusqu’à se vouloir non-philosophes. Moins l’abstraction d’ailleurs, il en faut, que la séparation entre des objets de pensée artificiels et la réalité résistante, cette matérialité externe réfractaire et têtue.

 

  • Cette matière sur laquelle opère le travail de l’esprit n’est pas humaine, elle n’est pas déjà marquée par l’homme. Le travail de l’esprit consiste plutôt à la façonner, travail qui doit être constamment repris, effort séculaire qui ne peut se reposer sur aucun héritage. Nous devons dire au présent le mal qui l’empêche de se faire encore. Nous devons nommer ici, y compris de façon démoniaque et profondément négative, toutes les conjurations qui prétendent gérer la valeur esprit comme le capital d’une culture qu’il suffirait de préserver et d’honorer.  Nous devons reprendre toujours l’effort pénible de tracer un sillon dans une époque médiocre mais sûrement fatale. Nous devons maintenant lutter contre la dénégation, les complicités paresseuses qui s’octroient la part belle de l’esprit sans vouloir ses efforts et ses renoncements.

 

La culture hygge

La culture hygge

 

 

A Bruno qui aura eu une vie tragique aux antipodes du hygge,

 

  • Errant dans l’Hadès kaléidoscopique des « réseaux sociaux », je tombe ce matin sur un clip d’une minute et vingt secondes. Tout commence par un plan rapproché d’une horloge danoise. Il est cinq heures, l’heure de la promenade du philosophe de Königsberg. (1) Un homme blond, coupe fraîche, cravate et veste, à vélo, s’adresse ainsi à la caméra : « It’s time for Hygge. » Puis il rentre sereinement dans son salon, toujours à vélo, pose délicatement sa main gauche sur une pièce de bois ergonomique, style scandinave. S’en suit un plan d’intérieur, sapin de Noël richement décoré avec enfant posé sur un large coussin moelleux. Une question apparaît en gros caractères  : « Le Hygge, c’est quoi ? » Le reste de la minute sera consacré à un défilé de banques d’images de « bien-être » ce que signifie, nous dit-on, le mot Hygge. « Dérivé d’un terme norvégien, il signifie « bien-être ». En surimpressionnant d’un brunch avec quartier d’orange et œufs mouillettes : « Le hygge, c’est une philosophie, entre le cocooning et le bien-être ensemble, un art de vivre très populaire dans ce pays scandinave. » Puis un ours en peluche s’adresse à la caméra d’une voix suraigüe : « Fais moi un câlin. » La suite : « Tout peut être hygge-compatible : un café, un canapé, un pantalon. Un ingrédient obligatoire : les bougies. 85% des Danois les associent au hygge et 28% de la population les allument tous les jours. Et ça marche ! le Danemark, c’est le 2eme pays le plus heureux du monde. » Gros plan sur un vélo aux roues peintes en jaune, avec smiley  : « Selon l’OCDE, l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée y est le meilleur. Pour conclure, l’intervention de Emilia Van Hauen, sous-titrée sociologue avec une grosse flèche jaune : « Nous ne sommes pas des gens très passionnés, dit-elle, je suis désolé de vous le dire. Nous n’avons pas besoin d’être heureux de façon « orgasmique » ! Nous sommes plus du genre satisfaits, nous avons une société juste et sûre et cela nous va ! Ok. » Derniers plans et retour de la musique lounge : « Au Danemark, les habitants travaillent en moyenne 37 heures par semaine, finissent leur journée à 17h et seuls 2% d’entre eux effectuent des horaires allongés. » (2) 

 

  • L’art, la création, la poésie, la philosophie justement, comme l’affirme Ulrich dans L’homme sans qualité, supposent une vie imparfaite, bancale, passionnément ratée, tragique. En somme, le contraire de la « philosophie du hygge« . Notre ambition de réussir notre vie parfaitement, de trouver l’équilibre le plus juste en toutes circonstances, notre idéal de maîtrise, tout cela nous condamne à une forme peut-être inédite de stérilité civilisationnelle. Il ne s’agit pas là de culture, vous le comprenez bien, la culture sans grande passion vitale participe aussi du suicide de l’esprit. Dans le hygge, quel besoin avons-nous encore de faire naître de grandes œuvres, de contribuer à pousser l’homme en avant de lui-même ? Un coussin, un thé délicat, de grosses chaussettes et un podcast de France culture suffisent. Le supplément d’âme culturel ou la fine pointe du hygge. On est bien chez soi.

 

  • Notre époque se caractérise par une accumulation tératologique de cette culture hygge. Nous devons voir plus loin que les chaussettes chaudes et les sapins chargés, la pensée sérieuse l’exige, comprendre la nature exacte et complexe de cette nouvelle forme de dissuasion culturelle, anglo-saxonne et nordique dans sa version pragmatique et dépolitisée. La politique justement, la critique, les deux sont des intimes, ne naissent pas aux pieds des sapins de Noël mais sur les places publiques de la palabre méridionale. Une violence solaire incompatible avec le crépuscule nordique du hygge. Nietzsche l’a bien compris quand il évoque le crépuscule de Königsberg.

 

  • Pour quelle raison créer encore, faire vivre cette passion, ce feu chaotique de l’esprit qui se consume quand les petites bougies suffisent ? Pourquoi vouloir encore témoigner des contradictions de sa vie subjective, de la déchirure que l’on porte quand les plaies du monde nous affectent violemment ? Ces questions interrogent notre rapport à cette nouvelle culture hygge indexée sur la paix des commerces. Que reste-t-il en moi de puissance dans un tel bain tiède, dans ces effluves de chocolat chaud et ces impératifs nasillards pour oursons ramollis ? De quelles réceptions sommes-nous encore capable ? A la hauteur de quelles tragédies pouvons-nous vivre ? C’est aussi la question posée par Georges Simmel dans La tragédie de la culture. La culture hygge illustre parfaitement son texte. Si le critère ultime doit être le « bien-être », s’il s’agit de toujours passer un « bon moment », si les chaussettes chaudes conviennent à la fois aux pieds et à l’esprit, que reste-t-il de signifiant pour l’homme ? La culture hygge, l’extension qualitative du hygge norvégien, nous laisse « ce sentiment d’être entouré d’une multitude d’éléments culturels, qui sans être dépourvus de signification [pour l’homme moderne], ne sont pas non plus, au fond, signifiants. » (3)

 

  • Nous recherchons des ambiances et fuyons le désertique. Nous acculons des coussins pour éviter les angles, les arrêtes, les lames qui tranchent le cotonneux. Quels accomplissements subjectifs peut-on espérer dans cette chocolaterie ? La critique de la culture hygge est passion de la Kultur, celle qui lutte contre les « objectivités sans âme ». Plénitude objective, vacuité subjective. Tragédie de la culture satisfaite d’elle-même, grise, cosy. Culture devenue objective, adéquate au marché, inapte à l’assimilation par les sujets, à des transformations fondamentales et qualitatives d’une pensée vivante. La culture hygge, cette philosophie du bien-être, envahit l’Europe occidentale entre deux cordons sanitaires et autant de patrouilles militaires. Le hygge et le policier.

 

  • Les chemins de la pensée, étouffés, recouverts de mille objectivations confortables , seront-ils encore praticables demain ? N’allons-nous pas assister à une gigantesque réversion, une clôture, peut-être définitive, de la « grande entreprise de l’esprit » (4). Car pour défendre ce modèle culturel, ce pattern de civilisation, cette satisfaction « non orgasmique » de l’homme sans passions psychiques ne doutons pas qu’une forme inédite de violence sera convoquée. Elle en passera par une incapacité grandissante de détourner les finalités de cette nouvelle culture, que j’appelle ici la culture hygge, en vue d’exigences moins confortables et plus dangereuses pour le bien-être. Ce danger de l’esprit qui veut le tragique pour se vouloir lui-même sera traqué par des logiques de dissuasion qui marginaliseront avant d’exclure la critique de ces offres de vie. Toute la question est de savoir si la culture hygge contentera la masse surnuméraire, si cette masse pourra y accéder. C’est ici que les entreprises de l’esprit de Simmel retrouvent les questions économiques de Marx, que l’esprit juste d’un Nietzsche n’est pas incompatible avec la critique de l’injustice subie par ceux qui n’auront droit ni à ses exigences spirituelles ni au bien-être de la culture hygge.

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(1) Emmanuel Kant (1724-1804), dit « l’horloge de Königsberg ».

(2) Brut, média Internet.

(3) Georges Simmel, Le concept et la tragédie de la culture, Der Begriff und die Tragödie der Kultur (1911)

(4) Op. cit.

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Le "hygge" danois, c'est quoi ?

Le "hygge" ce n’est pas qu’un mot danois imprononçable. C’est une philosophie de vie pour être plus heureux.

Publiée par Brut sur Jeudi 30 novembre 2017

La mauvaise digestion du gilet jaune

La mauvaise digestion du gilet jaune

  • Combien d’opportunistes pour délivrer aujourd’hui des conseils et se faire mousser en s’intronisant stratèges de l’ordre à restaurer  ? Je n’ai strictement aucune compétence à délivrer, aucun enseignement à faire valoir, aucun mandat à honorer. La critique n’est pas une pédagogie civique, un répertoire de mots d’ordre ou de conseils éclairés. Qui façonne les mots du peuple ? Je suis compétent par contre pour délimiter mes apories, mes problèmes, de ma place, pour faire valoir ce que je sais faire et non pour dire aux autres ce qu’ils doivent faire d’eux-mêmes. Ce principe simple est trop peu respecté. L’attitude inverse est généralement de rigueur : ne rien exprimer des problèmes politiques que l’on porte afin de mieux statuer sur ceux des autres. N’attendez pas de la police civique qu’elle se pense. Elle est d’abord là pour vous digérer.

 

  • Cette police, qui prend la forme d’une pédagogie civique, a une autre fonction. Ceux qui l’occupent seraient les premiers à disparaître si la parole politique n’avait réellement plus besoin d’eux. Ils pensent que des pseudo-élites se doivent d’éclairer les hommes et les femmes qui n’ont pas les moyens de bien penser. Cette supercherie a pour unique raison la raison sociale de ceux qui la défendent. Il y aura toujours plus de cohérence politique dans l’action d’un homme qui se rallie à un autre puis à un troisième face à ceux qui écrasent que dans les mille bavardages qui justifient ou condamnent après coup leur révolte.

 

  • Certains s’y retrouveront, d’autres pas. Certains en voudront encore, d’autres s’arrêteront là. Et c’est très bien ainsi. Ce qui est insupportable par contre, aux antipodes de cette liberté de jugement et d’action, ce qui donne réellement envie de mordre, ce sont tous ces causeurs, à la fois stériles et bavards, qui jugent sans créer, qui admonestent sans rendre raison d’eux-mêmes. Aucun risque pour eux, ils s’extraient par enchantement du peuple qu’ils tancent. Ils sont d’une autre nature sans que l’on sache laquelle. Leur morgue est l’alibi de leur médiocrité. Se fantasmant vifs et à la page, ils ne laissent derrière eux qu’un filet de bave.

 

  • Comment ne pas ressentir une pudeur en face de la souffrance de ceux et celles que l’on ne peut pas comprendre jusqu’au bout ? Pourquoi lui préférer des sentences imbéciles sur « l’ordre des choses », la « fin de la récrée » et « le retour à la normale », autant de jouissances vulgaires de petits maîtres qui ne savent pas se tenir en face de l’homme ? Cette pudeur est un devoir pour soi-même et pour autrui, une manière de laisser être l’autre. Le magnifique Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire porte très au-delà de la cause décoloniale, contrairement à ce que pensent les pseudo-émancipateurs du même. Lisons : « Chaque jour qui passe, chaque déni de justice, chaque matraquage policier, chaque réclamation ouvrière noyée dans le sang, chaque expédition punitive, chaque car de C.R.S, chaque policier et milicien nous fait sentir le prix de nos vieilles sociétés ». Des sociétés, pour Césaire, « pas seulement anté-capitalistes mais anti-capitalistes ». La défense de ces sociétés repose sur un principe simple, une idée fondamentale et irréductible. L’axe philosophique de son discours, le point autour duquel tout gravite. Car le seul crime de ces sociétés anti-capitalistes, comme le seul crime de ces hommes dans la rue, pour l’écrasante majorité d’entre eux, c’est de n’avoir « aucune prétention à être l’idée », contrairement à ceux qui les nomment, les réduisent ou parlent quotidiennement en leur nom.

 

  • Les sociétés broyées par l’impérialisme colonial « n’étaient, malgré leurs défauts, ni haïssables, ni condamnables. Elles se contentaient d’être », conclue Aimé Césaire. Mais face à la jouissance de ceux qui ont besoin d’écraser pour se sentir exister, de statuer sur ceux qui ne statuent pas, se contenter d’être, c’est déjà trop. Ils veulent la docilité, l’humiliation, la maîtrise sans reste des domaines de l’homme. Tout ce qui leur échappe doit rentrer dans le rang. Ils veulent vous faire être à votre place.

 

  • Rendre pénible la digestion de ces petits bourgeois dont parle Aimé Césaire, ce qui reste d’ailleurs une bonne formule, est un projet ambitieux. Ce rendre indigeste, non comestible pour ces bons hommes et ces bonnes femmes. Ce qui ne peut pas être nommé, réduit, ramené à l’ordre doit disparaître, voilà le sel de leur violence. Ce que vous pouvez vouloir, désirer, penser hors de leurs clôtures doit disparaître. Votre liberté les menace, vos mauvais goûts contrarient leur esthétique, vos mauvaises manières leur donnent la nausée. « On ne peut pas dire que le petit bourgeois n’a rien lu. Il a tout lu, tout dévoré, au contraire. Seulement son cerveau fonctionne à la manière de certains appareils digestifs de type élémentaire. Il filtre. Et le filtre ne laisse passer que ce qui peut alimenter la couenne de la bonne conscience bourgeoise. » 

Le gilet jaune, en fin de repas, lui reste sur le bide.

 

 

Les yeux crevés de la démocratie

Les yeux crevés de la démocratie

Allori Alessandro (1535-1607)

  • Quel niveau de violence, quelle quantité de mutilations sommes-nous prêts à accepter pour faire passer la démocratie entre les extrêmes ? Cette question me paraît être la seule vraiment sérieuse en la circonstance. Il se trouve qu’il s’agit là d’une assez vieille question, celle du sacrifice en régime avancé de positivité rationnelle. Une main, un œil, une vie écrasée ici ou là, tout cela pèse peu dans la balance quantitative. Ne sommes-nous pas des millions à vouloir la démocratie ? A vouloir vivre en paix ? A vouloir nous en sortir ? A vouloir éviter le naufrage ?

 

  • Souvenez-vous d’Ulysse dans l’Odyssée, lui aussi doit faire ses petits calculs. Il est prévenu et avisé, mis au parfum sur l’île d’Aiaie par la terrible Circé. D’un côté Charybde qui trois fois par jour engloutit tout ce qui vogue dans son parage. La mort pour tous si la malchance est au rendez-vous. De l’autre, Scylla, monstre à six cous et autant de gueules dévorantes. Mieux vaut, c’est le sens du calcul, la mort de quelques camarades et la vie sauve que de risquer la perte totale du navire et la mort de tous. Ulysse ne peut ni maîtriser, ni combattre, ni vaincre des puissances inexorables qui étaient là avant les hommes, des puissances qui lui survivront. Il doit s’adapter ou risquer de tout perdre en un instant. Continuer le voyage suppose le renoncement à l’héroïsme et une transformation de la raison en son contraire, ce qu’Adorno et Horkheimer nommeront La dialectique de la raison. Plutôt quelques yeux éclatés que laisser le navire dériver en perdant le contrôle et la raison du gouvernail. Quelques mains déchiquetées pour « poursuivre le rêve des Lumières parce qu’il est menacé » (1). Cette marche forcée vers « le nouveau monde » doit sacrifier dans les faits ce qu’elle magnifie dans les paroles. Le pacte est scellé.

 

  • Six morts depuis la première manifestation en gilets jaunes. Six, c’est aussi le nombre des compagnons d’Ulysse qui finiront dans les gueules béantes de Scylla. Horkheimer et Adorno parlent à ce sujet d’un contrat pétrifié, d’une déchéance du mythe dans la raison juridique. Fin de l’héroïsme et début des petits calculs bourgeois. Le contrat passé entre le monstre et Ulysse a son juste prix : quelques vies humaines pour se sauver. L’accord est explicitement morbide, il n’y a pas à le rappeler. Il est tacite et nous sommes aujourd’hui parfaitement informés. Les yeux crevés, les mains déchiquetées ne sont que notes en bas de pages et paraphes de circonstance. Inutile d’en parler, tout cela va de soi. « Demain, ce ne seront pas mes yeux », se disent les Ulysse calculateurs de nos beaux régimes politiques, « ni ceux de nos enfants, plus malins que les autres ». Il suffit pour cela de les fermer sur la nature de la répression, son essence, et de signer le contrat démocratique pétrifié contre les extrêmes sans trop s’attarder sur les notes et les astérisques. Ulysse, a voté.

 

  • Tout est clair désormais, le contrat est limpide, les yeux sont décillés. La violence répressive, « Cuba sans le soleil » annonçait le malin de sa grande bouche. Nous savons où nous en sommes. Il faut sauver la production, le marché, les achats de Noël et les capitaines entrepreneurs du naufrage. Les mutilations individuelles, les humiliations collectives ne sont que des péripéties sans valeur quand la valeur non marchande est devenue un obstacle pour le marché des biens et des services. Le capitaine d’industrie sait cela. Le vaisseau doit passer, peu importe les pertes, il y en a toujours.  Restez lucides. Elles sont sans objets, marginales dans le contrat pétrifié des forces naturelles et de la survie de l’espèce. Nous n’avons d’ailleurs plus les mots pour les nommer : restructuration, plan de compétitivité, réaménagement. Les gueules de Scylla crachent le sang des hommes mais rivalisent avec les sirènes par leurs doux chants. Le capitaine s’en sort toujours au prix d’une immense résignation. Il finit par épouser la logique de la force brute pour s’en sortir quel que soit son projet. Il connaît tout cela sur le bout de la langue et ne se fait aucun espoir sur le nombre d’yeux à crever encore au prochain passage et au suivant.

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(1) Emmanuel Macron, 19 avril 2017, meeting, Nantes

Les contempteurs du peuple

Les contempteurs du peuple

Honoré Daumier (1835) Tiens peuple, tiens bon peuple, en veux-tu en voilà !

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  • L’écrasante majorité des analyses sur le concept de peuple refuse toute forme de substantialisation. Il semble aller de soi que le peuple n’est qu’un agrégat de particularismes, une fragile association d’intérêts, ponctuellement communs, généralement contradictoires. Cet anti-substantialisme est pourtant un des héritages les plus problématiques du XX eme siècle. Il nous laisse démuni face au mythe de l’individu libre qui, à grande échelle, ne produit qu’une addition fantomatique d’homoncules interchangeables.

 

  • La masse est acceptable car elle n’est que le prolongement de cet individualisme quantitatif. La masse ne veut rien, la masse consomme, la masse s’exténue. Le peuple est moins docile car il suppose une transformation qualitative, substantielle. Le peuple n’est pas simplement un accord entre des intérêts bien compris mais une promesse historique, une forme de salut qui modifie, pour cette raison même, la nature de ceux qui la composent. Cette modification substantielle effraie car elle renvoie aussi aux doctrines les plus réactionnaires. Elle choque le mythe de la liberté individuelle soustraite à la communauté d’appartenance. Elle contredit enfin la croyance fort répandue en l’autonomie radicale du sujet pensant, fondement absolu de ses choix et de sa volonté d’agir.

 

  • Peut-on sérieusement penser le peuple sans faire droit à une forme d’eschatologie ? Il est temps de l’admettre, le peuple ne peut être que révolutionnaire, c’est là d’ailleurs sa seule raison d’être. Sans cette dimension, il n’est plus que masse, foule, agrégat, manteau d’Arlequin, public. Que signifie l’adhésion au peuple si ce n’est une forme d’adhésion spirituelle à une substance supra-historique seule capable de rebattre les cartes ? Pourquoi certaines qualités d’âme, des âmes qui ne croient par ailleurs en rien, ressentent le peuple comme une fatalité ? N’y a-t-il pas là un profond paradoxe que nous ne pourrons lever par les seules ressources de l’intelligence ? Est-ce une volonté de salut pour celui qui a fait plusieurs fois le tour de ses limites ? L’enthousiasme conjuratoire de la conscience de la misère d’une liberté sans substance ?

 

  • Derrière la demande démocratique, le référendum d’initiative citoyen, le désir de participer directement aux décisions politiques, d’autres forces sont en jeu, plus inquiétantes pour nos démocrates de façade. Répondre par un grand débat est une perversion de plus qui ne peut naître que dans des esprits amoindris et malins. Le fond est beaucoup plus obscur, beaucoup plus violent aussi. Nous savons parfaitement ce qu’est aujourd’hui la démocratie marchande et dévoyée, ce qu’elle peut, ce qu’elle empêche, ce qu’elle pourrit, ce qu’elle dévaste, ce qu’elle annihile. La forme de vie amoindrie qu’elle offre aux hommes ne peut satisfaire des consciences aigües qui se retrouvent fatalement dans des mouvements collectifs portés par un grand refus. Les revendications pécunières sont de taille, au premier plan, mobiles de l’action mais derrière elles une lutte d’une autre nature s’engage. Le dégoût viscéral provoqué par cette nouvelle classe politique ne s’achète pas, ne se résorbera pas non plus. Il est structurel, profondément lié à notre situation historique. Il accompagne le devenir de nos démocraties marchandes. Seul le peuple, cet affect substantiel, peut lui offrir un vague destin politique.

 

  • Hélas, ce dégoût impuissant nourrit chez les intellectuels de salons une pensée crépusculaire, dépressive, anémiée. Des écrivains, la liste serait longue, entretiennent ces affects tristes. Incapables de transcrire politiquement les causes historiques de leur propre effondrement et de se battre contre leurs effets, ils nous livrent le spectacle déprimant, pour ne pas dire morbide, de leurs errances individuelles. Ils attendent respectueusement la mort. Ce respect les rend stériles. Eduqués aux dures données du réel, plus que tout, ils méprisent l’enthousiasme du peuple pour mieux se mépriser eux-mêmes.

 

  • Nous méprisons en retour leur mépris, car nous méprisons leur impuissance. Mépris d’ailleurs n’est pas le terme exact. Disons plutôt que nous prenons l’initiative contre leur vacuité. Ce que promettent les contempteurs du peuple n’est autre que le vide abyssal des démocraties marchandes, un horizon infini de résignations et d’abrutissements spirituels. Une condamnation à cette démocratie . Que cette initiative soit impure, qu’elle s’accompagne de mauvais relents, un fumet par trop abject pour les beaux esprits, ne doit pas surprendre. Les beaux esprits justement, les fins palais, se sont accoutumés au vide. Ils appellent aujourd’hui culture les entremets de leur résignation. Ils préfèrent le bon goût aux forces historiques, l’entre-soi satisfait aux déplacements violents. Ils s’accommodent très bien de ce qu’ils critiquent formellement. Combien de bouffons stériles pour faire la leçon au peuple ? Combien, dans ce tas, acceptent l’effondrement vital et spirituel de notre moderne condition démocratique et tempérée, la profonde misère collective qu’elle produit ?

 

  • Les contempteurs  du peuple savent qu’il s’agit là de la dernière menace sérieuse. Il est en cela nécessaire pour eux de la déprimer, de faire la preuve des saloperies qu’elle charrie, de fouiller les poubelles et d’exhiber la bassesse pour dissuader toute hauteur. Les éboueurs, pince à linge sur le nez, sont au balcon du spectacle. Le désir de ne plus végéter ne fait pas sens pour eux. L’offre est chatoyante, ils en sont les maîtres. Le peuple, c’est leur public et le public, leur salaire. La réduction est simple mais les effets dévastateurs. Ils ne forcent personne à adhérer. Bienvenue au royaume des esprits neutres, tempérés, du scepticisme tranquille, de l’intranquillité sereine, du doute bon ton, de la démocratie sub specie aeternitatis. Le peuple, un concept trop violent pour ces âmes grises, un affect trop menaçant pour ces sensibilités de coton. La démocratie sans le peuple, autrement dit le pouvoir sans la part maudite.

Le syndrome de Gulliver – Dans les marges de L’effondrement des puissances de Leopold Kohr

Le syndrome de Gulliver

 

Dans les marges de L’effondrement des puissances de Leopold Kohr

 

(« Sky is the limit », Emmanuel Macron)

  • Le devenir-monde est un phénomène inflationniste qui porte en lui les germes de sa destruction. Si du jour au lendemain la critique exigeante changeait d’échelle, si elle bénéficiait de la même couverture médiatique que la nullité quotidiennement servie sur les différents supports de l’abêtissement national, elle s’effondrerait aussitôt. Il y a là une contradiction fondamentale qui n’est jamais pensée car nous oublions de considérer sérieusement les effets de la taille. Les conséquences de l’oubli de la taille, c’est la thèse de Leopold Kohr dans L’effondrement des puissances.  La critique se doit de travailler petit. Echappant aux phénomènes d’accroissement, elle se déplace à une échelle d’invisibilité qui la rend inaccessible aux géants broyeurs d’intelligence. Si elle rencontre un lecteur, sous les radars, cette rencontre sera fatale. C’est bien cette fatalité déflationniste qui hante aujourd’hui le pouvoir, la démultiplication incontrôlable d’une contestation qui se miniaturise pour finir par fragiliser un édifice imprenable par tout moyen d’accumulation quantitative.

 

  • Une chaîne d’information en continu, afin de tenir l’antenne pendant des heures, doit créer de nouvelles formes de discours, inventer des méthodes de remplissage contraires à toute logique proportionnelle, pour reprendre le concept essentiel de Leopold Kohr. Nous appelons encore aujourd’hui information ou journalisme des discours et des pratiques récemment apparus à partir d’un certain seuil critique. Au-delà de ce seuil s’opère une réversion. L’information de masse, diffusée en continu, en direct, ce babille incontinent de discours incapables de faire retour sur eux-mêmes, de s’entendre, se transforme en désinformation de masse. Le journalisme, sommé de capter tous les bruits du monde, de faire droit aux moindres insignifiances, de tout accueillir pour ne rien rater, de se brancher sur tous les flux, s’effondre sous les données qu’il amasse aléatoirement. Toujours grossir, tel est l’adage de la modernité tardive. Augmenter sa taille, accroître sa diffusion, saturer les écrans, envahir les étals. Jusqu’au collapse. A une certaine échelle de taille, plus rien n’est possible. Il en va de même pour le discours critique qui a besoin, pour se déployer, d’être protégé de l’inflation, de se tenir en-deçà de toute masse critique, de créer son propre écosystème.

 

  • Le discours du pouvoir que l’on entend partout, dont la production se confond avec la prolifération de matraquages publicitaires, y compris pour faire accepter une réforme scolaire, sombre fatalement dans l’insignifiance. Il devient inaudible. Pour se maintenir, il doit dès lors nourrir un métabolisme promotionnel qui n’a plus de comptes à rendre à ses détracteurs. C’est alors qu’il bascule dans tous les abus. Ne pouvant plus être entendu, il transforme cette incapacité en une logique d’écrasement quantitative. Il fait de la masse le critère indiscutable de son impunité. En gagnant le nombre, il perd la raison et justifie l’annihilation de ses détracteurs sur la seule manipulation des chiffres. « Cela arrive, explique Leopold Kohr dans L’effondrement des puissances, à chaque fois que ce pouvoir persuade son possesseur qu’il ne peut être remis en cause par aucune des autres accumulations de pouvoir plus grandes que celle qu’il possède lui-même. »

 

  • A partir d’un certain seuil d’accumulation du capital, économique, culturel, symbolique, les individus estiment qu’ils n’ont plus de compte à rendre à ceux, les plus petits qu’eux, qui ne pourront jamais les menacer réellement. Ils deviennent des brutes et cela quelle que soit leur culture, leur niveau d’éducation. L’information de masse accompagne logiquement cette effrayante dérive, y compris quand elle se fantasme réinformation de masse, car elle est ce pouvoir d’écraser quantitativement toutes les pensées insaisissables sur ce seul critère, de les nier sans autre procès que le poids relatif des uns et des autres. Plus besoin de réfuter, il suffit de saturer le temps d’antenne, de répéter mille fois les mêmes formules, de faire tourner en boucle les mêmes images, de dresser les hommes à la répétition.

 

  • Leopold Kohr cite Jonathan Swift : « on observe que plus les créatures humaines sont corpulentes, plus elles sont sauvages et cruelles en proportion. » Cette corpulence doit être comprise comme la métaphore d’une disproportion qui s’accroit avec l’accumulation tératologique des capitaux des uns, de la misère économique, culturelle et symbolique des autres. Cette tendance s’accompagne d’un retrait progressif de la contestation. En face d’une force sans partage, dont on sait qu’elle nous écrasera plutôt que de se limiter en reconnaissant sa limite, « la force du désaccord humain, de l’esprit critique, montre une tendance proportionnelle à décroitre tout aussi naturellement » remarque Leopold Kohr. Il attribue cette tendance, cette sensibilité décroissante, à une sorte d’instinct, à l’intérêt pour notre propre survie. Cet intérêt s’accompagne « d’un engourdissement moral adapté aux situations ». Paradoxalement, au-lieu de se révolter contre l’accumulation d’injustices, impuissant à agir face à un géant qui le piétine, « l’être humain ordinaire, ajoute Leopold Kohr, est plutôt enclin à perdre le peu de conscience qui lui restait quand les victimes n’étaient pas encore trop nombreuses. » Cette structure défensive transforme l’être humain ordinaire en un simple spectateur de ce qui lui arrive. Il contemple la démesure, sidéré, préférant renoncer à l’esprit critique plutôt que d’éprouver dans sa chair la réalité de son impuissance.

 

  • Il en va d’une véritable rééducation. Décroître, accepter le caractère limité d’une critique, formulée dans une langue et un style singulier. Accepter de renoncer à un plus grand pouvoir de diffusion, ne pas outrepasser un seuil irréversible à partir duquel la qualité s’effondre fatalement devant la quantité. Personne n’est à l’abri de cette tentation, celle d’être plus, d’accumuler plus de pouvoir, plus de visibilité, y compris fantasmatique, d’augmenter son poids. « Ton discours ne pèse pas assez », ainsi parle le malade de la quantité, ce fou qui croit rivaliser sur le terrain de la masse et sur les rives de Brobdingnag avec les géants de Swift.

 

La petitesse des talents invisibles contre le gigantisme écrasant des sans-idées.

 

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Léopold Kohr, L’effondrement des puissances, R§N Editions, 2018 ( 1957, 1er édition).

Le doigté des sceptiques – Réponse à Frédéric Schiffter à propos du « peuple »

Le doigté des sceptiques

Réponse  à Frédéric Schiffter à propos du « peuple »

 

En-tête du numéro 124 du 23 mars 1849 (doc. CIRA de Lausanne

La bandaison des clercs

 

  • Difficile de faire moins dialectique et plus balnéaire que la pensée de Frédéric Schiffter. Je dis pensée car pensée il y a. Evidemment, question d’affects, les questions les plus sérieuses, j’ai du mal à saisir « le scepticisme tranquille » de l’homme. Je suis incapable, pour l’heure, d’éprouver ce qui, je n’exclus rien, pourrait être une forme de salut à ma désespérante critique. J’ai trop de violence en moi, trop de forces inutiles, trop de trop pour me contenter, une fois le mois, de quelques pétales de conscience lucide sur le bain tiède du monde et de ses vaines turpitudes. C’est en-dessous de mes forces. Pourtant, il faut prêter l’oreille comme nous l’enseigne le moustachu au tout début de sa généalogie. Car Frédéric Schiffter pose une question irréductible. Une question qui, dans sa pénible simplicité, peut faire, à elle seule, vaciller tous les dogmes. Il pose la question : qui ? 

 

  • Le billet du mois concerne La bandaison des clercs (lien ci-dessus). Frédéric Schiffter expose, avec sarcasme et doigté, une antinomie de la bandaison d’ailleurs, l’empressement de certains professeurs, universitaires et chercheurs à épouser la cause du peuple quand celui-ci s’échauffe. Ce réveil laisse poindre l’espoir d’une articulation enfin possible entre les effets de langage au salon et l’action décisive au rond-point. Pour un philosophe qui ne croit pas à ce curieux attelage, les théorisations révolutionnaires, critiques et para critiques sonnent creux. En particulier quand celles-ci font référence au peuple. Non pas que Frédéric Schiffter voit d’un mauvais œil les tribunes offertes à des « sans-grades péri-urbains ». Bien au contraire. Le problème posé est plus profond : qui est le peuple ? Est-ce les chauffeurs routiers, les petits patrons, les retraités, les chômeurs, les artisans, les commerçants, les paumés, chaque catégorie se divisant encore et encore pour échouer, à la fin de toutes les dichotomies, sur le seul, l’unique : l’individu.

 

  • Le peuple est une idée, « un vent de boucle ». Il n’est rien de réel, rien de consistant, flatus vocis pour Frédéric Schiffter. Tout au plus une besace fictionnelle que l’on convoque hardiment pour les besoins de la cause sans trop regarder le contenu du sac. A cette échelle, « les détestations réciproques » réapparaissent. Le gilet jaune servait juste à cela, les faire taire le temps d’une alliance stratégique aussitôt rompue après la bataille contre un méchant pouvoir. Lesquels, de ces hommes et de ces femmes en gilet jaune, s’intéressent aux échauffement conceptuels de tous ces doctes théoriciens de la cause du peuple ?

 

  • La question de savoir qui lit quoi est indécidable. Je l’écarte donc. Mon métier m’a rendu sceptique à ce sujet. Le lecteur peut être étonnement éloigné de celui qui écrit. Mais la question autrement plus sérieuse de la nature du peuple doit être tranchée et pas seulement en renvoyant à la logique de classe de celui qui ne croit pas au peuple. Est-il exact de dire que le peuple est une idée ? Oui, si l’on accepte les prémisses irréfutables d’un idéalisme absolu qui déverse dans l’esprit tout ce qui traîne aux pieds des corps. Non, si l’on revient aux questions d’affects dont je parlais plus haut. Si l’on écarte les théories du contrat et les divisions de classes exclusivement liées aux modes de production, si l’on met de côté les versions nationalistes et mythiques, que reste-t-il ? Des individus pouvant s’agréger en essaims en fonction d’intérêts bien compris avant de retourner à leur irréductible atomicité ? Je pose cette question avec d’autant plus de sérieux que j’ai moi-même donné dans l’individualisme critique radical, et plus que de raison. Il me semble que le peuple, en terme d’affects, doit être pensé comme une forme collective et parfois géniale de résistance au pouvoir.

 

  •  La jeunesse de l’esprit croit à la libre spontanéité de sa créativité et de son irrévérence.  Elle croit être individuellement dépositaire d’une force de résistance qu’elle ne tirerait que d’elle-même. Elle se veut causa sui. Evidemment, pour elle, le peuple n’existe pas car tout exister est une dépendance de son pouvoir de statuer sur ce qui est ou n’est pas. Il s’agit moins d’un problème de classe sociale que d’un rapport à soi. Si le peuple existe, ne suis-je pas diminué ? Je définis donc le peuple ainsi : relève du peuple tout ce qui existe collectivement en résistance au pouvoir de statuer. Cette résistance est avant tout d’ordre affectif. En traversant plusieurs barrages de gilets jaunes j’ai ressenti, en étant attentif affectivement, une résistance qui ne peut naître que collectivement, une nature collective de l’affect. Le peuple est donc moins une idée (il peut l’être bien sûr) qu’un mode de résistance affectif. Cette plèbe agéométrique a son génie, sa force et ses modalités propre. Elle n’est pas seulement une dépendance de l’esprit qui statue – illusion bien philosophique d’ailleurs – mais une résistance au pouvoir de statuer. La plèbe, par nature, résiste. La plèbe n’en veut pas.

 

  • C’est aussi pour cette raison que le peuple fascine et inquiète le penseur. Il le fascine car, dans son solipsisme égoïque, le professeur, l’universitaire, le chercheur ne peuvent pas créer ce type d’affect. Leur résistance au pouvoir de statuer, toute théorique, n’a pas de corps. Il l’inquiète car à y regarder de près la chose paraît bien filandreuse et fort peu ragoutante pour son fin palais. Là où Frédéric Schiffter pense bandaison, je vois plutôt un problème d’incarnation. Evidemment, si l’on en reste à l’idée, le peuple n’existe pas, c’est entendu. Il reste à la fin des demi moignons et des quarts de dichotomies nimbées de soleil propices au bronzage de fesses en face du Dodin. Pour autant, l’appréhension affective d’une résistance commune me paraît riche de sens. Elle n’est pas seulement un « vent de boucle ».

 

Que l’on ne puisse pas, en fin de compte, statuer sur le peuple me paraît être une raison suffisante et sage de s’en méfier quand les affects, comme le vent, tournent.