Les gilets jaunes, le néant et le retour du politique

Les gilets jaunes, le néant et le retour du politique

#17novembre

 

  • On ne peut pas mettre le vide au pouvoir sans en payer le prix.

 

  • On ne peut pas se satisfaire d’une information au rabais, formatée par les petits soldats dépolitiés  du journalisme sans en payer le prix.

 

  • On ne peut pas détruire le tissu associatif sans en payer le prix.

 

  • On ne peut pas engraisser ses petits amis du show business, de la communication d’ambiance et de la vacuité sans en payer le prix.

 

  • On ne peut pas singer les discours des grands hommes, faire le malin en clignant de l’œil sur l’estrade sans en payer le prix.

 

  • On ne peut pas s’adresser à un peuple comme à une masse de crétins sans en payer le prix.

 

  • On ne peut pas usurper le statut de philosophe sans en payer le prix.

 

  • On ne peut pas mépriser des hommes et des femmes ayant derrière eux une vie de travail et d’abnégation sans en payer le prix.

 

  • On ne peut pas transformer une vieille démocratie en une start-up aux mains d’une clique arrogante sans en payer le prix.

 

  • On ne peut pas se prendre pour Jupiter sans en payer le prix.

 

  • On ne peut pas maltraiter les corps intermédiaires et les structures de l’Etat en menant une guerre réformiste éclair sans en payer le prix.

 

  • On ne peut sous-estimer les capacités de résistances intellectuelles d’un pays, la France, qui n’a pas que des pubards incultes en son sein.

 

  • On ne peut pas gouverner la France comme on a tactiquement et cyniquement élaboré son parcours d’arriviste et de courtisan.

 

  • On ne peut pas se faire aimer de la France avec des tours de minets comme on peut séduire la fille du chocolatier de province.

 

  • On ne peut pas être faux sans en payer le prix.

 

Bref, on ne peut pas éviter le retour du politique quand on a usurpé le sens de ce mot.

 

La philosophie n’est pas soluble dans la culture générale

La philosophie n’est pas soluble dans la culture générale

Lettre ouverte aux associations de philosophie qui pensent mal ce qu’elles prétendent défendre

  • Premier bilan de ce que l’on sait, à ce jour, des conséquences de la réforme Blanquer sur l’enseignement de la philosophie dans le secondaire. Je ne parle pas ici des conditions d’enseignement (dédoublement des classes par exemple). La philosophie serait donc maintenue dans le tronc commun avec un horaire élève de quatre heures. Les professeurs de philosophie ne connaissent pas, pour l’heure, le contenu de ce programme. Ils ne sont consultés actuellement que sur le programme dit de « spécialité » en première. Le seul changement concerne par conséquent les anciens élèves de la série « S ». Il ne s’agit en rien d’un gain exceptionnel d’une heure mais du retour au volume initial de quatre heures pour ces élèves. La principale transformation touche le volume horaire d’enseignement pour les anciens élèves de la série « L ». Il est divisé par deux puisqu’il est entendu que le complément de spécialité, de l’aveu même de ses concepteurs, est un enseignement de « culture générale ». Aucune information officielle n’est donnée sur le partage des heures dans cet enseignement ou sur la garantie que cet enseignement se retrouve dans tous les établissements français. Je laisserai de côté le terme « humanité » qui n’est qu’un effet de communication. Il n’y aura donc plus d’initiation à la philosophie en première comme c’est aujourd’hui le cas dans certains établissements. En ce qui concerne les évaluations, une dissertation « universelle » de philosophie sera proposée aux élèves en fin d ‘année. Je laisse de côté, une fois n’est pas coutume, le terme « universelle » qui n’est ici qu’un effet de communication. Tous les élèves actuellement passent cette épreuve. Pour l’épreuve de spécialité, aucune information officielle n’est communiquée aux professeurs de philosophie quant à la nature exacte de l’épreuve. Voilà pour le bilan globale de l’heure.

….………

  • Sous l’écume, que devons-nous retenir ? Ceci : nous avons changé de paradigme au sens où l’enseignement de la philosophie dans le secondaire n’est plus une discipline ayant ses objets de pensée propres et une façon bien à elle de les interroger mais une compétence pouvant être exploitée dans d’autres domaines. Il s’agit là d’une transformation inédite et qui fera date. Il est officiellement affirmé, dans le texte officiel, que le professeur de philosophie peut enseigner autre chose que de la philosophie. Il est bon de prendre la mesure inédite de cette transformation. Comme d’innombrables collègues dans l’éducation nationale, les professeurs de philosophie deviennent bivalents. Bien naïfs ceux qui croient que cette rupture inédite ne changera pas grand chose à leur statut, bien peu « philosophes » au fond. A moins que les quelques années qui les séparent de la retraite suffisent à leur contentement intellectuel. Elle est au contraire fondamentale pour les autres. Demain, le professeur de philosophie enseignera la philosophie et la culture générale. La question du nombre d’heures de la spécialité est superficielle. Ce qui est essentiel est ailleurs et mérite, à ce titre, d’être correctement pensé.

 

  • Et alors ? – s’interrogent pèle-mêle le technocrate et le marchand général de culture ou le marchand de culture générale, au choix. Où est le problème ? Il va de soi que si l’on avait dit aux professeurs de philosophie qu’ils devraient désormais enseigner la philosophie et les mathématiques, il y aurait eu un problème réel de compétence. Mais la culture générale, vraiment…

 

  • Pour répondre à cette épineuse question (qui aurait pu être instruite par les associations de philosophie), il faut faire, ce que font les philosophes sérieux, à savoir définir l’objet. Tout le contraire d’une causerie. Qu’est-ce que la culture générale puisque la bivalence se situera demain à ce niveau là ? Derrière elle, cette autre question : qu’est-ce que la culture ? Il va de soi, mais il est bon de le préciser, à l’heure du confusionnisme ambiant, que cette question n’est pas de la culture générale mais une attitude réflexive face au savoir et à ceux qui prétendent savoir : qu’entendons-nous par culture générale quand nous parlons de culture générale, quand nous parlons de culture ? Existe-t-il une différence essentielle entre la culture et la culture générale ?

 

  • Vous constaterez que nous sommes d’emblée, en suivant l’ordre des raisons, confrontés à des questions essentielles, à des questions de définition. Nous devons faire le tri et nous risquer à le faire. Nous allons devoir trancher pour savoir exactement de quoi nous parlons quand nous parlons. Il ne s’agit pas d’un art de la parole mais d’une interrogation sur la vérité de la parole (je dirais plutôt vérité du discours mais c’est un autre sujet de réflexion). Si j’écris  « la culture c’est de la culture générale », j’énonce ce que je tiens pour une vérité. Je prétends dire le vrai (cela ne veut pas dire évidemment que j’y parvienne). Je prétends et j’assume publiquement cette prétention en prenant le risque d’être réfuté par celui qui aura des raisons valables de le faire. Ce risque est politique.

 

  • Voici donc ma définition essentielle en trois temps de la culture générale – 1) La culture générale est ce qu’il reste de la culture dans une société qui se généralise, c’est-à-dire qui s’indifférencie. Comme le rappelle magistralement Hannah Arendt dans le texte La crise de la culture, « ce fut au milieu d’un peuple essentiellement agricole que le concept de culture fit son apparition. » La culture (du latin colere, cultiver, prendre soin) est avant tout travail situé, labeur singulier, artisanat de l’esprit et du corps. Ce travail ne peut pas être général car il n’y a pas de labour en général, d’artisanat en général, d’attention à soi en général. Cela n’existe pas. On ne saurait être professeur en général ou mécanicien en général et il existe bien une culture de la mécanique au même titre qu’une culture philosophique. Ouvrier mécanicien, mon grand-père avait de la culture : il prenait soin de ses outils, ils les entretenait, les préservait. De la même façon qu’Hannah Arendt prend soin des distinctions qu’elle pense. Elle est attentive. Une attention qui commence dès le sous-titre de son texte, un sous-titre auquel, justement par inattention, on ne prête pas suffisamment de sens : « La crise de la culture, sa portée sociale et politique. » L’attention, les soins apportés au travail de la terre, des outils ou de la pensée ne sont pas naturels. Ils relèvent en effet d’un ordre social et politique. Dire que la culture générale est ce qu’il reste de la culture dans une société qui se généralise, revient à prendre en compte cette double dimension sociale et politique. Ne pas le faire, c’est poser artificiellement une culture hors sol, ce qu’est justement la culture générale. La culture générale est une culture hors sol qui ne cultive plus rien.

 

  • 2) En tant que culture hors sol d’une société qui se généralise, la culture générale (qui peut être de masse ou raffinée en fonction de la qualité des rideaux du salon) exprime un rapport au monde et à soi-même de moins en moins situé. Elle prend donc la place de la culture au sens défini précédemment. Là encore, il ne s’agit pas d’opposer la culture générale à une haute culture. Cette opposition est voulue par ceux qui ne veulent pas penser le problème ou n’en ont pas les moyens. Elle relève du divertissement. Basses et hautes cultures, légitimes ou illégitimes, sont des catégories mondaines, sociales, qui ne disent strictement rien de notre rapport singulier à la culture, de ce que la culture fait singulièrement de nous.

 

  • Les habitants des îles Trobriand magnifiquement décrits en 1922 dans le chef d’œuvre de Malinowski, Les argonautes du Pacifique occidental, ont une culture mais pas de culture générale. La culture générale apparaît justement au moment où les hommes perdent leur situation. Exactement ce qu’il est en train d’arriver aux professeurs de philosophie du secondaire et à la suite du supérieur – ces distinctions tribales sont d’ailleurs dérisoires en face du problème que nous affrontons tous ensemble.  Leur singularité inacceptable, comme pouvait l’être celle des habitants de ces îles, doit être généralisée. Une société qui se généralise, qui se désingularise par conséquent, ne peut souffrir la survivance en son sein de singularités situées. Et la philosophie dans l’institution scolaire était, jusqu’à présent, une singularité située. Demain, ce ne sera plus le cas.

 

  • 3) Reste bien sûr la question politique, essentielle et masquée. La culture générale comme impératif indiscutable est une fonction idéologique qui nous enseigne l’indifférence à nous-même, l’inattention aux dimensions finies et situées de notre courte vie, pour finir par imposer, à moindre résistance, un ordre dominant de pensées et d’actions. Il s’agit d’un opérateur qui détruit, en rien d’un savoir qui sauve. Faire enseigner de la culture générale à des professeurs de philosophie consiste à les soumettre, en les déplaçant de la culture située à la culture indifférente. C’est un rapport de force entre ceux qui cherchent à cultiver, au sens précédemment défini, et ceux qui vendent, au sens commun du terme, qui échangent une farine contre une autre. Ce déplacement est le résultat d’un long processus historique doublé d’une cascade de démissions et de lâchetés. Les tours de mains de ceux qui cherchent à cultiver encore sont archaïques mais qu’ils se rassurent,  le grand marché des camelots philosophes est devant eux.

 

  • Non, la philosophie ne disparaîtra pas, c’est exact. Elle sera même partout pour être nulle part. Elle sera, elle l’est déjà, un objet de consommation indifférencié, un élément de culture générale parmi d’autres. Evidemment, le prix à payer sera lourd : encore plus rares seront demain ceux qui pourront apprécier le texte d’Hannah Arendt ou de Bronislaw Malinowski. Il faudra pour cela qu’ils aient la chance d’avoir une famille cultivée par autre chose que des fichettes science po, cette culture des mondains, des Macron, des demi-habiles, des frimeurs mimétiques. Cette chance, vous l’aurez compris, est peu compatible avec l’idée que se font de nombreux professeurs de philosophie du secondaire et du supérieur de leur mission éducative. C’est pour cette raison que tous n’acceptent pas, avec quelques idées, la disparition de leur discipline, la dissolution de leur enseignement  dans cette culture générale qui est l’autre nom de la défaite de la pensée.

 

  • Nous sommes bien en présence d’une guerre symbolique (guerre symbolique aux conséquences évidemment bien réelles), une guerre de civilisation non pas contre une autre civilisation (culture générale science po) mais intestine, à l’intérieur de notre culture. Nous sommes en guerre contre nous-mêmes ce qui explique les lignes de fractures à l’intérieur même de notre discipline et des associations qui la représentent. Cette guerre fondamentale est quasiment invisible dans un espace public tenu par des marchands. Qui peut écrire quoi ? Qui décide de publier qui ? Il y a là un procès à instruire. Nous le ferons. Sommes-nous pessimistes, sommes nous optimistes sur les chances de succès ? Questions mondaines qui trouvent d’assez bonnes réponses dans l’Apologie de Socrate du philosophe Platon.

 

Harangue d’Ikeaosthène à propos de l’enseignement de spécialité

   Harangue d’Ikéaosthène à propos de l’enseignement de spécialité

(Semestre 1 : les pouvoirs de la parole)

 

« A Bordeaux, on adore philosopher autour d’un cognac.

On aime s’entourer de bons bouquins porteurs d’histoire, de réflexion et d’évasion. je voulais créer un lieu très personnel pour un couple qui a besoin de se déconnecter du rythme effréné de la vie soumise aux médias envahissants. Offrir une espace dédié aux valeurs fortes et pérennes comme la culture et la qualité, un endroit intemporel porteur des témoins de leur histoire et de leur style de vie. »

….……

  • Etonnant, non ? En deux décennies, la quantité de discours qui se revendiquent de cette discipline de pensée a littéralement explosé. La philosophie est partout, en colloques et en coliques, même et surtout chez IKEA. Pour quelle raison ne serait-elle pas aussi dans le nouveau programme de spécialité « Humanités, littérature, philosophie » ? Après tout, si tout est dans tout et si tout revient au même, autant dire au marché, de quel droit, je vous le dis, au nom de quels privilèges hérités exigerions-nous une forme d’exception ? Ikéaosthène, vous l’affirme dans sa salle à manger fülssi : grand est le pouvoir de la parole.

 

  • Oui, nous déclinons, c’est vrai. Et alors ? Toutes les époques déclinent. La nôtre décline philosophiquement. C’est déjà pas mal. Une dégringolade universelle et philosophique, c’est tout de même quelque chose non ? Bien sûr, je vous entends, caché derrière un fauteuil ülmo et un coussin trinkdal : il reste la culture G. Ah la culture G, quelle belle chose que voilà, quel beau point ! La dernière bouée, le kit de survie élémentaire pour pouvoir vendre avec un peu de style des tringles à rideau ülvi et des couvercles de toilettes zükmu. On ne peut tout de même pas prétendre être « interior designer » chez Ikea sans connaître les mots « philosophie », « réflexion » et « valeurs pérennes ». Faut pas déconner non plus.

 

  • Evidemment, à côté de ce déclin là, de cet état de fait, les subtiles nuances entre un programme de thèmes ou de problèmes, de concepts ou de culture G en première au lycée, tout le monde s’en tamponne le coquillard. Bien sûr, à l’exception de quelques moines ayant choisi de regarder leur déclin en face, d’affronter la liquéfaction les yeux dans les yeux assis, stoïques, sur leur fauteuil bülmö. J’en suis.

 

  • Comprenons, chers amis résistants de la dernière heure, le tragi-comique de ce qui  se joue là. Tragique car nous savons, au plus profond de nous, que les marchands ont gagné et que cette victoire, médiocre au demeurant, reléguera très bientôt nos scrupules dans des culs-de-basse-fosse. Comique, car ne négligeons pas, tout de même, le potentiel humoristique de la période,  la nôtre hélas, qui soumet, à des élèves de quinze ans gavés d’images You tube, le Metalogicon (Eloge de l’éloquence, de Jean de Salisbury (1148)) en guise de recommandations ministérielles avant même de leur apprendre à construire un raisonnement de trois lignes dans une langue acceptable. Acclamons, s’il vous plaît, le potentiel zygomatique inégalable d’une époque qui étend la philosophie de la couche culotte au pot de chambre, de la maternelle à la gériatrie. Oui, tous les philosophes des manuels scolaires n’ont pas eu la chance de vivre dans un temps où la bouillie était aussi philosophe.

 

  • Alors que faire ? Accueillir le pouvoir  de la parole, mes amis, la recevoir dans la grande bassine des mérites de tous à causer gaiement dans le brouet du siècle. Rejouons l’aède, les disputes médiévales et les querelles du Sénat à poil sous nos toges de 14 à 16 en salle 212. Ne refusons rien, embrassons tout, validons. Rendons ainsi à la France sa culture générale de spécialité. Plaire, plaire et émouvoir, séduire, ses nouvelles mamelles pleines de bon lait tiède vous tendent leur pies, de la salle 212 à France Culture. Ou à Bordeaux, avec un bon cognac.  A défaut de raison, que la parole, dans un sens ou dans l’autre, soit avec vous ! Santé !

 

La furie de destruction des élites du vide

La furie de destruction des élites du vide

(jour de grève)

Jeff Koons, “Play-Doh” (1994–2014)

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  • Nous assistons à un renversement sans précédent du principe de destruction. « Les fanatiques de la destruction », pour reprendre le mot de Hegel dans les Principes de la philosophie du droit, ne sont plus contre l’Etat mais à la gestion des affaires de l’Etat. Ils sont disruptifs, innovants, créatifs etc. Ils marginalisent tous ceux qui veulent préserver quelque chose, éliminent de l’espace public les organisations qui cherchent à s’opposer à leur furie de destruction, à leurs barbouillages. Ils s’opposent systématiquement à l’ordre établi manifestant par-là leur fanatisme.

 

  • Cette situation place la résistance critique dans une situation paradoxale : s’agit-il de combattre  l’Etat républicain ou de le défendre contre ceux qui trahissent ses principes ? Ce qui est en train de se jouer à l’école vaut au-delà de l’école républicaine mais en exprime essentiellement le problème. La formule de Hegel, la « liberté du vide », décrit parfaitement ce mouvement d’ensemble. Des apprentis sorciers, des gribouilles, formés au management et aux techniques de communication, brandissent, toujours  en urgence, la liberté individuelle pour détruire les biens communs. Parcours individualisés, libre choix, orientation à la carte sont autant de formules qui démoliront demain le peu d’ordre symbolique qui reste dans les écoles de la République.

 

  • Ces destructeurs ne veulent rien derrière leur destruction. Ils n’ont pas de projet réel pour l’école, aucune pensée globale, aucune réalité positive au-delà de leur furie. Ils n’ont rien pensé de déterminant. Ils n’en ont pas le temps. Cela se voit, cela se sait. Il faut le dire. Ils n’ont qu’une conscience d’eux-mêmes et ne sont d’ailleurs que cela : des belles âmes narcissiques surfaites que ne rachète aucun talent. N’ayant rien de politique à affirmer, ils réalisent, plus ou moins volontairement, ce que le marché fait à leur place. C’est en cela que leur furie de destruction est le contraire d’une politique. C’est en cela qu’ils ne sont que des êtres abstraits.

 

  • Cette abstraction les empêche structurellement d’envisager les conséquences réelles de ce qu’ils font. D’où les programmes alambiqués, d’où les épreuves byzantines, d’où les directives ubuesques, d’où les consultations bouffonnes, d’où le délire. Ils sont seuls avec eux-mêmes, inconséquents au plus haut point. De là leur formalisme qui nous fait hésiter, en observant leur volonté de réforme, entre la naïveté et l’admiration. Naïfs d’ignorer les conséquences de leur barbouillage ; admirables de sauter par-dessus.

 

  • Ce goût de la destruction est évidemment le résultat terminal d’une longue déformation intellectuelle, le beau parcours des élites de la liberté à la française.  Le discours connu est absorbé aux buvards : vous êtes modernes, innovants, courageux, disruptifs etc. Une formule résume ces sottises : vous n’êtes qu’abstraits. Cette abstraction est en train de tout détruire car elle est le contraire d’une volonté et d’une pratique. Elle n’agit pas contrairement à ce qu’elle croit ; elle laisse faire en simulant l’action. Elle approfondit l’indifférence générale à tout. Elle ne résiste à rien. L’école républicaine, entre autres institutions, va en payer le prix fort.

 

  • Encore faut-il comprendre pratiquement ce qui se joue et ne pas laisser la parole publique à des professionnels de l’abstraction. Détruire les cadres institutionnels d’un ordre ancien sans envisager une réalité positive qui puisse le remplacer, sans déterminer réellement son action, ne peut conduire qu’au désastre. Qu’avons-nous en face ? Des slogans :  « Cette réforme est une cure de vitamine C », « il fallait dépoussiérer le bac », « il faut être innovant ». Les consultations formelles en ligne sont le parfait aboutissement de cette déréalisation. Elles supportent et accomplissent le vide. Ironiquement, elles relèvent d’une pataphysique qui se serait oubliée.

 

  • Reste à défier ce vide, à lui tendre un miroir pour qu’il se voit tel qu’il est : un goût fanatique pour la destruction universelle. Il est dès lors logique, même Hegel l’aurait compris, qu’une plèbe se lève, qu’un instinct populaire de révolte naisse. C’est que la plèbe qui conspue le pouvoir de ces furies chimériques, avec ses gilets jaunes et ses mauvaises manières,  n’a pas le loisir de se pâmer quotidiennement avec des abstractions et d’en vivre bien. Elle se heurte violemment à la pratique, cette même pratique qui peut unir ceux qui refusent la soumission sans politique aux élites du vide.

Résistance critique

Résistance critique

  • 1er : Une critique n’ a pas à rendre raison du lieu qu’elle occupe. Elle sera jugée et éprouvée par ceux qui la reçoivent. La course au fondement n’est qu’un leurre qui inhibe la résistance critique.

 

  • 2eme : La résistance s’éprouve. Ce n’est pas simplement un objet de pensée. Cette épreuve est d’ordre pratique. Un discours qui se retrouve partout, fût-il estampillé « critique » ne résiste à rien. Il est une des formes pratiques de l’opinion ambiante.

 

  • 3eme : La résistance critique ne ressort exclusivement ni de la science, ni de la philosophie, ni de la morale, ni du droit, ni de la littérature, ni de l’art. Elle est informe.

 

  • 4eme : Elle n’a pas pour objets des dispositifs de pouvoir. Depuis deux décennies, fleurissent les discours sur le pouvoir. La résistance critique rend quelque chose au pouvoir. Elle n’a rien à lui prendre.

 

  • 5eme : Le drame de notre temps est que nous ne pouvons plus rendre, nous ne pouvons plus tendre un miroir. Nous ne pouvons plus piéger l’offre. Nous n’arrivons pas à faire le vide, à résister à la saturation autrement qu’en la redoublant.

 

  • 6eme : La résistance critique n’oppose pas des valeurs contraires. Elle n’oppose rien à rien, elle lance un défi auquel il ne peut être répondu que par un défi plus grand. Elle est une forme de divergence inéluctable et ne respecte rien a priori.

 

  • 7 eme : La critique ne s’exerce pas contre l’illusion, l’obscurité ou l’erreur. Elle ne décode rien. Elle ne peut que résister au délire, à l’exorbitant, à l’extrémisation de toutes les potentialités de l’homme.

 

  • 8eme : La réalisation de toutes les idées qui fonctionnaient jadis comme critiques de la réalité (le progrès, l’égalité, les droits, l’émancipation, la liberté etc.) s’achève. C’est à cette réalisation qu’il faut résister. Ce qui transforme radicalement le concept de critique. Non plus dépassement (tout est dépassé) mais résistance à la réalisation, sabotage.

 

  • 9eme : Sabotage qui ne s’inscrit plus dans l’horizon du progrès de la réalisation. A terme, tout devient indifférent. La résistance n’a plus d’objet et rentre en phase critique. Que reste-t-il ? Une critique sans espoir dans une forme affirmative. Une résistance heureuse par sa forme, sans illusion sur le fond.

 

  • 10 eme : Qui n’est pas critique ? Personne. La difficulté est ailleurs. Trouver une forme de résistance qui s’excentre. Aucune solution, aucun salut à attendre de la critique. Rien. A la fin, il ne doit rien rester. Nous aurons tout rendu. Le nihilisme de notre temps nous empêche de faire le vide. C’est certainement à cela qu’il faut résister pour connaître encore la joie.

 

  • 11 eme : Jusqu’à présent le monde s’est transformé tout seul ; ce qu’il faut maintenant, c’est le défier en lui résistant.

 

 

La consultation, piège à cons – I

La consultation, piège à cons – I

  • « Le ministère de l’Éducation nationale donne à tout un chacun — car au nom de quoi faudrait-il bien exclure quelqu’un ? — la possibilité de donner son avis sur les programmes de ce qu’il est convenu d’appeler le lycée Blanquer. Il va de soi qu’il s’agit davantage d’une entreprise de validation que de consultation. Le professeur décidant tout de même de juger sur pièce ce qu’il en est ne sera déçu.
  • Le questionnaire proposé est un questionnaire type, aucunement spécifique au programme de la discipline sur laquelle on se prononce. Programme d’arts plastiques, de biochimie et de philosophie, même combat.

  • La première rubrique (« APPROCHE GÉNÉRALE DU PROJET DE PROGRAMME ») invite très sérieusement le sondé, qui finalement l’aura tout de même bien dans le fondement, à juger de la qualité de la rédaction du programme. Il est vrai que le professeur a l’habitude de donner des points pour la présentation et la maîtrise de la langue française.

  • La rubrique, mal nommée, « LES CONTENUS D’ENSEIGNEMENT DU PROJET DE PROGRAMME » n’interroge sur rien d’autre que des propriétés formelles du programme : sa participation à l’orientation — on oublie trop souvent si Platon permet de se décider en conscience entre le DUT GACO et le BTS MUC —, la formation civique des élèves — Platon n’est-il pas en contradiction avec la retape que doit faire le professeur pour la défense de la démocratie libérale ? — la place du numérique — Platon permet-il de savoir protéger ses données sur Facebook ? —, etc. On interroge sur la pratique de l’oral mais pas sur celle de l’écrit, évidemment : quel dinosaure écrira encore dans les temps à venir ? Il n’y aura plus rien à écrire, faute de pensée et d’imagination.

  • La dernière rubrique (« LA MISE EN ŒUVRE DU PROJET DE PROGRAMME DANS LA CLASSE ») propose de méditer, pêle-mêle, sur l’évaluation, les horaires, la possible nécessité de formations pour le professeur (car son savoir n’est rien face à la parole de l’institution qui rassure et permet enfin de savoir quoi dire à ses élèves), etc.

  • Dans cette profusion de questions, on notera l’absence d’une interrogation, et de taille : le contenu de ces programmes est-il pertinent ? Personne ne devrait s’en étonner car il n’est plus l’heure de se demander ce qu’il faut enseigner, mais plutôt si cela développe la confiance en soi, si cela participe à la constitution de la personnalité de chacun, si cela met l’élève en activité grâce aux gadgets techno-ludiques.

  • Ce que l’on doit enseigner, il faut le taire. »

Matthieu Bouchet, professeur de philosophie.

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