Vaincre le Goliath de la non-pensée

Vaincre le Goliath de la non-pensée

(David et Goliath, illustration Rébecca Dautremer, Une bible).

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  • Nous n’avons aucun besoin d’un nouveau média blabla. Nous n’avons aucun besoin d’arrivistes de l’insurrection, de présentateurs de ce qui est déjà sous nos yeux. Nous n’avons pas plus besoin d’analystes grassement payés pour se substituer à une pensée qui n’est pas associée à telle ou telle tête d’affiche du grand barnum spectaculaire marchand.

Nous n’avons aucun besoin de parasites sans talents.

  • Par contre, nous avons besoin de savoir ce qui se passe exactement, ce qui est en train de nous arriver quand nous ne parvenons plus ou mal à articuler le singulier et le général, l’émotion d’un seul et l’intérêt du plus grand nombre. Nous avons besoin de savoir comment bien viser en partant de l’individuel pour toucher le collectif contre ceux qui prennent les gens pour des imbéciles, des crétins sans idées, afin de leur faire avaler toutes sortes de mauvaises huiles. Viser juste contre ceux qui réduisent l’homme à sa matérialité en lui lançant pour le calmer des miettes du haut de l’escalier avant de lui faire croire qu’il existe un domaine réservé à l’analyse, à la réflexion à côté du peuple, au-dessus, inaccessible.  Toutes ces niches (décodeurs, les informés, les décrypteurs...) ne sont là que pour justifier des droits à la parole non des devoirs à la probité.

 

  • Un individu qui porte une parole incarnée peut avoir plus de valeur que mille causeurs hors sol mais la parole d’un seul ne saurait faire une politique. Nous en sommes là. Mon expérience individuelle ne vaut qu’en tant qu’elle se transcende elle-même, qu’elle sort d’elle-même, qu’elle se systématise. Elle rentre alors en composition avec d’autres (sun istemi), elle devient aussi plus abstraite au risque de décevoir les esprits à courte vue. Pourtant, trop systématique, trop générale, elle se perd. Nous sommes par conséquent condamnés à osciller subtilement entre le cas particulier et les grandes généralisations nébuleuses aussitôt absorbées dans la bouillie globale des valeurs, de la démocratie et du progrès.

 

  • Platon, dans le Philèbe, explique avec génie (comme souvent) que les sophistes, les camelots, font l’unité trop vite ou trop lentement (braduteron kai hapton, 17c). Ils passent, comme la majorité des faiseurs d’opinion que l’on doit souffrir quotidiennement, de l’exemple à la généralité en sautant par dessus les intermédiaires. C’est pourtant dans cette zone mixte que se joue le sérieux de la pensée. Dans un univers mental qui ne parvient plus à penser les médiations, nous passons immédiatement du détail à la généralisation. L’énervement d’un homme en gilet jaune devient le populisme, la colère d’un autre la haine de la démocratie. Nous ne savons plus maîtriser nos généralisations. De la micrologie à la pensée-monde, les étapes intermédiaires deviennent progressivement illisibles.

 

Le politique s’efface car s’efface de notre esprit les capacités que nous avons de nous situer entre les idiomes particuliers et les slogans globaux.

 

  • Pourquoi ? Parce que le spectaculaire marchand, soutenu par des supports d’information stroboscopiques, détruit les liens logiques. La cohérence intellectuelle, essentielle en philosophie et en politique, consiste justement à restaurer les liens invisibles, la rationalité secrète derrière les illusions de surface. Ce travail artisanal suppose une grande attention, une constance du regard aujourd’hui attaquée par la non-pensée minute. Le contraire de l’amnésie entretenue par une consommation insensée de nouveauté. Qui aurait l’idée de lire aujourd’hui des articles de presse publiés il y a trois ans pour comprendre la cohérence d’une logique de pouvoir ? Qui a intérêt à le faire dans un système promotionnel qui enterre quotidiennement ce qu’il a promu la veille et à grand bruit ?

 

  • Au moins deux écoles ici. Ceux qui consolent et vendent des baumes réconfortants pour vivre, cette fameuse sagesse des modernes ou des endormis, et ceux qui défient l’existant. Il n’y a pas de baumes réconfortants et nous mourons la bouche ouverte dans un dernier cri indécidable. Il est essentiel de régler très vite ce problème pour passer aux choses sérieuses. La pensée d’ici-bas est une de ces choses sérieuses toujours menacée par le Goliath, pour l’image médiatrice, de la non-pensée.

 

La force des viscères est toujours faible sans l’exigence de la pensée qui vise juste.