L’humiliation en jaune

L’humiliation en jaune

  • Le spectacle ne fait pas simplement qu’abrutir, il dépouille jusqu’à la dignité de ceux qui n’en feront jamais partie. Rien ne doit échapper à l’écrasement de toutes les formes de vie humaine sur l’écran plat de la nullité. Rendre nulle toutes choses, détruire de la valeur et la transformer en profit. Toute honte bue, nous avons eu droit à un très riche éventail d’interprétations : les révoltés qui ne participent pas encore au progrès, les casseurs d’extrême droite, les casseurs d’extrême gauche, les consommateurs qui demandent leur part, les beaufs en diesel, les anti-écologistes etc.

 

  • Combien d’animateurs lamentables se sont affublés du fameux gilet pour faire peuple, un œil sur l’audimat. Des émissions les plus racoleuses aux exégèses les plus subtiles, ne rien laisser sur le bord de la route. Tout doit servir à faire un billet sur le dos d’une France choyée car méprisée. C’est à cette France que sont destinées les programmations télévisuelles les plus stupides, les offres d’information les plus basses, les divertissements les plus humiliants. Il ne suffit pas simplement d’appauvrir le peuple qui travaille pour payer. Encore faut-il que les pires parasites s’engraissent sur son dos.  Les populations les plus fragiles sont une manne à plusieurs fonds.

 

  • La nature de l’humiliation de la classe ouvrière, car il s’agit en grande partie d’elle, est certainement inédite depuis la révolution industrielle. Jamais la dignité de l’effort humain pour vivre d’un travail de subsistance n’a été à ce point méprisée. Non pas seulement par des forces économiques qui ont toujours joué de cynisme en s’adressant à elle mais aussi par des systèmes de représentations extrêmement sophistiqués capables d’intégrer tous les codes de la révolte afin de les exploiter à son avantage. Qui ne ressent pas du dégoût en voyant ces éditorialistes grands bourgeois parler de ces gilets jaunes comme si le chasuble effaçait l’être humain qui le porte ? Qui n’éprouve pas une colère froide en entendant les hommes au pouvoir s’adresser à ces travailleurs d’un ton paternaliste, leur promettant de participer enfin à la marche du progrès ?  Quelle dignité le spectacle avilissant laisse-t-il enfin à ceux qui n’ont que leur colère pour se faire entendre ?

 

  • Que la chose soit claire. Les chaînes d’information, ces machines à lobotomiser des peuples, ne sont pas du journalisme. Il s’agit d’autre chose. D’une perversion récente, d’une monstruosité, d’une excroissance du pouvoir d’exploitation qui entraînera dans l’abîme toute une profession si celle-ci ne réagit pas très vite. Ruth Elkrief et Christophe Barbier, pour n’en prendre que deux, sont une menace pour toute une profession. Ils détruisent de la valeur, c’est d’ailleurs pour cela qu’ils sont si grassement payés. Il suffit de mesurer la place prise par quelques causeurs illégitimes dans la production de l’opinion publique pour avoir une idée juste de l’étendue des dégâts. Chacun de ces minables pantins représente une écurie à lui seul et la met quotidiennement en scène. Le narcissisme est maximal et avec lui le schématisme de l’offre. S’en suit un détournement et une recomposition inédite de la parole publique. Ces machines autistes à broyer le social ne laissent aucune place à la société qu’elles pillent symboliquement.

 

  • Tout un tissu de médiations politiques serait à reconstruire et pas seulement dans le monde ouvrier. Cela fait bien longtemps que les professeurs ne peuvent plus compter sur les grandes centrales syndicales au service des intérêts de quelques  professionnels délégués qui ne voient plus les classes depuis longtemps. Faudra-t-il qu’ils mettent eux aussi un gilet pour faire cours avant d’aller lécher les pieds des animateurs millionnaires pour avoir cette visibilité tant recherchée ? Ces mêmes animateurs qui abrutissent les élèves qu’ils cherchent à instruire.

 

  • Tout est fait pour que le monde du travail soit rendu invisible, ce sale monde, ce monde indigne qui passe mal à la télévision. Toute cette quotidienneté du labeur, de l’effort et de la souffrance qui fait du tort à l’image de la « start up nation » promise par le « président philosophe » des gens de lettres et de fric. Au fond, ce qu’il faut abattre autant politiquement que symboliquement c’est toute une classe parasitaire et improductive de la population française. Improductive du point de vue de la matérialité autant que du point de vue des œuvres de l’esprit.

 

  • Les parasites ne créent rien mais vivent au dépend de ceux qui créent de la richesse tout en les humiliant. Cette situation serait révolutionnaire si toutes les articulations étaient faites, si la compréhension globale de cette exploitation, à la fois matérielle et cognitive, était parfaitement comprise. Si cette compréhension enfin était un mobile suffisant d’action. A ce niveau d’intégration, le spectacle est cependant tout puissant. Il code et décode à sa guise. Il anéantit dans l’œuf toute volonté de révolte. Pour cette raison, nous n’en sommes qu’aux premiers sabotages mais le processus semble déjà irréversible. La question des limites de l’humiliation sera évidemment déterminante pour la suite.