Les ennemis de la contradiction et de la vie

Les ennemis de la contradiction et de la vie

(Caspar Friedrich, La mer de glaces)

  • La première question sérieuse à se poser est de savoir comment remettre de la contradiction, ce que les anciens appelaient de la dialectique, au milieu des sophistes, des camelots, des marchands de mots et des faiseurs de culture. La culture générale est à critiquer car elle est éminemment non dialectique. Sa fonction est de niveler les contradictions réelles que charrie nécessairement l’ordre social dans une maïzena culturelle indifférenciée. Il est nécessaire, par conséquent, de réintroduire du réel. Cette réintroduction n’a rien à voir avec l’hyper réalité saturante dont nous sommes quotidiennement abreuvés. On ne peut réintroduire du réel, donc de la contradiction, sans faire appel, c’est là le plus grand défi, à un imaginaire de délivrance qui use de la fonction de l’irréel. Le réel a besoin de l’irréel, d’être symbolisé à bonne distance pour apparaître.  Nous devons nous déprendre des simulations immédiates du monde pour le retrouver, abattre les simulations de pensée qui les accompagnent pour le faire jaillir à nouveau. Cette déprise et ce jaillissement sont solidaires. La critique est en cela une disposition fondamentale de l’esprit à restaurer quelque chose. Il est évident que cette restauration sera symboliquement violente. Nous avons beaucoup trop concédé, la glace à briser est épaisse.

 

  • Depuis des années, les faiseurs de culture, devenus de pâles animateurs régionaux, chacun délimitant l’étendue de sa petitesse autorisée,  sont préservés de la critique, cachés derrière des thèmes soi-disant au-dessus de la mêlée. Il faut bien comprendre que cette logique de dépolitisation des idées (il n’y pas de politique sans contradictions) est au cœur du problème. L’élection du « président philosophe » nous en a donné un exemple édifiant, une sorte d’acmé très au-delà du ridicule. Depuis des décennies, de très nombreuses productions culturelles, à la télévision, à la radio, dans la presse écrite, estiment ne pas avoir de comptes à rendre à une forme de critique qui ne se contente pas de consommer de la culture mais qui la juge aussi du point de vue de ses effets politiques. Cette indifférence à la contradiction était d’autant plus aisée que les discours de dépolitisation, ces offres divertissantes pour un public docile et fort peu exigeant sur le fond, bénéficient de larges appuis médiatiques eux-mêmes formés sur les ruines intellectuelles d’un abandon.

 

  • Depuis trois décennies, le travail de démolition a consisté à réduire la critique à n’être qu’un point de vue, une opinion, une perspective parmi tant d’autres. Il est bien venu d’afficher dans les dîners en ville son « scepticisme tranquille », son relativisme chancelant, son beckettisme ouvert. Un journal comme Le Monde, dans un somnambulisme étonnant, pensant peut-être s’adresser à quelques lecteurs incertains, ose répondre à des esprits formés comme à une bande  d’auditeurs autodidactes à la retraite. Ce mépris, dissimulé derrière une courtoisie de façade, est aisément compréhensible. En face, il n’y a plus rien depuis longtemps ou si peu. La grande débandade de l’esprit qui ne nie plus.

 

  • L’idéologie de l’incertitudel’incertitude devient une idéologie quand elle empêche de structurer des discours qui interrogent le fonctionnement des instruments de légitimation – fait suite à la morale provisoire des années 80. De la critique marxiste à la morale provisoire, de la morale provisoire à l’incertitude définitive. De la contestation politiquement articulée aux règnes sans partage des petits sophistes de la culture. Quelques noix creuses, des marottes usées (la plus usée de toute étant évidemment l’anti-totalitarisme), quadrillent cet espace cotonneux. Aucun désir, aucune puissance réflexive, aucune force. Du mou, des thèmes recuis, un frisson sexuel pour aguicher le chaland en fin de course. Bref, on s’emmerde, on ne pense pas (ou mal) et en prime on bétonne l’autoroute Vinci pour la cohorte des médiocres adaptés qui arrivent au pas de charge dans ce désert.

 

  • Cette situation calamiteuse, car stérile, doit être décrite et combattue. Pourquoi ? Pour instaurer la dictature du prolétariat ? Non mes amis, soyons moins ambitieux. Sans compter que les régimes autoritaires qui crient au complot dès qu’une objection devient gênante ou qui psychiatrisent les critiques qui touchent leur cible, nous en connaissons déjà un rayon. La réponse va peut-être surprendre mais il semblerait que notre bon plaisir (je critique parce que cela me plaît) rencontre une certaine sensibilité à l’injustice, une forme de morale que nous n’avons aucune raison de dissimuler sous le tapis de la bienséance. Non pas, là encore, pour en faire un petit thème apéritif dans un boudoir feutré mais pour lui donner une consistance réelle en situation. Les notions de philosophie, n’en déplaise aux causeurs, ne sont pas seulement des prétextes pour mettre en scène son art de la parole mais recouvrent d’inquiétants problèmes pour celui qui prend un peu la pensée au sérieux.

 

  • Au-delà du plaisir et de la morale, nombreux sont ceux qui étouffent dans un univers mental non contradictoire. Peut-on en effet vivre dans un monde strié de contradictions réelles et consommer à ce point des discours hors sol ? Peut-on accepter de se voir accuser de faire des procès d’intention quand nous réclamons un juste droit à la contradiction et à l’affrontement dialectique, quand nous sommes tout simplement au travail  ? Rien de plus qu’un juste droit de réponse. Nos ennemis, car ils le sont, sont-ils capables d’un début de probité ? Ont-ils la force d’entrer dans l’arène ou se contenteront-ils jusqu’à la fin des fins de leur culture en coton-tiges à distance du problème posé ? Car nos questions sont aussi fermes que notre volonté. Au-dessus d’elles, comme gravée sur le frontispice de la critique, sans ordre ni mesure, celle-ci domine : comment en sommes-nous arrivés là ? Je me pose quotidiennement cette question en lisant Grosz, Adorno, Kraus et bien d’autres. Comment avons-nous pu accepter une telle liquidation sans proposer, au moins, un baroude d’honneur ? Comment vivre autrement qu’au ralenti avec aussi peu de force et autant d’incertitudes tranquilles ?

 

  • Ce qui vaut pour la pensée, vaut pour l’action. La violence insensée de quelques hommes en gilets jaunes qui courent dans une rue pour lyncher un bonhomme représentant fantasmatique d’une chaîne d’information poubelle doit nous réveiller ? Où en sommes-nous exactement avec l’homme ? Que se passe-t-il ? Qu’est-il en train de nous arriver ? Si nous ne parvenons plus, par faiblesse et anémie, à faire vivre de la contradiction, à créer des zones radicalement dépressionnaires, nous n’aurons bientôt plus la force de vivre tout court. La dépolitisation des discours, la disparation de l’affrontement irréductible, cette réversion effrayante du mal dans le bien, du négatif dans le positif, n’est pas une broderie littéraire mais une condition d’existence. L’homme est un nœud de contradictions, pas une étole d’incertitudes.