Le rouge-brun

Le rouge-brun

  • Ne vous trompez pas, le rouge-brun n’est pas la tendance automne-hiver du magazine Elle mais plutôt la mauvaise couleur sur le nuancier Panton des médiocraties de l’hyper-centre. Tout ce qui s’éloigne de la ligne  progressiste, démocrate et européenne relèvera à terme du rouge-brun. Toute critique un peu instruite est très vite accusée aujourd’hui de faire le jeu des extrêmes. En France, extrême gauche et extrême droite. Nous avons ainsi assisté à une profonde recomposition de l’imaginaire politique lors de la dernière élection : de la bipolarité droite-gauche (particulièrement peu claire depuis 1983) à une opposition Lumières contre rouge-brun, parti unique de gouvernement contre extrémistes de tous poils. La stratégie élémentaire du pouvoir consiste ainsi à mettre en avant l’extrémisme, la fameuse violence (tantôt de l’extrême droite, tantôt de l’extrême gauche) pour justifier sa permanence et masquer son vide politique. Même si cette stratégie montre aujourd’hui ses limites, elle reste tout de même encore opérante dans les urnes et dans les imaginaires.

 

  • La perception médiatique globale du mouvement des gilets jaunes s’inscrit évidemment dans cette logique. Soit vous défilez sagement avec des ballons roses (manif pour tous) ou violets (manif contre les violences sexistes), soit vous êtes rouge-brun. Pour comprendre la nature d’une action, il convient de réfléchir à ce que le pouvoir dit d’elle. Jamais un gouvernement ne dira qu’il a honte de la famille ou qu’il est fier des violences sexistes. Par contre, il peut le dire d’un mouvement qui, sans être affilié à un quelconque parti politique, est politique dans son essence. Une fois encore, il faut tordre les mots de ceux qui les tordent. Certains gilets jaunes eux-mêmes, par peur d’être situés donc réduits à un schéma d’interprétation mécanique qu’ils connaissent parfaitement, ont vite fait de dire : nous ne sommes pas politiques ! En réalité, ils sont au plus haut point politiques dans un univers de représentation qui lui ne l’est plus du tout. Le renversement est complet : ceux qui rappellent avec leur gilet jaune le politique dans l’espace public se disent non politiques et ceux qui dépolitisent quotidiennement les discours se présentent comme des experts politiques.

 

  • C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’usage de la formule rouge-brun. Disqualifier le politique en le simulant par un discours sur le politique dont les codes (extrême droite, extrême gauche, rouge-brun, fasciste, anti-fa etc.) permettent de construire une textualité quasiment infinie. Il va de soi, une fois encore, que ces discours dissuasifs ont une double fonction : dépolitiser avant de repolitiser dans un code dont vous resterez à jamais prisonnier. La fameuse alliance impossible entre l’extrême-droite et l’extrême-gauche alors que ces deux groupes sont,  pour une large part, totalement artificiels.

 

  • La surmédiatisation d’une infime partie de ces groupes, groupuscules surmédiatisés en proportion de leur nombre réel, nourrit une mythologie utile aux gouvernements médiocratiques. Les médias en redemandent. Des reporters imbéciles, des gourous internétiques testostéronés et autres publicitaires en mal de gloire attisent le tout en épandant un vocabulaire guerrier (fa-anti-fa), devenant ainsi les alliés objectifs du cynisme au pouvoir qui n’en demandait pas tant. Ces idiots utiles, aussi abstraits et irréels que ce qu’ils sont supposés combattre, entretiennent eux  aussi la dépolitisation ambiante, rendant inaudible la voix des sans voix en gilets jaunes. C’est ainsi que l’on mesure le vide de notre époque, tout autant que le déni du politique (les deux étant d’ailleurs profondément liés).

 

  • Le piège, une fois encore, est symbolique mais il n’est pas pensé puisqu’on ne pense plus le symbolique. Et on ne pense plus le symbolique parce qu’on ne pense plus. C’est pourtant simple à comprendre. Je résume : l’hyper réalité dans laquelle nous baignons, la saturation d’images, de flux de conneries, de bribes de tout, de discours imbéciles, déstructure profondément notre univers mental. Incapable de raisonner en catégories abstraites (symbolique en est une), collés aux écrans comme des mouches à merde, nous passons d’une couleur à l’autre : arc-en-ciel, rose, violet, rouge-brun pour arriver, en fin de course, à prendre les flashs stroboscopiques que nous recevons pour des réalités. Les deux bénéficiaires de cet effondrement, ils se tiennent d’ailleurs la main, sont les médias de masse et les politiques du vide. Les grands perdants : l’intelligence et le bien commun. Tant que nous ne parvenons pas à briser cette sidération, nous sommes condamnés à une montée aux extrêmes, non pas du rouge-brun, mais de la simulation et de la violence.