Où est le problème ?

Où est le problème ?

  • Entre le combat des idées et le procès d’intention, la mise à jour de logiques inapparentes et la paranoïa délirante, la différence est de taille. Hélas, cette différence s’amenuise avec la grossièreté de l’époque, grossièreté entretenue par ceux qui prétendent lui échapper. Le problème posé ici est aussi fin que fondamental pour l’avenir de la pensée critique – si avenir il y a. Fin donc inaudible quand les grossiers bateleurs télégéniques imposent leurs dualismes sommaires à grands coups de formules faussement provocatrices. Nous sommes très loin d’une lubie pour intellectuels mais au cœur de ce qui érode lentement les démocraties européennes. La République française en particulier.

 

  • Cette érosion laisse la place à des discours d’une violence extrême que ne pourront bientôt plus endiguer les fins amis de la culture et de l’entre-soi. Une partie non négligeable de la « gauche » française, celle qui se pique d’humanité et d’empathie avec le peuple qui souffre, ne comprend rien à cette logique mortifère. Pire, en prétextant lutter, par ses discours moralisants, contre le retour de la barbarie, elle reste sourde à la barbarie qu’elle crée indirectement en étouffant des critiques qui ne correspondent pas aux canons de la bienséance qu’elle délimite à huit clos. Un nouveau commerce de la révolte voit ainsi le jour touchant une frange de la population qui a suffisamment de colère en elle pour contester la domination inique qu’elle subit, trop peu de formation pour ne pas se laisser abuser par les vrais salopards et les authentiques gourous. Cette formation à la pensée critique doit se faire dans la République, à l’école. Elle ne correspond en rien à une accumulation de culture générale, cette culture de légitimation qui ne peut que renforcer des inégalités déjà existantes.

 

  • Il se trouve, c’est le sens du combat que je mène avec d’autres, que cette formation est aujourd’hui mise à mal à l’intérieur de l’Etat français par des hommes au service d’intérêts incompatibles avec le problème soulevé ici. Ces hommes, je le dis sans détour, trahissent les intérêts de la République. Après tout, que la formation de l’esprit d’une population économiquement et culturellement défavorisée soit laissée à des gourous internétiques sur les ruines de l’école publique n’a pas de quoi les inquiéter. Une population sous-formée, qui éructe une haine cyniquement entretenue en hurlant sur le « Système » et la « Shoah », sert les intérêts objectifs de la classe qui domine. En affaiblissant les structures institutionnelles qui renforcent les défenses intellectuelles d’une jeunesse à la dérive, les managers de l’éducation et de la culture créent les conditions objectives d’un désastre.

 

  • De ce point de vue, les soutiens imbéciles mais cohérents d’une partie non négligeable des élites culturelles françaises au « président philosophe » (une fumisterie sans nom qui fera date) ont renforcé une défiance globale envers tout ce qui ressemble à un travail critique effectif. Qu’il faille des élites, pour structurer et s’efforcer de donner une voix au sans voix, est une chose. Jaurès en faisait partie. Que ces élites ne soient plus que des demi hommes, des marchands de rien qui clignent de l’œil, indifférents au bien public, en est une autre.

 

  • J’accuse évidemment les faiseurs de culture de ne pas vouloir regarder cette réalité en face, de se pâmer comme des oies dans des colloques et des conférences ridicules, très loin des enjeux fondamentaux qui décideront demain de nos libertés publiques en France. J’accuse bien sûr une partie de la classe médiatique de lâcheté, ces éditorialistes obscènes, ces causeurs inconséquents qui n’auront jamais le courage d’affronter réellement les populations qu’ils insultent. Les intellectuels – un groupe fort hétérogène d’ailleurs – ont du mal avec le ton, avec le style ? Ils voient là de la violence ? En un mot, ils ne comprennent rien. Ils ne lisent pas, ils survolent ; il ne pensent pas, ils émettent des jugements de goût. Au plus haut point, ils sont inconséquents. Ils n’ont aucune conscience de ce qui est en train de se jouer en France, une fracture peut-être irréductible, entretenue par ceux qui croient pouvoir s’en sortir à bon compte. Hélas, les retours de bâtons seront de plus en violents, la répression toujours plus inique, la moraline toujours plus épaisse. A terme, nous y perdrons tous.

 

  • Non, toute critique caustique et virulente n’est pas nécessairement émise par des « haineux » (1). Non , il est possible de cibler le discours et les pratiques publiques d’un homme sans faire un procès d’intention. Non, ai-je besoin de le préciser, le ressentiment n’est pas l’explication ultime, le pot aux roses psychologique de toutes les manœuvres de la pensée réfractaire. Nietzsche pour les nuls, c’est la catastrophe assurée. Alors oui, il faudra percer la baudruche en faisant valoir des arguments. Un travail colossal adressé à des hommes et des femmes dont il faudra aussi briser les réflexes paresseux. L’abrutissement est massif, personne ne peut y échapper totalement. Je l’ai déjà écrit, la lutte est avant tout lutte contre soi-même, guérilla intime, résistance de soi à soi. Rien à voir, vous l’avez compris, avec de la culture générale ou de la philosophie à l’Istana Hôtel de Kuala Lumpur ou d’ailleurs sous l’égide de l’UNESCO.

 

  • S’il ne s’agissait que d’un procès d’intention, d’une querelle d’ego ou d’un débat mondain à Saint-Emilion, Adèle Van Reeth, je pourrais dormir tranquille. Ce n’est pas le cas.

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(1) Haters. En anglais, puisqu’il paraît qu’on ne peut émettre un jugement sans en passer par là. Sorte d’excommunication pré-logique paresseuse qui s’évite de penser le problème dont il est question. Courante dans les milieux de la communication.