La furie de destruction des élites du vide

La furie de destruction des élites du vide

(jour de grève)

Jeff Koons, “Play-Doh” (1994–2014)

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  • Nous assistons à un renversement sans précédent du principe de destruction. « Les fanatiques de la destruction », pour reprendre le mot de Hegel dans les Principes de la philosophie du droit, ne sont plus contre l’Etat mais à la gestion des affaires de l’Etat. Ils sont disruptifs, innovants, créatifs etc. Ils marginalisent tous ceux qui veulent préserver quelque chose, éliminent de l’espace public les organisations qui cherchent à s’opposer à leur furie de destruction, à leurs barbouillages. Ils s’opposent systématiquement à l’ordre établi manifestant par-là leur fanatisme.

 

  • Cette situation place la résistance critique dans une situation paradoxale : s’agit-il de combattre  l’Etat républicain ou de le défendre contre ceux qui trahissent ses principes ? Ce qui est en train de se jouer à l’école vaut au-delà de l’école républicaine mais en exprime essentiellement le problème. La formule de Hegel, la « liberté du vide », décrit parfaitement ce mouvement d’ensemble. Des apprentis sorciers, des gribouilles, formés au management et aux techniques de communication, brandissent, toujours  en urgence, la liberté individuelle pour détruire les biens communs. Parcours individualisés, libre choix, orientation à la carte sont autant de formules qui démoliront demain le peu d’ordre symbolique qui reste dans les écoles de la République.

 

  • Ces destructeurs ne veulent rien derrière leur destruction. Ils n’ont pas de projet réel pour l’école, aucune pensée globale, aucune réalité positive au-delà de leur furie. Ils n’ont rien pensé de déterminant. Ils n’en ont pas le temps. Cela se voit, cela se sait. Il faut le dire. Ils n’ont qu’une conscience d’eux-mêmes et ne sont d’ailleurs que cela : des belles âmes narcissiques surfaites que ne rachète aucun talent. N’ayant rien de politique à affirmer, ils réalisent, plus ou moins volontairement, ce que le marché fait à leur place. C’est en cela que leur furie de destruction est le contraire d’une politique. C’est en cela qu’ils ne sont que des êtres abstraits.

 

  • Cette abstraction les empêche structurellement d’envisager les conséquences réelles de ce qu’ils font. D’où les programmes alambiqués, d’où les épreuves byzantines, d’où les directives ubuesques, d’où les consultations bouffonnes, d’où le délire. Ils sont seuls avec eux-mêmes, inconséquents au plus haut point. De là leur formalisme qui nous fait hésiter, en observant leur volonté de réforme, entre la naïveté et l’admiration. Naïfs d’ignorer les conséquences de leur barbouillage ; admirables de sauter par-dessus.

 

  • Ce goût de la destruction est évidemment le résultat terminal d’une longue déformation intellectuelle, le beau parcours des élites de la liberté à la française.  Le discours connu est absorbé aux buvards : vous êtes modernes, innovants, courageux, disruptifs etc. Une formule résume ces sottises : vous n’êtes qu’abstraits. Cette abstraction est en train de tout détruire car elle est le contraire d’une volonté et d’une pratique. Elle n’agit pas contrairement à ce qu’elle croit ; elle laisse faire en simulant l’action. Elle approfondit l’indifférence générale à tout. Elle ne résiste à rien. L’école républicaine, entre autres institutions, va en payer le prix fort.

 

  • Encore faut-il comprendre pratiquement ce qui se joue et ne pas laisser la parole publique à des professionnels de l’abstraction. Détruire les cadres institutionnels d’un ordre ancien sans envisager une réalité positive qui puisse le remplacer, sans déterminer réellement son action, ne peut conduire qu’au désastre. Qu’avons-nous en face ? Des slogans :  « Cette réforme est une cure de vitamine C », « il fallait dépoussiérer le bac », « il faut être innovant ». Les consultations formelles en ligne sont le parfait aboutissement de cette déréalisation. Elles supportent et accomplissent le vide. Ironiquement, elles relèvent d’une pataphysique qui se serait oubliée.

 

  • Reste à défier ce vide, à lui tendre un miroir pour qu’il se voit tel qu’il est : un goût fanatique pour la destruction universelle. Il est dès lors logique, même Hegel l’aurait compris, qu’une plèbe se lève, qu’un instinct populaire de révolte naisse. C’est que la plèbe qui conspue le pouvoir de ces furies chimériques, avec ses gilets jaunes et ses mauvaises manières,  n’a pas le loisir de se pâmer quotidiennement avec des abstractions et d’en vivre bien. Elle se heurte violemment à la pratique, cette même pratique qui peut unir ceux qui refusent la soumission sans politique aux élites du vide.

Résistance critique

Résistance critique

  • 1er : Une critique n’ a pas à rendre raison du lieu qu’elle occupe. Elle sera jugée et éprouvée par ceux qui la reçoivent. La course au fondement n’est qu’un leurre qui inhibe la résistance critique.

 

  • 2eme : La résistance s’éprouve. Ce n’est pas simplement un objet de pensée. Cette épreuve est d’ordre pratique. Un discours qui se retrouve partout, fût-il estampillé « critique » ne résiste à rien. Il est une des formes pratiques de l’opinion ambiante.

 

  • 3eme : La résistance critique ne ressort exclusivement ni de la science, ni de la philosophie, ni de la morale, ni du droit, ni de la littérature, ni de l’art. Elle est informe.

 

  • 4eme : Elle n’a pas pour objets des dispositifs de pouvoir. Depuis deux décennies, fleurissent les discours sur le pouvoir. La résistance critique rend quelque chose au pouvoir. Elle n’a rien à lui prendre.

 

  • 5eme : Le drame de notre temps est que nous ne pouvons plus rendre, nous ne pouvons plus tendre un miroir. Nous ne pouvons plus piéger l’offre. Nous n’arrivons pas à faire le vide, à résister à la saturation autrement qu’en la redoublant.

 

  • 6eme : La résistance critique n’oppose pas des valeurs contraires. Elle n’oppose rien à rien, elle lance un défi auquel il ne peut être répondu que par un défi plus grand. Elle est une forme de divergence inéluctable et ne respecte rien a priori.

 

  • 7 eme : La critique ne s’exerce pas contre l’illusion, l’obscurité ou l’erreur. Elle ne décode rien. Elle ne peut que résister au délire, à l’exorbitant, à l’extrémisation de toutes les potentialités de l’homme.

 

  • 8eme : La réalisation de toutes les idées qui fonctionnaient jadis comme critiques de la réalité (le progrès, l’égalité, les droits, l’émancipation, la liberté etc.) s’achève. C’est à cette réalisation qu’il faut résister. Ce qui transforme radicalement le concept de critique. Non plus dépassement (tout est dépassé) mais résistance à la réalisation, sabotage.

 

  • 9eme : Sabotage qui ne s’inscrit plus dans l’horizon du progrès de la réalisation. A terme, tout devient indifférent. La résistance n’a plus d’objet et rentre en phase critique. Que reste-t-il ? Une critique sans espoir dans une forme affirmative. Une résistance heureuse par sa forme, sans illusion sur le fond.

 

  • 10 eme : Qui n’est pas critique ? Personne. La difficulté est ailleurs. Trouver une forme de résistance qui s’excentre. Aucune solution, aucun salut à attendre de la critique. Rien. A la fin, il ne doit rien rester. Nous aurons tout rendu. Le nihilisme de notre temps nous empêche de faire le vide. C’est certainement à cela qu’il faut résister pour connaître encore la joie.

 

  • 11 eme : Jusqu’à présent le monde s’est transformé tout seul ; ce qu’il faut maintenant, c’est le défier en lui résistant.