Les traîtres de la République

Les traîtres de la République

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  • Les élèves de la classe de « terminale littéraire » du lycée dans lequel j’enseigne (formule qui n’aura plus de sens à la rentrée 2021, Odyssée de l’insignifiance) sont actuellement en train de travailler quatre heures sur les sujets suivant : 1) Peut-on être anti-social ? 2) La politique est-elle contraire au pouvoir de l’Etat ? Deux sujets formulés conformément aux directives de l’examen du baccalauréat. Les thèmes déjà étudiés en classe pour pouvoir répondre à l’une de ces deux questions : la justice, le droit, la politique, l’Etat, la société. Non pas en quatre heures hebdomadaires agrémentées d’un saupoudrage informe de culture générale pour les élèves qui ne vivent pas dans des ZRC (zones de relégations intellectuelles) et qui auront la possibilité de suivre cet enseignement complémentaire mais en huit. La classe de philosophie est actuellement la seule à pouvoir offrir le cadre éducatif et les contenus d’enseignement philosophiques approfondis pour instruire, dans l’institution, de telles questions. C’est précisément cela que le ministère de l’Education nationale est en train de détruire.  Il va de soi que cette destruction empêchera demain de donner les moyens aux élèves des défuntes classes littéraires de réfléchir à ces questions un peu outillés comme ils sont en train de le faire en ce moment sous mes yeux.

 

  • Cette destruction, présentée comme une cure de jouvence par les managers aux petits pieds qui ont pris le pouvoir dans l’Education nationale, a été orchestrée par des hommes et des femmes qui ignorent depuis longtemps ce qui peut réellement se passer dans ces classes. Si l’intérêt d’une démocratie (mot rabâché à longueur de journée) est de former des citoyens responsables de leur parole, il est clair qu’un Etat qui détruit les cadres favorables à la formation de cette responsabilité conspire contre ses propres citoyens. La mission de service public pour laquelle je suis payé et que j’assure ce matin avec les élèves de l’école publique doit primer sur les intérêts partisans d’une clique de managers prétentieux et bien souvent ignorants des conditions réelles de cette mission. Ce n’est plus le cas.

 

  • Comprenons bien que ce renversement contraire aux intérêts du service public, au plus haut point néfaste pour les élèves, n’aurait pu se faire sans une démission qui va très au-delà du ministère de l’Education nationale. Combien de fois, et cela depuis des années, ai-je pu lire dans la presse « la fin annoncée de la série L » ? Combien de fois ai-je entendu des cuistres « philosophes », travaillant exclusivement à la promotion médiatique de leur médiocre commerce, affirmer qu’on ne pouvait plus philosopher dans le secondaire, autrement dit dans l’école publique ? « La philosophie est morte au lycée. Vive la philosophie ! » Slogan qui fera le bonheur des camelots, de tout ce nouveau marché de produits « philosophiques ». Qui a intérêt à défendre une exigence et une probité qui ne lui rapportera pas un succès mondain – et l’on sait que le succès est réel lorsqu’il est mondain. Le reste n’existe pas et ne doit pas exister.

 

  • La révolte n’est donc pas circonscrite à quelques professeurs de philosophie qui défendraient je ne sais quel pré carré (j’invite d’ailleurs les insignifiants causeurs qui soutiennent cette idée à venir visiter l’état du pré en question). Elle fait aujourd’hui système. Une partie de l’Etat français conspire contre les intérêts réels des citoyens français. Cette conspiration n’a rien d’un complot ourdi par quelques puissances sataniques. Elle obéit à la simple logique du marché, une logique favorable à tous ceux qui voient le service public comme un obstacle aux profits qu’ils peuvent tirer de l’administration cynique et stratégique des masses. Logique accessible à l’entendement d’un enfant de douze ans. Les agents du service public n’ont pas face à eux des interlocuteurs raisonnables mais des hommes et des femmes qui leur déclarent la guerre. Une guerre souterraine et systématique, cohérente. Alors que faire ? En premier lieu, ne pas lâcher le fil de la raison et de l’analyse. Ne pas s’endormir.

 

  • Les professeurs du secondaire sont actuellement conviés à une consultation en ligne sur les programmes qui rentreront en application l’année prochaine. La grille de cette consultation est indifférenciée et s’applique à toutes les disciplines enseignées. Elle est donc indifférente à la question des contenus, la seule question sérieuse qui pourrait faire l’objet d’une consultation. Les personnels à qui elle s’adresse sont sommés de « croiter » (de la novlangue « faire une croix ») une série « d’items » pouvant s’appliquer à n’importe quels corps de métier. Le niveau intellectuel du questionnaire soumis à des professeurs est une insulte à leur intelligence. A moins que ces mêmes professeurs acceptent sans broncher d’être pris pour d’obscurs crétins, la seule réaction ne peut être que le rejet violent. Pas simplement de ce qui est proposé car rien de sérieux n’est proposé à leur entendement mais de la nullité de l’objet soumis à leur évaluation.

 

  • Deux méthodes pour dominer. La première, historique, consiste à former des idéologies, autrement dit des systèmes de valeurs qui ont pour ambition de transformer les sociétés. Ces systèmes sont couteux et pénibles à élaborer. Ils peuvent en outre se heurter au relativisme généralisé qui fait aujourd’hui le bonheur des marchands de rien. La seconde, autrement plus efficace, anéantit les résistances intellectuelles en soumettant à l’esprit des grilles, des formats, des items, des projets vides. L’abrutissement par le vide. L’attaque sans précédent de l’enseignement de la philosophie au lycée en fait partie. Et l’esprit de sérieux s’interroge : faut-il cocher cette case ? « croiter » cette autre ? Un véritable travail de sape, de démolition mentale dont il est très difficile de sortir indemne. Travail d’usure qui nous fait intérioriser des pratiques de soumission tout en marginalisant violemment ceux qui refusent de s’y soumettre. C’est à cela et à cela seulement que servent les consultations en ligne. Pour le ministère, l’affaire est déjà jouée, le sérieux économique est ailleurs.

 

  • Reste l’intérêt réel des citoyens, des élèves du secondaire en particulier, de leur famille avec eux. Ont-ils intérêt à avoir devant eux des professeurs incapables de juger la sottise quand elle s’énonce, à ce point abrutis par un système asilaire de soumission qu’il « croitent » et « recroitent » sans réfléchir à ce qu’ils font ? Est-ce l’intérêt de la République française d’être administrée par des petits hommes qui se désintéressent de ce qui se passe réellement en son sein ?

 

  • Je reviens donc, pour conclure, à mes deux questions matinales. Peut-on être anti-social ? On le doit quand en guise de socialisation se réalise le triomphe de l’insignifiance normative et de la soumission. Mais ce devoir n’a aucune force collective s’il n’est pas porté par un mouvement historique puissant et puissamment réfléchi. Dialectique donc. La politique est-elle contraire au pouvoir de l’Etat ? Elle l’est quand le pouvoir de l’Etat échappe à toute critique politique, que des cliques justifient leur action contre l’intérêt collectif au nom d’une légitimité qu’ils usurpent en compagnie des maquignons. Je laisse la conclusion au philosophe Théodor Adorno, lui qui n’était pas un traître étatique, un salaud sartrien, mais un penseur du politique : « Le fait qu’en dépérissant la polis libère l’individu ne renforce pas pour autant sa résistance mais l’élimine au contraire en même temps que l’individualité elle-même, comme cela se passera plus tard dans les Etats totalitaires : voilà qui constitue le modèle d’une des contradictions fondamentales qui entraînèrent la société du XIXe siècle vers le fascisme. » (1)

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(1) Théodor Adorno, Minima moralia, Réflexions sur la vie mutilée, § 97. Texte à recopier, pourquoi pas dans la partie « remarques » de la consultation en ligne.