La superdoxa ou la guerre pour la survie de la philosophie

La superdoxa ou la guerre pour la survie de la philosophie

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« L’isolement de l’esprit par rapport au business aide le business intellectuel à devenir une confortable idéologie. »

Théodor Adorno, Minima moralia, réflexions sur la vie mutilée, 1951.

« La philosophie comme telle, aujourd’hui, est l’administration déférente d’un cadavre. »

François Châtelet, La philosophie des professeurs, Paris, Grasset, 1970.

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  • Une consultation des professeurs de philosophie du secondaire sur la réforme Blanquer a lieu du 5 au 18 novembre 2018. En ce qui concerne l’esprit de cette consultation, le texte de Matthieu Bouchet est synthétique sans excès de niaiserie – excès qui n’est pas étranger à certaines associations de philosophie ayant encore du mal à répondre martialement à l’agression idéologique que subit la nature de l’enseignement qu’elles défendent pourtant. Un rejet total et sans conditions s’impose mais l’essentiel est pourtant ailleurs.

 

  • La réunion de discussion entre étudiants, professeurs du secondaire et du supérieur qui a eu lieu hier à l’université Montaigne de Bordeaux m’amène, au-delà de cette coquille vide qu’est la consultation en ligne, à un constat simple pour ne pas dire simpliste : les exigences intellectuelles de l’enseignement de cette discipline dans le secondaire sont incompatibles avec la conception que les nouveaux managers-barbouilleurs du ministère se font de l’enseignement de la philosophie. Il n’y a, dans cet évident constat, il est bon de le préciser, aucun élitisme mal placé, aucune défense corporatiste. Pour eux, la philosophie n’est pas une discipline comme les autres car elle n’est pas une discipline. Tout du moins, elle ne peut plus l’être au lycée. C’est le sens de la bien mal nommée « HLP » (Humanité, littérature, philosophie) qui n’est en rien de la philosophie ou de la littérature mais un enseignement de culture générale. Au fond, le texte entérinera une idée qui domine le sens de la réforme pour cet enseignement : la philosophie ce n’est que de la culture générale bien pensée, une bonne façon de faire avec l’opinion (ni trop, ni trop peu), une superdoxa. Toute autre conception de cet enseignement recevra le qualitatif aujourd’hui infamant d’élitiste.

 

  • Qu’est-ce que la superdoxa ? Une opinion sur de l’opinion, une opinion à l’exposant. Exit les insurmontables paradoxes, les apories, le tragique de la pensée, les problèmes et la lutte de l’esprit. Bienvenue dans le monde inclusif de l’élémentaire, de la résolution synthétique, des petites rubriques thématiques, du Vanity Case de l’opinion acceptable et des antinomies pour décorer le cahier. La superdoxa est une opération de blanchiment de la doxa, rien de plus. Une honnête reformulation de ce que l’on retrouve partout, à toutes heures, sur toutes les ondes. Rien d’étonnant quand on sait à quel point la pensée spéculative est traquée sans réfutation ni arguments sérieux. En particulier quand elle prend pour objet la misère quotidienne de nos pensées et de nos actions. Elle serait non démocratique, cela suffit amplement à la discréditer sans appel.

 

  • François Châtelet n’a pas attendu l’élection du « président philosophe » pour affirmer qu’il ne s’agissait plus de sauver la philosophie. « Elle est morte et il n’y a pas lieu de redonner vie à des figures de musée. » (1) La question est plutôt, comme en 1970 mais dans un tout autre contexte, de savoir ce que l’on fait de cette tradition de pensée et surtout ce qu’on lui fait dire. Depuis des décennies, le philosophe n’est plus dans des salles de cours mais en train de dessiner, sur les plus grands canaux, une image de l’homme pensant. Il est sa propre promotion. Ecoutez l’oiseau, ne serait-ce que quelques minutes, le flux langoureux de sa parole enchantée. Voix suave, timbre mesuré, air du temps en mieux. Un bon moment. La paix de l’âme et des commerces. Ainsi comprise, comme superdoxa justement, la philosophie peut se retrouver partout : magazine, débats télévisés, animations culturelles, marketing, maternelle, maison de retraite, morale de l’information, Medef, « humanités, littérature, philosophie », orientation, comités d’entreprise, fêtes du vignoble bordelais, bouddhisme et huiles essentielles. Trop nombreux sont les professeurs de philosophie qui ne mesurent pas la situation de leur enseignement au milieu de toutes ces superdoxa bien plus chatoyantes à l’écoute que leur pensum quotidien. Cela fait pourtant bien longtemps qu’ils n’ont plus la main.

 

  • Le superdoxosophe n’est pas un anti-philosophe. Il est au contraire sont raffinement, son amélioration radiophonique, télévisuelle, internétique, une fois réglée la question de la mort de la philosophie embaumée en manuels scolaires. Au lieu de se réfugier dans une exception de nature, les professeurs de philosophie devraient plutôt se demander ce qui les distingue (si quelque chose les distingue encore) du superdoxosophe. Transformés en animateurs de culture générale, dans des conditions qui ne seront pas celles du doxosophe des ambiances mondaines, des conditions autrement plus revêches hélas pour eux, ils feront la même chose que lui mais en moins bien. Pour quelle raison devraient-ils survivre ? Pour quelle raison entendre leurs plaintes ?

 

  • Qu’est-ce qui distingue déjà la superdoxa d’un enseignement philosophique qui prétend y échapper ? Je ne vois qu’un seul critère : la lutte de l’esprit. En préambule de cette guerre, le mot désigne le contraire de la paix des commerces et des âmes, cette idée de Max Horkheimer  : « Ce que les martyrs de la liberté ont cherché, ce n’est pas la paix de l’âme. Leur philosophie, c’était la politique. » (1) Les professeurs de philosophie du secondaire (et d’ailleurs quand ils ne sont pas payés par le matraquage publicitaire d’Europe + ou les pages de publicité du magazine extra philo) ont oublié cette vérité. Au fond, ne sont-ils pas en train de payer, sans avoir les moyens effectifs de se défendre, une démission critique et politique fondamentale ?

 

  •  Il n’y pas de réflexivité sans combat : contre la doxa, la superdoxa, la bêtise, la pseudo survie insignifiante de la philosophie, contre soi-même. La philosophie ne vise jamais, ajoute Horkheimer, « à accroître le savoir en tant que tel, mais à libérer l’homme des servitudes qui pèsent sur lui. » Disons plutôt qu’elle ne devrait jamais se réduire à cela. Elle n’est donc pas un chemin de la culture ou de la connaissance entre deux jingles branchés sur grandes ondes, encore moins une érudition doctrinaire. Elle n’est pas non plus une honnête manière de vivre pour bons bourgeois installés dans le confort indifférent de leur matelas de sagesse ancestrale. Non, elle est une violence contre des logiques mondaines qui empêchent structurellement aux hommes de se libérer. En ce sens, son contenu effectif est aux antipodes de ce que la superdoxa désigne par ce terme et avec elle une kyrielle de professeurs de philosophie qui finiront pas s’y noyer définitivement.

 

  • Le libre épanouissement des individus, la responsabilité de soi, n’est possible « que dans une société dont la constitution obéit aux exigences de la raison. »  Ces exigences ne se limitent certainement pas à un cours, aussi fin soit-il, sur Kant ou sur Hegel. Elles doivent être défendues dans la cité contre des forces qui n’ont aucun intérêt à les reconnaître. Longtemps, cette non-reconnaissance fut l’objet d’une résistance politique, voire d’une censure effective. Elle prend aujourd’hui la forme d’un embaumement symbolique (la dissertation « universelle« ), au même titre que les bistrots français et la baguette de pain. L’enseignement de la philosophie disparaît en se répandant partout, incapable de faire vivre encore cette force critique, étouffé par la muséification de son interminable survie.

 

  • On ne lutte pas sans un système de valeurs. C’est justement à cela que travaille la surperdoxa, relativiste par essence. Elle règne sur le « en même temps », « le complexe », « le mesuré » contre la violence des discours « extrêmes ». Parce qu’il a désappris à juger la médiocre, le vulgaire, le bas en accueillant tout et n’importe quoi dans sa lourde besace relativiste, le professeur de philosophie disparaît logiquement. Mais juger ne suffit pas. Encore faut-il risquer de porter le jugement dans la cité au risque de briser le « en même temps », de trancher « le complexe », d’éclater « le mesuré ».

 

  • L’asepsie règne en maître et avec elle son cortège de conformismes vils. Point de jugements de valeur, point de risques. Pour le maître nihiliste, « les jugements de valeur relèvent soit de la poésie nationaliste, soit du tribunal populaire, mais pas en tout cas de l’instance intellectuelle, de la pensée. » (2) L’illusion aura été de croire que l’on peut penser sans risque. Sans une activité critique effective, l’activité intellectuelle devient un pur jeu de formes qui trouvera sur son chemin des jeux de formes mieux faits que les siens. C’est ce que rencontrent aujourd’hui les professeurs de philosophie : des jeux de formes plus forts et mieux faits que les leurs. Une évolution 2.0 du relativisme bon ton. Ont-ils oublié qu’il n’existait pas d’activité pratique et théorique qui ne soit l’enjeu d’une lutte dans la société ? Pensaient-ils benoîtement qu’ils avaient le privilège formel de l’activité intellectuelle ?

 

  • Le réarmement passera donc par une prise de conscience courageuse et sûrement violente de ce qui a fait d’eux des professeurs de philosophie. S’agissait-il d’entrer en religion ? De faire joli dans les marges du cahier du maître ? De se sauver ? De devenir fonctionnaires ? De se juger eux-mêmes ? De se dépasser eux-mêmes ? Autant de questions que la superdoxa est incapable politiquement de soulever.

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(1) François Châtelet, La philosophie des professeurs, Paris, Grasset, 1970, p. 26.

(2) Max Horkheimer, Théorie traditionnelle et théorie critique, 1970.

(3) Op. cit.